Image1

ARISTOTE

Traité de l’âme

Date de composition inconnue

Traduit du grec ancien par Jules Barthélemy-Saint-Hilaire

Les résumés de début de chapitre sont du traducteur.

Cette traduction date de 1846. Les notes du traducteur (particulièrement abondantes, puisqu’elles forment un ensemble plus long que le texte d’Aristote lui-même), comportent un certain nombre de références décrites comme relevant de la « science moderne », mais qui sont aujourd’hui très datées (Cuvier notamment).


LIVRE I

CHAPITRE PREMIER

Importance et difficulté de l’histoire de l’âme. De la méthode à suivre dans cette étude : il ne faut pas se borner à l’âme de l’homme : questions à poser et à résoudre. De l’union de l’âme et du corps : l’âme étant unie indissolublement au corps, c’est au naturaliste, surtout, qu’appartient l’étude de l’âme. Rapports de la physique, des mathématiques et de la philosophie première.

§ 1. Bien que toute science1 soit, selon nous, une chose belle et de grand prix, on peut pourtant s’occuper de telle science plus que de telle autre, soit parce qu’elle exige des recherches plus précises, soit parce qu’elle traite d’objets plus relevés et plus admirables ; et à ces deux titres2, nous avons toute raison de placer en première ligne l’histoire de l’âme3. On peut dire que cette connaissance contribue beaucoup à compléter l’ensemble de la vérité4, et surtout à faire comprendre la nature, parce que l’âme est en quelque sorte le principe des êtres animés. Nous cherchons donc à découvrir et à connaître d’abord sa nature et son essence, et ensuite tous les faits accessoires5 qui se rapportent à elle. C’est que, parmi les divers faits qui la concernent, les uns semblent être ses affections propres ; et quant aux autres, c’est à cause d’elle6 qu’ils appartiennent aussi aux êtres animés.

§ 2. Mais, dans tous les cas, il est de tout point des plus difficiles d’avoir sur l’âme quelques notions positives. En effet, il y a ici une difficulté commune à bien d’autres choses encore, et je veux dire la question de savoir ce qu’est l’essence, ce qu’est la chose7. Il pourrait sembler au premier coup d’œil qu’il n’y a qu’une seule méthode pour étudier toutes les choses, quand nous voulons en connaître l’essence, de même qu’il n’y a qu’une seule démonstration pour les qualités propres de ces choses ; et l’on pourrait croire qu’il faut s’enquérir de cette méthode unique8. D’autre part, s’il n’existe point de méthode générale et commune pour savoir ce que sont essentiellement les choses, il devient encore plus difficile de faire cette étude ; car dès lors il faudra rechercher en particulier pour chaque chose quelle est la marche à suivre. Quoique l’on voie évidemment qu’il faut procéder par démonstration9, par division10 ou par telle autre méthode11, il n’en reste pas moins bien des difficultés et bien des chances d’erreur ; car on ne sait de quels principes il convient de partir, puisque les principes sont différents12 pour des choses différentes, et qu’ainsi ceux des nombres ne sont pas ceux des surfaces.

§ 3. Peut-être faut-il indiquer d’abord celui des genres de l’être dans lequel est placée l’âme et ce qu’elle est ; je veux dire qu’il faut indiquer si elle est un être et substance, ou qualité, ou quantité, ou telle autre des catégories et divisions admises13, et voir ensuite si elle fait partie des choses en puissance14, ou si elle n’est pas plutôt une sorte de réalité achevée et complète15, une entéléchie ; et cette différence n’est pas de petit intérêt16.

§ 4. En outre, on doit examiner si l’âme est divisée en parties17 ou si elle est sans parties. Il faut encore rechercher si toute âme est ou n’est pas de même espèce18 ; et en supposant que les âmes ne soient pas de même espèce, si elles différent en espèce ou en genre19, tandis qu’à présent ceux qui parlent20 ou font des recherches sur l’âme paraissent se borner exclusivement à l’âme de l’homme21.

§ 5. On doit aussi bien prendre garde à savoir précisément si l’on peut donner de l’âme une seule définition22, par exemple, pour l’animal en général ; ou bien s’il faut une définition différente de chacun des êtres animés, du cheval, du chien, de l’homme, de Dieu. C’est que l’animal, pris en un sens universel23, ou n’est rien24, ou bien n’est que quelque chose de très ultérieur. Même observation pour tout autre terme25 commun auquel on attribuerait l’âme.

§ 6. D’autre part, s’il n’y a pas plusieurs âmes, mais s’il y a seulement plusieurs parties de l’âme26, faut-il étudier l’âme tout entière avant ses parties27 ? Pour les parties mêmes, il est difficile de dire quelles sont celles qui diffèrent naturellement entre elles ; et il n’est pas plus aisé de savoir s’il faut étudier les parties avant leurs fonctions ; et, par exemple, la pensée avant l’intelligence28, la sensation avant la sensibilité ; et de même pour les autres.

§ 7. Si l’on commence par les fonctions, on peut se demander s’il faut d’abord étudier les opposés29 ; et, par exemple, l’objet senti avant ce qui sent, l’objet conçu par l’intelligence avant l’intelligence qui le conçoit.

§ 8. Certainement il paraît utile de connaître l’essence pour bien comprendre ce qui cause la qualité dans les substances ; et ainsi, dans les mathématiques, il faut savoir ce que c’est que droit et courbe, ligne et surface, pour voir à combien d’angles droits sont égaux les angles du triangle. Mais réciproquement, la connaissance des qualités sert aussi, en grande partie, à faire connaître l’essence de la chose. En effet, c’est quand nous pouvons expliquer, suivant ce qui nous semble30, les accidents de la chose, sinon tous, du moins la plupart, que nous pouvons aussi le mieux nous rendre compte de son essence. L’essence est le vrai principe de toute démonstration ; et il résulte de là que toutes les définitions où l’on ne connaît pas les accidents de la chose, et où il n’est pas même aisé de s’en faire une idée, sont évidemment des définitions de pure dialectique et tout à fait vides31.

§ 9. Quant aux affections de l’âme32, on peut se demander si elles sont toutes sans exception communes au corps qui a l’âme33, ou bien s’il n’y en a pas quelqu’une qui soit propre à l’âme exclusivement. C’est là une recherche indispensable, mais elle est loin d’être facile34. L’âme, dans la plupart des cas, ne semble ni éprouver ni faire35 quoi que ce soit sans le corps ; et, par exemple, se mettre en colère, avoir du courage, désirer, et en général sentir. La fonction qui semble surtout propre à l’âme, c’est de penser ; mais la pensée même, qu’elle soit d’ailleurs une sorte d’imagination36, ou qu’elle ne puisse avoir lieu sans imagination, ne saurait jamais se produire sans le corps.

§ 10. Si donc l’âme a quelqu’une de ses affections ou de ses actes qui lui soit spécialement propre37, elle pourrait être isolée du corps ; mais si elle n’a rien qui soit exclusivement à elle, elle n’en saurait être séparée. C’est ainsi que le droit, en tant que droit38, peut avoir bien des accidents, et, par exemple, il peut toucher en un point à une sphère d’airain ; mais cependant le droit, séparé d’un corps quelconque39, ne touchera pas cette sphère ; c’est que le droit n’existe pas à part40, et qu’il est toujours joint à quelque corps. De même aussi, toutes les modifications de l’âme semblent n’avoir lieu qu’en compagnie du corps : courage, douceur, crainte, pitié, audace, joie, aimer et haïr. Simultanément à toutes ces affections, le corps éprouve aussi une modification. Ce qui le montre bien, c’est que si parfois, même sous le coup d’affections violentes et parfaitement claires, on ne ressent ni excitation ni crainte, parfois aussi on est tout ému d’affections faibles et obscures, lorsque le corps est irrité et qu’il est dans l’état où le met la colère. Ce qui peut rendre ceci plus évident encore, c’est que souvent, sans aucun motif réel de crainte, on tombe tout à fait dans les émotions d’un homme que la crainte transporte ; et, si cela est vrai, on peut affirmer évidemment que les affections de l’âme sont des raisons41 matérielles42. Par suite, des expressions telles que celles-ci : Se mettre en colère, signifient un mouvement du corps qui est dans tel état, ou un mouvement de telle partie du corps, de telle faculté du corps, causé par telle chose et ayant telle fin.

§ 11. Voilà aussi pourquoi c’est au physicien43 d’étudier l’âme44, soit tout entière, soit sous un rapport particulier. D’ailleurs, le naturaliste45 et le dialecticien46 exposeraient tout différemment ce qu’est chaque affection de l’âme, et, par exemple, la colère. L’un dirait que c’est le désir de rendre douleur pour douleur, ou donnerait telle explication analogue ; l’autre dirait que c’est un bouillonnement du sang ou de la chaleur qui se porte au cœur. Ainsi l’un s’attache à la matière, l’autre à la forme et à la notion. La notion est la forme de la chose ; mais il faut nécessairement, si la chose est, qu’elle soit dans une matière spéciale. Ainsi, prenant cette notion de la maison : Abri qui nous empêche de souffrir de l’intempérie des vents, des pluies, des chaleurs, le naturaliste parlera de pierres, de bois, de poutres ; l’autre, au contraire, dira que la forme de la maison est telle et qu’elle a telle fin. Où est ici le naturaliste47 ? est-ce celui qui ne parle que de la matière et qui ignore la notion ? ou bien est-ce celui qui ne connaît que cette notion ? N’est-ce pas plutôt celui qui réunit les deux conditions ? Mais quel est celui d’entre eux qui les possède l’une et l’autre ? Les modifications de la matière non séparées d’elle, et en tant qu’elles n’en sont pas séparées48, ne sont étudiées que par le physicien, qui doit s’occuper de toutes les actions et de toutes les modifications de tel corps spécial et de telle matière spéciale. Toutes les fois que l’on ne considère pas le corps en tant qu’il est de telle façon, c’est à un autre que le physicien de l’étudier ; et dans certains cas, cet autre devient un artiste, ou, selon l’occasion, architecte, médecin, etc. Quant aux modifications non séparées, mais qui ne sont plus considérées comme appartenant à tel corps spécialement, et qui sont considérées par abstraction, c’est l’affaire du mathématicien49. En tant que séparées, elles sont l’objet de la philosophie première50.

Mais revenons à notre point de départ : nous disions que les modifications de l’âme sont inséparables de la matière physique des êtres animés, en tant qu’elles sont, par exemple, courage, crainte, etc. ; et elles ne sont pas du tout comme la ligne et la surface51.

CHAPITRE II

Opinions des philosophes antérieurs sur l’âme ; elles se rapportent toutes à deux caractères de l’âme : le mouvement et la sensibilité. Pour le mouvement, opinions de Démocrite, de Leucippe, des Pythagoriciens et d’Anaxagore. Pour la sensibilité et la connaissance, opinions d’Empédocle, de Platon et de quelques autres, de Démocrite, d’Anaxagore, de Thalès, de Diogène, d’Héraclite, d’Alcméon, d’Hippon, de Critias. Exception pour Anaxagore. Diversité des systèmes sur l’espèce et le nombre des principes des choses.

§ 1. Puisque nous nous proposons d’étudier l’âme, il est nécessaire, en même temps que nous indiquons les doutes qu’il faut lever, d’examiner et de recueillir, avant d’aller plus loin, les opinions52 de tous ceux qui antérieurement en ont dit quelque chose ; nous leur emprunterons ce qu’elles ont de vrai, et s’il y a quelques erreurs, nous apprendrons à nous en défendre.

§ 2. Le début de notre recherche, c’est de poser tout d’abord les principes qui paraissent le plus évidemment appartenir à la nature de l’âme. Ainsi, l’être animé semble différer de l’être inanimé par deux choses surtout, le mouvement et la sensibilité53. Ce sont là aussi les deux seules distinctions à peu près que les anciens nous ont transmises sur l’âme. Quelques-uns, en effet, disent que l’âme est surtout et premièrement54 ce qui produit le mouvement. Pensant que ce qui ne se meut pas soi-même peut encore moins mouvoir un autre, ils ont cru que l’âme était un des êtres qui se meuvent.

§ 3. Voilà d’où vient que Démocrite a pensé qu’elle était un feu et quelque chose de chaud. Les figures, selon lui, étant infinies, ainsi que les atomes, il appelle feu et âme les atomes, sphéroïdes comme ces corpuscules55 flottant dans l’air, qu’on aperçoit, grâce aux rayons de soleil, pénétrer à travers les fentes des portes. Dans sa théorie, ces atomes, semés partout56, sont les éléments de la nature entière. L’opinion de Leucippe est toute pareille. Tous deux ont imaginé que parmi les atomes ceux qui étaient sphéroïdes formaient l’âme, parce que les petits corps doués de cette forme57 peuvent très facilement pénétrer partout, et mouvoir tout le reste, puisqu’ils se meuvent eux-mêmes. Démocrite et Leucippe ont donc admis que c’est l’âme qui donne le mouvement aux êtres animés. C’est par la même raison qu’ils ont dit que le souffle est la mesure même de la vie. L’enveloppe des corps, contractant et broyant celles des figures58 qui donnent le mouvement aux êtres animés, parce qu’elles-mêmes ne sont jamais en repos, elles reçoivent un utile secours de particules du même genre qui, de l’extérieur, pénètrent dans le corps durant la respiration. Ce sont ces dernières qui empêchent que celles qui sont dans les animaux ne s’anéantissent, en les aidant à repousser la force qui les contracte et les coagule. Les animaux, ajoutent-ils, vivent tant qu’ils sont capables d’accomplir cette fonction.

§ 4. Ce que disent les Pythagoriciens semble avoir le même sens59. Quelques-uns d’entre eux aussi ont soutenu que l’âme est les corpuscules60 qui voltigent dans l’air ; d’autres ont prétendu seulement qu’elle est ce qui donne le mouvement à ces corpuscules. Si l’on en parle ainsi61, c’est que ces petits corps paraissent toujours se mouvoir, quelle que soit d’ailleurs la profonde tranquillité de l’air.

C’est à cela encore que revient l’opinion de ceux62 qui avancent que l’âme est ce qui se meut soi-même. Tous ces philosophes semblent penser que ce qui est surtout propre à l’âme, c’est le mouvement ; et que c’est par elle que toutes les autres choses sont mises en mouvement, l’âme pouvant en outre, selon eux, se mouvoir elle-même, parce qu’ils ne voient point de moteur qui ne soit mû aussi lui-même.

§ 5. C’est encore de la même façon qu’Anaxagore63 prétend que l’âme est la cause du mouvement, si c’est lui ou tel autre64 qui a dit que l’intelligence meut tout l’univers. Cependant la pensée d’Anaxagore n’est pas tout à fait celle de Démocrite. Démocrite soutient que l’âme et l’intelligence sont absolument la même chose, puisque le vrai, à son avis, est ce qui paraît à chacun de nous65 ; et voilà comment il justifiait Homère d’avoir présenté Hector comme changeant de pensée66. Mais il ne regarde pas l’intelligence comme une faculté d’atteindre la vérité ; il confond l’âme et l’intelligence. Pour Anaxagore, il est moins clair67 sur ce sujet. Ainsi il dit souvent que l’intelligence est la cause du beau et du bien ; mais, ailleurs, il dit aussi que l’intelligence est l’âme, qu’elle est dans tous les animaux, grands et petits, bas et élevés. Cependant ou peut voir que, sous le rapport de la pensée, ce qu’il appelle l’intelligence n’est pas du tout également réparti entre tous les animaux, ni même entre tous les hommes68.

§ 6. Ainsi donc, ceux qui ont considéré les êtres animés sous le point de vue du mouvement, ont admis que l’âme est ce qu’il y a de plus capable de le produire. Mais ceux qui considèrent l’animal en tant qu’il connaît les choses et qu’il les sent, ont prétendu que l’âme est les principes mêmes des choses ; les uns, d’ailleurs, admettant plus d’un principe ; les autres n’en admettant qu’un seul. Ainsi Empédocle voulait qu’elle vînt de tous les éléments et que chacun d’eux fût une âme69, et il disait : « Par la terre nous voyons la terre ; l’eau, par l’eau ; par l’air, l’air divin ; par le feu, le feu qui consume ; par l’amour, l’amour ; et la discorde par la discorde funeste. »70

§ 7. C’est également ainsi que, dans le Timée71, Platon fait venir l’âme des éléments72. D’après lui, le semblable est connu par le semblable, et les choses viennent des principes. C’est encore la même théorie lui a été exposée dans les traités intitulés : de la Philosophie73. Pour Platon, l’animal en soi74 vient de l’idée même de l’un75, et des premières longueur, largeur et profondeur76, et pareillement pour tous les autres êtres77. Platon dit encore78, sous un autre point de vue, que l’intelligence est l’unité, et que la science est le nombre deux79 ; en effet, ce qui ne prend les choses qu’en un sens se rapporte à l’unité. De plus, le nombre de la surface, c’est l’opinion ; et celui du solide, c’est la sensation. C’est que, dans le système de Platon80, les nombres passent pour les idées mêmes et les principes des choses, et ils viennent des éléments. Quant aux choses, elles sont discernées, les unes par l’intelligence, les autres par la science, ou par l’opinion, ou par la sensation81, et ces nombres sont les idées des choses.

§ 8. D’autre part, comme l’âme semble à la fois et quelque chose qui meut et quelque chose qui connaît, il y a des philosophes82 qui, combinant ces deux caractères, ont prétendu que l’âme est un nombre qui se meut lui-même.

§ 9. Du reste, les philosophes sont loin d’être d’accord sur les principes, ni pour l’espèce ni pour le nombre. Et d’abord les uns font les principes corporels83, les autres les font incorporels84, et d’autres enfin les mêlent85, et les expliquent en les tirant de ces deux notions combinées.

§ 10. Ils ne s’accordent pas davantage sur la quantité86 des principes, ceux-ci n’en reconnaissant qu’un seul, ceux-là en admettant plusieurs, et c’est d’après ces considérations qu’ils rendent compte de l’âme. D’ailleurs ils ont supposé, et non sans raison, que la puissance de produire le mouvement est la nature propre des causes premières87.

§ 11. De là quelques-uns ont pensé que l’âme est le feu88 ; car le feu est de tous les éléments celui qui a les parties les plus ténues et qui est le plus incorporel. En outre, il se meut lui-même et meut tout le reste primitivement.

§ 12. Démocrite s’est expliqué sur ce point89 plus clairement que qui que ce soit, en spécifiant les causes le chacun de ces deux caractères90. Dans son opinion, l’âme est identique à l’intelligence91 ; elle appartient aux corps premiers et indivisibles, et elle donne le mouvement, à cause de la petitesse de ses parties et à cause de sa figure. Il ajoutait que la plus mobile de toutes les figures, c’est la sphère92, et il en concluait que telle est aussi la forme de l’intelligence et du feu.

§ 13. Anaxagore semble distinguer l’âme et l’intelligence, comme nous l’avons déjà dit plus haut93, bien qu’il les emploie toutes deux, comme si c’était une seule nature : pourtant il fait surtout de l’intelligence le principe de toutes choses. C’est ainsi qu’il dit que, seule de tout ce qui est, l’intelligence est simple, sans mélange et pure. Il attribue à un même principe tout à la fois et de connaître et de mouvoir, quand il avance que l’intelligence meut l’univers.

§ 14. Thalès aussi94 peut être rangé parmi ceux qui passent pour avoir considéré l’âme comme ce qui produit le mouvement ; car il disait que la pierre d’aimant a une âme, parce qu’elle meut le fer.

§ 15. Diogène95, aussi bien que quelques autres96, a cru que l’âme est de l’air, parce que l’air, selon lui, est de tous les corps celui qui a les parties les plus ténues et qu’il est le principe de tout. À son avis, c’est pour cela que l’âme a la connaissance et qu’elle produit le mouvement. En tant qu’elle est cause première, et que tout le reste vient d’elle, elle connaît les choses ; en tant que ses parties sont les plus ténues, elle est motrice.

§ 16. Héraclite admet bien aussi l’âme pour principe, puisque, dans son système, elle est l’exhalaison dont il forme tout le reste. Il ajoute qu’elle est la plus incorporelle des choses, qu’elle est dans un flux perpétuel97, et que le mobile est connu par le mobile98. C’est qu’il croyait, ainsi que bien d’autres, que toutes les choses sont en mouvement99.

§ 17. Les opinions d’Alcméon100 sur l’âme semblent s’être rapprochées beaucoup de toutes celles-là. Il dit qu’elle est immortelle, parce qu’elle ressemble aux immortels ; et qu’elle a ce privilège, parce qu’elle est dans un mouvement éternel, et que tous les corps divins se meuvent éternellement sans interruption : la lune, le soleil, les astres et le ciel entier.

§ 18. Quelques-uns, plus grossiers, sont allés jusqu’à déclarer que l’âme est de l’eau, et tel est Hippon101. Ils semblent avoir tiré leur explication de la semence, qui chez tous les êtres est liquide ; car Hippon blâme ceux qui prétendent que l’âme est du sang102, parce que, dit-il, la semence n’est pas du sang, et que c’est elle qui est la première âme.

§ 19. D’autres, comme Critias103, ont soutenu que l’âme est du sang, supposant que le propre de l’âme c’est de sentir, et que nous n’avons la sensation que par la nature du sang. C’est qu’en effet tous les éléments ont eu leurs partisans, excepté la terre. Nul ne l’a prise pour le principe de l’âme, si ce n’est qu’on a dit que l’âme se formait de tous les éléments104, et qu’elle les était tous.

§ 20. Ainsi tous les philosophes, on peut le dire, définissent l’âme par trois caractères105 : le mouvement, la sensation et l’immatérialité, et chacune de ces explications est rapportée aux principes. Aussi les philosophes qui limitent l’âme à la connaissance la font-ils un élément ou un composé d’éléments ; et ils disent tous à peu près la même chose, si l’on en excepte un seul106. Selon eux, le semblable est connu par le semblable ; et comme l’âme connaît tout, ils la font un composé de tous les principes.

§ 21. Mais ceux qui ne reconnaissent qu’une seule cause et un seul élément soutiennent que l’âme est cet élément unique, soit le feu107, soit l’air108, et ceux qui admettent plusieurs principes disent également que l’âme est multiple109.

§ 22. Anaxagore seul prétend110 que l’intelligence est impassible, et qu’elle n’a rien de commun absolument avec tout le reste. Mais, dans cette condition, comment et par quelle cause l’intelligence pourra-t-elle connaître quoi que ce soit ? c’est ce qu’il n’a pas dit ; et d’après ce qu’il a dit, ce point n’est pas très clair.

§ 23. Ceux qui croient à des oppositions dans les principes111 composent aussi l’âme avec les contraires ; et quand on n’admet qu’un seul des contraires, soit le chaud, soit le froid, ou tel autre principe analogue, on est amené à faire de l’âme un seul de ces principes. Voilà pourquoi, en adoptant des expressions conformes à ces théories, les uns disent que l’âme est le chaud, parce que c’est aussi par là que l’on désigne la vie ; d’autres disent qu’elle est le froid112, parce que l’âme est ainsi nommée, à cause de la respiration et du refroidissement que la respiration donne au corps.

Telles sont donc les opinions113 qui nous ont été transmises sur l’âme, et telles sont les raisons sur lesquelles elles s’appuient.

CHAPITRE III

Examen des théories qui font du mouvement l’essence de l’âme. Division générale du mouvement en spontané et acquis. Réfutation d’une opinion de Démocrite. Réfutation des théories du Timée. Toutes les théories sur l’âme ont le tort de ne point s’occuper assez du corps.

§ 1. Examinons d’abord les théories relatives au mouvement ; car peut-être, non seulement est-ce une erreur de croire que la substance de l’âme soit telle que le prétendent ceux qui assurent que l’âme est ce qui se meut soi-même114, ou qui peut produire le mouvement, mais encore y a-t-il impossibilité que le mouvement lui appartienne115.

§ 2. On a démontré antérieurement116 qu’il n’est pas du tout nécessaire que le moteur soit mû lui-même. Tout objet mû peut l’être de deux manières : ou par un autre, ou par soi. Nous disons qu’un objet est mû par un autre, toutes les fois qu’il est mû, parce qu’il est dans une chose en mouvement : ainsi les passagers d’un navire117. Certes ils ne sont pas mus comme le navire. Le navire est mû par lui-même ; eux ne sont mus que parce qu’ils sont dans une chose qui est mue. Ceci est même évident en regardant aux parties diverses de leur corps. Ainsi la marche est un mouvement propre des pieds, et elle appartient aussi à l’homme ; mais, à ce moment, elle n’appartient pas aux passagers du vaisseau. Puisque être mû se prend dans deux sens, voyons maintenant si l’âme se meut d’elle-même, et si elle reçoit le mouvement118.

§ 3. Comme il y a quatre mouvements119 : translation, changement, destruction, accroissement, il faut que l’âme ait ou un seul de ces mouvements, ou plusieurs, ou tous. Si elle ne se meut pas par accident, il faut que le mouvement lui soit naturel ; et si cela est, il faut aussi qu’elle ait un lieu, car tous les mouvements qu’on vient d’énumérer s’accomplissent dans un lieu. Mais si l’essence de l’âme est de se mouvoir elle-même, le mouvement ne lui appartiendra pas par accident, comme le mouvement appartient à la couleur blanche ou à la longueur de trois coudées ; car ces choses-là se meuvent aussi, mais c’est par simple accident, et parce que le corps dans lequel elles sont vient à se mouvoir. Voilà aussi pourquoi il n’y a point de lieu pour elles. Mais il y en aura un pour l’âme, si par sa nature elle est douée du mouvement.

§ 4. De plus, si elle se meut par sa nature, elle peut être mue même par force120 ; et si elle l’est par force, elle l’est aussi par nature. Il en est de même encore pour le repos. La chose vers laquelle une autre est mue par sa nature lui sert aussi de point de repos naturel ; et de même, la chose vers laquelle une autre est mue par force lui sert aussi par force de point de repos. Quels seront les mouvements et les repos forcés de l’âme ? C’est ce qu’il n’est pas facile de dire, même quand on se borne à des à-peu-près.

§ 5. Si elle se meut en haut121, elle sera du feu ; si c’est en bas ; elle sera de la terre ; car ce sont là les mouvements propres de ces corps.

§ 6. Même raisonnement pour les mouvements intermédiaires122. En outre, puisqu’elle paraît mouvoir le corps, il est tout simple qu’elle donne au corps les mêmes mouvements qu’elle possède123 ; et réciproquement, il est vrai de dire que les mouvements qu’elle donne au corps, elle se les donne également à elle-même. Mais le corps est mû par translation, de sorte que l’âme devrait aussi changer avec le corps, et être déplacée ou tout entière, ou dans ses parties. Or, si cela se peut, il est possible dès lors qu’elle rentre dans le corps124 après en être sortie, et la conséquence de ceci serait que les êtres morts ressuscitent125.

§ 7. De plus, l’âme pourrait aussi recevoir d’un autre un mouvement accidentel126, et alors l’être animé serait poussé par une force étrangère. Mais il n’est pas besoin que ce qui a dans son essence la faculté de se mouvoir soi-même soit mû par un autre, si ce n’est par accident ; pas plus que ce qui est bon en soi et par soi ne l’est par un autre, ou bien en vue d’un autre. En admettant que l’âme soit mue par quelque chose, c’est surtout par les objets sensibles127 qu’on pourrait dire qu’elle l’est.

§ 8. Pourtant alors128 si l’âme se meut elle-même, elle serait mue aussi par conséquent ; et comme tout mouvement fait que la chose mue, en tant que mue, sort de sa nature, l’âme sortirait donc de son essence, à moins que ce ne soit par accident qu’elle se meuve elle-même. Mais se mouvoir spontanément soi-même est de son essence.

§ 9. Quelques-uns prétendent, il est vrai, que l’âme meut le corps dans lequel elle est, comme elle-même est mue129. C’est l’opinion de Démocrite, se rapprochant fort en ceci de Philippe, l’auteur comique130, qui disait que Dédale avait fait une Vénus de bois qui se remuait toute seule131, quand on y versait de l’argent fondu132. La pensée de Démocrite est aussi toute pareille, lorsqu’il dit que les sphères indivisibles133 sont mues, parce qu’il est dans leur nature de ne jamais rester en place, et qu’elles entraînent avec elle tous les corps et les font mouvoir134.

§ 10. Nous demanderons à Démocrite135 si ce sont elles aussi qui produisent le repos. Mais il lui est bien difficile, ou plutôt il lui est impossible de dire comment elles pourront le produire. Ce n’est donc pas du tout ainsi136 que l’âme paraît mouvoir l’animal, mais c’est par une sorte de volonté et de pensée137.

§ 11. C’est de la même manière138, du reste, que Timée, dans sa physiologie139, explique que l’âme meut le corps : c’est parce qu’elle se meut elle-même qu’elle meut le corps auquel elle est liée. Composée avec les éléments140, divisée selon les nombres harmoniques, afin qu’elle ait le sentiment inné de l’harmonie, et qu’elle accomplisse tous ses mouvements d’accord avec l’univers, Timée a rendu circulaire la ligne droite qu’elle décrit ; et, séparant en deux cercles, unis entre eux de deux façons, le cercle unique, il a divisé de plus ce cercle en sept autres, parce que, selon lui, les translations du ciel sont les mouvements mêmes de l’âme.

§ 12. Mais d’abord il n’est pas exact de dire que l’âme soit une grandeur141 ; car, évidemment, Timée veut que l’âme du monde soit à peu près comme ce qu’on appelle l’intelligence142 ; et cette âme du monde143 ne ressemble assurément ni à l’âme sensible ni à l’âme concupiscible, puisque le mouvement de celles-là n’est pas du tout la translation circulaire144.

§ 13. L’intelligence est une et continue145, tout comme l’est la pensée ; et la pensée, ce sont les pensées. Mais si les pensées forment une unité, parce qu’elles se suivent, c’est comme le nombre146 ; elles ne sont pas comme la grandeur147. Voilà aussi pourquoi l’intelligence non plus n’est pas continue de cette même façon148 ; elle est sans parties149, ou du moins elle n’est pas continue comme la grandeur. Si elle était une grandeur, comment penserait-elle ? Penserait-elle tout entière ? ou par une quelconque de ses parties150 ? Et ses parties auraient-elles de la grandeur ? ou seraient-elles réduites à un point, si toutefois l’on peut aussi donner le nom de partie à un point ?

§ 14. Si elles sont réduites à être des points, comme les points sont infinis, il est évident que l’intelligence151 ne pourra jamais les parcourir ; et, si elles ont de la grandeur, l’intelligence pensera une même chose fort souvent, ou plutôt un nombre infini de fois152. Mais, pour penser, il semble qu’il suffise de toucher une seule fois. S’il suffit à l’intelligence, pour comprendre les choses, de les toucher par l’une de ses parties, à quoi bon alors la faire mouvoir en cercle ? ou même lui donner absolument aucune grandeur153 ? S’il lui faut, pour qu’elle pense, toucher les choses par le cercle entier, que produira le contact des parties ? Et comment ce qui a des parties pensera-t-il par ce qui n’en a pas154, et ce qui est sans parties par ce qui en a ? Il faut donc nécessairement que l’intelligence soit ce cercle même ; car la pensée est le mouvement de l’intelligence155, comme la périphérie156 est le mouvement du cercle.

§ 15. Si donc la pensée est un mouvement de circonférence157, l’intelligence sera le cercle même dont la pensée serait ce mouvement de circonférence. Mais l’intelligence pensera éternellement quelque chose ; car il le faut, puisque ce mouvement circulaire est éternel. Or, il y a des limites à toutes les pensées pratiques, car toutes se font en vue d’un certain but extérieur158. Quant aux pensées spéculatives, elles sont également bornées dans leurs raisonnements159 ; et tout raisonnement160 est ou une définition ou une démonstration161. D’abord les démonstrations, en même temps qu’elles partent d’un principe, ont aussi pour terme162 en quelque sorte le syllogisme ou la conclusion163. Même quand elles ne concluent pas, elles ne reviennent pas du moins à leur principe164 ; mais, prenant toujours un moyen et un extrême165, elles avancent en ligne droite, tandis que la circonférence, au contraire, revient à son point de départ. Quant aux définitions, elles sont toutes limitées166.

§ 16. De plus, si le même mouvement de circonférence a lieu plusieurs fois167, il faudra donc aussi que l’intelligence pense plusieurs fois la même chose.

§ 17. En outre, la pensée ressemble, on peut dire, à un repos168 et à un arrêt bien plutôt qu’à un mouvement, et il en est de même pour le syllogisme169.

§ 18. D’autre part une chose ne donne pas le bonheur quand elle n’est pas facile et qu’elle s’accomplit par force ; et si le mouvement n’est pas l’essence de l’intelligence170, l’âme serait donc mue contre sa nature171.

§ 19. C’est encore une condition bien pénible pour elle que d’être unie au corps172, de manière à ne pouvoir s’en délivrer. Bien plus, c’est un sort qu’elle doit fuir, s’il vaut mieux pour l’intelligence de n’être point unie au corps, comme ou a coutume de le dire, et comme on le croit vulgairement.

§ 20. Timée laisse ignorer aussi la cause qui fait que le ciel a un mouvement circulaire ; car ce n’est pas l’essence de l’âme qui est cause173 qu’elle est mue de cette façon ; c’est par pur accident qu’elle reçoit cette espèce de mouvement. Ce n’est certes pas davantage le corps qui en est cause, et ce serait bien plutôt l’âme qui en serait cause pour lui.

§ 21. Mais Timée ne dit pas non plus que le mouvement soit un état meilleur pour l’âme174 ; et pourtant il a bien fallu, puisque Dieu a voulu que l’âme se mût circulairement175, qu’il fût meilleur pour elle de se mouvoir que de rester en repos, et de se mouvoir ainsi plutôt que tout autrement. Mais comme ces considérations appartiennent plus spécialement à une autre étude176, nous les laissons de côté pour le moment.

§ 22. Du reste, cette théorie de Timée177 est erronée aussi bien que la plupart de celles qu’on a données sur l’âme, en ce qu’on unit l’âme au corps dans lequel on la place, sans avoir en outre déterminé comment est le corps et pour quelle cause il est ainsi fait. C’est là cependant un point très nécessaire178 ; car cette association est cause que l’un agit et l’autre souffre, que l’un est mû et que l’autre meut, rapports de réciprocité qui ne se trouvent point du tout entre les premiers êtres venus.

§ 23. D’autres aussi bornent leurs efforts à dire ce qu’est l’âme, sans dire un mot du corps qui la doit recevoir179, comme s’il était possible, ainsi que le veulent les fables pythagoriciennes180, que la première âme venue entrât au hasard dans le premier corps venu. Chaque chose, au contraire, paraît avoir une espèce et une forme qui lui sont propres ; et c’est absolument comme si l’on prétendait que l’architecture peut se mêler de fabriquer des instruments de musique181 ; loin de là, il faut que l’art se serve de ses instruments propres, et que l’âme se serve182 du corps183.

CHAPITRE IV

Réfutation de ces deux opinions :
1° Que l’âme est une harmonie ;
2° Que l’âme est un nombre qui se meut lui-même.

§ 1. Il existe encore sur l’âme une autre opinion qui, pour bien des gens, ne paraît pas moins certaine que toutes celles qu’on vient de rappeler, et dont nous avons déjà fait justice par la discussion dans nos Études faites en commun184. On dit que l’âme est une harmonie185 ; l’harmonie, ajoute-t-on, est un mélange et un composé de contraires, et le corps se compose aussi de contraires.

§ 2. Mais l’harmonie est un rapport ou une combinaison de choses mêlées ensemble, et il n’est pas possible que l’âme soit ni l’un ni l’autre186.

§ 3. De plus, produire le mouvement n’appartient pas à une harmonie ; mais c’est à l’âme que tout le monde, pour ainsi dire, attribue cette fonction187.

§ 4. Ce mot d’harmonie s’appliquerait à la santé, et en général aux vertus corporelles bien plutôt qu’à l’âme. C’est ce qui deviendrait de toute évidence, si l’on essayait d’attribuer à quelque harmonie les modifications et les actes de l’âme. On verrait alors combien il est difficile de les mettre d’accord188.

§ 5. Si le mot harmonie a deux sens principaux qu’il ne faut pas perdre de vue, dans son sens le plus spécial il s’applique aux grandeurs, considérées dans les choses qui ont mouvement et proportion, pour exprimer la combinaison de ces grandeurs, quand elles s’harmonisent de manière à ne pouvoir plus admettre entre elles rien d’homogène189. De plus, il signifie encore la proportion de choses mélangées190 ; mais l’on voit que ce mot n’est applicable ici ni dans un sens ni dans l’autre191. Quant à supposer que l’âme est la combinaison des parties du corps192, il est très facile de réfuter cette hypothèse. Les combinaisons de ces parties sont aussi nombreuses que diverses. Or, de quels éléments peut-on supposer que l’intelligence soit la combinaison ? et comment cette combinaison se fait-elle ? Comment la sensibilité ou la passion serait-elle une combinaison de ce genre ?

§ 6. Il est également absurde de croire que l’âme soit la proportion du mélange193 ; car le mélange des éléments qui forment la chair n’a pas le même rapport que celui qui forme les os. Il faudra donc soutenir qu’il y a autant d’âmes aussi qu’il y a de corps194, s’il est vrai que tous les corps viennent d’éléments mêlés, et que le rapport du mélange soit l’harmonie et l’âme.

§ 7. C’est ce qu’on pourrait encore aller demander à Empédocle195, qui prétend que chaque chose n’existe qu’en vertu d’un certain rapport. L’âme est-elle donc le rapport ? Ou plutôt n’est-ce pas parce qu’elle est tout autre chose qu’elle entre dans les membres du corps196 ? L’amour, de plus, est-il la cause d’un mélange fortuit, ou bien d’un mélange soumis à un juste rapport ? Est-il lui-même le rapport ? ou est-il une autre chose en dehors de ce rapport ?

§ 8. Telles sont les questions qu’on peut soulever ici. Mais si l’âme est autre chose que le mélange197, pourquoi la vie lui est-elle ôtée en même temps qu’à la chair et aux autres parties de l’être animé198 ? De plus, puisque chacune des parties du corps n’a pas une âme, si l’âme n’est pas le rapport du mélange, qu’est-ce donc qui est détruit quand l’âme vient à faire défaut ?

Nous pouvons conclure évidemment199, d’après ce qui précède, que l’âme ne saurait ni être une harmonie, ni avoir un mouvement circulaire200.

§ 9. Mais quand on soutient que l’âme est mue par accident201, comme nous l’avons dit202, c’est soutenir aussi qu’elle se meut elle-même ; par exemple qu’elle est mue avec la chose dans laquelle elle est, cette chose étant mue aussi par l’âme. Autrement il n’est pas possible qu’elle se meuve dans l’espace.

§ 10. On pourrait douter avec plus de raison203 qu’elle se meuve, en se fondant sur les considérations suivantes : l’âme s’attriste et se réjouit, elle est assurée ou tremblante, elle s’indigne, elle sent, elle pense. Ce sont là, ce semble, autant de mouvements204 ; et de là, on pourrait croire que l’âme se meut.

§ 11. Mais cette condition n’est pas du tout nécessaire. En effet, s’attrister, ou se réjouir, ou penser, ce sont là, dit-on, certainement des mouvements205, s’il en fut ; chacun de ces actes est un mouvement, et c’est l’âme qui les produit. Par exemple s’indigner, craindre, auront lieu parce que le cœur sera mû de telle façon ; et penser n’est peut-être que cela ou quelque chose d’analogue206. Or, ces phénomènes se produisent par le déplacement de certains éléments mis en mouvement, ou par l’altération de certains autres ; déplacement et altération dont il convient d’expliquer ailleurs207 la nature et les conditions.

§ 12. Mais soutenir que c’est l’âme qui s’indigne, revient à peu près à dire208 que c’est l’âme qui tisse une toile, ou qui bâtit une maison. Il vaudrait peut-être mieux dire, non pas que c’est l’âme qui a pitié, qui apprend ou qui pense, mais plutôt que c’est l’homme qui fait tout cela par son âme. Encore faudrait-il comprendre ceci, non point en ce sens que le mouvement serait dans l’âme seule209, mais, au contraire, qu’il viendrait quelquefois jusqu’à elle, comme quelquefois il en partirait. Ainsi la sensation lui vient du dehors ; mais la mémoire vient de l’âme, qui se reporte aux mouvements ou aux impressions demeurées dans les organes des sens.

§ 13. Quant à l’intelligence210, elle semble être dans l’âme211 comme une sorte de substance212, et ne pas pouvoir être détruite213. Ce qui paraîtrait devoir surtout la détruire214, c’est l’alanguissement qui flétrit l’homme dans la vieillesse. Mais ici, il arrive précisément ce qui se passe pour les organes des sens. Si le vieillard avait encore la vue dans un certain état215, il verrait tout aussi bien que le jeune homme. De même la vieillesse de l’intelligence vient non pas de quelque modification de l’âme216, mais de la modification du corps dans lequel elle est, comme il arrive d’ailleurs dans les ivresses et les maladies.

§ 14. La pensée, la réflexion se flétrissent, parce que quelque autre chose vient à se détruire à l’intérieur217 ; mais le principe même est impassible218. Penser, aimer ou haïr ne sont pas des modifications qui soient à lui. Ce sont seulement des modifications de la chose qui le possède219, en tant qu’elle le possède. Aussi cette chose étant détruite, le principe ne peut ni se souvenir ni aimer ; car aimer, se souvenir n’était pas de lui, c’était de cette chose commune qui a péri. Mais l’intelligence est peut-être quelque chose de plus divin220, quelque chose d’impassible.

§ 15. Tout ceci nous prouve donc clairement que l’âme ne saurait avoir de mouvement221 ; et si elle n’a pas de mouvement, il est évident qu’elle n’en a pas non plus par elle-même.

§ 16. Au milieu de tant d’autres assertions, la plus déraisonnable de beaucoup, c’est de prétendre que l’âme est un nombre qui se meut lui-même222. Il y a ici bien des impossibilités : celles d’abord qui résultent de l’idée de mouvement223, et de plus les impossibilités particulières qui tiennent à ce qu’on dit que l’âme est un nombre. Comment, en effet, faut-il comprendre une unité qui se meut ? Par quoi et comment est-elle mue, elle qui est sans parties et sans différence ? Mais si elle est à la fois moteur et mobile224, il faut de toute nécessité qu’elle ait des différences.

§ 17. Toutefois, puisqu’on dit bien qu’une ligne qui se meut engendre la surface, que le point engendre la ligne, les mouvements des unités seront aussi des lignes225 ; car le point est une unité qui a une position226. Ainsi donc voilà le nombre de l’âme qui déjà est quelque part et qui a une position227.

§ 18. D’un autre côté, si d’un nombre vous enlevez un nombre ou une unité, il reste toujours un autre nombre. Mais les plantes, ainsi que beaucoup d’animaux, vivent encore après qu’elles sont divisées228, et paraissent avoir spécifiquement la même âme229.

§ 19. On pourrait croire qu’il n’y a aucune différence230 à dire que l’âme est formée d’unités ou de petits corpuscules231 ; car si les petites sphères de Démocrite deviennent des points, et que la quantité seule subsiste232, il y aura dans cette quantité même233 une partie qui meut et une partie qui est mue, comme dans le continu. La théorie, en effet, dont on parle ici234, regarde, non pas à la grandeur ou à la petitesse, mais seulement à la quantité. Voilà ce qui fait qu’il faudra nécessairement qu’il y ait encore quelque chose qui mette les unités en mouvement. Mais si, dans l’animal, c’est l’âme qui est ce moteur, ce sera elle aussi dans le nombre, de telle sorte que l’âme n’est pas en même temps le moteur et la chose mue, elle est seulement le moteur235.

§ 20. Mais admettons236 qu’elle puisse être de façon ou d’autre une unité, il faut toujours qu’elle ait une certaine différence relativement aux autres unités. Or, quelle peut être la différence qu’offre un point pris comme unité237, si ce n’est la position238 ? Si donc les unités239 et les points240 qui sont dans le corps sont différents, les unités241 seront dans le même lieu que les points242 ; car l’unité occupera la place du point ; et alors qui empêchera qu’il n’y en ait aussi une infinité dans le même lieu, si une fois il y en a deux, puisque les choses dont le lieu est indivisible sont elles-mêmes indivisibles ?

§ 21. Mais si les points qui sont dans le corps sont le nombre de l’âme243, ou bien si le nombre formé des points qui sont dans le corps est l’âme, pourquoi tous les corps, sans exception244, n’ont-ils pas une âme ? Dans tous, il y a, ce semble, des points, et en nombre infini.

§ 22. Enfin, comment est-il possible245 que les âmes se séparent et se délivrent des corps, puisque les lignes ne se divisent pas en points246 ?

CHAPITRE V

Suite de la réfutation de cette théorie que l’âme est un nombre qui se meut lui-même. Réfutation de cette autre théorie « que l’âme est formée des éléments, et qu’elle ne peut connaître les choses qu’à la condition de leur être semblable. » L’âme n’est pas non plus répandue dans l’Univers entier. L’âme agit-elle dans tous les cas tout entière ? ou chacune de ses fonctions correspond-elle à une partie spéciale ?

§ 1. L’erreur spéciale dont nous avons parlé247 a lieu, d’une part, en ce qu’on reproduit l’opinion de ceux qui supposent que l’âme est un corps à parties ténues ; et, d’autre part, en ce qu’on admet, au sens de Démocrite, que le corps est mû par l’âme. Si l’âme est dans le corps entier quand il sent, il faut nécessairement qu’il y ait deux corps dans le même lieu248, l’âme étant un corps. Quand on prétend que l’âme est un nombre, il faut supposer que plusieurs points sont en un seul point, ou que tout corps a une âme249, à moins qu’on ne fasse de l’âme un nombre différent, un nombre tout autre que les points qui sont dans le corps.

§ 2. Il en résulte aussi que l’animal est mû par un nombre, tout comme Démocrite le faisait mouvoir, ainsi que nous l’avons dit250. Car quelle différence y a-t-il à dire que ce sont de petites sphères ou de grandes unités, ou simplement que ce sont des unités qui sont en mouvement ? De part et d’autre, il faut toujours nécessairement que l’animal se meuve, parce qu’elles aussi sont en mouvement.

§ 3. Ainsi donc, quand on combine et qu’on identifie le mouvement et le nombre, voilà les objections qu’on soulève, et beaucoup d’autres analogues. Mais il est non seulement impossible que ce soit là la définition essentielle de l’âme ; j’ajoute que ce n’en est pas même l’accident251. On s’en convaincra facilement si l’on essaie de définir d’après cette assertion les affections et les actes de l’âme : raisonnements, sensations, plaisirs, peines, et toutes les autres affections de même genre ; on verra, comme nous l’avons dit auparavant252, qu’il n’est pas chose facile d’en tirer aucune explication.

§ 4. Trois manières nous ayant été transmises253 de définir l’âme, d’abord qu’elle est l’être le plus mobile, parce qu’elle se meut elle-même ; puis ensuite qu’elle est le corps aux parties les plus ténues ; enfin qu’elle est le plus incorporel de tous ; nous avons parcouru toutes les difficultés à peu près254 et toutes les contradictions que ces opinions soulèvent.

§ 5. Il ne nous reste plus qu’à voir comment on peut soutenir que l’âme est composée des éléments255. En effet, on l’a dit256, en vue d’expliquer comment l’âme peut sentir et connaître toutes choses ; mais il y a nécessairement dans cette opinion bien des impossibilités insurmontables. Supposer, en effet, que le semblable connaît le semblable257, c’est prétendre aussi que l’âme est en quelque sorte les choses elles-mêmes. Mais les choses ne sont pas seules ; il y a bien autre chose encore avec elles ; et, par exemple, les composés qu’elles forment258 sont, on peut dire, en nombre infini.

§ 6. Toutefois admettons que l’âme connaisse et sente tous les principes259 d’où vient chaque chose à part ; mais comment connaîtra-t-elle l’ensemble d’une chose ? comment sentira-t-elle, par exemple, ce que c’est que Dieu, l’homme, la chair, les os ? Et de même pour tout autre composé260. Car ce n’est pas d’une façon quelconque que les éléments peuvent former chaque chose ; c’est par quelque rapport, c’est par quelque combinaison, ainsi que le dit Empédocle pour les os261 :

« La terre immense, dans ses vastes creusets,
« Reçut deux des huit parties de la splendeur liquide ;
« Quatre furent attribuées à Vulcain, et les os devinrent blancs. »262

Ce ne serait donc point assez que les éléments fussent dans l’âme, il faudrait que les rapports et les combinaisons des éléments y fussent également. Pour chaque élément, le semblable connaîtra le semblable ; mais rien dans l’âme ne connaîtra ni l’os ni l’homme, à moins que ces choses ne soient aussi en elle. Or, est-il besoin de dire que cela est de toute impossibilité ? Qui pourrait se demander sérieusement si dans l’âme il y a la pierre ou l’homme ? Et de même pour ce qui est bien et ce qui n’est pas bien ; de même aussi pour tout le reste.

§ 7. En outre, l’être étant pris dans plusieurs sens, puisqu’il exprime d’abord telle chose réelle, puis la quantité ou la qualité, ou telle autre des catégories selon les divisions admises263, l’âme sera-t-elle ou ne sera-t-elle pas formée de toutes ? Mais il ne paraît pas qu’il y ait des éléments communs264 de toutes ces catégories.

L’âme ne sera-t-elle donc formée que de ces catégories qui appartiennent aux substances ? Mais alors comment connaîtra-t-elle chacune des autres ? Dira-t-on qu’il y a, pour chaque genre, des éléments et des principes propres dont l’âme se compose ? Alors elle sera donc quantité, qualité265, substance ? Mais il est impossible que, des éléments de la quantité, il résulte une substance et non point une quantité.

Ainsi, voilà les difficultés et autres analogues que l’on soulève, quand on prétend que l’âme est formée de tous les éléments.

§ 8. Il est tout aussi absurde266 de dire que le semblable ne peut pas être passivement affecté par le semblable, quand on soutient que le semblable peut sentir le semblable, que le semblable peut connaître le semblable ; car, suivant eux267, sentir, c’est souffrir268 quelque chose, c’est être mû par exemple ; penser269 et connaître, c’est également souffrir.

§ 9. Mais voici270 qui doit nous prouver encore toute la difficulté et l’embarras de soutenir, comme Empédocle271, que l’on connaît les choses par les éléments corporels, sous le rapport du semblable ; c’est que tout ce qu’il y a de terre dans le corps des animaux272, os, nerfs273, poils, tout cela ne paraît pas du tout sentir ; et par suite, ces parties ne sentent pas non plus les semblables ; et pourtant il le faudrait selon cette théorie274.

§ 10. En outre, chaque principe aurait encore bien plus d’ignorance que de compréhension275. Chaque chose connaîtra une chose276, mais elle ignorera beaucoup de choses, puisqu’elle ignorera toutes les autres. De là vient que le dieu d’Empédocle est le plus déraisonnable des êtres277 : il est le seul à ne pas connaître un des éléments278, la Discorde, tandis que tous les êtres mortels le connaissent ; car chacun d’eux vient de tous les éléments.

§ 11. Et puis, d’une manière générale, pourquoi tous les êtres n’ont-ils pas une âme279, puisque tout être est un élément, ou bien vient d’un élément, ou de plusieurs ou de tous ? Car il faut alors qu’il connaisse ou une chose unique, ou quelques-unes des choses, ou toutes les choses.

§ 12. Mais l’on pourrait aussi demander quelle est la chose qui ramènera toutes les autres à l’unité280. Les éléments en effet ressemblent à la matière281 ; et le plus important sera ce qui réunit tout le reste, quoi que d’ailleurs ce puisse être. Or, il est impossible qu’il y ait quelque chose de supérieur à l’âme et qui lui commande ; et cela est bien plus impossible encore pour l’intelligence282. II faut admettre que l’intelligence est la première en genre283 et la souveraine en nature, tandis que ces philosophes soutiennent que les éléments sont les premiers des êtres.

§ 13. D’un autre côté284, tous ces philosophes, et ceux qui prétendent que l’âme est formée des éléments, parce qu’elle connaît et sent les choses, et ceux qui prétendent qu’elle est le principe le plus actif du mouvement, ne parlent pas de toutes les âmes285. Ainsi, tous les êtres qui sentent ne produisent pas tous le mouvement, et il y a certains animaux286 que nous voyons demeurer fixes en place. Pourtant la locomotion est, à entendre nos philosophes, le seul mouvement que l’âme donne à l’animal. C’est une erreur pareille que commettent ceux qui forment l’intelligence et la sensibilité avec les éléments ; car les plantes, comme nous le voyons, vivent sans avoir ni locomotion ni sensibilité, et beaucoup d’animaux n’ont pas l’usage de l’intelligence287.

§ 14. Mais, même en passant sur tout cela, et en admettant que l’intelligence soit une certaine portion de l’âme, aussi bien que la sensibilité, ces théories ne s’étendraient pas encore généralement à toute âme288, ni à l’âme tout entière, ni même à une seule.

§ 15. C’est là aussi l’erreur que présente cette pensée dans les vers appelés Orphiques289. « L’âme, y est-il dit, vient de l’univers290 entrer dans les animaux, quand ils respirent, apportée par les vents. » Or, cela n’est certes pas possible pour les plantes291, ni même pour certains animaux, puisque tous les animaux ne respirent pas. Mais c’est ce qu’ignoraient ceux qui ont avancé ces assertions hypothétiques.

§ 16. S’il faut d’ailleurs composer l’âme avec les éléments, il ne faut pas du moins la composer avec tous. En effet, il suffit d’une des deux parties de l’opposition, pour juger et cette partie même292 et l’opposé. Ainsi, par le droit, nous connaissons et le droit lui-même et la courbe. Le juge de tous les deux, c’est la règle, tandis que le courbe ne peut être la mesure ni de lui-même ni du droit293.

§ 17. Quelques-uns ont cru que l’âme est mêlée dans tout l’univers294, et c’est là peut-être ce qui a fait penser à Thalès que tout est plein de dieux.

§ 18. Mais cette opinion présente quelques difficultés. Pourquoi, en effet, l’âme, étant dans l’air, ou dans le feu, n’y produit-elle pas d’animal, tandis qu’elle en produit dans les mixtes295, bien que dans ces deux éléments elle paraisse pourtant supérieure296 ?

§ 19. On pourrait rechercher aussi pourquoi l’âme qui est dans l’air et dans le feu est supérieure à celle qui est dans les animaux, et plus immortelle297.

§ 20. Dans les deux cas, il y aurait erreur et contradiction. Dire, en effet, que l’air ou le feu est animal, est chose des plus déraisonnables ; et ne pas les appeler animaux, quand on admet298 une âme en eux, n’est pas moins absurde.

§ 21. Mais il semble que ces philosophes supposent une âme dans l’air et le feu, parce que le tout doit être299 de même espèce que les parties ; et par là ils sont nécessairement amenés à dire que l’âme est de même espèce dans toutes les parties, si les animaux ne deviennent animés qu’en absorbant en eux quelque chose de ce qui les enveloppe300. Mais si l’air, dans quelque sens qu’on le divise, est toujours d’espèce semblable, et que l’âme soit composée de parties dissemblables301, évidemment une de ses parties existera dans l’air302, et telle autre partie n’existera pas. Il faut donc nécessairement, ou que ses parties soient toutes semblables303, ou qu’elle ne soit pas304 dans chacune des parties de l’univers.

§ 22. Il résulte évidemment de ce qui précède305 que la connaissance ne vient pas à l’âme de ce qu’elle est formée des éléments, et qu’il n’est pas exact et vrai qu’elle se meuve306.

§ 23. Mais comme connaître307, sentir, penser, appartient à l’âme, ainsi que désirer, vouloir, et en général tous les appétits, et que c’est aussi par l’âme que la locomotion se produit dans les animaux, tout aussi bien que l’accroissement, la maturité308 et le dépérissement ; reste à savoir si chacun de ces phénomènes se produit par l’âme tout entière. Est-ce par l’âme tout entière que nous pensons, que nous sentons, que nous agissons ou souffrons dans chacun de ces cas ? Ou bien chaque phénomène différent se rapporte-t-il à des parties différentes ? La vie est-elle dans une de ces parties, ou dans plusieurs, ou même dans toutes ? Ou y a-t-il encore à la vie une autre cause que l’âme309 ?

§ 24. Quelques-uns prétendent310 que l’âme est divisible, et qu’elle pense par une partie311 et qu’elle désire par une autre312. Mais qui donc alors maintient les parties de l’âme, si par sa nature elle est divisée ? Certes ce n’est pas le corps ; et il paraîtrait bien plutôt que c’est l’âme qui maintient le corps. Du moment qu’elle en sort, il cesse de respirer, et bientôt se corrompt. Si donc il y a quelque autre chose qui la rende une, c’est ce quelque chose qui serait surtout l’âme. Puis il faudra de nouveau rechercher si ce quelque chose est un, ou s’il a plusieurs parties. S’il est un, pourquoi l’âme même n’est-elle pas une du premier coup ? S’il est divisé, la raison voudra savoir encore qui unit les parties ; et ainsi elle se perd dans l’infini.

§ 25. Quant aux parties de l’âme313, on peut encore se demander quelle force a chacune d’elles dans le corps. Si l’âme tout entière unit tout le corps, il s’ensuit aussi que chacune de ces parties unit quelque partie du corps ; mais cela ressemble à de l’impossible314, et il serait malaisé même d’imaginer quelle partie l’intelligence unit, et comment elle l’unit.

§ 26. Nous voyons les plantes315, et même certains insectes, vivre fort bien après qu’ils sont divisés, comme s’ils avaient une âme identique en espèce, si ce n’est identique en nombre316. Chacune des parties a, dans ce cas, la sensation et la locomotion317 pendant quelque temps ; et si elles ne continuent pas à l’avoir, nous n’en devons pas être étonnés, c’est qu’elles n’ont pas les organes nécessaires pour conserver leur nature. Néanmoins, dans chacune des parties, se retrouvent toutes les parties de l’âme, identiques entre elles par l’espèce, ainsi qu’elles le sont à l’âme entière, identiques entre elles comme n’étant pas séparables, identiques à l’âme tout entière, comme si elle était divisible318.

§ 27. Mais le principe qui est dans les plantes paraît bien aussi une sorte d’âme319 ; car les animaux et les plantes n’ont de commun que cette seule âme320. Cette espèce d’âme peut être séparée du principe sensible321 ; mais sans elle, aucun être ne peut avoir la sensibilité.

LIVRE II

CHAPITRE PREMIER

Définition générale et préliminaire de l’âme. L’âme est l’achèvement (l’entéléchie première) d’un corps formé par la nature, et doué de tous les organes nécessaires à la vie. Elle est la forme et l’essence du corps. Conséquences de cette définition : l’âme n’est point séparée du corps, mais elle y est peut-être comme le passager dans le vaisseau.

§ 1. Jusqu’à présent nous avons exposé les opinions que nos prédécesseurs nous ont transmises sur l’âme. Maintenant revenons sur nos pas, comme pour reprendre notre point de départ322 ; et essayons de définir ce que c’est que l’âme, et d’en donner la notion la plus générale possible323.

§ 2. Nous disons d’abord que la substance est un genre particulier des êtres324, et que dans la substance il faut distinguer, en premier lieu : la matière, c’est-à-dire ce qui n’est pas par soi-même telle chose spéciale ; puis ensuite, la forme et l’espèce325, et c’est d’après elles que la chose est dénommée spécialement ; et en troisième lieu, le composé qui résulte de ces deux premiers éléments. La matière est une simple puissance326 ; l’espèce est réalité parfaite, entéléchie327 ; et entéléchie doit s’entendre de deux façons328 : c’est ou comme la science qui peut connaître, ou comme l’observation qui connaît.

§ 3. Ce sont les corps surtout qui semblent être des substances, et particulièrement les corps naturels329, qui sont, en effet, les principes des autres corps330. Parmi les corps naturels, les uns ont la vie, les autres ne l’ont pas ; et nous entendons par la vie331 ces trois faits : se nourrir par soi-même, se développer et périr. Ainsi, tout corps naturel doué de la vie est substance, mais substance composée comme on vient de dire332.

§ 4. Puisque le corps est de telle façon particulière333, et que, par exemple, il a la vie, le corps ne saurait être âme ; car le corps n’est pas une des choses qui puissent être attribuées à un sujet334, il remplit bien plutôt lui-même le rôle de sujet et de matière. Donc, nécessairement, l’âme ne peut être substance que comme forme d’un corps naturel qui a la vie en puissance335. Mais la substance est une réalité parfaite, une entéléchie. L’âme est donc l’entéléchie du corps, tel que nous venons de le définir.

§ 5. Mais entéléchie a deux sens336, selon qu’on la considère, ou comme la science, ou comme l’observation337. On peut la considérer comme la science évidemment ; car dans la vie de l’âme, il y a aussi sommeil et réveil : or, la veille répond à l’observation338, tandis que le sommeil représente une simple faculté qu’on possède, et qui reste sans action. Mais la science est, pour un même objet, antérieure339 par génération ; donc l’âme est l’entéléchie première340 d’un corps naturel qui a la vie en puissance341.

§ 6. Et il faut entendre, d’un corps qui est organique342. Ainsi, les parties mêmes des plantes sont des organes, mais des organes excessivement simples, comme le pétale, qui est l’enveloppe du péricarpe, et le péricarpe, qui est l’enveloppe du fruit. Les racines répondent à la bouche343, car ces deux parties prennent également la nourriture. Si donc on veut quelque définition commune à toute espèce d’âme344, il faut dire que l’âme est l’entéléchie première d’un corps naturel organique.

§ 7. On voit par là qu’il ne faut pas chercher si le corps et l’âme sont une seule et même chose345, pas plus qu’il ne faut chercher si la cire et la figure qu’elle reçoit sont identiques, pas plus qu’en général on ne doit demander si la matière de chaque objet est la même chose que ce dont elle est la matière346 : car l’Un et l’Être ayant plusieurs sens347, le sens dans lequel on doit proprement348 les entendre est la réalité parfaite, l’entéléchie349.

§ 8. Nous avons donc exposé d’une manière toute générale350 ce qu’est l’âme : elle est l’essence351 que conçoit la raison352. Mais l’essence, pour un corps quelconque, c’est d’être ce qu’il est ; et, par exemple, si l’un des instruments dont nous nous servons pouvait être un corps naturel, et ainsi une hache, l’essence de la hache serait d’être hache353, et ce serait là son âme ; car cette essence une fois enlevée354, il n’y a plus de hache, si ce n’est par simple homonymie355. Mais ici nous parlons de hache, et l’âme n’est pas l’essence et la notion d’un corps tel que la hache ; elle est la notion seulement d’un corps naturel356, ayant en lui-même le principe du mouvement et du repos.

§ 9. On peut encore appliquer ceci aux parties de l’être animé. Si l’œil était l’animal, l’âme de l’animal serait aussi sa vue ; car la vue est rationnellement357 l’essence de l’œil. Mais l’œil est la matière de la vue358 ; et la vue venant à manquer, il n’y a plus d’œil, si ce n’est par homonymie, comme on appelle œil un œil de pierre359, un œil en peinture. Il faut appliquer aussi ce qui est dit d’une partie du corps seulement, au corps vivant tout entier ; car l’analogie d’une partie à une partie se retrouve pour la sensibilité tout entière360, relativement au corps entier, qui sent en tant qu’il est sensible.

§10. Or, ce n’est pas ce qui a perdu l’âme qui est en puissance l’être capable de vivre361, mais c’est, au contraire, ce qui la possède. La semence et le fruit ne sont tel corps qu’en puissance362.

§ 11. De même363 donc que la faculté de couper est l’essence de la hache, et que la vision est l’essence de l’œil, de même la veille est une réalité parfaite364, une entéléchie ; et l’âme est comme la vue et comme la puissance de l’instrument. Le corps n’est que ce qui est en puissance365 ; et de même que l’œil est à la fois la pupille366 et la vue, de même aussi l’âme et le corps sont ici l’animal.

§ 12. Il est donc clair que l’âme n’est pas séparée du corps, non plus qu’aucune de ses parties, si toutefois l’âme est divisée en parties ; car il peut y avoir367 réalité parfaite, entéléchie, même de certaines parties368. Mais certes369 rien n’empêche que quelques autres ne soient séparées, parce que ces parties ne sont les réalités parfaites, les entéléchies d’aucun corps370.

§ 13. Mais ce qui reste obscur encore, c’est de savoir si l’âme est la réalité parfaite, l’entéléchie du corps, comme le passager est l’âme du vaisseau371.

