Des suprêmes biens et des suprêmes maux

Cicéron

Sommaire

LIVRE PREMIER

Chapitre premier. Préambule.

Chapitre II. Préambule (suite).

Chapitre III. Préambule (suite).

Chapitre IV. Préambule (suite).

Chapitre V. Début du dialogue.

PREMIÈRE PARTIE. Exposition et critique provisoires du système d’Épicure

Chapitre VI. Critique de la physique d’Épicure.

Chapitre VII. Critique de la logique d’Épicure. Critique provisoire de sa morale.

Chapitre VIII. Réponse aux critiques adressées à Épicure.

SECONDE PARTIE. Exposition de la morale d’Épicure.

Chapitre IX. Le souverain bien est le plaisir. Morale du plaisir.

Chapitre X. La peine peut être un moyen pour obtenir le plaisir. Morale de l’utilité.

Chapitre XI. Qu’est-ce que le plaisir.

Chapitre XII. Nouvel essai pour démontrer rationnellement que le plaisir est le souverain bien.

Chapitre XIII. Les vertus ont leur fin dans le plaisir. Première vertu : la sagesse.

Chapitre XIV. Les vertus ont leur fin dans le plaisir. Seconde vertu : la tempérance.

Chapitre XV. Les vertus ont leur fin dans le plaisir. Troisième vertu : le courage.

Chapitre XVI. Les vertus ont leur fin dans le plaisir. Quatrième vertu : la justice.

Chapitre XVII. Plaisirs de l’esprit et plaisirs du corps.

Chapitre XVIII. Éloge d’Épicure.

Chapitre XIX. Le sage stoïcien et le sage épicurien. Inutilité de la logique stoïcienne et nécessité de la physique épicurienne.

Chapitre XX. Théories épicuriennes de l’amitié. Importance de l’amitié dans la doctrine épicurienne.

Chapitre XXI. Conclusion.

LIVRE SECOND

Chapitre premier (II). Préambule.

PREMIÈRE PARTIE DE LA CRITIQUE. Théorie épicurienne du plaisir. Le souverain agréable.

Chapitre II. Qu’est-ce que le plaisir.

Chapitre III. Confusion établie pas Épicure entre le plaisir et l’absence de douleur.

Chapitre IV. L’absence de douleur état intermédiaire entre le plaisir et la douleur.

Chapitre V. L’absence de douleur état intermédiaire entre le plaisir et la douleur (suite).

Chapitre VI. Établir à la fois comme fin le plaisir et l’absence de douleur c’est admettre deux souverains biens.

Chapitre VII. Doctrine d’Épicure sur les voluptés sensuelles.

Chapitre VIII. Doctrine d’Épicure sur les voluptés sensuelles (suite).

SECONDE PARTIE DE LA CRITIQUE. Théorie épicurienne des désirs. Le souverain désirable.

Chapitre IX. Les trois espèces de désirs d’après Épicure.

Chapitre X. L’absence de douleur ne peut être un objet du désir.

Chapitre XI. Les êtres ne tendent pas naturellement au plaisir mais a la conservation de leur être.

TROISIÈME PARTIE DE LA CRITIQUE. Théorie épicurienne de la vertu. Le souverain bien.

Chapitre XII. La raison peut seule juger du souverain bien.

Chapitre XIII. La raison exclut du souverain bien tout élément qui puisse altérer l’idée de l’honnête.

Chapitre XIV. Définition de l’honnête.

Chapitre XV. L’honnête d’après Épicure.

Chapitre XVI. La sagesse et la justice n’ont pas leur fin dans le plaisir.

Chapitre XVII. La justice n’a pas sa fin dans le plaisir (suite). L’injustice habile.

Chapitre XVIII. La justice n’a pas sa fin dans le plaisir (suite). L’injustice puissante et cachée.

Chapitre XIX. La tempérance et le courage n’ont pas leur fin dans le plaisir.

Chapitre XX. Portrait du voluptueux.

Chapitre XXI. La volupté et les vertus. – le tableau de Cléanthe.

Chapitre XXII. La vertu épicurienne se réduit à l’hypocrisie.

Chapitre XXIII. La doctrine épicurienne repose sur l’hypocrisie.

Chapitre XXIV. Critique de l’amitié épicurienne. – L’utilité et l’amitié.

Chapitre XXV. Critique de l’amitié épicurienne (suite). Les amis d’Épicure.

Chapitre XXVI. Critique de l’amitié épicurienne (suite). Les trois théories épicuriennes sur l’amitié.

QUATRIÈME PARTIE DE LA CRITIQUE. Théorie épicurienne du bonheur.

Chapitre XXVII. De la certitude et de la durée du bonheur selon Épicure.

Chapitre XXVIII. De la possibilité du bonheur selon Épicure.

Chapitre XXX. Une lettre d’Épicure mourant.

Chapitre XXXI. Digression sur le testament d’Épicure.

Chapitre XXXII. Le bonheur et la mémoire des plaisirs d’après Épicure.

Chapitre XXXIII. Il existe ces plaisirs supérieurs aux plaisirs du corps et qui n’en proviennent pas.

CONCLUSION

Chapitre XXXIV. Il existe une fin supérieure au plaisir et que la pensée de l’homme doit poursuivre.

Notes du traducteur

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CICÉRON

Des suprêmes biens et des suprêmes maux

Rédigé en 45 av. J-C

Traduit du latin par François-Séraphin Régnier-Desmarais
Traduction revue par Jean-Marie Guyau

Les sous-titres de chapitres en italique sont du traducteur.


Des suprêmes biens et des suprêmes maux1

LIVRE PREMIER

Chapitre premier. Préambule.

Cicéron se propose de traiter en latin les sujets déjà traités par les philosophes grecs. Réponse à diverses objections contre la philosophie.

Je n’ignorais pas, Brutus, en confiant à la langue latine des sujets déjà traités en grec par des philosophes d’un grand génie et d’un profond savoir, que mon travail allait encourir des reproches divers. Les uns, sans être absolument dépourvus d’instruction, ne peuvent souffrir qu’on s’applique à la philosophie. Les autres ne la désapprouvent pas à ce point, pourvu qu’on s’en occupe avec modération ; mais ils voudraient qu’on y consacrât un peu moins d’étude et de peine. Il y en aura d’autres qui, sachant le grec et méprisant leur propre langue, diront qu’ils aiment mieux prendre la peine de lire les Grecs. Enfin, je n’en doute point, quelques-uns me rappelleront à d’autres études : ce genre d’écrire, diront-ils, quel qu’en soit le charme, ne convient pas assez à votre rang et à votre caractère.

Il ne sera pas inutile, je crois, de répondre à chacun d’eux en particulier. Il est vrai que j’ai déjà suffisamment répondu aux ennemis de la philosophie dans ce livre où je l’ai défendue hautement contre les reproches et les accusations d’Hortensius2. Mon livre ayant eu votre approbation et celle des personnes que j’ai crues pouvoir en juger, j’ai entrepris de continuer, de peur de paraître exciter seulement la curiosité des hommes, sans être capable de la retenir. Quant à ceux qui permettent de s’adonner à la philosophie, mais sobrement, ils demandent une modération très difficile dans une étude qui, une fois entreprise, ne peut plus être retenue ni réprimée. Ainsi, ceux même qui veulent nous éloigner tout à fait de la philosophie sont, jusqu’à un certain point, plus équitables que ceux qui veulent donner des limites à une matière infinie, et qui exigent une ardeur médiocre dans une étude dont on ne connaît jamais mieux le prix que quand on la pousse le plus loin possible.

En effet, si l’on peut parvenir à la véritable sagesse, il ne suffit pas de l’avoir acquise, il faut en jouir. Si l’acquisition en est longue et pénible, on ne doit pas cesser de chercher le vrai, qu’on ne l’ait trouvé ; et il serait honteux de manquer de persévérance et de courage dans ses poursuites, quand on a pour but la suprême beauté. Si la philosophie est un sujet sur lequel je prenne plaisir à écrire, pourquoi m’envier un plaisir honnête ? Et si c’est une tâche que je me suis faite, pourquoi m’empêcher de m’exercer l’esprit ? On peut pardonner aux intentions bienveillantes du Chrémès de Térence3, qui ne veut pas que son nouveau voisin

Fouille le sol, laboure et porte des fardeaux ;

il ne veut que lui épargner un travail fatigant et pénible ; mais il n’en est pas ainsi de ces amis indiscrets, qui prétendent me détourner d’un travail plein de charmes pour moi.

Chapitre II. Préambule (suite).