Tout ce qui a été dit jusqu’ici de l’âme ne doit guère être pris que comme une simple esquisse372.

CHAPITRE II

Défense et explication de la définition donnée : conditions d’une bonne définition. Description générale de la vie. La vie se manifeste par ces quatre phénomènes isolés ou réunis : l’intelligence, la sensibilité, la locomotion et la nutrition. Répartition de ces facultés dans les êtres ; exemples tirés des plantes et des animaux. L’âme est le principe et le résumé des quatre facultés qui constituent la vie. Ces facultés sont-elles chacune l’âme tout entière, ou des parties de l’âme ? Elles sont partagées entre les divers ordres d’êtres, et paraissent séparables : exception pour l’intelligence qui a quelque chose d’éternel. L’âme n’existe pas sans le corps, mais elle ne se confond pas absolument avec lui.

§ 1. Mais comme ce qui est clair et plus connu, selon la raison, peut venir de choses qui sont obscures par leur nature373, quoique cependant plus apparentes pour nous374, essayons de nouveau de procéder ainsi qu’il suit375 à l’égard de l’âme. La véritable définition376 doit non seulement montrer l’existence de la chose comme le font la plupart des définitions, mais elle doit encore en contenir la cause377 et la mettre en lumière. Souvent les jugements qui donnent des définitions sont des espèces de conclusions378 ; et, par exemple, si l’on demande : Qu’est-ce que faire la quadrature379 ? et qu’on réponde : C’est trouver une figure à angles droits et à côtés égaux qui soit égale à une figure à côtés inégaux, une telle définition n’est que l’énoncé déjà conclusion. Quand au contraire on dit que la quadrature est la découverte d’une moyenne proportionnelle, on indique la cause même de la chose380.

§ 2. Nous disons donc381, pour commencer toute cette étude, que l’être animé se distingue de l’être inanimé382, parce qu’il vit383. Mais vivre ayant plusieurs sens, pour affirmer d’un être qu’il vit384, il nous suffit qu’il y ait en lui une seule des choses suivantes : l’intelligence, la sensibilité, le mouvement385 et le repos dans l’espace, et aussi ce mouvement qui se rapporte à la nutrition, à l’accroissement386 et au dépérissement.

§ 3. Ce qui fait que de toutes les plantes on peut dire qu’elles vivent387, c’est qu’elles paraissent avoir en elles-mêmes une force et un principe d’où elles tirent leur accroissement et leur dépérissement en sens contraires388. Car on ne saurait soutenir qu’elles croissent par en haut seulement389 et non par en bas ; elles se développent et se nourrissent également des deux manières et en tous sens ; et elles continuent de vivre tout le temps qu’elles peuvent prendre de la nourriture.

§ 4. C’est qu’il est possible que cette fonction subsiste indépendamment de toutes les autres390, tandis qu’il est impossible que sans elle les autres subsistent, dans les êtres mortels391. Cela est de toute évidence pour les plantes, qui n’ont pas d’autre puissance de l’âme que celle-là392. Ainsi donc c’est par ce principe que la vie appartient aux êtres qui vivent393. Mais l’animal n’est constitué primitivement que par la sensibilité394. Aussi les êtres qui ne sont pas doués de mouvement et qui ne changent pas de place395, s’ils ont cependant la sensibilité, n’en sont pas moins appelés des animaux ; et nous ne disons pas simplement qu’ils vivent.

§ 5. Le premier sens qui appartient à tous les animaux, c’est le toucher396 ; et de même que la nutrition peut s’isoler du toucher et de toute sensibilité, de même le toucher peut s’isoler de tous les autres sens397. Nous appelons faculté de nutrition cette partie de l’âme qui est commune aux plantes elles-mêmes ; mais tous les animaux sans exception paraissent avoir le sens du toucher. Nous dirons plus tard398 la cause de chacun de ces phénomènes.

§ 6. Pour le moment, bornons-nous à dire que l’âme est le principe des facultés suivantes399, et se trouve définie par elles : la nutrition, la sensibilité, la pensée et le mouvement.

§ 7. Chacune de ces facultés est-elle l’âme, ou seulement une partie de l’âme ? Et si c’est une partie, est-ce de façon qu’elle soit séparée seulement pour la raison, ou bien aussi séparée matériellement400 ? Ce sont là des questions dont quelques-unes peuvent aisément se résoudre, et dont quelques autres présentent de grandes difficultés401.

§ 8. Ainsi, de même que, dans les plantes402, quelques-unes, comme on peut le voir, vivent après qu’on les a divisées et séparées les unes des autres, comme si pour ces êtres l’âme était parfaitement et réellement une dans chacune d’elles, et qu’en puissance elle fût multiple ; de même nous voyons, avec une autre différence de l’âme403, un phénomène analogue se produire pour les insectes que l’on coupe404. Chacune de leurs parties possède la sensibilité et la locomotion ; et si elles ont la sensibilité, elles ont aussi et l’imagination et le désir ; car là où il y a sensation, là aussi il y a peine et plaisir ; et là où sont ces deux affections, il y a nécessairement désir405.

§ 9. On ne saurait ici encore affirmer rien de fort clair406, ni de l’intelligence ni de la faculté de percevoir407 ; mais l’intelligence semble être408 un autre genre d’âme, et le seul qui puisse être isolé du reste, comme l’éternel s’isole du périssable409.

§ 10. Quant aux autres parties de l’âme, les faits prouvent bien qu’elles ne sont pas séparables410, ainsi qu’on le soutient quelquefois411. Mais au point de vue de la raison412, elles sont différentes évidemment ; car c’est tout autre chose d’être sensible et d’être pensant413, parce que sentir et juger sont choses très différentes. Et de même pour chacune des facultés414 qu’on vient de nommer.

§ 11. De plus, certains animaux415 les ont toutes, d’autres n’en ont que quelques-unes, d’autres n’en ont qu’une seule. C’est là ce qui constitue leur différence ; et nous verrons plus tard quelle en est la cause416. Mais il se passe quelque chose d’à peu près pareil pour les sens417. Certains animaux les ont tous ; d’autres n’en ont que quelques-uns ; d’autres enfin n’en ont qu’un seul ; et c’est alors le plus nécessaire de tous, le toucher.

§ 12. De plus, ce par quoi nous vivons et sentons418 peut recevoir deux significations, de même que ce par quoi nous savons : ainsi nous appelons ce par quoi nous savons tantôt la science et tantôt l’âme, car nous disons qu’on sait par l’un des deux. De même ce par quoi nous sommes en santé, tantôt se nomme santé, et tantôt se rapporte à telle partie du corps ou même au corps entier. La science et la santé sont une espèce, elles sont une certaine forme, la notion, et pour ainsi dire l’acte de ce qui les reçoit, ici de ce qui est capable de savoir, là de ce qui est capable d’avoir la santé. C’est, en effet, dans le sujet passif, et dans l’être qui a telle disposition, que paraît avoir lieu l’acte des choses capables d’agir419. Or, l’âme est ce par quoi nous vivons, sentons et pensons primitivement420 ; elle doit donc être raison et forme421, et non pas matière ou sujet422.

§ 13. La substance, en effet, suppose, ainsi que nous l’avons dit423, trois choses : la forme, la matière, et le composé, résultat de ces deux éléments. La matière n’est que puissance, et la forme est réalité parfaite, entéléchie ; et comme le résultat de toutes deux est l’être animé, le corps n’est pas la réalité parfaite, l’entéléchie de l’âme ; c’est l’âme, au contraire424, qui est la réalité parfaite, l’entéléchie du corps constitué de certaine manière425.

§ 14. C’est là aussi ce qui donne toute raison à ceux qui prétendent426, à la fois, que l’âme n’existe point sans le corps, et que l’âme n’est pas un corps. Non, elle n’est pas un corps, elle est quelque chose du corps427 ; et voilà pourquoi elle est dans le corps, et dans le corps fait de telle façon428 ; elle n’est pas, comme les philosophes antérieurs l’ont dit429, dans un corps quelconque, oubliant d’ajouter dans quelle sorte de corps, quoique cependant il ne semble pas qu’une chose prise au hasard puisse indistinctement recevoir la première chose venue.

§ 15. Mais, en ceci, tout se passe suivant cette loi parfaitement raisonnable430 : la réalité parfaite, l’entéléchie de chaque chose ne se produit naturellement que dans ce qui est en puissance, et dans la matière qui est propre à la recevoir431. Il est donc clair par là qu’il n’y a réalité parfaite, entéléchie et raison432, que pour ce qui a la puissance de devenir de telle ou telle façon.

CHAPITRE III

Rapports divers des facultés entre elles. Rôle général du toucher ; il est le sens de la nutrition. Il ne peut pas y avoir pour les diverses facultés une notion commune, de même qu’il n’y en a pas pour les diverses figures de géométrie ; seulement, la faculté supérieure suppose et contient la faculté inférieure : la sensibilité suppose la nutrition, etc. Subordination régulière des facultés entre elles : nutrition, sensibilité, locomotion, intelligence.

§ 1. Les facultés de l’âme, que nous avons énumérées, ou bien appartiennent toutes ensemble à quelques êtres, ainsi que nous l’avons dit433 ; ou bien d’autres êtres n’en ont que quelques-unes seulement ; ou même d’autres n’en ont qu’une seule. Nous appelons facultés : la nutrition, les appétits434, la sensibilité, la locomotion, la pensée.

§ 2. Les plantes n’ont que la nutrition435 ; d’autres êtres ont à la fois la nutrition et la sensibilité. Quand il y a sensibilité, il y a de plus appétit436 ; car l’appétit est désir, passion et volonté437. Il est un seul sens que tous les animaux sans exception possèdent, c’est le toucher438. Mais l’être qui a sensibilité a aussi peine et plaisir439, selon que l’objet est agréable ou pénible ; et les êtres qui ont ces qualités ont en outre le désir, carie désir est l’appétit de ce qui fait plaisir.

§ 3. De plus, ces êtres440 ont aussi le sens de la nourriture, car le toucher est le sens de l’alimentation441. Tous les animaux, en effet, se nourrissent442 de matières sèches et liquides, chaudes et froides : et le sens propre de toutes ces choses, c’est le toucher. S’il s’applique aux autres choses sensibles, c’est indirectement443 ; en effet, ni le son, ni la couleur, ni l’odeur, ne contribuent en rien à la nourriture de l’animal ; mais la saveur est une des choses accessibles au sens du toucher444. La faim et la soif sont des désirs ; la faim se rapporte au sec et au chaud, la soif se rapporte au froid et au liquide ; mais la saveur est comme l’assaisonnement de tous les aliments. Nous nous expliquerons plus tard445 à ce sujet : disons seulement ici que ceux des animaux qui ont le toucher ont aussi l’appétit. Ont-ils aussi l’imagination446 ? c’est ce qui est incertain, et nous reviendrons plus loin447 sur cette question.

§ 4. Quelques animaux ont, outre ces facultés, la locomotion448. D’autres, comme l’homme, ont de plus la pensée et l’intelligence449, et quelque autre faculté, s’il y en a450, qui soit analogue ou même supérieure à celles-là.

§ 5. Il est donc clair que la définition de l’âme ne peut être une451, que comme l’est celle de la figure en géométrie. Si, dans cette science, il n’y a pas d’autres figures que le triangle et les figures qui le suivent452, ici non plus il n’y a pas d’autres espèces d’âmes453 que celles qu’on a énumérées454. Toutefois on pourrait chercher, même pour les figures, une notion commune qui convînt à toutes sans exception, et qui ne fût spécialement propre à aucune. Et de même pour les âmes que l’on a indiquées. Mais il serait ridicule de chercher455 pour elles, aussi bien que pour les figures géométriques, une notion commune456 qui ne serait ni la notion propre d’aucune des choses en question, ni relative à l’espèce particulière et individuelle que l’on considérerait. Laissons donc cette recherche de côté.

§ 6. Mais à un autre égard, il en est de même à peu près pour l’âme que pour les figures. Pour celles-ci et pour les êtres animés, le terme qui suit contient également, en puissance, le terme qui le précède ; et, par exemple, le triangle est dans le carré457, la nutrition dans la sensibilité458 ; de telle sorte que, pour chaque être, il faut chercher spécialement quelle est l’âme dont il est doué ; et ainsi, quelle est l’âme de la plante459, celle de l’homme ou celle de la bête.

§ 7. Examinons quelle est la loi de cette série régulière460. Sans nutrition, point de sensibilité461 : mais la nutrition dans les plantes est séparée de la sensibilité. D’autre part, sans le toucher, aucun des autres sens n’existe. Mais le toucher peut exister sans les autres : ainsi beaucoup d’animaux n’ont ni la vue, ni l’ouïe, et sont tout à fait privés du sens de l’odorat. Parmi les êtres doués de sensibilité, les uns possèdent la locomotion, d’autres ne l’ont pas. Enfin très peu d’animaux ont le raisonnement et la pensée. Ceux qui, parmi les êtres périssables, ont le raisonnement, ont aussi toutes les autres facultés ; mais ceux qui n’en ont qu’une n’ont pas tous le raisonnement. En outre, les uns sont dénués même de l’imagination, tandis que d’autres ne vivent que par elle. Quant à l’intelligence spéculative462, c’est une tout autre question463.

Il est donc évident464 que la définition qui convienne mieux a chacune de ces facultés, est aussi celle qui convient le mieux à l’âme.

CHAPITRE IV

De l’âme nutritive. Comme il convient d’étudier les fonctions avant les facultés, et les objets des fonctions avant les fonctions mêmes, il faut savoir ce que c’est que la nutrition avant d’étudier l’âme nutritive. Théorie générale de la nutrition. La reproduction et la perpétuité des espèces est la cause finale de la nutrition dans les êtres. Réfutation d’une opinion d’Empédocle sur l’accroissement des végétaux, et de l’opinion de quelques philosophes qui font du feu la cause de la nutrition. La nutrition est tout à la fois une action du contraire sur le contraire, et une action du semblable sur le semblable. La digestion exige que tous les êtres vivants soient doués de chaleur. L’âme nutritive se confond avec l’âme génératrice.

§ 1. Pour étudier ces facultés, il est nécessaire de bien comprendre d’abord ce qu’est chacune d’elles, et ensuite de rechercher les conséquences qu’elles entraînent465, et tout le reste466. Mais pour dire ce qu’est chacune d’elles, et par exemple ce que c’est que la pensée, ou la sensibilité, ou la nutrition, il faut en outre dire préalablement ce que c’est que penser et sentir ; car les actes et les fonctions467 sont rationnellement antérieurs aux facultés468. Et s’il en est ainsi et s’il faut, même encore avant les actes, étudier les opposés469 de ces actes, il faut ici, par le même motif, déterminer ces opposés : je veux dire qu’il faut déterminer ce que c’est que nourriture, objet sensible, objet intelligible.

§ 2. Ainsi donc, il faut tout d’abord parler de l’alimentation et de la génération, car l’âme nutritive se retrouve aussi dans les autres âmes470 ; et c’est la première et la plus commune des facultés de l’âme, celle par laquelle la vie appartient à tous les êtres animés471. Ses actes sont d’engendrer, et d’employer la nourriture. L’acte le plus naturel aux êtres vivants qui sont complets, et qui ne sont ni avortés ni produits par génération spontanée472, c’est de produire un autre être pareil à eux473, l’animal un animal, la plante une plante, afin de participer de l’éternel et du divin474 autant qu’ils le peuvent. Tous, en effet, ont ce désir instinctif ; et c’est en vue de cet acte qu’ils font tout ce qu’ils font selon la nature475. D’ailleurs la cause finale est double476, et l’on y peut distinguer le but poursuivi, et l’être pour lequel ce but est poursuivi. Mais comme ces êtres ne peuvent jouir de l’éternel et du divin par leur propre continuité, parce qu’aucun des êtres périssables ne saurait demeurer identique et un numériquement, chacun d’eux y participe pourtant, dans la mesure où il le peut, les uns plus, les autres moins ; et si ce n’est pas l’être même qui subsiste, c’est presque lui : s’il n’est pas un en nombre, il est un du moins en espèce477 478.

§ 3. L’âme est la cause et le principe479 du corps vivant. Cause et principe peuvent s’entendre en plusieurs sens. Pareillement l’âme est cause, suivant les trois modes déterminés de cause480 ; car l’âme est cause, en ce qu’elle est le principe même d’où vient le mouvement, ce en vue de quoi il a lieu, et en tant qu’elle est l’essence des corps animés.

§ 4. Comme essence, cela est évident ; car c’est l’essence qui est cause de l’être pour toutes choses : or, vivre pour les êtres qui vivent, c’est être ; et la cause et le principe de tout cela, c’est l’âme. De plus, la réalité parfaite, l’entéléchie, est la raison de ce qui est en puissance481.

§ 5. Il n’est pas moins clair que l’âme est cause aussi en tant que cause finale482 ; car, de même que l’intelligence agit en vue de quelque fin, de même aussi agit la nature483 ; c’est une fin qu’elle poursuit, et cette fin, dans les animaux, c’est précisément l’âme faite selon la nature. Ainsi tous les corps formés par la nature sont les instruments de l’âme484 ; et de même que le sont ceux des animaux, de même aussi le sont ceux des plantes ; tous sont faits en vue de l’âme : or, la cause finale est double485, c’est le but poursuivi, c’est l’être pour lequel ce but est poursuivi.

§ 6. Le principe d’où vient primitivement la locomotion, c’est l’âme486, bien que cette faculté n’appartienne pas à tous les êtres vivants487. De plus, l’altération et l’accroissement se rapportent aussi à l’âme ; car la sensation paraît bien être une sorte d’altération488, et nul être ne sent, à moins qu’il n’ait une âme. De même pour l’accroissement et le dépérissement : nul être ne dépérit ni ne croît, dans la nature, sans se nourrir489, et nul ne se nourrit qu’il ne participe aussi à la vie.

§ 7. Empédocle n’a pas eu raison490, quand il a prétendu que les végétaux prennent leur accroissement en poussant leurs racines en bas, parce que c’est là le sens dans lequel la terre est naturellement portée ; et qu’ils poussent en haut, parce que le feu se dirige ainsi. Il n’a pas bien compris le haut et le bas ; le haut et le bas ne sont pas identiques pour tous les êtres et pour l’univers. Ce qu’est la tête dans les animaux491, les racines le sont dans les plantes, si c’est par les fonctions qu’il faut distinguer ou identifier les organes. En outre, qu’est-ce qui réunit ici492 le feu et la terre portés en sens contraires ? Ils se sépareront sans aucun doute s’il n’y a pas quelque cause qui les en empêche ; et si cette cause existe, ce ne peut être que l’âme, et la cause qui fait que les plantes croissent et se nourrissent.

§ 8. Quelques philosophes493 ont pensé que la nature du feu est la cause absolue494 de la nutrition et de l’accroissement. Comme il est le seul des corps, ou des éléments, qui paraisse se nourrir et s’accroître, on était amené à supposer que c’est lui aussi qui, dans les plantes et les animaux, produit ces deux phénomènes. Il est bien possible qu’il y contribue avec d’autres causes ; mais il n’en est pas exclusivement cause, et c’est bien plutôt l’âme. L’accroissement du feu s’étend à l’infini, tant qu’il y a du combustible ; mais dans tous les corps formés par la nature, il y a une limite et un rapport de grandeur495 et d’accroissement. Or, ceci appartient à l’âme et non au feu, au rapport plutôt qu’à la matière496.

§ 9. Puisque la même faculté de l’âme est à la fois nutritive et génératrice497, il faut nécessairement parler d’abord de l’alimentation ; car c’est cette fonction spécialement qui distingue cette faculté de l’âme de toutes les autres. La nourriture paraît être un contraire agissant sur un contraire, mais non pas un contraire quelconque agissant sur un contraire quelconque ; elle se rapporte à tous ces contraires qui non seulement s’engendrent mutuellement498, mais qui aussi s’accroissent les uns par les autres. Il y a, du reste, beaucoup de choses qui viennent les unes des autres, sans être d’ailleurs des quantités ; par exemple le sain vient du malade499. Mais ces contraires ne paraissent pas être de la même façon aliment les uns pour les autres ; ainsi l’eau est aliment pour le feu500, mais le feu ne nourrit pas l’eau. Et dans les autres corps501, il semble que les deux parties principales502 soient, l’une la nourriture, et l’autre, le corps nourri.

§ 10. Mais il y a une difficulté, et la voici : les uns disent que c’est le semblable qui nourrit le semblable, de même que c’est lui qui l’accroît ; et d’autres, à l’inverse, pensent, comme nous le disons ici503, que c’est le contraire qui nourrit le contraire, le semblable ne pouvant être affecté par le semblable504. Selon eux, la nourriture change et est digérée. Or, un changement se fait toujours soit en l’opposé, soit en l’intermédiaire. De plus, la nourriture elle-même est en un sens affectée505 par le corps qu’elle nourrit, et le corps ne l’est pas par la nourriture506 ; de même que l’ouvrier n’est pas affecté par la matière, tandis que la matière, au contraire, l’est par lui : seulement, l’ouvrier la fait passer de l’inertie à l’acte507.

§ 11. Mais il importe de savoir si l’on parle de la nourriture dans le dernier état où elle se trouve508, ou dans le premier ; si on l’appelle nourriture sous ces deux formes, bien qu’elle soit tantôt non digérée et tantôt digérée, on peut alors admettre les deux explications pour l’action de la nourriture ; car en tant que non digérée, c’est le contraire qui nourrit le contraire ; en tant que digérée, c’est le semblable qui nourrit le semblable509. On le voit donc, les deux opinions sont en quelque sorte en partie vraies, et en partie fausses.

§ 12. Mais comme nul être ne se nourrit qui n’ait aussi la vie510, le corps animé serait le corps qui se nourrit, en tant qu’animé ; et par suite, le mot nourriture est un terme relatif au corps animé511, et ne doit point se prendre en un sens indirect512.

§ 13. C’est du reste tout autre chose que de donner nourriture, et de donner accroissement. C’est en tant que la nourriture513 est quantité que l’accroissement se produit ; c’est en tant qu’elle est chose spéciale et essence que la nutrition a lieu. L’être, en effet, conserve son essence514, il subsiste tout autant de temps qu’il se nourrit515. La nourriture n’engendre pas l’être qu’elle nourrit, elle est en quelque sorte l’être nourri lui-même ; car elle est déjà elle-même l’essence516 ; et les êtres ne s’engendrent jamais eux-mêmes, ils ne font que se conserver. En un mot, ce principe de l’âme517, c’est la force518 capable de conserver ce qui la possède, tel qu’il est519. La nourriture le dispose à agir520 ainsi ; et de là vient que ce qui est privé de nourriture ne peut vivre.

§ 14. Il y a ici trois choses : l’être nourri, ce par quoi il est nourri, et ce qui le nourrit521. Ce qui le nourrit, c’est la première âme522 ; l’être nourri, c’est le corps qui a cette âme ; et ce par quoi il est nourri, c’est l’aliment.

§ 15. Mais comme il est convenable de dénommer toutes les choses par la fin à laquelle elles tendent, et qu’ici la fin c’est de produire un être semblable à soi, la première âme523 serait donc celle qui fait que l’être engendre524 un être pareil à lui.

§ 16. Ce par quoi l’être est nourri est double525, de même qu’est double aussi526 ce par quoi l’on gouverne un vaisseau : la main et le gouvernail ; l’une moteur et mue tout ensemble, l’autre moteur seulement527. D’autre part, il faut nécessairement que toute nourriture puisse être digérée. Or, c’est la chaleur qui fait la digestion528 ; et voilà pourquoi tout être animé a de la chaleur.

On n’a du reste fait ici qu’une esquisse529 de ce qu’est la nutrition. Les éclaircissements viendront plus tard dans les traités consacrés spécialement à ce sujet530.

CHAPITRE V

Théorie générale de la sensibilité : c’est une simple puissance qui a besoin du dehors pour entrer en acte et arriver à sa perfection. Examen de cette opinion « que le semblable peut être affecté par le semblable. » Cette opinion est vraie, mais avec une distinction entre l’acte et la puissance. Le sens, avant d’être affecté par l’objet sensible, lui est dissemblable ; il lui devient en quelque sorte semblable, après en avoir été affecté.

§ 1. Ces points une fois fixés, parlons de la sensation531 en général et dans toute son étendue.

La sensation, ainsi qu’on la dit532, consiste à être mû et à éprouver quelque chose ; et elle paraît être une sorte d’altération533 que l’être supporte. Quelquefois on a prétendu qu’il n’y a que le semblable qui puisse être affecté par le semblable534 : nous avons dit, dans nos études générales sur l’Action et la Passion535, jusqu’à quel point cela est possible ou ne l’est pas.

§ 2. Mais on demande pourquoi il n’y a pas sensation des sensations elles-mêmes536, et pourquoi la sensation ne peut avoir lieu qu’avec les objets extérieurs, bien que le feu, la terre et les autres éléments soient dans l’être sensible537, et qu’il y ait pourtant sensation538, soit de ces éléments mêmes, soit de leurs accidents539. C’est qu’évidemment la sensibilité n’est pas en acte540, elle est seulement en puissance541. Il en est de même du combustible, qui ne brûle pas tout seul et sans la chose qui le doit faire brûler ; car alors il se brûlerait lui-même, et n’aurait aucun besoin du feu réel et effectif, du feu en entéléchie542. Mais comme sentir a pour nous une double acception, et que de l’être qui entend et qui voit en puissance543, nous disons qu’il voit et qu’il entend, quoiqu’il soit endormi544, tout aussi bien que nous le disons de l’être qui agit réellement, il faut distinguer dans la sensation ce double sens, et reconnaître, d’une part, la sensation en acte, et de l’autre, la sensation en puissance ; il en est de même pour sentir, sentir en puissance et sentir en acte545.

§ 3. Disons donc, d’abord, que pour nous c’est une même chose que souffrir, et être mû et être en acte546. C’est qu’en effet le mouvement est une sorte d’acte, mais d’acte incomplet547. Toutefois, comme on l’a dit ailleurs548, toutes choses souffrent et sont mues par un être qui peut faire549 et qui est en acte ; et voilà aussi pourquoi, dans un sens, c’est le semblable550 qui est affecté par le semblable ; et, dans un autre sens, c’est le dissemblable. Ainsi que nous l’avons dit551, ce qui souffre, c’est le dissemblable552 ; mais ce qui a souffert est semblable553.

§ 4. Il faut, en outre, distinguer, même pour la puissance, comme pour la réalité parfaite554 ou entéléchie ; car ici, nous parlons de toutes deux d’une manière absolue555. Ainsi nous disons qu’un être quelconque est savant, comme, par exemple, nous dirions que l’homme est savant, parce que l’homme fait partie des êtres qui sont savants556 et qui ont la science. Mais aussi nous disons également d’un homme qu’il est savant, quand il possède la grammaire. Pourtant ces deux hommes ne peuvent pas de la même façon557 : l’un peut savoir parce qu’il a tel genre et telle matière558 ; l’autre peut employer son savoir559, dès qu’il le voudra, en supposant toujours que rien du dehors ne vienne faire obstacle. Mais c’est celui qui applique actuellement sa science, qui est savant en toute réalité, en entéléchie ; c’est celui qui sait, à proprement parler, telle chose spéciale, A par exemple. Ces deux premiers hommes560 sont donc l’un et l’autre savants en puissance ; mais l’un est savant parce qu’il a été modifié par l’étude, qui l’a fait passer souvent d’un état tout contraire à l’état où il est ; l’autre est savant d’une autre façon, parce que, possédant la sensation561 ou la grammaire sans en faire usage562, il passe à l’acte quand il le veut.

§ 5. Mais souffrir563 n’est pas davantage un terme simple ; il signifie tantôt une sorte de destruction faite par le contraire, tantôt il signifie plutôt la conservation de ce qui est en puissance, accomplie par ce qui est en parfaite réalité, en entéléchie ; la conservation de ce qui est semblable564, dans le rapport de la puissance à la réalité. Ainsi, l’être qui possède la science devient percevant tel objet de sa science565 ; et cela, certes, n’est pas une altération, car c’est un simple développement de l’être en lui-même vers sa parfaite réalité, son entéléchie566 ; ou, du moins, c’est un tout autre genre d’altération. Ainsi donc, on aurait tort de dire567 que l’être qui pense, quand il pense, est altéré ; tout aussi bien qu’on aurait tort de dire que le constructeur est altéré, quand il construit. Donc, ce qui fait passer l’être qui est en puissance568 à la réalité parfaite, à l’entéléchie, en fait d’intelligence et de pensée, doit s’appeler, non pas du nom d’apprentissage569, mais d’un tout autre nom. Même de l’être qui de la simple puissance passe à la science570, et la reçoit de celui qui la possède en toute réalité, en entéléchie, et qui peut la transmettre, on ne doit pas dire qu’il souffre571, ainsi qu’on l’a fait voir572 ; ou bien alors, il faut admettre deux sortes d’altération, l’une qui est un changement en des dispositions privatives, et l’autre un changement qui mène à telles habitudes573 et à telle nature.

§ 6. Le premier changement de ce genre, dans l’être sensible, vient de l’être même qui l’engendre ; et quand il est engendré, il a déjà comme la science et la sensibilité574. Être en acte a les mêmes nuances qu’avait plus haut le mot de percevoir575 ; mais ici576 il y a cette différence que quand l’acte existe, ce qui le produit vient du dehors : c’est l’objet vu, l’objet entendu, ou tel autre objet sensible. La cause en est que la sensation en acte ne s’applique qu’aux choses particulières577, tandis que la science s’applique aux choses universelles. Mais les universaux578 sont en quelque sorte dans l’âme elle-même579. De là vient qu’on peut penser spontanément580, quand on le veut ; mais on ne peut pas sentir spontanément, car il faut de toute nécessité qu’il y ait une chose à sentir. Il en est tout à fait ainsi, même dans la science que nous acquérons des choses sensibles581, et par un motif tout pareil, puisque les choses sensibles sont à la fois particulières et du dehors. Mais nous retrouverons encore l’occasion d’éclaircir ceci davantage582.

§ 7. Pour le moment, bornons-nous dire que cette expression, être en puissance583, n’est pas une expression simple, et qu’il faut l’entendre tantôt en ce sens, par exemple, où nous disons qu’un enfant pourrait être général d’armée584 ; tantôt en ce sens où nous le disons de celui qui est réellement en âge d’être général. Le mot de sensibilité a tout à fait les mêmes nuances585. Mais comme cette différence n’a pas reçu de nom spécial, bien que nous ayons dit586 pourtant que ces acceptions sont distinctes et comment elles le sont, nous avons dû nécessairement nous servir des mots souffrir et être altéré, comme d’expressions reçues. Mais l’être qui sent587 est en puissance à peu près comme est en réalité, en entéléchie, l’être senti, ainsi qu’on l’a dit588. Il n’est donc pas semblable, quand il souffre ; mais quand il a souffert, il est rendu semblable ; et il est comme l’objet même qui l’affecte589.

CHAPITRE VI

Significations diverses du mot sensible appliqué aux objets des sens : 1° objet sensible, propre à un seul sens ; 2° objet sensible, perçu par tous les sens ; 3° objet sensible, perçu par simple accident et simultanément à d’autres objets.

§ 1. Parlons d’abord pour chaque sens590 des objets sensibles. Objet sensible peut s’entendre de trois façons : deux où nous disons sentir en soi591, et une où nous le disons par accident. Des deux premières acceptions, l’une signifie592 ce qui est propre à chaque sens ; et l’autre, ce qui est commun à tous.

§ 2. J’appelle propre593 ce qui ne peut pas être senti par un autre sens, et ce sur quoi le sens ne peut se tromper ; et, par exemple, la vue s’applique à la couleur, l’ouïe au son, et le goût à la saveur. Le toucher a encore bien plus de différentes nuances594 ; mais chaque sens discerne ce qui lui est propre, et ne se trompe ni sur la couleur, ni sur le son ; mais il connaît ce qu’est l’objet coloré et où il l’est, ou bien ce qu’est l’objet sonore et où il est.

§ 3. C’est là ce qui est appelé l’objet propre de chaque sens. Mais ce qu’il y a de commun pour tous595, c’est le mouvement, le repos, le nombre, la figure, la grandeur ; car tout cela n’appartient en propre à aucun sens : ce sont des objets communs à tous ; et ainsi il y a un certain mouvement qui est sensible au toucher et à la vue.

§ 4. On dit d’un objet sensible qu’il est sensible par accident596, quand, par exemple, l’objet blanc qu’on voit est le fils de Diarès ; car ce n’est que par accident qu’on a cette sensation du fils de Diarès597, parce que c’est un accident du blanc que l’on sent, et que, par suite, on n’éprouve rien de la part de l’objet sensible en tant qu’il est de telle façon598.

Mais les objets propres des sens sont, parmi les choses qui sont sensibles en soi599, celles qui doivent être précisément appelées sensibles ; et ce sont les choses auxquelles s’applique essentiellement, et par nature, chacun des sens.

CHAPITRE VII

Théorie générale de la vision600. Théorie particulière de la couleur : la couleur est ce qui met la lumière en mouvement. Réfutation d’une opinion d’Empédocle sur l’origine de la lumière ; corps phosphoriques. L’air est indispensable comme milieu pour l’acte de la vision. Réfutation de Démocrite qui croyait qu’on peut voir dans le vide. Les autres sens, aussi bien que la vue, ont besoin d’un milieu spécial pour leur action propre.

§ 1. Ce à quoi s’applique la vue est un objet visible ; le visible est la couleur, et tout ensemble tous ces objets qu’on peut désigner par le langage601, mais qui n’ont pas de nom commun. Ce que nous voulons dire ici deviendra plus clair à mesure que nous avancerons602. Ainsi le visible est la couleur603, et la couleur est ce qui est sur la chose visible en soi604. Visible en soi est ce qui est visible, non pas d’après son appellation seule605, mais qui l’est parce qu’il a en soi la cause qui le rend visible606. Toute couleur met en mouvement ce qui est diaphane607 actuellement608 ; et c’est là sa nature spéciale609. Il n’y a donc pas sans lumière610 d’objet visible, et la couleur de chaque chose n’est visible qu’à la lumière. Et voilà pourquoi il faut dire d’abord ce qu’est la lumière.

§ 2. Le diaphane existe certainement ; et j’appelle diaphane ce qui est visible611, non pas visible par soi-même, à parler absolument, mais visible par une couleur étrangère612. Tel est l’air, telle est l’eau et beaucoup de corps solides613 ; car l’air et l’eau ne sont pas diaphanes en tant qu’air et eau, mais parce que la nature qui est dans ces deux corps est la même que celle qui est dans le corps éternel supérieur614. La lumière est l’acte du diaphane615 en tant que diaphane616. Mais ce en quoi il est en puissance peut être même l’obscurité617. Au contraire, la lumière est, on peut dire, la couleur du diaphane, lorsque le diaphane est diaphane en toute réalité, en entéléchie, soit par le feu, soit par telle autre cause ; comme, par exemple, le corps supérieur618 ; car ce corps a quelque chose de tout pareil et d’identique au feu. On a donc établi619 que le diaphane et la lumière ne sont ni du feu, ni absolument un corps620, ni une émanation d’aucun corps ; car, de cette dernière façon aussi, ce seraient des corps. Seulement, il y a dans le diaphane la présence du feu621 ou de quelque chose d’analogue ; car il n’est pas possible que deux corps soient à la fois dans le même corps622.

§ 3. La lumière paraît être le contraire des ténèbres ; l’obscurité est la privation de cet état de l’air qui vient du diaphane623, de sorte qu’évidemment la lumière n’est que la présence de cet état. Empédocle, ou peut-être est-ce un autre624 qui a soutenu cette opinion625, a eu tort de dire que la lumière circulait, et se produisait quelquefois, entre la terre et ce qui l’entoure626, sans que nous le vissions. Ceci est à la fois contraire à la vérité, telle que la donne le raisonnement, et aux phénomènes. Dans un petit intervalle ce fait pourrait nous échapper ; mais de l’orient au couchant627, c’est beaucoup trop prétendre que de soutenir qu’il nous échappe.

§ 4. C’est une chose incolore qui reçoit la couleur ; une chose insonore qui reçoit le son628. Ce qui est incolore, c’est le diaphane, c’est l’invisible, ou du moins ce qui est à peine visible, ainsi que semble l’être l’obscurité. Voilà bien ce qu’est le diaphane, non pas quand il est diaphane en toute réalité629, en entéléchie, mais seulement quand il est en puissance. C’est, en effet, la même nature630 qui est tantôt ténèbres et tantôt lumière, et les choses visibles ne sont pas toutes dans la lumière631 : c’est seulement la couleur propre de chacune d’elles. Ainsi, il y a des choses qu’on ne voit pas dans la lumière, mais qui produisent sensation dans les ténèbres, comme les corps qui semblent ignés et brillants632 (nous n’avons pas de nom spécial et unique pour désigner ces corps633), et tels sont le champignon, la corne, les têtes des poissons, leurs écailles et leurs yeux. Mais on ne voit la couleur propre d’aucune de ces choses634. Par quelle cause ces corps sont-ils visibles ? c’est une autre question635.

§ 5. Nous nous bornons ici à dire que certainement ce qui est visible à la lumière, c’est la couleur636. Et ainsi donc elle ne peut être vue sans lumière ; car l’essence de la couleur, avons-nous dit637, c’est de mettre en mouvement ce qui est diaphane en acte ; et la réalité complète, l’entéléchie du diaphane, c’est la lumière638. La preuve en est évidente. Si l’on place, sur l’organe même, le corps qui a la couleur, on ne la verra pas. Mais la couleur meut le diaphane, et, par exemple, l’air ; et l’organe sensible est mû par l’air, qui lui-même est continu639.

§ 6. Démocrite n’a donc pas raison de penser que si le milieu640 devenait vide641, on verrait parfaitement bien même une fourmi dans le ciel. Cela est tout à fait impossible. La vision ne se produit que quand l’organe sensible éprouve quelque affection. Or, il ne se peut pas qu’il soit affecté directement642 par la couleur même643 qui est vue ; reste donc qu’il le soit par le milieu644. Ainsi un milieu645 est indispensable ; et, si le vide existait, non seulement on ne verrait pas bien, mais on ne verrait point du tout646.

§ 7. On a dit pourquoi il est nécessaire que la couleur soit vue dans la lumière. Le feu est vu tout aussi bien, et dans les ténèbres, et dans la lumière ; et il le faut nécessairement, puisque c’est par le feu que le diaphane devient diaphane647.

§ 8. Même raisonnement pour le son et pour l’odeur648 ; car aucune de ces choses n’a besoin de toucher l’organe pour causer la sensation, mais le milieu est mis en mouvement par le son et par l’odeur649 ; et chacun des deux organes l’est à son tour par ce milieu. Si l’on vient à poser le corps sonore, ou le corps odorant, sur l’organe même, il n’y cause plus de sensation. Il en est absolument de même du toucher et du goût, bien que cela ne soit pas aussi évident. Pour quelle cause ? c’est ce qu’on verra plus tard650 clairement.

§ 9. Le milieu des sons, c’est l’air ; celui de l’odeur n’a pas de nom spécial651. Il ne s’en produit pas moins quelque modification commune, et dans l’air, et dans l’eau ; et ce que le diaphane est à la couleur, ce qui est dans ces deux éléments652 l’est au corps odorant. En effet, les animaux aquatiques eux-mêmes paraissent avoir le sens de l’odorat653. Mais l’homme et les animaux terrestres qui respirent, ne peuvent sentir l’odeur s’ils n’aspirent pas654. Nous en dirons aussi plus loin la raison.

CHAPITRE VIII

Théorie générale de l’audition. Théorie particulière du son. Trois conditions sont indispensables pour que le son se produise ; corps sonores ; corps insonores ; l’écho. L’air ne fait pas le son, mais sans lui le son ne serait pas perçu par l’oreille. Rôle de l’air dans l’audition ; rôle de l’oreille. Perception du son dans l’eau. Théorie du grave et de l’aigu. Théorie de la voix ; définition de la voix ; animaux qui en sont privés. Rôles du gosier et du poumon ; caractère propre de la voix.

§ 1. Étudions maintenant, avant les autres sens655, le son et l’ouïe. Le son est double ; l’un est un acte656 et l’autre n’est qu’une puissance. Nous disons de certaines choses qu’elles n’ont pas de son, telles que l’éponge, la laine ; et que d’autres en ont, comme l’airain et tous les corps durs et lisses, parce que ces autres choses peuvent résonner, c’est-à-dire causer entre l’objet et l’ouïe un son réel657, un son en acte.

§ 2. Le son en acte se produit toujours par un corps en rapport avec quelque autre corps, et dans quelque milieu658 ; c’est une percussion qui le cause. Aussi y a-t-il impossibilité que le son se produise quand il n’y a qu’un seul objet ; car l’objet qui frappe est différent de l’objet frappé. Ainsi le corps sonore sonne relativement à quelque autre objet. Mais il n’y a pas de percussion sans mouvement659 ; et, ainsi que nous l’avons dit660, le son n’est pas le coup de choses prises au hasard : la laine a beau être frappée, elle ne rend pas de son. Mais l’airain et tous les corps lisses et creux en rendent, quand on les frappe, l’airain en particulier, parce qu’il est lisse. Les choses qui sont creuses rendent par la réflexion661 plusieurs coups après le premier, le milieu qui est mis en mouvement ne pouvant en sortir662.

§ 3. On entend le son dans l’air, on l’entend aussi dans l’eau, mais moins distinctement. L’air n’est pas la condition souveraine663 du son, non plus que l’eau ; mais il faut que ce soient des corps solides qui se choquent entre eux, et encore qui choquent l’air. Ce choc contre l’air a lieu lorsque l’air frappé demeure et ne se disperse pas664. Ainsi, c’est quand on le frappe vite et fort qu’il rend un son ; car il faut accélérer le mouvement du corps qui déchire la tranche de l’air, comme si l’on frappait un tas de poussière ou une nuée de sable665 emportée rapidement.

§ 4. L’écho se produit, lorsque l’air est relancé de nouveau par le premier air qu’a réuni le vase qui le limite666 et l’empêche de se disperser, comme une balle est relancée667. Il semble que l’écho devrait être perpétuel. Pourtant, il n’est pas toujours clair et perceptible, parce qu’il en arrive du son comme de la lumière668. Ainsi, la lumière se réfléchit toujours669 ; car autrement il n’y aurait pas de lumière partout, et il n’y aurait que ténèbres en dehors de l’endroit éclairé par le soleil670 ; mais elle n’est pas réfractée partout comme elle le serait par de l’eau, de l’airain ou quelque autre corps lisse. Elle l’est de manière à produire de l’ombre671, qui nous sert à distinguer la lumière672 elle-même.

§ 5. On a raison de dire673 que c’est le vide qui est la condition souveraine de l’audition, si l’on admet que l’air soit le vide674. C’est bien l’air qui fait qu’on entend675, quand il est mis en mouvement dans un sens continu676 et un ; mais comme il est diffluent, il ne résonne pas, à moins que l’objet frappé ne soit lisse. Alors aussitôt il devient un677 par son contact avec la surface678 ; car la surface d’une chose bien lisse est une679.

§ 6. Un corps sonore n’est donc pas autre chose que ce qui meut l’air, un680 sans discontinuité jusqu’à l’ouïe ; et l’ouïe est congénère à l’air681. C’est parce que le son est dans l’air682, qu’après avoir mû le dehors, il meut aussi le dedans. Voilà pourquoi l’animal n’entend pas partout, pas plus que l’air ne pénètre partout683 ; et, en effet, la partie de l’organe684 qui doit être mue et qui est animée, n’a pas partout de l’air. L’air en lui-même n’a pas de son, parce qu’il est trop aisément divisible ; mais quand on l’empêche de se disperser685, le mouvement qu’il reçoit devient alors du son. Or, l’air qui est dans les oreilles y est logé profondément pour y être immobile686, afin que l’organe perçoive exactement toutes les nuances diverses du mouvement. Voilà aussi comment nous entendons dans l’eau : c’est que l’eau ne pénètre pas jusqu’à l’air qui est congénère au son687. Mais il faut qu’elle n’entre pas non plus dans l’oreille par les circonvolutions ; et lorsqu’elle s’y introduit, on ne peut plus entendre. On n’entend pas davantage quand la membrane688 est malade, de même qu’on ne voit plus, quand la peau qui est sur la pupille de l’œil devient malade aussi. Mais la preuve qu’on entend ou qu’on n’entend pas689, c’est que l’oreille bruit toujours comme lorsqu’on en approche une corne690. L’air qui est dans les oreilles est toujours mû d’un certain mouvement qui lui est particulier. Mais le son lui est étranger691 et ne lui est pas propre ; et si l’on dit qu’on entend et par le vide et par le corps qui résonne692, c’est que l’on entend par la partie de l’organe693 qui renferme l’air limité.

§ 7. Est-ce le corps frappé ou le corps frappant qui résonne ? C’est l’un et l’autre, mais d’une façon différente. Le son est le mouvement de ce qui peut être mû, à la manière des choses rebondissantes, par les corps lisses quand on les choque. Mais, tout corps frappé ou frappant ne rend pas de son, ainsi qu’on l’a dit694 ; et, par exemple, quand une pointe frappe une pointe695. Il faut que le corps frappé soit mû696, de telle sorte que l’air en masse697 rebondisse et soit agité en masse698.

§ 8. Quant aux différences des corps résonnants, elles s’aperçoivent aisément dans le son réel, le son en acte. Ainsi, de même que sans lumière on ne voit pas les couleurs, de même on ne perçoit pas le grave ou l’aigu699 en l’absence du son. Grave et aigu sont des expressions tirées par métaphore700 des objets sensibles au toucher. L’aigu, en un court espace de temps, meut le sens un grand nombre de fois ; et le grave, en un long espace de temps, le meut fort peu. Ce n’est pas que l’aigu soit rapide701 ni que le grave soit lent ; mais le mouvement qui fait l’un se produit avec rapidité, et celui qui fait l’autre, avec lenteur. Et l’on voit qu’il y a ici ressemblance avec l’aigu et l’obtus702 perçus par le toucher. L’aigu, en quelque sorte, semble percer l’organe, l’obtus le pousse seulement parce que le mouvement a lieu pour l’un en peu de temps, et pour l’autre, en beaucoup de temps ; et il en résulte que l’un est rapide703 et que l’autre est lent.

Bornons-nous à ces considérations704 sur le son en général.

§ 9. La voix est un son produit par un être animé705. Parmi les êtres inanimés, aucun n’a de voix ; mais c’est uniquement par similitude qu’on dit d’eux qu’ils en ont une, comme on le dit en parlant de la lyre, de la flûte et de toutes les autres choses sans vie, qui ont une vibration, un chant, un langage706. Il semble qu’elles aient une voix, parce que la voix a aussi toutes ces nuances. Beaucoup d’animaux n’ont pas de voix ; et, par exemple, les animaux qui n’ont pas de sang707, et les poissons parmi ceux qui ont du sang. Ceci est tout simple, puisque le son est un certain mouvement de l’air. Les poissons qui, à ce que l’on prétend, ont une voix, comme ceux de l’Achéloüs708, font du bruit avec leurs branchies ou avec tel autre organe.

§ 10. La voix est donc le son propre de l’animal, mais elle n’est pas produite par la première partie venue ; et comme le son se produit toujours à ces conditions709 qu’un corps en frappe un autre dans un milieu, lequel milieu est l’air710, on peut dire avec raison que ces êtres-là seuls ont une voix qui reçoivent l’air711. La nature emploie à deux usages l’air respiré. De même que la langue lui sert, et pour le goût et pour le langage, l’un, le goût, étant nécessaire, et aussi ayant été donné par elle à la plupart des animaux, et l’autre, le langage, n’ayant pour but que leur bien-être712 ; de même la nature fait servir le souffle et pour la chaleur intérieure, qui est indispensable713 (l’on en dira la raison ailleurs714), et en outre pour la voix, faite seulement en vue du bonheur de l’individu.

§ 11. L’organe de la respiration, c’est le gosier715 ; et c’est encore pour cette fonction qu’est faite une autre partie du corps, le poumon716. Ce dernier organe, en effet, est cause que les animaux terrestres ont plus de chaleur que les autres. Le premier lieu vers le cœur717 a aussi besoin de la respiration ; et voilà pourquoi il faut nécessairement, quand on aspire, que l’air entre en dedans. Ainsi donc, le coup que l’air aspiré par l’âme qui est dans ces parties718 donne contre ce qu’on appelle l’artère, c’est la voix. Mais tout son produit par l’animal n’est pas une voix, ainsi que nous l’avons dit719 ; et, par exemple, on peut produire aussi un son avec la langue, comme le font ceux qui toussent. Mais il faut, pour qu’il y ait voix, que le corps frappant soit animé, et qu’il y mette une certaine intention720. La voix, en effet, est un son exprimant quelque chose ; ce n’est pas un simple bruit de l’air respiré, comme la toux. Mais par ce mouvement, l’être frappe l’air qui est dans l’artère contre l’artère même721.

§ 12. La preuve, c’est qu’on ne peut émettre de voix, si, au lieu d’aspirer et d’expirer, on retient l’air ; car, en le retenant, on trouble cette fonction. On voit aussi comment les poissons sont sans voix : c’est qu’ils n’ont pas de gosier ; et s’ils sont privés de cet appareil, c’est qu’ils ne reçoivent pas l’air et ne respirent pas. Mais c’est ailleurs722 qu’il faut examiner la cause de leur organisation723.

CHAPITRE IX

Théorie de l’odorat ; difficultés particulières que présente l’étude de ce sens. L’homme est inférieur à la plupart ries animaux pour l’odorat, de même qu’il leur est supérieur à tous pour le toucher, et, par suite, pour l’intelligence. Rapport des odeurs et des saveurs. Répartition du sens de l’odorat parmi les divers animaux. Différences de l’appareil olfactif, tantôt à nu, tantôt à couvert.

§ 1. Il est moins facile de traiter de l’odorat et de l’objet odoré que de tout ce qu’on a expliqué jusqu’ici ; car on ne sait pas positivement ce que c’est que l’odeur, aussi bien qu’on sait ce qu’est le son ou la couleur724. C’est parce que ce sens, chez nous, n’est pas très parfait, et qu’il est moins délicat que chez beaucoup d’autres animaux. L’homme n’a point un bon odorat ; il ne peut pas sentir une chose odorante sans plaisir ou peine, ce qui prouve bien que cet organe chez lui n’est pas très fin725.

§ 2. On peut supposer avec raison que ceux des animaux qui ont les yeux durs726, ne distinguent pas très bien les couleurs, et que les nuances des couleurs ne sont discernées par eux que selon qu’elles leur inspirent ou ne leur inspirent pas de la crainte. Telle est l’espèce humaine en ce qui concerne les odeurs. Il semble que les diverses qualités des saveurs727 soient, relativement au goût, ce que sont à peu près les qualités des odeurs pour l’odorat. Mais le goût, chez nous, est encore plus parfait, parce que c’est une sorte de toucher728, et que l’homme a ce dernier sens excessivement délicat. Pour les autres, il est fort au-dessous de bien des animaux ; mais pour le toucher, il est fort au-dessus d’eux tous729, ce qui fait aussi qu’il est le plus intelligent des animaux730. La preuve, c’est que, même parmi les hommes, les uns sont naturellement bien doués pour ce sens, et que les autres le sont mal, tandis qu’il n’y a rien de pareil pour les espèces inférieures731 : et ainsi les hommes qui ont la chair dure732 sont mal doués pour l’intelligence ; ceux qui ont la chair douce sont au contraire bien doués.

§ 3. Et de même qu’il y a des saveurs agréables et des saveurs amères733, de même aussi pour les odeurs. Mais si à certains égards l’odeur et la saveur ont des analogies, par exemple, si une odeur est douce comme une saveur est douce, à d’autres égards734 l’odeur et la saveur sont tout le contraire. Il y a bien encore odeur âpre, forte, aigre et faible ; mais, comme nous le disions735, les odeurs n’étant pas aussi nettement distinctes que les saveurs, elles ont reçu leurs noms de ces dernières, à cause de la ressemblance même des choses. Ainsi on a appelé douce l’odeur du safran736 et du miel, et forte celle du thym et des plantes de ce genre ; on en peut dire autant pour le reste des odeurs.

§ 4. Il en est des autres sens comme de l’ouïe737. Elle est relative738 à ce qui s’entend et à ce qui ne s’entend pas ; un autre sens est relatif à ce qui est visible et à ce qui est invisible ; de même l’odorat est relatif à ce qui est odorant et à ce qui ne l’est pas. On dit d’un corps qu’il est inodore, tantôt quand il n’a pas du tout d’odeur, tantôt quand il en a peu, ou qu’il a une très faible odeur739 ; et l’on dit aux mêmes titres qu’un corps est sans goût.

§ 5. L’olfaction se fait aussi740 par un milieu tel que l’air et l’eau ; car les animaux aquatiques741 paraissent avoir également le sens de l’odorat. Les animaux qui ont du sang et ceux qui n’en ont pas, possèdent ce sens aussi bien que ceux qui vivent dans l’air ; car il y a en beaucoup qui sont attirés de fort loin vers leur proie, par l’odeur qu’ils en ont reçue.

§ 6. Et c’est là précisément ce qui fait la difficulté de savoir pourquoi, si tous les animaux odorent de la même façon, l’homme odore en aspirant, et cesse d’odorer, lorsqu’au lieu d’aspirer il expire, ou retient son souffle : alors il ne peut plus percevoir l’odeur, ni de loin ni de près, non plus que lorsqu’il pose l’objet en dedans du nez, sur la narine même742. Un phénomène commun à tous les animaux743, c’est que l’objet placé directement sur l’organe cesse tout à fait d’être senti. Mais ne pouvoir pas sentir l’odeur sans aspirer, c’est là une particularité propre à l’espèce humaine744 ; et l’on peut s’en convaincre par l’expérience. Les animaux privés de sang pourraient donc avoir, parce qu’ils n’aspirent pas, un autre sens en sus de tous ceux qu’on connaît745. Mais il est impossible qu’ils en aient un autre, puisqu’ils sentent aussi l’odeur. En effet, la sensation de l’odeur d’une chose qui a un parfum, soit agréable, soit désagréable, est une olfaction ; et l’on voit les animaux de ce genre tués par les odeurs très fortes qui tuent aussi l’homme, comme l’asphalte, le soufre et autres corps analogues. Il faut donc conclure nécessairement que ces animaux odorent, bien qu’ils ne respirent pas.

§ 7. Du reste, cet organe paraît différer chez l’homme, comparativement au reste des animaux746, à peu près comme ses yeux diffèrent de ceux des animaux qui ont les yeux durs747. Les yeux de l’homme, en effet, ont une sorte de rempart et de fourreau, je veux dire les paupières ; et à moins qu’il ne meuve les paupières et ne les ouvre, il ne voit point ; les animaux qui ont les yeux durs n’ont rien de pareil, mais ils voient directement les objets qui sont placés dans le diaphane748. Tout de même, l’appareil olfactif est chez les uns749 sans couverture aussi bien que l’œil750 ; au contraire, chez les autres751, qui reçoivent l’air752, il a un tégument ; et ce tégument se découvre quand ils respirent, les veines et les pores venant alors à s’ouvrir.

§ 8. Et voilà pourquoi les animaux qui respirent n’odorent pas dans l’eau ; c’est que, pour odorer, ils doivent nécessairement aspirer, et que dans l’eau il leur est impossible de le faire.

D’ailleurs753 l’odorat s’applique au sec tout comme le goût s’applique à l’humide754 ; et, en puissance, l’organe olfactif755 est analogue à l’objet auquel il s’applique.

CHAPITRE X

Théorie du goût ; rapports du goût au toucher et à la vue. L’humidité est toujours nécessaire pour que la sensation du goût ait lieu ; mais il faut qu’elle soit dans une certaine mesure. Espèces diverses des saveurs.

§ 1. L’objet sapide est en quelque sorte un objet touché756 ; et voilà ce qui fait que la chose perceptible au goût n’a pas besoin, pour être sentie, de l’intermédiaire d’un corps étranger757 : c’est que le toucher n’en a pas besoin non plus758. Le corps dans lequel est la saveur est l’objet perceptible au goût ; c’est l’humide qui est sa matière759, et l’humide est quelque chose de tangible. Aussi nous serions dans l’eau et nous y sentirions fort bien quelque chose de doux qui y serait jeté, que la sensation pour nous ne se produirait pas par un intermédiaire, mais elle aurait lieu par cela seul que le doux serait mêlé au liquide, comme il arrive pour ce qu’on boit. La couleur, au contraire760, n’a pas besoin, pour être visible, de se mêler à quelque chose ; et elle ne l’est pas non plus par des émanations761.

§ 2. De même donc qu’ici l’intermédiaire n’est rien762, et que le visible est la couleur, de même la saveur est ce qui est perceptible au goût. Aucun objet ne peut donner la sensation de la saveur sans humidité ; mais il y a toujours, soit en acte, soit en puissance, de l’humidité, comme pour le sel qui fond si facilement et par le seul contact de la langue763.

§ 3. Mais on peut remarquer que la vue s’applique et au visible et à l’invisible764, car les ténèbres sont invisibles, et pourtant c’est la vue qui les distingue ; la vue s’applique de plus à ce qui est excessivement éclatant, ce qui est tout aussi invisible que les ténèbres, bien que d’une autre façon. On peut remarquer encore que l’ouïe s’applique au son et au silence765, dont l’un est perceptible à l’ouïe et l’autre ne l’est pas, et qu’elle s’applique, en outre, au bruit excessif, comme la vue à ce qui est excessivement éclatant ; car si un petit bruit est, dans un certain sens, imperceptible à l’ouïe, un bruit extrême, un bruit violent, ne l’est pas moins. D’autre part, invisible se dit d’une manière absolue, comme pour tant d’autres choses on emploie le mot impossible766 ; mais il se dit aussi, quand l’objet n’a pas les qualités qu’il devrait avoir, ou ne les a qu’incomplètement, comme d’un animal on dit qu’il est sans pieds767, ou d’une terre, qu’elle est sans olives768. Le goût est tout à fait dans le même cas que la vue et l’ouïe, et il s’applique à ce qui est sapide et à ce qui est insipide. L’insipide est ce qui a peu de saveur769, ou a une saveur mauvaise, ou peut faire mal au goût. Le potable et l’impotable770 paraissent être ici le principe, et tous les deux ont une espèce de saveur ; mais l’un est mauvais et fait mal au goût, l’autre, au contraire, est suivant la nature.

§ 4. Le potable est commun à la fois au goût et au toucher771 ; et comme ce qui est sapide est humide772, il y a aussi nécessité, à la fois que l’organe qui en a la sensation ne soit point humide réellement773, en entéléchie, et qu’il ne soit point impuissant à le devenir. C’est que le goût est affecté par l’objet sapide en tant que sapide ; car il faut nécessairement que l’organe s’humecte et qu’il puisse s’humecter, tout en restant ce qu’il est774, et qu’il ne soit pas humide par lui-même. Ce qui le montre bien, c’est que la langue ne sent rien, ni quand elle est trop sèche, ni quand elle est trop humide ; car elle ne sent alors775 que le premier humide qui l’a affectée, comme lorsqu’après avoir senti une très forte savent, on en goûte une différente ; ou bien encore tels sont les malades, auxquels tout paraît amer, parce que la langue, avec laquelle ils goûtent, est pleine d’une humidité qui a cette amertume.

§ 5. Les espèces des saveurs776, de même que celles des couleurs, sont simples, quand elles sont contraires : ainsi le doux et l’amer, et les saveurs qui viennent à la suite : le fade pour l’un et l’âpre pour l’autre ; et, outre ces extrêmes, le fort et le pur, l’aigre et l’acide. Telles sont, en effet, à peu près toutes les différences des saveurs. En résumé, le goût est la faculté qui peut être ainsi affectée, et l’objet sapide est ce qui en toute réalité, en entéléchie, l’affecte de cette façon.

CHAPITRE XI

Théorie du toucher ; difficultés spéciales de cette étude. Le toucher est-il plusieurs sens, ou un sens unique ? Ses rapports avec les autres sens ; c’est un sens unique. La perception se fait, pour le toucher, absolument comme pour les autres sens, par un intermédiaire. L’intermédiaire entre le toucher et les objets tangibles, c’est la chair ; différence spéciale à cet ordre de perceptions ; qualités moyennes dont est douée la chair, pour pouvoir remplir ces fonctions.

§ 1. L’objet tangible et le toucher pourront être expliqués, l’un et l’autre, par les mêmes raisonnements777. En effet, si le toucher est, non pas un sens unique, mais plusieurs sens, il faut aussi que les objets perceptibles au toucher soient de plusieurs sortes778. Mais il y a doute pour savoir si le toucher est plusieurs sens, ou s’il est un sens unique, et quel est précisément l’organe qui touche l’objet tangible, et si c’est, ou non, la chair, et les parties correspondantes dans les animaux qui n’ont pas de chair. Mais la chair n’est qu’un intermédiaire ; et l’organe essentiel est quelque chose de tout différent qui est à l’intérieur.

§ 2. Tout sens ne paraît compter qu’une seule opposition par les contraires : ainsi la vue a le blanc et le noir, l’ouïe a le grave et l’aigu, le goût a l’amer et le doux. Mais dans le toucher, il y a plusieurs de ces oppositions779, chaud et froid, sec et humide, dur et mou, et bien d’autres du même genre. On peut, il est vrai, donner une certaine solution de cette difficulté, en disant que pour les autres sens aussi il y a plusieurs oppositions, comme dans la voix, il y a non seulement le grave et l’aigu, mais encore le fort et le faible, le rude et le doux, et tant d’autres nuances que présente la voix. On peut dire également qu’il y a des différences analogues pour la couleur. Mais on ne sait pas clairement quel est ici le sujet unique du toucher780, comme on sait que c’est le son pour l’ouïe.

§ 3. Y a-t-il ou n’y a-t-il pas un organe intérieur ? ou bien est-ce la chair qui perçoit directement781 ? Il ne paraît pas que l’on puisse tirer aucune indication, de ce que la sensation ne se produit qu’au moment où l’on touche les objets ; car dans l’état actuel des organes, on peut étendre sur la chair quelque chose qui fasse une sorte de membrane782, et l’on n’en a pas moins la sensation tout aussi distincte que si l’on touchait directement. Cependant il est évident que l’organe de la sensation n’est pas dans cette membrane ; et encore si elle était de même nature que la peau783, la sensation la traverserait bien plus vite.

§ 4. Aussi cette partie du corps784 semble-t-elle être disposée comme le serait l’air, s’il faisait naturellement autour de nous une enveloppe circulaire ; ce serait alors par un seul et même sens que nous paraîtrions percevoir et le son, et la couleur et l’odeur785 ; et nous croirions que la vue, l’ouïe et l’odorat ne sont qu’un sens unique. Mais maintenant, comme le milieu par lequel se produisent ces mouvements786 est fort distinct, les organes de sensation dont nous venons de parler nous apparaissent évidemment comme différents aussi. Pour le toucher, au contraire, cela reste encore obscur. En effet, il est impossible qu’un corps animé787 se compose d’air ou d’eau, et il faut toujours qu’il y ait quelque partie solide. Reste donc qu’il soit un mélange de terre788 et d’autres éléments analogues, comme semblent être la chair et les parties qui la suppléent789. Ainsi, la nature a fait, pour cet usage, le corps790, qui est, entre ce qui touche et les objets touchés791, l’intermédiaire indispensable où se produisent plusieurs sens792.

§ 5. Cette multiplicité de sens est bien manifeste793 dans le toucher de la langue ; une même partie y sent à la fois et toutes les choses purement tangibles et la saveur. Si les autres portions de la chair794 pouvaient avoir perception des saveurs, le goût et le toucher paraîtraient être un seul et même sens. Mais maintenant795 ce sont bien deux sens, parce qu’ils ne peuvent pas être pris réciproquement l’un pour l’autre796.

§ 6. On peut aussi se poser cette question797 : Puisque tout corps a de la profondeur798, c’est-à-dire la troisième dimension799, deux corps qui ont entre eux quelque corps intermédiaire ne peuvent se toucher mutuellement. Or l’humide n’est pas certainement sans corps, non plus que le fluide800 ; car il faut nécessairement de l’eau pour l’un801, comme il faut aussi que l’autre ait de l’eau802. Ainsi, les corps qui se touchent mutuellement dans l’eau803 doivent, puisque leurs extrémités ne sont pas sèches, avoir nécessairement entre eux de l’eau, dont leurs bords sont couverts ; et si cela est vrai, il est impossible que dans l’eau un corps en touche jamais un autre. Il en est absolument de même pour l’air ; car l’air est à l’égard des corps qui y sont plongés, comme l’eau est à l’égard de ceux qu’elle enveloppe. Mais nous nous apercevons encore bien moins que le fluide touche le fluide804, comme l’ignorent aussi les animaux qui vivent dans l’eau.