Réponse à ceux qui aiment mieux lire les mêmes choses écrites en grec que traduites en latin.

Il n’est pas peut-être si aisé de bien répondre à ceux qui ne font nul cas de ce qu’on traduit dans notre langue4, quoiqu’on ait sujet de s’étonner que des gens qui ne laissent pas de prendre plaisir à des tragédies latines, traduites du grec mot pour mot, ne puissent pas souffrir la langue de la patrie dans le développement des sujets les plus graves5.

Est-il, en effet, un homme assez ennemi du nom romain, pour refuser de lire ou la Médée d’Ennius, ou l’Antiope6 de Pacuvius, et pour oser dire qu’il se plaît à lire les mêmes pièces dans Euripide, mais sans pouvoir en supporter les traductions ? Il faudra donc, dira-t-il, se résoudre à lire les Synéphèbes7 de Cécilius, ou l’Andrienne de Térence, plutôt que l’une et l’autre dans Ménandre ? Pourquoi pas ! Bien plus, quoique l’Électre soit admirable dans Sophocle, et que la traduction d’Atilius soit fort mal écrite, je ne laisse pas pourtant de la lire dans Atilius8. Licinius9 dit de lui :

C’est un écrivain de fer,
Mais c’est un écrivain, et l’on devra le lire.

Ce serait avoir, en vérité, ou trop de nonchalance, ou trop de délicatesse, que de ne pas vouloir jeter les yeux sur nos poètes.

Pour moi, je ne saurais regarder comme instruit un homme qui ignore notre littérature. Quoi ! ces vers :

Plût au ciel que les bois…10

ne nous plaisent pas moins dans Ennius que dans Euripide et nous ne voudrions pas voir enrichir notre langue des idées de Platon sur le bonheur et la vertu ? Que dis-je ? si je n’écris point en simple traducteur11, mais qu’en exposant ce que les Grecs ont avancé, je marque ce que j’en pense, et que je donne un autre tour, un autre ordre à ce qu’ils ont dit, pourquoi préférera-t-on ce que les Grecs ont écrit12 à ce qui ne manquera dans notre langue ni d’éclat ni de nouveauté ?

Si l’on prétend que toutes les matières ont été épuisées par les Grecs, pourquoi donc ceux-là même qui parlent de cette sorte, lisent-ils tant de différents auteurs grecs sur une même matière ? Chrysippe13, par exemple, n’a rien oublié de ce qui se pouvait dire en faveur des stoïciens : cependant on lit là-dessus le stoïcien Diogène14, Antipater15, Mnésarque16, Panétius17, plusieurs autres, et surtout notre ami Posidonius18. Quoi ! Théophraste, traitant les mômes matières dont Aristote avait parlé avant lui, ne fait-il pas encore plaisir à lire19 ? Et les épicuriens n’écrivent-ils pas tous les jours autant qu’ils veulent sur des sujets déjà traités par Épicure et par les anciens ? Si les Grecs sont lus par les Grecs sur les mêmes choses traitées d’une manière différente, pourquoi les Latins, qui les ont aussi traitées avec la même diversité, ne seront-ils pas lus par les Latins ?

Chapitre III. Préambule (suite).

Cicéron écrit en latin afin d’écrire pour tout le monde. Éloge de la langue latine.

Et quand même je ne ferais que traduire Platon ou Aristote, comme nos poètes ont traduit les tragédies grecques, mes concitoyens me sauraient-ils peu de gré de leur faire connaître de la sorte des esprits sublimes et presque divins ? Mais c’est ce que je n’ai point encore fait : et toutefois, quand l’occasion s’offrira de traduire quelques endroits des deux grands hommes que je viens de nommer, de même qu’Ennius a traduit quelques endroits d’Homère, et Afranius20 de Ménandre, je ne m’interdis pas cette liberté. Je ne veux point ressembler à notre Lucilius21, qui n’écrit pas, dit-il, pour tout le monde. Eh ! que ne puis-je avoir pour lecteurs Persius22, Scipion l’Africain, et Rutilius23, dont il craignait tant le jugement, qu’il disait que ce n’était que pour les Tarentins, pour les habitants de Consente et pour les Siciliens qu’il écrivait24 ! C’est une de ses ingénieuses plaisanteries : mais il n’y avait pas alors beaucoup de savants personnages, de l’approbation desquels il dût se mettre fort en peine ; et dans tout ce qu’il a écrit, il y a plus d’agrément que de savoir. Pour moi, quel lecteur aurais-je à redouter, puisque c’est à vous, qui ne le cédez pas aux Grecs mêmes, que j’adresse mon ouvrage, en retour de votre excellent livre sur la Vertu25 ? Mais je crois que, s’il en est qui n’aiment pas ces ouvrages en langue vulgaire, c’est qu’ils sont tombés sur des livres mal écrits en grec, et encore plus mal traduits. Alors, je suis de leur avis, pourvu qu’ils pensent de même des originaux. Quant aux ouvrages remarquables par l’excellence de la pensée, la gravité et l’ornement de la diction, qui pourra refuser de les lire, à moins de vouloir passer tout à fait pour Grec, comme Albucius, que Mucius Scévola, préteur, salua en grec à Athènes26 ? Lucilius, qui a ici beaucoup de grâce et d’esprit, fait dire à Mucius :