§ 7. On voit donc805 qu’on peut se demander s’il n’y a qu’un seul mode de sensation pareil pour tous les sens, ou s’il y a divers modes pour les sens divers ; ainsi le goût et le toucher paraissent maintenant avoir besoin du contact, tandis que les autres sens s’exercent à distance. Mais cette différence n’existe pas ; car nous sentons le dur et le doux par des intermédiaires, tout comme nous sentons de cette manière le sonore, le visible et l’odorant ; et de ces sensations, les secondes sont perçues de loin, les autres le sont de près. On peut remarquer que nous ne savons pas que nous les percevons toutes par un milieu ; et nous sommes encore806 dans la même ignorance807 pour le goût et le toucher. Mais, ainsi que nous l’avons dit plus haut808, si nous sentions toutes les choses perceptibles au toucher à travers une membrane, sans savoir qu’elle nous isole en nous entourant, nous serions comme nous sommes maintenant, quand nous nous plongeons dans l’eau et aussi en restant dans l’air809 : il nous semble toucher directement les choses mêmes, et nous serions tentés de dire qu’il n’y a point d’intermédiaire.

§ 8. Mais l’objet du toucher diffère810 des objets visibles et sonores, en ce que nous sentons ceux-ci, parce que l’intermédiaire agit sur nous d’une certaine façon, tandis que nous sentons les choses du toucher, non pas par l’intermédiaire, mais avec cet intermédiaire. Tel serait un homme frappé au travers de son bouclier811 ; ce n’est pas le bouclier qui, frappé, a porté le coup, mais l’homme et le bouclier ont été tous les deux frappés à la fois.

§ 9. D’une manière générale, ce que l’air et l’eau sont pour la vue, pour l’ouïe et pour l’odorat812, la chair et la langue813 semblent l’être pour le toucher ; elles se comportent envers lui comme chacun de ces éléments se comporte envers les autres organes. Pour le toucher, pas plus que pour les autres sens814, il n’y a point de sensation, quand l’objet touche directement l’organe, de même qu’il cesserait d’y en avoir si l’on venait à placer un corps, un objet blanc par exemple, sur la surface de l’œil. Il est évident que c’est aussi de cette façon qu’est placé à l’intérieur l’organe qui sent l’objet tangible. Dès lors, tout se passe absolument comme pour les autres sens. Si les choses tangibles étaient placées sur l’organe même, on ne les percevrait pas, mais on les sent parce qu’elles sont posées sur la chair. On en peut conclure815 que c’est la chair qui est l’intermédiaire pour l’organe qui touche.

§ 10. Les différences des corps en tant que corps sont tangibles816 ; je veux dire les différences qui distinguent les éléments, chaud, froid, sec, humide ; et nous en avons parlé antérieurement dans nos Études sur les Éléments817.

§ 11. L’organe qui perçoit ces différences, c’est l’organe qui touche ; et la partie où primitivement se trouve le sens qu’on nomme le toucher, est en puissance ce que les tangibles sont en acte818 ; car sentir, c’est éprouver quelque affection. Ce qui fait une chose pareille à soi819 en acte, ne le fait que parce que la chose est déjà telle en puissance. Voilà pourquoi nous ne sentons pas ce qui est chaud ou froid, dur ou mou, au même degré que nous820 ; nous ne sentons que les différences, comme si la sensibilité était une sorte de moyenne entre les qualités contraires821 des choses sensibles, et que ce fût là ce qui fait que la sensation peut juger les choses sensibles. En effet, c’est surtout le moyen terme qui est propre à juger, parce que relativement à chacun des extrêmes, il est à la fois l’un et l’autre822. Et de même que ce qui doit percevoir le blanc et le noir823, ne doit être en acte ni celui-ci ni celui-là, mais qu’il doit être tous les deux en puissance ; de même aussi pour les autres sens, et pareillement pour le toucher, qui ne doit être ni chaud ni froid.

§ 12. En outre, ainsi que la vue s’appliquait au visible et à l’invisible824, et que les autres sens s’appliquaient également à leurs opposés825, de même encore le toucher est relatif aux choses tangibles et aux choses non tangibles. On appelle non tangibles826, et la chose qui ne présente qu’une très petite différence suffisante pour la faire ranger encore parmi les choses tangibles827, l’air par exemple, et aussi les choses qui touchent l’organe avec une telle violence828 qu’elles détruisent la sensation.

Nous avons donc tracé une esquisse829 de chacun des sens en particulier.

CHAPITRE XII

Généralités communes à tous les sens. Ils reçoivent tous les formes des objets sensibles sans la matière de ces objets. Rapport nécessaire entre les sens et chacun de leurs objets propres. Cause de l’insensibilité des plantes. Il n’y a pas de sensation sans organe spécial.

§ 1. Il faut admettre, pour tous les sens en général830, que le sens est ce qui reçoit les formes sensibles sans la matière831, comme la cire reçoit l’empreinte de l’anneau sans le fer ou l’or dont l’anneau est composé, et garde cette empreinte d’airain ou d’or, mais non pas en tant qu’or ou airain832. De même la sensibilité est spécialement affectée833 pour chaque objet qui a couleur, saveur ou son, non pas selon que chacun de ces objets est dénommé834, mais selon qu’il est de telle nature, et suivant la seule raison835.

§ 2. Elle est l’organe primitif836 dans lequel est cette puissance. Elle est donc identique à l’objet senti837, bien que son être soit différent ; car autrement ce qui sent serait aussi une sorte de grandeur838. Mais pourtant l’essence de ce qui sent839, non plus que la sensation même, n’est pas une grandeur ; c’est un certain rapport et une certaine puissance à l’égard de l’objet senti840.

§ 3. Et cela même nous fait voir clairement pourquoi les qualités excessives841 dans les choses sensibles détruisent les organes de la sensation. Si le mouvement est plus fort que l’organe, le rapport est détruit ; et ce rapport était pour nous842 la sensation, tout de même que l’harmonie et l’accord sont détruits quand les cordes sont trop fortement touchées.

§ 4. Mais pourquoi les plantes ne sentent-elles pas, bien qu’elles aient une portion dame, et qu’elles soient affectées par les choses du toucher843, et que, par exemple, elles se refroidissent et s’échauffent ? La cause en est qu’elles n’ont ni cette qualité moyenne844, ni un principe capable de recevoir les formes des choses sensibles845, mais qu’elles sont affectées avec la matière846.

§ 5. On pourrait encore demander si l’odeur fait éprouver quelque chose à ce qui ne peut odorer847, ou la couleur à ce qui ne peut voir ; la question s’applique aux autres sens. Si la chose que l’on odore est l’odeur848, l’odeur, quand elle produit quelque sensation, ne produit que l’odoration849 ; et ainsi rien de ce qui ne peut pas odorer ne saurait être affecté par l’odeur. On ferait pour les autres sens une réponse toute pareille. Bien plus, ce qui peut sentir ne sent jamais que de la façon qu’il est sensible850. Voici qui le prouve bien encore : c’est que ni la lumière, ni l’obscurité, ni le son, ni l’odeur, ne changent en rien les corps ; ce qui les change, ce sont les choses seulement dans lesquelles sont ces qualités : ainsi c’est l’air dont est accompagné le tonnerre851 qui fend le bois.

§ 6. Mais les qualités tangibles852 et les saveurs853 agissent sur les corps insensibles854 ; autrement, par quelles causes les choses inanimées seraient-elles affectées et altérées ? Est-ce que les autres qualités855 agiront aussi sur les corps ? Ou plutôt n’est-il pas vrai que tout corps n’est pas affectible par l’odeur et par le son856 ? Mais les corps qui sont affectés ainsi sont indéterminés857 et mobiles858 ; tel est l’air, qui peut contracter une odeur, comme s’il avait éprouvé quelque affection859. Qu’est-ce donc que sentir une odeur860, si ce n’est éprouver une certaine affection ? Sentir une odeur, c’est percevoir une sensation ; mais l’air, quand il subit une modification, ne fait que nous la rendre aussitôt perceptible861.

LIVRE III862

CHAPITRE PREMIER

Il ne peut pas y avoir de sens outre les cinq sens connus. Il ne peut pas y avoir de sens spécial pour les choses communes à tous les sens : le mouvement, le repos, la figure, la grandeur, le nombre, etc. Si nous pouvons par plusieurs sens percevoir les choses communes, c’est afin que nos perceptions soient plus sûres et plus exactes.

§ 1. Pour se convaincre qu’il n’y a point d’autre sens que les cinq sens ordinaires863, je veux dire la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher, il suffit des remarques suivantes. Si tous les objets auxquels s’applique le sens du toucher nous sont perceptibles actuellement864, toutes les modifications de l’objet tangible, en tant que tangible, nous devenant sensibles par le toucher, il faut nécessairement, si quelque sensation du toucher865 nous manque, que quelque moyen de sentir nous manque aussi866. Or, toutes les choses que nous sentons en les touchant directement elles-mêmes, sont sensibles par le sens du toucher tel que nous le possédons ; et pour les choses que nous ne sentons que par des intermédiaires, et sans pouvoir les toucher elles-mêmes, nous les sentons par des éléments simples867, je veux dire par l’air et par l’eau868.

§ 2. Nous sommes constitués869 de telle sorte que, si plusieurs choses, différant de genre entre elles, peuvent être senties par l’intermédiaire d’un seul élément, il faut nécessairement que l’être qui a un tel moyen de sentir soit sensible aussi aux deux choses diverses. Prenons, par exemple, le moyen de sentir qui vient de l’air, et l’air, qui s’applique à la fois et au son et à la couleur870. D’autre part, si plusieurs éléments se rapportent à la même sensation871, par exemple l’air et l’eau se rapportant à la couleur, tous les deux étant diaphanes, il suffit d’avoir l’un872 pour sentir ce qu’on peut percevoir par les deux873.

§ 3. Du reste, les organes ne relèvent parmi les corps simples que de ces deux-là seulement874, l’air et l’eau. Ainsi la pupille se rapporte à l’eau875, l’ouïe à l’air, et l’odorat à l’un ou à l’autre. Quant au feu, il ne se rapporte à aucun sens, ou plutôt il est commun à tous ; car il n’y a pas d’être doué de sensibilité qui n’ait de la chaleur876. La terre ne sert à aucun sens877 ; ou bien, c’est surtout dans le toucher qu’elle intervient avec le rôle qui lui est propre. Il résulterait de tout ceci, qu’il n’y aurait pas de moyen de sentir878 qui ne se rapportât soit à l’air, soit à l’eau.

§ 4. Et il y a même dans l’état actuel des choses879 des animaux qui remplissent toutes ces conditions880. Donc, tous les sens sont possédés sans exception par les animaux qui ne sont ni incomplets ni mutilés881. La taupe même882, à ce qu’il paraît, a des yeux sous la peau. En résumé, à moins qu’il n’y ait un autre corps possible883, et qu’il n’y ait d’autres qualités qui n’appartiennent à aucun des corps d’ici-bas, on peut affirmer qu’aucun sens ne nous manque884.

§ 5. Mais il n’est pas davantage possible qu’il y ait un sens particulier pour les choses communes885, dont les sens spéciaux ne nous donnent les perceptions qu’accidentellement886 : je veux dire le mouvement, le repos, la figure, la grandeur, le nombre, l’unité887. C’est que nous sentons tout cela888 par le mouvement889 ; ainsi, nous sentons la grandeur par le mouvement ; par conséquent encore, la figure, car la figure est bien aussi une sorte de grandeur. Nous sentons ce qui est en repos parce qu’il ne remue pas ; nous sentons le nombre890 par la négation de la continuité891, et par les sens spéciaux892, car chacun des sens sent l’unité893. Ainsi donc évidemment, il ne saurait y avoir un sens propre pour l’une quelconque de ces choses, et, par exemple, pour le mouvement894. Il en serait895 comme il en est actuellement896, quand nous sentons les choses douces même par la vue897.

§ 6. Et c’est parce que nous nous trouvons avoir la sensation des deux choses898, que nous les reconnaissons à la manière dont elles se rencontrent, et quand elles se rencontrent simultanément. Autrement, nous n’en aurions aucune sensation ; ou du nous, nous n’en aurions que des sensations accidentelles899, comme si, par exemple, du fils de Cléon nous sentions, non pas qu’il est le fils de Cléon900, mais qu’il est blanc ; or ce n’est qu’un accident, pour tel objet blanc, d’être le fils de Cléon.

§ 7. D’ailleurs, nous avons bien une sensation commune901 pour les choses communes, et nous ne les percevons pas simplement par accident. Mais il n’y a pas pour elles de sens propre902 ; car alors nous ne pourrions les sentir que comme nous disions tout à l’heure que nous voyons le fils de Cléon903. Les sens peuvent percevoir accidentellement les objets spéciaux les uns des autres, non pas en tant qu’ils sont des sens séparés904, mais en tant qu’ils se réunissent en un seul ; comme lorsqu’une double sensation arrive en même temps pour un même objet : par exemple, pour la bile, qui est amère et qui est jaune. Il n’est possible à aucun des deux sens905, de dire que cette chose unique ait ces deux qualités à la fois ; et voilà aussi pourquoi l’on se trompe si, par cela seul que l’on voit un corps jaunâtre, on va s’imaginer que ce soit de la bile.

§ 8. On pourrait aussi demander pourquoi il nous a été donné plusieurs sens pour percevoir les choses communes906, et non pas un seul uniquement. C’est sans doute afin que nous nous trompions moins souvent sur les choses qui ne font qu’accompagner les autres907, sur ces choses communes telles que le mouvement, la grandeur et le nombre. Si la vue, en effet, était seule quand elle perçoit un objet blanc, elle serait exposée à se tromper bien davantage, et à toujours croire que couleur et grandeur sont une même chose parce qu’elles se suivent sans cesse. Mais comme ici les choses communes sont aussi dans un autre objet sensible908, cela nous apprend que la couleur et la grandeur sont différentes909.

CHAPITRE II

Il y a un sens commun qui n’est pas, à proprement parler, un sixième sens, mais qui nous avertit de nos perceptions, quel que soit le sens qui nous les fournisse. La fonction propre de ce sens est de nous faire connaître les différences des objets entre eux et des sensations entre elles. Fin de la théorie de la sensibilité.

§ 1910. Comme nous sentons que nous voyons911 et entendons, il faut absolument que ce soit ou par la vue, ou par un autre sens, que l’on sente que l’on voit. Mais alors ce même sens s’appliquera, et à la vue912 et à la couleur, qui est l’objet de la vue ; il y aura donc deux sens pour le même objet913 ; ou bien la vue se percevra elle-même914. De plus, si l’on suppose un autre sens que la vue, ou l’on sera forcé d’aller ainsi à l’infini915 ; ou bien le sens, quel qu’il soit916, aura la sensation de lui-même ; et alors, autant vaut admettre cela pour le premier sens917.

§ 2. Mais voici la difficulté : si sentir par la vue c’est voir, et que ce qui est vu soit la couleur918 ou ce qui a la couleur, il faudra, si l’on voit ce qui voit, que ce qui voit ait aussi soi-même primitivement couleur919.

§ 3. Il est donc clair920 que sentir par la vue n’est pas une chose une et simple. Ainsi, d’abord, même quand nous ne voyons pas921, nous n’en jugeons pas moins par la vue de l’obscurité et de la lumière, mais ce n’est pas de la même façon. De plus, ce qui voit est bien en quelque sorte922 revêtu de couleur, car chacun des organes des sens reçoit la chose sensible sans la matière923 ; et voilà pourquoi, même en l’absence des choses sensibles, des sensations et des images restent dans les organes.

§ 4. Mais l’acte de l’objet sensible924 et l’acte de la sensation sont un seul et même acte925, bien que leur être926 ne soit pas identique. Je prends, par exemple, le son en acte et l’ouïe en acte. On peut, tout en ayant l’ouïe, ne pas entendre, de même que ce qui a le son927 ne résonne pas toujours. Mais quand ce qui peut entendre agit, et que ce qui peut résonner résonne, alors l’ouïe en acte se produit en même temps que le son en acte ; et l’on pourrait dire de l’un qu’il est l’audition, et de l’autre, la résonance928.

§ 5. Mais si c’est dans la chose mue929 que sont à la fois, et le mouvement, et l’action de faire, et la modification subie930, il faut nécessairement aussi que le son et l’ouïe en acte soient dans l’ouïe en puissance931 ; car l’acte de ce qui fait et de ce qui meut932, se passe dans la chose qui souffre. Et voilà pourquoi933 il n’est pas nécessaire que le moteur soit mû lui-même. Ainsi donc, l’acte du sonore est le son ou la résonance ; et l’acte de ce qui peut entendre est l’ouïe ou l’audition ; car l’ouïe est double934 et le son l’est comme elle.

§ 6. On ferait le même raisonnement, et pour les autres sens, et pour les autres objets qu’ils perçoivent. En effet, tout comme l’action et la souffrance sont dans l’être qui souffre, et non dans l’être qui agit, de même l’acte de l’objet sensible et l’acte de ce qui sent935 sont dans l’être qui sent. Pour certains sens, il y a ici des mots spéciaux, comme résonance, audition ; pour d’autres, l’une des deux nuances n’a pas reçu de nom particulier936. Ainsi, on appelle bien vision l’acte de la vue, mais l’acte de la couleur n’a pas reçu de nom937 ; ainsi le goût est l’acte de l’être qui goûte, mais l’acte de la saveur est sans nom938.

§ 7. Puisque l’acte de la chose sentie, et celui de l’être qui la sent, sont un seul acte, bien que leur être soit différent939, il y a nécessité que l’ouïe, prise en ce sens940, et le son, soient détruits ensemble ou subsistent ensemble ; et qu’il en soit de même de la saveur et du goût, ainsi que des autres rapports du même genre. Mais cela n’est pas nécessaire pour les choses qui ne sont dites qu’en puissance941.

§ 8. C’est ce que les premiers naturalistes942 n’ont pas bien expliqué, pensant qu’il n’y avait ni blanc ni noir sans la vue943, non plus que de saveur sans le goût. Ils avaient en partie raison, et tort en partie. Sensation et sensible ayant deux sens, tantôt pour signifier les choses en puissance, tantôt pour signifier les choses en acte, ce qu’ils ont dit est vrai pour les unes, et ne l’est pas pour les autres. C’est qu’ils ont rendu par une expression simple944 des choses qui n’étaient pas simples.

§ 9. Si une voix quelconque est toujours une harmonie945 946, et que la voix et l’ouïe947 soient d’une certaine façon948 une seule et même chose, et que d’une autre façon949 elles soient différentes, du moment que l’on regarde l’harmonie comme un rapport, il y a nécessité que l’ouïe soit également une sorte de rapport. C’est là aussi ce qui fait que tout excès, soit an grave, soit à l’aigu950, échappe à l’ouïe ; qu’il en est de même dans les saveurs pour le goût ; que dans les couleurs, ce qui est trop brillant951 et trop vif empêche la vision ; et que dans l’odoration, une odeur trop forte, soit agréable, soit désagréable, échappe à l’odorat, comme si la sensation n’était qu’une espèce de rapport. Aussi les choses sont agréables, lorsqu’elles sont amenées pures et sans mélange au rapport convenable, comme l’aigu952, ou le doux953, ou le rude954 ; et ce n’est qu’à cette condition qu’elles nous plaisent. En général, c’est le mélange qui est une harmonie plutôt que le grave tout seul955 ou l’aigu tout seul956 ; et pour le toucher, que ce qui est simplement chaud ou simplement froid957. Mais la sensation est le rapport ; tout excès la détruit ou la rend pénible.

§ 10. Ainsi donc958, chacun des sens s’applique à son sujet sensible ; et chaque sens est dans l’organe959 en tant que cet organe est spécial. De plus, il juge les différences du sujet sensible, comme la vue juge le blanc et le noir960, comme le goût juge le doux et l’amer961. Les choses se passent absolument de même aussi pour les autres sens. Mais puisque nous jugeons le blanc et le doux962, et chacune des choses sensibles, par rapport à toutes les autres963, comment sentons-nous964 aussi que les choses diffèrent ? Nécessairement, c’est par un sens965, puisque ce sont des choses sensibles966 967.

§ 11. Cela nous fait bien voir968 encore969 que la chair n’est pas l’organe extrême970 de la sensation ; car alors il faudrait nécessairement que ce qui juge971 jugeât en touchant l’objet lui-même972. Mais des sens séparés973 ne peuvent pas davantage974 juger que le doux est autre que le blanc. Loin de là, il faut que ces deux qualités apparaissent en toute évidence à un seul et unique sens. Ce serait absolument975 comme lorsque je sens telle chose et que vous sentez telle autre ; il est alors tout à fait clair que ces choses sont différentes l’une de l’autre. Mais il faut ici que ce soit un être unique qui dise qu’il y a différence, et qui dise que le doux est différent du blanc976. Et c’est parce que le même être le dit977 que, de même qu’il le dit, il le pense et le sent.

§ 12978. Donc évidemment, il est impossible à des sens séparés de juger des choses séparées. Il s’ensuit que le jugement979 ne pourra pas davantage avoir lieu dans un temps séparé ; et voici ce qui le prouve. Tout comme c’est le même être qui affirme que le bien et le mal sont divers, pareillement aussi quand il dit de deux objets980 que l’un est divers, il dit que l’autre l’est également ; et ici quand qu’est pas pris par accident, comme on prend le mot maintenant981 dans cette phrase : « Je dis maintenant que l’objet est divers », sans dire toutefois qu’il soit maintenant divers. Ici, au contraire, le même affirme maintenant, et affirme que c’est aussi maintenant que les objets sont divers. C’est donc à la fois qu’existent ces deux objets982 ; et par conséquent ces objets ne sont pas séparés, et ils sont dans un temps qui n’est pas séparé davantage.

§ 13. Mais il est impossible983 qu’un même être reçoive en même temps les mouvements contraires984, en tant qu’il est indivisible et qu’il est dans un temps indivisible ; et, en effet, si l’impression d’un objet doux meut de telle façon la sensibilité et la pensée985, l’objet amer les meut autrement, et l’objet blanc les meut aussi d’une façon tout autre986. Mais peut-on dire987 que ce qui juge988 soit tout à la fois indivisible et inséparable numériquement989, et séparé par sa manière d’être990 ? Alors il y a possibilité que ce soit comme divisible qu’il sente les choses divisées991, et qu’il les sente aussi en tant qu’indivisible992 ; car il est alors993 indivisible par sa façon d’être, et il est indivisible en lieu994 et en nombre.

§ 14. Ou bien ne doit-on pas dire995 que cela n’est pas possible ? En puissance, le même peut être indivisible et divisible996 : il peut être les contraires ; mais en essence, il ne le peut pas. C’est quand il reçoit l’action997 qu’il devient divisible, et il ne lui est pas possible d’être à la fois noir et blanc. Par conséquent, on ne peut pas davantage sentir à la fois la forme du noir et celle du blanc, si la sensation et la pensée998 sont bien telles que nous avons dit999 1000.

§ 15. Mais il en est ici comme pour le point, qui est parfois appelé unité1001 en tant qu’un, et qui, en tant que deux1002, est aussi divisible. Ainsi donc, en tant qu’indivisible, le sens qui juge est un, et il est simultanément aux deux perceptions1003 ; mais en tant qu’il est divisible, il n’est plus un ; car1004 il emploie deux fois simultanément le même point1005. En tant qu’il se sert, pour deux choses sensibles1006, de la limite où elles se rencontrent1007, il les juge toutes deux ; et elles sont séparées pour lui, comme appartenant à des sens séparés1008. Mais en tant qu’un, ce sens juge d’un seul coup et tout à la fois.

Bornons ici nos considérations sur le principe qui constitue, selon nous, la sensibilité dans l’animal1009.

CHAPITRE III

Théorie de l’imagination : la sensation et la pensée ne se confondent pas ; erreurs des anciens philosophes et particulièrement d’Empédocle sur ce point. Différences de l’imagination et des autres facultés : la sensation, la science, l’entendement, l’opinion. Nature propre de l’imagination ; ses rapports à la sensation ; étymologie du mot Imagination.

§ 1. Comme, en définissant l’âme, on s’occupe surtout de deux facultés différentes, la locomotion et la pensée, jugement, sensibilité1010, on pourrait croire aussi que penser et réfléchir c’est une sorte de sensation1011. En effet, dans les deux cas, l’âme distingue et connaît toujours quelque chose ; et les anciens1012 n’ont pas hésité à croire que réfléchir et sentir c’était tout un. C’est ainsi qu’Empédocle l’a dit : « La sagesse s’accroît dans l’homme quand l’objet est présent. »1013 Et ailleurs : « De là vient pour eux qu’ils peuvent toujours réfléchir à des choses différentes. »1014 Homère ne veut pas exprimer une autre idée quand il dit : « Telle est la pensée. »1015

§ 2. Ainsi, tous ont supposé que la pensée était corporelle comme l’est la sensation ; et que le semblable sentait et comprenait le semblable, ainsi que nous l’avons dit au début de ce traité1016. Ces philosophes auraient bien dû s’occuper en même temps des méprises1017 des sens et de la pensée1018 ; car c’est là surtout ce qui est propre aux êtres animés1019, et c’est dans l’erreur que l’âme est le plus ordinairement plongée. Dans cette doctrine, il faut ou que tous les objets, tels qu’ils nous apparaissent, soient vrais, ainsi que quelques-uns le prétendent1020 ; ou bien il faut que ce soit le contact du dissemblable1021 qui produise l’erreur ; car c’est là la théorie contraire à celle qui veut que le semblable connaisse le semblable. Il paraît aussi que l’erreur sur les contraires est la même1022, ainsi que l’est la connaissance des contraires.

§ 3. On voit donc1023 que sentir et réfléchir ne sont pas des choses identiques. L’un, en effet, appartient à tous les animaux1024 ; et l’autre, au contraire, est réservé à quelques-uns1025. Mais penser ne se confond pas non plus avec sentir, puisque la pensée peut admettre le bien et le mal1026. Le bien, dans la pensée, c’est la sagesse, la science et l’opinion vraie1027 ; le mal, c’est le contraire de tout cela. Or, tout cela ne peut pas du tout se confondre avec sentir. La sensation des choses particulières1028 est toujours vraie, même dans tous les animaux1029 ; mais on peut faire aussi un usage erroné de la pensée, et cette faculté n’appartient à aucun être qui n’ait en même temps la raison1030.

§ 4. C’est que1031 l’imagination1032 est tout autre chose que la sensation et que la pensée1033. Elle ne se produit pas, il est vrai, sans la sensation, et sans elle1034 il n’y a pas de conception1035 ; mais on voit facilement que l’imagination1036 et la conception ne sont pas identiques. L’imagination ne dépend1037 que de nous et de notre volonté, et l’on peut s’en mettre l’objet devant les yeux, comme le pratiquent ceux qui traduisent les choses en signes mnémoniques1038, et inventent des symboles. Mais avoir une opinion1039 ne dépend pas de nous, c’est un fait nécessaire, l’opinion pouvant d’ailleurs être vraie ou fausse1040. Il y a plus : quand notre opinion1041 se rapporte à quelque chose de terrible et de redoutable, l’affection dont nous sommes aussitôt saisis est pareille à l’objet ; et de même, quand nous avons opinion de quelque chose de hardi. Au contraire, lorsqu’il s’agit d’imagination1042, nous sommes comme de simples spectateurs qui voient, représentées en peinture, des choses terribles et effrayantes.

§ 5. Il y a aussi des différences dans la conception elle-même1043 : par exemple, science, opinion, sagesse, et leurs contraires, différences dont on parlera dans un autre lieu1044. Quant à penser1045, comme c’est tout autre chose que sentir, et que l’on y peut distinguer d’une part l’imagination1046, et d’autre part la conception, nous parlerons d’abord de l’imagination, et nous parlerons ensuite de l’autre1047.

§ 6. Si l’imagination est la faculté par laquelle nous disons qu’une image se présente ou ne se présente pas à nous1048 (et ce mot n’est ici qu’une simple métaphore), elle est une faculté, ou une habitude de ces images, qui nous fait juger, c’est-à-dire, connaître le vrai ou le faux. Or, les facultés de cette espèce sont : la sensation, l’opinion1049, la science et l’intelligence.

§ 7. D’abord elle n’est pas la sensation, et voici pourquoi : la sensation est ou une simple puissance ou un acte effectif ; telles sont la vue et la vision1050.

Mais une image peut quelquefois se produire pour nous, bien qu’il n’y ait ni puissance ni acte1051 ; et l’on peut citer, par exemple, les objets qui nous apparaissent dans les songes. De plus, la sensation est toujours présente1052 ; l’imagination ne l’est pas toujours. Ajoutez que si l’imagination se confondait avec l’acte1053 de la sensation, elle pourrait appartenir à tous les animaux. Or, il ne semble pas que tous sans exception la possèdent : la fourmi, par exemple, l’abeille, le ver1054. En outre, les sensations sont toujours vraies ; les représentations de l’imagination1055, au contraire, sont fausses pour la plupart ; et, en effet, nous ne disons pas, quand notre perception actuelle est exacte à l’égard de l’objet senti, que nous nous imaginons1056 que ce soit un homme, par exemple ; c’est seulement lorsque nous ne sentons pas très clairement que la sensation est ou vraie ou fausse. Et enfin, pour répéter ce que nous venons de dire1057, les représentations de l’imagination se montrent encore à nous, même quand nous fermons les yeux.

§ 8. Mais l’imagination ne sera pas davantage l’une de ces facultés éternellement vraies1058, par exemple, la science ou l’entendement ; car l’imagination, si elle peut être vraie1059, peut aussi être fausse. Reste donc à voir si elle n’est pas l’opinion ; car l’opinion est, comme l’imagination, vraie et fausse. Mais la croyance est la conséquence de l’opinion1060 1061, puisqu’il est impossible, quand on a une opinion, que l’on ne croie pas aux choses dont on a l’opinion1062. Or la croyance n’appartient jamais à la brute, tandis que l’imagination lui appartient bien souvent. De plus, si la croyance1063 accompagne toujours l’opinion1064, la persuasion accompagne la croyance, comme la raison accompagne la persuasion ; mais si quelques bêtes ont l’imagination1065, aucune n’a la raison en partage1066.

§ 9. Il est donc bien clair1067 que l’imagination n’est ni l’opinion, qui accompagne la sensation, ou qui vient par la sensation, ni davantage une combinaison de l’opinion et de la sensation. En outre, tout ceci nous fait voir que l’opinion doit s’appliquer1068 à la chose seulement dont il y a sensation, et non à une autre ; je veux dire, par exemple, qu’on admettrait1069 que l’imagination du blanc est le composé de l’opinion du blanc1070 et de la sensation du blanc, et qu’elle n’est pas du tout un composé de l’opinion du bien et de la sensation du blanc1071. Ainsi, imaginer ce serait1072 avoir opinion de ce qu’on sent autrement que par accident1073.

§ 10. Mais il y a des choses qui nous apparaissent sous de fausses images1074, bien que l’on en ait une conception vraie. Ainsi, nous imaginons1075 le soleil en lui donnant un pied de diamètre ; et cependant on sait, sans le moindre doute, qu’il est plus grand que la terre. Il arrive donc ici1076, ou que l’on a perdu l’opinion vraie1077 qu’à part soi l’on avait de la chose (cette chose d’ailleurs subsistant telle qu’elle est, sans qu’on ait oublié cette opinion ni qu’on en ait adopté une autre) ; ou bien, si on l’a encore, il faut nécessairement1078 que la même opinion soit vraie et fausse tout à la fois1079 ; mais elle devenait fausse1080 quand on ne s’apercevait pas que la chose était changée.

Ainsi, l’imagination n’est ni l’une des facultés indiquées1081, ni le résultat de ces facultés.

§ 11. Mais comme une chose mise en mouvement peut en mouvoir une autre ; comme l’imagination paraît être une sorte de mouvement ; comme elle ne peut se produire sans la sensation1082, et ne se produit que dans les êtres qui sentent, et que pour les choses dont il y a sensation ; comme, d’autre part, il est possible aussi qu’un mouvement se produise par l’acte même de la sensation, et que ce mouvement nécessairement1083 doit être pareil à la sensation, on peut dire que l’imagination1084 est le mouvement qui ne saurait avoir lieu sans la sensation, ni ailleurs que dans des êtres qui sentent ; qu’elle peut rendre l’être qui la possède agent et patient de bien des manières ; et enfin qu’elle peut également et être vraie et être fausse.

§ 12. Et voici comment il se peut qu’elle devienne fausse1085. La sensation des objets propres à chaque sens est vraie, ou du moins elle a le moins d’erreur possible. En second lieu1086, la sensation peut n’être qu’accidentelle1087, et c’est là que l’erreur peut commencer. Ainsi, quand on dit que telle chose est blanche, on ne se trompe pas ; mais si l’on ajoute que cette chose blanche est ceci ou cela, c’est alors qu’on peut tomber dans l’erreur. En troisième lieu, vient la sensation des choses communes à tous les sens, et des conséquences qui suivent les accidents1088 que supportent les objets propres1089 : je veux dire, par exemple, le mouvement et la grandeur1090, qui sont les accidents des objets sensibles, et pour lesquels il y a surtout chance qu’on se trompe dans la sensation.

§ 13. Mais le mouvement produit par l’acte de la sensation différera de la sensation qui vient de ces trois sources1091. Le premier mouvement, celui de la sensation présente1092, est vrai1093 ; mais les autres, que la sensation soit ou ne soit pas présente, peuvent être faux ; et ils le sont surtout quand l’objet de la sensation est éloigné. Si donc l’imagination1094 est la seule à remplir toutes les conditions indiquées, et qu’elle soit tout ce qu’on vient de dire, elle peut être définie1095 : Un mouvement causé par la sensation qui est en acte1096.

§ 14. Mais comme la vue est le principal de nos sens1097, l’imagination a reçu son nom de l’image que la lumière nous révèle1098, parce qu’il n’est pas possible de voir sans lumière.

§ 15. Et parce qu’elle subsiste dans l’esprit1099 et qu’elle est pareille aux sensations, les animaux agissent très souvent par elle et par les sensations1100 : les uns, parce qu’ils n’ont pas l’intelligence en partage, comme les bêtes brutes ; les autres, parce que leur intelligence est quelquefois obscurcie1101 par la passion, les maladies ou le sommeil, comme les hommes.

Bornons-nous à ce qui précède, pour expliquer ce qu’est l’imagination, et comment elle se produit1102.

CHAPITRE IV

Théorie de l’intelligence ; rapports de l’intelligence à la sensibilité. Elle est aux choses intelligibles ce que la sensibilité est aux choses sensibles ; mais l’intelligence est impassible et parfaitement distincte des choses, comme l’a dit Anaxagore. Différence de l’intelligence et de la sensibilité : la sensation, quand elle est trop violente, ne peut plus être perçue, au contraire, plus un objet est intelligible, plus l’Intelligence le comprend. L’Intelligence est en puissance les objets intelligibles eux-mêmes : explication de cette théorie. L’intelligence peut se penser elle-même ; et comment.

§ 11103. Quant à cette partie de l’âme par laquelle l’âme connaît et réfléchit moralement1104, que cette partie1105 soit d’ailleurs séparée, ou qu’elle ne soit pas séparée en réalité1106 et le soit seulement en raison, il faut voir ce qui la distingue des autres, et rechercher comment se produit l’intelligence1107.

§ 2. Puisque1108 l’intelligence ressemble à la sensation1109, elle se réduit1110 à éprouver une action de la part de l’objet intelligible, ou à quelque autre chose d’analogue.

§ 3. Il faut donc que cette partie soit impassible1111 1112, mais qu’elle soit capable de recevoir la forme des objets1113, et qu’elle soit en puissance telle que la chose1114, sans être la chose elle-même ; en un mot, il faut que ce que la sensibilité est à l’égard des choses sensibles, l’intelligence le soit à l’égard des choses intelligibles. Il est donc nécessaire, puisqu’elle pense toutes choses, qu’elle soit distincte des choses, ainsi que le dit Anaxagore1115, afin qu’elle les domine1116, c’est-à-dire afin qu’elle les connaisse. Sa lumière intérieure, quand elle paraît1117, empêche de voir l’objet étranger, et l’éclipsé ; par conséquent, il ne peut y avoir pour elle d’autre nature que celle-là seule, à savoir, d’être en puissance1118. Ainsi donc, ce qu’on appelle l’intelligence de l’âme, je veux dire ce par quoi l’âme raisonne1119 et conçoit, n’est en acte aucune des choses du dehors1120, avant1121 de penser1122.

§ 4. Voilà aussi pourquoi il est rationnel de croire que l’intelligence ne se mêle pas au corps1123 ; car elle prendrait alors une qualité : elle deviendrait froide ou chaude, ou bien elle aurait quelque organe, comme en a la sensibilité. Mais maintenant elle n’a rien de pareil, et l’on a bien raison de prétendre1124 que l’âme n’est que le lieu des formes1125 ; encore faut-il entendre, non pas l’âme tout entière, mais simplement l’âme intelligente ; et non pas les formes en toute réalité, en entéléchie, mais seulement les formes en puissance.

§ 5. Du reste, on voit clairement, quand on considère les organes et la sensation, que l’impassibilité de la partie de l’âme qui sent1126, et celle de la partie intelligente1127, ne sont pas du tout semblables. La sensibilité, en effet, ne peut pas sentir l’objet, quand la sensation qu’il produit est trop forte1128 ; ainsi elle ne perçoit pas le son au milieu de sons violents, et quand les couleurs sont trop vives ou les odeurs trop fortes, elle ne peut ni voir ni odorer. Tout au contraire, l’intelligence, quand elle pense quelque chose de fortement intelligible1129, loin de penser moins bien les choses qui sont plus faibles, les pense encore mieux. C’est que la sensibilité ne peut s’exercer sans le corps, et que l’intelligence en est séparée1130.

§ 6. Mais lorsqu’elle pense, elle devient les choses qu’elle pense1131, en ce sens où l’on dit d’un homme qu’il est savant, parce qu’en effet il est savant en acte1132. Et c’est ce qui a lieu du moment que l’intelligence peut agir par elle-même1133. Elle n’en est pas moins alors également en puissance de certaine façon1134, mais elle n’est pas tout à fait comme elle était avant qu’elle eût appris1135 ou découvert1136 la chose1137 ; car alors elle peut aller jusqu’à se penser elle-même1138.

§ 71139. Mais on peut remarquer qu’être une grandeur1140 et être La grandeur1141 sont des expressions fort différentes, ainsi qu’être De l’eau et être L’eau1142, le sont aussi. Il en est de même dans bien d’autres cas encore ; mais non pas pourtant dans tous sans exception1143, et ainsi, quelquefois ce sont des expressions identiques1144 que être La chair et être De la chair. Ces nuances sont-elles distinguées1145 par une faculté différente dans l’âme, ou du moins par l’âme autrement disposée ? C’est qu’en effet, cette chair1146 ne peut pas exister sans la matière1147 ; et c’est comme le camus1148 qui est telle chose dans telle autre chose1149. Or, c’est par la sensibilité que nous distinguons le froid et le chaud, et les éléments1150 qui servent de quelque façon à composer ce qu’on appelle la chair. Mais c’est certainement par une autre faculté qui est séparée1151, ou qui du moins devient à elle-même1152 ce que la ligne brisée est à elle-même aussi quand on la redresse, que nous jugeons ce que signifie être La chair.

§ 8. En outre, dans les études abstraites1153, on considère la ligne droite1154, absolument comme nous considérions tout à l’heure le camus. On ne la conçoit qu’avec la continuité matérielle d’un corps1155. Mais quant à l’essence, s’il y a bien une différence entre ces deux expressions être Droit et être Le droit1156, c’est certainement par une autre faculté que nous jugeons et admettons cette dualité1157 ; l’esprit1158 distingue cette différence par une autre faculté, ou du moins parce qu’il est autrement affecté. En général, de même que sont les choses de la matière quand elles en sont séparées1159, de même aussi sont les choses propres de l’intelligence1160.

§ 9. On pourrait demander, en supposant que l’intelligence soit parfaitement simple, impassible, et n’ait rien de commun avec quoi que ce soit, ainsi que le veut Anaxagore1161, comment elle peut penser, si penser c’est éprouver et souffrir1162 1163quelque chose ? Car c’est seulement en tant qu’il y a quelque chose de commun entre deux termes1164 que l’un paraît agir1165, et l’autre, souffrir.

§ 10. On pourra se faire encore une pareille question1166, si l’intelligence elle-même est intelligible ; car, ou bien l’intelligence se retrouve dans les autres choses1167, si elle-même n’est pas intelligible d’une autre manière qu’elles, et que l’objet intelligible1168 soit quelque chose de spécifiquement un ; ou bien l’intelligence aura quelque chose de mélangé1169, qui la rendra intelligible elle-même comme tout le reste des choses1170.

§ 11. Mais souffrir selon quelque rapport commun1171, s’explique par la distinction faite plus haut, que l’intelligence est en puissance comme les choses mêmes qu’elle pense, sans en être aucune1172 en réalité, en entéléchie, avant que de les penser. Évidemment il en est ici comme d’un feuillet où il n’y a rien d’écrit1173 en réalité, en entéléchie ; et c’est là le cas même de l’intelligence.

§ 12. De plus, elle est elle-même intelligible1174 comme le sont toutes les choses intelligibles1175. Pour les choses sans matière1176, l’être qui pense et l’objet qui est pensé se confondent et sont identiques1177 ; ainsi, la science spéculative1178 et l’objet su de cette façon1179, sont un seul et même objet. Resterait à rechercher1180, il est vrai, pourquoi l’intelligence ne pense pas toujours1181. Mais c’est dans les choses matérielles que sont en puissance toutes les choses intelligibles1182. Par conséquent, l’intelligence ne sera pas dans les choses matérielles1183, puisque l’intelligence est précisément la puissance sans matière de ces choses mêmes. Mais c’est dans l’intelligence que sera réellement l’objet intelligible1184 1185.

CHAPITRE V

Il y a dans l’Intelligence deux parties qui répondent à la matière et à la cause. L’intelligence active est impassible et immortelle. L’intelligence passive est périssable, et ne peut rien penser sans l’intelligence active.

§ 1. De même que dans toute la nature1186, il faut distinguer, d’une part, la matière pour chaque genre d’objets, la matière étant ce qui est tous ces objets en puissance ; et, d’autre part, la cause, et ce qui fait, parce que c’est la cause qui fait tout, comme l’art fait tout ce qu’il veut de la matière ; de même, il faut nécessairement aussi que ces différences se retrouvent dans l’âme1187. Telle est, en effet, l’intelligence, qui, d’une part, peut devenir toutes choses1188, et qui, d’autre part, peut tout faire1189. C’est en quelque sorte une virtualité1190 pareille à la lumière1191 ; car la lumière, en un certain sens, fait, des couleurs qui ne sont qu’en puissance1192, des couleurs en réalité. Et telle est l’intelligence qui est séparée1193, impassible, sans mélange1194 avec quoi que ce soit, et qui par son essence est en acte.

§ 2. C’est que toujours ce qui agit est supérieur à ce qui souffre l’action, et que le principe est supérieur à la matière1195. La science en acte se confond1196 avec l’objet auquel elle s’applique. Mais la science en puissance est pour l’individu seul1197 antérieure dans le temps. Absolument parlant, elle n’est point antérieure dans le temps. Mais ce n’est point lorsque tantôt elle pense et tantôt ne pense pas1198, c’est seulement quand elle est séparée1199 que l’intelligence est vraiment ce qu’elle est1200 ; et cette intelligence seule est immortelle1201 et éternelle. Du reste, cette partie de l’intelligence ne nous donne pas la mémoire1202, parce qu’elle est impassible1203. L’intelligence passive, au contraire, est périssable1204 ; et, sans le secours de l’intelligence active, l’intelligence passive1205 ne peut rien penser1206.

CHAPITRE VI

L’intelligence est, de sa nature propre, Infaillible, tant qu’elle ne s’applique qu’aux indivisibles. L’erreur ne vient jamais que des combinaisons de la pensée. L’intelligence, dont la fonction est de prononcer sur l’essence et non sur les accidents des choses, ne peut point se tromper.

§ 1. Ainsi donc1207, l’intelligence, quand elle ne s’applique qu’aux indivisibles1208, ne peut commettre d’erreur ; car dans les cas où il y a erreur et vérité, c’est qu’il y a déjà comme une combinaison1209 de pensées1210, réduites à une sorte d’unité1211. Cela rappelle ce qu’Empédocle disait : « C’est ainsi que pour beaucoup d’êtres des têtes vinrent à pousser sans col »1212, et que plus tard les cous et les têtes se combinèrent par la puissance de l’amour. De même aussi les pensées, toutes séparées qu’elles sont les unes des autres, sont combinées par l’intelligence1213, par exemple celle de l’incommensurable1214 avec celle du diamètre.

§ 2. S’il s’agit de choses qui ont été ou qui doivent être1215, l’intelligence y suppute en outre le temps1216, et l’y combine. C’est que l’erreur, ici non plus, ne se trouve jamais1217 que dans la combinaison. En effet, quand on suppose que le blanc n’est pas blanc, c’est par une combinaison qu’on affirme qu’il n’est pas blanc1218. Mais on peut dire aussi toutes choses par division1219. Quoi qu’il en soit, il peut non seulement être vrai ou faux que Cléon est blanc actuellement1220, mais encore qu’il l’a été ou le sera. Ce qui fait que tous ces éléments deviennent une unité, c’est l’intelligence qui combine1221 ainsi chaque chose.

§ 3. Mais comme indivisible a deux sens1222, indivisible en puissance et indivisible en acte, rien n’empêche l’intelligence, quand elle pense l’étendue, de la penser indivisible1223, puisque l’étendue est indivisible en acte1224 ; et aussi de la penser dans un temps indivisible1225, puisque le temps est divisible et indivisible comme l’étendue. On ne peut donc pas dire1226 que l’intelligence pense quelque chose dans chaque moitié ; car l’étendue, tant qu’elle n’est pas divisée, n’est qu’en puissance1227. Mais en pensant à part chacune des moitiés, l’intelligence divise aussi le temps du même coup ; le temps est alors1228 comme les deux étendues diverses ; et si l’intelligence fait une sorte de tout composé des deux moitiés, il en est aussi de même pour le temps qu’elle applique aux deux.

§ 4. Mais ce n’est pas l’indivisible en quantité1229, c’est seulement l’indivisible en espèce que pense l’intelligence dans un temps indivisible, et par la partie indivisible de l’âme1230. Et ce n’est pas accidentellement1231, et en tant que l’objet qu’elle pense1232 est divisible, comme le temps où elle le pense ; c’est seulement en tant qu’ils sont indivisibles. C’est qu’il y a, en effet, même dans ces cas1233, quelque chose d’indivisible1234, mais non pas séparé peut-être1235, qui donne l’unité au temps ainsi qu’à l’étendue ; et cela est également vrai1236 pour tout continu quelconque, soit temps, soit étendue.

§ 5. Mais le point ou toute division analogue1237, et tout ce qui est indivisible en ce sens1238, sont toujours exprimés comme la privation de quelque chose1239. Le raisonnement, d’ailleurs, est le même1240 pour tout le reste ; et l’on peut demander, par exemple, comment l’intelligence connaît le mal1241 ou le noir1242. Elle les connaît en quelque sorte par leurs contraires1243.

§ 6. De plus, il faut que ce qui connaît soit en puissance la chose connue1244, et que l’un des contraires soit en lui1245. Mais s’il y a quelqu’une des causes1246 qui n’ait plus besoin de contraire1247, cette cause se connaît elle-même1248 ; elle est en acte et séparée.

§ 7. L’assertion qui énonce1249 une chose d’une autre chose, de même que l’affirmation, est toujours ou vraie ou fausse1250. Mais l’intelligence n’est pas toujours vraie1251 : elle est vraie quand elle juge ce qu’est la chose d’après l’essence même de la chose1252 ; elle peut ne pas l’être, quand elle attribue1253 telle chose à telle autre chose. Mais de même qu’il est toujours vrai1254 qu’on voit la chose propre de la vue1255, et que c’est seulement quand on ajoute que cette chose blanche1256 est ou n’est pas un homme, qu’on peut n’être pas toujours dans le vrai ; de même, on voit toujours1257 ainsi la vérité pour toutes les choses qui sont sans matière1258.

CHAPITRE VII1259

Dans l’Intelligence l’acte précède la puissance. L’Intelligence en recherchant ou en fuyant les choses les affirme on les nie, comme la sensation et comme la parole. Pour elle, les images sont ce que les sensations sont à la sensibilité. Pour elle, le vrai et le faux sont le bien et le mal. De la faculté d’abstraire que possède l’Intelligence ; manière dont elle s’exerce dans les mathématiques.

§ 1. La science en acte est identique1260 à la chose qui est sue. Mais la science qui n’est qu’en puissance est antérieure dans le temps, pour un seul et même individu1261. Absolument parlant, elle n’est point antérieure chronologiquement ; car tout ce qui se produit1262 vient toujours d’un être qui existe en toute réalité1263, en entéléchie. Or, l’objet sensible paraît mettre en acte la sensibilité, qui n’est d’abord qu’en puissance1264. Elle ne souffre rien1265 et n’est point altérée. Et voilà pourquoi c’est ici une autre espèce de mouvement ; car le mouvement est, avons-nous dit1266, l’acte de l’incomplet ; mais l’acte pris absolument est tout différent : c’est l’acte de ce qui est accompli1267.

§ 2. Ainsi donc1268, sentir les choses ressemble à les dire1269 ou les penser simplement. Mais quand la chose est agréable1270 ou pénible, c’est une sorte d’affirmation1271, ou de négation que fait l’âme en la poursuivant ou en la fuyant ; et avoir du plaisir ou de la douleur1272, c’est, pour la moyenne sensible1273, agir à l’égard du bien ou du mal, en tant que les choses sont l’un ou l’autre1274. La haine en acte pour l’un, et le désir en acte pour l’autre, ne sont que la douleur et le plaisir1275 ; le principe qui, dans l’âme, désire, et celui qui hait, ne sont pas différents entre eux, pas plus qu’ils ne le sont du principe qui sent ; la façon d’être est seule diverse1276.

§ 3. Quant à l’âme intelligente1277, les images remplissent pour elle le rôle des sensations. Dès qu’elle affirme ou qu’elle nie que la chose1278 est bien ou mal, elle la recherche ou la fuit. Voilà pourquoi cette âme1279 ne pense jamais sans images ; et c’est ainsi que l’air1280 modifie la pupille de telle ou telle façon, et que la pupille modifie une autre chose, de même que c’est ainsi encore que les choses se passent pour l’ouïe. Mais le terme dernier est un1281 ; c’est une moyenne1282 unique, qui seulement peut avoir plusieurs façons d’être1283.

§ 41284. On a déjà dit plus haut1285 comment l’âme distingue la différence du doux et du chaud ; il faut encore l’expliquer ici. Elle est1286 quelque chose d’un par elle-même1287, et elle l’est aussi en tant que limite1288. De part et d’autre, c’est la même chose1289, par la proportion et par le rapport numérique que l’âme et la limite1290 soutiennent avec l’un et l’autre terme. L’intelligence est aux images1291, tout à fait ce que le sens commun est aux sensations diverses1292 qu’il réunit. Où est d’ailleurs la différence de rechercher1293, comment l’âme distingue les choses qui sont dans un même genre, ou qui sont contraires1294, telles que le blanc et le noir ? Soit en effet A le blanc en rapport avec B le noir ; et que C soit à D1295 comme l’un et l’autre sont entre eux. Ainsi il y a ici réciprocité1296 ; si C, D sont à un seul objet1297, ils y seront tout comme y sont A, B1298. C’est une même et seule chose, bien que la façon d’être1299 ne soit pas identique ; et de même aussi dans ce cas, le raisonnement ne change point1300, si A est le doux et que B soit le blanc1301.

§ 5. Ainsi donc1302, l’âme intelligente pense1303 les formes1304 dans les images qu’elle perçoit ; et c’est en quelque sorte en elles que se détermine pour l’âme ce qu’il faut rechercher ou fuir. Ce n’est pas de la sensation1305 que lui vient le mouvement, alors qu’elle s’applique aux images ; comme, par exemple, quand, sentant1306 que le flambeau est en feu, et voyant, par le sens qui est commun1307, que le flambeau est en mouvement, l’âme comprend1308 qu’il y a danger1309.

§ 6. Parfois aussi1310, d’après les images et les pensées qui sont dans l’âme, l’intelligence calcule et dispose l’avenir par rapport au présent, tout comme si elle voyait les choses1311. En outre, quand elle se dit que la chose actuelle est agréable ou pénible, elle la fuit ou la recherche actuellement1312 ; et, d’une manière générale, elle se met en action. Et pour parler de choses où il n’y a plus d’action, le vrai et le faux sont dans le même genre que le bien et le mal. Mais il y a cette différence que le vrai et le faux1313 sont absolus, et que le bien et le mal sont relatifs.

§ 7. Quant aux choses dites abstraites1314, l’intelligence les pense de la même manière qu’elle pense le camus ? en tant que camus1315, elle ne le pense pas séparément du nez ; mais en tant que courbe, si elle le pense en acte1316, elle peut le penser indépendamment de la chair dans laquelle est cette courbure. C’est ainsi qu’elle pense, comme séparés des corps, les êtres mathématiques1317 qui ne le sont pas cependant lorsqu’elle les pense1318.

§ 8. En résumé, l’intelligence en acte est les choses1319 quand elle les pense. Nous verrons plus tard1320 s’il est ou non possible que sans être elle-même séparée de l’étendue, elle pense quelque chose qui en soit séparé1321.

CHAPITRE VIII

Récapitulation de la théorie générale de l’âme sensible et intelligente. L’âme est, en un certain sens, ce qui est ; tout ce qui est est étendu et sensible. Nature de l’intelligible et de l’abstrait. Rôle de la sensation ; rôle de l’imagination. Sans les images, l’intelligence ne pourrait penser.

§ 1. Maintenant, en récapitulant1322 ce qui a été dit de l’âme, nous répéterons1323 que l’âme est en quelque sorte1324 toutes les choses qui sont. En effet, les choses sont ou sensibles ou intelligibles, et la science est en quelque façon1325 les choses qu’elle sait, de même que la sensation est les choses sensibles.

§ 2. Comment cela est-il possible, c’est ce qu’il faut rechercher1326, et le voici1327 : la science et la sensation sont divisées, selon1328 les choses mêmes qu’elles embrassent : celle qui est en puissance1329, selon les choses en puissance ; celle qui est en toute réalité1330, en entéléchie, selon les choses en entéléchie. Le principe qui sent et le principe qui sait dans l’âme sont en puissance les objets mêmes1331 : ici, l’objet qui est su, et là, l’objet qui est senti. Mais nécessairement, ou il s’agit ici des objets eux-mêmes, ou seulement de leurs formes1332 ; et ce ne sont certainement pas les objets ; car ce n’est pas la pierre1333 qui est dans l’âme, c’est seulement sa forme. Ainsi donc, l’âme est comme la main1334 : si la main est l’instrument des instruments, l’intelligence est la forme des formes1335 ; et la sensation est la forme des choses sensibles.

§ 3. Mais comme il n’y a, en dehors des choses étendues, rien qui soit séparé comme nous le paraissent les choses sensibles1336, il faut admettre que les choses intelligibles sont dans les formes sensibles1337, comme y sont et les choses abstraites1338, et tout ce qui est ou qualité ou modification des choses sensibles. Et voilà pourquoi l’être, s’il ne sentait pas1339, ne pourrait absolument ni rien savoir ni rien comprendre ; mais quand il conçoit quelque chose, il faut qu’il conçoive aussi quelque image1340, parce que les images sont des espèces de sensations1341, mais des sensations sans matière. D’ailleurs, l’imagination est autre chose que l’affirmation et la négation ; car le vrai, ou le faux, n’est qu’une combinaison de pensées1342. Mais en quoi consistera la différence des pensées premières1343 de l’intelligence ? et qui les empêchera de se confondre avec les images ? Certes elles ne sont pas elles aussi des images ; mais sans les images, elles ne seraient pas1344.

CHAPITRE IX

Théorie de la locomotion. Critique préliminaire de la division reçue des facultés de l’âme. La cause de la locomotion dans l’animal ne peut être ni la nutrition, ni la sensibilité, ni la raison, ni l’intelligence, ni même l’appétit et le désir tout seul.

§ 1. Puisque l’âme, dans les animaux, se distingue par deux facultés, l’une, le jugement1345, qui est l’œuvre de la pensée et de la sensation, et l’autre, la locomotion1346 dont l’âme est douée, bornons-nous à ce que nous avons dit1347 sur l’intelligence et la sensation, et voyons maintenant pour le principe moteur1348 quelle partie de l’âme il peut être. En est-ce une partie distincte et séparée, soit matériellement1349, soit seulement en raison ? Ou bien est-ce l’âme tout entière qui produit le mouvement ? Ou, si ce n’en est qu’une partie, cette partie est-elle spéciale, et doit-on l’ajouter à toutes celles qu’on y reconnaît ordinairement, et que nous y avons reconnues ? Ou bien enfin est-ce quelqu’une de celles-là ?

§ 2. Mais il y a tout d’abord cette difficulté de savoir comment on peut dire que l’âme a des parties1350 et combien elle en a. En un sens, il semble que le nombre en soit infini, et qu’elles ne soient pas seulement celles que des auteurs1351 déterminent : la partie raisonnante, la partie affective et la partie passionnée1352 ; ou, selon d’autres1353, la partie raisonnable et la partie irraisonnable1354. Même en suivant les différences1355 qui ont servi à établir ces divisions, on trouverait encore d’autres parties qui sont entre elles à une plus grande distance que toutes celles dont on vient de parler. Et c’est, par exemple, la nutrition1356, qui appartient aux plantes et à tous les animaux sans exception, et la sensibilité1357, qu’on ne pourrait pas aisément classer ni comme raisonnable, ni comme privée de raison.

§ 3. Vient ensuite l’imagination1358, qui, par sa façon d’être, diffère de toutes les autres. Mais à laquelle de ces parties1359 est-elle identique ou dissemblable ? c’est ce qui présente les plus grandes difficultés, si l’on admet1360 que les parties de l’âme soient séparées. Vient en outre la partie des appétits1361 qui, soit aux yeux de la raison1362, soit par sa puissance propre, paraît être entièrement différente de toutes les autres. Mais il est absurde de l’isoler du reste1363. C’est qu’en effet la volonté1364 se retrouve aussi dans la partie qui raisonne ; le désir et la passion1365 se retrouvent également dans la partie dénuée de raison ; et si l’âme est ces trois choses1366, l’appétit se trouvera1367 lui aussi dans chacune d’elles.

§ 4. Mais pour en revenir à ce qui doit nous occuper ici, qu’est-ce que c’est que le principe qui meut l’animal dans l’espace1368 ? Quant au mouvement d’accroissement1369 et de destruction qui appartient à tous les animaux, il semble que ce qui le leur donne, ce sont ces principes qui leur appartiennent également à tous, la génération et la nutrition1370. Nous parlerons plus tard de la respiration et de l’expiration, du sommeil et de la veille1371, sujets qui offrent aussi bien des difficultés.

§ 5. Mais, pour la locomotion, il faut étudier ici la cause qui donne à l’animal le mouvement de la marche1372. Il est de toute évidence que ce n’est pas la puissance nutritive1373 ; car ce mouvement de la marche à toujours lieu en vue de quelque but, et il est toujours accompagné d’imagination et de désir1374 ; et nul être, s’il n’a désir ou crainte, ne se meut, si ce n’est par une force étrangère. Les plantes elles-mêmes seraient mobiles1375, et elles auraient aussi quelque organe pour ce genre de mouvement.

§ 6. Ce ne peut pas être davantage la sensibilité1376 qui meuve l’animal. En effet, il y a beaucoup d’animaux qui ont la sensation, mais qui n’en restent pas moins en place et y demeurent constamment immobiles. Or, si la nature ne fait jamais rien en vain1377, jamais non plus elle ne néglige rien de ce qui est nécessaire, si ce n’est dans les êtres avortés et incomplets1378. Mais les animaux dont il s’agit ici sont très complets ; ils ne sont pas du tout avortés, et la preuve, c’est qu’ils se reproduisent, qu’ils se développent et qu’ils meurent ; et ainsi, ils pourraient fort bien avoir les organes de la marche.

§ 7. Ce n’est pas davantage la partie raisonnable, ni ce qu’on appelle l’intelligence1379, qui meut les animaux. L’intelligence spéculative1380 ne pense pas du tout les choses qui sont à faire ; elle ne dit rien ni de ce qu’il faut fuir ni de ce qu’il faut rechercher, tandis que le mouvement vient toujours d’un être qui fuit ou qui recherche quelque chose. Bien plus, lors même que l’intelligence conçoit un objet de ce genre, ce n’est pas elle qui peut ordonner à l’être de le fuir ou de le rechercher ; et, par exemple, souvent en pensant à un objet effrayant ou agréable, elle n’ordonne pas de le craindre. Mais c’est le cœur, si l’objet est agréable, qui se met en mouvement ; et c’est là une tout autre partie de l’âme1381.

§ 8. Ajoutez1382 que l’intelligence a beau donner ses ordres, la pensée a beau dire qu’il faut fuir ou rechercher telle chose, l’être cependant ne se meut point ; mais il n’agit que suivant sa passion1383, comme l’intempérant qui ne sait point se dominer1384. Et en général1385, c’est ainsi qu’on voit celui qui sait l’art de guérir ne pas guérir toujours, comme si c’était quelque autre chose qui fût maître d’agir suivant les préceptes de la science, et que ce ne fût pas la science elle-même qui sût agir ainsi.

Enfin, ce n’est pas même l’appétit qui est le maître absolu1386 de ce mouvement de locomotion ; car les gens tempérants ont beau sentir des appétits et des désirs, ils ne font pas ce dont ils ont appétit ; ils ne suivent que leur intelligence1387.

CHAPITRE X

Le principe moteur dans l’animal, c’est l’appétit ; et l’appétit, pris dans toute son étendue, comprend la volonté et l’intelligence elles-mêmes ; mais l’appétit est lui-même mis en jeu par l’objet qui le provoque. L’objet de l’appétit est donc, en dernière analyse, le moteur premier, le moteur qui, immobile lui-même, détermine tout le reste du mouvement.

§ 1. Voilà donc les deux principes qui semblent1388 être les moteurs dans l’animal : c’est ou l’appétit, ou l’intelligence, si l’on admet toutefois qu’on puisse regarder l’imagination comme une sorte de pensée intellectuelle1389 ; car la science1390 n’est pas la seule conséquence qu’ait l’imagination ; et dans les animaux autres que l’homme1391, s’il n’y a ni l’intelligence, ni le raisonnement, il y a du moins l’imagination1392. Ainsi donc, les deux causes de la locomotion, ce sont l’intelligence et l’appétit.

§ 2. Et j’entends ici l’intelligence qui calcule, en vue de quelque but, l’intelligence pratique1393 ; elle diffère de l’intelligence spéculative1394 par la fin qu’elle se propose1395. Tout appétit tend à quelque objet ; et la chose dont il y a appétit devient précisément le principe de l’intelligence pratique : le but final1396 est le principe de l’action. C’est donc, ce semble, avec bien de la raison qu’on peut regarder ces deux facultés, l’appétit et la pensée pratique, comme les causes de la locomotion. L’objet désiré1397 produit le mouvement ; et par là, la pensée aussi le produit, parce que c’est l’objet désiré qui est son principe1398.

§ 3. L’imagination, même quand elle meut l’animal, ne le meut pas sans l’appétit. Ainsi donc, c’est l’objet de l’appétit1399 qui seul est ce qui détermine le mouvement1400 ; car s’il y avait deux causes de mouvement, l’intelligence et l’appétit, elles produiraient toutes deux le mouvement selon une forme commune1401. Mais, loin de là, l’intelligence, dans l’état actuel des choses1402, ne semble pas pouvoir déterminer le mouvement sans l’appétit, car la volonté aussi est un appétit1403 ; et quand l’être se meut par suite d’un raisonnement, c’est encore avec la volonté qu’il se meut1404. L’appétit, au contraire, le meut souvent contre le raisonnement1405 ; car le désir n’est qu’une sorte d’appétit1406.