« Albucius, vous comptez donc pour rien
Que dans ses murs Rome vous ait vu naître ?
Mais, puisque c’est d’Athènes citoyen
Que vous voulez dans Athènes paraître
Pour vous traiter comme vous voulez l’être,
Je vous reçois en vous disant :
χαϊρε !
Au même instant toute la compagnie,
Jusqu’aux licteurs, lui crie aussi :
χαϊρε !
Et de là vint qu’il fut toute en vie
De Mucius ennemi déclaré.

Mucius avait sans doute raison ; et je ne saurais assez m’étonner de voir le peu de cas que certaines personnes font de notre langue. Ce n’est pas ici le lieu de traiter un pareil sujet ; mais j’ai toujours cru, et je m’en suis souvent expliqué, que la langue latine non seulement n’est point pauvre, comme ils se l’imaginent, mais qu’elle est même plus riche que la langue grecque27. A-t-on jamais vu, par exemple, sans prétendre me citer moi-même, nos bons orateurs ou nos bons poètes, depuis qu’ils ont eu des modèles à imiter, manquer de termes pour exprimer élégamment tout ce qu’ils ont voulu dire ?

Chapitre IV. Préambule (suite).

Cicéron veut être utile à sa patrie par ses études et par ses écrits comme il lui a été utile par sa parole et par ses actions. – Utilité de la philosophie et surtout de la morale.

Quant à moi, qui, au milieu des fatigues, des travaux et des périls du forum, n’ai jamais abandonné le poste où le peuple romain m’avait placé, je dois sans doute, autant qu’il est en moi, travailler aussi à éclairer mes concitoyens par mes études et mes veilles. Sans vouloir m’opposer au goût de ceux qui aiment mieux lire les Grecs, pourvu qu’effectivement ils les lisent et ne se contentent pas de le faire croire, je serai du moins utile et à ceux qui voudront cultiver les deux langues, et à ceux qui pourront s’en tenir maintenant à la langue de leur patrie.

Pour ceux qui voudraient que j’écrivisse sur toute autre chose que sur la philosophie, ils devraient être plus équitables, et songer que j’ai déjà beaucoup écrit sur divers sujets, et plus qu’aucun autre Romain, sans compter ce que je puis écrire encore ; et cependant quiconque voudra s’appliquer à lire mes ouvrages sur la philosophie, trouvera qu’il n’y a point de matière dont on puisse retirer plus d’avantage. Mais, entre les recherches précieuses de la philosophie, en est-il de préférable à celle qui fait en particulier le sujet de ces livres, savoir quelle est la fin principale à laquelle il faut tout rapporter, et ce que la nature doit ou rechercher comme le plus grand des biens, ou éviter comme le plus grand des maux ? Les sentiments des plus savants hommes étant partagés sur cette question, puis-je regarder la recherche de la vérité la plus importante pour la conduite de toute la vie, comme une occupation qui ne réponde pas à l’opinion qu’on veut bien avoir de moi ?