§ 4. L’intelligence est donc toujours juste1407 ; mais l’appétit et l’imagination peuvent être tantôt justes1408 et tantôt ne l’être pas. Ainsi, c’est toujours l’objet de l’appétit1409 qui provoque le mouvement ; et c’est ou un bien réel ou un bien apparent ; ce n’est pas le bien dans toute sa généralité1410, mais c’est le bien qui est à faire : et à faire, signifie ce qui pourrait aussi être autrement qu’il n’est1411.

§ 5. Il est donc évident que c’est cette faculté de l’âme qu’on nomme l’appétit, qui est la cause du mouvement1412. Mais quand l’on divise l’âme en parties, si c’est d’après ses facultés qu’on la divise et la sépare, on en distingue alors un grand nombre1413 : nutritive, sensible, intelligente, volontaire, appétitive ; et toutes ces parties diffèrent plus entre elles que la partie affective et la partie passionnée1414.

§ 6. Les appétits peuvent être contraires les uns aux autres ; et cette opposition se manifeste quand la raison et la passion se combattent1415 ; mais elle ne peut se produire que dans des êtres qui ont le sentiment du temps1416. L’intelligence commande de résister à cause du résultat futur ; mais le désir commande par le besoin d’être satisfait sur-le-champ1417. L’objet qui est actuellement1418 agréable paraît être absolument agréable, absolument bon, parce que l’être ne prévoit pas ce qui doit suivre1419. Spécifiquement1420, le principe qui meut serait donc unique1421 : c’est la partie appétitive de l’âme, en tant qu’appétitive1422. Mais le premier de tous les moteurs n’en est pas moins l’objet que poursuit l’appétit ; car sans être mû lui-même, il meut1423, parce qu’il est conçu par l’intelligence ou qu’il est imaginé. Mais numériquement1424, les moteurs peuvent être multiples.

§ 7. Il faut ici distinguer trois termes1425 : le moteur d’abord ; le second, ce par quoi il meut ; et le troisième enfin, le mobile. Mais le moteur peut être de deux façons1426 : soit immobile, soit moteur et mû tout à la fois. Le moteur immobile, c’est le bien qui est à faire1427 ; le moteur tout à la fois moteur et mû, c’est l’appétit ; car ce qui appelé est mû en tant qu’il appète1428, et l’appétition1429 est une sorte de mouvement en tant qu’elle est acte1430. D’autre part, le mobile1431, c’est l’animal ; et l’instrument par lequel l’appétit communique le mouvement1432 étant un instrument tout corporel, c’est dans les fonctions communes1433 du corps et de l’âme qu’il convient de l’étudier.

§ 8. Mais ici, pour exprimer tout en un mot, on peut dire que le moteur organique, celui où une même chose se trouve à la fois principe et fin, est comme un gond1434. Dans un gond, la mortaise et le tenon1435 se trouvent être, l’un la fin et l’autre le principe. Voilà pourquoi l’un reste en repos et l’autre est en mouvement. Rationnellement, ce sont deux pièces différentes, mais elles sont indivisibles en réalité1436 ; car tous les mouvements1437 ont lieu par impulsion et traction1438 ; et il faut qu’il y ait toujours quelque point qui demeure en place, comme le centre dans le cercle, et que ce soit de là que parte tout le mouvement.

§ 9. En résumé donc, comme on l’a déjà dit1439, c’est en tant que l’animal est susceptible d’appétit qu’il se meut lui-même. Il ne peut pas être susceptible d’appétit sans imagination1440 ; or toute imagination est ou raisonnable ou sensible ; et c’est ainsi que les autres animaux1441 ont l’imagination tout aussi bien que l’homme.

CHAPITRE XI

Dans les animaux inférieurs, le mouvement est encore produit par la même cause ; mais c’est la partie la plus infime de l’imagination qui chez eux le détermine. Rôle de la volonté et de la raison.

§ 1. Il faut étudier aussi, pour les animaux imparfaits1442, quel est le moteur qui les anime. Et par exemple, pour ceux qui n’ont pas d’autre sens que le toucher, peuvent-ils ou ne peuvent-ils pas avoir l’imagination et le désir ? Il paraît bien qu’ils éprouvent douleur et plaisir ; et si ces deux sentiments existent en eux, il faut nécessairement aussi qu’il y ait désir1443. Mais comment l’imagination pourrait-elle être dans ces animaux ? On doit répondre que de même qu’ils sont mus d’une manière tout indéterminée1444, de même ces sensations1445 sont en eux, c’est-à-dire y sont indéterminément1446.

§ 2. Ainsi, l’imagination sensible se trouve, comme je l’ai dit1447, dans les autres animaux1448. Mais l’imagination qui va jusqu’à la volonté1449 se trouve exclusivement dans les animaux doués de raison. Faut-il faire telle ou telle chose ? c’est là une pure affaire de raisonnement ; et l’être doit nécessairement ici rapporter tout à une mesure unique1450 ; car il poursuit le meilleur1451 ; et c’est ainsi que l’être raisonnable1452 peut réduire à l’unité plusieurs images diverses. Si d’ailleurs les animaux inférieurs1453 paraissent ne pas avoir la faculté d’opinion1454, c’est qu’ils n’ont pas cette opinion qui vient du raisonnement1455, tandis que l’imagination douée de volonté la possède1456.

§ 3. Ainsi, l’appétit n’a pas la volonté qui délibère1457. Mais parfois il l’emporte sur la volonté et la met en mouvement. Parfois aussi, c’est la volonté qui l’emporte sur l’appétit ; et c’est comme une balle renvoyée de l’un à l’autre1458. Enfin, l’appétit1459 meut l’appétit1460, et c’est le cas de l’intempérance. Mais c’est toujours la partie supérieure1461 qui naturellement est la plus dominatrice ; et elle produit le mouvement, qui peut d’ailleurs se partager ainsi en ces trois directions diverses1462.

§ 4. D’un autre côté, la partie de l’âme qui sait1463 n’est pas mise en mouvement ; elle demeure en place. Mais puisque l’on doit distinguer la conception de l’universel1464 ou raison, de la conception du particulier1465 ; et, par exemple, la première dit que tel être doit faire telle chose, et l’autre que cette chose, cette chose actuelle1466, est telle chose, et que moi, par exemple, je suis de telle façon ; c’est la conception particulière1467 qui meut, ce n’est pas la conception universelle. Ou bien si l’on admet que ce sont les deux qui peuvent causer le mouvement, l’une du moins doit être considérée comme restant plutôt en repos, et l’autre comme n’y restant pas.

CHAPITRE XII

Retour sur la répartition des facultés de l’âme parmi les êtres. La nutrition appartient à tous les êtres vivants ; la sensibilité appartient à tous les animaux. Le corps de l’animal doit être composé. Rôle du toucher et du goût, sens de la nutrition, dans la conservation de l’animal. Le toucher et le goût sont nécessaires ; les autres sens ne sont qu’utiles. Mouvement particulier de l’altération qui s’accomplit sur place ; rôle indispensable de l’air dans l’acte de la vision.

§ 11468. Il faut donc nécessairement que tout être qui vit ait l’âme nutritive, et qu’il l’ait depuis sa naissance jusqu’à sa mort ; car il faut nécessairement que ce qui est une fois né croisse, se développe et périsse ; et tout cela n’est possible que par la nutrition1469. Ainsi donc, il est également indispensable que la faculté nutritive se trouve dans tous les êtres qui se produisent et qui meurent.

§ 2. Mais il n’est pas nécessaire qu’il y ait sensibilité dans tous les êtres vivants1470. Ainsi, tous ceux dont le corps est simple1471 sont privés du toucher, tout comme il est impossible que sans le toucher il y ait un animal. La sensibilité n’est pas faite davantage pour ceux qui ne peuvent recevoir les formes des objets sans la matière1472.

§ 3. Mais c’est chose nécessaire que l’animal soit doué de la sensibilité, s’il est vrai que la nature ne fait rien en vain1473 ; car toutes les choses de la nature ont un but, ou bien sont les conditions1474 des choses qui ont un but. Si donc tout corps qui peut se déplacer1475 n’avait pas la sensibilité1476, il périrait infailliblement1477, et n’arriverait pas à sa fin, qui est le grand objet1478 de la nature. Comment, en effet, pourrait-il se nourrir ? Mais, pour les êtres qui restent en place, ils tirent directement1479 la nourriture qui les fait vivre du lieu même où ils naissent1480.

§ 4. Il n’est pas possible davantage qu’un corps ait une âme, et une intelligence qui juge1481, s’il n’a pas la sensibilité1482 ; j’entends un corps qui n’est pas immobile et qui est engendré1483. Car pourquoi l’animal ne l’aurait-il pas1484 ? c’est que ce serait mieux ou pour son âme ou pour son corps. Mais ici il n’y a ni l’un ni l’autre de ces avantages ; l’âme ne pensera pas plus, et le corps ne durera pas plus, pour être privé de cette faculté. Ainsi, aucun corps non immobile1485 ne peut avoir une âme sans la sensibilité.

§ 5. Mais si le corps a la sensibilité, il faut nécessairement qu’il soit ou simple ou composé. Or, il n’est pas possible qu’il soit simple1486, puisque, s’il l’était, il n’aurait pas le toucher1487, et qu’il est indispensable qu’il le possède1488.

§ 6. Voici ce qui le prouve bien : comme l’animal est un corps doué d’une âme, et que tout corps est tangible, tangible signifiant1489 ce qui peut être senti par le toucher, il faut aussi que le corps de l’animal possède le sens du toucher1490 pour que l’animal puisse se conserver1491. Tous les autres sens, en effet, l’odorat, la vue, l’ouïe, sentent par des intermédiaires différents d’eux1492 ; mais quand l’être touche, s’il n’a pas la sensibilité, il ne pourra ni éviter certaines choses, ni en prendre certaines autres ; et dans ces conditions, il est impossible que l’animal puisse se conserver1493.

§ 7. Voilà aussi pourquoi le goût est une sorte de toucher1494 ; il est le sens de la nutrition1495 ; et la nourriture est quelque chose qui peut être touché. Au contraire, le son, la couleur, l’odeur1496 ne nourrissent pas, et ne causent dans l’animal ni l’accroissement ni le dépérissement. Mais il y a nécessité que le goût soit une espèce de toucher, parce qu’il est le sens de ce qui peut être touché et peut nourrir. Voilà donc les sens qui sont nécessaires1497 à l’animal ; et il est évident qu’il ne peut y avoir d’animal sans toucher.

§ 8. Les autres sens sont seulement utiles1498 au bien de l’animal ; et aussi appartiennent-ils, non pas à tous les animaux quels qu’ils soient, mais seulement à quelques-uns ; et ils sont nécessaires, par exemple, à l’animal qui marche1499. Pour qu’il puisse vivre, il ne faut pas uniquement qu’il sente quand il touche les objets, il faut encore qu’il les sente de loin ; et c’est ce qui se réalise, s’il peut sentir à travers un intermédiaire1500, parce qu’alors cet intermédiaire est affecté et mis en mouvement par l’objet sensible1501, et que l’être l’est ensuite par l’intermédiaire1502.

§ 9. Ainsi, dans la locomotion1503, le moteur qui meut l’animal dans l’espace, agit sur lui jusqu’à le faire changer de place ; et l’agent qui pousse l’être, fait que cet être va jusqu’à en pousser aussi un autre. Il y a ici mouvement par un intermédiaire ; le premier moteur pousse sans être poussé lui-même ; et le dernier est poussé seulement, sans pousser à son tour. L’intermédiaire a les deux mouvements à la fois1504 ; et les intermédiaires peuvent être très nombreux. Il en est absolument de même1505 pour l’altération de l’être : seulement, il subit l’action des choses qui l’altèrent tout en demeurant dans le même lieu1506. C’est comme lorsqu’on plonge un cachet1507 dans la cire ; elle est mue jusqu’à cette profondeur où le cachet y est plongé. Dans ce même cas1508, il n’y a pas d’altération pour la pierre ; mais l’altération de l’eau1509 peut aller fort loin. Quant à l’air, il est de tous les corps le plus mobile ; il agit et il souffre, pourvu qu’il demeure et garde son unité1510. Voilà aussi pourquoi, dans la réfraction de la lumière, il vaut mieux, plutôt que d’admettre que la vision sortant de l’œil est réfractée1511, supposer que c’est l’air qui est affecté1512 par les figures et les couleurs, dans toute l’étendue où il conserve son unité1513 ; et il la conserve sur une surface unie1514. Voilà aussi pourquoi à son tour1515 il meut la vue, comme si l’empreinte marquée sur la superficie de la cire1516 était transmise jusqu’à l’extrémité1517 1518.

CHAPITRE XIII

Dernières considérations sur l’importance du toucher ; c’est le seul sens où l’excès de la sensation puisse détruire directement l’animal, parce qu’il est le seul qui constitue l’animal essentiellement.

§ 1. Il est donc évident1519 qu’il n’est pas possible que le corps de l’animal soit simple, je veux dire, uniquement de feu ou d’air1520. En effet, l’animal ne peut, sans le toucher, avoir aucun autre sens1521 ; et tout corps animé a aussi le toucher, ainsi que je l’ai dit1522. Mais les autres éléments, si l’on excepte la terre, peuvent devenir des organes de sensation1523, et tous les sens produisent la sensation, en sentant par autre chose qu’eux-mêmes et par des intermédiaires. Le toucher seul sent les choses en les touchant directement1524, et voilà pourquoi il reçoit ce nom. Pourtant les autres organes sentent aussi par le toucher1525 ; mais c’est au travers d’une autre chose intermédiaire, tandis que le toucher est le seul qui paraisse sentir directement par lui-même. Ainsi donc, le corps de l’animal ne saurait être aucun de ces éléments1526. Il ne saurait davantage non plus être de terre1527 ; car le toucher s’applique à toutes les choses tangibles1528 comme une sorte de moyen terme ; et l’organe reçoit non seulement toutes les différences dont la terre est susceptible, mais encore celles du chaud, du froid1529, et de toutes les autres qualités perceptibles au toucher. Si nous ne sentons ni par les os1530, ni par les cheveux, ni par les autres parties analogues, c’est parce qu’elles sont de terre ; et les plantes non plus n’ont aucune sensibilité, parce qu’elles sont de terre également. Il n’est donc pas possible que sans le toucher aucun autre sens existe ; et cet organe n’est ni de terre, ni d’aucun autre élément1531.

§ 2. Il est, par cela même, évident que c’est aussi le seul sens dont les animaux ne puissent être privés1532 sans mourir ; car il n’est pas possible que ce qui n’est pas animal le possède ; et quand l’animal existe, il n’est pas d’autre sens que celui-là qui lui soit indispensable. Voilà aussi pourquoi les autres sensations ne détruisent pas l’animal1533 par leur violence : la couleur, le bruit, l’odeur ; elles détruisent seulement le jeu des organes1534. Elles ne peuvent détruire l’animal qu’indirectement, et, par exemple, si une impulsion violente ou un coup violent accompagne le son ; ou bien si les sensations de la vue ou de l’odorat mettent en mouvement d’autres parties qui détruisent l’animal par le toucher1535. De même, si les saveurs peuvent tuer l’animal, c’est que l’organe du goût est en même temps tactile.

§ 3. Mais la violence des sensations du toucher1536, et, par exemple, la violence du froid, de la chaleur, de la dureté, peut détruire l’animal. C’est que l’excès de toute chose sensible détruit l’organe qui la sent1537 ; le tangible détruit donc le toucher, et le toucher est ce qui constitue essentiellement l’animal, puisqu’il a été démontré1538 que sans le toucher il est impossible que l’animal existe. Ainsi donc1539, l’excès des choses tangibles détruit, non pas seulement l’organe, mais aussi l’animal, parce que ce sens est le seul qu’il doive nécessairement avoir. C’est que l’animal, comme on l’a dit1540, possède les autres sens, non pas pour être simplement1541, mais pour être bien. Ainsi, il a la vue afin qu’étant dans l’eau et dans l’air comme il y est, et d’une manière générale dans le diaphane1542, il puisse y voir ; il a le goût qui doit s’appliquer à ce qui est doux ou désagréable, afin qu’il sente les qualités de ses aliments, qu’il les désire et se meuve pour les avoir ; il a l’ouïe pour comprendre lui-même les choses, tout comme il a la langue1543 pour les faire comprendre à autrui1544.


NOTES DU TRADUCTEUR

1 Cette phrase n’est pas très bien construite dans le texte. Alexandre d’Aphrodise, dans son commentaire spécial sur ce traité, proposait une variante, si l’on en croit Philopon, et Plutarque dont Philopon invoque le témoignage. Cette variante aurait rétabli une ellipse qu’admettait Alexandre : « Bien que la science des choses belles et de grand prix soit belle et de grand prix elle-même, etc. » Cette correction n’est pas heureuse, sans doute : mais elle indique que la construction grammaticale de cette phrase ne satisfaisait pas Alexandre : et je suis tout à fait de son avis. Les commentateurs attiques, elles par Philipon, n’en étaient pas choqués ; et le texte, tel que nous l’avons aujourd’hui. a été dès longtemps admis. Peut-être, pour tout concilier, serait-il possible de comprendre le sens un peu autrement qu’on ne le fait ordinairement, et de traduire, par exemple : « Quand on entreprend de se faire une idée des choses belles et de grand prix, on s’occupe de l’une plus que de l’autre, etc. » La grammaire ne s’opposerait pas précisément à ce sens, que je n’ai pas osé adopter contre l’avis unanime des commentateurs.

2 Alexandre, poursuivant sa première pensée, croyait que ces deux titres étaient d’être belle et de grand prix. Philopon lui reproche avec raison de fausser ce passage, qui est parfaitement clair : et ces deux titres dont parle Aristote, c’est évidemment, d’après la phrase même, d’être à la fois et une étude plus difficile, et une étude qui s’applique à des objets plus importants. Voir une pensée analogue, mais plus développée, dans le Traité des Parties des animaux. liv. I, ch. 5, p. 644, b, 35, éd. de Berlin ; et aussi Derniers Analytiques, liv. I, chap. 27, § 1.

3 Aristote dit ici histoire, et non pas science. Les commentateurs, Simplicius et Philopon, croient que ces deux mots sont synonymes. Je pense que l’on pourrait, avec quelque attention, découvrir entre eux de la différence et Aristote a probablement en mémoire, quand il traite de l’histoire de l’âme, l’Histoire des animaux, qui en est la suite et le complément.

4 Les commentateurs veulent que vérité soit pris ici pour philosophie, et ils ont certainement raison. La connaissance générale de l’âme est indispensable à la logique, à la morale, à la métaphysique même, tout aussi bien qu’à l’étude de la nature à la physique. Dans le Phèdre, au contraire, Socrate prétend que, pour bien connaître la nature de l’âme, il faut connaître la nature universelle, trad. de M. Cousin, p. 109.

5 Ou les accidents ; les affections propres de l’âme, constituant l’essence de l’âme. Philopon s’appuie sur ce passage pour prouver qu’Andronicus de Rhodes a eu tort de révoquer en doute l’authenticité de l’Hermeneia. Voir ce dernier traité, chap. 1, § 4.

6 Ou par elle. Voir plus loin, liv. II, chap. § 5, cette pensée développée tout au long : La nature ne forme le corps de l’être vivant, plante ou animal, qu’en vue de l’âme qui est la cause finale de tous ses efforts. Voir Reid, Rech. sur l’ent. hum., chap. 1, sect. 1.

7 C’est une seule et même idée sous des expressions différentes. Voir plus loin, dans le livre Il, le chap. I, consacré tout entier à la définition de l’âme. Voir, pour la difficulté de démontrer l’essence, les Derniers Analytiques, liv. II, sect. 1, chap. 1 à 10.

8 Voir dans la Métaphysique, liv. III, chap. 3, 1005, b, 7, édit. de Berlin : Aristote y attribue d’une manière générale l’étude et la recherche de l’essence au philosophe seul.

9 C’est l’une des méthodes indiquées par Aristote lui-même.

10 C’est la méthode de Platon qu’Aristote a réfutée, Premiers Analytiques, liv. 1, ch. 31, et Derniers Analytiques, liv. II, chap. 5.

11 Par exemple la méthode de composition recommandée par Aristote, Derniers Analytiques, liv. II, chap. 13. Voir la Métaphysique, à la fin du liv. II. Platon trace aussi dans le Phèdre (p. 111, trad. de M. Cousin) le plan des recherches que l’on doit faire sur l’âme ; mais c’est seulement à l’usage de la rhétorique.

12 Voir Derniers Analytiques, liv. I, chap. 9, 10 et 11, sur les principes et sur l’emploi qu’on en peut faire dans la démonstration. Dans la Métaphysique, liv. III, chap. 1, Aristote établit combien il est nécessaire d’exposer d’abord dans toute recherche les difficultés que soulève la question spéciale dont on s’occupe. Il faut avant tout étudier ces difficultés logiquement, en se demandant quelles elles sont ; puis ensuite historiquement, en parcourant les opinions précédemment émises sur le même sujet : c’est ce qu’il fait dans tout ce premier livre du Traité de l’âme. Voir plus loin, ch. 2, § 1.

13 Voir le traité spécial des Catégories, et particulièrement chap. 4. Philopon et Simplicius remarquent avec raison que Xénocrate faisait de l’âme une quantité, quand il la définissait : « Un nombre qui se meut lui-même » et que les médecins en font une qualité, quand ils soutiennent qu’elle est la résultante du tempérament. Les Pythagoriciens et Platon en font une substance.

14 Si elle est simplement en puissance et non point en acte. Aristote se pose aussi la même question pour tous les principes en général, Métaphysique, liv. III, chap. 1.

15 J’ai paraphrasé d’abord le mot d’entéléchie, pour le rendre parfaitement intelligible. Voir plus loin la définition de l’âme, liv. II, ch. I : le mot d’entéléchie, grâce à ces développements, y devient très clair.

16 Ce qui le prouve, c’est qu’Aristote a consacré tout un livre de la Métaphysique, c’est le neuvième, à expliquer la notion de puissance. De plus, ici, comme l’a bien vu Philopon, il s’agit de savoir pour l’âme si elle est corporelle ou incorporelle ; et les mots d’acte et de puissance ont en effet toute cette portée. Il sera établi plus loin, liv. II, chap. 1, que l’âme est une forme ; et, comme le remarque très bien Simplicius, la forme est plus qu’un acte, elle est l’acte lui-même.

17 Alexandre, d’après Philopon, rapportait ceci aux facultés de l’âme, et croyait qu’il s’agissait ici de la diversité ou de l’unité de ces facultés. Démocrite, qui la faisait indivisible, ne lui accordait qu’une seule faculté, et confondait en une seule puissance sentir et penser. Le second sens que donne Philopon, à côté de celui-là, est plus naturel et a été généralement adopté : l’âme est-elle une dans chaque être ? ou peut-elle se diviser en plusieurs autres âmes ?

18 Aristote reconnaîtra plus loin diverses espèces d’âmes, l’âme nutritive, l’âme sensible, l’âme motrice, l’âme intelligente. Voir plus loin le liv. II, chap. 2 et suivants.

19 Si elles sont des espèces d’un même genre, ou si elles sont des genres différents.

20 Simplicius et Philopon croient qu’il s’agit de Platon et de ses théories dans le Timée. Philopon fait même remonter l’allusion jusqu’à Démocrite.

21 C’est que l’âme de l’homme, ainsi que le fait observer Simplicius, et après lui Philopon, est le résumé de toutes les autres. Au fond, Aristote a raison, et l’étude, en recevant ce développement, devient plus complète et plus exacte.

22 Plus loin, liv. II, chap. 3, § 5, il établira qu’il faut pour chaque individu chercher en particulier quelle âme il a, et donner par conséquent des définitions différentes pour l’âme de la plante, pour celle de l’homme, pour celle de la brute. La question n’est pas, il est vrai, tout à fait la même ; et ici il s’agit de savoir si l’on peut donner une seule définition pour l’âme dans tous les animaux. La réponse semblerait donc affirmative : et pourtant Aristote paraît penser le contraire : car l’âme du chien, celle de l’homme et celle de Dieu ne peuvent être évidemment définies d’une seule façon.

23 Philopon soutient qu’il ne s’agit point, dans ce passage, de la théorie des idées de Platon : il y a cependant grande apparence qu’Aristote veut critiquer l’animal en soi. Voir l’explication de ce passage, par Alexandre d’Aphrodise, dans ses Questions, liv. I, chap. 11.

24 C’est ce qui est établi formellement dans la Métaphysique, liv. VII, ch. 16, p. 1010, b, 27, édit. de Berlin, et dans une foule d’autres passages.

25 tout autre terme que celui d’animal.

26 C’est, à ce qu’il semble, l’avis de Platon dans le Timée, et aussi celui d’Aristote.

27 Voir la Métaphysique, liv. VII, chap. 10, sur le rapport des parties au tout. Aristote revient d’ailleurs sur la question des parties de l’âme, plus loin, liv. III, chap. 9, § 2 et suiv., et chap. 10, § 5. Il se prononce pour l’unité de l’âme et la diversité de ses parties, nutritive, sensible, motrice, intelligente ; il y ajoute même l’imagination.

28 La pensée est l’acte, le produit de l’intelligence ; l’intelligence est le principe, la cause de la pensée ; la sensation est de même le produit de la sensibilité. Il appliquera, du reste, cette théorie plus loin, liv. II, chap. 4, § 1 ; et il commencera l’étude des facultés par celle des fonctions.

29 Voir un passage analogue, liv. II, chap. 4, § 1. Dans ces deux passages, opposés ne veut dire que relatifs ; voir les Catégories, ch. 10, et Métaphysique, liv. V, chap. 10 et 15.

30 Mot à mot, suivant l’imagination, suivant les images que nous recevons des objets. Ceci répond à ce qui est dit plus bas « Où il n’est pas même aisé de s’en faire une idée. »

31 Voir M. Ravaisson, Essai sur la Métaphysique d’Aristote, tom. I, p. 247 et 284. Voir aussi plus loin, pour les conditions de la vraie définition de l’âme, liv. II, ch. 2, § 1.

32 Voir plus haut, § 1. Descartes aurait dit « Les passions de l’âme. » On peut remarquer dès à présent, et la suite le prouvera, que Descartes, qui croyait traiter un sujet tout neuf, ne s’est pas aperçu que le fond de sa théorie sur les Passions de l’âme était emprunté au péripatétisme, qu’il dédaignait.

33 Mot à mot, à ce qui a l’âme.

34 Ce qui le prouve bien, ce sont les théories sans nombre dont l’union de l’âme et du corps a été et sers sans doute l’objet.

35 soit qu’elle souffre, soit qu’elle agisse.

36 Il sera établi plus loin qu’il n’y a point d’imagination sans la sensibilité, liv. III, chap. 3, bien que la sensibilité et l’imagination soient parfaitement distinctes. Il n’y a pas de sensibilité sans le corps ; donc il n’y a pas de pensée sans le corps.

37 Le texte semble incliner à la négative, malgré ce qu’en dit saint Thomas, soutenant que, selon Aristote, le propre de l’âme, c’est de penser, de comprendre (intelligere), et que l’âme est une substance, une forme substantielle et sans matière. Voir plus loin la théorie de l’intelligence active, Iiv. III, chap. 5. Philopon atteste que, dès l’Antiquité, ce passage avait embarrassé beaucoup les péripatéticiens ; et les commentateurs attiques avaient fait de grands efforts pour l’expliquer dans un sens favorable.

38 Droit n’est pas pris ici deux fois dans le même sens ; il signifie d’abord le droit abstrait, la droiture, s’il est permis d’employer ce mot ; puis le droit concret, le droit tel qu’on le découvre dans un corps matériel ; et c’est seulement en ce dernier sens qu’on peut dire que le droit touche en un point à une sphère d’airain.

39 La droiture abstraite.

40 La pensée d’Aristote est ici parfaitement claire : L’âme ne peut pas être isolée du corps. La comparaison qu’il choisit est décisive à ses yeux.

41 J’aurais voulu trouver un mot un peu moins vague que celui de raison ; mais le mot correspondant de l’original ne l’est pas moins.

42 Le texte dit plus positivement : « Qui sont dans la matière, ou dans une matière. »

43 J’ai conservé le mot de physicien, qui a en grec un sens beaucoup plus étendu qu’en français. Ce qui suit rend d’ailleurs la pensée parfaitement nette.

44 Il répète la même pensée dans la Métaphysique, liv. VI, chap. I. p. 1026. a, 6. édit. de Berlin, mais avec cette restriction, que le physicien ne doit s’occuper que de l’âme, qui est mêlée à la matière. Il semblerait donc ôter à la physiologie l’étude de l’âme active, de l’intelligence active. Voir liv. III. ch. 5.

45 Ou le physicien, ou même, si l’on veut, le physiologiste.

46 Il faut se rappeler le sens défavorable donné un peu plus haut aux recherches de la dialectique, § 8.

47 Il semblerait, d’après les commentaires de Simplicius et de Philopon, qu’il faudrait entendre ceci, non du physicien et du dialecticien, mais des définitions qui conviennent soit à l’un, soit à l’autre. Et alors il faudrait traduire : « Où est la définition adoptée par le physicien ? Est-ce celle, etc. » Je n’ai rien trouvé dans les textes ni dans les variantes qui motivât nécessairement ce changement. Le texte peut se prêter d’ailleurs à ces deux interprétations. J’ai préféré celle qui se rapporte directement aux personnes et aux définitions. L’aurais peut-être dû, avec saint Thomas, conserver celle des commentateurs grecs ; mais il me semble que la netteté de la pensée y aurait un peu perdu.

48 Voir un passage tout à fait analogue dans la Métaphysique, liv. XI, chap. 3, p. 1081. a, 28, édit. de Berlin.

49 On peut voir une discussion tout à fait analogue à celle-ci, mais plus développée, dans les Leçons de Physique, liv. II, chap. 2, p. 193, a, 22, éd. de Berlin. Aristote s’y attache surtout à comparer le physicien et le mathématicien, et ses pensées y sont plus claires et plus complètes.

50 De la métaphysique.

51 Qui peuvent être considérées d’une manière abstraite, comme elles le sont par les mathématiques. Les passions de l’âme, au contraire, doivent toujours être considérées dans ses rapports avec le corps, dont elle n’est jamais séparée. C’est ainsi que les considère Descartes.

52 C’est un soin auquel Aristote n’a jamais manqué dans ses grands ouvrages ; et, de plus, il s’en est fait comme un devoir, qu’il a appuyé sur la théorie la plus positive. C’est ainsi que, dans la Métaphysique, liv. I, ch. 3, il recommande et applique ce précepte. Il y revient avec insistance au début du second livre de la Métaphysique, au début du troisième. Même observation dans la Politique, liv. II, chap. 1, § 1, et dans le Traité du ciel, liv. I, chap. 10, p. 219, b, 4, édit. de Berlin. Aristote peut donc être considéré comme le premier historien de la philosophie, c’est-à-dire le véritable fondateur de la tradition dans la science. C’est un mérite qu’on lui a souvent attribué et avec toute justice. […]

53 Aristote y ajoutera plus loin la nutrition et l’intelligence. Voir liv. II, chap. 2. § 2.

54 L’âme est le moteur par excellence, le premier moteur. Simplicius pense que ces deux adverbes ont été ajoutés par Aristote pour combattre les théories d’Anaxagore et d’Empédocle, dont l’un place la cause du mouvement dans cette intelligence qu’il n’appelle pas positivement une âme, et dont l’autre la place dans la discorde et l’amitié, l’amour et la haine.

55 Philopon croit, d’après Simplicius, qu’Aristote attribue à Démocrite d’avoir dit que ces corpuscules sont les atomes, et qu’ils composent par conséquent l’âme et le feu. Philopon s’est trompé : le texte d’Aristote n’a point ce sens évidemment, et il se borne à rappeler la comparaison très connue dont se servait Démocrite pour démontrer l’existence des atomes invisibles à nos yeux, aussi bien que le sont ces corpuscules qui voltigent dans l’air, tant qu’un rayon de soleil ne nous les fait pas apercevoir.

56 Et non point ces corpuscules, comme le voudrait Philopon : j’ai rendu plus précis le sens du texte, qui peut prêter à l’équivoque, grammaticalement, il est vrai, mais non point logiquement.

57 L’expression grecque dit un peu plus, et implique une Idée de mouvement que je n’ai pu rendre : il aurait fallu une longue périphrase. Voir plus loin, ch. S. § 2, cette opinion de Démocrite comparée à une autre opinion analogue. Voir aussi Métaphysique, liv. I, chap. 4, p. 985. b, 15, où l’expression attribuée ici à Démocrite est reproduite. Philopon affirme que cette expression, et les deux autres mentionnées dans la Métaphysique, ib., sont propres au dialecte des Abdéritains.

58 C’est-à-dire ceux des atomes qui…, etc., figures étant pris ici pour atomes.

59 Simplicius nie que les Pythagoriciens aient jamais eu cette doctrine.

60 J’ai conservé cette tournure assez peu correcte, parce qu’elle est aussi dans l’original. Ceci semblerait donner raison à la critique de Philopon. Voir plus haut, § 3.

61 J’ai conservé encore ici le vague de l’expression du texte, afin de n’être pas plus explicite que l’auteur lui-même. SI l’on en parle signifie : Si les Pythagoriciens et Démocrite ont pris cet exemple, s’ils ont comparé l’âme à ces corpuscules, etc.

62 Philopon pense qu’il s’agit ici de Platon, de Xénocrate et d’Alcméon.

63 Voir la Métaphysique, liv. I, chap. 3, p. 984 b, 18, éd. de Berlin, et 985, a, 18.

64 Dans le premier de ces deux passages de la Métaphysique, cet autre qui aurait inspiré Anaxagore lui-même est Hermotime de Clazomènes.

65 C’est le principe des sophistes et particulièrement de Protagoras.

66 Ou « perdant la pensée. » Cette idée est répétée et presque dans les mêmes termes. Métaphysique, liv. IV, chap. §. 5. 1009, b, 30. Pacius ne retrouve point ceci dans Homère ; et, en effet, cette expression, qui est employée dans l’Iliade, chant 23, v. 698, s’y applique, non point à Hector, mais à un autre guerrier. On sait d’ailleurs que, depuis Aristote, l’œuvre d’Homère a subi plus d’une mutilation. Simplicius explique fort bien, pour le sujet spécial qui est ici traité, l’expression d’Homère et l’éloge qu’en faisait Démocrite. Hector, atteint d’une grave blessure, perd pour quelques instants cette partie de la vie, de l’intelligence, qui permet à l’homme de juger les choses ; mais il n’est pas atteint dans cette partie de l’intelligence qui est séparable du corps.

67 C’est que tantôt il distingue et tantôt il confond l’âme et l’intelligence, comme la suite le prouve.

68 Pour les différences entre les hommes, voir le début du huitième livre de l’Histoire des animaux, p. 588, a, 31, édit. de Berlin.

69 Philopon conteste que ce fût là la pensée d’Empédocle, et il soutient qu’il ne faut pas prendre les expressions d’Empédocle plus à la lettre que les expressions mêmes d’Aristote quand il dit que l’âme est le lieu des formes, ne voulant pas certes dire par là que les objets matériels sont dans l’âme.

70 Ces trois vers sont encore cités dans la Métaphysique, liv. III, chap. 4, p. 1000. b, 6, édit. de Berlin. On peut voir aussi dans ce chapitre une longue exposition des théories d’Empédocle. La théorie que supposent ces vers est celle même qu’Aristote attribue à Platon dans le paragraphe suivant, et qui se fonde sur ce principe que le semblable connaît le semblable.

71 Voir la traduction de M. Cousin, p. 125 et suiv.

72 Il ne s’agit pas des quatre éléments ; mais il s’agit de la substance indivisible et toujours la même, de la substance divisible et corporelle, et enfin de la substance intermédiaire composée de ces deux premières. Voir les excellentes études de M. H. Martin sur le Timée, tom. I, p. 346, et tome II. p. 149.

73 Suivant Simplicius et Philopon, c’est l’ouvrage d’Aristote intitulé du Bien, où il avait exposé les doctrines de Platon et celles des Pythagoriciens sur cette question. C’était là qu’était conservée cette partie du système de Platon que le maître n’a point écrite lui-même, et que le disciple avait recueillie de ses entretiens. Voir l’ouvrage de M. Brandis : De perditis Aristotelis libris de ideis et de bono seu philosophia ; et celui de M. Nic. Nitze : De Aristotelis operum serie, p. 70.

74 L’animal en soi, c’est-à-dire l’idée de l’animal. Thémistius et Simplicius croient qu’il s’agit du monde intelligible du Timée.

75 On ne peut trouver ce passage dans Platon ; mais la doctrine lui appartient certainement.

76 La longueur n’a qu’un sens, la largeur en a deux, la profondeur en a trois. Voir la suite de ce paragraphe sur la théorie des nombres et des éléments.

77 Simplicius et Philopon comprennent qu’il s’agit ici les trois autres genres des choses qui peuvent être saisis par la science, par l’opinion, par la sensibilité. J’ai préféré le sens que j’ai donné comme plus clair. L’idée des êtres autres que l’animal se compose comme celle de l’animal et d’après les mêmes principes.

78 Voir le livre de M. Trendelenbourg : De Platonis ideis et numeris ex Aristotete illustratis, p. 86 et suiv.

79 Voir la Métaphysique, Iiv. I, chap. 5, p. 985, b, 30, édit. de Berlin.

80 Métaphysique, liv. I, chap. 6, p. 957, b, 12.

81 Voir, sur ces quatre degrés de la connaissance, la République, liv. VII, p. 127, trad. de M. Cousin. La doctrine de Platon est fort claire.

82 C’est Xénocrate. Voir plus loin, chap. 4, § 10, où cette opinion est appelée la plus déraisonnable de toutes celles qu’on a émises sur la nature de l’âme.

83 Philopon nomme, parmi ces philosophes, Thalès, Démocrite, Anaximandre, Anaximène et Héraclite.

84 Les Pythagoriciens ; et Xénocrate ajoute Philopon. Simplicius y comprend aussi Platon.

85 Empédocle et Anaxagore, dit Simplicius. On pourrait croire qu’Aristote, dans ce qui va suivre, répète une partie de ce qu’il a dit précédemment. Mais Philopon fait remarquer avec raison qu’il y a cette différence, qu’Aristote a rapporté plus haut les opinions de ces philosophes sur l’âme, et qu’ici il rapporte leurs opinions sur les principes d’où ils tirent l’âme. Cette distinction est exacte en quelques points. Il faut rapprocher de tout ce passage la critique de Platon contre cette diversité des théories philosophiques, sur le nombre et les rapports des éléments. Voir le Sophiste, p. 241, de la traduction de M. Cousin.

86 Dans le paragraphe précédent, il a été question de la qualité et de l’espèce des principes, corporels pour les uns, incorporels pour les autres, mixtes pour d’autres philosophes encore.

87 Ou d’une manière plus générale des choses premières.

88 Plus haut, il a prêté cette opinion à Démocrite : voir ci-dessus, § 3. C’était aussi l’opinion d’Héraclite, à qui Aristote en attribuera une un peu différente, plus bas, § 16 : Philopon ajoute Hippasus à Héraclite.

89 Voir aussi plus haut §§ 3 et 5.

90 Le mouvement propre de l’âme et le mouvement qu’elle transmet au-dehors.

91 Voir plus haut, § 5.

92 Voir plus haut, § 3.

93 § 5. Aristote ne fait guère que répéter ici ce qu’il a déjà dit sur Anaxagore. Voir la note relative au § 9. il semble qu’Aristote ne partage pas l’opinion de Socrate sur le vice du système d’Anaxagore. Voir le Phédon. p. 278, trad. de M. Cousin.

94 Philopon blâme Aristote d’avoir ici rapporté l’opinion de Thalès ; car il s’agit dans ce passage des philosophes qui ont confondu l’âme avec les principes qu’ils reconnaissaient aux choses, et Aristote revient à l’idée de mouvement dont il n’est plus question. La critique est vraie et cette pensée pouvait être mieux placée.

95 Diogène d’Apollonie.

96 Tels qu’Anaximène, par exemple. Voir la Métaphysique, liv. I, ch. 3, p. 984, a, 5, éd. de Berlin.

97 Voir sur cette opinion d’Héraclite, qui de lui est passée jusqu’à Platon par Cratyle, la Métaphysique, liv. I, ch. 8, p. 987, a, 33, éd. de Berlin.

98 Même principe que celui-ci : Le semblable est connu par le semblable : seulement, il est moins général.

99 On sait que c’est là le trait spécial de la philosophie d’Héraclite, et que c’est ce qui lui donne une grande importance en histoire. Schleiermacher, dans sa dissertation sur Héraclite, prétend qu’Aristote n’a pas très bien compris la pensée qu’il expose. Ce doute est fort permis ; mais il est difficile, en l’absence des ouvrages mêmes d’Héraclite, de prouver qu’on le comprenne mieux. Simplicius et Philopon surtout, en commentant ce passage, se tiennent dans une grande réserve ; et on doit appliquer ici le précepte que donne ce dernier relativement à Alcméon, dont il sera question dans le paragraphe suivant. Héraclite, il est vrai, a écrit, tandis qu’Alcméon n’a pas laissé d’ouvrage ; mais nous n’avons que des fragments d’Héraclite ; et à une telle distance des temps, avec des documents si imparfaits, il y a quelque péril à contester la critique d’Aristote.

100 Aristote faisait assez de cas des opinions d’Alcméon pour qu’il l’ait cité dans la Métaphysique parmi les philosophes dont les doctrines méritent un examen attentif. Voir la Métaphysique, liv. I, ch. 5, p. 888, a, 37, éd. de Berlin. Aristote fait Alcméon de Crotone contemporain de Pythagore, qu’il a pu voir lorsque Pythagore était déjà vieux. Philopon doute qu’Alcméon ait attribué la connaissance à l’âme ; ou du moins il ne peut expliquer comment cette faculté était accordée à l’âme par Alcméon, outre celle du mouvement.

101 Dans la Métaphysique, liv. I, ch. 3, p. 981, a, 5, éd. de Berlin, Aristote daigne à peine nommer Hippon après Thalès, « à cause, dit-il, de la simplicité de sa doctrine » un peu grossière. Thalès aussi croyait que l’eau était le principe de tout ; mais, comme le remarque Simplicius, Thalès appliquait cette théorie aux corps, et non point à l’âme. Hippon a été aussi surnommé l’athée.

102 Comme c’est là l’opinion de Critias, cité au paragraphe suivant, on pourrait croire qu’Hippon est contemporain de Critias, ou postérieur à lui. Tennemann, dans son Manuel, § 95, classe Hippon parmi les Pythagoriciens, dont la doctrine inclinait à l’lonisme. M. Brandis, dans son Manuel, t. I, p. 121, classe avec beaucoup plus de raison Hippon parmi les Ioniens, et il blâme Censorinus de l’avoir pris pour un Pythagoricien. Tennemann avait donc pour excuse l’exemple et l’autorité de Censorinus ; mais son erreur n’en est pas moins probable.

103 Simplicius et Philopon ne savent s’il agit ici du Critias qui fut un des Trente, ou de tel autre. Alexandre d’Aphrodise, au rapport de Philopon, croyait que Critias était un sophiste, dont il restait encore quelques ouvrages au temps où Alexandre écrivait. Critias le tyran avait fait des vers sur la République, et Philopon en cite un où la pensée dans l’homme est rapportée à la région du cœur. Ce serait là une opinion analogue à celle que rappelle Aristote. Quoi qu’il en soit, Philopon essaie de la réfuter, et il n’y a pas de peine. Voir Platon, Phédon, p.271, trad. de M. Cousin.

104 Et par conséquent aussi de la terre.

105 Aristote a dit plus haut, § 2, deux caractères et non pas trois. Il y a donc ici une petite contradiction que Pacius cherche vainement à nier ou à justifier.

106 Simplicius et Philopon croient qu’Aristote veut désigner ici Anaxagore, et cette conjecture est très probable.

107 Comme Héraclite.

108 Comme Diogène d’Apollonie.

109 Ou plutôt et plus littéralement : que l’âme est plusieurs principes.

110 Voir la Métaphysique, liv. I, ch. 3, p 984, a, 11, éd. de Berlin, et l’estime toute particulière que fait Aristote de ce philosophe. Voir la même pensée prêtée à Anaxagore, Leçons de Physique, I. VIII, p. 256, b, 25, éd. de Berlin.

111 C’est toute la doctrine des Pythagoriciens suivant Aristote. Voir la table des catégories pythagoriciennes qu’il nous a conservées, Métaphysique, liv. I, ch. 5, p. 986, a, 23, éd. de Berlin.

112 On sait quelle est l’étymologie donnée dans le Cratyle, par Platon. Voir la traduction de M. Cousin, p. 49. Il semblerait, du reste, d’après ce passage d’Aristote, que cette explication de l’âme n’appartient pas en propre à Platon, et qu’elle est plus ancienne que lui.

113 Cette histoire des opinions antérieures est fort intéressante, tout abrégée qu’elle est ; l’intention surtout en est excellente. Mais on peut trouver qu’elle présente bien des lacunes ; et, pour n’en signaler qu’une seule qui est incontestable, les théories de Platon sur l’âme, que nous pouvons étudier tout au long dans ses œuvres, ont-elles été bien représentées par son disciple ? Évidemment, l’analyse d’Aristote est en ce point tout à fait insuffisante : et ce qu’il pourra dire plus loin, ch. 3, § 11, des opinions de Platon, ne réparera point toutes les omissions qu’il commet et qui sont très graves.

114 Ceci rapporte certainement à Platon. Voir le Phèdre, traduction de M. Cousin, p. 46. Platon tire, en outre, de la spontanéité de l’âme la preuve de son immortalité et même de son éternité ; voir aussi les Lois, X, p. 241.

115 Il semblerait résulter de ceci qu’Aristote refuse le mouvement à l’âme. Philopon démontre longuement que, dans ce cas, Aristote se contredirait lui-même ; et il cite divers passages où le mouvement est accordé à l’âme, qui non seulement se meut elle-même, mais qui en outre meut le corps. Il nous suffira de rappeler que, dans ce traité même, c’est la toute la doctrine aristotélique. La suite explique qu’Aristote refuse le mouvement à l’âme, parce qu’il regarde l’âme comme un moteur immobile, qui donne le mouvement sans être mû lui-même. Descartes aussi refuse le mouvement à l’âme, en ce sens que beaucoup de mouvements se passent dans le corps sans l’intervention de l’âme, bien que l’âme puisse aussi lui donner certains mouvements : voir le traité des Passions de l’âme, article 16 et passim. Voir les théories sur la locomotion, plus loin, liv. II, ch. 2 § 2, et surtout liv. III, ch. 9.

116 Ce n’est pas dans ce traité même, à moins qu’on ne voie une allusion à ceci au chap. 2, § 2 et § 4, à la fin ; il est plus probable qu’il s’agit ici de la Physique, liv. VIII, où cette question a été discutée tout au long ; et aussi dans la Métaphysique, liv. XII, chap. 2, p. 1072, édit. de Berlin.

117 Même comparaison dans les Leçons de physique, liv. VIII, ch. 4, b, 30, édit. de Berlin.

118 M. Trendelenbourg n’approuve pas cette dernière partie de la phrase, et il la trouve tout au moins inutile, malgré les explications que donne Philopon. J’ai rendu la pensée d’une manière plus précise que ne le fait le texte, qui dit seulement : « Et si elle participe du mouvement. » Ces mots peuvent signifier également, et que l’âme jouit du mouvement comme d’une qualité qui lui est propre, et qu’elle le reçoit du dehors. C’est ce dernier sens qu’adopte aussi M. Trendelenbourg ; et voilà pourquoi il propose de changer et, conjonction copulative, en ou, conjonction disjonctive. Cette variante n’est autorisée par aucun manuscrit, et n’est pas indispensable, bien qu’elle rende l’expression plus nette et plus positive. Je ne crois pas devoir l’adopter.

119 Dans les Catégories, ch. 14, § 1, Aristote reconnaît six mouvements au lieu de quatre ; et c’est à ce nombre six qu’il s’arrête le plus ordinairement. Les deux mouvements omis ici sont la génération et le décroissement.

120 Il est fort difficile de faire accorder ce passage avec les opinions bien connues d’Aristote sur le mouvement ; Simplicius et Philopon se donnent beaucoup de peine pour défendre la théorie exprimée dans ce paragraphe, et qui, à première vue, paraît tout à fait insoutenable. Si l’âme a le mouvement par sa propre nature, elle peut aussi, il est vrai, être mue par une force étrangère, et il n’y a point de contradiction. Mais, de ce qu’elle est mue par une force étrangère, il ne s’ensuit pas du tout qu’elle ait le mouvement en propre. D’autre part, il n’y a point à supposer d’altération dans le texte : Alexandre d’Aphrodise, cité par Philopon, l’avait déjà, comme nous l’avons aujourd’hui nous-même. Faut-il croire qu’Aristote n’a point exprimé sa pensée d’une manière assez développée et assez claire ? On peut encore supposer que les idées de nature et de violence sont corrélatives ici : et que, du moment qu’il y a violence, c’est qu’il y a une disposition antérieure contraire, qui, par conséquent, est naturelle ; et réciproquement, que là où il y a disposition naturelle, la violence peut aussi la changer en une disposition contraire. Le passage, malgré toutes ces explications plus ou moins hypothétiques, n’en reste pas moins fort obscur. M. Trendelenbourg proposerait de rejeter la dernière partie de la phrase : « Et si elle l’est par force, etc. » Ce qui l’en empêche, c’est une pensée presque pareille dans le Traité du ciel, liv. III, chap. 2, p. 300, a, 22, édit. de Berlin. Mais cette pensée, dans le Traité du ciel, est très bien justifiée, et Aristote se borne à démontrer qu’un mouvement contre nature suppose nécessairement un mouvement naturel. C’est là sans doute le sens véritable dans lequel il faut entendre le présent paragraphe. Voir plus haut § 1.

121 Aristote semble vouloir démontrer les conséquences absurdes de l’opinion qui attribue le mouvement à l’âme.

122 À droite, à gauche, devant, derrière, etc. M. Trendelenbourg comprend « pour les corps intermédiaires » entre le feu et la terre.

123 On peut contester la justesse de ce principe ; et l’on pourrait voir dans la nature matérielle bien des forces donner à différents corps des mouvements qu’elles-mêmes ne possèdent pas. La communication de l’âme et du corps est sans doute fort obscure ; mais Aristote ne l’explique pas plus que ceux qu’il critique ici ; et lui-même il lui prête la faculté de mouvoir le corps, sans dire comment elle lui transmet le mouvement. Voir plus loin, liv. III, chap. 9.

124 Il ne semble pas non plus que ce soit une conséquence absolument rigoureuse et inévitable, et l’absurdité sous laquelle Aristote prétend accabler cette théorie n’en est pas une conséquence parfaitement évidente.

125 M. Trendelenbourg suppose que peut-être cette dernière pensée aura été ajoutée par quelque main chrétienne. Rien ne le prouve, et l’idée de résurrection, comme il le remarque lui-même, se trouve déjà dans Homère. On ne voit pas d’ailleurs comment cette interpolation, si c’en est une, pourrait favoriser les dogmes chrétiens. Elle semblerait, au contraire, les combattre, puisque Aristote trouve cette conséquence absurde. Voir les objections que Théophraste élevait contre cette opinion de son maître ; Thémistius les rapporte, mais fort obscurément.

126 Après avoir combattu la théorie qui accorde à l’âme un mouvement propre, Aristote combat aussi celle qui lui prête un mouvement accidentel. Mais ici encore l’argumentation laisse à désirer.

127 Voir plus loin la théorie de la sensibilité, liv. II, chap. 5 et suiv. Mais, dans cette supposition encore, l’âme elle-même serait immobile ; et ce serait l’organe seul du sens qui serait mû par l’objet sensible. Voir aussi liv. III, ch. X, § 3.

128 Aristote veut trouver, ce semble, encore une autre contradiction dans la théorie du mouvement attribué à l’âme. L’âme a beau se mouvoir elle-même, elle n’en est pas moins mue quand elle se meut ; et, comme tout ce qui est mû sort de sa nature, l’âme sort de sa nature quand elle se meut elle-même, à moins qu’on ne dise que se mouvoir soi-même ne soit en elle qu’un accident. Voir sur ce passage l’explication d’Alexandre, Traité des questions, liv. II, ch. 2.

129 L’âme ne ferait alors que transmettre au corps le mouvement qu’elle recevrait elle-même de l’extérieur, et elle le lui transmettrait sans y rien changer.

130 Je ne sais sur quelle autorité M. Meineke, cité par M. Trendelenbourg, fait de ce Philippe le fils d’Aristophane. Il reste de lui quelques fragments. Voir Quaestionum scenicarum specimen nonum, p. 9, de M. Meineke.

131 Aristote parle encore de ces statues de Dédale, Politique, Iiv. I, ch. 4, § 5, p. 20, de mon édition.

132 Du vif-argent, du mercure.

133 Les atomes qui sont sphéroïdes. J’ai conservé l’expression même d’Aristote ; peut-être eût-il été plus exact de dire : « Les atomes sphériques. »

134 Voir plus haut, chap. 2, §§ 3 et 12.

135 Si les atomes qui meuvent le corps sont toujours en mouvement, comment le corps peut-il jamais être en repos ?

136 C’est-à-dire d’un mouvement purement corporel, et pareil à tous les mouvements que nous connaissons.

137 Ainsi Aristote accorde bien le mouvement à l’âme ; mais c’est un mouvement spécial et dont la nature nous reste inconnue, bien que nous le sentions et le portions en nous.

138 de la même manière que Démocrite, parce que, dans le système de Platon, l’âme du monde communique au corps du monde qu’elle meut, le mouvement dont elle est elle-même animée.

139 Il faut entendre ici ce terme dans le sens fort étendu que lui donnaient les anciens. On pourrait aussi traduire : « Timée explique par des raisons toutes physiques » ; ou bien : « Dans son système de la nature. »

140 Voir sur tout ce passage fort embarrassé du Timée la traduction de M. Cousin, p. 125 et suiv. avec les notes. Aristote l’a résumé très brièvement et peut-être avec peu d’exactitude. Voir aussi le commentaire de M. Henri Martin sur ce passage du Timée.

141 Platon ne le dit pas en propres termes ; mais c’est ce qui résulte évidemment de toute sa théorie. L’âme, pour être divisée et subdivisée, comme il le dit, doit être nécessairement une grandeur.

142 Et l’intelligence, évidemment, ne peut être considérée comme une grandeur.

143 Cette âme du monde, qui est l’intelligence, ne ressemble ni à la sensibilité ni à la passion, dont le mouvement, si elles en ont un, serait plutôt en ligne droite qu’il ne serait circulaire.

144 ou le mouvement circulaire.

145 Je n’ai pu rendre ici toute la force du grec, où le mot qui exprime l’intelligence est le radical de celui qui exprime la pensée. Notre langue ne m’offrait pas ces ressources. On voit, du reste, que la pensée d’Aristote est tout à fait conforme à celle qu’énoncèrent plus tard Spinoza et Hume. Voir I'Éthique, de Mente.

146 Les unités qui forment le nombre sont continues, puisqu’elles forment, toutes réunies, un total qui est le nombre même.

147 Dont les parties sont continues, et de plus contigus les unes aux autres.

148 Comme l’entend Timée.

149 Comme celles de la grandeur.

150 L’édition de Berlin ne donne pas ainsi cette phrase, et elle dit seulement : « Si elle était une grandeur, comment penserait-elle par l’une quelconque de ses parties ? » De cette façon, la pensée est incomplète et peu intelligible. M. Trendelenhourg a cru pouvoir rétablir le texte tel que je l’ai traduit, d’après l’autorité de Philopon, que confirme aussi la paraphrase de Thémistius. À ces deux autorités déjà suffisantes, on pourrait ajouter aussi celle de Simplicius, qui ne s’exprime pas moins formellement que Philopon.

151 J’ai cru devoir ajouter « l’intelligence » ; Aristote ne donne pas de sujet au verbe qu’il emploie à la troisième personne du singulier.

152 Parce qu’il y a dans une grandeur un nombre infini de points dans lesquels cette grandeur peut être touchée, et la pensée sera multipliée autant de fois qu’il y a de points, tandis que l’acte de la pensée semble unique.

153 M. Trendelenbourg trouve cette addition peu nécessaire, et, sans l’autorité des commentateurs, il serait assez porté à la supprimer. Il me semble que, sans être indispensable, elle achève fort bien la pensée, et qu’on aurait tort de la retrancher.

154 Peut-être vaudrait-il mieux traduire sans la proposition par : « Pensera-t-il ce qui n’en a pas », et de même dans le second membre de la phrase. J’ai préféré une fidélité scrupuleuse, sauf à paraître l’avoir poussée trop loin.

155 Voir au paragraphe précédent la remarque sur la ressemblance des mots « pensée et intelligence » en grec.

156 Mouvement circulaire.

157 Comme, suivant le Timée, le mouvement de ce cercle de l’univers est éternel, il faut que l’acte de l’intelligence qui se confond avec ce cercle même, soit éternel comme luit en d’autres termes, soit infini et illimité. Or, nous voyons au contraire que tout acte de l’intelligence, toute pensée est limitée, donc la théorie du Timée est fausse. Cette réfutation d’Aristote est juste dans ses conclusions ; mais seulement, ici, il ne s’aperçoit pas qu’il transporte à l’intelligence humaine, individuelle, ce que Platon a dit de l’intelligence universelle, de l’âme du monde. C’est déplacer la question, et au moins eût-il fallu le faire remarquer.

158 Le texte dit littéralement : « En vue d’un autre. »

159 Je n’ai pu trouver dans notre langue un autre mot pour rendre le mot grec, qui est beaucoup plus vague.

160 Même remarque.

161 Voir dans les derniers Analytiques. liv. II, section 1, les rapports et les différences de la démonstration et de la définition.

162 Il a été démontré dans les Derniers Analytiques, liv. 1, ch. 19 et 20, que les extrêmes et les moyens dans les démonstrations étaient nécessairement limités.

163 Voir les définitions diverses du syllogisme, dans les Analytiques passim, et surtout Premiers Analytiques, liv. I, ch. 1, § 8.

164 Il a été prouvé dans les Derniers Analytiques que la démonstration ne pouvait être circulaire, liv. 1, ch. 3, § 3 et suiv.

165 Philopon semble avoir lu : « Prenant toujours le moyen pour extrême. » Cette leçon serait peut-être préférable.

166 Le mot lui-même le dit assez.

167 Objection toute pareille à celle qui a été faite plus haut, § 14.

168 M. Trendelenbourg cite, pour appuyer ce passage, que Thémistius et Philopon ont assez mal compris, deux passages analogues et tout à fait décisifs, Leçons de physique, liv. VII, chap. 3, p. 247, b, 11, édit. de Berlin : et Problèmes, sect. XXX, chap. 14, 956, b, 39.

169 L’étymologie du mot syllogisme, en grec, semble aussi confirmer cette théorie, tout comme la confirme l’étymologie du mot « science » dans la même langue.

170 telle que Timée la conçoit dans l’âme du monde.

171 Et par conséquent ne serait pas heureuse, puisqu’elle souffrirait une sorte de violence.

172 L’âme du monde est unie au corps du monde. Voir le Timée, p. 128, trad. de M. Cousin : Platon le dit positivement.

173 Il semblerait, au contraire, d’après le passage qui vient d’être cité du Timée (et aussi p. 124), que Platon considère l’âme comme la cause du mouvement par rapport au corps du monde. La critique d’Aristote ne serait donc pas très juste.

174 Cela est vrai ; mais Dieu, ayant voulu faire, selon Timée. un monde vivant, une âme vivante, a dû nécessairement lui donner le mouvement

175 Timée dit positivement que si Dieu n’a laissé au monde que le mouvement de rotation, c’est qu’il n’a pas voulu que le monde errât au gré des six autres mouvements moins réguliers. Voir la trad. de M. Cousin, p. 124. Ici encore la critique d’Aristote ne serait pas parfaitement exacte. On peut trouver, du reste, qu’il a donné, en général, beaucoup trop d’importance à ces opinions étranges du Timée, et qu’il aurait peut-être bien fait de ne pas négliger les théories exposées sur la question de l’âme, dans plusieurs autres dialogues non moins graves que celui-là.

176 Peut-être l’étude générale du mouvement dans les Leçons de physique. C’est ce que croyaient Alexandre d’Aphrodise et Plutarque le grand ; mais Simplicius pense qu’il s’agit plutôt de la Métaphysique.

177 Ce paragraphe semble faire double emploi avec celui qui suit.

178 Ceci est parfaitement vrai : mais, dans le Timée, Platon s’est arrêté fort longuement à décrire le corps du monde, avant d’y placer l’âme. Il semblerait donc que cette objection ne l’atteint pas, à moins qu’Aristote ne veuille parler du corps humain. Mais Timée en a parlé aussi tout au long.

179 Ceci ne semble être qu’une répétition de ce qui précède. Plus loin, liv. II, chap. 2, § 14, Aristote revient encore sur cette pensée, qui d’ailleurs est très juste. On pourrait lui objecter que lui-même, dans ses théories sur l’âme, s’est peu occupé du corps, bien qu’il ait défini l’âme « la forme du corps », voir plus loin, liv. II, chap. II et suiv.

180 La métempsycose, admise aussi par Empédocle, comme le remarque Philopon.

181 M. Trendelenbourg trouve quelque obscurité dans ce passage ; en prenant une expression un peu générale, comme je l’ai fait dans ma traduction, toute obscurité disparaît, et l’opposition que veut établir Aristote est parfaitement claire.

182 II semble qu’il manque ici quelque chose pour compléter la pensée ; mais je n’ai rien voulu ajouter, préférant rester fidèle au texte, qui n’est pas plus explicite.

183 Conformé de certaine façon.

184 L’expression est très vague, et je ne suis pas sûr d’avoir bien saisi le sens : « Dans les discours qui ont eu lieu en commun. » On peut comprendre ce passage ainsi que je l’ai fait. On peut adopter encore un sens plus général, et entendre qu’il s’agit simplement d’ouvrages publiés, connus communément des lecteurs auxquels le philosophe s’adresse. Quels sont ces ouvrages ? Simplicius répond que ce sont, ou les arguments exposés par Platon dans le Phédon contre cette théorie, ou l’Eudème, dialogue dans lequel Aristote lui-même avait fait une réfutation toute pareille. Philopon adopte cette explication en partie ; mais il ajoute que ces discours, ces ouvrages appelés « discours, ouvrages communs », se rapportent, soit aux conversations non écrites qu’Aristote a soutenues contre ses adversaires, ce qui justifierait le sens que j’ai préféré, soit aux commentaires et ouvrages exotériques dont le dialogue de l’Eudème faisait partie. Thémistius n’est pas aussi précis. Quelques manuscrits offrent une variante qui n’a pas été généralement adoptée par les éditeurs, et qui paraît avoir été connue de Philopon. Au lieu de « discours qui ont eu lieu en commun », ils donnent « discours qui sont appelés discours en commun. » Il est certain que, d’après plusieurs passages des œuvres d’Aristote, on peut confondre « les discours faits en commun » avec les discours exotériques. Cette expression a donné matière à des dissertations nombreuses dont aucune n’est décisive, et l’on doit reconnaître que les éléments d’une véritable solution ne sont ni assez nombreux ni assez clairs. Cicéron nous apprend, de Divinat., lib. I, cap. 25, que l’Eudème avait pour second titre : ou De l’âme ; ce qui pourrait faire croire que c’est, en effet, à cet ouvrage qu’Aristote se réfère ici.

185 Voir, dans la traduction de M. Cousin, p. 264 et suiv., la discussion spéciale du Phédon sur cette erreur. Alexandre d’Aphrodise aurait cru, à ce qu’il semble, qu’Aristote voulait réfuter ici l’opinion d’Aristoxène, son disciple. Il est plus probable qu’il répond aux théories que Platon a déjà combattues.

186 Aristote ne dit pas pourquoi : c’est que sans doute ceci est évident pour lui, d’après la notion même de l’âme, telle qu’il la conçoit.

187 De mouvoir le corps, et de produire le mouvement d’une manière générale.

188 Il y a dans le grec une sorte de jeu de mots que j’ai conservé dans la traduction ; ce n’est pas le traducteur qui le fait ; c’est l’auteur, et sans doute par inadvertance et sans intention. J’ai dû le faire remarquer. La même idée se trouve reproduite, mais sous une autre forme, plus loin dans ce livre, chap. 5. § 3. Cette objection, d’ailleurs, appartient à Platon ; voir le Phédon, p. 267. trad. de M. Cousin.

189 Les commentateurs donnent pour exemple les pierres d’un édifice, quand elles sont bien jointes entre elles et qu’elles forment un ensemble régulier et harmonieux.

190 De manière qu’aucun des deux corps réunis ne soit anéanti, et qu’on les retrouve tous deux encore dans le mélange. Simplicius cite pour exemple l’eau et le vin mêlés en un certaine mesure. On aurait peut-être pu trouver un fait plus frappant que celui-là ainsi la proportion dans les sons répondrait davantage à la pensée d’Aristote, et représenterait mieux l’idée d’harmonie.

191 L’âme n’est ni une combinaison de choses réunies, ni un mélange de choses qui se confondent.

192 Premier sens du mot « harmonie » indiqué au début du paragraphe.

193 Second sens du mot « harmonie », indiqué au paragraphe précédent.

194 Le reste n’est pas aussi précis, et il dit seulement : « Il y a plusieurs âmes, même pour tout le corps. » Ce qui suit me paraît confirmer le sens que j’ai adopté et la traduction que je donne.

195 Empédocle n’a pas dit en propres termes que l’âme fût une harmonie, un simple rapport ; il a soutenu l’opinion rappelée au paragraphe précédent, à savoir, que tous les corps sont formés des mêmes éléments, et que c’est la diversité de la proportion de ces éléments qui fait la diversité des corps.

196 L’expression du texte n’est pas tout à fait aussi précise que la donne ma traduction.

197 Tout ce raisonnement a beaucoup embarrassé les commentateurs et les traducteurs ; en effet, il est tout contraire, et à ce qu’Aristote vient de soutenir, et à la conclusion même qui termine ce paragraphe. Il faut donc penser qu’Aristote présente ici, sans en avertir, des objections à ce qu’il vient d’avancer lui-même. On pourrait trouver dans ses œuvres plus d’un exemple de cette réticence. Il me semble que cette supposition seule peut expliquer la contradiction apparente qu’offre ce passage. Les commentaires de Simplicius et de Philopon confirment cette opinion, sans l’exposer aussi formellement que je le fais ici.

198 Os, nerfs, veines, comme le dit Philopon.

199 Aristote revient à sa propre théorie, sans pousser plus loin les objections qu’on peut y faire pour défendre l’opinion contraire ; puis il résume à la fois, et ce qu’il a dit dans ce chapitre, et aussi ce qu’il a dit dans le chapitre précédent, sur le mouvement circulaire prêté à l’âme par Timée.

200 Voir le chapitre précédent, §§ 14 et suivants.

201 C’est le mouvement que l’âme partage avec le corps, qu’elle-même met en mouvement. Le déplacement dans l’espace est accidentel pour elle, bien qu’elle le cause en mettant le corps en activité.

202 Ch. 3, 4 et 7. Aristote revient encore à ce qu’il a dit déjà, sans que rien semble exiger rigoureusement cette répétition ; à moins que ce ne soit une transition pour arriver à réfuter cette théorie, que l’âme est un nombre qui se meut lui-même. Voir plus bas. § 16, cette théorie développée.

203 Avec plus de raison qu’on ne pourrait le faire, d’après les arguments donnés plus haut.

204 Aristote démontrera plus loin aux paragraphes suivants, qu’on ne peut pas inférer de là que l’âme se meuve dans le sens où les anciens l’ont cru.

205 La phrase est longue et embarrassée dans le texte, ainsi que l’a déjà remarqué Philopon, et c’est seulement dans les paragraphes suivants qu’Aristote répond. J’ai ajouté les mots « dit-on » pour rendre la pensée plus claire et plus précise.

206 Le texte dit : « Quelque chose d’autre. » L’expression est trop forte : et, ainsi rendue, elle contredirait ce qui précède.

207 Par exemple dans les différents traités de Physique.

208 Il faut remarquer cette atténuation d’une comparaison qui, sans cela, serait un peu exagérée.

209 Le texte dit simplement : « dans l’âme. »

210 Voir plus loin la théorie de l’intelligence, III, ch. 5.

211 Le texte est plus vague, et l’on peut comprendre « dans » l’homme » en général aussi bien que dans l’âme.

212 Voir plus loin, liv. III, ch. 4 et ch 5, § 2.

213 Voir plus loin, liv. III, ch. 5, § 2, où Aristote appelle divine et immortelle l’intelligence active.

214 Le texte dit seulement : « Elle serait surtout détruite. »

215 J’ai conservé le vague de l’original : la pensée, d’ailleurs, est parfaitement claire.

216 Plus loin, liv. III, ch. 4, il établira que l’intelligence est tout à fait impassible : la vieillesse et toutes les modifications du corps ne peuvent donc pas l’atteindre.

217 Le principe vital, par exemple.

218 Voir liv. III, ch. 4 et 5.

219 C’est-à-dire ou corps auquel ce principe est uni.

220 Plus loin, liv. III. ch. 5, § 2, il ne fera point cette restriction de « peut-être », et son affirmation sera complète. Philopon prétend que cette restriction n’implique pas le moindre doute, mais qu’elle signifie seulement que ln démonstration donnée ici n’est pas encore aussi parfaite qu’elle le sera plus tard.

221 Conclusion de toute la digression commencée au § 9.

222 C’est l’opinion de Xénocrate, comme l’indiquent tous les commentateurs. Plusieurs fois dans les Topiques Aristote lui-même rappelle cette définition pour la combattre, sans dire précisément de qui elle est. Voir les Topiques, liv. III, ch. 6, § 13, et liv. VI, ch, 3, § 2, et aussi Derniers Analytiques, liv. II, ch. 4, § 3, où cette définition est attaquée. Andronicus de Rhodes et Porphyre avaient prétendu qu’Aristote dénaturait ici la pensée de Xénocrate. Thémistius s’efforce au contraire de prouver que la réfutation d’Aristote porte sur une basse parfaitement solide ; et il nous apprend que cette théorie avait été soutenue par Xénocrate dans le cinquième livre de son ouvrage intitulé : de la Nature.

223 Idée déjà combattue plus haut.

224 Voir plus bas, § 19.

225 La suite du raisonnement n’est pas très évidente. Voici comment il faut le comprendre avec Philopon. L’âme est une unité, un nombre : l’unité et le point se confondent à bien des égards : et, comme le mouvement d’un point engendre des lignes, il faut admettre aussi que les mouvements de l’unité, en tant qu’âme, engendreront des lignes ; et que ces lignes seront les mouvements mêmes de l’âme, colère, joie, tristesse, etc.

226 Voir pour cette définition les Catégories, ch. 6, § 10 et suiv.

227 Ce qu’on ne peut pas dire aussi précisément de l’âme.

228 Voir plus loin la même pensée plus développée, ch. 5. § 26. Ceci est d’ailleurs une question fort grave et fort curieuse que débat encore la science contemporaine. C’est une des premières qu’agite M. Muller dans son Manuel de physiologie, tom. I, p. 16, de la traduction française.

229 Ou si l’on veut : « une âme qui spécifiquement est identique. » Les animaux dont il est ici question sont les polypes en général et les zoophytes. Dans les plantes, la chose est de toute certitude. Aristote, comme on le verra plus loin, liv. II, ch. 2, § 3, et ch. 4, donne une âme aux plantes, l’âme nutritive. Voir M. Muller. Manuel de physiologie, tom. I. § 17, trad. française.

230 Philopon trouve avec raison que c’est exagérer beaucoup que de vouloir confondre entièrement la doctrine de Xénocrate et celle de Démocrite.

231 Des atomes qui, n’ayant point de grandeur, sont des véritables unités, ou plutôt peuvent être assimilés aux unités et aux points.

232 Les atomes en effet sont nécessairement en nombre infini.

233 J’ai rendu encore la pensée du texte d’une manière un peu plus précise. Aristote veut dire uns doute que, dans cette quantité purement numérique qui reste aux atomes, il faudra distinguer encore, tout comme on pourrait le faire dans une quantité continue, une partie qui meut et une partie qui est mue.

234 Celle de Xénocrate assimilée à celle de Démocrite.

235 Contre ce qu’on a dit plus haut, § 16.

236 Thémistius donne à cette phrase la forme interrogative, et Philopon semblerait accepter aussi cette nuance. Les éditions ordinaires adoptent le texte tel que je l’ai traduit, et je ne crois pas nécessaire de le changer.

237 Le texte dit mot à mot : « Un point unitaire. »

238 Un point ne peut différer d’un point que par sa position. Or, il est absurde de dire qu’une unité numérique diffère ainsi d’une autre unité numérique, puisque le nombre n’a pas de position. Mais le nombre qui forme l’âme, suivant Xénocrate, n’est plus qu’un point, suivant la réfutation d’Aristote.

239 Les unités matérielles dont la réunion forme le corps.

240 Qui forment l’âme présente à toutes les parties du corps.

241 Matérielles

242 qui constituent l’âme.

243 Seconde partie de l’alternative, dont la première partie a été exposée dans le paragraphe précédent : 1° les points matériels du corps sont différents des points qui forment l’âme : 2° les points du corps sont identiques à ceux de l’âme. C’est à cette seconde opinion que répond le présent paragraphe.

244 Le texte dit seulement : « Tous les corps. »

245 Dans l’école dont Xénocrate était le chef, après Platon, on croyait que l’âme peut se séparer du corps. Mais alors, objecte Aristote, si vous faites de l’âme un nombre, qui se réduit lui-même à un point, comment l’âme pourra-t-elle se séparer du corps, puisque le point ne se sépare pas de la ligne, dont il est seulement l’extrémité ?

246 J’ai traduit fidèlement le texte ; mais la pensée pouvait être rendue d’une manière plus claire, et l’expression d’Aristote n’est peut-être pas ici tout à fait suffisante. J’ai fait tout ce qui a dépendu de moi pour rendre cette exposition et cette réfutation de la doctrine de Xénocrate parfaitement intelligibles ; mais je ne me flatte pas d’y avoir réussi. Le style de l’original est fort concis, et nous aurions besoin, pour bien comprendre aujourd’hui ces théories, et la force des objections, de développements qui sans doute étaient moins nécessaires pour des contemporains. On peut trouver aussi qu’Aristote a donné déjà trop d’attention à une doctrine qu’il qualifie lui-même de déraisonnable. Voir plus haut, § 18. Mais cette réfutation n’est pu même finie avec ce chapitre, et elle continue encore au suivant.

247 Au chapitre précédent, § 16, il a divisé les objections qu’il comptait faire à la théorie de Xénocrate en deux parties, selon qu’elles s’adressaient à l’idée de mouvement et l’idée de nombre. Il a présenté d’abord les objections relatives du second point : ici, il va exposer les objections relatives au premier ; et il commence dans ce paragraphe par résumer ce qu’il a dit auparavant, contre la comparaison qui assimile l’âme à un nombre.

248 C’est l’objection présentée au chapitre précédent, § 20.

249 Voir le chapitre précédent, § 21.

250 Voir plus haut, ch. 2, § 3. Dans le chapitre précédent, § 19, il a encore assimilé les unités de Xénocrate aux corpuscules de Démocrite.

251 J’ai conservé la concision du texte ; peut-être aurait-il mieux valu traduire : « Ce n’est pas même la définition de l’un de ses accidents. »

252 Ceci se rapporte à ce qui a été dit plus haut, chap. 4, § 4. Mais dans ce dernier passage, Aristote réfutait l’opinion qui fait de l’âme une harmonie ; et il montrait combien cette métaphore est insuffisante, quand on veut entrer dans l’explication exacte et détaillée des phénomènes particuliers et de tous les actes de l’âme : ici sa pensée est un peu différente, et peut-être cette différence devrait-elle être plus marquée qu’elle ne l’est.

253 Il a, en effet, signalé plus haut, chap. 2, § 20, trois définitions de l’âme : 1° d’après le mouvement, 2° d’après la sensibilité, 3° d’après l’immatérialité. Il rappelle bien ici trois caractères de la définition ; mais ces caractères ne sont plus les mêmes, et la sensibilité n’y figure plus. J’ai déjà remarqué plus haut, dans la note sur le § 20 du chap. 2, qui Aristote n’avait d’abord distingué que deux caractères au lieu de trois. Ce sont là sans doute des négligences de rédaction qui sembleraient indiquer que le Traité de l’âme n’a pas reçu de l’auteur tous les soins nécessaires. Peut-être n’aura-t-il pas pu y mettre la dernière main.

254 Il a raison d’exprimer cette réserve ; car certainement il n’a parcouru qu’une faible partie des difficultés.

255 Voir plus haut, chap. 2, § 14 et suiv., les théories exposées sur ce point.

256 J’ai conservé la concision du texte : la pensée pouvait être plus développée, mais elle est suffisamment claire.

257 Voir plus haut, chap. 2, § 6 et 16.

258 Soit les composés matériels, soit surtout les rapports que les choses ont entre elles, rapports si variés, si nombreux, et qui ne sont plus les choses elles-mêmes.

259 À savoir les quatre éléments dont tout est formé, suivant la supposition des philosophes qu’Aristote combat.

260 Dans la traduction latine du commentaire de Simplicius, on a omis du texte tout ce qui suit, jusqu’à la fin de ce paragraphe qui se termine par les mêmes mots. L’identité aura causé cette faute typographique.

261 Cette opinion d’Empédocle sur la composition des os, qui tient surtout à la proportion, a été rappelée dans la Métaphysique, liv. I, chap. 10, p. 993, a, 17, édit. de Berlin.

262 Ces trois vers d’Empédocle sont rapportés par Alexandre d’Aphrodise dans son commentaire sur la Métaphysique, au passage qui vient d’être cité. Ils offrent dans le texte des difficultés de mots assez graves. Voir la note de MM. Pierron et Zévort, dans leur traduction de la Métaphysique. t. I, p. 55.

263 Cette expression se trouve déjà plus haut, chap. 1, § 3. Voir le traité spécial des Catégories, chap. 4.

264 La doctrine bien connue d’Aristote sur les catégories, c’est qu’elles n’ont entre elles rien de commun, et qu’elles ne peuvent être réduites à un genre unique.

265 Et alors que deviendra son unité, sans laquelle, cependant, on ne peut pas même la concevoir ?

266 Cette opinion, prêtée indistinctement à tous les philosophes, Démocrite excepté, est discutée tout au long dans le traité de la Génération et de la Corruption, liv. I, chap. 7, p. 323, b. édit. de Berlin. Aristote la rappelle plus loin, dans le Traité de l’âme, liv. II, chap. 4, § 10.

267 Les philosophes, qui ne sont pas désignés plus précisément dans le traité de la Génération et de la Corruption.

268 Mais c’est agir aussi, comme Plotin l’a parfaitement démontré. Voir les morceaux de Plotin dans mon ouvrage sur l’école d’Alexandrie, p. 242. 4e Ennéade, liv. VI. ch 2.

269 C’est assimiler la sensation et la pensée, ce qu’Aristote combat.

270 J’ai cru devoir adopter ce sens d’après les commentaires de Simplicius et de Philopon, et surtout d’après le contexte. Mais le verbe dont se sert Aristote est au passé, tandis qu’au contraire il devrait être au futur.

271 Voir plus haut, chap. 2, § 6, les vers où ces principes sont établis.

272 Voir la même pensée reproduite et développée plus loin, liv. III, chap. 13, § 1, à la fin ; elle est aussi dans Platon, Timée, p. 186, trad. de M. Cousin.

273 Simplicius s’étonne qu’Aristote ait placé les nerfs, organes de la sensibilité, parmi les parties insensibles du corps. Il est possible d’abord que Nerfs soit pris ici pour Muscles : d’un autre côté, il est reconnu aujourd’hui par la physiologie que les nerfs n’ont par eux-mêmes aucune sensibilité. Il se trouve donc qu’Aristote a raison au sens de la science moderne, bien qu’il n’ait pas connu très certainement la véritable nature des nerfs.

274 « Selon cette théorie » : J’ai cru pouvoir ajouter ces mots pour être parfaitement clair.

275 Ou d’intelligence.

276 Un principe ne connaîtra qu’un principe, celui qui lui ressemble et dont il est lui-même composé ; il ignorera tous les autres.

277 Cette objection contre le dieu d’Empédocle, le Sphérus, est répétée dans la Métaphysique, l. III, chap. 4. p. 1000, b, 4, édit. de Berlin.

278 Et le plus important dans le système d’Empédocle, ou du moins, l’un des deux plus importants.

279 Il présente une objection analogue contre les théories du Timée, voir plus haut, chap. 4, § 11 ; et dans ce même ch. 4, § 6. contre les théories qui font de l’âme une harmonie.

280 Quel est l’élément qui donne aux autres éléments la force de rester unis, et fuit de leur assemblage des êtres Individuels et séparés ?

281 Tandis que c’est l’âme ou la forme qui les réunit et en fait un tout. Voir plus loin, liv. II, chap. 1, la définition de l’âme prise comme la forme du corps.

282 Voir liv. III, chap. 4 et suiv., la théorie de l’intelligence, et la place supérieure que lui donne Aristote dans l’âme.

283 On pourrait entendre aussi, et peut-être serait-ce le vrai sens : « la première née, antérieure par sa naissance à tout le reste. » Philopon insiste sur ce passage pour prouver que, dans les théories d’Aristote, l’intelligence est séparable du corps.

284 Cette objection s’adresse et à Empédocle dont il vient de parler, et aux philosophes dont il a discuté plus haut les opinions sur le mouvement attribué à l’âme. Voir ci-dessus, chap. 3 et suiv.

285 Aristote, au contraire, a essayé d’embrasser la question dans toute son étendue, et c’est en étudiant la série entière des êtres qu’il a tâché de fonder sa théorie.

286 Les zoophytes, par exemple. Il faut se rappeler que, pour Aristote, ce qui distingue l’animal de tous les autres êtres, c’est la sensibilité ; la locomotion, l’intelligence, ne viennent qu’après elle. Voir la théorie de la sensibilité, liv. II, chap. 3, et chap. 5 et passim.

287 Je n’ai pas voulu traduire : « la pensée », afin de me rapprocher davantage du texte, qui emploie un mot dérivé de celui qui, plus haut, a exprimé l’intelligence.

288 Voir les quatre facultés principales qu’Aristote accorde à l’âme, plus loin, liv. II, chap. 2, § 2 : nutrition, sensibilité, intelligence, locomotion.

289 Le mot appelés prouve qu’Aristote ne croyait pas que ces vers fussent réellement d’Orphée. Le même doute est exprimé encore dans le traité de la Génération des animaux, liv. II. chap. 1, p. 734, a. 19, édit. de Berlin.

290 Le texte dit « du tout. » Voir aussi sur cette opinion d’Aristote, relative à Orphée, Cicéron, de Natura deorum, liv. I, chap. 38.

291 Aristote reconnaît une âme dans les plantes, l’âme nutritive. Voir plus loin, liv. II, chap. 2, § 3.

292 Le texte dit mot à mot. « Et pour que cette partie se juge elle-même. » La traduction que j’ai adoptée me semble plus claire. M. Trendelenbourg rappelle ce principe de Spinoza qui est tout à fait identique à celui d’Aristote « Verum sui index et falsi. »

293 Il a donc peut-être eu tort de dire plus haut d’une manière générale qu’une des deux parties de l’opposition est suffisante.

294 C’est ainsi que Simplicius comprend ce passage, qui semblerait alors s’adresser aux théories du Timée ; mais Philopon admet un autre sens que le texte peut donner aussi « que l’âme est dans tout corps, et que l’âme se trouve mêlée aux éléments qui composent tous les corps. » Je préfère le premier sens comme étant plus d’accord avec ce qui suit.

295 Dans les corps qui sont composés de divers éléments mêlés les uns aux autres.

296 À ce qu’elle est dans l’eau et dans la terre.

297 Il est évident que l’immortalité de l’âme qui anime les grands corps de la nature n’a rien de commun, dans les théories ordinaires du moins, avec l’immortalité de l’âme humaine. Aristote semble là les confondre l’une et l’autre ; ou plutôt il n’en montre pas assez la différence, car il paraît repousser cette opinion.

298 Le texte n’est pas tout à fait aussi précis

299 Il n’y a pas de verbe dans le texte ; mais j’ai cru devoir ajouter ces mots pour être tout à fait intelligible. Si les éléments forment l’âme, il faut que l’air et le feu aient une âme aussi et puisque leurs parties en ont une, le tout qu’elles forment doit nécessairement en avoir comme elles.

300 De l’air, sans doute.

301 C’est la théorie d’Aristote lui-même, qui distingue plusieurs âmes, et non pas une seule, dans les plantes et dans les divers animaux.

302 J’ai ajouté les deux derniers mots d’après le commentaire de Philopon ; ils me semblent indispensables.

303 Ce qui n’est pas possible, si on compose l’âme avec les éléments, dissemblables comme ils le sont.

304 Conclusion qui résume l’objection soulevée au § 17.

305 Résumé de toute la discussion précédente.

306 Théorie combattue dès le second chapitre de ce livre.

307 Aristote énumère ici en grand détail toutes les facultés qu’il reconnaît à l’âme, et qu’il réduira plus loin à quatre principales qui comprennent toutes les autres : nutrition, sensibilité, intelligence, locomotion. Voir plus loin, liv. II, ch. 2, § 2 ; et ce sera là le cadre de tout son ouvrage.

308 Le mot grec est peut-être plus général encore, mais je n’ai pas trouvé d’équivalent dans notre langue.

309 Plus loin, liv. II, chap. 2, § 2, Aristote identifiera la vie et l’âme. Ce qu’on peut appeler, comme on l’a fait plus tard, le principe vital, sera l’âme tout entière pour lui : et c’est ainsi qu’il donnera une âme aux plantes. Voir plus bas, § 27. Les questions du reste, qu’il pose ici, ne tiennent en rien à ce qui précède, et on peut les regarder comme le préliminaire fort utile du second livre. Elles ont en outre du rapport avec celles qu’il s’était posées au début de l’ouvrage, ch. 1.

310 Philopon, après Thémistius, croit qu’il s’agit ici des théories du Timée, et cette conjecture paraît fort probable.

311 La partie raisonnable.

312 La partie concupiscible. Aristote, qui semble ici critiquer cette théorie, a souvent employé les expressions qui la représentent.

313 En admettant qu’elle ait des parties ; et, dans le système même d’Aristote, elle a tout au moins plusieurs espèces, l’âme intelligente ne se confondant pas avec l’âme nutritive.

314 J’ai conservé la tournure grecque, bien qu’elle ait dans notre langue quelque chose de bizarre.

315 Voir plus haut la même pensée, chap. 4, § 18, et aussi plus loin, liv. II, chap. 2, § 8.

316 Numériquement, il y a plusieurs âmes individuelles ; spécifiquement, l’âme est la même dans les parties et dans le tout : dans les tronçons de l’animal et dans le corps entier.

317 Dans les animaux. Dans les plantes, il ne reste de part et d’autre que la nutrition.

318 Comme si l’âme se retrouvait tout entière dans chacune de ses divisions.

319 Il semble se justifier d’avoir assimilé, dans le début du paragraphe précédent, les plantes et les animaux.

320 Voir les développements de cette doctrine dans la théorie de la nutrition, liv. II, chap. 4.

321 Voir liv. II, chap. 3, § 7, où cette idée est développée davantage ; Aristote y est revenu à plusieurs reprises.

322 Ou d’une manière moins précise : « Comme pour reprendre les choses dès l’origine. »

323 Aristote a reproché souvent aux théories de ses prédécesseurs de n’embrasser qu’une partie de la question, et de n’étudier l’âme que dans les animaux, ou dans l’homme. Il veut l’étudier dans tous les êtres vivants ; et, comme son cadre sera plus vaste, la notion qu’il donnera de l’âme sera aussi plus générale. Voir liv. I, chap. 1, § 5.

324 Voir la théorie développée de la substance dans les Catégories, chap. 5, et dans la Métaphysique. liv. V, ch. 6, 7 et 8, p. 1015. Voir l’explication d’Alexandre sur ce passage dans son traité des Questions, liv. II, chap. 24.

325 Cuvier, au début de son Règne animal, croit devoir faire une distinction toute pareille ; et il déclare, comme Aristote, que, dans l’être organisé, la forme est beaucoup plus essentielle que la matière. « C’est sa forme propre, dit-il, qui constitue son espèce, et fait de lui ce qu’il est. » t. I, p. 14, édit. de 1829. La composition et la forme sont aussi pour Reid les deux éléments constitutifs de l’être organisé. Voir le Manuel de physiologie de M. Muller, t. 1, p. 22, de la trad. Française.

Voir, pour la forme et la matière, la Métaphysique passim, et surtout liv. VII, chap. 3, et liv. VIII.

326 Elle n’est rien, et peut être tout, avant que la forme l’ait spécifiquement déterminée.

327 J’ai paraphrasé ici encore le mot Entéléchie avant de le reproduire. Voir plus haut, liv. I, chap. 1, § 3. Le sens d’ailleurs en est parfaitement clair. Les Coïmbrois, dans leur commentaire, rendent toujours Entéléchie par : Actus et perfectio ; saint Thomas, d’après la vieille traduction qu’il suit, dit toujours : Actus. Cicéron, au liv. I des Tusculanes, a donné une explication de l’entéléchie, et il l’a appelée : Continuata motio et perennis. Il est évident qu’il se trompe. Il s’est encore trompé en faisant d’elle une cinquième essence, un éther, comme l’a répété après lui saint Augustin, Cité de Dieu, 1. XXII, ch. 2. Les Coïmbrois ont réfuté cette méprise que Pacius a traitée aussi très durement : Inepta et ridicula. C’est que Cicéron lisait dans le texte « endelecheia », au lieu de « entelecheia : » et de là sans doute son erreur. Le mot d’Endelecheia, dans le sens où Cicéron l’entend, est déjà dans Platon (voir le Lexique de Ast à ce mot) ; mais celui d’Entelecheia ne s’y trouve pas. Il appartient sans doute à Aristote, bien que d’ordinaire Aristote ait le soin de prévenir quand il forge les mots. Reid a cru devoir se moquer de cette définition qu’Aristote donne de l’âme, au lieu de tâcher de la comprendre : voir Recherches sur l’entend. humain, chap. 7.

328 La distinction peut paraître subtile, et elle n’est pas très clairement indiquée : voir plus bas, § 5. J’ai tâché de la rendre plus précise dans ma traduction. Le texte dit seulement : « Ici comme la science, là comme la contemplation. » Voir une idée analogue dans la Métaphysique, liv. II, chap. I, p. 991, a, 29, édit. de Berlin. La science représente un état fixe, acquis ; la contemplation, l’observation, comme Aristote semble ici la comprendre, représente une action : la science serait en quelque sorte la faculté, et la contemplation l’emploi de cette faculté. Ceci, du reste, est encore développé plus loin, chap. 5, § 4.

329 Voir, dans les Leçons de physique, liv. II, chap. 1, la définition de ce qu’on doit entendre par Nature, p. 192, édit. de Berlin.

330 Les autres corps que forme l’art de l’homme.

331 Aristote donnera plus loin de la vie une définition plus complète, et il y reconnaîtra quatre caractères principaux. Voir liv. II, chap. 2, § 2.

332 Il me semble que le texte est ici fort clair, bien qu’il ait embarrassé quelques commentateurs. Ceci se rapporte évidemment à ce qui a été dit plus haut des trois éléments qui composent toute substance réelle et individuelle. Voir le paragraphe précédent.

333 Le texte n’a qu’un simple adjectif : « Puisque le corps est tel. » Puisque le corps est une chose réelle et individuelle.

334 L’âme alors serait une sorte d’attribut du corps. L’expression dont se sert ici Aristote se rapporte tout à fait au langage qu’il a employé spécialement dans le traité des Catégories. Voir le chap. 3 de ce traité, et le ch. 5 relatif à la substance.

335 Qui peut vivre, qui peut devenir vivant, qui peut recevoir la vie. Dans le Phédon, p. 295 de la traduction de M. Cousin, Platon soutient aussi que c’est l’âme qui donne la vie au corps.

336 Voir plus haut, § 3, où ces deux sens sont déjà indiqués.

337 Peut-être que le mot « d’attention » rendrait mieux la pensée d’Aristote ; mais celui « d’observation » répond davantage au mot du texte.

338 Ou à l’attention.

339 En effet, avant de porter son attention sur un objet qu’on sait, il faut le savoir ; avant d’étudier une idée que l’on a, il faut l’avoir. Il semble d’ailleurs assez singulier de comparer la science a un sommeil, quoique, dans les théories d’Aristote, la science soit toujours présentée comme un repos bien plutôt que comme un mouvement. En général, les commentateurs n’ont pas compris ce passage tout à fait comme je le fais ici. Le sens que j’ai adopté me paraît plus naturel et plus spécial.

340 C’est-à-dire, l’entéléchie prise dans le sens supérieur qu’on vient d’indiquer, où la notion de la science est supérieure et antérieure à la notion de l’observation.

341 Voir le paragraphe précédent. Dans la Métaphysique, liv. VII, ch. 10, p. 1035, b, 20, Aristote dit que le corps et les parties du corps sont postérieures à l’âme. Voir aussi liv. VIII, chap. 3, p. 1043, édit. de Berlin.

342 Cuvier démontre aussi dans son Règne animal, t. I, p. 13, qu’il n’y a que les corps organisés qui puissent vivre. La distinction qu’ajoute Aristote est donc nécessaire, puisqu’il ne s’agit ici que des corps vivants.

343 Voir la même pensée développée plus loin, chap. 4, § 7.

344 C’est la définition dont il a indiqué la recherche plus haut, § 1.

345 Le corps est la matière, et l’âme est la forme, comme, dans un cachet, la cire est la matière, et l’empreinte que porte le cachet, est la forme qui le caractérise et le fait ce qu’il est.

346 Si la matière se confond avec l’objet même dont elle est la matière.

347 Voir la Métaphysique, liv. V, chap. 6 et 7, p. 1015 et suiv., édit. de Berlin.

348 Et non métaphoriquement.

349 Il n’y a d’être réel, d’être un et individuel, que celui qui est arrivé à ce point d’avoir tous les éléments qui le constituent véritablement. Le corps sans l’âme n’est qu’un cadavre. Cette fin de la phrase ne semble pas une conclusion très nécessaire de ce qui précède, et l’on attendait un autre résumé que celui-là. D’ailleurs la pensée est aussi claire qu’elle est exacte, et les commentateurs grecs n’ont point ici de variantes ni de changements à proposer.

350 Le texte dit mot à mot « d’une manière universelle. »

351 Ou peut-être mieux : « la substance. »

352 Le texte dit seulement : « Selon la raison. »

353 C’est-à-dire de trancher comme une hache doit trancher. Le mot grec n’emporte pas d’ailleurs avec lui cette idée de couper plus que l’étymologie du mot hache en français ; mais la notion de trancher est indissolublement jointe des deux parts à celle de hache.

354 Cette essence qui évidemment consiste à être tranchante.

355 Voir plus bas, au paragraphe suivant, et aussi un passage analogue, dans la Politique, liv. I, chap. 1, § II, de mon édition.

356 La hache, au contraire, est un corps artificiel, formé des éléments que la nature fournit à l’homme. Voir, pour la fin de ce paragraphe, l’explication d’Alexandre dans son Traité des Questions, liv. II, ch. 25.

357 On peut comprendre aussi : « dans un rapport égal, proportionnellement, par analogie. »

358 Comme le corps est la matière de l’âme.

359 Voir un passage analogue dans le traité de la Génération des animaux, liv. II, ch. I, p. 735, a, 8 de l’éd. de Berlin ; voir aussi le paragraphe précédent.

360 De la sensibilité considérée dans l’œil seulement, dans une partie, il passe à la sensibilité considérée dans le corps entier ; et l’âme qui rend le corps sensible est assimilée à la vue pour l’œil, et à la faculté de couper pour la hache.

361 Qui jouit de la vie, qui peut vivre.

362 Cette fin de la pensée ne paraît pas très nécessaire ; les commentaires grecs la donnent comme tout le reste. Alexandre d’Aphrodise l’explique dans son Traité des Questions, liv. II, ch. 25, § 2. Aristote veut sans doute distinguer dans le corps qui a l’âme, la puissance réelle qu’il a de vivre, et cette simple possibilité qui se trouve dans une semence, par exemple de devenir un arbre complet, par son développement naturel.

363 Résumé des trois paragraphes précédents. La vision. Aristote emploie ici ce mot de vision et non celui de vue, comme il l’a fait au § 9. Le mot de « vision » est certainement plus juste et répond mieux à la distinction faite plus haut des deux sens du mot « entéléchie ». La vue est la faculté, la vision est l’acte de cette faculté.

364 Voir plus haut § 5. Il est évident que l’âme n’agit réellement que dans la veille. L’état singulier du sommeil lui ôte l’activité, qui est son essence propre.

365 C’est-à-dire matière. Voir plus haut § 2.

366 La pupille est prise ici pour exprimer les diverses parties matérielles dont l’œil se compose.

367 Il semble que, pour la parfaite régularité du raisonnement, il faudrait une conjonction adversative, telle que Mais, Pourtant, Néanmoins, et non pas la conjonction Car. Aucun manuscrit ne donne ici de variante.

368 Ce passage a une grande importance pour les commentateurs, et surtout pour Philopon, parce qu’ils y voient une réserve en faveur de l’intelligence, partie de l’âme séparable du corps, et ne mourant pas avec lui. Voir plus loin la théorie de l’intelligence, liv. III, chap. 5.

369 Je crois que tel est bien le sens de la conjonction qu’emploie ici Aristote.

370 Il n’y a que l’âme qui soit achèvement et complément du corps. Quelques-unes de ses parties, ou de ses fonctions, peuvent être isolées du corps, et par exemple l’intelligence, partie divine de l’homme, suivant Aristote. Les commentateurs, depuis Philopon jusqu’à Pacius, ont beaucoup insisté sur cette conséquence de la doctrine exposée ici, pour prouver qu’Aristote avait admis l’immortalité de l’âme. Ce passage, comme on le voit, n’est pas très décisif ; mais il y en a d’autres plus loin, ch. 2, § 9 et suiv., 3, ch. 15.

371 En ce sens, l’âme serait parfaitement distincte du corps et séparable ; par conséquent elle serait immortelle, ou du moins elle pourrait l’être ; mais Aristote laisse ce point dans l’obscurité. Dans le Discours de la méthode, Descartes dit : « Il ne suffit pas que l’âme soit logée dans le corps humain, ainsi qu’un pilote en son navire, sinon pour mouvoir ses membres, mais il est besoin qu’elle soit jointe et unie plus étroitement avec lui. » p. 189, édit. de M. Cousin.

372 La même expression se retrouve encore plus loin, ch. 4, § 16 et ch. 11, § 12. Les Coïmbrois l’entendent autrement ; et ils traduisent le mot du texte par « Universaliter ». Je crois qu’en ceci ils se trompent, malgré les raisons spécieuses qu’ils avancent en faveur de leur opinion.

La définition de l’âme, telle qu’Aristote la donne dans ce chapitre, a fourni matière aux discussions les plus étendues et les plus intéressantes. Alexandre d’Aphrodise, dans son Traité de l’âme, liv. I. p. 76. éd. de 1559, en a conclu que l’âme était inséparable du corps. Par suite elle devait mourir avec lui, puisque la forme meurt avec ce dont elle est la forme. Dans l’Antiquité, Plotin a combattu cette définition de l’âme ; Ennéades, 4, ch. 2, ainsi que Proclus dans le livre V de son commentaire sur le Timée. On peut lire aussi la réfutation d’Eusèbe, Prépar. évang., liv. XV, ch. 10.

Les Coïmbrois, imitateurs en cela de tout le Moyen Âge, se sont efforcés de faire voir que cette doctrine d’Aristote était en parfait accord avec la doctrine catholique elle-même, lis admettent, avec le philosophe païen, que l’âme est vraiment et proprement la forme du corps ; et ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’ils citent, à l’appui, les décisions des conciles, et surtout celui de Vienne sous Clément V, de summa Trinitate, § 2, et celui de Latran sous Léon X, session VIII. Albert-le-Grand et saint Thomas, sans aller aussi loin, s’efforcent de démontrer que, suivant Aristote, l’âme intelligente est séparable du corps, tandis que l’âme nutritive, sensible, etc., est inséparable et meurt avec lui. L’opinion d’Aristote n’est pas aussi nette qu’ils la font ; mais pourtant elle n’est pas contraire à cette interprétation. Seulement, Aristote n’a tiré de l’immortalité de l’âme aucune des conséquences que ce principe porte évidemment avec lui, et qu’il portait certainement pour les deux grands docteurs de l’Église. Dans la Métaphysique, les questions essentielles ne sont point discutées, et le peu qu’Aristote en a dit dans le Traité de l’âme ne peut paraître suffisant, surtout après les admirables théories de son maître Platon, que le disciple, suivant toute apparence, n’admettait pas sans restriction.

Sur cette force, principe de l’être animé, qu’Aristote appelle ici âme, il faut consulter aussi la science contemporaine, qui n’a rien trouvé de mieux que de reprendre ces antiques et profondes théories d’acte et de puissance. Voir le Manuel de physiologie de M. Muller, tom. I, p. 20, de la trad. française. Ce qu’il y a de vraiment surprenant, c’est que la science ait perdu toute trace de la tradition d’où elle vient, et que M. Muller se contente de remonter jusqu’à Stahl, sans penser qu’il pourrait remonter encore deux mille ans plus haut. Il cite les idées de Platon, fort éloignées de ce sujet, et ne songe point aux théories directes d’Aristote.

373 J’ai cru devoir ajouter les trois derniers mots.

374 J’ai ajouté encore les deux derniers mots, afin que la pensée fût parfaitement intelligible. Je n’ai fait que suivre en cela l’interprétation de Philopon, qui est en outre tout à fait conforme à la doctrine aristotélique.

375 Le texte dit seulement. « Ainsi. »

376 Voir dans les Derniers Analytiques les conditions de la définition, liv. II, ch. 7 et 10, et aussi dans la Métaphysique, liv. VII, ch. 12, p. 1037, b, 8, éd. de Berlin. Voir aussi plus haut, liv. I, ch. I, § 8.

377 Parce qu’on ne sait véritablement que quand on sait par la cause. Voir les Derniers Analytiques, liv. I, ch. 2, § 1, et liv. II, ch. 11 et suiv.

378 Alexandre d’Aphrodise proposait ici une variante que n’avaient pas admise jadis les commentateurs attiques, et que Philopon rejette aussi. Le texte, en effet, suffit parfaitement, et la variante serait sans importance. Dans les Derniers Analytiques, liv. II, ch. 1 à 10, Aristote a démontré comment la définition de l’essence pouvait être obtenue par une sorte de démonstration. Dans ce cas, la définition se trouve être une conclusion au lieu d’être un principe.

379 Non pas la quadrature du cercle, mais l’opération de géométrie par laquelle on obtient un carré égal à un rectangle donné. Aristote l’explique lui-même un peu plus bas. Dans les Derniers Analytiques, dans les Réfutations des sophistes, aussi bien que dans les Catégories, c’est de la quadrature du cercle qu’il s’agit. Voir les Catégories, ch. 7, § 19, Derniers Analytiques, liv. I, ch. 9, § 1, et Réfut. des sophistes, ch. 11, §§ 3 et 5. La définition de la quadrature, telle qu’elle est donnée ici, est reproduite dans la Métaphysique, liv. III, ch. 5, p. 996, b, 21, éd. de Berlin.

380 Et alors on a une véritable définition. Aristote va donc essayer, dans une nouvelle définition de l’âme, de donner la cause qui fait qu’elle est l’entéléchie d’un corps organisé et vivant.

381 Voir le commentaire d’Alexandre d’Aphrodise sur ce passage, Questions, liv. II, ch. 25, § 3.

382 Voir la Physique, liv. II, ch. 1, p. 192, b, 8, éd. de Berlin, où la classification générale des êtres est assez longuement développée.

383 La division des êtres en animés et inanimés est déjà dans le Timée de Platon (voir p. 212, traduct. de M. Cousin) ; et les plantes y sont classées par lui parmi les êtres animés. Cette division est admise aussi par Cuvier, Règne animal, t. I, p. 18 ; mais, pour Cuvier, l’être inanimé est vivant, et ainsi les plantes sont vivantes, quoique inanimées. L’être inanimé n’est ni sensible ni mobile. Comme Cuvier ajoute que cette division a été admise dès les premiers temps, il est probable qu’il a en vue Aristote. Mais alors on voit qu’il ne le reproduit pas très exactement ; car, pour Aristote, l’être inanimé ne vit pas, et la plante n’est pas un être inanimé. La division aristotélique se rapproche beaucoup de celle qui est aujourd’hui généralement admise : règne organique, règne inorganique.

384 Cuvier définit la vie (Règne animal, t. I, p. 11) « le mouvement des molécules qui entrent et qui sortent pour entretenir le corps de l’animal. » La vie ne serait que la nutrition.

385 Cuvier dit aussi, ib., p.46, que les caractères les plus influents pour classer les animaux sont la sensibilité et la locomotion ; ils établissent le degré de l’animalité. Il s’occupe aussi, ib., p. 40, des fonctions intellectuelles des animaux ; mais il ne revendique pas cette étude pour les naturalistes exclusivement, comme Aristote semble le faire ; voir plus haut, liv. I, ch. I, § 11.

386 Je préfère cette leçon, adoptée par M. Trendelenbourg d’après les manuscrits, à celle de l’édition de Berlin, qui met « l’accroissement et le dépérissement » au nominatif, au lieu de les rapporter à l’idée de mouvement relative aux trois termes qui la suivent. Simplicius et Philopon paraissent avoir eu cette dernière leçon.

Il faut bien remarquer que ces grandes divisions, dans les facultés qui constituent la vie, sont encore aujourd’hui reconnues et suivies par la science moderne, qui n’a point eu à les modifier. Voir le Manuel de physiologie de M. Muller, t. I, p. 35, de la trad. française. On ne saurait trop insister sur ce point.

387 C’est aussi ce que dit Platon : il va même jusqu’à appeler la plante un animal, Timée, p. 212, traduction de M. Cousin.

388 La leçon vulgaire est : « dans des lieux contraires. » J’ai préféré celle de l’édition Aldine, qui me semble s’accorder mieux avec ce qui suit.

389 Voir plus loin l’opinion d’Empédocle sur l’accroissement des végétaux, chap. 4, § 7.

390 C’est là ce qui donne à la nutrition la première place : elle ne dépend pas des autres fonctions ; les autres fonctions dépendent d’elle, au contraire.

391 Je ne sais si cette restriction était bien nécessaire, quoique Philopon l’approuve fort.

392 La faculté végétative, qui se retrouve aussi dans les animaux.

393 Je crois qu’Aristote a bien fait de donner cette importance suprême à la nutrition ; et Cuvier, dans ses Considérations générales, n’a peut-être pas assez suivi son exemple.

394 C’est que la sensibilité est le premier caractère qui distingue l’animal proprement dit de tous les autres êtres. Pour Cuvier, c’est tantôt la sensibilité aussi (Règne animal, t. I, p. 18), tantôt c’est la respiration (ib., p. 21), avec trois autres caractères qui complètent ce premier : cavité intestinale, système circulatoire, composition chimique, où entre l’azote de plus que dans celle des végétaux. Peut-être la division d’Aristote, qui a le grand mérite d’être plus simple, a-t-elle aussi le mérite d’être plus profonde. Linné semble l’avoir adoptée.

395 comme les zoophytes.

396 Cuvier remarque aussi (Règne animal, t. I, p. 31) que le toucher ne manque jamais dans les animaux. C’est, de plus, du toucher et des organes de la manducation que sont pris les caractères variables qui établissent les diversités essentielles des mammifères entre eux, ib., p. 65.

397 Voir plus loin, § 11.

398 Dans les chapitres suivants : la nutrition dans le chap. 4, la sensibilité dans les chap. 5 et suiv.

399 C’est l’ordre qu’il suivra dans tout ce traité pour l’étude de ces quatre facultés.

400 Le texte dit : « Par le lieu. »

401 On voit sans peine qu’ici, en effet, les difficultés sont immenses : attribuer à l’âme la nutrition, comme on lui accorde la pensée, la sensibilité, la locomotion, c’est un problème que la science, jusqu’ici, n’a pas pu résoudre. Le système de Stahl, qui n’admet qu’un seul principe pour toutes les fonctions diverses, se rapproche en ceci de celui d’Aristote, bien qu’il en diffère si complètement à tant d’autres égards. Descartes a consacré la première partie presque entière du traité de la Formation du fœtus à démontrer que les fonctions du corps ne peuvent être attribuées à l’âme. Voir t. IV, p. 431, de l’édition de M. Cousin, et aussi le traité des Passions de l’âme.

402 Voir plus haut, liv. I, chap. 4, § 18, et chap. 6, § 26, la même observation déjà exprimée.

403 dans un autre ordre d’êtres, où l’âme n’est plus seulement nutritive, mais où elle est sensible et locomotrice.

404 Voir aussi plus haut, liv. I, chap. 5, § 26. Aristote veut sans doute parler surtout des vers.

405 Voir plus loin, chap. 3, § 3.

406 Ceci se rapporte à ce qui a été dit plus haut, § 7. Y a-t-il des parties de l’âme qui soient distinctes et séparables matériellement ? Aristote n’affirme rien encore pour l’intelligence : il se réserve de le faire dans la théorie spéciale de l’intelligence, liv. III, chap. 5, § 2.

407 Le mot grec a peut-être un sens plus étendu ; mais je n’ai pu trouver de meilleur équivalent.

408 Alexandre d’Aphrodise se fondait sur cette forme dubitative pour soutenir qu’Aristote n’admet pas l’immortalité de l’âme. Philopon combat avec raison cette interprétation un peu subtile d’Alexandre. Mais si Aristote s’était prononcé plus nettement qu’il ne l’a fait sur cette question, le doute même n’eût pas été possible. Après avoir lu le Phédon, qui peut demander, par exemple, quelle est l’opinion de Platon ?

409 Voir plus loin, chap. 3, § 7, à la fin ; et liv. lll. chap. 5, § 2.

410 Les unes des autres.

411 Comme l’a fait Platon dans la République, liv. IV, p. 233 et suiv., et dans le Timée, p. 197 et suiv., trad. de M. Cousin.

412 On a déjà vu une expression pareille, § 7, plus haut. On la trouvera encore liv. III, chap. 4, §,1. Je crois que c’est bien la pensée d’Aristote que j’ai rendue ; mais il serait possible de comprendre le texte dans un sens plus vulgaire, qui reviendrait, du reste, à peu près à celui que je donne « pour le langage, verbalement. »

413 Parce que sentir et juger sont choses très différentes. Aristote n’a jamais hésité sur ce point, comme pourraient le faire croire les accusations de sensualisme dont il a été l’objet, et auxquelles, il faut le dire, il a quelquefois prêté, par la forme de son langage tout au moins. Voir les Derniers Analytiques, liv. II, c. 19.

414 Ceci n’est pas très clair, et l’on peut comprendre, ou que les facultés de l’âme autres que l’intelligence ne sont pas séparables, ou bien qu’elles sont aussi différentes entre elles que le sont sentir et juger. Les commentateurs grecs n’ont rien dit sur ce point.

415 Aristote essaie donc, comme il l’a promis implicitement, d’étendre sa théorie à la série entière des êtres animés. Voir plus haut, liv. I, chap. 6, § 13.

416 Il s’agit sans doute ici, comme le croient Simplicius et Philopon, de la suite même de ce traité, et peut-être de l’Histoire des animaux, où les faits sont exposés tout au long en ce qui concerne l’organisation diverse des êtres animés.

417 Plus haut, § 5, il a remarqué que le toucher est le seul sens qui se retrouve dans tous les animaux sans exception. Voir aussi passim dans ce traité.

418 C’est la traduction exacte du texte ; peut-être eût-il mieux valu dire simplement : » Vivre et « sentir peuvent s’appliquer à « deux choses diverses, tout aussi « bien que savoir. » J’ai préféré rester plus fidèle, au risque d’être moins élégant.

419 Voir sur ces rapports de l’acte, au sujet qui le souffre ou qui le fait, le neuvième livre de la Métaphysique.

420 J’ai conservé la formule péripatéticienne. On comprend sans peine que l’âme est le principe premier qui nous fait vivre, sentir et penser.

421 Voir, dans le chapitre précédent, la définition de l’âme, à laquelle Aristote semble revenir ici.

422 Voir plus haut, chap. 1, § 4.

423 Voir plus haut, ch. 1, § 9, où Aristote se sert à peu près des mêmes termes pour rendre la même idée.

424 Répétition de ce qui a été dit dans le chapitre précédent, et surtout § 6.

425 C’est-à-dire étant pourvu d’organes qui le rendent capable de vivre. Voir plus haut, ch. 1, §§ 5 et 6.

426 Il est bien difficile de savoir à quels philosophes Aristote veut ici faire allusion. C’est peut-être de Platon qu’il s’agit : du moins ce sont bien là les doctrines du Phédon et de la République.

427 Il semblerait alors que l’âme est inséparable du corps et meurt avec lui. Pour prévenir cette conséquence évidente, Philopon rappelle ce qu’Aristote a dit plus haut de l’intelligence, § 9.

428 Dans le corps formé par la nature et pourvu d’organes qui le rendent capable de vivre ; voir le paragraphe précédent, et plus haut, ch. 1, § 6.

429 Critique qu’il a déjà faite plus haut, et qui s’adresse aux Pythagoriciens surtout ; voir liv. I, ch. 3, § 23.

430 La formule dont je me sers ici paraîtra peut-être bien moderne, Aristote disant seulement : « suivant la raison. » Mais j’ai cru devoir l’employer pour être plus clair, et dans tous les cas elle n’est pas contraire à la rigueur aristotélique.

431 Voir le livre IX de la Métaphysique.

432 Ce mot est fort vague ; celui du texte ne l’est pas moins, et je n’ai pu trouver un équivalent meilleur. On pourrait encore traduire : et notion.

433 Plus haut, ch. I, §§ 2 et 11.

434 Aristote ajoute l’appétit ou les appétits aux quatre facultés qu’il a énumérées plus haut, ch. 2, § 2, et qui, suivant lui, constituent la vie. Descartes fait des appétits un sens a part. Voir les Principes, IVe partie, § 190, éd. de M. Cousin. Aux appétits, Descartes joint les passions, et porte ainsi les sens au nombre de sept.

435 Voir plus haut, ch. 2, § 3 et 4.

436 Plus haut, ch. 2, § 5, il a dit désir, et non point appétit ; dans sa théorie, l’appétit paraît être antérieur au désir, et appartenir au corps, comme le désir appartient à l’âme,

437 Ceci semblerait faire de l’appétit un acte moral, et non corporel.

438 C’est ce qui a déjà été dit plus haut, ch. 8, § 5.

439 Voir plus haut la même pensée, ch. 2, § 3.

440 Le texte dit seulement et d’une manière toute indéterminée : Ils. J’ai traduit « ces êtres », pour préciser davantage et montrer qu’il s’agit des êtres dont il vient d’être parlé, et qui ont nutrition et sensibilité.

441 Aristote donne plus loin, liv. III, ch. 12, § 7, ce rôle au goût, dont il fait, il est vrai, une sorte de toucher.

442 Comme il a dit plus haut que les plantes se nourrissent aussi, ch. 2, § 3, il semblerait qu’elles aussi devraient avoir le sens de la nutrition. Mais la nutrition est possible sans le secours des sens, et le toucher ne sera le sens de la nutrition que dans les êtres doués de sensibilité.

443 Ou « par accident », comme dit le texte. Cette opinion paraît trop absolue, et Aristote lui-même ne semble pas la soutenir, plus loin dans ce livre, ch. 2, où le toucher paraît être applicable à toutes les choses sensibles, et non pas seulement aux choses destinées à la nutrition de l’animal. Voir sur le toucher, outre la théorie spéciale, le liv. III. ch. 12 et 13.

444 Voir plus loin, ch. 9, § 2, le goût assimilé au toucher, et aussi ch. 10, § 1 et suiv.

445 Voir plus loin la théorie du goût, ch. 10.

446 Voir plus haut, ch. 2, § 8.

447 Voir la théorie de l’imagination, liv. III, ch. 38.

448 Voir liv. III, ch. 9.

449 Voir liv. III, ch. 4. On doit remarquer ici, comme je l’ai déjà dit plus haut, que le mot du texte qui exprime la pensée est un dérivé de celui qui exprime l’intelligence. Notre langue n’a pu m’offrir des rapports analogues entre les mots que j’ai dû employer.

450 Simplicius et Philopon entendent autrement ce passage, où le vague de l’expression grecque peut en effet prêter à l’équivoque. Au lieu de faculté, ils comprennent qu’il s’agit ici d’une espèce analogue à l’espèce humaine ou même supérieure, celle des démons, par exemple, et des dieux, dont il est parlé au ch. 8 du livre XII de la Métaphysique. J’ai préféré le sens que je donne, quoique Aristote ne semble nulle part reconnaître de faculté au-dessus de l’intelligence, laquelle nous met en rapport avec les principes. Si l’on admettait l’interprétation des commentateurs grecs, il faudrait traduire : « Ou quelque autre espèce a d’êtres qui soit analogue, ou même supérieure à l’espèce humaine. »

451 C’est une des questions qu’Aristote a indiquées, liv. I, ch. 1, § 5.

452 Le triangle forme toutes les figures rectilignes qui ont plus de trois côtés ; c’est-à-dire que toutes ces figures peuvent être divisées en triangles, le carré en deux triangles, le pentagone en trois, l’hexagone en quatre, etc. La géométrie a plus tard réduit ceci en théorème exprès.

453 En dehors des espèces réelles : nutritives, sensibles, etc., il n’y a pas d’âme en général, d’âme universelle.

454 Plus haut, ch. 2, § 2.

455 C’est déjà ce qu’Aristote fait entendre, liv. I, ch. 1, § 5. Pacius suppose avec raison qu’il s’agit ici de la théorie des idées qu’Aristote attaque indirectement.

456 Ou une définition qui ne conviendrait à aucune espèce d’âme en particulier, et qui pourtant conviendrait à toutes en général. La définition qu’il a donnée lui-même au ch. 1 de ce livre doit donc pouvoir s’appliquer spécialement à chaque espèce d’âme qu’il a distinguée.

457 puisque le carré peut se partager en deux triangles.

458 C’est-à-dire que la sensibilité suppose nécessairement la nutrition.

459 C’est uniquement l’âme nutritive, comme il l’a dit plus haut, ch. 2, §§ 3 et 5.

460 Le texte dit mot à mot : « Par quelle cause ils sont dans le suivant. »

461 On doit remarquer tout ce qu’a de simple et de profond cette subordination des facultés de la vie entre elles. La science moderne ne pourrait mieux dire ; et rarement elle a aussi bien dit.

462 Voir plus haut, chap. 2, § 9, et plus loin la théorie de l’intelligence, liv. III, chap. 4 et chap. 5, § 2.

463 Ou bien : « Il en sera question ailleurs. »

464 Aristote semble clore ici la discussion, qu’il a annoncée dans les mêmes termes à peu près, au début de ce second livre, chap. I, § 1.

465 C’est ainsi que, plus haut, liv. I, chap. 1, § 1, Aristote a établi qu’il faut d’abord étudier l’âme elle-même puis les faits accessoires qui se rapportent à elle.

466 Ces mots sont donnés par quelques manuscrits : Thémistius, Simplicius, Philopon, ne paraissent pas les avoir connus, non plus qu’Alexandre d’Aphrodise. Je crois qu’on peut les conserver sans inconvénient ; car cette expression est conforme au langage habituel d’Aristote.

467 Je n’ai rien trouvé de mieux pour rendre les mots grecs ; mais ils sont à la fois moins précis et plus énergiques que ceux que notre langue m’a fournis.

468 Tandis que pour nous, au contraire, pour nos sens, quand nous observons, ils sont postérieurs. Aristote s’est également demandé, plus haut, liv. I, chap. 4, § 6, s’il fallait étudier les fonctions avant les facultés, ou réciproquement.

469 J’ai traduit fidèlement le mot grec, et la suite prouve clairement quel est ici le sens de la pensée ; mais cette expression paraît d’abord singulière, quoiqu’au fond elle soit très juste.

470 Voir plus haut, chap. 3, § 6.

471 Voir ci-dessus, chap. 2, §§ 3 et 4. Le texte dit seulement : « à tous » ; j’ai cru devoir ajouter les trois derniers mots pour être parfaitement clair.

472 Voir le traité de la Génération des animaux, liv. III, chap. 11, p. 701, a, 18, et b, 26, édit. de Berlin, et Histoire des animaux, liv. V, chap. 1, a, 18, et aussi pour la génération des anguilles, liv. VI, chap. 16, p. 570, a, 16, édit, de Berlin. Cette théorie de la génération spontanée, soutenue jusque dans ces derniers temps, paraît aujourd’hui à peu près bannie de la science. On peut voir, sur ce point curieux, les prolégomènes du Manuel de physiologie de M. Muller, trad, franc, de M. Jourdan, t. I, p. 9 et suiv. M. Muller laisse la question fort indécise, et la renvoie en grande partie de la physiologie, qui ne peut la résoudre par l’expérience, à la philosophie, qui, par le raisonnement, peut aller plus loin que l’expérience.

473 Voir la même pensée dans la Politique, liv. I, chap. 1, § 4, p. 6, de mon édition. Voir aussi cette théorie développée tout au long dans le Banquet de Platon, à qui elle appartient primitivement ; voir la trad. de M. Cousin, p. 307 et suiv., et les Lois, liv. IV, p. 247.

474 Cuvier a aussi exprimé cette belle pensée, Règne animal, t. I, p. 4, 5 et 16, et il a parlé « de formes fixes qui se perpétuent par la génération. »

475 J’ai conservé la formule aristotélique, quoiqu’il fût possible sans doute de rendre l’expression bien plus nette.

476 M. Trendelenbourg trouve avec raison que ces mots et cette idée, qui reparaîtra plus loin, § 5, sont ici mal placés ; mais les commentateurs les ont, ainsi que les manuscrits ; et il faut les conserver tout en reconnaissant qu’ils ne sont pas très utiles.

477 L’importance qu’Aristote donne ici à la perpétuité des espèces explique comment il a consacré tout son traité, et l’un de ses plus beaux ouvrages, à la génération des animaux.

478 Quelques manuscrits ajoutent à la fin de ce paragraphe la phrase suivante, dont les commentateurs n’ont pas trace, et qui a été rejetée avec raison de la plupart des éditions : « Et voilà, pourquoi la semence des animaux et des plantes est l’instrument de l’âme. » Voir plus bas la note au § 6.

479 Voir une expression analogue, plus haut, liv. I, chap. 1, § 1.

480 Aristote ne veut pas dire qu’il n’y a que trois causes ; car il a établi, au contraire, dans la Métaphysique, tout comme dans les Derniers Analytiques, qu’il y en a quatre. Voir dans la Métaphysique tout le liv. I, et liv. IV, ch. 3, p. 1013, a, et la Physique, liv. II, chap. 3, p. 104, b, édit. de Berlin ; voir aussi les Derniers Analytiques, liv. II, chap. 11, § 1, de ma traduction. Mais l’âme évidemment ne peut être la cause matérielle de l’être ; et voilà comment Aristote parle ici de trois causes et non de quatre.

481 L’expression du texte est aussi vague que celle que j’emploie ici. Voir plus haut, pour l’entéléchie, chap. 1, § 2 et suiv. ; et chap. 2, § 16.

482 Après avoir montré que l’âme est cause essentielle ou formelle, il prouve qu’elle est cause finale, de même qu’il prouvera au paragraphe suivant qu’elle est cause motrice.

483 Voir cette pensée développée, Leçons de physique, liv. II, ch. 8, p. 198, b, et suiv.

484 Voir plus haut la note au § 2. Cette phrase aura été sans doute déplacée par quelques manuscrits.

485 Voir plus haut la même phrase, § 2.

486 Il a combattu cette théorie des philosophes antérieurs à lui, liv. I, chap. 2, § 1 et suiv. Il est difficile d’expliquer cette contradiction, qui paraît évidente, à moins qu’on ne dise que le mouvement vient primitivement de l’objet vers lequel se meut l’animal et non de l’âme elle-même. Voir liv. III, chap. 10.

487 Aux plantes, par exemple, qu’il a comprises parmi les êtres vivants ; et à des animaux qui ne changent pas de place, comme les huîtres, etc.

488 Ou de modification. Voir plus loin, chap. 5, § 1, la définition générale de la sensation.

489 On ne sait rien d’assez positif sur l’accroissement des minéraux pour affirmer que la loi posée ici par Aristote, et qui paraît fort vraisemblable, ne soit pas généralement exacte.

490 Aristote a établi plus haut, ch. 2, § 3, que les plantes ont une âme parce qu’elles vivent, et ont en elle une force qui les fait croître haut et bas.

491 Il a dit plus haut, chap. I, § 6, que les racines remplissent dans les plantes les fonctions de la bouche dans les animaux. Ainsi les racines seraient le haut pour les plantes, et non pas le bas, comme Empédocle le croyait. Théophraste a aussi réfuté l’opinion que combat ici Aristote dans son traité des Causes des plantes, liv. I, chap. 13.

492 Si les plantes n’ont pas de principe unique, de principe qui leur donne la vie ; si elles n’ont pas d’âme,

493 Les commentateurs ne nous disent pas quels sont les philosophes auxquels Aristote fait allusion, Simplicius croit qu’entre autres il s’agit ici d’Empédocle encore,

494 Et unique par conséquent. Aristote ne nie pas que le feu ne contribue au phénomène de la nutrition ; mais à cette première cause, il veut joindre aussi l’action de plusieurs autres.

495 Le mot du texte est aussi vague que celui de rapport.

496 Aristote reprend ici le même mot dont il vient de se servir quelques lignes plus haut. J’ai dû le répéter aussi, quoique l’opposition entre les idées de rapport et de matière soit peu marquée.

497 Voir plus haut, § 2.

498 Voir dans les Catégories le chapitre relatif aux Opposés, ch. 10, § 6, et le ch. 11 relatif aux Contraires.

499 L’idée de santé ne se conçoit que par l’idée contraire, l’idée de maladie.

500 On ne voit pas trop comment le feu s’alimente de l’eau, qui au contraire l’éteint.

501 La plupart des éditions et des manuscrits disent : « dans les corps simples. » Jai préféré la leçon que j’ai traduite, d’abord, parce qu’elle est donnée par Philopon et quelques manuscrits, mais surtout parce que la pensée me semble plus vraie et plus conforme au contexte. Il ne peut pas être question ici des corps simples ; il s’agit au contraire des corps animés, des corps vivants, où le corps qui est nourri et le corps qui nourrit semblent les deux éléments essentiels.

502 Ma traduction est ici un peu plus précise que le texte, pour le besoin même de la clarté.

503 Ou bien : « comme nous l’avons dit », plus haut, au paragraphe précédent.

504 Principe bien vague, mais dont le sens sera fixé plus loin par les développements qui suivent.

505 Le texte dit mot à mot : « souffre quelque chose. »

506 Il faut sous-entendre la restriction du membre de phrase précédent : « en un sens » ; car autrement ceci paraîtrait trop contestable. Le corps est certainement modifié par la nourriture, sans l’être autant que lui-même la modifie. La comparaison qui suit fait mieux comprendre la pensée.

507 Pour rendre toute la valeur de l’expression grecque, il aurait fallu traduire : « de l’inaction à l’acte. » Mais j’ai préféré le mot d’inertie qui est l’expression en quelque sorte technique.

508 Le texte dit plus simplement : « le dernier produit. » Le mot même de produit ne rend pas toute la force du mot grec. Mais il est impossible de reproduire ici la nuance tout entière.

509 Voir plus loin, ch. 6, § 1.

510 Principe posé plus haut, ch. 2 §§§ 2 et 3.

511 J’ai dû être ici plus explicite que le texte, pour rendre la pensée tout à fait claire. Aristote veut dire que le mot nourriture n’a sa vraie signification que quand on le rapporte à an corps animé qui peut croître et se développer, et non pas quand on l’applique d’une manière indirecte à tout autre chose qu’un corps animé, au feu par exemple, comme il l’a fait plus haut, § 9.