Quoi ! deux grands personnages de la république, P. Scévola et M. Manilius28, auront consulté ensemble si l’enfant d’une esclave doit dire regardé comme un fruit qui appartient au maître de l’esclave ? M. Brutus aura été là-dessus d’un avis différent du leur : et comme c’est une question de droit assez subtile, et qui est de quelque usage dans la société, on lira volontiers et leurs dissertations et d’autres du même genre ; et on négligera ce qui embrasse le cours entier de la vie ? Leurs études, si l’on veut, ont plus d’intérêt pour le vulgaire ; les nôtres sont plus fécondes. Il est vrai que c’est aux lecteurs à juger ; mais je puis toujours dire que je crois avoir développé ici toute la question sur les suprêmes biens et les suprêmes maux, et que, non content d’avoir exprimé mon opinion29, j’ai rassemblé dans ce traité tout ce qu’ont dit sur ce point les différentes sectes philosophiques.

Chapitre V. Début du dialogue.

Pourquoi Cicéron n’approuve pas Épicure.

Pour commencer par le plus aisé, je vais examiner l’opinion d’Épicure, si connue de tout le monde30 ; et je l’exposerai avec autant de soin et d’impartialité que pourraient le faire ceux qui la soutiennent ; car je ne songe qu’à chercher la vérité, et nullement à combattre ni à vaincre un adversaire.

Le système d’Épicure sur la volupté fut un jour défendu soigneusement devant moi par L. Torquatus31, homme d’une instruction profonde ; et je lui répondis en présence de C. Triarius32, jeune homme sage et de beaucoup d’esprit. L’un et l’autre m’étant venus voir dans ma maison auprès de Cumes, la conversation tomba d’abord sur les lettres, qu’ils aimaient passionnément tous deux. Torquatus me dit ensuite : – Puisque nous vous trouvons ici de loisir, il faut que je sache de vous, non pas pourquoi vous haïssez Épicure, comme font ordinairement ses antagonistes, mais pourquoi vous n’approuvez pas un homme que je crois être le seul qui ait vu la vérité33, un philosophe qui a affranchi l’esprit des hommes des plus grandes erreurs34, et qui leur a donné tous les préceptes nécessaires pour vivre dans la sagesse et le bonheur35. Pour moi, je m’imagine que, s’il n’est pas de votre goût, c’est qu’il a plus négligé les ornements du discours que Platon, Aristote et Théophraste ; car d’ailleurs je ne saurais me persuader que vous ne soyez pas de son sentiment36. – Voyez, Torquatus, combien vous vous trompez, lui répondis-je. Le style d’Épicure ne me choque point ; il dit ce qu’il veut dire, et il le fait fort bien entendre37. Je ne suis pas fâché de trouver de l’éloquence chez un philosophe ; mais ce n’est pas tout ce que j’y cherche. C’est uniquement sur les choses mêmes qu’Épicure ne me satisfait pas en plusieurs endroits. Cependant autant de têtes, autant d’opinions38, et je puis bien me tromper. – En quoi donc ne vous satisfait-il pas ? reprit-il. Car, pourvu que vous ayez bien compris ce qu’il dit, je ne doute point que vous ne soyez un juge très équitable. – J’ai entendu Phèdre39 et Zénon40, lui répondis-je, et à moins que vous ne les soupçonniez de m’avoir trompé, vous devez croire que je possède parfaitement la doctrine, d’Épicure. Leur zèle est tout ce qui m’a plu. Je les ai même entendus souvent avec Atticus41, qui les admirait tous deux, et qui aimait particulièrement Phèdre. Quelquefois nous nous entretenions sur ce qu’ils avaient dit, et jamais nous n’avions de dispute sur le sens des paroles, mais seulement sur les opinions.

PREMIÈRE PARTIE.
Exposition et critique provisoires du système d’Épicure

Chapitre VI. Critique de la physique d’Épicure.

Emprunts d’Épicure à Démocrite. – L’atomisme, la déclinaison des atomes.

Encore une fois, reprit-il, sur quoi Épicure ne vous contente-t-il pas ? – D’abord, dis-je, sa physique, dont il est le plus fier, est toute d’emprunt42. Il répète ce que dit Démocrite43, et quand il change quelque chose, il me semble que c’est toujours en mal.

Les atomes, selon Démocrite44, (car c’est ainsi qu’il appelle de petits corpuscules qui sont indivisibles à cause de leur solidité45) sont incessamment portés de telle sorte dans le vide infini46, où il ne peut y avoir ni haut ni bas ni milieu, que, venant à s’attacher ensemble dans leurs tourbillons continuels, ils forment tout ce que nous voyons. Il veut aussi que ce mouvement ne provienne d’aucun principe, mais qu’il ait existé de toute éternité47.

Épicure, là où il suit Démocrite, ne se trompe presque point. Mais, outre que je ne suis guère du sentiment de l’un ni de l’autre sur plusieurs questions, j’en suis moins encore dans la manière dont ils envisagent la nature. Quoiqu’il y ait dans la nature deux principes, la matière dont tout est fait, et ce qui donne la forme à chaque chose, ils n’ont parlé que de la matière, et ils n’ont pas dit un mot de la cause efficiente de tout48. Voilà en quoi ils ont manqué l’un et l’autre : mais voici les erreurs propres d’Épicure.

Il prétend que les atomes se portent d’eux-mêmes directement en bas, et que c’est là le mouvement de tous les corps49 ; ensuite l’habile philosophe venant à songer que, si tous les atomes se portaient toujours en bas par une ligne directe, il n’arriverait jamais qu’un atome pût toucher l’autre, il a subtilement imaginé un mouvement imperceptible de déclinaison, par le moyen duquel les atomes venant à se rencontrer s’embrassent, s’accouplent, adhèrent l’un à l’autre50. Je vois ici une fiction puérile, et je vois en même temps qu’elle ne peut même être favorable à son système. En effet, c’est par une pure fiction qu’il donne aux atomes un léger mouvement de déclinaison, dont il n’allègue aucune cause51, ce qui est honteux à un physicien52, et qu’il leur ôte en même temps, sans aucune cause, le mouvement direct de haut en bas qu’il avait établi dans tous les corps. Et cependant, avec toutes les suppositions qu’il invente, il ne peut venir à bout de ce qu’il prétend. Car, si tous les atomes ont également un mouvement de déclinaison, jamais ils ne s’attacheront ensemble. Que si les uns l’ont, les autres point : premièrement, c’est leur assigner gratuitement différents emplois que de donner un mouvement direct aux uns, et un mouvement oblique aux autres ; et avec tout cela (c’est un reproche qu’on peut faire également à Démocrite53), il n’en sera pas moins impossible que cette rencontre fortuite d’atomes produise jamais l’ordre et la beauté de l’univers54. Il n’est pas même d’un physicien de croire des corps si petits qu’ils soient indivisibles55 : jamais il ne l’aurait cru s’il eût mieux adné apprendre la géométrie de Polyène son ami, que de la lui faire désapprendre56.

Démocrite, qui était habile en géométrie, croit que le soleil est d’une grandeur immense ; Épicure lui donne environ deux pieds, et il le suppose à peu près tel que nous le voyons, un peu plus ou un peu moins grand57 ; de sorte qu’il dénature tout ce qu’il change. Du reste, c’est de Démocrite qu’il a pris les atomes, le vide, et les images qu’il appelle eidôla58, par la rencontre desquelles non seulement nous voyons, mais aussi nous pensons : c’est aussi de lui qu’il a pris cette étendue à l’infini qu’il nomme apeiria, et cette multitude innombrable de mondes qui naissent et qui périssent à toute heure : et quoique je n’approuve nullement ces imaginations-là dans Démocrite59, je ne puis souffrir qu’un homme qui les a toutes prises de lui s’attache, comme il fait, à le blâmer, lorsque bien d’autres le louent60.

Chapitre VII. Critique de la logique d’Épicure. Critique provisoire de sa morale.

Faiblesse d’Épicure dans la logique. Il supprime les définitions. Il n’enseigne ni à faire des analyses ni à tirer des conclusions. Il fait les sens juges de toute vérité. – Dans la morale, il répète Aristippe. Exemples de Manlius et de Torquatus invoqués contre la morale d’Épicure.

Quant à la logique, qui est la seconde partie de la philosophie destinée à former le raisonnement et à lui servir de guide, votre Épicure est entièrement dépourvu et dénué de tout ce qui peut y servir : il ôte toutes les définitions ; il n’enseigne ni à distinguer, ni à diviser, ni à tirer une conclusion, ni à résoudre un argument captieux, ni à développer ce qu’il peut y avoir d’ambigu dans un raisonnement ; et enfin il fait les sens tellement juges de tout61, qu’il pense que, si une fois ils ont pris une chose fausse pour une vraie, on ne peut plus s’assurer de pouvoir juger sainement de rien62.