512 Le texte dit : « par accident. »

513 J’ai admis ici la variante de Sophonias, citée par M. Trendelenbourg, et je l’ai même interprétée, puisque Sophonias dit seulement : « la chose ajoutée. » Mais les manuscrits et toutes les éditions ont : « le corps animé. » Avec ce mot, le sens n’en est pas moins juste, quoique le développement de la pensée soit peut-être moins direct. Il faudrait alors traduire : « C’est en tant que le corps animé est quantité qu’il s’accroît : mais c’est en tant qu’il est tel corps spécial et substance qu’il reçoit de la nourriture. » La grammaire s’arrange peut-être mieux du sens que j’ai suivi dans ma traduction. Si d’ailleurs on admettait le sens que je donne dans cette note, il faudrait nécessairement changer aussi le début de la phrase, et dire : « c’est, du reste, tout autre chose de recevoir nourriture et de recevoir accroissement. »

514 Le texte dit seulement : « il conserve son essence » ; et ceci semblerait prouver que la leçon vulgaire est la bonne. Aristote sous-entendrait « le corps animé » de la phrase précédente.

515 Voir plus haut la même pensée, ch. 2, § 3.

516 Quand elle est digérée ; cette phrase semblerait donner raison à la variante de Sophonias.

517 La faculté de nutrition.

518 Le texte dit : « la puissance. »

519 Mot à mot : « en tant que tel ». Ce qui peut offrir un sens un peu différent de celui que j’ai adopté.

520 Il faut entendre ici le mot agir dans le sens où le prend habituellement la doctrine péripatéticienne : « à agir, à être en acte, à avoir son développement parfait et achevé. »

521 La distinction peut paraître subtile, mais la suite la justifie.

522 L’âme nutritive sans laquelle les autres âmes, ou, pour mieux dire, les autres parties de l’âme, ne pourraient pas subsister. Voir plus haut, ch. 3, §§ 6 et 7.

523 Voir le paragraphe précédent.

524 Voir plus haut, § 2, où Aristote a confondu à peu près la nutrition et la génération.

525 Voir la distinction déjà faite plus haut au § 11.

526 La comparaison ne sert pas beaucoup ici à éclaircir la pensée.

527 Ceci est la leçon de l’édition de Berlin et de M. Trendelenbourg, d’après Alexandre d’Aphrodise, cité par Philopon. La leçon vulgaire est : « L’autre est mû seulement. » Cette leçon est tout aussi bonne, si même elle n’est préférable. Elle s’applique aux diverses parties de la comparaison ; seulement les rapports sont un peu changés et dans un sens peut-être plus clair.

528 Il s’ensuivrait que l’âme nourrirait le corps : 1° par la chaleur qui est nécessaire à la digestion, 2° par l’aliment qui est digéré, tout comme le matelot conduit le vaisseau par le gouvernail que sa main met en mouvement. Voir la comparaison déjà faite ci-dessus de l’âme et du passager, ch. 1, § 18.

Il faut remarquer le rôle très important et très net qu’Aristote attribue à la chaleur dans l’organisation animale. Cuvier, Règne animal, t.1, p. 16, n’est pas aussi positif.

529 Voir plus haut une expression analogue, ch. 1, § 13, et plus loin ch. 11, § 12.

530 Pacius croit qu’il s’agit du traité sur la Génération des animaux. D’après Simplicius et Philopon, il s’agirait aussi du traité de la Génération et de la Corruption. Aristote avait fait un traité spécial sur la Nourriture dont il est parlé dans le traité du Sommeil et de la Veille, comme le remarque M. Trendelenbourg.

531 Voir la discussion d’Alexandre d’Aphrodise sur ce passage dans ses Questions, liv. III, chap. 3.

532 Plus haut, chap. 4, § 6 ; ou bien peut-être doit-on entendre ceci d’une manière plus générale, et sans le rapporter à aucun autre ouvrage d’Aristote.

533 Ce sont les termes mêmes dont il s’est servi plus haut, ch. 4, § 6.

534 Voir plus haut, chap. 4, § 6.

535 Suivant Simplicius et Philopon, c’est le traité de la Génération et de la Corruption, où cette question a été discutée d’une manière générale. Ces études générales sur l’Action et la Passion (l’agir et le pâtir) sont aussi mentionnées sous ce titre dans le traité de la Génération des animaux, liv. IV, chap. 3, p. 768, b, 24, édition de Berlin, comme le fait observer M. Trendelenbourg. D’après Philopon, Alexandre ajoutait à cette phrase la suivante : « Et il faut en parler encore ici. » Thémistius et Sophonias paraissent avoir connu aussi cette addition. Voir l’édition de M. Trendelenbourg, p. 363.

536 Voir sur ce point la discussion spéciale du liv. III, chap. 2, § 1. Peut-être, pour être plus clair, faudrait-il traduire : « Il n’y a pas sensation des sens eux-mêmes : » mais le mot dont Aristote se sert est le même ; et, au risque d’être obscur, j’ai dû l’imiter. Du reste, comme le mot qui signifie « sensation » en grec signifie aussi « sens », il est possible qu’il y ait ici une sorte d’équivoque. Ce qui suit ne peut laisser de doute sur la pensée générale.

537 J’ai ajouté ces trois derniers mots pour rendre toute la valeur de l’expression du texte, qui d’ailleurs est plus concise.

538 Soit de ces éléments, au-dehors.

539 C’est-à-dire de leurs effets.

540 N’est pas réellement et perpétuellement active : elle ne l’est que sous l’excitation de l’objet extérieur et sensible.

541 Comme toutes les facultés qui ne sont en elles-mêmes que de simples puissances de faire, et qui ne se réalisent qu’en agissant. Ce passage est, comme on peut le voir sans peine, un des plus importants de cette théorie. Est-elle parfaitement conforme aux faits ?

542 J’ai paraphrasé ici comme j’ai dû le faire plus haut, liv. I, chap. 1, § 3, et liv. II, ch. 1, § 2.

543 Qui est capable de voir et d’entendre. J’ai préféré conserver dans la traduction la formule péripatéticienne.

544 Voir plus haut, chap. 1, § 5, une pensée analogue. L’entéléchie, la réalisation complète de la faculté, quand elle devient active, exige la veille.

545 Nulle part, dans Aristote, cette distinction de la puissance et de l’acte n’est plus nette qu’ici.

546 D’après la définition donnée plus haut de la sensibilité, ce rapprochement, qui a d’abord quelque chose de choquant, est parfaitement juste. La sensibilité, tant qu’elle n’est pas mue par un objet extérieur, tant qu’elle n’est pas modifiée, altérée par lui, tant qu’elle ne souffre et n’éprouve rien, n’est qu’en puissance. Elle entre en acte, elle est en acte, du moment seulement où elle souffre et est modifiée par le dehors.

547 parce que le mouvement a toujours un but ; et, dès que le but est atteint, le mouvement n’est plus.

548 Voir les Leçons de physique, liv. III, ch. I, p. 501, b, 32, édit. de Berlin.

549 J’ai préféré cette expression, qui est peu élégante, à une longue périphrase.

550 C’est un être en acte, un être réel qui agit sur la sensibilité devenue réelle, entrant en acte comme lui et par lui.

551 Dans le chapitre précédent, § 11.

552 La sensibilité qui n’est d’abord qu’en puissance.

553 La sensibilité, affectée par l’être actuel, réel, devient actuelle et réelle tout autant que lui ; et, en ce sens, elle lui est semblable. Voir la même idée répétée plus bas, à la fin de ce chapitre.

554 J’ai rendu ici ma traduction plus précise que le texte, parce que je crois que ceci se rapporte aux distinctions faites plus haut entre les deux sens d’entéléchie, chap. 1, § 2 et § 6.

555 Ou générale, c’est-à-dire sans distinguer les sens divers, ou les limitations diverses que ce mot peut recevoir.

556 Ou, pour mieux dire : qui peuvent le devenir ; c’est ce que signifie probablement ce qu’Aristote ajoute : « Et qui ont la science. »

557 J’ai cru pouvoir employer cette expression, qui, d’après ce qui précède et ce qui suit, n’a rien d’obscur, quelque concise qu’elle soit.

558 Telle substance matérielle, organisée de façon qu’il est homme.

559 Textuellement : « Contempler », mot dont Aristote s’est aussi servi plus haut dans le même sens, chap. 1, § 2, et dont il se sert encore dans ce paragraphe même : « Celui qui applique actuellement sa science. » Pour rendre ma traduction parfaitement claire, j’ai dû varier mes expressions, bien qu’Aristote se serve toujours du même mot.

560 Celui qui peut apprendre et devenir savant, par cela seul qu’il est d’une espèce d’êtres à qui la science est possible ; et celui qui, possédant la science, ne s’en sert pas, mais pourrait s’en servir.

561 Thémistius, si l’on en croit sa paraphrase, semblerait avoir lu « l’arithmétique », au lieu de « la sensation : » mais je n’ai pu admettre cette variante, que rien n’autorise, toute préférable qu’elle serait. L’idée de « sensation » est obscure ici, parce que rien ne l’amène et qu’elle est encore fort éloignée de celle de science. Elles sont de nouveau toutes deux réunies au § 6.

562 Le texte dit : « sans agir. »

563 Ou éprouver quelque chose. Voir plus haut, § 1 et § 3. Souffrir, ne doit emporter ici qu’une simple idée de passivité, sans aucune idée de douleur.

564 L’expression de « semblable » n’est peut-être pas ici tout à fait exacte ; mais c’est celle même dont se sert Aristote, et la restriction qu’il y joint sert à l’expliquer.

565 Le texte dit simplement comme au paragraphe précédent : « Contemplant. » J’ai cru devoir prendre une périphrase, afin d’être plus clair.

566 Qui est d’être savant en acte.

567 Voir le commentaire d’Alexandre d’Aphrodise sur ce point, Questions, liv. III, chap. 2.

568 Qui possède déjà la science, et peut s’en servir quand il le veut.

569 L’apprentissage sera seulement pour celui qui d’ignorant devient, ou tâche de devenir, savant.

570 L’être ignorant qui passe de son ignorance à la science.

571 Le terme est impropre en français tout aussi bien qu’en grec

572 Par tout ce qui précède ; mais le texte signifie aussi et plus directement : « Ainsi qu’on l’a dit ». Peut-être ce sens est-il plus naturel ; et ceci alors se rapporterait à Platon, comme l’a cru Simplicius. ou à tout autre philosophe qui aurait appelé l’acquisition de la science une altération.

573 En prenant le mot « habitudes » dans son sens étymologique.

574 Il les a, en effet, déjà en puissance, puisqu’il est homme : il les mettra plus tard en acte.

575 Le texte dit simplement : « Est dit semblablement à percevoir. » Voir ci-dessus, § 5 et chap. 1, §§ 2 et 5.

576 C’est-à-dire, quand il est question de la sensibilité active, réelle.

577 Voir les Derniers Analytiques, liv. I, chap. 31.

578 Ce terme tout scolastique rend très exactement l’expression d’Aristote.

579 Voir sur cette question si importante la théorie de l’acquisition des principes, Derniers Analytiques, liv. II, chap. 19. Le principe que pose ici Aristote se rapproche de celui du conceptualisme.

580 Voir plus loin, liv. III. chap. 3, § 4, une pensée tout à fait analogue.

581 Le texte dit au pluriel : « Dans les sciences. » J’ai préféré le singulier comme plus clair ; mais il serait possible aussi de traduire : « Dans les notions. »

582 Simplicius et Philopon pensent qu’Aristote veut désigner ici le troisième livre de ce Traité de l’âme. Il est possible qu’il s’agisse aussi de quelque autre ouvrage, et, par exemple, des Derniers Analytiques et de la Métaphysique.

583 Il faut rapprocher ce passage de tous les passages analogues de la Métaphysique, et surtout du liv. V, ch. 12, et liv. IX tout entier. Celui-ci a l’avantage d’être parfaitement clair.

584 C’est le premier sens qu’il a donné à l’idée de puissance. Voir plus haut, § 4.

585 En français aussi ; mais notre langue philosophique a peut-être en ceci, quand elle est employée par des esprits vigoureux et clairs, quelque supériorité : elle ne confondra point sensation, sensibilité, perception, comme est forcée de le faire souvent la langue grecque. C’est le progrès même de l’analyse des idées qui a amené ce progrès dans le langage de la philosophie.

586 Aristote paraît sentir et regretter les lacunes de la langue dont il se sert.

587 Résumé de la doctrine qui précède, et répétition de quelques idées déjà exprimées plus haut, § 1 et surtout § 3.

588 Plus haut, § 3.

589 Il faut remarquer toutes les restrictions qu’Aristote met à cette théorie, qui, sans elles, pourrait paraître purement matérialiste.

590 Peut-être aurait-il mieux valu dire : « pour tous les sens. »

591 J’ai tâché d’être aussi concis que le texte ; mais, pour être tout à fait clair, peut-être aurait-il fallu traduire ainsi : « Deux où nous disons sentir les choses en elles-mêmes, et une où nous le disons quand nous les sentons par accident. » Ce qui suit justifierait cette paraphrase.

592 Le texte n’est pas tout à fait aussi explicite que ma traduction.

593 Voir plus loin, liv. III, ch. 4, § 5, et ch. 3, § 12.

594 Le texte dit seulement : « Plus de différences » que les sens qu’il vient de citer.

595 Voir plus loin, liv. III, ch.1, § S, et ch. 3,§ 12.

596 Voir plus loin, liv. III, ch. 1, § 5, une idée et un exemple analogues.

597 J’ai répété les derniers mots, quoiqu’ils ne soient pas dans le texte, afin d’éviter toute équivoque. Philopon prétend que Diarès était un ami d’Aristote, et qu’on lui attribuait des Lettres. Elles couraient encore sous son nom au temps de Philopon.

598 Et blanc par exemple dans le cas dont il s’agit.

599 Voir plus haut, § 1.

600 Aristote commence par la vision, parce que la vue est le plus important des sens, ainsi que le remarque Simplicius. On peut voir encore au début de la Métaphysique le bel éloge qu’Aristote fait de la vue. Platon, dans le Timée, lui donne aussi la priorité : « Le premier organe que les dieux fabriquèrent est l’œil, qui nous apporte la lumière », p. 144, trad. de M. Cousin. Il faut ajouter qu’Aristote classe les sens et les étudie suivant leur degré de délicatesse, en allant du plus délicat à celui qui l’est le moins. Descartes renverse cet ordre et commence par le toucher ; puis, après le toucher, il étudie le goût, l’odorat, l’ouïe et la vue. (Voir les Principes, 4e partie, §§ 191 et suiv.) Reid, en vertu d’autres motifs, classe ainsi les sens : l’odorat, le goût, l’ouïe, le toucher et la vue. Il va des plus simples aux plus compliqués.

601 Mais qui n’ont pas de nom commun. Simplicius et Philopon croient tous deux qu’il s’agit ici des corps qui, sans manifester de couleur propre, brillent néanmoins dans l’obscurité, en d’autres termes des corps que nous appelons phosphoriques. Cette opinion, que partagent Alexandre et Thémistius, est d’autant plus probable qu’Aristote, en parlant de quelques-uns de ces corps, plus bas, § 4, se sert de l’expression même qu’il emploie ici.

602 Voir plus bas, § 4.

603 La couleur est simplement visible ; elle n’est pas visible en soi, parce qu’elle est toujours dans un corps et qu’elle n’est pas elle-même substance.

604 La couleur est à la surface des choses qui sont en soi et qu’elle rend visibles.

605 Je ne sais si j’ai bien rendu le sens précis de l’original. L’expression du texte est fort vague, et peut signifier aussi : « rationnellement », ou bien : « par la définition. »

606 C’est-à-dire la couleur.

607 Il faut remarquer ici, comme un fait fort curieux assurément, qu’Aristote semble pressentir la théorie des vibrations, qui est celle à laquelle se rattachent actuellement presque tous les physiciens.

608 « En acte », dit le texte, ce qui est actuellement traversé par la lumière ; ou, pour mieux dire, ce qui reçoit le mouvement qu’y cause la couleur.

609 Que pourrait-on dire aujourd’hui de plus sur ce point ?

610 Parce que c’est la lumière qui cause le diaphane actuel, qui rend diaphanes actuellement les corps, au travers desquels doit passer le mouvement de la couleur, pour arriver jusqu’à l’œil qui perçoit.

611 Il a déjà donné cette définition pour la couleur, mais il ajoute ici quelques conditions de plus. Voir le traité de la Sensation et des objets sensibles, chap. 3, p. 439, a, 25, édit. de Berlin.

612 Le corps diaphane n’a pas la couleur par lui-même ; il la reçoit des corps colorés, et cette couleur le rend visible : sans elle il ne le serait pas.

613 Que nous appelons aussi diaphanes, parce que la lumière peut les traverser.

614 C’est le ciel, comme le dit Thémistius : les autres commentateurs sont moins précis. M. Trendelenbourg a remarqué avec raison qu’Aristote s’est servi souvent de cette expression assez singulière de corps pour désigner le ciel. Voir sa note sur ce passage et les citations qu’il y a rassemblées, n’est possible que, par cette expression de corps éternel supérieur, il faille entendre l’éther, qui doit être plus diaphane encore que l’air dans les théories d’Aristote. Voir la suite de ce paragraphe.

615 On doit comprendre, après tout ce qui précède, ce que signifie cette formule. Sans la lumière, le diaphane n’est pas réellement ; il n’est diaphane qu’en puissance. Au contraire, quand la lumière le traverse et le meut, il est réellement et actuellement diaphane. Les physiciens pourraient consulter avec intérêt la longue discussion de Philopon sur ce point.

616 Et non point, par exemple, en tant qu’étendu, coloré, etc.

617 L’air reste diaphane dans les ténèbres, en ce sens qu’il ne perd pas sa propriété d’être traversé par la lumière ; mais actuellement il ne l’est pas ; et alors il n’est pas diaphane en acte, en toute réalité.

618 Le corps supérieur semblerait ici synonyme de « soleil ».

619 Cette formule semblerait se rapporter à d’autres ouvrages ; mais il est plus probable qu’Aristote entend seulement ce qu’il vient de dire ici.

620 La théorie d’Aristote est contraire à celle de Platon dans le Timée, selon Simplicius et Philopon ; elle se rapprocha beaucoup, comme on le voit, des théories actuelles. On ne croit pas plus aujourd’hui à l’émission qu’Aristote n’y croyait lui-même ; et Philopon donne contre cette dernière théorie des arguments très forts que la science moderne pourrait ne pas dédaigner.

621 Une action analogue à celle du feu.

622 Et il le faudrait, si la lumière et le diaphane étaient tous deux des corps : la lumière serait dans le diaphane, et ne ferait qu’un avec lui.

623 En acte, puisque le corps diaphane n’en subsiste pas moins dans l’obscurité, mais sans jouir actuellement de la propriété qui le distingue.

624 Dans le petit traité de la Sensation et des objets sensibles, chap. 6, p. 446, a, 26, édit. de Berlin, Aristote rapporte une opinion d’Empédocle sur le mouvement de la lumière, analogue à celle qui est rapportée ici, mais qui ne lui est pas tout à fait identique, comme l’a cru M. Trendelenbourg. Dans ce dernier passage, Aristote donne toute raison à Empédocle ; et du mouvement progressif du son et même de l’odeur il conclut le mouvement progressif de la lumière. Il semble qu’il s’agit ici d’une théorie différente et beaucoup moins exacte. Philopon aussi croit cette théorie identique à celle dont il est question dans le petit traité de la Sensation.

625 Philopon voit ici une critique contre les théories de Platon dans le Timée.

626 L’atmosphère.

627 Ceci montre, à ce qu’il me semble, qu’il ne s’agit plus de la théorie approuvée par Aristote dans le traité de la Sensation.

628 « Recevoir le son » n’est peut-être pas une expression très exacte ; mais je l’ai conservée pour reproduire dans la traduction la symétrie et la concision de la phrase grecque. Recevoir le son, c’est être susceptible de produire du son.

629 Voir plus haut, § 2.

630 J’ai gardé l’expression tout indéterminée dont se sert Aristote.

631 Puisqu’il y a des choses, comme il l’explique plus bas, qui sont visibles même dans les ténèbres.

632 Ce sont les corps phosphoriques.

633 Voir plus haut, § 1.

634 L’observation est juste ; et, de fait, tous ces corps offrent le même aspect, en ce sens qu’ils sont tous brillants et phosphoriques.

635 Il serait difficile de dire dans quel ouvrage Aristote a traité cette question : du moins, parmi ceux qui nous restent de lui, elle n’est point discutée.

636 Voir, pour les explications qu’Aristote a données de la lumière, le petit traité de la Sensation, p. 439, chap. 3, édit. de Berlin.

637 J’ai ajouté ces mots pour rendre toute la valeur de l’expression du texte. Voir plus haut, § 2.

638 C’est la lumière. Cette formule ne peut plus embarrasser après tout ce qui précède, et notamment après la définition de l’âme donnée au chap. 1 de ce second livre.

639 Depuis le corps coloré jusqu’à l’organe qui perçoit la couleur.

640 Le texte dit : « l’intervalle, l’intermédiaire. »

641 Voir plus loin une observation analogue pour la théorie du son, ch. 8, § 6. On peut voir aussi Topiques, liv. VII, ch. 1, § 14, où Aristote soutient que vide et plein d’air ne sont pas du tout identiques, comme quelques philosophes l’avaient cru.

642 J’ai ajouté ce dernier mot qui précise la pensée, et qui répond bien à ce qui a été dit à la fin du paragraphe précédent.

643 Appliquée sur l’organe et sans intermédiaire.

644 Voir une pensée analogue, liv. III, chap. 12, § 6, à la fin.

645 Un intermédiaire.

646 La chose est fort probable ; mais il est impossible, même avec les moyens dont nous disposons aujourd’hui, de faire des expériences directes.

647 Plus haut, Aristote a été moins positif ; voir § 1, où il dit que le diaphane est diaphane soit par le feu, soit par telle autre cause.

648 C’est précisément la théorie qui est aujourd’hui admise, et Aristote avait pressenti la vérité, en voyant dans tous ces phénomènes des mouvements, des vibrations, et non des émanations.

649 La science actuelle ne pourrait pas dire mieux.

650 On peut consulter tous les chapitres qui suivent sur la théorie des divers sens, et surtout le chap. 11, § 9, pour le toucher.

651 M. Trendelenbourg a fait observer ici avec raison que la sagacité d’Aristote met souvent en défaut la langue vulgaire, qui n’a pas de mots pour exprimer les phénomènes qu’il décrit.

652 J’ai conservé l’expression Indéterminée du texte. Aristote semble supposer pour l’odeur un intermédiaire spécial, de même qu’il en a reconnu un pour la lumière.

653 La nuance de doute qu’exprime ici Aristote prouve qu’il avait observé les phénomènes de très près.

654 Voir plus loin la même observation, chap. 9, § 6, et l’explication qu’Aristote annonce ici.

655 Le texte dit seulement : « d’abord. »

656 J’ai conservé la tournure même du texte. Il eût été plus conforme au style habituel d’Aristote de dire : « L’un est en acte, l’autre n’est qu’en puissance. »

657 J’ai ajouté ceci pour être plus clair.

658 Le texte est un peu moins précis, et il dit simplement « Dans quelque chose. » M. Trendelenbourg a remarqué avec raison qu’il ne s’agit pas de l’air dans ce passage. Aristote veut sans doute désigner le milieu spécial du son ; il en a parlé dans le chapitre précédent, § 8 ; et qui n’a point reçu de nom particulier, comme le milieu spécial de la lumière a reçu le nom de diaphane. D’autre part, il est certain que ce milieu doit être dans l’air, puisque l’air est nécessairement interposé entre l’organe et le corps sonore ; mais il ne se confond pas avec lui.

659 Le mot de l’original signifierait peut-être plutôt : « translation. »

660 Ou mieux : « Ainsi que nous venons de le dire », dans le paragraphe précédent.

661 J’ai pris ce mot et non celui de réfraction, qui est plus spécialement affecté à la lumière.

662 L’expression est peut-être un peu trop générale, puisque, s’il ne peut en sortir de long en large, il en sort du moins de bas en haut. Le milieu dont il est question n’est pas l’air ; et, ce qui le prouve bien, c’est ce qui est dit de l’air au paragraphe suivant.

663 Mot à mot « le maître. »

664 De manière à offrir la résistance d’un corps solide au corps qui le frappe, et à produire par conséquent un son.

665 Les explications qu’essaient de donner Simplicius et Philopon n’éclaircissent pas l’exemple que donne ici Aristote, et qui pouvait être mieux choisi. Thémistius et Alexandre d’Aphrodise, qui ne commentent pas directement le texte, ne sont pas plus satisfaisants.

666 Qui forme en quelque sorte un corps un et continu, à cause des limites du vase dans lequel il est renfermé.

667 C’est le sens généralement adopté et que confirment divers passages d’Aristote analogues à celui-ci, et surtout celui que cite M. Trendelenbourg, Leçons de physique, liv. VIII, ch. 4, p. 255, b, 28, éd. de Berlin. Mais on pourrait comprendre aussi qu’Aristote compare le vase à une sphère d’où l’air ne pourrait s’échapper par aucun côté.

668 La réfraction de la lumière se perpétue et s’efface peu à peu comme l’écho, qui pourtant n’est plus perçu longtemps avant qu’il cesse complètement.

669 C’est-à-dire, de réfraction en réfraction remplit tout l’espace éclairé.

670 Sous-entendez : directement.

671 En effet, l’ombre et les ténèbres ne peuvent pas se confondre, bien qu’au fond ce soit une même chose.

672 Le texte dit : « Par laquelle nous définissons (nous limitons) la lumière. »

673 Les commentateurs n’indiquent pas les philosophes auxquels Aristote fait allusion. M. Trendelenbourg soupçonne qu’il s’agit d’Empédocle, bien qu’aucun des fragments qui nous restent d’Empédocle ne soit formel à cet égard.

674 Voir plus haut, ch. 7, § 6, et surtout la discussion sur le vide et sur les théories qui l’admettent ou le repoussent, dans les Leçons de physique, liv. I, ch. 6, 7, 8, p. 213 et suiv., éd. de Berlin.

675 Ce qui ne contredit point ce qui a été dit plus haut, que l’air n’était pas la condition souveraine du son. Sans l’air on n’entendrait point ; mais l’air, à lui seul, ne constitue pas essentiellement le son, bien qu’il soit une condition indispensable pour qu’on l’entende.

676 Depuis l’objet sonore jusqu’à l’organe qui perçoit le son. Voir aussi le Timée de Platon, p. 192, trad, de M. Cousin.

677 C’est-à-dire que la portion d’air qui est en contact avec la surface sonore reçoit d’elle, à l’instant même, un mouvement qui en fait une sorte d’unité distincte de toute la masse d’air environnante ; cet air agité de vibrations devient un, et résonne, par l’influence même de la surface du corps sonore.

678 Le texte dit seulement : « À cause de la surface. »

679 Cette fin de la pensée ne paraît pas très nécessaire, et sans elle la pensée paraît déjà complète.

680 Il faut se rappeler ce qui a été dit, dans les paragraphes précédents, sur l’espèce d’unité que le son donne aux parties de l’air qu’il fait vibrer.

681 C’est la traduction fidèle du texte. Ce qui suit fera mieux comprendre la valeur de ce mot, qui est répété encore un peu plus bas. Aristote admet dans l’organe de l’ouïe une partie, qui a son mouvement particulier et non interrompu, comme l’air a le sien quand le son le met en mouvement.

682 Le texte est moins précis.

683 Dans le paragraphe précédent, il a été établi que l’air est une condition indispensable pour entendre le son.

684 J’ai ajouté ces deux derniers mots pour être parfaitement clair.

685 Voir plus haut, §§ 2 et 4.

686 C’est-à-dire, pour y être à l’abri des mouvements extérieurs, comme l’explique fort bien M. Trendelenbourg ; car autrement ce passage semblerait contredire ce qui est dit plus bas, dans ce même paragraphe, du mouvement particulier de l’air qui réside dans l’organe de l’ouïe.

687 L’air qui est placé dans les profondeurs de l’ouïe est en rapport direct avec le son lui-même apporté par l’air du dehors.

688 Du tympan.

689 Cette addition semble inutile, et elle embarrasse la pensée autant que la phrase. J’ai dû la conserver, puisque tous les manuscrits la donnent. Mais peut-être faut-il interpréter ce passage au sens que lui donne Philopon. Pour savoir si l’organe est en bon état ou en mauvais état, pour savoir s’il entend ou n’entend pas, il faut s’assurer si l’oreille bruit quand on la couvre de la main, ou qu’on en approche une corne.

690 Simplicius croit qu’il s’agit des cornes qui servent aux joueurs de flûte. Le texte dit simplement : « Comme la corne. » J’ai cru devoir être plus explicite.

691 Il vient du dehors.

692 Ou mot à mot, « qui a fait écho. »

693 Le texte est beaucoup moins précis.

694 Ci-dessus, § 1.

695 J’ai pris un terme général pour que l’idée fût claire, bien que le texte ait un mot plus particulier dont le sens exact serait difficile à déterminer.

696 C’est la même idée qui a déjà été exprimée plus haut, § 6.

697 La petite masse d’air qui est en contact avec la surface du corps sonore.

698 Voir plus haut, § 6.

699 Qui sont les différences principales des corps résonnants ou sonores. Voir le Timée de Platon, p. 192, trad. de M. Cousin.

700 Ceci est vrai en français pour le mot « aigu », qui s’applique aux choses du toucher tout aussi bien qu’aux choses de l’ouïe ; mais ceci n’est plus exact pour le mot « grave », qui s’applique exclusivement aux sons. Notre langue n’offre pas un équivalent complet de l’expression grecque.

701 La pensée d’Aristote peut paraître ici un peu subtile, quoique la distinction qu’il fait soit réelle.

702 J’ai été obligé, pour rendre ceci intelligible en français, de substituer le mot d’obtus à celui de grave, qui ne pouvait plus convenir. Il paraît, du reste, par le commentaire de Simplicius, que le mot dont se sert Aristote, pour le toucher et l’ouïe indistinctement, ne s’applique convenablement qu’à ce dernier sens et non au premier. La langue française serait donc en ceci conforme à la langue grecque ; et c’est là ce qui fait qu’Aristote lui-même est forcé de changer le terme qu’il avait d’abord employé.

703 Ceci semble, par la construction entière de la phrase, se rapportera l’aigu et a l’obtus considérés dans les dimensions des corps, tandis qu’au fond cela se rapporte bien mieux à l’aigu et au grave considérés dans les sons. L’expression du texte n’est pas plus nette que la traduction.

704 Le reste du chapitre, en effet, sera consacré, non plus au son, mais à la voix.

705 Pour compléter cette théorie de la voix, consultez le chapitre spécial qu’Aristote y a consacré dans l’Histoire des animaux, liv. IV, chap. 9, p. 635, a, 26, édit. de Berlin.

706 Ces deux derniers mots ne s’appliquent que métaphoriquement, en français comme en grec, aux instruments de musique ; mais c’est toujours l’homme qui, par sa main ou par son souffle, leur donne un chant, un langage qu’il possède et qu’il leur communique. La métaphore est donc fort naturelle et peu éloignée.

707 C’est-à-dire les animaux à sang blanc, les insectes, les crustacés, etc.

708 Voir l’Histoire des animaux, liv. IV, chap. 9, p. 635, b, 14, édit. de Berlin.

709 Voir plus haut, § 2.

710 Voir plus haut, §§ 3 et suiv.

711 qui peuvent aspirer de l’air.

712 Il n’est pas indispensable, mais il complète les facultés de l’être qui en est doué ; et s’il n’est pas essentiel à sa vie, il contribue du moins à son bonheur. Il faut entendre ici que le mot de « langage » ne s’applique pas seulement à l’homme, bien qu’il s’applique mieux à lui qu’aux autres animaux. Voir le traité des Parties des animaux, liv. II, chap. 16, p. 659, b, 34, éd. de Berlin.

713 À la digestion, comme il a été dit plus haut, chap. 4, § 16.

714 D’abord dans le traité spécial de la Respiration, chap. 8, p. 474, a, 25, édit. de Berlin ; puis dans le petit traité du Souffle, qui est peut-être apocryphe, chap. 5, p. 483, b, 19, édit. de Berlin ; et enfin, comme le remarque Simplicius, dans le traité des Parties des animaux, liv. IIl, chap. 3, p. 664, a, édit. de Berlin.

715 Id. ibid.

716 Voir le traité des Parties des animaux, liv. IIl, chap. 6, p. 668, b, 33, édit. de Berlin.

717 M. Trendelenbourg croit que, par là, Aristote veut désigner le poumon. Ce qui précède semble impliquer nécessairement le contraire. Le premier lieu vers le cœur indique, je crois, tout simplement le cœur, et exprime la haute importance qu’Aristote attache à cet organe, qui, comme il le dit dans le chapitre qui vient d’être cité, p. 669, a, 14, communique le mouvement au poumon lui-même.

718 Alexandre d’Aphrodise proposait une variante que repousse Simplicius ; cette variante était : « relativement à l’âme. »

719 plus haut, §§ 9 et 10.

720 La remarque est juste et sagace. L’expression du texte est peut-être un peu moins précise : « Avec une certaine imagination. »

721 Ceci ne semble qu’une répétition de ce qui vient d’être dit.

722 Voir l’Histoire des animaux, liv. II, chap. 15, p. 606, a, 11, édit. de Berlin.

723 On peut comparer cette théorie générale d’Aristote sur la voix avec ce qu’a dit Cuvier, Règne animal, t. II p. 42. Pour ma part, je trouve Aristote plus profond et plus simple à la fois, quoique je ne prétende point, il est à peine besoin de le dire, comparer la science de son siècle à celle du nôtre.

724 On ne voit pas si, d’après les théories mêmes qui précèdent, Aristote pense qu’on connaît mieux ce qu’est le son ou la couleur. On peut voir sur ce sujet le Timée de Platon, p. 190, trad. de M. Cousin ; voyez, dans Reid, les plaintes qu’il a faites sur l’obscurité de nos sensations, et le chapitre spécial qu’il a consacré à l’odorat, sens par lequel il commence, comme étant le plus simple de tous.

725 La raison est sans doute fort ingénieuse, mais elle n’est peut-être pas également solide. Cuvier dit, au contraire, que l’homme paraît le seul animal dont l’odorat soit assez délicat pour être affecté par les mauvaises odeurs, Règne animal, t. I, p. 73.

726 Les insectes, par exemple, les crustacés, et les animaux dont l’œil n’est pas recouvert par une membrane ou une paupière. Voir plus bas, § 7.

727 Le sens de l’odorat est encore moins parfait que celui du goût chez l’homme.

728 Voir plus haut, chap. 3, § 3.

729 C’est une remarque qui depuis a été répétée bien souvent.

730 On voit qu’Aristote donne ici à cette théorie une extension plus grande que celle qu’on lui donne généralement. Il parle du toucher et non pas seulement de la main.

731 Le texte pourrait signifier aussi : « Pour les autres sens » ; mais évidemment les hommes sont inégaux pour les sens autres que le toucher, comme ils le sont pour celui-là ; et j’ai préféré l’interprétation que je donne comme étant plus naturelle.

732 L’expression d’Aristote n’est pas assez précise ; mais je crois que le principe est vrai, et que la physiologie contemporaine ne le contredirait point. Voir le traité des Parties des animaux, liv. II, chap. 16, p. 660, a, 11, éd. de Berlin.

733 Ces rapports ont été signalés par tous les psychologues et tous les physiologistes. Voir les chapitres de Reid sur l’odorat.

734 Peut-être Aristote aurait-il dû indiquer à quels égards.

735 Au paragraphe précédent.

736 L’odeur du safran n’est pas douce, du moins pour nous ; peut-être l’est-elle davantage sous le climat de la Grèce.

737 Voir des remarques tout à fait analogues, plus loin, chap. 10, § 3.

738 Ou bien, « elle s’applique » ; j’ai préféré la première expression comme plus fidèle.

739 Le texte pourrait signifier aussi : « mauvaise » ; mais évidemment il s’agit ici d’une tout autre idée.

740 Comme la vision et l’audition dont il a été parlé dans les chapitres qui précèdent.

741 Pour l’odorat chez les poissons, voir Histoire des animaux, liv. IV, chap. 8, p. 633, h, I, édit. de Berlin. Voir aussi plus haut dans ce livre, chap 7, § 9.

742 Plus exactement ce serait : « Sur la membrane pituitaire. »

743 M. Trendelenbourg voudrait qu’on entendît : « À tous les a sens » ; et c’est, en effet, l’interprétation la plus naturelle, qu’on donne d’abord à l’expression tout indéterminée du texte ; mais ce qui suit semble exiger nécessairement une comparaison entre l’homme et les animaux.

744 Plus haut, chap. 7, § 9, Aristote n’a pas fait de ceci une particularité spéciale à l’homme : il l’a attribué et à l’homme et aux animaux terrestres en général. Il y a ici, en apparence, une contradiction ; mais il faut entendre avec Averroès et Albert : « Omni homini, sed non soli. »

745 Ou mot à mot : « qu’on a dits. » Il semblerait plus naturel de penser qu’il doit être question ici, non pas d’un autre sens, mais d’une autre manière d’odorer pour ces animaux. J’ai dû suivre le texte, qui ne peut laisser aucun doute ; mais on peut fort bien y sous-entendre l’idée d’olfaction qu’Aristote se serait abstenu d’exprimer : « Un autre sens pour l’olfaction, en sus de ceux qu’on connaît. »

Les animaux qui n’ont pas de sang comprennent, pour Aristote, les mollusques, les crustacés, les insectes, etc. Voir l’Histoire des animaux, liv. IV au début, p. 613, b, édit de Berlin ; de la Génération des animaux, liv. I, p. 720, b, 5 ; des Parties des animaux, liv. IV, p. 678, a, 30.

746 Il faut comprendre avec Philopon, Averroès et Albert, que « le reste des animaux » signifie ici les animaux privés de sang, de même que l’homme signifie également « les animaux qui ont du sang comme lui. » La suite logique des pensées exige absolument cette interprétation ; mais l’expression du texte est un peu trop générale.

747 La suite du contexte explique fort clairement ce qu’Aristote veut dire par là ; voir plus haut, § 1.

748 Qui sont dans les conditions nécessaires pour être visibles ; voir plus haut, ch. 7, dans ce livre, la théorie de la vision.

749 Chez les animaux qui n’ont pas de sang.

750 Chez les animaux à yeux durs.

751 Chez l’homme, et chez les animaux qui ont du sang comme lui.

752 Qui respirent comme l’homme.

753 Aristote indique ici le rapport général de l’organe de l’odorat à l’objet qui lui est propre.

754 Voir le chapitre suivant, §§ 1 et 4.

755 C’est-à-dire que l’odorat doit pouvoir être sec, comme le goût, pour s’exercer, doit pouvoir être humide. Ils sont en puissance tels que les objets.

756 Voir plus haut dans ce livre, ch. 3, § 3, et ch. 9, § 2, et plus bas liv. III, ch. 12, § 7. Cuvier, Règne animal, t. I, p. 34, remarque aussi que le goût et l’odorat ne sont que des touchers plus délicats.

757 Comme le son, la couleur, qui ont besoin de l’air et du diaphane ; voir plus haut, ch. 7 et ch. 8.

758 Voir plus loin ch. 11.

759 La matière même de la saveur, c’est l’humide ; en d’autres termes, la saveur est essentiellement humide. La pensée d’Aristote est parfaitement claire ; il ne veut pas dire que l’humide ou le liquide soit nécessaire pour faire arriver la saveur jusqu’à nos sens ; il pense que l’humide se confond avec la saveur. Aussi doit-on rejeter la variante indiquée au rapport de Philopon par Alexandre : « Il est dans l’humide comme l’eau par exemple. » Cette variante altère évidemment la pensée du texte ; et ce qui suit le prouve, puisque Aristote ne veut même pas que l’eau soit considérée comme un Intermédiaire, lorsque nous percevons en la buvant la saveur qu’elle renferme. Cette intervention nécessaire du principe humide dans l’acte du goût, est un fait incontestable ; et cette observation d’Aristote a été reproduite par Descartes, Principes, 4e partie, § 192, et par Reid, Recherches sur l’entendement humain, ch. 3.

760 Voir plus haut, ch. 7, § 2.

761 Id., ib.

762 Ne produit pas la sensation et ne lui est pas essentiel.

763 Le texte va peut-être au-delà ; et il semble indiquer que le sel, en touchant la langue, la liquéfie en quelque sorte comme il se liquéfie lui-même.

764 Voir plus haut, ch. 9, § 4, et ch. 7, § 3 et suiv.

765 Voir plus haut, ch. 9, § 4.

766 C’est-à-dire, on appelle invisible des choses qui ne peuvent point du tout être \vues ; on appelle encore invisibles des choses qui ne peuvent être vues qu’avec la plus grande peine.

767 Comme on dit d’un cheval qu’il n’a pas de jambes ; ce qui signifie seulement qu’il a les jambes mauvaises

768 Pour exprimer qu’elle en produit peu.

769 Peut-être Aristote pourrait-il aller plus loin et dire : « ce qui n’a point de saveur », afin qu’il y ait ici corrélation complète avec ce qui vient d’être dit de la vue et de l’ouïe.

770 Voir plus haut, § 4.

771 Voir plus haut, § 1.

772 Id., ib.

773 J’ai ajouté ce mot pour expliquer, comme je l’ai déjà fait plusieurs fois, celui d’entéléchie.

774 Le texte dit : « Tout en se conservant » ; et ce terme n’a point l’obscurité que M. Trendelenbourg croit y voir.

775 Quand elle est trop humide, ou pour mieux dire quand elle est déjà humectée par une saveur antérieure.

776 Voir cette théorie plus développée dans le traité de la Sensation et des sensibles, ch. 4, p. 441 et suiv., édit. de Berlin.

777 Par des raisonnements qui s’appliquent au toucher et à l’objet du toucher, et non pas par les raisonnements, qui viennent de terminer le chapitre précédent, sur l’acte et la puissance. Voir plus haut, ch. 4, § 1, les rapports établis par Aristote entre les fonctions et les facultés, et entre les actes et les opposés de ces actes. Le toucher et l’objet tangible s’opposent et se rapportent l’un à l’autre, comme l’objet visible se rapporte à la vue, le son à l’ouïe, etc. Par conséquent, les raisonnements qui expliquent l’un expliquent aussi l’autre.

778 Pour répondre aux divers sens qui composeraient le sens total du toucher.

Thémistius combat cette théorie d’Aristote sur le toucher ; Philopon la défend, et il réfute longuement Thémistius. On peut ajouter que Descartes, répondant à Arnaud et cherchant à expliquer le mystère de la transsubstantiation dans l’Eucharistie, s’appuie sur cette théorie d’Aristote, tom. II, p. 9, édit. de M. V. Cousin. C’est encore une question pour la physiologie moderne de savoir précisément où réside le sens du toucher, et la solution la plus généralement reçue est celle que donne ici le philosophe grec : le sens du toucher est à l’intérieur, et non au-dehors. La plupart des physiologistes distinguent dans l’enveloppe de la peau plusieurs couches ou tissus organiques de dehors en dedans : 1° l’épiderme, 2° les papilles, 3° le corps muqueux, 4° le derme, 5° les parties accessoires, telles que les follicules. C’est la seconde couche, celle des papilles, qui passe pour le siège véritable de la sensibilité.

779 Aristote les a énumérées longuement dans le Traité de la Génération et de la Corruption, Liv. II, ch. 2, p. 329, b 20, éd. de Berlin. Voir une pensée toute pareille dans Reid, Recherches sur l’entendement humain, ch. 5, section 1.

780 On pourrait bien répondre à Aristote, comme Philopon semble le faire, que c’est la résistance et tout corps résistant.

Averroès prétend que cette théorie d’Aristote sur la multiplicité des sens du toucher, est contraire à celle qu’il expose dans l’Histoire des animaux. J’ai vainement cherché dans cet ouvrage le passage auquel veut faire allusion le philosophe arabe.

781 Aristote se prononce pour la négative ; voir plus loin, liv. III, ch. 5, § 11.

782 Cette idée est fort ingénieuse, bien qu’on puisse en contester la parfaite justesse.

783 C’est là, je crois, le véritable sens, mais l’on peut comprendre aussi comme l’ont fait quelques commentateurs : « Si elle était congéniale », si elle nous était naturelle comme la peau.

784 C’est-à-dire la chair. Elle fait autour du sens du toucher une sorte d’enveloppe circulaire, comme celle que ferait l’air si notre corps pouvait être composé d’air.

785 Qui ont tous trois besoin de l’intermédiaire de l’air pour être perçus. Voir plus haut les chapitres relatifs à l’ouïe, à la vue et à l’odorat.

786 Simplicius croit qu’il s’agit ici de l’air ; Thémistius pense au contraire qu’il s’agit des appareils organiques, différents pour ces trois sens. J’inclinerais à cette dernière interprétation, qui est plus conforme, comme le remarque M. Trendelenbourg, à la suite des pensées. L’expression que j’ai employée conserve en partie l’obscurité et l’indécision du texte.

787 Voir plus loin la même pensée, liv. III, ch. 18, § 1.

788 La terre étant prise ici comme représentant tous les éléments solides, d’après le principe, combattu par Aristote dans le premier livre de ce traité, que le semblable connaît le semblable.

789 Dans les animaux qui n’ont pas de chair ; voir ci-dessus. § 1.

790 Il aurait été mieux de dire : « la chair. »

791 J’ai ajouté ces mots pour que la pensée soit parfaitement claire.

792 C’est-à-dire que le sens du toucher n’est pas unique.

793 Pour prouver que le sens du toucher n’est pas simple, mais qu’il est au moins double, Aristote cite l’exemple de la langue, qui a la perception des objets tangibles et la perception des saveurs. Cette démonstration n’est peut-être pas très concluante ; et tout ce qu’on doit en induire, c’est que le goût ne s’exerce que par le contact.

794 Organe intermédiaire de la sensation du toucher.

795 Dans l’organisation présente de notre corps.

796 Le goût perçoit les choses tangibles tout comme il perçoit les saveurs ; mais le toucher ne perçoit pas réciproquement les saveurs comme il perçoit les choses tangibles.

797 Pour prouver que, dans le toucher c’est non pas la chair, mais quelque chose d’intérieur qui perçoit, Aristote démontre que, même dans le système contraire, on ne peut soutenir que la chair touche directement les objets. Entre eux et elle, il y a toujours quelque corps intermédiaire, soit de l’eau, soit de l’air.

798 La construction dans le texte n’est pas aussi nette que je l’ai faite ici ; elle a quelque chose d’embarrassé qu’a remarqué déjà Philopon, et que j’ai cru pouvoir corriger.

799 La longueur et la largeur étant les deux premières.

800 Fluide désigne ici un corps dans le genre de l’air, comme le prouve le reste de ce paragraphe, et non point un corps détrempé d’eau, comme Philopon le suppose.

801 Pour l’humide, avec lequel se confond le liquide, c’est-à-dire l’eau elle-même.

802 L’autre, c’est le fluide, l’air, dans la composition duquel Aristote admettait de l’eau. Dans les Leçons de physique, liv. IV, ch. 5, p. 813, a, 2, de l’édit. de Berlin, il dit positivement que l’eau est In matière de l’air, et c’est sans doute ici cette théorie qu’il rappelle.

803 Ou plutôt qui semblent se toucher, comme le prouve ce qui va suivre.

804 Il semble que la suite du raisonnement exigerait : « Que nous touchons le fluide », et non pas le corps même que nous croyons toucher, puisqu’entre ce corps et nos organes, il y a toujours une couche d’air qui est interposée, tout imperceptible qu’elle est. Mais je n’ai pas pu faire cette correction que n’autorise aucun manuscrit ; et le texte, d’ailleurs, peut suffire, bien que la pensée soit moins simple et moins claire.

805 Ce paragraphe offre quelques difficultés de détail qu’a signalées avec raison M. Trendelenbourg, tout en les exagérant un peu. Les manuscrits n’offrent pas de variantes, et la pensée générale n’a pas la moindre obscurité. Il n’y a pour tous les sens qu’un seul et même mode de perception : il faut pour tous, sans exception, entre l’objet perça et l’organe, un intermédiaire qui est indispensable. Mais comme Aristote reconnaît que le sens du toucher est intérieur, et que la chair est déjà un intermédiaire, il s’ensuit que, pour ce sens, il y a deux intermédiaires et non point un seul : la chair d’abord, puis l’air ou l’eau, dont le corps perçu est toujours enveloppé.

806 Le texte dit mais au lieu de et ; j’ai cru pouvoir faire ce léger changement.

807 L’expression grecque est la même pour ces deux idées, et cette répétition est peu justifiable, comme le remarque M. Trendelenbourg ; elle gène la pensée, qui serait beaucoup plus nette si cette répétition disparaissait ; et si Aristote se bornait à dire que les perceptions se font par des intermédiaires pour le goût et le toucher, tout aussi bien que pour les autres sens ; et sans que d’ailleurs nous /nous en apercevions davantage.

808 Dans ce chapitre même, § 3.

809 L’air où nous sommes habituellement, l’eau où nous nous plongeons quelquefois, font sur notre corps l’effet qu’une pellicule posée sur notre doigt produit pour le toucher ; nous sentons les objets malgré cet intermédiaire, ou plutôt par lui.

810 Après avoir établi la ressemblance du toucher avec tous les autres sens, Aristote en montre la différence. Le toucher, comme les autres sens, a besoin d’un intermédiaire ; mais cet intermédiaire n’agit pas dans le toucher comme dans les autres sens.

811 Cette comparaison est ingénieuse et expressive.

812 Voir plus haut, chap.1, § 8.

813 Cette addition ne paraît pas très nécessaire, et peut-être n’est-ce qu’une glose de commentateur ; tous les manuscrits la donnent.

814 Nouveau rapprochement entre le toucher et les autres sens, et qui prouve la nécessité de la chair ; sans elle, l’objet tangible toucherait directement l’organe, ce qui détruirait infailliblement la perception.

815 Résumé de toute la discussion qui précède.

816 Simplicius et Philopon semblent avoir eu ici un pluriel neutre et non un pluriel féminin ; il faudrait alors traduire : Des tangibles. Le sens est d’ailleurs le même, et cette variante indiquée par plusieurs manuscrits est sans importance.

817 Alexandre, Simplicius et Philopon, sont unanimes pour reconnaître dans cette indication le traité de la Génération et de la Corruption. M. Trendelenbourg la rapporte plus spécialement au liv. II, chap. 2. Voir l’édit, de Berlin, p. 329, b, 7.

818 L’édition des Aldes est la seule à donner ces mots qui complètent la pensée, et qui sont presque nécessaires. Je les ai admis parce que le commentaire de Simplicius et celui de Philopon semblent les autoriser, et la suite du contexte prouve qu’ils sont parfaitement exacts.

819 Il s’agit de l’objet sensible, qui, communiquant la qualité qu’il possède au sens qu’il affecte, le rend en quelque sorte pareil à soi.

820 Parce qu’alors nous sommes déjà en acte ce qu’est l’objet qui vient à nous toucher.

821 Voir plus bas cette théorie répétée, chap. 12, §§ 3 et 4, et aussi liv. III, chap 13, § 1.

822 Et ici, par exemple, chaud à l’égard des objets plus froids que lui, froid à l’égard des objets plus chauds.

823 L’organe de la vision.

824 L’imparfait dont se sert Ici Aristote indique qu’il se réfère à une théorie antérieure. Voir plus haut, chap. 9, § 4, et chap. 10, § 3.

825 « Opposés » semble signifier ici les qualités contraires des objets, le blanc et le noir, le chaud et le froid ; mais il faut se rappeler la signification spéciale qu’Aristote a donnée à ce mot, liv. I, chap. 1, § 7. C’est cette nuance que préfère M. Trendelenbourg, et il a raison. Le mot également se rapporte évidemment à l’idée de contraires, qui vient d’être exprimée plus haut, et qui n’a pas besoin d’être encore répétée dans l’idée plus générale d’opposés.

826 Je n’ai pas voulu prendre le terme d’insensibles, qui, dans notre langue, est le terme propre, mais qui eût été un peu trop vague dans ce passage-ci.

827 Le texte dit avec une concision que je n’ai pu conserver sans risquer d’être obscur : Une très petite différence des tangibles.

828 Voir plus haut, chap. 9, § 4, et chap. 10, § 3.

829 Voir une expression analogue, plus haut, ch. 1, § 13, et ch. 4, §16.

830 Après avoir traité de chacun des sens en particulier, Aristote traite des propriétés de tous les sens.

831 Cette théorie est peut-être encore la plus ingénieuse et la plus profonde qu’on ait présentée sur la perception. Reid l’a beaucoup combattue, Rech. sur l’entend. humain, ch. 5, sect. VII. La comparaison du cachet et de la cire a été bien souvent répétée depuis Aristote, et entre autres par Bossuet, Connaissance de Dieu et de soi-même, p. 75, Œuvres complètes, édit. de 1836, etc.

832 J’ai conservé la concision du texte, qui doit paraître un peu obscur. La cire reçoit l’empreinte de l’airain ou de l’or, mais elle ne devient pas pour cela or ou airain.

833 Suivant la fonction spéciale de chaque organe.

834 Il semble que ce passage contredise ce qui a été dit plus haut dans ce livre, ch. 1, § 2. Dans ce dernier chapitre, Aristote soutient que les objets sont dénommés d’après l’espèce ou la forme seule, et non d’après la matière ; ici, au contraire, il prétend que c’est d’après la matière qu’ils sont dénommés.

835 C’est-à-dire suivant ce que la raison est la seule à comprendre, et non suivant ce qu’atteste la perception sensible. On pourrait aussi traduire : « Selon l’essence », ou « selon la notion. » Toutes ces expressions sont du reste parfaitement équivalentes.

836 Philopon, comme Simplicius, veut qu’il s’agisse ici de l’esprit, de l’intelligence qui recueille les informations de la sensibilité. Cette interprétation est admissible ; mais je crois qu’Aristote ne veut désigner que la sensibilité en général, sans la rattacher au principe pensant.

837 Le texte dit au neutre : « Il est identique : » quelques commentateurs ont compris qu’Aristote voulait dire que l’esprit devient en quelque sorte identique aux objets qu’il comprend, et qu’il ne peut les comprendre qu’à cette condition, bien que son essence soit tout à fait différente. M. Trendelenbourg reste indécis, et ne se prononce ni pour ce sens ni pour celui que j’ai adopté. Je crois que ce dernier est bien plus conforme à la pensée générale de ce chapitre. La sensibilité que possède l’organe se confond en quelque sorte avec l’objet même ; cependant elle en doit être distinguée : l’objet a une grandeur matérielle ; la sensibilité n’en a pas ; la sensation n’en a pas plus que la faculté même.

838 Comme l’objet matériel que la sensibilité perçoit.

839 Le texte dit proprement : « L’être à ce qui sent », la partie essentielle de notre âme qui sent.

840 L’expression du texte est indéterminée : j’ai dû la rendre plus précise pour qu’elle fût parfaitement claire.

841 Cette pensée est reproduite plus loin, liv. III, chap. 4, § 5. Pascal a dit aussi, en déplorant avec son amertume habituelle la faiblesse et la fragilité de l’homme : « Nos sens n’aperçoivent rien d’extrême. »

842 L’imparfait indique, comme nous l’avons déjà fait remarquer, une théorie qui a été antérieurement exposée. Voir plus haut, ch. 11, § 11. Il est possible qu’Aristote se réfère encore, par cette indication toute générale, à un autre passage que celui-ci ; mais, en tous cas, celui qu’a signalé M. Trendelenbourg ne s’y applique pas bien.

843 Voir plus haut, chap. II, § 11 : l’une des principales sensations du toucher, c’est celle du chaud et du froid. Voir aussi plus loin, liv. III, chap. 12, § 2, une pensée analogue à celle-ci.

844 Caractère essentiel de la sensibilité. Voir plus haut, chap. 11, § 11.

845 Voir dans ce chapitre, § 1. Il n’y a que les animaux, parmi les êtres vivants, qui soient organisés pour percevoir les formes sensibles sans la matière.

846 Ou mieux avec matière, contrairement aux animaux doués de sensibilité. L’expression d’Aristote est ici fort concise, et l’on peut se demander ce qu’il entend au juste par là. Philopon l’explique très nettement : l’eau, par exemple, pour recevoir un goût de miel, doit recevoir matériellement du miel ; un vêtement, pour sentir bon, doit matériellement recevoir les parties d’un parfum ; la laine, pour se teindre, doit recevoir matériellement les parties de la couleur, etc. Les modifications seules de la chaleur et du froid font ici exception.

847 Philopon suppose qu’Aristote, après avoir expliqué comment les corps insensibles éprouvent cependant des modifications par les qualités accessibles au toucher, veut rechercher si les êtres insensibles peuvent être affectés également par d’autres qualités. Je ne crois pas, malgré le paragraphe suivant, que la pensée du texte soit aussi précise, et j’ai cru devoir la laisser indéterminée comme elle l’est. La suite de ce paragraphe prouve qu’Aristote veut dire seulement qu’un de nos sens ne peut percevoir les sensations spéciales d’un autre sens. Ce qui ne peut odorer, c’est l’ouïe, la vue, etc., c’est-à-dire tous les sens autres que l’odorat, aussi bien que les êtres qui n’ont pas le sens de l’odorat.

848 Ceci semble par trop vrai, à cause de la ressemblance des mots qui, dans notre langue, sont presque identiques ; cette ressemblance n’est pas aussi complète dans la langue grecque. On pourrait encore, en ponctuant autrement, traduire ainsi : « Si quelque chose produit l’odoration, ce ne peut être que l’odeur qui la produit. » Ce sens même serait peut-être, préférable. Philopon semble l’adopter. M. Trendelenbourg le rejette.

849 La sensation actuelle et spéciale de l’odorat.

850 L’œil sent en voyant, mais il ne goûte pas ; le goût ne fait que sentir en goûtant, mais il ne voit pas, etc.

851 Et non le son qui l’accompagne aussi. Nous dirions aujourd’hui l’électricité, et non point l’air ; mais l’observation d’Aristote n’en est pas moins ingénieuse et vraie.

852 Aristote revient à la pensée du § 4.

853 Qui sont aussi en quelque sorte des qualités tangibles, puisque le goût est une sorte de toucher.

854 J’ai cru pouvoir ajouter cette épithète, qui n’est pas formellement dans le texte, mais qui est implicitement comprise dans la pensée, et peut-être même dans le mot grec.

855 C’est-à-dire les qualités autres que les qualités tangibles, et celles qui s’adressent au goût.

856 Aristote n’indique pas le dernier sens, la vue, parce que sans doute la chose est par trop évidente.

857 Sans formes précises et palpables ou visibles.

858 Le texte dit : « Ne « demeurent pas. »

859 D’autant plus que l’air semblerait pouvoir aussi recevoir les formes sans la matière ; mais pour sentir, pour percevoir, comme le remarque Philopon, il faut encore une certaine faculté de l’âme, qui n’est que dans les êtres animés.

860 Aristote semble ici jouer sur le mot ; sentir une odeur est une expression qui est plus équivoque en français que ne l’est le mot correspondant en grec.

861 J’ai cru devoir ici paraphraser le texte, qui dit simplement : « L’air devient aussitôt sensible. » Le cardinal Tolet remarque avec raison que, d’après cette observation d’Aristote sur l’air, il est évident que, pour le philosophe, la sensation n’est pas purement passive ; car l’air réunit toutes les conditions de passivité que la sensation exige, et pourtant il ne sent pas ; c’est que la sensation est encore plus active que passive.

862 L’authenticité de ce troisième livre a été révoquée en doute par un érudit allemand, M. C. H. Weisse, que cite M. Trendelenbourg. C’est là une de ces témérités philologiques dont M. Ast a donné l’exemple, mais dont il n’est pas possible à une saine critique de tenir le moindre compte.

Averroès, et Albert, qui l’a imité, ainsi que quelques autres commentateurs latins, ne commencent ce troisième livre qu’au chapitre 4, et réunissent les trois premiers chapitres au livre précédent. Thémistius, Simplicius, Philopon, suivent la division ordinaire ; et ils doivent faire autorité, bien que cette division ne soit peut-être pas fort logique.

863 La question est très claire, la solution ne l’est pas moins ; mais les démonstrations par lesquelles Aristote prétend y arriver, sont fort loin d’être décisives : elles sont très obscures, et tous les commentateurs le prouvent assez par les efforts même qu’ils ont faits pour les expliquer. Aucun n’y est parvenu entièrement, et je crois qu’il est à peu près impossible d’aller plus loin qu’eux. La concision du texte est extrême, et elle peut prêter à des explications assez diverses et en général peu satisfaisantes.

Il n’y a pas d’autres sens que les cinq sens ordinaires, parmi les animaux quels qu’ils soient ; car l’homme, qui est le plus parfait des animaux, n’a que cinq sens. Par conséquent, les autres ne peuvent en avoir davantage. Tel est le sens général que les Coïmbrois donnent à ce premier paragraphe, et ce sens est admissible. Voir plus bas § 4.

864 Avec l’organisation humaine telle que nous la connaissons.

865 J’ai ajouté ces deux derniers mots pour être plus clair ; et il me semble que la suite les justifie, et même les exige.

866 Or, il n’y a que deux moyens possibles de sentir les choses par le toucher, ou directement ou médiatement. Ces deux moyens, nous les avons ; et, par suite, on peut conclure que nous sentons par le toucher tout ce qui peut être perceptible par ce sens.

J’ai traduit : « moyen de sentir », et non point « organe », afin de rendre mieux ce qu’il y a d’indéterminé et d’équivoque dans l’expression d’Aristote, qui se sert du même mot pour exprimer tantôt l’organe, tantôt le milieu qui agit sur lui. Les Coïmbrois ont avec raison remarqué cette cause d’obscurité.

867 J’ai ajouté éléments. Le texte de l’édition de Berlin et celui de M. Trendelenbourg donnent seulement : « Par des simples », ces mots étant exprimés par un ablatif pluriel neutre. Le texte antérieurement admis était : « Par des intervalles simples. » M. Trendelenbourg insiste beaucoup sur cette différence ; je la crois peu importante : le sens reste le même. Si l’on admet le mot « d’intervalles », ce seront toujours des intervalles remplis d’éléments simples.

868 Qui transmettent les impressions à tous les sens, comme il a été démontré plus haut, liv. II, ch. 7 et suiv.

869 Le texte dit d’une manière moins précise : « Il en est de telle sorte, etc. »

870 La pensée n’est pas complète, et, pour l’achever, Aristote aurait dû dire que l’être qui peut sentir par l’intermédiaire de l’air, doit pouvoir sentir les sons et les couleurs, dont l’air est le milieu indispensable.

Après avoir traité dans le paragraphe précédent des sensations que nous obtenons par le toucher, Aristote traite des sensations que nous pouvons obtenir, toutes différentes qu’elles sont, par un seul intermédiaire, et aussi des sensations identiques que nous obtenons par plusieurs milieux ; il veut prouver que dans un cas comme dans l’autre, nous atteignons sans exception tous les objets qui sont accessibles à chacun de nos sens.

871 Peuvent nous transmettre la sensation d’une seule et même chose. Ainsi la couleur se voit dans l’air et dans l’eau, l’air et l’eau étant diaphanes.

872 Il suffit de pouvoir percevoir par le moyen d’un de ces deux éléments, d’avoir un organe en rapport avec l’un de ces deux éléments.

873 L’édition de Berlin dit simplement : « Pour sentir les deux. » M. Trendelenbourg a bien fait de rétablir l’ancienne leçon, qui est indispensable.

874 L’expression est obscure, mais j’ai dû laisser la pensée indécise comme elle l’est dans le texte. Il peut signifier à la fois et que les organes sont composés des éléments, et qu’ils en viennent, et qu’ils sont en rapport avec eux. Ce dernier sens d’ailleurs paraît préférable ; mais les mots dont se sert Aristote ne l’exigent pas impérieusement.

875 Il semble au contraire ici qu’Aristote veut dire que la pupille est composée d’eau ; mais l’ouïe ne l’est certainement pas d’air : elle est seulement en rapport avec l’air, de même que l’odorat peut être en rapport avec l’air, ou avec l’eau.

876 Afin de pouvoir digérer et se nourrir, comme il a été dit plus haut, liv. II, ch. 4, § 16.

877 Aristote a dit plus haut, liv. II, ch. 11, § 4, comme il le dit ici, que la terre doit servir au sens du toucher, parce que le corps d’aucun être animé ne peut être composé uniquement d’air ou d’eau.

878 Au lieu de « organe », que j’ai repoussé ici comme plus haut, § 1, et par la même raison,

879 Le texte dit simplement : Maintenant.

880 C’est-à-dire qui peuvent percevoir des sensations par deux intermédiaires, par l’air et par l’eau.

881 M. Trendelenbourg trouve cette conclusion tout à fait incomplète et tout à fait inattendue. « Aristote, dit-il, s’était proposé de montrer, non pas que tous les animaux ont tous les sens, mais qu’il n’y a que cinq sens. » Cette objection même, qui semble spécieuse, est une preuve de plus qu’il convient d’entendre le § 1 de ce chapitre comme l’ont fait les Coïmbrois, et comme je l’ai indiqué en note. La fin du paragraphe revient d’ailleurs à la question même des cinq sens ; et quoique la conclusion ne soit pas bien démontrée par ce qui précède, elle y tient cependant directement ; Aristote répond très positivement au doute qu’il avait élevé au début. Simplicius essaie aussi de prouver que le raisonnement, bien qu’un peu embarrassé, se suit bien et qu’il est concluant.

882 Voir l’Histoire des animaux, liv. 1, ch. 9, p. 491, b, 30, éd. de Berlin ; et aussi liv. IV, ch. 8, p. 533, a, 3, où Aristote répète à peu près ce qu’il a dit au livre I. Les commentateurs se sont beaucoup exercés, d’après l’exemple de Simplicius, à rechercher pourquoi la nature avait refusé la vue à la taupe, qui d’ailleurs, est un animal complet. La raison qu’en donne le cardinal Tolet est ingénieuse et neuve : La « nature, dit-il, a couvert ainsi les yeux de la taupe pour qu’au moment où elle sort de la terre, ses yeux ne fussent pas blessés par l’éclat de la lumière ; elle les a garnis d’un tégument pour les défendre contre tous les accidents ; et ce tégument est transparent de manière que la taupe puisse encore y voir assez pour se diriger. »

883 Un corps autre que les deux intermédiaires nommés plus haut, l’air ou l’eau : ou bien un corps autre que les cinq éléments que nous connaissons : l’eau, l’air, la terre, le feu et l’éther ; et c’est ce dernier sens que plusieurs commentateurs ont adopté. Le premier paraît mieux répondre à ce qui précède.

884 Le texte dit d’une manière plus vague : « Aucune sensation ne manque. » J’ai cru pouvoir, avec saint Thomas, rendre la pensée plus précise, et l’appliquer exclusivement à l’espèce humaine.

885 Voir plus haut, liv. II, chap. 6, § 3, cette distinction déjà faite à peu près comme elle l’est ici ; voir aussi plus loin, dans ce liv. III, ch. 3, § 12. Descartes l’a faite tout comme Aristote. Voir les Principes, première partie, § 69, éd. de M. Cousin.

886 Les manuscrits n’offrent point de variante, et j’ai dû conserver le texte ordinaire. Mais il est certain, d’après les explications de Simplicius et de Philopon, comme d’après Averroès, Albert, saint Thomas, le cardinal Tolet, etc., qu’il y avait une variante toute contraire au texte reçu, et qui semble s’accorder mieux avec la doctrine aristotélique en général, et ici aussi avec le contexte : « Dont les sens spéciaux nous donnent les perceptions non accidentellement. » Je n’aurais pas hésité à préférer cette leçon, si j’avais pu l’appuyer sur quelque autorité plus directe que des commentaires et des paraphrases. M. Trendelenbourg a cherché à lever la difficulté en distinguant, d’après Simplicius, plusieurs significations dans le mot « d’accident. » Ce paragraphe n’en reste pas moins en désaccord avec ce que contient le § 7 ; et la négation semblerait ici pouvoir tout concilier, s’il était possible de l’admettre.

887 Je crois devoir, avec Philopon, comprendre ainsi le texte, au lieu du sens habituellement adopté : « Le nombre qui est un : » j’admets une virgule qui sépare les deux mots. D’une part, Aristote ne nomme pas l’unité dans le passage du second livre ; mais d’un autre côté, il en parle un peu plus bas, dans ce paragraphe même, et le contexte semble exiger la leçon que j’ai suivie.

888 C’est-à-dire les choses communes.

889 Aristote, comptant le mouvement parmi les choses communes, semble faire un cercle vicieux en essayant de démontrer que nous sentons les choses communes par le mouvement ; c’est qu’il faut sans doute sous-entendre que le mouvement est évidemment perçu par chacun des sens, et qu’ainsi il peut servir d’intermédiaire à la perception de toutes les choses communes.

890 M. Trendelenbourg voudrait exclure le nombre des choses communes que nos sens nous font connaître. Il croit que le nombre se rapporte exclusivement à l’entendement. Voir le petit traité de la Sensation et des choses sensibles, chap. 1, p. 437, §, 9, édit. de Berlin.

891 J’ai conservé le mot même de « négation » qui est dans le texte ; celui de « privation » serait peut-être plus exact, comme semble l’indiquer Simplicius.

892 Simplicius ne voulait pas rapporter ces mots au nombre ; il les rapportait à ce qui a été dit plus haut : « Nous sentons tout cela par le mouvement. » Seulement Simplicius paraît avoir lu : « Nous sentons tout cela d’une manière commune » ; et il ajoutait : « Et par les sens spéciaux. » L’explication ordinaire que j’ai adoptée me semble parfaitement claire, bien qu’elle ait causé aussi quelque embarras à M. Trendelenbourg.

893 Et par conséquent le nombre, qui n’est qu’une collection d’unités.

894 Que tous les sens indistinctement peuvent connaître.

895 Le texte dit positivement au futur : « Il en sera. »

896 La pensée est un peu obscure par la concision même de l’expression. Aristote veut dire que les choses communes pourraient être perçues par chacun de nos sens, tout comme la vue, qui paraît un sens très spécial, perçoit cependant aussi des choses qui sembleraient ne point lui devoir appartenir. En voyant un corps de couleur fauve, que la vue nous fait connaître pour du miel, nous savons aussi que ce corps est doux ; et nous voyons en quelque sorte son goût comme nous voyons sa couleur. Mais nous ne connaissons le goût qu’accidentellement. Et de même, si les choses communes étaient perçues par un sens spécial, les autres sens ne nous les feraient connaître qu’accidentellement.

897 On peut rapprocher de cette théorie celle de Reid sur le toucher, Recherches sur l’entend. humain, ch. 6, sect. V et suiv.

898 Philopon voudrait ajouter, d’après une variante conservée par Plutarque, le mot « antérieurement. » Aucun manuscrit ne le donne ; mais si, par « les deux choses », on entend la couleur et la saveur, en joignant étroitement ce paragraphe à celui qui précède, l’addition proposée par Philopon serait admissible, ou du moins elle compléterait bien la pensée. Simplicius n’en parle pas.

899 Non simultanées ; comme, en voyant un homme : habillé de blanc, nous nous souvenons que cet homme est le fils de Cléon. La sensation actuelle nous fait connaître un homme qui est habillé de blanc, et elle réveille notre mémoire qui nous rappelle de qui cet homme est le fils.

900 Voir un exemple tout à fait analogue où le nom propre est seul changé, plus haut, liv. II, ch. 6, § 1.

901 en ce que les cinq sens peuvent également la percevoir ; et l’unité des cinq sens fait l’unité même de la perception des choses communes.

902 C’est ce qui a déjà été dit plus haut, au § 5.

903 M. Trendelenbourg voudrait rejeter cette phrase ; et il croit qu’elle est passée de la marge, où l’avait mise la main de quelque lecteur peu intelligent, dans le texte où elle est restée. Tous les commentateurs la reconnaissent, et elle peut très bien être gardée.

904 Le texte dit mot à mot : « Qu’ils sont eux-mêmes. » L’édition de Berlin et M. Trendelenbourg lisent : « les mêmes », au lieu de « eux-mêmes. » C’est la leçon de Philopon. Mais celle que nous avons traduite est celle de Simplicius, d’Albert, de saint Thomas, des Coïmbrois, etc., et c’est la vraie, en ce qu’elle s’accorde mieux avec le contexte, tandis que l’autre présente une sorte de contradiction avec ce qui suit : « Mais en tant qu’ils se réunissent en un seul. »

905 Ni à la vue, de dire que la bile est amère, ni au goût, de dire qu’elle est jaune.

906 J’ai cru devoir ajouter ces mots afin de rendre la pensée plus précise. Déjà Plutarque, cité par Simplicius, qui l’approuve, avait indiqué cette addition nécessaire. Sans elle, on pourrait croire, bien que ce fût contre le contexte, qu’il s’agit en général de sa\voir pourquoi la nature nous a donné cinq sens au lieu d’un seul. Pacius s’y est trompé, malgré l’avertissement de Simplicius et les explications de tous les commentateurs.

907 Les êtres et les qualités que nous révèlent les sens spéciaux.

908 Il semblerait plus naturel de dire : « dans un autre sens », et c’est ainsi que tous les commentateurs ont compris et expliqué ce passage. On peut remarquer, du reste, qu’ici « objet sensible » et « sens » se confondent. Aristote veut dire un objet sensible perçu par un autre sens que la vue.

909 Pacius n’a pas voulu finir ici ce chapitre : il l’a joint au suivant. Malgré les raisons qu’il en donne, il vaut mieux conserver la division généralement admise.

910 Alexandre d’Aphrodise a discuté ce premier paragraphe dans ses Questions, liv. III, ch. 7.

911 Cette question a été déjà indiquée plus haut, liv. II, ch. 6, § 2. M. Trendelenbourg remarque avec raison qu’Aristote aurait dû prendre pour la sensation de la sensation un autre mot que pour les sensations ordinaires ; et il s’étonne qu’il rapporte cette faculté à chacun des sens, au lieu de la rapporter d’une manière générale à l’intelligence. C’est ce qu’a fait Platon en la rapportant à l’âme. Voir le Théétète, p. 159, trad. de M. Cousin.

912 Verra la vue elle-même, et la couleur qui est l’objet propre de la vue.

913 La couleur sera perçue par la vue ordinaire, et, de plus, par la vue de la vue.

914 C’est la solution qu’Aristote adopte pour les autres sens comme pour la vue.

915 En supposant que ce sens nouveau qui perçoit la vue soit à son tour perçu par un autre sens encore, etc.

916 Ce nouveau sens qui perçoit la vue ne sera pas perçu par un autre, mais il se percevra lui-même.

917 C’est-à-dire, admettre que la vue ordinaire se perçoit elle-même tout comme elle perçoit la couleur.

918 Voir plus haut la théorie de la Vision, liv. II, chap. 7, § 1.

919 Je crois, avec Simplicius, qu’il faut rapporter le mot de « primitivement » à l’idée de couleur ; on pourrait la rapporter aussi à ce qui voit primitivement, au principe qui voit. La phrase permet indifféremment l’une ou l’autre explication. Celle que j’ai préférée me semble plus conforme à tout le contexte.

920 Il ne faut pas prendre ceci pour la conclusion de ce qui précède immédiatement : il faut le prendre plutôt pour le résumé de ce qui a été dit sur la théorie de la Vision, liv. II, chap. 7, § 4, et chap. 10, § 3.

921 Ainsi la vue n’a pas besoin de voir à la façon ordinaire, pour voir certaines choses, pour se voir elle-même, par exemple.

922 L’impression de l’objet coloré sur l’organe a en quelque sorte coloré l’organe lui-même.

923 Voir plus haut, liv. II, chap. 12, § 1.

924 Alexandre d’Aphrodise, au rapport de Philopon, et plus tard saint Thomas, ont essayé de montrer comment la discussion qui va suivre tient à celle qui précède et la complète. Aristote veut prouver que la vue peut se voir elle-même ; et, après avoir remarqué qu’il reste dans l’organe comme une sorte de couleur que la vue perçoit, tout comme elle perçoit les ténèbres qu’elle ne voit pas, il ajoute que, comme dans le fait de la sensation, l’acte de l’organe se confond avec l’acte même de l’objet sensible, il faut bien que, pour percevoir cet objet, le sens se perçoive aussi lui-même. Philopon combat cette explication d’Alexandre ; elle me semble parfaitement acceptable.

925 Aristote dira plus loin comment il entend cette identité. M. Trendelenbourg remarque que ceci veut dire seulement que l’un des deux actes est la condition de l’autre.

926 C’est le mot même du texte. On pourrait encore traduire : « Bien que la nature de tous deux ne soit pas identique » ; à cause de la diversité même des choses dans lesquelles l’un et l’autre se passent.

927 Par exemple un vase d’airain, qui ne résonne pas tant qu’il n’est point frappé.

928 La ressemblance du mot est encore plus complète en grec que je n’ai pu la faire en français.

929 L’édition de Berlin porte : « Si c’est dans la chose faite » ; et c’est là la leçon ordinaire qu’adopte aussi M. Trendelenbourg. Celle que j’ai préférée est non seulement dans l’édition des Aldes, mais elle est certainement donnée par les commentaires de Simplicius et de Philopon.

930 Les commentateurs grecs, et tous les autres à leur suite, renvoient, pour la démonstration de ces principes, au livre III des Leçons de physique ; voir l’édition de Berlin, p. 202, a, 13.

931 J’ai ajouté le mot d’ouïe, qui est sous-entendu dans le texte, et que Philopon recommande de rétablir.

932 Ce mot justifie tout à fait la variante que j’ai adoptée au début de ce paragraphe.

933 Philopon a remarqué que cette interposition interrompt le raisonnement ; et M. Trendelenbourg blâme la forme de la phrase : il ne voit pas que ceci soit une conclusion nécessaire de ce qui précède. Il faut se reporter aux théories d’Aristote sur le moteur immobile, soit dans la Physique, soit surtout dans la Métaphysique ; il regarde ces principes comme évidents, et il en tire des conclusions chaque fois que l’occasion lui en est offerte. Il est possible, d’ailleurs, que cette petite phrase soit une interpolation.

934 En acte et en puissance, tout comme le son.

935 C’est la leçon adoptée par l’édition de Berlin, d’après quelques manuscrits. La plupart des éditeurs ont supprimé cette partie de la phrase, qui pourtant est indispensable, et qui est confirmée par le début du § 7. Il est probable que Philopon avait cette leçon ; et saint Thomas, ainsi qu’Albert, l’a suivie.

936 Aristote s’est déjà plaint de semblables lacunes dans le langage ; voir plus haut, liv. II, ch. 7, §§ 1 et 9.

937 Pas plus en français qu’en grec, à moins qu’on n’attache ce sens à notre mot de visibilité.

938 Même remarque.

939 Voir plus haut, § 4, une expression analogue.

940 L’ouïe en acte, et le son en acte aussi.

941 La puissance de l’une n’est pas relative et nécessairement liée à la puissance de l’autre. L’une des deux choses peut conserver sa puissance, tandis que l’autre perd la sienne ; et réciproquement. Pour l’acte au contraire, l’acte de l’une est indissolublement joint à l’acte de l’autre.

Il semble qu’Aristote s’éloigne déjà depuis bien longtemps du point précis qu’il voulait prouver, à savoir que chaque sens peut se percevoir lui-même. Il n’y reviendra même pas dans ce qui suit.

942 Simplicius croit qu’il s’agit des disciples de Démocrite ; Philopon croit qu’il s’agit plutôt de ceux de Protagoras. Aristote s’est plusieurs fois servi dans ses autres ouvrages, et notamment dans la Métaphysique, de l’expression qu’il emploie ici. Il l’applique le plus ordinairement aux Ioniens disciples de Thalès ; mais cependant cette expression n’a rien de parfaitement déterminé ; et il serait difficile de dire ici en particulier à qui elle doit s’appliquer. Du reste, l’observation que fait Aristote n’en est pas moins très ingénieuse.

943 Ceci semblerait concerner plus particulièrement les théories de Protagoras et des sophistes.

944 Ou peut-être mieux : absolue.

945 M. Trendelenbourg a eu raison de dire que tout ceci pouvait être considéré comme un épisode. La question vraie, qui est de savoir si chaque sens se perçoit lui-même, semble perdue de vue.

946 La voix est bien en elle-même une sorte d’harmonie, mais ce n’est point ce qu’Aristote veut dire ici ; il veut dire seulement que la voix est une sorte d’harmonie relativement à l’oreille qui l’entend ; et que, sans ce rapport harmonique, la voix ne pourrait être perçue par l’ouïe. Il aurait peut-être mieux valu parler du son en général, et non de la voix spécialement. Il semble qu’Averroès a eu ici une leçon un peu différente. Dans son commentaire, il parle du son et non de la voix. J’aurais adopté ce changement si j’avais pu l’appuyer sur l’autorité d’un manuscrit.

947 Plutôt le son et l’ouïe, pour que ceci se rapporte plus directement à la fois, et à ce qui va suivre, et à ce qui a été dit plus haut, § 4.

948 Quand elles sont en acte toutes les deux.

949 Quand elles ne sont l’une et l’autre qu’en puissance.

950 On sait qu’au-dessous d’un certain nombre de vibrations, le son grave n’est plus perceptible, et qu’au-dessus, le son aigu ne l’est plus davantage.

951 Voir plus haut, liv. II, ch. 12, § 3. et la note.

952 Pour l’ouïe.

953 Pour le goût.

954 Pour le toucher.

955 J’ai ajouté ces deux derniers mots pour être plus clair.

956 Même remarque.

957 J’ai ajouté deux fois ce mot « simplement. » L’expression même du texte est peut-être un peu trop indéterminée.

958 Malgré la forme de cette phrase, on ne peut pas la considérer comme une conclusion de ce qui précède.

959 Saint Thomas a compris : « Et l’objet sensible est dans l’organe. » La construction grammaticale s’oppose à cette interprétation, qui d’ailleurs serait d’accord avec la doctrine aristotélique : Le sens reçoit la forme de l’objet sensible sans la matière.

960 C’est-à-dire, sans sortir du genre.

961 Même remarque.

962 Ici, au contraire, c’est sortir du genre ; ce n’est pas la vue qui peut faire connaître le doux comme elle fait connaître le blanc ; et le goût, réciproquement, ne peut faire connaître le blanc comme il fait connaître le doux. Il faut donc un sens autre que ces deux-là.

963 Discernant les perceptions qui sont irréductibles les unes aux autres, et que nous fournissent les sens divers.

964 Il faut ici une interrogation, comme l’a remarqué avec raison M. Trendelenbourg.

965 Peut-être Aristote va-t-il ici trop loin, puisqu’il semble attribuer à un sens ce qui est évidemment l’œuvre de l’intelligence. Platon a beaucoup mieux vu en disant que c’est l’âme qui examine immédiatement par elle-même ce que les objets ont de commun et qui les compare. Théétète, p. 160, trad. de M. Cousin.

966 Oui sans doute ; mais le rapport, la différence n’est pas une chose sensible ; et c’est l’esprit seul qui perçoit le rapport et la différence.

967 Pacius, qui avait joint les neuf paragraphes précédents au premier chapitre, fait, à partir du dixième, un autre chapitre qui est pour lui le second. C’est en effet comme un nouveau sujet qui commence ici.

968 On ne comprend pas aisément cette conséquence, et les commentateurs se sont donné beaucoup de peine pour montrer la liaison des idées. Voici comment on peut la concevoir : Il y a un sens commun qui compare à lui seul les perceptions différentes des sens spéciaux. Le toucher ne peut faire cette comparaison ; car il ne pourrait, par exemple, percevoir les choses de la vue ou celles de tout autre sens, pour les comparer aux choses propres du toucher, il lui faudrait toucher ces choses qui lui sont étrangères, comme il touche directement celles qui lui sont spéciales ; mais il ne le peut.

969 Ceci se rapporte aux théories exposées plus haut, liv. II, ch. 11, § 3.

970 Les commentateurs veulent qu’Aristote entende par là le sens commun, le sens intérieur, qui recueille et compare les perceptions de tous les sens spéciaux. Cette explication ne va pas bien avec les théories que je viens de rappeler ; mais elle s’accorde avec ce qui suit.

971 Ou le sens commun.

972 Bien que la plupart des perceptions ne soient pas des sensations du toucher.

973 Autre argument pour prouver que le sens commun ne peut se trouver dans des sens séparés, ou plutôt résulter de sens séparés.

974 Pas plus que le toucher ne peut expliquer le sens commun. Le toucher est pris pour exemple ; mais la même objection vaut contre tous les autres sens.

975 Si le sens commun était dans des sens séparés, il n’y aurait pas plus de perception commune qu’il n’y en a entre deux individus qui sentent des choses différentes.

976 M. Trendelenbourg trouve ces mots tout à fait inutiles ; ils ne sont pas indispensables, mais ils complètent bien la pensée.

977 M. Trendelenbourg croit encore que ceci est une répétition parfaitement inutile ; et il propose un changement qui n’est pas nécessaire et que n’autorisent pas les manuscrits.

978 Si le sens commun est indivisible par rapport aux sens, il ne l’est pas moins relativement au temps. C’est au même instant, dans un instant indivisible, qu’il prononce sur les perceptions diverses et les compare.

979 J’ai plutôt paraphrasé que traduit, pour que la pensée fût claire.

980 J’ai ajouté ces mots [de deux objets] pour plus de clarté ; la pensée du contexte entier, et l’exemple cité plus haut du doux et de blanc, les autorisent assez.

981 Le reproche de subtilité que M. Trendelenbourg adresse à tout ce paragraphe pourrait s’appliquer surtout, et spécialement, à ce passage.

982 Ici encore le texte est beaucoup plus concis et moins net que la traduction ; j’ai cru devoir faire une paraphrase pour être plus clair.

983 Objection que se fait Aristote, ou plutôt qu’il prévient en se la faisant.

984 La substance a cette propriété spéciale de recevoir les contraires ; mais ce n’est pas en même temps qu’elle les reçoit. Voir les Catégories, chap. 5, § 21, de ma traduction.

985 Il semble que ceci soit une addition faite après coup.

986 Non d’une façon contraire, parce que les contraires ne sortent pas du genre, Catégories, chap. II, § 6 ; et que le blanc, s’adressant à la vue, est dans un autre genre que le doux, qui s’adresse au goût.

987 Aristote répond à l’objection qu’il vient de se poser.

988 Ou le sens commun.

989 C’est-à-dire qu’il est un.

990 Divisible en tant qu’il peut connaître à la fois de plusieurs sensations diverses, qu’il compare entre elles. Manière d’être signifie ici, suivant les commentateurs grecs : « rationnellement, sous le rapport de la notion qu’on peut s’en faire. »

991 Les perceptions différentes qu’il compare et qu’il juge.

992 Au moment même où il les réunit.

993 Répétition de ce qui vient d’être dit.

994 Aristote ajoute cette nouvelle condition de l’unité du sens commun : plus haut, il n’a nommé que l’unité de nombre, qui emporte aussi celle de lieu.

995 Aristote revient à l’objection qu’il se faisait au paragraphe précédent, et il y insiste. Le même être peut, quand il est en puissance, être les deux contraires ; mais, en acte, il ne le peut pas : il faut qu’il soit l’un des deux nécessairement.

996 Il peut être les contraires. Je tire cette leçon des manuscrits qui la donnent avec tout ce développement. M. Trendelenbourg, qui suit l’édition de Berlin, donne simplement : « En puissance, le même être, tout indivisible qu’il est, peut être les contraires. »

997 C’est ainsi qu’il faut, ce semble, comprendre le passif dont se sert ici Aristote. Les commentateurs ont pourtant, en général, expliqué ce passage comme si le verbe était simplement à l’actif. Le sens revient, du reste, à peu près au même, d’après ce qui a été dit plus haut, § 7, sur la simultanéité nécessaire de l’acte de l’objet, et de l’acte du sens qui le perçoit.

998 En ponctuant ce passage d’une manière différente, on pourrait lui donner le sens suivant :« par conséquent, ni la sensation, ni la pensée, ne peuvent pas davantage sentir à la fois la forme du noir et celle du blanc, etc. »

999 Le texte dit seulement : « Sont telles. »

1000 On peut consulter sur tout ce passage assez obscur l’explication qu’en donne Alexandre d’Aphrodise dans ses Questions, liv. III, chap. 9.

1001 J’ai admis ici la correction très ingénieuse de M. Trendelenbourg, bien qu’aucun manuscrit ni aucun commentateur ne l’autorise ; mais d’abord elle est parfaitement conforme à la pensée générale du texte ; et, déplus, elle a l’avantage de ne Caire que changer une lettre longue en une brève.

1002 Le point est deux, et par conséquent divisible, parce que, placé à l’extrémité d’une ligne, s’il peut être considéré comme la fin de l’une, il peut être aussi considéré comme le commencement de l’autre. Voir des théories tout à fait analogues, Leçons de physique, II ν. IV, ch. 11, p. 219, b, 11, et 220, a, 10, ch. 13, p. 222, a, 16, et liv. VIII, chap. 8, p. 262, a, il, et p. 263, a, 23, édit. de Berlin. Alexandre d’Aphrodise et plusieurs autres commentateurs avec lui, Thémistius entre outres, croient qu’il s’agit ici du centre du cercle, qui peut être pris à la fois pour l’origine et pour le terme de tous les rayons qu’on peut mener à la circonférence, ou qui peuvent en partir.

1003 J’ai ajouté ces mots.

1004 M. Trendelenbourg n’admet pas ces mots que donne l’édition des Aldes et qu’adopte Sylburge. Ils me semblent compléter très bien la pensée.

1005 Le texte peut signifier : « Le même « signe », aussi bien que « le même point » ; car le mot grec a ces deux sens à la fois. Il est difficile de savoir ce qu’on doit entendre par ceci. Aristote veut dire sans doute que le sens commun réduit à un point unique et indivisible, centre de toutes les perceptions, y reçoit à la fois, de côtés différents, des perceptions différentes qu’il distingue tout en les comparant.

1006 Je suppose par cette traduction que le mot grec est au datif et non point à l’ablatif ; et, dès lors, il est inutile de changer le texte, comme le propose M. Trendelenbourg.

1007 J’ai ajouté ces mots pour plus de clarté.

1008 Voilà la leçon ordinaire : il en est une autre que donnent encore quelques manuscrits, et qui serait très admissible : « Comme s’il était lui-même séparé. » M. Trendelenbourg préférerait cette dernière.

1009 Les deux parties qui composent ce chapitre sont étroitement liées, et la question de savoir si chaque sens se perçoit lui-même se lie parfaitement à la question du sens commun ; mais l’on attendait un résumé spécial qu’Aristote n’a point donné ; et il s’est contenté d’indiquer que c’est ici que se termine ce qu’il avait à dire sur la sensibilité.

Albert-le-Grand finit le second livre avec cette théorie, et commence le troisième avec la théorie de l’imagination. Le précepteur de Pacius, Federicus Pendasius, suivait cet exemple. Les Arabes ne commençaient le troisième livre qu’avec la théorie de l’intelligence, au chapitre quatrième.

1010 J’ai supprimé, entre les deux derniers mots, les conjonctions, qui pouvaient obscurcir le sens de ce passage très important. Les deux facultés différentes sont ici : d’une part, la locomotion, et de l’autre, la pensée sous les diverses formes où on peut l’étudier.

1011 Il faut donner la plus grande attention à cette théorie, où Aristote distingue aussi nettement que possible la sensation de la pensée.

1012 Les reproches adressés aux anciens qui ont commis cette erreur sont développés dans la Métaphysique, liv. IV, chap. 5, p. 1009, édit. de Berlin.

1013 Ce vers d’Empédocle est cité à même intention dans le liv. IV de la Métaphysique, p. 1009, b, 18.

1014 Même remarque sur cette seconde pensée d’Empédocle. M. Trendelenbourg, après Philopon, défend Empédocle et Homère contre la critique d’Aristote. Cette critique, appliquée aux citations spéciales qui sont données ici, n’est peut-être pas très juste ; mais il est probable qu’Aristote la prenait d’une manière plus générale, et l’adressait à l’ensemble des doctrines d’Empédocle. Ainsi entendue, cette critique est sans doute plus vraie.

1015 Commencement d’un vers. Voir Odyssée, chant 18, v. 136, édit. de Didot.

1016 Ce passage se rapporte évidemment à ce qui a été exposé plus haut, liv. I, chap. 2, §§ 7 et 20. M. Trendelenbourg semble en douter, sans dire pourquoi.

1017 Il ne suffit pas de dire comment l’homme connaît la vérité, il faut dire encore comment il se trompe ; car l’erreur est son état le plus habituel.

1018 J’ai ajouté ces mots [des sens et de la pensée] pour être plus clair.

1019 Le texte dit : « Aux animaux. » Le terme est bien général, et peut-être la pensée gagnerait-elle à être restreinte aux hommes.

1020 Cette opinion est attribuée à Démocrite. Voir plus haut, liv. I, chap. 2, § S ; mais elle est rapportée plus ordinairement encore à Protagoras. Voir la Métaphysique, liv. V, chap. 5, p. 1009, a, 5, édit. de Berlin, et liv. XI, p. 1062, b, 15.

1021 Aristote complète lui-même la théorie des anciens philosophes, qu’il blâme ; et il explique comment c’est bien là le complément de cette théorie.

1022 Ceci veut dire que, du moment qu’on se trompe sur l’un des contraires, on se trompe également sur l’autre ; de même qu’il suffit de connaître l’un des contraires, pour connaître l’autre du même coup. Du reste, on ne voit pas bien à quoi sert ici cette pensée, toute juste qu’elle peut être.

1023 Philopon s’efforce de justifier cette sorte de conclusion, qui ne tient pas assez directement à ce qui précède, pour qu’elle paraisse en sortir nécessairement.

1024 Comme au paragraphe ci-dessus.

1025 aux hommes ; et même, comme le remarque Simplicius, à quelques-uns parmi les hommes.

1026 On peut mal penser ou bien penser ; on ne sent ni bien ni mal : on sent tout simplement.

1027 Voyez sur l’opinion les théories d’Aristote, Derniers Analytiques, liv. I, ch. 88. Celles de Platon sont plus claires et plus exactes ; République, liv. V, ρ 315, de la traduction de M. Cousin. Dans les Topiques, liv. I, ch. 15, § 9, Aristote semble confondre la sensation et la pensée, qu’il s’efforce ici de distinguer profondément.

1028 La sensation ne s’adresse jamais qu’à des choses particulières, à des êtres individuels. Elle n’atteint pas l’universel, elle le prépare seulement. Voir Derniers Analytiques, liv. I, ch. 31.

1029 Ici le terme est tout à fait général, et ne s’applique pas seulement à l’homme, comme on pouvait le croire plus haut, § 2.

1030 Je préfère ce sens à celui de « parole », que présente aussi le mot grec, et qu’adopterait M. Trendelenbourg. La raison peut, du reste, être ici très bien confondue avec la parole qui nous sert à l’exprimer.

1031 Le texte dit positivement : car ; et Philopon s’est étonné avec raison de l’emploi de cette conjonction, qui ne semble pas en effet très convenablement placée ici.

1032 Ici commence la véritable théorie de l’imagination. Ce qui précède n’a fait que la préparer.

1033 Ou l’action de l’entendement.

1034 Philopon (et non Simplicius, comme le dit M. Trendelenbourg) veut que « sans elle » signifie : sans la pensée ; c’est évidemment une erreur, remarque M. Trendelenbourg. Aristote veut dire que l’imagination est à égale distance de la sensation et de la pensée. La sensation doit précéder l’imagination, comme l’imagination précède la pensée. Il est vrai que Philopon comprend aussi au début de la phrase, que la pensée n’a pas lieu sans la sensation. Mais je crois encore qu’il s’agit, en ce dernier passage, non pas de la pensée, mais de l’imagination. Les pronoms dont se sert Aristote peuvent causer de l’ambiguïté ; il faut se reporter plutôt à la consécution logique des idées.

1035 Je n’ai pu trouver de mot plus convenable pour rendre le mot grec. La conception répond en grande partie à ce qu’Aristote appellera plus bas l’opinion ou la perception proprement dite, et en partie aussi à la pensée.

1036 Et non la pensée, comme le donnent la plupart des éditeurs, et entre autres M. Trendelenbourg et l’édition de Berlin. La leçon que j’adopte, outre qu’elle est autorisée par la marge d’un manuscrit du Vatican, semble être celle qu’ont possédée déjà Simplicius et Philopon, malgré ce qu’en dit M. Trendelenbourg. C’est certainement celle de saint Thomas et d’Albert ; c’est celle qu’ont adoptée les Coïmbrois et Pacius, à la suite des Aldes et de Sylburge. Enfin ce qui est au-dessus de toutes ces autorités, quelque graves qu’elles soient déjà, cette leçon est réclamée impérieusement par la raison. Sans elle, tout ce passage est plein de contradictions, qu’on ne peut lever qu’en torturant le sens des mots les plus clairs.

1037 Le texte dit : « cette modification. » Ceci se rapporte à ce qu’Aristote vient de dire, que l’imagination tient directement à la sensation.

1038 Philopon comprend qu’il s’agit des gens qui ont une bonne mémoire, opposés à ceux qui se font de fausses représentations des objets. Les expressions d’Aristote ne se prêtent pas à cette interprétation.

1039 Un jugement à la suite d’une sensation perçue. Voir plus haut une pensée analogue, liv. II, ch. 5, § 6.

1040 La phrase du texte n’est pas tout à fait construite comme celle-ci : « il faut nécessairement que l’opinion soit fausse ou vraie. » Le changement que j’ai introduit me semble justifié par tout ce qui précède ; et l’idée principale est que la perception, l’opinion, est un fait nécessaire et fatal.

1041 Notre jugement à la suite d’une perception.

1042 Ici l’opposition de l’imagination et de l’opinion est parfaitement claire. L’opinion s’adresse toujours à des réalités ; l’imagination ne s’adresse qu’à des idées, à des images que nous nous faisons volontairement.

1043 On voit que le mot de conception répond à peu près à celui de pensée. Voir plus haut § 3.

1044 Dans la Morale, comme l’indiquent tous les commentateurs. Voir la Morale à Nicomaque, liv. V.

1045 Pacius fait ici un nouveau chapitre qui, dans sa division, est le quatrième.

1046 Ici Aristote rattache l’imagination à la pensée plus étroitement qu’il ne l’a fait jusqu’à présent.

1047 Dans les chapitres qui suivront celui-ci.

1048 Le sens que je donne ici n’est pas du tout celui des commentateurs ; il suffit, pour l’obtenir, d’un simple changement de ponctuation. Je le crois préférable au sens vulgairement reçu : « Se présente à nous, sans que nous prenions ici cette expression par simple métaphore. » Je crois qu’Aristote ne peut pas dire que le mot d’image soit pris au propre quand il s’agit d’imagination. Les images proprement dites sont uniquement celles que donne la réflexion de la lumière sur certains corps, les eaux, les miroirs, etc. Appliquée à l’intelligence de l’homme, cette expression est évidemment métaphorique. Mais j’avoue que cette interprétation que je propose est bien nouvelle pour être vraie, et qu’elle a contre elle cette alternative assez singulière : « ou ne se présente pas. » Je la préfère cependant ; et la grammaire l’autorise plus complètement que l’autre. Si l’on admet avec les commentateurs qu’Aristote prétende ne point parler Ici par métaphore, il faut admettre aussi avec eux que le mot « d’imagination » s’applique souvent par simple métaphore, soit à la sensation, soit à l’intelligence.

1049 Voir un peu plus bas la fin du § 10 ; voir surtout les Derniers Analytiques, liv. II, ch. 19, où Aristote ne compte plus la sensation parmi les facultés qui donnent la connaissance, et où il ajoute le raisonnement aux trois autres qu’il énumère ici.

1050 Voir plus haut cette distinction déjà faite, chap. 2, § 6.

1051 Le texte dit simplement : « Ni l’un ni l’autre. » Il n’y a pas de puissance ; car on voit, et la simple puissance ne suffit pas pour voir : il n’y a pas d’acte ; car le sens n’agit pas, puisqu’on dort.

1052 Ceci est assez obscur, et les interprétations ont été fort diverses. Simplicius veut que la sensation appartienne aux animaux dès le premier instant de leur naissance, tandis que l’imagination ne vient que plus tard : Averroès comprend que la sensation a toujours besoin de ta présence de l’objet sensible, tandis que l’imagination peut s’en passer. Le sens le plus naturel, c’est celui qu’adopte saint Thomas : La sensibilité est toujours permanente dans l’animal, l’imagination a des intermittences.

1053 était identique à la sensation en acte.

1054 En un mot les animaux inférieurs. Voir plus loin, chap. 11, § 1, où ceci est contredit.

1055 Le texte dit simplement : « Les imaginations. »

1056 ou « qu’il « nous paraît » ; mais j’ai préféré reproduire le radical du mot imagination, comme le fait le mot grec.

1057 en parlant des songes, bien qu’Aristote n’ait pas dit tout à fait la même chose.

1058 Ou toujours vraies ; c’est l’expression même dont Aristote se sert dans les Dern. Analytiques, liv. II, chap. 19, § 8.

1059 J’ai ajouté ces mots.

1060 C’est-à-dire que là où il y a opinion, on peut affirmer qu’il y a foi ; et l’on remonte ainsi, de degré en degré, jusqu’à la raison.

1061 Le jugement qui suit la sensation.

1062 Ou qui paraissent. J’ai préféré reproduire le même mot, parce que le texte reproduit le même radical.

1063 On pourrait traduire aussi : « la foi ». Voir Platon. République, liv. VII, p. 107, traduction de M. Cousin.

1064 Même remarque.

1065 Voir le paragraphe précèdent.

1066 Si Aristote refuse l’imagination à quelques animaux, Cuvier semble l’accorder à tous, mais dans un autre sens ; car il explique leur instinct « par des images innées et constantes qui les déterminent à agir, comme les sensations ordinaires et accidentelles nous déterminent communément. » Règne animal, t. I, ρ 45.

1067 Simplicius pense qu’Aristote veut réfuter ici la définition que Platon a donnée de l’imagination dans le Philèbe et dans le Sophiste. Philopon est à peu près du même avis, quoiqu’il ne nomme que le Sophiste. Voir le Philèbe, p. 376, 379, et le Sophiste, p. 311, de la traduction de M. Cousin.

1068 Le texte dit simplement : « N’est d’aucune autre chose que de celle dont il y a sensation. » Quelques manuscrits donnent ici une variante que plusieurs éditeurs ont admise, et qu’a suivie saint Thomas : « L’imagination n’est pas différente, mais s’applique, etc. » La leçon vulgaire est plus précise, et c’est là ce qui me l’a fait préférer.

1069 J’adopte ici la leçon que M. Trendelenbourg a empruntée à un manuscrit du Vatican, cité par l’édition de Berlin, et qui me semble plus d’accord avec le reste du contexte. Ce changement ne porte que sur une seule lettre.

1070 La pensée qu’on se forme d’un objet de couleur blanche, à la suite de la sensation.

1071 Car alors l’opinion ne porterait plus sur le même objet que la sensation.

1072 Le texte dit simplement : c’est ; j’ai préféré le conditionnel, pour mieux indiquer qu’Aristote réfute cette opinion, loin de l’affirmer.

1073 M. Trendelenbourg, s’appuyant sur Simplicius, voudrait rapporter ces mots à l’idée précédente « avoir une opinion », et non à l’idée de « sentir » à laquelle ils se rattachent immédiatement. La grammaire permet les deux interprétations : mais celle que j’ai suivie, d’après Philopon, paraît à la fois plus claire et plus vraie. Voir plus haut, cbap. I, § 6.

1074 Le texte dit seulement : « Nous paraissent fausses » ; mais le mot dont se sert Aristote dérive du même radical que celui qui signifie « l’imagination. » J’ai dû chercher à reproduire cette ressemblance.

1075 Même remarque. Le texte dit simplement : « Le soleil paraît avoir un pied de diamètre. » Descartes a exprimé aussi cette pensée, Discours de la méthode, p. 166, édit. de M. Cousin.

1076 Aristote veut montrer que l’imagination diffère de la conception, de l’opinion qu’on se fait des choses ; et que par conséquent on ne peut les confondre. Mais, dans l’exemple qu’il choisit, l’imagination, si elle ne se confond pas avec l’opinion et le jugement de l’esprit, semble venir directement de la sensation qui nous donne sous un si petit angle le diamètre du soleil.

1077 Que le soleil est plus grand que la terre.

1078 Si l’on suppose que l’imagination et l’opinion soient identiques.

1079 Ce qui est absurde et impossible.

1080 Il est difficile de rattacher bien directement ceci à ce qui précède, et la logique n’est guère mieux satisfaite par l’explication que propose M. Trendelenbourg ; mais, à mon avis, c’est la dernière phrase, plutôt que la première, qui gêne la pensée. Simplicius rappelle d’ailleurs qu’Aristote a fait une remarque analogue dans les Catégories. Voir les Catégories, chap. 5, § 21 et suiv.

1081 Le texte dit d’une manière moins précise : « l’une de ces choses. »

1082 Aristote rapproche ici l’imagination de la sensation plus qu’il ne semblait le faire dans le § 9.

1083 Au lieu de « ce mouvement », Philopon entend : « l’imagination. » La grammaire se prête également à ces deux sens

1084 Cette définition de l’imagination peut paraître encore insuffisante.

1085 Le texte dit seulement : « Cela se peut. » Ce qui suit prouve évidemment qu’il s’agit des erreurs que l’imagination peut commettre.

1086 Plusieurs éditions, entre autres celles des Ailes et de Sylborge, ont ici une variante qui ne change pas le sens, comme M. Trendelenbourg le remarque, mais qui n’est pas préférable à celle que j’adopte. « En second lieu, l’erreur de l’imagination peut venir de l’objet pour lequel aussi les sensations sont accidentelles » ; c’est-à-dire pour lequel les sensations peuvent être accidentelles, tout aussi bien qu’ordinairement elles sont propres.

1087 Les distinctions qui sont faites dans ce passage sont précisément les mêmes que plus haut, liv. II, ch. 6, § 1.

1088 Ceci ne semble être qu’une sorte de définition des choses communes, comme le prouve la suite de la phrase.

1089 Je crois que c’est le seul sens admissible ; toutefois les mots du texte pourraient recevoir une interprétation qui serait plus conforme à l’usage habituel de la langue, mais qui le serait moins à la réalité et au système aristotélique.

1090 Voir plus haut, liv. II, ch. 6. § 3.

1091 Plusieurs manuscrits ont une autre leçon qu’adoptent aussi M. Trendelenbourg et les éditeurs de Berlin : « qui vient de ces trois sensations. » La répétition du mot « sensation » obscurcit la pensée, et j’ai préféré la variante qui le supprime.

1092 La sensation ordinaire, celle où le sens s’applique à l’objet qui lui est propre et qui est à sa portée.

1093 Voir le paragraphe qui précède.

1094 J’ai préféré ici le nominatif, que donnent plusieurs manuscrits et plusieurs éditions, à l’accusatif qu’a conservé M. Trendelenbourg, et qui fournit un sens beaucoup moins naturel. Toute cette phrase, du reste, paraît à M. Trendelenbourg complètement inutile, et il proposerait presque de la supprimer. Je ne dis pas qu’elle soit indispensable, mais rien n’autorise à la retrancher.

1095 Voir plus haut la fin du § 11.

1096 On peut trouver cette définition de l’imagination bien vague, et Aristote essaiera de la compléter par ce qui suit, en remontant à l’étymologie même du mot.

1097 Voir le début de la Métaphysique.

1098 J’ai été obligé de paraphraser un peu le texte pour faire sentir en français l’analogie qui, en grec, est évidente, le radical étant le même pour le mot « d’imagination » et pour celui de « lumière. »

1099 J’ai ajouté ces deux derniers mots qui m’ont paru nécessaires. Ils ne sont pas dans le texte, mais tout l’ensemble de ce passage me semble les justifier.

1100 Le texte dit seulement : « Par elles » ; et ce pronom se rapporte alors à l’imagination et aux sensations tout à la fois. J’ai cru devoir l’indiquer précisément par la traduction, qui n’aurait point suffi si elle eût été parfaitement fidèle.

1101 Philopon, qui veut absolument qu’Aristote ait cru à l’immortalité de l’âme, voit dans ce passage un argument en faveur de cette opinion. Il est évident qu’il n’y a ici rien de pareil ; et si la pensée d’Aristote n’est pas contraire à celle que lui prête le commentateur, elle en est tellement éloignée qu’elle n’a avec elle aucun rapport.

1102 Quel que soit le jugement que l’on porte sur cette théorie de l’imagination, elle n’en a pas moins une grande importance, ne fût-ce que par l’influence qu’elle a exercée jusqu’à nos jours. Il est difficile, et les psychologistes les plus habiles doivent en convenir, d’expliquer au juste ce qu’est l’imagination et comment elle se produit en nous, dans quel rapport elle est à la sensation, ce qu’elle en conserve, et ce qu’elle y ajoute. Sans en avoir fait une étude aussi étendue et aussi complète, Cuvier a dû en parler dans son Règne animal ; et s’il ne lui a point fait une place très large, les traits qu’il en a donnés méritent du moins d’être recueillis. « La perception acquise par le moi, dit-il, produit l’image de la sensation éprouvée. Les modifications éprouvées par les masses médullaires y laissent des impressions qui se reproduisent et rappellent à l’esprit les images et les idées ; c’est la mémoire, faculté corporelle qui varie beaucoup selon l’âge et la santé. Nous reportons hors de nous la cause de la sensation, et nous nous donnons ainsi l’idée de l’objet qui l’a produite. » Règne animal, tom. I, p. 41.

Chose singulière, Reid, dans ses analyses si exactes et si étendues, n’a pas dit un seul mot de l’imagination ; c’est une lacune évidemment. Ce qu’en a dit D. Stewart est fort court et fort incomplet. Il faut voir la sixième méditation de Descartes. On doit consulter aussi le second livre de la Recherche de la vérité ; il est consacré tout entier à l’imagination, malgré les digressions nombreuses auxquelles Malebranche se laisse aller. Pour lui, la sensibilité et l’imagination « ne diffèrent que du plus et du moins. » C’est à peu près, comme on l’a pu remarquer, la pensée d’Aristote dans tout ce chapitre.

1103 Voici la théorie la plus importante du Traité de l’âme, et les commentateurs l’ont tous senti ; leurs explications prennent ici un développement nouveau. On peut le voir dans Simplicius et Philopon, Averroès et Albert.

1104 Le mot de « réfléchit » doit être pris surtout dans le sens de sagesse et de prudence. J’ai ajouté « moralement » pour être fidèle au sens de l’expression grecque. Connaître s’applique spécialement à l’intelligence proprement dite ; Réfléchir s’appliquerait plutôt à la raison. C’est, du reste, dans tout le Traité de l’âme, la seule réserve que fasse Aristote en faveur de la partie morale de l’entendement.

1105 Plus haut, liv. I, ch. § 6, Aristote a reconnu que l’âme a plusieurs parties ; mais on voit comment il entend ceci. Les parties ne sont point matériellement séparées ; elles ne sont distinctes que rationnellement.

1106 Le texte dit positivement : « en grandeur. »

1107 Le texte a ici un infinitif que je n’ai pu rendre en français par une forme analogue. J’ai dû préférer aussi le mot « d’intelligence » à celui « d’entendement », qui ne m’aurait pas offert d’adjectifs dérivés intelligent, intelligible. Bossuet a remarqué que ce qu’Aristote appelle intelligence a été nommé par les Pères de l’Église Esprit : « en sorte que dans leur langage, nature spirituelle et nature intellectuelle, c’est la même chose. » Connaissance de Dieu et de soi-même, p. 103, Œuvres complètes, éd. de 1836.

1108 Les deux conjonctions dont se sert Aristote ont bien le sens que leur donne M. Trendelenbourg : Si l’intelligence ressemble à la sensation, et l’on ne peut nier qu’elle ne lui ressemble, etc. J’ai voulu rendre cette nuance du texte par la conjonction : « puisque. »

1109 Aristote emploie encore Ici des infinitifs.

1110 Cette tournure me semble équivaloir à l’optatif qui est dans le grec. Voir plus bas le paragraphe suivant et aussi le § 9, et de la sensibilité sont développés de nouveau.

1111 C’est bien là ce qui a déjà été dit plus haut, liν. I, ch. 4, § 14 : Aristote ne fait que se répéter ; mais l’on attendait une conclusion toute contraire, ainsi que l’ont remarqué la plupart des commentateurs. Aussi se sont-ils efforcés presque tous d’expliquer et de justifier la contradiction apparente qu’offre ce passage. Pour se tirer ici d’embarras, il faut suivre l’exemple de saint Thomas, et demander aux théories antérieures d’Aristote sur la sensibilité, la conciliation de doctrines qui semblent si opposées. Plus haut, liv. II, ch. 6, §§ 1 et 3, il a été établi qu’au fond la sensibilité n’était qu’une simple puissance, et qu’elle n’était vraiment affectée qu’au moment où elle entrait en acte sous l’impression des objets extérieurs. Ainsi, en soi, la sensibilité paraît impassible en tant que puissance ; à plus forte raison l’intelligence l’est-elle. Philopon semblerait adopter cette explication, que ne repousse pas non plus la paraphrase de Thémistius. La véritable passivité, comme le dit formellement Aristote plus haut, liv. II, ch. 5, § 3, est celle qui accompagne l’acte. La puissance est, à proprement parler, tout à fait impassible ; et Aristote réduisant l’intelligence à n’être qu’une simple puissance, la réduit aussi à l’impassibilité. Voir plus bas dans ce chapitre, § 5, où la sensibilité est encore appelée impassible.

1112 Quelques traducteurs, et entre autres Argyropoulo, ont ajouté : « en soi. » Si cette variante s’appuyait sur quelques manuscrits, elle lèverait toute difficulté. Les Coïmbrois ont suivi dans leur traduction l’exemple d’ArgyropouIo, et ils ont en outre distingué avec le cardinal Tolet la passion qui change l’être et le corrompt, de la passion qui le complète et l’achève. Dans ce dernier sens, l’intelligence est impassible, puisque l’acte, loin de l’altérer, ne fait que l’amener à toute sa perfection. C’est là la doctrine qu’Aristote a exposée plus haut, liv. II, ch. 5, § 5.

1113 Sous-entendu : intelligibles. C’est, avec les changements nécessaires, la même définition qui a été donnée plus haut, liv. II, ch. 12, § 1, de la sensibilité ; et par là Aristote veut marquer d’autant plus les analogies de la sensibilité et de l’intelligence. Le texte dit seulement : « la forme » ; j’ai cru devoir ajouter : « des objets », pour rendre la pensée plus complète et plus claire. Voir Reid, Recherches sur l’entend. hum., ch. 7.

1114 C’est toute la théorie exposée pour la sensibilité, liv. II, ch. 5.

1115 Voir plus haut, liv. I, ch. 2. § 13 ; voir aussi les fragments d’Anaxagore, recueillis par Schaubach, fragm. 8, p. 100.

1116 Le sens qu’Aristote donne à l’expression dont se servait Anaxagore ne paraît pas très exact à Philopon. M. Trendelenbourg fait aussi une remarque analogue ; et il pense qu’Aristote ajoute quelque chose à la pensée du philosophe qu’il cite, en disant : « puisqu’elle pense toutes choses. »

1117 J’ai tâché de rendre par cette espèce de paraphrase la force de l’expression grecque, qui se réduit ici à un seul mot au lieu de six que j’ai dû employer.

1118 C’est ainsi que plus haut la sensibilité a été réduite aussi à n’être qu’une simple puissance, liv. II, ch. 5.

1119 Le mot dont se sert Aristote se rapporte au même radical que le mot « d’intelligence. »

1120 J’ai ajouté ces deux derniers mots pour être plus clair.

1121 Après avoir pensé, elle devient semblable aux choses mêmes qu’elle pense, comme le sens devient semblable aux choses réelles qu’il sent, après les avoir senties, liv. II ch. 5, § 7.

1122 Le mot dont se sert encore ici Aristote vient du radical même d’où est tiré le mot qui exprime « l’intelligence. » Ces analogies, si essentielles pour la pensée, ne peuvent être rendues en français ; et j’ai dû souvent regretter cette impuissance de notre langue.

1123 On pourrait encore traduire : « Il n’est pas rationnel de croire que l’intelligence se mêle au corps. » Le texte se prête également à ces deux sens. Voir sur ce passage la longue discussion où Albert rapporte et compare les opinions d’Alexandre, de Thémistius, de Théophraste, d’Avempace, d’Aboubekre, d’Averroès, d’Avicenne, etc.

1124 Philopon n’hésite pas à croire que ceci s’adresse à Platon ; je le pense aussi ; mais l’on ne saurait citer le passage même où se trouve l’expression qu’Aristote prête à son maître, si c’est bien de lui toutefois qu’il veut parler.

1125 Dans la langue de Platon, il faudrait dire : « le lieu des Idées » ; mais, en grec, le même mot signifie, comme l’on sait : espèce, idée, forme ; j’ai dû préférer cette dernière expression, qui revient à celle dont Aristote s’est servi plus haut dans la théorie de la sensibilité, liv. II, ch. 12, § 1. On pourrait également traduire dans le langage péripatéticien : « les espèces », et ce terme est même le plus ordinaire.

1126 Le texte dit d’une manière plus vague : « De ce qui sent. » Voir plus haut, § 1, d’où j’ai tiré l’expression dont je me sers ici.

1127 Voir plus haut, § 8.

1128 Voir liν. II, chap. 12, § 3, une pensée tout à fait analogue.

1129 Ou de très intelligible. Bossuet a développé cette idée qu’il a empruntée, avec plusieurs autres, à Aristote, Connaissance de Dieu et de soi-même, p. 66, Œuvres complètes, édit. de 1836, in-8°.

1130 Il faut entendre par ceci que l’intelligence n’a pas d’organes spéciaux comme la sensibilité. C’est là le sens que donnent la plupart des commentateurs, entre autres saint Thomas. Il blâme vivement Averroès d’avoir compris que l’Intelligence s’exerçait en dehors du corps ; ce qui, en effet, n’a point de sens dans ce passage, et ce qui est contraire à tous les faits que nous connaissons. Il faut, en outre, se rappeler ce qu’Aristote a dit plus haut, au § 1. Thémistius, du reste, semble être de l’avis d’Averroès, et c’est sa paraphrase, sans doute, qui aura inspiré le philosophe arabe : de plus, pour justifier cette interprétation, il a déplacé l’ordre des pensées, et il a mis après ce cinquième paragraphe la fin du paragraphe précédent.

1131 J’ai ajouté ces deux derniers mots que justifie le contexte, et qui me semblent utiles pour que la pensée soit parfaitement claire.

1132 Un homme ignorant est savant en puissance, c’est-à-dire qu’il a toutes les facultés nécessaires pour acquérir la science. Une fois qu’il a su l’acquérir, il est savant, il possède la science ; et quand il applique la science qu’il possède, soit aux objets du dehors, soit à ses propres pensées, il est savant en acte, il agit comme savant.

1133 Quand elle n’a plus besoin d’apprendre, et qu’un travail antérieur l’a mise en état de savoir et de comprendre les choses, par son propre effort.

1134 Plus haut, § 3, il a été établi que l’intelligence est essentiellement à l’état de puissance, et qu’elle n’est rien avant d’agir, c’est-à-dire, de penser.

1135 En recevant l’enseignement d’autrui

1136 En s’instruisant elle-même.

1137 Elle n’était alors qu’une simple puissance qui n’avait point encore agi, et qui ne pouvait savoir jusqu’à quel point il lui était donné d’agir. Plus tard, elle le sait par l’effort même qu’elle a fait, et dans la mesure même où elle a réussi.

1138 Elle est devenue les choses mêmes qu’elle pense ; et, en les pensant, elle ne fait que se penser elle-même.

Je n’ai pas besoin de faire remarquer ici combien toute cette théorie est importante, ni de rappeler les commentaires de toute sorte dont elle a été l’objet. Elle est l’une des plus graves et des plus profondes de tout le Péripatétisme. […]

1139 La pensée de ce paragraphe est assez obscure, et l’on ne voit pas bien d’abord comment elle se rattache à ce qui précède. La voici d’une manière générale : Est-ce la même faculté de l’âme qui connaît les choses particulières, réelles, que les sens lui révèlent, et qui connaît l’essence de ces choses, leur espèce ? Ainsi, est-ce la même faculté qui nous fait connaître cette eau que nous avons sous les yeux, et ce qu’est l’eau d’une manière universelle ? ou bien sont-ce des facultés différentes ? Aristote répond que c’est toujours la même faculté qui agit dans les deux cas, mais qu’elle est différemment disposée dans l’un et dans l’autre.

1140 Déterminée, spéciale, réelle.

1141 D’une manière universelle et tout indéterminée.

1142 Même remarque.

1143 Pour les choses immatérielles, les deux idées se confondent, puisque la réalité de la chose et son essence ne font qu’un : l’infini, par exemple, comme le remarque fort bien M. Trendelenbourg, d’après un passage décisif des Leçons de physique, liv. III, chap. 5, p. 204, a, 23, édit. de Berlin.

1144 Je n’ai pas adopté ici la ponctuation proposée par M. Trendelenbourg, non seulement parce qu’elle est contraire aux explications données par les commentateurs, mais aussi parce qu’elle rend la pensée moins claire et moins simple à la fois. Je n’ai pas pu, du reste, reproduire exactement le mouvement du texte, qui n’a qu’une seule phrase : j’ai dû en faire plusieurs, afin d’être plus intelligible.

1145 J’ai suivi ici le conseil de Philopon, qui propose de donner à la pensée une forme interrogative.

1146 La chair réelle, que l’on voit ou que l’on touche.

1147 Elle est perceptible à nos sens en tant qu’elle est composée d’éléments matériels.

1148 Qui ne peut jamais exister sans le nez.

1149 Qui est une certaine forme dans un nez.

1150 Ce sens me paraît fort logique ; mais on ne pourrait assurer que ce soit bien celui du texte, qui est ici fort vague et que les commentateurs n’ont pas suffisamment expliqué.

1151 Non pas matériellement, mais comme il a été dit plus haut, § 1 : « en raison. »

1152 J’ai ici un peu paraphrasé le texte ; mais c’est le sens qu’y trouvent la plupart des commentateurs, Thémistius, Simplicius, Philopon, etc. Je ne crois pas qu’Aristote veuille dire, comme saint Thomas l’a pensé, que l’intelligence, en comprenant les choses matérielles, se replie sur elle-même comme la ligne qui se recourbe pour devenir circulaire, et qu’elle va directement, en ligne droite, pour comprendre les choses immatérielles et universelles. Les Coïmbrois ne semblent pas non plus approuver cette explication de saint Thomas.

1153 Ce sont toujours les mathématiques qu’Aristote désigne ainsi, comme le remarque Simplicius : on peut voir plusieurs exemples de cette expression, qui ne peut faire le moindre doute, dans le Traité du Ciel, liv. III, chap. 1, p. 299, a, 16, et dans les Derniers Analytiques, liv. I, chap. 48, p. 81, b, 3, et aussi chap. 13, 79, a, 8, de l’édit. de Berlin.

1154 J’ai ici un peu paraphrasé le texte pour le rendre plus clair.

1155 J’ai ajouté ces trois derniers mots.

1156 Même distinction, mais moins marquée que plus haut : « être de la chair, être la chair. » Aristote veut dire ici qu’il y a une différence entre l’idée sensible que nous avons de la ligne droite placée sous nos yeux, et l’idée universelle, essentielle, de la ligne droite que comprend l’intelligence.

1157 C’est-à-dire l’idée de la ligne réelle que nos sens nous font connaître, et l’idée essentielle de la ligne droite en général.

1158 Ou l’intelligence. Le texte n’a point de sujet.

1159 ou plutôt abstraites comme dans les mathématiques.

1160 C’est une sorte d’abstraction qu’Aristote attribue à l’entendement comme faculté essentielle.

1161 Voir plus haut, liv. I, ch. 3, 113, où ces expressions d’Anaxagore sont déjà citées d’une manière à peu près pareille.

1162 Le texte n’a qu’un seul mot au lieu de deux que j’ai cru devoir mettre.

1163 Voir plus haut, dans ce chapitre, § 2.

1164 C’est le rapport dans lequel l’un et l’autre s’unissent, le premier étant capable d’agir sur le second, le second étant capable de recevoir l’impression du premier ; le second étant en puissance ce que le premier est en acte. Aristote ne répond que dans le § 11 au doute qu’il élève ici. Il n’y répond pas directement dans le § 9, comme quelques commentateurs semblent l’avoir cru.

1165 Id.

1166 À savoir : Comment l’intelligence pourra penser. Voir le paragraphe précédent.

1167 C’est-à-dire dans les choses inteligibles. L’intelligence, en te pensant elle-même, se pense ou par elle seule ou par quelque autre chose qui lui est ajoutée. Si elle se pense par elle seule, Il s’ensuit que, quand elle pense d’autres choses intelligibles, elle se retrouve aussi tout entière dans ces autres choses, qui alors deviennent elles-mêmes Intelligentes en même temps qu’elles sont intelligibles. C’est là l’explication que donne saint Thomas, et qui semble en effet la vraie.

1168 C’est là une hypothèse, comme le remarque M. Trendelenbourg, qui est indispensable à tout ce raisonnement ; mais il reste à démontrer qu’en effet l’intelligence, quand elle devient intelligible, l’est bien comme toute autre chose.

1169 Elle ne sera pas simple, comme le supposait Anaxagore ; elle se composera de deux parties, dont l’une sera intelligente et l’autre intelligible.

1170 Qui ne sont pas l’intelligence elle-même, et qui sont seulement comprises par elle.

1171 Aristote répond ici à la question qu’il s’est posée plus haut, § 9. Le rapport commun entre les objets et l’intelligence, c’est que l’intelligence est en puissance ce que les objets sont en réalité.

1172 Voir dans ce chapitre 4 la fin du § 3, où Aristote se sert des mêmes expressions.

1173 Philopon ne veut pas qu’on prenne ici trop rigoureusement les paroles d’Aristote. Les caractères sont mal tracés, à peine lisibles ; mais ils sont tracés sur le feuillet de l’intelligence, puisqu’elle est déjà en puissance les objets eux-mêmes. Les caractères deviennent parfaitement clairs et lisibles pour elle, quand elle conçoit pleinement les objets. Par là Philopon rapproche la théorie d’Aristote de celle que Platon développe dans le Ménon, et il croit presque retrouver ici la réminiscence. Alexandre d’Aphrodise paraît incliner à modifier en ce sens la pensée d’Aristote. Albert-le-Grand combat cette interprétation d’Alexandre ; et saint Thomas croit aussi qu’Aristote s’éloigne par cette théorie, et des opinions des anciens physiologistes, qui croyaient que l’âme humaine était composée de tous les éléments, et des opinions de Platon, qui croyait que toute la science n’est que réminiscence.

La comparaison dont se sert ici Aristote peut prêter en effet à des explications très diverses, et la plus naturelle n’est certainement pas celle de Philopon. Voir dans le Théétète de Platon les tablettes de Mnémosyne, p. 180, éd. de M. Cousin, et Philèbe, p. 378, id.

1174 Réponse à la seconde question développée dans le § 10, comme le remarque Simplicius, et avec lui la plupart des commentateurs.

1175 C’est-à-dire, les notions propres à l’entendement, à l’intelligence ; et plus haut, § 8, on a vu que c’étaient les notions universelles et purement intelligibles de la géométrie et des mathématiques.

1176 Pour les purs intelligibles, pour les abstractions mathématiques.

1177 De ce principe péripatéticien mal compris, sont sorties en partie les erreurs des Alexandrins. L’intelligence et l’intelligible sont identiques au sens où le dit Aristote, et avec toutes les réserves qu’il a faites ; mais c’est une erreur de les confondre substantiellement, comme Plotin semble l’avoir fait, et comme semblent le faire aussi quelques systèmes contemporains en Allemagne.

1178 Celle que se donne l’intelligence à elle-même à l’aide des notions qu’elle possède, quelle que soit la source d’où elle les ait tirées.

1179 L’objet tout intelligible, et non point l’objet matériel. Du reste, la langue grecque, grâce au neutre que la nôtre n’a pas, se prête ici à une indétermination que je n’ai pu conserver. Il est vrai qu’on pourrait traduire ainsi : « La science spéculative et ce qui est su de cette façon sont une seule et même chose. »

1180 Le texte dit seulement : « La cause doit être recherchée. » Les commentateurs se sont donné beaucoup de peine pour justifier ces mots, qui semblent assez mal intercalés ici. M. Trendelenbourg inclinerait presque à les supprimer. Philopon y voit une question toute nouvelle qu’Aristote s’est abstenu de résoudre. Ces mots, qui gênent en effet la suite de la pensée, bien qu’ils ne la contredisent pas, sont donnés par tous les manuscrits.

Thémistius les a tout aussi bien que les ont les autres commentateurs, et il les explique en disant que si l’intelligence ne pense pas toujours, c’est qu’elle est une simple puissance ; elle ne pense donc que quand elle assemble des notions qui, sans doute dans le système de Thémistius, doivent lui venir primitivement du dehors et la provoquer. J’ai tâché de lever l’obscurité de ce passage en le traduisant comme je l’ai fait, avec un léger changement dans la forme de la pensée.

1181 Si confondue avec l’intelligible, elle a toujours par conséquent en elle-même tous les éléments de ses pensées

1182 L’intelligible n’est qu’en puissance dans les objets du dehors ; il n’est vraiment en acte que dans l’intelligence même, comme le dit la fin du paragraphe. On peut voir aussi plus loin, ch. 8, § 3, comment les intelligibles sont en puissance dans les choses sensibles et étendues, les seules qui existent réellement.

1183 Ne sera pas elle-même matérielle. Le texte n’est pas plus précis que ma traduction.

1184 Aristote reprend l’expression dont il vient de se servir, bien qu’évidemment le sens ne soit pas tout à fait le même.

1185 Je n’ai pas besoin de faire remarquer toute l’importance de cette théorie. Si je ne la commente pas avec plus de détails, c’est que je dois me borner à éclaircir le texte, et que ces notes paraîtront déjà bien développées. Il faut rapprocher de tout ce chapitre les chap. 7, 8 et 9 du livre II de la Métaphysique, p. 1072 et suiv., édition de Berlin.

1186 Aristote distingue dans tous les êtres deux éléments essentiels, la matière, et la cause ou la forme. Ces deux éléments doivent se retrouver également dans l’intelligence, où l’on reconnaîtra deux parties, l’une active, l’autre passive : la première représentant la cause, la seconde représentant la matière. Plusieurs commentateurs ont trouvé que cette comparaison n’était pas fort juste.

1187 Ou plus exactement : « dans cette « partie de l’âme qu’on appelle « l’intelligence. »

1188 C’est l’intelligence en puissance qui devient en acte tous les sujets mêmes qu’elle pense et qu’elle comprend.

1189 C’est l’intelligence active.

1190 Ceci se rapporte à l’intelligence active. J’aurais voulu trouver un mot plus convenable que celui de « virtualité » ; mais la langue ne m’en a pas offert : « habitude, capacité, aptitude », eussent été moins convenables encore.

1191 Voir plus haut la théorie de la vision et de la couleur, liv. II, chap. 7, § 1.

1192 Tant que la lumière ne vient pas les rendre réellement visibles, tant que la lumière ne nous les fait pas voir.

1193 Non pas matériellement, mais en raison. Voir plus haut, chap. 4, § 1.

1194 Ce sont les qualités qu’Aristote a reconnues à l’intelligence, d’après les théories mêmes d’Anaxagore qu’il adopte sur ce point. Voir plus haut, chap. 4, § 8, et liv. I, chap. 4, § 14. Les trois premières qualités conviennent à l’intelligence passive ou en simple puissance, tout aussi bien qu’à l’intelligence active, à l’intelligence en acte ; mais la quatrième qualité ne se rapporte qu’à celle-ci uniquement, qui, par son essence, est en acte.

1195 Le principe signifie ici « la cause ou la forme » ; ainsi l’intelligence active est supérieure à l’Intelligence passive.

1196 Aristote va au-devant d’une objection qu’on pourrait élever sur ce point contre lui, et il veut montrer que l’intelligence active est supérieure à l’intelligence passive, non pas seulement par ses fonctions, mais par son antériorité même. L’acte est antérieur à la puissance ; car la puissance ne peut passer à l’acte que par une cause qui est elle-même en acte.

1197 C’est le sens que donnent tous les commentateurs, et il est difficile d’en trouver un autre, bien que celui-ci ne soit pas très satisfaisant ; ou que du moins il suppose dans la pensée une ellipse assez considérable.

1198 Ce qui peut arriver à cette partie de l’intelligence qui est en puissance ; ce qui ne peut arriver à celle qui est en acte.

1199 Comme ci-dessus § 1.

1200 J’ai ajouté le mot vraiment pour rendre la pensée plus complète et plus claire.

1201 Voir plus haut la même pensée développée, et le principe de l’intelligence complètement séparé du corps, liv. I, ch. 4, § 14. Il faut voir aussi cette opinion de l’immortalité de l’intelligence, reproduite dans la Métaphysique, liv. XII, ch. 3, p. 1070, a, 25, éd. de Berlin, sans les distinctions importantes qui l’accompagnent ici. Voir, en outre, Morale à Nicomaque, liv. X, ch. 7, p. 1177, a, 15 et b, 30, éd. de Berlin.

1202 Évidemment, dans la vie éternelle, que conserve l’intelligence active. C’est ainsi que tous les commentateurs ont entendu ce passage, qui ne peut en effet offrir un autre sens.

1203 Cet argument est très décisif, car la mémoire ne peut avoir lieu qu’à la suite d’une impression antérieurement reçue et soufferte ; et si l’intelligence active est impassible, elle est par cela même incapable de mémoire.

1204 Ceci ne veut pas dire tout à fait qu’une partie de l’intelligence périt : seulement, la faculté passive de l’intelligence ne subsiste plus dans la vie nouvelle où eue entre.

1205 Le texte est beaucoup moins précis ; et les pronoms qui y sont employés laissent une ambiguïté fâcheuse. En effet, on peut également comprendre, et que l’intelligence active ne peut se passer de l’intelligence passive, qui lui fournirait en quelque sorte les matériaux, comme la sensibilité les fournit à l’imagination, et que l’intelligence passive, au contraire, a nécessairement besoin de l’intelligence active. Ce dernier sens m’a semblé préférable, parce qu’il est plus en harmonie avec tout ce qui précède. Reid (Recherches sur l’entend. humain, ch. 2, section X) repousse cette distinction d’actif et de passif pour l’intelligence ; mais il reconnaît que les péripatéticiens sont ici plus près de la vérité, que les philosophes qui ont cru que la sensation est purement passive. Reid n’a peut-être pas assez approfondi la distinction qu’a faite Aristote entre l’intelligence et la sensation.

1206 Il n’est pas besoin pour ce chapitre, plus que pour le précédent, de rappeler qu’il a donné lieu, parmi les commentateurs, aux discussions les plus longues et les plus approfondies. On peut voir comment Philopon réfute les diverses opinions d’Alexandre, de Plotin, de Maxime et de Plutarque. Averroès est entré aussi dans les réfutations les plus délicates. Ce n’est pas le texte, ce ne sont pas les mots qui offrent ici de difficulté : c’est le fond même des théories ; et l’on voit sans peine tout ce qu’elles ont en effet de grave et d’essentiel pour le système général d’Aristote. Afin de les bien comprendre, il convient de les rapprocher de la Métaphysique, et surtout du livre XII. La pensée vraie d’Aristote sur l’immortalité de l’âme a été très controversée, parce qu’elle est certainement très peu nette. Il faut consulter sur ce point le traité spécial d’Augustin Oreggi, Rome, 1631, in-4°, et la dissertation très complète du cardinal Tolet. L’immortalité sans personnalité est parfaitement vaine ; et voilà comment l’école péripatéticienne inclina généralement à croire que l’âme est mortelle. Pacius, après tant d’autres commentateurs du Moyen Âge, accommode tout ceci à la foi catholique, qu’il retrouve jusque dans les assertions les plus obscures et les moins concluantes d’Aristote. […]

1207 C’est la forme même qu’emploie le texte ; mais cette conjonction n’est peut-être pas ici très bien placée ; car ce qui précède ne se lie guère au début de ce chapitre.

1208 Ou aux individus. La pensée, dans le texte, n’est pas aussi nettement exprimée ; elle est embarrassée de quelques détails que j’ai cru pouvoir négliger, afin de la rendre plus claire.

1209 C’est la théorie développée dans l’Herméneia, qui cite le Traité de l’âme. Voir Herméneia, chap. 1, §§ 4 et 5 de ma traduction. La même pensée se retrouve aussi dans les Catégories, chap. 2, § 1, et surtout chap. 4, § 3, id.

1210 Le mot dont se sert Aristote a le même radical que celui qui exprime en grec « l’intelligence. » Je n’ai pu conserver cette identité dans notre langue.

1211 Malgré les éléments divers qui composent la proposition, elle est une dans sa totalité, et ne répond qu’à une notion de l’esprit.

1212 M. Trendelenbourg rappelle qu’Aristote a cité deux autres fois ce vers d’Empédocle, et à l’intention différente, Traité du Ciel, liv. III, chap. 2, p. 300, b, 30, édit. de Berlin, et Traité de la Génération des animaux, liv. I, chap. 18, p. 722, b, 20, id.

1213 J’ai ajouté ces mots que justifie le contexte, et que le sens exige pour être complet. Voir la fin du paragraphe suivant.

1214 Le texte dit seulement : l’incommensurable et le diamètre. Par diamètre, on sait qu’il faut entendre ici, comme dans plusieurs autres passages, la diagonale qui partage le carré en deux triangles égaux. On pourrait, du reste, comprendre également le diamètre du cercle, qui est incommensurable à la circonférence, tout comme la diagonale l’est au côté du triangle rectangle.

1215 S’il s’agit non plus du présent lui-même, mais du passé ou de l’avenir.

1216 Voir, dans l’Herméneia, la définition du verbe, ch. 8, § 1, de ma traduction.

1217 Répétition de ce qui vient d’être dit au paragraphe précédent ; mais la combinaison, ou l’erreur, s’applique ici au passé ou à l’avenir, au lieu du présent.

1218 M. Trendelenbourg voudrait retrancher cette répétition : elle me semble indispensable ; mais il est vrai que, dans le texte, la construction grammaticale ne l’exige pas aussi impérieusement que dans la phrase par laquelle je l’ai rendu.

1219 Des commentateurs ont entendu par là que, dans la nature, les individus ne se présentent jamais à notre sensibilité que divisés et séparés les uns des autres, mais les Coïmbrois proposent de comprendre le mot « division » dans le sens de « négation », et ce sens est ici le véritable. On peut toujours nier ce qu’on peut affirmer.

1220 J’ai ajouté ce dernier mot pour bien faire comprendre qu’il s’agit du présent.

1221 Voir plus haut le § 1.

1222 Le mot grec peut signifier indivisé et indivisible : notre mot « indivisible » n’a pas ce double sens, et ne représente que l’indivise en puissance, c’est-à-dire l’indivisible.

1223 L’étendue, en effet, peut être divisée ; mais, tant qu’elle ne l’est pas, sa continuité la peut faire concevoir comme indivisible, et lui donne une totalité sans parties et sans divisions aux yeux de l’intelligence.

1224 C’est-à-dire, indivisée.

1225 L’intelligence conçoit l’étendue comme indivisible à la fois dans la matière et dans le temps.

1226 J’admets ici la négation avec les Coïmbrois : elle résulte d’un simple changement d’accentuation qui me paraît tout à fait nécessaire. Elle est d’ailleurs autorisée par le commentaire de Simplicius, et peut-être aussi par celui de Philopon et par Thémistius.

1227 Peut-être faudrait-il dire : « n’est divisible qu’en puissance », tout en étant indivisible en acte ; mais aucun manuscrit n’autorise cette leçon que la logique seule réclame.

1228 Le texte est un peu moins précis que la traduction. On pourrait encore comprendre que, dans ce cas, l’intelligence conçoit l’étendue d’abord indivisible comme des étendues distinctes ; mais j’ai préféré appliquer cette pensée à la fois au temps et à l’étendue, qu’Aristote unit dans un seul et même raisonnement.

1229 L’objet matériel est divisible dans la quantité qui le forme : dans son espèce, il est indivisible, son espèce est une ; et l’intelligence la conçoit ainsi sans aucune division.

1230 Ou mieux peut-être : « par une partie indivisible de l’âme », par un acte indivisible de l’âme.

1231 La négation, qui ne vient que dans le membre de phrase suivant, me paraît dominer la phrase entière.

1232 Cette leçon, qui me semble être la véritable, n’est point donnée par les manuscrits. Elle vient d’un simple changement d’une voyelle et de l’accentuation. Pacius, le premier, l’a adoptée, et je crois qu’il a raison. Saint Thomas la justifie par l’explication qu’il donne de cet obscur passage, et les Coïmbrois ont suivi saint Thomas. Il serait difficile de dire, d’après les commentaires de Simplicius et de Philopon, quelle est au juste la leçon qu’ils ont eue.

1233 Ceci me semble contribuer à justifier la leçon que je viens d’adopter. Dans ces cas signifie certainement, et l’objet que pense l’intelligence, l’étendue par exemple, et le temps dans lequel elle le pense.

1234 L’espèce pour l’objet matériel, la continuité pour le temps.

1235 Ceci semble une sorte de déférence d’Aristote pour les théories de son maître. On pourrait encore rapporter tout ce passage au principe pensant, à l’intelligence, qu’Aristote ne prétend point séparer du corps.

1236 Ceci ne semble qu’une répétition assez peu utile de ce qui précède.

1237 Il est difficile de comprendre le mot de division placé comme il l’est ici, puisqu’il s’agit surtout de l’indivisible. Simplicius et les autres commentateurs veulent qu’Aristote désigne, après le point, la ligne qui se définit : Longueur sans largeur ; et la surface, qui se définit privativement comme le point et la ligne : Longueur et largeur sans profondeur. On peut admettre cette explication ; mais Pacius en propose une autre qui a du moins pour elle d’être fort ingénieuse, si d’ailleurs elle est privée de l’autorité des manuscrits. Il voudrait lire dièse au lieu de division, et disse aurait d’abord le sens qu’il a dans les Derniers Analytiques, liv. I, ch. 23 § 9 de ma traduction ; et de plus, ce sens serait étendu et généralisé pour s’appliquer à toute unité indivisible, comme l’est le demi-ton dans la musique.

1238 Où l’est le point, c’est-à-dire indivisible en puissance tout aussi bien qu’en acte.

1239 Le point n’a ni longueur, ni largeur, ni profondeur ; la ligne n’a point de largeur ni de profondeur ; la surface n’a point de profondeur.

1240 On comprend les indivisibles comme on comprend toute autre chose par l’énoncé et l’idée du contraire.

1241 Le mal est connu comme le contraire du bien.

1242 Le noir est connu comme le contraire du blanc, ou l’obscurité comme le contraire de la lumière.

1243 Le texte dit au singulier : « par le contraire. »

1244 Le texte dit seulement : « en puissance. » J’ai cru pouvoir ajouter les derniers mots, qui sont entièrement d’accord avec toute la doctrine qui a été exposée ci-dessus.

1245 J’ai rétabli dans ce passage la leçon ordinaire dont l’édition de Berlin et M. Trendelenbourg avaient cru devoir s’écarter, sur l’autorité de Simplicius et peut-être aussi de quelques manuscrits. J’ai préféré suivre la plupart des autres commentateurs et éditeurs ; et en outre, le sens me paraît plus net et plus conséquent à tout ce qui précède.

1246 L’expression est peut-être un peu obscure, mais elle rend fidèlement le texte ; et je n’ai pas cru pouvoir ici rien préciser.

1247 Le texte dit seulement : « qui n’ait plus de contraire » ; c’est-à-dire ; « à qui il ne faille plus l’un des contraires pour comprendre l’autre, qui comprenne et connaisse les deux contraires à la fois. »

1248 Elle est en acte. Les commentateurs les plus autorisés ont pensé qu’il s’agit ici de l’intelligence divine se pensant elle-même, éternellement en acte, et séparée de ce monde qu’elle gouverne en l’attirant à soi. Je n’affirme pas que cette interprétation soit fausse ; car elle a pour elle le livre XII de la Métaphysique et tout ce qu’Aristote y dit de la pensée de la pensée. Mais je crois cependant que tout ce passage pourrait recevoir une explication plus simple, et se rapporter en entier à l’intelligence humaine ; car, elle aussi, peut se penser en l’absence de tout autre objet qu’elle, comme on l’a vu plus haut, ch. 4, § 10. Il a été dit, en outre, dans le § 1 de ce même chapitre 4, que l’intelligence peut être comprise comme séparée, si ce n’est matériellement, du moins rationnellement. Il n’y aurait donc pas besoin de recourir à la théorie d’Aristote sur la pensée divine, théorie que rien ne prépare, et qui dans ce passage peut paraître assez déplacée.

1249 Aristote revient à la question qu’il a posée au début du chapitre, et il examine comment se produisent l’erreur et la vérité dans l’intelligence.

1250 Voir l’Herméneia, ch. 6, § 1, et ch. 11, § 2, et les Derniers Analytiques, liv. I, ch. 1, § 18, de ma traduction.

1251 Ceci paraît contredire ce qui a été dit plus haut, liv. III, ch. 3, § 8, et ce qui sera dit plus bas, ch. 10, § 4, ainsi que ce qu’on trouve dans les Derniers Analytiques, liv. II, ch. 19, § 8.

1252 C’est l’indivisible, l’individu dont il a été parlé plus haut, § 1, et que l’intelligence atteint immédiatement.

1253 Et fait alors une combinaison qui peut donner lieu à l’erreur.

1254 Le texte est ici très concis ; j’ai été obligé de le développer un peu.

1255 Voir plus haut, liv. II, ch. 6. § 3.

1256 Voir plus haut une pensée et des expressions tout à fait analogues, ch. 8, § 19.

1257 Le texte dit simplement : « il en est de même pour les choses sans matière. »

1258 C’est-à-dire les espèces, les formes intelligibles. Voir plus haut, ch. 4, § 3.

1259 Aucun commentateur n’a réussi à montrer comment ce chapitre se lie à ce qui précède. Nous y trouverons des répétitions, et, de plus, un peu de désordre dans les pensées. Thémistius s’est abstenu d’en paraphraser le début, dont il ne pouvait sans doute comprendre le rapport avec les théories antérieures. Simplicius et Philopon ont laissé voir, dans leurs commentaires, que la suite des idées leur semblait peu satisfaisante. Les Coïmbrois, d’après saint Thomas, paraissent croire que ce sont seulement des éclaircissements nouveaux que donne Aristote sur le système exposé plus haut. Pacius suppose qu’il s’agit d’une comparaison entre l’intelligence pratique et l’intelligence spéculative. Quoi qu’il en soit, je trouve, avec M. Trendelenbourg, que tout ce chapitre est décousu, et que les différentes parties dont il se compose ont entre elles peu de connexion.

1260 Simplicius a signalé avec raison cette répétition ; voir plus haut, ch. 5, § 2.

1261 Le texte dit simplement : « dans un seul. » Mais il ne peut pas y avoir de doute sur le sens tel que l’ont unanimement adopté tous les commentateurs.

1262 Tout ce qui arrive.

1263 Et pour la science en particulier, ou elle vient d’un mettre qui la possède et la transmet à un disciple, ou elle vient d’un être qui l’a d’abord acquise et qui l’applique ensuite.

1264 Voir plus haut, liv. II, ch. 12, § 1, et surtout le ch. 5, § 2, où toute cette théorie de la sensibilité en acte est longuement exposée.

1265 Malgré quelque contradiction apparente, c’est bien toujours la même pensée qui a été développée au liv. II, ch. 5, g 3 et suiv.

1266 J’ai voulu rendre, en ajoutant ces mots, la force de l’Imparfait qui est dans le texte. Ceci peut être pris pour une allusion à la Physique, ou à ce qui a été dit ci-dessus, liv. II, ch. 5, § 3.

1267 Et n’a plus besoin, par conséquent, du mouvement pour arriver à sa fin, à sa perfection.

1268 Ici encore la connexion des idées ne paraît pas assez grande pour exiger une conjonction de ce genre. Aristote continue, du reste, la comparaison commencée dans le paragraphe précédent, entre le mouvement de l’intelligence et celui de la sensibilité.

1269 À les nommer simplement, sans d’ailleurs en affirmer ou en nier l’existence ou les attributs. Voir l’Herméneia, ch. 4, § 1, et ch. 5, et les Catégories, ch. 4, § 1.

1270 Second degré de la sensibilité.

1271 Voir Herméneia, ib.

1272 Troisième degré de la sensibilité.

1273 Voir la théorie spéciale qui explique cette expression, plus haut, liv. II, ch. 12, § 4.

1274 Le texte dit simplement : « sont telles. »

1275 Le texte dit seulement : « sont cela. » Quelques manuscrits donnent une autre variante qui serait fort admissible : « sont identiques, sont la même chose : » et cette leçon serait très bien justifiée par ce qui suit. M. Trendelenbourg propose, en changeant l’accentuation, de lire : « en tant qu’ils sont en acte. » Ce changement ne paraît pas nécessaire.

1276 Voir une expression analogue, plus haut, ch. 8. § 18.

1277 Ou mieux : « raisonnante. » Aristote continue la comparaison de l’intelligence et de la sensibilité. Les images sont pour l’Intelligence ce que les sensations sont pour la sensibilité. Voir la même pensée répétée plus bas, chap. 8, § 8.

1278 On voit qu’il ne s’agit point ici d’une chose matérielle, extérieure à l’âme. Il s’agit de l’image que l’âme intelligente a en elle.

1279 Le texte dit simplement : « l’âme. »

1280 M. Trendelenbourg trouve assez peu justifiée toute cette comparaison, que n’a point commentée Thémistius dans sa paraphrase, mais qu’avaient Simplicius et Philopon, telle que nous la donnent nos textes actuels. Les images sont à l’intelligence ce que les modifications de la pupille sont à la vue, ce que les modifications de l’oreille sont à l’ouïe. Les Images sont des intermédiaires comme la pupille dans un cas et l’oreille dans l’autre.

1281 Il faut entendre ici, comme l’ont fait tous les commentateurs, le sens commun, qui réunit toutes les perceptions des sens spéciaux, agissant pour les sensations, comme agit l’intelligence à laquelle aboutissent toutes les images. Voir le paragraphe suivant.

1282 Ou un centre. Quant au mot de « moyenne », il est justifié par la théorie exposée plus haut, liv. II, chap. 12, § 4, et liv. III, chap. 2, § 9.

1283 Voir la fin du paragraphe précédent.

1284 M. Trendelenbourg trouve avec raison que ce paragraphe interrompt le fil des idées et s’éloigne du sujet. Thémistius ne le commente pas. Simplicius reconnaît qu’il est obscur et trop concis. Je ne me flatte pas de l’avoir éclairci : j’ai dû prendre parti dans ma traduction ; mais, malgré tous mes efforts, le sens reste toujours très douteux et très embarrassé. L’emploi des formules littérales n’apporte aucun secours.

1285 Voir chap. 2, § 10. Seulement, dans cet autre passage, au lieu du chaud qui est cité ici, c’est le blanc dont il s’agit : cette diversité n’a aucune importance.

1286 J’ai fait rapporter ceci à l’âme, tandis que le texte est tout à fait indéterminé.

1287 J’ai ajouté ces mots que la force du mot grec me semble autoriser.

1288 Le sens commun est une sorte de point central, de limite où viennent se confondre les sensations diverses : de même l’intelligence est la limite où viennent se réunir les diverses images.

1289 Le texte dit : « ces choses sont une. » « De part et d’autre » doit s’entendre du sens commun et de l’intelligence.

1290 Le texte donne simplement un verbe sans sujet.

1291 J’ai ajouté tout ceci.

1292 Ceci est une paraphrase et non une traduction ; mais j’ai cru devoir faire ce sacrifice à la nécessité d’être clair.

1293 La pensée dans le texte n’est pas très complète ; il faut ajouter : « ou de rechercher comment l’âme distingue les choses de genre différent », comme le doux et le chaud, dont le premier appartient au sens du goût, tandis que le second appartient au sens du toucher.

1294 Les contraires sont en général dans un seul et même genre, à moins qu’ils ne forment des genres contraires.

1295 Il faut entendre que C est pour l’intelligence l’image du blanc, et que D est l’image du noir ; de même que A et B sont pour le sens commun la sensation de l’un et de l’autre.

1296 Les images sont à l’intelligence comme les sensations sont au sens commun.

1297 À l’intelligence.

1298 Tout comme A, B sont au sens commun.

1299 Voir plus haut la fin du § 2.

1300 Répétition de ce qui a été dit quelques lignes plus haut : « où est d’ailleurs la différence, etc. »

1301 C’est-à-dire si les sensations et les images, au lieu d’être du même genre, sont de genres différents.

1302 Cette forme de langage semble justifier l’interprétation qui a été généralement donnée du paragraphe précédent.

1303 Le mot du texte vient ici du même radical dont est tiré le mot qui exprime : « l’âme intelligente. » Je n’ai pu conserver cette analogie.

1304 Que perçoit directement la sensibilité. Voir plus haut, liv. II, chap. 12, § 1.

1305 Le texte dit : « en dehors de la sensation », ou de la sensibilité.

1306 Voici le premier degré : l’âme sent par un sens spécial, lequel est ici le toucher, que le flambeau est en feu.

1307 Second degré, car c’est le sens commun qui peut seul faire connaître le mouvement. Voir plus haut, liv. II, chap. 6, § 3.

1308 Troisième degré, où il s’agit, non plus de sensation, mais d’intelligence.

1309 C’est là évidemment le sens du mot grec, qui signifie précisément : « ennemi », et que Philopon a très singulièrement interprété. Il veut qu’il s’agisse ici des signaux qui avertissent de l’approche de l’ennemi. Aristote, comme le prouve le début du paragraphe, veut dire seulement que le flambeau qui peut brûler est un ennemi qu’il convient de fuir, et que l’intelligence se détermine à éviter.

1310 Il ne s’agit plus de l’image d’objets actuellement présents, comme dans l’exemple qui précède. L’intelligence comprend aussi, et se décide, par les images et les pensées qu’elle a gardées dans la mémoire.

1311 Comme elle les voit quand elles sont présentes.

1312 Il n’y a pas en grec une ressemblance aussi complète entre les mots [actuelle, actuellement].

1313 En développant quelque peu le texte, qui est très concis, j’ai suivi l’interprétation de Philopon et de Simplicius ; mais on pourrait entendre encore que le vrai et le faux peuvent être indifféremment tantôt absolus et tantôt relatifs.

1314 Aristote entend par là les mathématiques, comme le prouve la fin du paragraphe ; voir aussi plus haut, ch. 4, § 8.

1315 Voir plus haut, ch. 4, § 7 ; le même exemple est reproduit dans la Métaphysique et expliqué de la même manière, liv. VI, ch. 1, p. 1025, b, 31, liv. VII, ch, 5, p. 1030, b, 17, et surtout liv. XI, ch. 7, p. 1064, a, § 2, éd. de Berlin.

1316 Aristote veut dire sans doute que l’acte seul de la pensée suffit pour abstraire. Le texte dit exactement : « si quelqu’un pensait en acte. »

1317 Ou les choses mathématiques.

1318 Le texte est un peu moins précis que ma traduction ; mais le sens ne peut faire le moindre doute.

1319 La phrase n’est pas très correcte, mais l’incorrection est la même en grec. C’est la répétition de ce qui a été dit plus haut, ch. 4, § 3, bien que ceci ne semble guère résumer ce qui précède dans tout ce chapitre.

1320 Sans doute dans la Métaphysique, comme l’ont pensé les Coïmbrois. Les commentateurs grecs n’en ont rien dit, non plus qu’Albert et saint Thomas.

1321 On peut voir, dans Averroès et dans Albert-le-Grand, toutes les discussions qu’ont soulevées diverses parties de cette théorie sur l’intelligence.

1322 Simplicius trouve avec raison que ce n’est pas, à vrai dire, un résumé de ce qui précède que fait ici Aristote. Il reprend les points principaux de toutes les théories, soit qu’elles lui appartiennent à lui-même, soit qu’elles viennent d’autres philosophes.

1323 M. Trendelenbourg croit qu’il s’agit des théories exposées plus haut dans le liv. I, et qui sont celles des anciens. Saint Thomas a fait remarquer qu’Aristote, dans ce paragraphe, adopte en partie l’opinion de ses prédécesseurs, et qu’en partie il la réfute dans le paragraphe suivant. Cette distinction est vraie ; et Simplicius, pour ne pas l’avoir faite, semble avoir cru qu’Aristote se contredit dans ce chapitre, en soutenant lui-même l’opinion d’Empédocle, qu’il a réfutée plus haut, liv. I, ch. 2, § 6.

1324 Cette restriction marque bien comment Aristote se sépare de ses prédécesseurs.

1325 Même remarque. Sans vouloir faire ici un rapprochement forcé, on peut dire que Reid, si opposé d’ailleurs au système d’Aristote, a souvent exprimé des pensées analogues quand il a dit : « la perception est la chose signifiée. » Essai sur les facultés de l’Esprit hum., essai 2, ch. 16, p. 270 et passim, trad. de Jouffroy.

1326 Aristote explique en quel sens il adopte le principe posé par les anciens philosophes.

1327 Le texte dit simplement : « ainsi donc, etc. »

1328 Le texte dit : « dans ».

1329 Quand la sensation ou l’intelligence ne sont qu’en puissance, elles ne sentent ni ne comprennent point réellement les choses ; les choses, par conséquent, en tant que sensibles et intelligibles, ne sont alors aussi qu’en puissance.

1330 C’est la paraphrase du mot qui suit ; voir plus haut, liv. I, ch. 1, § 3 et liv. II, ch. 1, § 2.

1331 C’est là la leçon vulgaire. Celle qu’adopte l’éd. de Berlin ne s’accorde pas aussi bien avec le contexte. « Sont la même chose en puissance. »

1332 Voilà la restriction propre au Péripatétisme ; elle le distingue des systèmes antérieurs qu’il justifie en les développant et en les expliquant.

1333 Comme pourrait le faire croire la théorie d’Empédocle et des autres ; voir plus haut, liv. I, ch. 2, § 6.

1334 Voir une expression analogue, Problèmes, section 30, prob. 5, p. 955, b, 22, éd. de Berlin.

1335 M. Trendelenbourg trouve avec raison que cette expression est obscure. Voilà la première fois qu’Aristote dit de l’intelligence qu’elle est une forme. Il faut sans doute comprendre que l’intelligence est aux formes sensibles que reçoit la sensibilité, ce que la sensibilité elle-même est aux objets sensibles dont elle ne reçoit que la forme. Ce qui suit semble justifier cette explication.

1336 C’est là le sens que donne formellement Simplicius. La ponctuation adoptée par M. Trendelenbourg en donnerait un autre :« Comme il n’y a, ce semble, aucune chose séparée en dehors des étendues sensibles. » Cette leçon est moins d’accord avec le système entier d’Aristote, qui ne peut employer une restriction dubitative pour une théorie qu’il a toujours soutenue sans hésitation, et qu’il a opposée constamment à la théorie de son maître sur les Idées.

1337 Ceci contredit, comme on voit, le sens nouveau que M. Trendelenbourg voudrait donner à la phrase précédente.

1338 Les notions mathématiques ; voir plus haut, ch. 4, § 12, à la fin.

1339 M. Trendelenbourg fait remarquer que c’est peut-être de là qu’on a tiré le fameux axiome trop souvent prêté au Péripatétisme, bien qu’il ne lui appartienne pas : mais il ajoute avec raison que la suite fait bien voir dans quelles limites Aristote resserre ce principe.

1340 Ceci complète l’expression employée plus haut, § 2 : « la forme des formes. »

1341 Voir plus haut, ch. 7, § 3.

1342 Et cette combinaison n’appartient qu’à l’entendement ; voir plus haut, ch. 6, § 1.

1343 D’après Philopon, ceci indiquerait les catégories, où les notions isolées les unes des autres n’impliquent ni vérité ni erreur. Selon saint Thomas, ce qu’Aristote appelle ici « les premières pensées », c’est ce qu’il a appelé plus haut, ch. 6, § 1, les notions « des indivisibles. » Pacius, sans se référer aussi directement à ce qui précède croit qu’il s’agit des intelligibles simples. Au fond, toutes ces opinions sont identiques. Les pensées premières de l’intelligence sont postérieures chronologiquement aux images, puisque les images leur sont indispensables ; mais en essence elles leur sont supérieures, autant que l’intelligence est supérieure à l’imagination et à la sensibilité.

1344 Ici se termine la théorie de l’intelligence. Après avoir traité de la nutrition, de la sensibilité et de l’intelligence, il ne reste plus pour compléter les études indiquées ci-dessus, liv. II, ch. 2, §1î, qu’à traiter de la locomotion. Les trois chapitres qui vont suivre seront consacrés à ce nouveau sujet. Les Coïmbrois remarquent avec raison qu’Aristote a bien fait de ne parler de la locomotion qu’après la sensibilité et l’intelligence, parce que le mouvement dans l’animal est toujours déterminé par quelque notion de l’entendement ou des sens.

1345 Il comprend sous le mot général de « jugement », la sensibilité, l’imagination et l’intelligence. Voir plus haut. Ch. 3, § 1. M. Trendelenbourg cite, à l’appui de cette remarque, un passage décisif du traité du Mouvement des animaux, ch. 6, p. 700, b, 20, éd. de Berlin. Le Traité de l’âme est, en outre, rappelé dans ce passage. On peut ajouter qu’ailleurs, Derniers Analytiques, liv. II, ch. 19, §. 5, Aristote semble confondre tout à fait le jugement et la sensibilité.

1346 Plus haut, liv. II, ch. 2, § 2, Aristote a distingué quatre facultés et non pas deux ; il a pu confondre les deux premières, la sensibilité et l’intelligence, sous la désignation commune de jugement ; mais outre la locomotion, il reste la nutrition, dont il ne parle pas ici, et qui ne peut être réunie, quoiqu’elle soit un mouvement aussi, au mouvement dans le lieu, à la locomotion. Aristote lui-même le fera remarquer un peu plus bas ; voir dans ce chapitre, § 4.

1347 Dans le second et troisième livre.

1348 Le texte dit simplement : « pour ce qui meut. »

1349 Mot à mot. « en grandeur », expression qui a déjà été employée plus haut, ch. 4, § 1. Dans le liv. II. ch. 2, § 7, Aristote a dit : « dans le lieu », et non point « en grandeur », ce qui d’ailleurs revient au même. Dans ce dernier passage, il se pose une question analogue à celle qui se présente ici.

1350 Plus haut, liv. 1, chap. 1, § 4, c’est une question qu’il a brièvement indiquée, en énumérant, dès le début, les objets principaux de recherches qu’on peut se proposer sur l’âme.

1351 C’est évidemment Platon qu’Aristote prétend ici critiquer, comme l’ont remarqué tous les commentateurs. Voir la République, livre IV, p. 238, trad. de M. Cousin.

1352 J’aurais voulu trouver des expressions plus justes que celles-là : notre langue ne m’en a pas offert, et je n’ai pas cru devoir prendre de périphrases. Voir plus loin, ch. 10, § 5.

1353 Il semblerait que ceci ne s’adresse plus à Platon ; et pourtant cette critique, juste ou non, lui est encore applicable. Voir le Timée, p. 197, id.

1354 Aristote attribue formellement cette division à Platon, Grande morale, liv. I, chap. I, p. 1182, a, 24, édit. de Berlin.

1355 En effet, Platon appuyait ces divisions de l’âme sur ta considération des besoins du corps, et particulièrement des appétits du boire et du manger. Voir le Timée, id. ib.

1356 Voir plus haut la théorie de la nutrition, liv. II, chap. 4.

1357 C’est l’ordre qu’Aristote a lui-même suivi, liv. II, chap. 5.

1358 Même remarque. Voir plus haut, chap. 3.

1359 J’adopte ici la correction proposée par M. Trendelenbourg ; elle consiste dans un simple changement d’accent qui donne à la phrase la forme interrogative.

1360 Comme Platon, qui place les trois parties diverses de l’âme dans la tête, dans la poitrine et dans le bas-ventre. Voir la République, liv. IV, et le Timée, aux lieux cités plus haut dans la note précédente.

1361 À moins qu’Aristote ne fasse rentrer les appétits dans la faculté de la nutrition, ce qu’il n’a point dit, on peut retourner contre lui la critique qu’il dirige ici contre Platon. II n’a point fait non plus des appétits une faculté spéciale. Il est vrai qu’au liv. II, chap. 3, il a distingué les appétits de la nutrition et de la sensibilité ; mais il ne leur a pas donné de place dans les théories qui suivent.

1362 Le texte dit simplement : « en raison ou en puissance. »

1363 J’ai ajouté ces deux derniers mots.

1364 Aristote semble donc confondre la volonté avec ce qu’il appelle, d’un mot général, l’appétit ou les appétits.

1365 Ou, si l’on veut, la colère et le désir. Voir la trad. de Platon par M. Cousin, République, liv. IV, p. 238.

1366 Comme l’a voulu Platon dans les diverses théories qu’on vient de citer.

1367 Et alors il faudra le distinguer, ce que Platon ne paraît point avoir fait.

1368 Ou dans le lieu.

1369 Voir plus haut, liv. II, chap. 2, § 2.

1370 Aristote les a confondues plus haut, liv. II, ch. 4, § 15.

1371 Voir ces traités spéciaux.

1372 Aristote se sert ici du mot même dont il a tiré le titre de son traité spécial sur la Marche des animaux.

1373 Car, si c’était la nutrition qui causât le mouvement, les plantes, qui se nourrissent, auraient, elles aussi, la locomotion.

1374 Plus haut, chap. 3. § 7, Aristote a refusé l’imagination à quelques animaux qui sont doués de mouvement, et particulièrement aux insectes.

1375 Si la nutrition était la cause essentielle de la locomotion.

1376 Car il y a une foule d’animaux qui sont sensibles, et qui sont privés de toute locomotion. Cuvier ne reconnaît pour animaux que les êtres sensibles et mobiles, Règne animal, t. I, p. 18.

1377 L’un des principes les plus généraux et les plus féconds de toutes les théories d’Aristote, en histoire naturelle ; c’est le principe des causes finales.

1378 Voir plus haut, liv.ll, chap. 4, § 2.

1379 Parce que sa fonction propre et unique, c’est de comprendre.

1380 Il s’agit encore ici de l’intelligence active. Voir plus haut, chap. 5, § 2 : elle contemple, elle spécule, elle conçoit, et ne fait rien de plus.

1381 J’ai ajouté ces deux derniers mots.

1382 Ceci est en partie la répétition du paragraphe précédent, et en partie aussi une contradiction.

1383 Ou son désir.

1384 J’ai paraphrasé le mot unique du texte.

1385 Aristote prend, au contraire, un exemple particulier dont on peut, il est vrai, tirer une maxime générale ; mais il ne la tire pas lui-même. Voir la même pensée dans la Métaphysique, liv. I, chap. 1, p. 981, a, 15, édit. de Berlin.

1386 Aristote se sert ici du même mot qu’il vient d’employer dans la phrase précédente. La répétition ne vient pas du traducteur. J’ai ajouté le mot absolu, parce que, dans le chapitre suivant, Aristote placera le principe de la locomotion, en partie dans l’appétit, et en partie dans l’intelligence.

1387 Pour toute cette théorie de l’appétit considéré comme cause du mouvement, il faut consulter les chap. 6, 7 et 8 du traité du Mouvement des animaux, et particulièrement, comme le remarque M. Trendelenbourg, chap. 7, p.701, a, 35, édition de Berlin.

1388 Parce que l’appétit, se trouvant dans toutes les parties de l’âme, il semble difficile de l’attribuer spécialement à l’une d’elles, et que la locomotion ne dépend exclusivement ni de l’appétit ni de l’intelligence, comme on le verra plus tard. La cause première du mouvement est l’objet réel auquel tend l’appétit : l’appétit lui-même et l’intelligence ne sont que des causes apparentes.

1389 D’acte de l’intelligence, plutôt que l’intelligence proprement dite.

1390 Dans l’homme, dont l’intelligence ne peut rien concevoir sans l’intermédiaire des images.

1391 Mot à mot : « dans les autres animaux. »

1392 Qui supplée à l’intelligence, et qui, comme elle, peut donner le mouvement à l’animal.

1393 Voir plus haut, ch. 5, § 2.

1394 Qu’il ne faut pas confondre avec l’intelligence passive. Dans le chap. 5, l’intelligence active, opposée à l’intelligence passive, est précisément celle qui spécule, qui comprend, et qui, par suite, peut déterminer la volonté et l’action. J’ai été obligé de prendre le mot « pratique » pour rendre la différence des deux mots grecs ; mais, en français, la nuance d’« active » et de « pratique » n’est peut-être pas aussi distincte.

1395 Ou mieux peut-être : « parce qu’elle se propose une fin. »

1396 Le texte dit simplement : « le dernier, ou l’extrême. »

1397 Par l’appétit. « Désiré » m’a paru suffire, quoique je ne conserve point ainsi l’analogie verbale qui est dans le grec. Simplicius et divers manuscrits, suivis par les Aldes et Sylburge, donnent ici une variante qui mérite la plus grande attention. Au lieu de l’objet de l’appétit, le mot qu’ils emploient signifie la « faculté de l’appétit » ; et c’est précisément la même expression dont Aristote s’est servi plus haut, liv. II, ch. 3, § 1 ; mais il paraît que le contexte (voir plus bas la fin du § 6) exige ici la leçon que j’ai suivie, après M. Trendelenbourg et l’éd. de Berlin ; elle est justifiée d’ailleurs par la théorie exposée sur le même point dans les Leçons de physique, liv. VIII, ch. 2, p. 253, a, 13, éd. de Berlin, et par la théorie générale d’Aristote sur l’immobilité nécessaire du premier moteur, Métaphysique, liv. XII.

1398 Même remarque. § 3. Sans l’appétit, qui a toujours en vue un certain objet qui l’excite.

1399 Ou l’objet désiré.

1400 Voilà, pourquoi Aristote a, plus haut, usé d’une expression restrictive, et que l’appétit et l’intelligence lui ont semblé des causes de mouvement.

1401 C’est-à-dire que, de même que l’intelligence, quand elle cause le mouvement, est toujours accompagnée d’appétit, de même l’appétit devrait toujours être accompagné d’intelligence, ce qui n’est pas.

1402 Mot à mot : « maintenant. »

1403 Voir plus haut, chap. 9, § 3.

1404 Même remarque.

1405 Et c’est là ce qui fait que l’intelligence et l’appétit, comme causes de mouvement, n’agissent pas selon une forme commune.

1406 Les deux mots grecs sont un peu plus différents que ne le sont les mots français « désir » et « appétit : » peut-être faudrait-il traduire « passion » au lieu de « désir. » La passion échappe à la raison plus encore que le désir.

1407 Voir plus haut, ch. 6, §§ 1 et 7.

1408 Ou « droites », comme le dit le texte littéralement.

1409 Voir plus haut la note sur le § 2.

1410 Le texte dit : « le bien tout entier », tout le bien.

1411 Parce qu’il n’y a pas de nécessité là où la volonté doit s’exercer. La volonté ou liberté, et la nécessité s’excluent mutuellement.

1412 Dans l’âme ; mais ce n’est pas la cause première du mouvement : cette cause première est l’objet même auquel s’applique cette faculté de l’âme, comme il a été dit plus haut à la fin du § 2.

1413 Voir plus haut celles qu’Aristote a distinguées, liv. II, chap. 3, § 1.

1414 C’est la critique qu’Aristote a déjà adressée à Platon : voir plus haut, chap. 9, § 2.

1415 Et il y a dans l’une et dans l’autre appétit, comme il a été dit plus haut, chap. 9, § 3.

1416 Et Aristote en explique le motif : là où il n’y a qu’appétit sans raison qui puisse calculer les suites, les appétits ne se combattent pas ; l’animal n’obéit qu’à un instinct aveugle.

1417 Le texte dit mot à mot : déjà. Je n’ai pu rendre toute la force de cette expression, et j’ai dû la paraphraser.

1418 Le texte dit encore : déjà.

1419 Attendu qu’il n’a pas la notion du temps. Cuver, Règne animal, t. I, p. 42, distingue aussi, dans l’intelligence, la prudence qui prévoit les conséquences des sensations. Voir en outre Cicéron, de Officiis, lib. I, cité par Reid, Essai sur les facultés de l’esprit humain, essai III. part. III, chap. 2.

1420 Opposé à « numériquement », qui est plus bas.

1421 Aristote prend encore une forme dubitative. Voir plus haut, § 5 et § 2.

1422 Cette dernière restriction est nécessaire, puisque l’appétit peut se trouver dans l’intelligence, dans la sensibilité, dans l’imagination ; voir plus haut, chap. 9, § 3.

1423 Ainsi Aristote rattache le mouvement, dans l’être animé, au principe général par lequel il explique le mouvement dans l’univers. Voir la Métaphysique, liv. XII, chap. 7, p. 1072, b, 14, édit. de Berlin. C’est le principe suprême « auquel sont suspendus le ciel et la nature. » Dans la Morale à Eudème, liv. VII, chap. 14, p. 1218, a, 25, édit. de Berlin, la cause du mouvement dans l’âme de l’homme est rapportée directement à Dieu.

1424 Attendu que les parties de l’âme dans lesquelles se trouve l’appétit sont elles-mêmes diverses. Voir plus haut, chap. 9, § 3.

1425 Ces distinctions se retrouvent tout à fait identiques dans les Leçons de Physique, liv. VIII, ch. 5, p. 256, a, 22. éd. de Berlin, et aussi dans la Métaphysique, liv. XII, ch. 7.

1426 Même remarque.

1427 Dans la Métaphysique aussi, c’est le désirable qui est le moteur immobile, liv. XII, ch. 7, p. 1072, a, 26, éd. de Berlin.

1428 J’ai admis ce mot, qui est peu en usage, afin de conserver l’analogie qui est en grec, et qui devait être conservée autant que possible. L’édition de Berlin donne ici une leçon qui n’est point préférable à la leçon vulgaire, bien qu’elle ait l’autorité de quelques manuscrits : « ce qui est mû est mû en tant qu’il appète. » Je la repousse à l’exemple de M. Trendelenbourg.

1429 J’ai tâché de rendre par ce mot, que je me permets de forger, la ressemblance que présente le mot grec avec celui qui précède.

1430 Philopon donne ici une variante. « est une sorte de mouvement ou d’acte. » Simplicius a la leçon ordinaire, qu’il convient de ne pas changer.

1431 Le troisième terme dont il a été question au début du paragraphe.

1432 Le texte dit tout simplement : « meut ».

1433 Aristote ne dit point quelles sont ces fonctions communes ; dans le Traité du Mouvement des animaux, et particulièrement aux chapitres 6 et 7, pages 700, b, et suiv., éd. de Berlin, Aristote, en parlant du mouvement de l’âme, dans les animaux doués d’intelligence, se réfère à la fois, et à son ouvrage spécial sur l’âme, et à ses théories de la Philosophie première, c’est-à-dire de la Métaphysique.

1434 Les mêmes idées sont développées dans le Traité du Mouvement des animaux, ch. 1, p. 698, a, 15, et dans le Traité de la Marche des animaux, ch. 12, p. 711, a, 11, éd. de Berlin.

1435 Le texte dit : « le raccourci et le creux. » Peut-être vaudrait-il mieux prendre des expressions moins techniques, et par conséquent plus générales, que celles que j’ai adoptées.

1436 Mot à mot : « en grandeur. »

1437 Le texte est moins précis ; mais cette pensée se retrouve identiquement et sous cette forme générale dans le Traité de la Marche des animaux, ch. 2, p. 704, b, 23.

1438 Il est difficile de trouver des mots plus convenables pour rendre ceux du texte.

1439 Au début même de ce chapitre et à la fin de l’autre.

1440 Voir plus haut, § 3.

1441 Voir plus haut, ch. 3, § 7. Aristote entend toujours parler ici des animaux supérieurs. Il dira quelque chose du principe du mouvement dans les animaux Inférieurs, au début du chapitre suivant.

1442 C’est-à-dire, comme la suite l’explique, qui n’ont qu’un seul sens, celui du toucher, dans lequel il faut comprendre aussi celui du goût : ces animaux sont les zoophytes, les mollusques.

1443 Et par suite aussi imagination. Ceci semblerait contredire ce qu’Aristote a dit plus haut, chap. 3, § 7, quand il refusait l’imagination a un certain nombre d’animaux, comme l’abeille, le ver, etc.

1444 Il est assez difficile de comprendre ce qu’Aristote veut dire ici. D’abord il ne s’agit point de locomotion, il s’agit seulement d’un mouvement qui modifie l’animal sans que l’animal change de place. Quand l’animal est affecté par un objet extérieur, il sent uniquement que cet objet lui cause du plaisir ou de la douleur ; il ne sent pas quel est cet objet, il ne le distingue pas, il ne le détermine pas ; et, par suite, le mouvement qui se passe en lui est indéterminé, tout comme la faculté de sentir qu’il possède.

1445 Du plaisir et de la douleur.

1446 Il semble que ce premier paragraphe serait mieux placé à la fin du chapitre précédent, plutôt qu’au commencement de celui-ci ; mais j’ai cru devoir suivre la division reçue.

1447 À la fin du chapitre précédent, § 9.

1448 Dans les animaux autres que l’homme.

1449 Ou à la délibération. Aristote a nommé cette Imagination, raisonnable ou raisonnante, chap. 10, § 9, en l’opposant, comme ici, à l’imagination sensible.

1450 Qui est le parti le meilleur à prendre, comme le dit la phrase suivante.

1451 Mot à mot : le « plus grand » ; et cette expression du texte se rapporte mieux à l’idée de mesure que celle de la traduction ; mais l’idée de meilleur est ici plus claire, si elle est moins logique.

1452 Le texte ne donne aucun sujet.

1453 Même remarque.

1454 S’ils ne délibèrent pas, comme l’homme le fait.

1455 Mot à mot : « du syllogisme. »

1456 Le texte dit simplement : « Celle-ci (possède) celle-là. »

1457 J’ai paraphrasé le texte.

1458 Le texte dit simplement : « comme une balle » ou une sphère. Le sens que j’ai adopté est celui qu’adopte également Simplicius. D’autres commentateurs, Thémistius en tête, ont cru qu’il s’agissait ici des sphères célestes, parmi lesquelles la sphère supérieure entraîne dans son mouvement la sphère inférieure qui dépend d’elle. La raison entraînerait ainsi l’appétit, parce qu’elle lui serait supérieure. M. Trendelenbourg adopte ce sens, et le trouve fort préférable à tout autre. J’avoue que je suis d’un avis tout opposé ; ce qui m’y détermine, c’est l’expression tout à fait analogue du livre II, chap. 8, § 4 ; et, bien que la comparaison dont se sert Aristote ne soit peut-être pas fort exacte, elle me paraît très naturelle et très claire. Cette interprétation, je dois le dire, a de plus contre elle saint Thomas et les Coïmbrois.

1459 J’ai adopté ici la légère correction que propose M. Trendelenbourg.

1460 C’est-à-dire que l’appétit s’excite lui-même en se satisfaisant outre mesure, comme dans les hommes qui se laissent aller à l’intempérance.

1461 L’épithète est un peu vague ; mais c’est la reproduction exacte du texte. Aristote veut dire sans doute que c’est de la partie qui l’emporte sur l’autre que vient le mouvement, soit dans le sens de la raison, soit dans le sens de l’appétit.

1462 Il me semble que ceci se rapporte bien aux trois mouvements qu’Aristote vient d’énumérer : 1° le mouvement que la raison donne à l’appétit ; 2° le mouvement que l’appétit impose à la raison ; 3° le mouvement désordonné que l’appétit donne à l’appétit. Les commentateurs, qui ont appliqué la comparaison de ce paragraphe aux sphères célestes, veulent retrouver ici, pour être conséquents, les trois mouvements dont, suivant eux, les sphères célestes sont animées.

1463 C’est l’intelligence, l’entendement, qui, selon Aristote, est impassible (voir plus haut, chap. 5, § 1). et qui par conséquent ne reçoit point de mouvement.

1464 M. Trendelenbourg rappelle ici avec raison le passage du traité du Mouvement des animaux, ch. 7, p. 701, a, 10 et suiv., édit. de Berlin, où Aristote présente l’action dans les animaux comme le résultat et la conclusion d’un syllogisme. La conception universelle, c’est le majeur ; la conception particulière, c’est le moyen ; et l’action qui suit cette conception particulière est le mineur. Le moyen seul est la cause du mouvement ; et, si l’animal n’en avait pas la conception, il n’agirait pas. Voir plus haut, chap 10. § 4.

1465 Le texte dit : « universelle… particulière. »

1466 J’ai ajouté ces mots d’après la leçon adoptée par l’édition de Berlin et par M. Trendelenbourg, sur l’autorité de deux manuscrits. Elle n’est pas indispensable, mais elle complète la pensée.

1467 J’ai paraphrasé toute cette fin du paragraphe pour la rendre plus claire et plus précise.

1468 Aristote a terminé l’analyse des quatre grandes facultés dont il avait parlé plus haut, liv. II, chap. 2, § 2 ; il ne lui reste plus qu’à recueillir les généralités les plus importantes sur ces quatre facultés : nutrition, sensibilité, intelligence, locomotion, et de terminer par ce résumé le traité qu’il a consacré à l’étude de l’âme. Il ne pourra d’ailleurs ici que répéter ce qu’il a déjà dit antérieurement.

1469 Voir plus haut, liv. II, chap. 2, § 4 ; voir aussi Cuvier, Règne animal, t. I, p. 12.

1470 Il faut nécessairement admettre ici la correction proposée par Philopon, et qui consiste à substituer êtres vivants à « animaux. » La différence en grec ne porte que sur quelques lettres.

La sensibilité n’est indispensable qu’à l’animal, et c’est elle qui le constitue essentiellement. Voir plus haut, liv. II, chap. 2, § 4.

1471 Voir plus bas. § 6, et aussi plus haut, liv. II, chap. 1, § 4.

1472 Précisément parce que la sensibilité est la (acuité de recevoir la forme sans la matière. Voir plus haut, liv. II, chap. 12, § 1.

1473 Principe des causes finales dont Aristote a fait un si large et si judicieux emploi.

1474 C’est, à ce qu’il me semble, le sens propre du mot grec.

1475 Mot à mot : « qui marche ».

1476 M. Trendelenbourg propose ici une correction que n’autorise aucun manuscrit, et qui n’est pas indispensable.

1477 J’ai ajouté ce mot à la fois pour compléter la pensée, et pour rendre toute la force de la tournure grecque.

1478 Mot à mot : « l’œuvre ».

1479 J’ai ajouté ce mot.

1480 Je repousse, avec M. Trendelenbourg, la variante admise par l’édition de Berlin ; et je conserve la leçon vulgaire, qui est beaucoup plus satisfaisante.

Cuvier, Règne animal, t. 1, p. 19, reconnaît aussi la locomotilité comme un des caractères distinctive de l’animal

1481 Voir plus haut, chap. 9, § 1

1482 Sans la nutrition, pas de sensibilité ; sans la sensibilité, pas d’intelligence. Voir plus haut, ch. 8, § 3.

1483 Comme le sont tous les animaux doués de locomotion.

1484 C’est la leçon adoptée par Simplicius et par plusieurs éditeurs, entre autres par les Coïmbrois dans leur traduction.

1485 Cette conclusion est parfaitement conséquente à tout ce qui précède. Mais tout ce paragraphe est présenté sous une forme très différente par divers commentateurs et divers manuscrits. Le voici d’après cette autre leçon : « mais qui est engendré. J’ajoute qu’un corps qui n’est pas engendré ne peut pas avoir non plus la sensibilité ; car pourquoi l’aurait-il ? pas plus, pour avoir cette faculté. Ainsi… » Cette leçon, comme on voit, a le grave inconvénient de troubler toute la suite du raisonnement. Si Thémistius et Philopon l’admettent, Simplicius la repousse. Saint Thomas cherche vainement à l’expliquer ; les Coïmbrois, qui l’admettent dans leur texte, la suppriment dans leur traduction. Je crois que celle que j’ai adoptée est de beaucoup préférable ; et elle a pour elle tout autant d’autorités que l’autre. Elle a de plus, et ceci doit être décisif, l’autorité de la logique que l’autre n’a pas.

1486 Voir plus loin, ch. 13, § 1.

La science moderne arrive par des voies bien différentes à une conclusion analogue ; Cuvier, Règne animal, p. 20, tome I, établit aussi que le corps de l’animal ne peut être simple, et qu’il se compose au moins de quatre éléments : hydrogène, oxygène, carbone et azote.

1487 Voir plus haut, § 2, et liv. II, ch. 12, la théorie générale du toucher.

1488 C’est ce qu’Aristote a déjà prouvé dans le § 9, et au liv. II, ch. 12, et dans divers autres passages ; il croit devoir y revenir plus au long ; et le toucher, tel qu’il l’entend ici, semble presque se confondre pour lui avec la sensibilité, qui est essentielle à l’animal.

1489 Cette explication ne paraît pas ici bien nécessaire.

1490 Voir plus bas, ch. 13. § I.

1491 La sensibilité constitue l’animal, et le toucher sert à le conserver.

1492 C’est je, je crois, la force du mot grec.

1493 Plus haut, liv. II, ch. 2, § 5, Aristote a dit que le toucher appartient à tous les animaux ; c’est seulement ici qu’il en dit la cause. Plus haut aussi, liv. II, ch. 3, § 3, il a établi que le sens du toucher est le sens de l’alimentation.

1494 Voir plus haut, liv. II, ch. 3, § 3.

1495 Aristote a dit la même chose du sens du toucher, qu’il confond du reste sous ce point de vue avec celui du goût.

1496 Voir plus haut, liv. II, ch. 3, § 3, et plus loin ch. 13, § 2.

1497 Absolument indispensables ; les autres complètent l’animal, lui sont utiles, mais ne lui sont pas essentiels ; sans eux il pourrait exister. Voir le § suivant.

1498 Voir plus bas une pensée analogue, ch. 13, § 4.

1499 Et voilà pourquoi les animaux qui restent en place, les zoophytes, par exemple, et certains mollusques, n’ont pas ces sens ; c’est qu’ils n’en ont pas besoin.

1500 L’air surtout, et l’eau aussi ; voir ci-dessus la théorie des divers sens, liv. II, ch. 5 et suiv., et surtout la théorie du toucher, ch. 11.

1501 L’air, par la lumière et le son, par exemple.

1502 Ce sont là des théories qu’admettrait encore la science actuelle.

1503 J’ai ajouté ces mots pour mieux faire sentir la comparaison qui suit, et parce que j’ai été forcé de couper la phrase, qui est très longue en grec.

1504 C’est-à-dire qu’il est poussé et qu’il pousse à son tour ; il reçoit le mouvement et le transmet.

1505 Voilà la seconde partie de la phrase du texte ; et Aristote reconnaît dans le mouvement d’altération qui a lieu sur place, les mêmes éléments que dans le mouvement qui se fait par un déplacement dans l’espace. Seulement, il aurait peut-être dû développer davantage sa pensée pour la rendre plus claire.

1506 J’ai préféré à l’ancienne leçon qu’adopte M. Trendelenbourg celle de l’édit. de Berlin « Seulement les choses qui l’altèrent demeurent en place. »

1507 J’ai ajouté ces derniers mots, qui sont nécessaires pour compléter la pensée, et qui de plus sont justifiés par la fin du paragraphe.

1508 J’ai encore ajouté ces mots : je les crois nécessaires aussi. Dans le cas où l’on applique le cachet sur la pierre, la pierre n’éprouve aucune altération.

1509 Les commentateurs croient qu’il s’agit toujours de l’altération de l’eau par le cachet qu’on poserait sur elle. Cette idée semble, du reste, assez bizarre ; elle le semble encore bien davantage, si on l’applique à l’air ; et pourtant, il est difficile de comprendre ce passage autrement.

1510 Pourvu qu’il ne s’échappe pas et garde sa continuité depuis l’objet jusqu’à l’œil qui voit cet objet.

1511 Ce sont là les théories de Platon ; voir le Timée, p. 145, de la trad. de M. Cousin.

1512 Cette hypothèse est en effet la vraie ; et celle de Platon est à la fois beaucoup plus compliquée et beaucoup moins exacte.

1513 C’est-à-dire sa continuité. Voir plus haut, liv. II, ch. 7, § 5.

1514 Le texte a un sens peu précis, et je ne suis pas sûr de l’avoir bien compris.

1515 M. Trendelenbourg a de la peine à s’expliquer cette idée ; il semble cependant que ce qui précède la justifie. L’air est affecté par les figures et les couleurs, et à son tour il affecte la vue.

1516 Le texte dit seulement : « dans la « cire ».

1517 De la cire. Reid a beaucoup blâmé cette comparaison, Rech. sur l’entendement humain, chapitre 5, section 8.

1518 Tout ce paragraphe offre de grandes difficultés, et par malheur le commentaire de Simplicius manque précisément sur ce point ; celui de Philopon est très insuffisant ; et la paraphrase de Thémistius ne l’est pas moins.

1519 Dans le chapitre précédent, § 5, Aristote a essayé de prouver que le corps de l’animal ne peut être simple, parce que l’animal possède le sens du toucher, et que le toucher lui est indispensable. Il a démontré le second point ; il revient ici au premier. Le raisonnement aurait pu être plus concis et plus rigoureux ; mais il se suit, et la forme de conclusion dont se sert Aristote est justifiée par ce qui précède.

1520 C’est ce qui a été établi plus haut, liv. II, chap. 11, § 4, et à peu près par les mêmes motifs qu’ici. C’est d’ailleurs une opinion d’Hippocrate ; voir le Traité de la nature de l’homme.

1521 Le toucher est le sens qui constitue essentiellement l’animal : tous les autres supposent celui-là.

1522 Plus haut, chap. 12, § 6.

1523 L’expression peut ne pas sembler très juste ; elle est la traduction fidèle du texte. La pensée, du reste, est fort claire, si l’on se rappelle les théories antérieures de la vision et de l’ouïe.

1524 Voir la théorie du toucher, liv. II, chap. 11.

1525 Cette question a déjà été posée plus haut, liv. II, chap. II, § 7. Descartes s’est appuyé de ce passage pour expliquer le mystère de l’Eucharistie, dans ses réponses à Arnauld, Œuvres complètes, t. II, p. 82, édit. de M. Cousin.

1526 De ces éléments simples, et par conséquent simple comme eux.

1527 Plus haut, liv. II, chap. 11, § 4, il a été établi que le corps de l’animal pourrait bien être un mélange de terre et d’autres éléments.

1528 Qu’elles se rapportent ou non à l’élément de la terre. Voir plus haut, liv. II, chap. 11, § 11.

1529 qui sont, non plus de la terre, mais du feu.

1530 Ceci a déjà été dit plus haut, liv. I, ch. 6, § 9.

1531 Cuvier, Règne animal, t I, p. 12, a établi, comme le fait Aristote, qu’il est impossible que le corps de l’animal fût simple, et il a soutenu qu’il devait être composé. Voir plus haut, ch. 12, § 5, n.

1532 Plus haut, chap 12, § 7.

1533 Voir plus haut, liv. II, chap. II, § 8.

1534 Le texte dit simplement : « les organes. »

1535 Cette idée peut paraître subtile ; et cela revient à dire que tous les sens ne sont que des modifications du toucher, comme Aristote l’a dit au paragraphe précédent.

1536 Quelque opinion que la physiologie actuelle puisse avoir sur cette théorie, l’explication d’Aristote est certainement fort ingénieuse ; et elle semble s’accorder parfaitement avec les faits.

1537 Ou mieux peut-être : « Faction de l’organe », plutôt que l’organe lui-même. Il est possible, d’ailleurs, que l’excès d’une sensation aille jusqu’à détruire complètement l’organe. Une lumière trop vive peut aveugler : un bruit trop fort peut rendre sourd.

1538 Dans le chapitre précédent, § 6.

1539 Ceci ne semble qu’une répétition de la phrase précédente, et une répétition peu utile.

1540 Voir le chapitre ci-dessus, §§ 5 et suiv.

1541 J’ai ajouté ce mot afin de rendre la pensée plus claire.

1542 Voir, pour le sens de ce mot, liv. II, chap. 7, la théorie de la vision.

1543 Qui sert aussi au sens du goût. Voir une pensée analogue dans le Timée. p. 209, trad. de M. Cousin.

1544 Philopon conteste la justesse de ces dernières pensées qui ne peuvent s’appliquer, dit-il, aux animaux en général, et qui ne concernent que l’homme. Voir aussi plus haut, liv. II, ch. 8, § 10.