Le point sur lequel Épicure insiste le plus, c’est cette question où la nature elle-même, comme il dit, apporte la solution et la preuve, je veux parler de la volupté et de la douleur : c’est à ces deux choses qu’il rapporte tout ce que nous recherchons ou évitons. Cette doctrine est d’Aristippe63, et elle a été mieux et plus librement soutenue par les philosophes de sa secte que par Épicure. Cependant rien ne paraît plus indigne d’un homme qu’une pareille opinion ; et il me semble que la nature nous a faits pour quelque chose de plus grand64. Peut-être suis-je dans l’erreur ; mais je ne puis croire cependant que celui qui eut le premier le nom de Torquatus65 à cause du collier qu’il arracha à l’ennemi, le lui ait arraché par un sentiment de volupté ; ni que par même sentiment il ait combattu contre les Latins devant Véséris, dans son troisième consulat. Et quand il fit trancher la tête à son fils, ne se priva-t-il pas d’un plaisir bien doux et bien sensible, puisque par là il préféra aux sentiments de la nature les plus vifs ce qu’il croyait devoir à la majesté de l’autorité consulaire ?

Quoi ! lorsque T. Torquatus, celui qui fut consul avec Cn. Octavius66, voulut que son fils, qu’il avait émancipé pour être adopté par Décius Silanus, plaidât soi-même sa cause devant lui pour se défendre contre les députés des Macédoniens, qui l’accusaient de concussion, et qu’après avoir entendu les deux parties, il prononça qu’il ne lui paraissait pas que son fils se fût comporté dans le commandement comme ses ancêtres, et qu’il lui défendit de se présenter davantage devant lui : croyez-vous que ce fût alors un sentiment de volupté qui le fit agir ? Mais, laissant à part ce que tout bon citoyen est obligé de faire pour sa patrie, et non seulement les plaisirs dont il se prive, mais encore les périls où il s’expose, les fatigues et même les maux qu’il endure, en aimant mieux tout souffrir que de manquer jamais à son devoir, je viens à ce qui est moins considérable, mais qui ne prouve pas moins.

Quel plaisir trouvez-vous, vous Torquatus, et quel plaisir Triarius trouve-t-il dans l’étude continuelle des lettres, dans les recherches de l’histoire, à feuilleter sans cesse les poètes et à retenir tant de vers ? Et n’allez pas me répondre que c’est là une volupté pour vous, et que les belles actions des Torquatus en étaient une pour eux. Ce n’est pas ce qu’Épicure répond à une semblable objection67 ; ce n’est pas non plus ce que vous y devez répondre, ni vous, ni tout homme de bon sens qui sera un peu instruit de ces matières ; et enfin ce n’est pas là ce qui fait qu’il y a tant d’épicuriens. Non, ce qui attira d’abord la multitude, c’est qu’elle s’imagine qu’Épicure prétend qu’une chose juste et honnête cause par elle-même du plaisir et de la volupté. Mais on n’y prend pas garde ; tout son système serait renversé s’il en était ainsi. Car, s’il convenait que les choses louables et honnêtes fussent agréables par elles-mêmes, sans aucun rapport au corps, il s’ensuivrait que la vertu et les connaissances de l’esprit seraient désirables pour elles-mêmes ; et c’est de quoi il ne demeure pas d’accord68. Je ne puis donc pas approuver Épicure dans tout ce que je viens de vous dire. D’ailleurs je voudrais, ou qu’il eût été plus profond dans les sciences, car vous serez forcé d’avouer qu’il ne l’est guère dans ce qui fait que les hommes sont appelés savants ; ou qu’il n’eût pas essayé de détourner les autres de le devenir, quoiqu’il me semble que pour vous deux il a fort mal réussi.

Chapitre VIII. Réponse aux critiques adressées à Épicure.

Cicéron est trop sévère à l’égard d’Épicure. Une exposition de tout le système d’Épicure serait la meilleure réponse à ses critiques. Torquatus se charge d’exposer du moins la partie de ce système qui concerne la morale.

Après que j’eus parlé de la sorte, plutôt pour les faire parler eux-mêmes que dans un autre dessein, Triarius dit en souriant :

– Il ne s’en faut guère que vous n’ayez effacé Épicure du rang des philosophes ; car tout le mérite que vous lui laissez, c’est d’être intelligible pour vous, de quelque façon qu’il s’énonce. Sur la physique, il a pris des autres tout ce qu’il a dit ; encore ce qu’il en a dit n’est-il pas trop à votre goût ; et ce qu’il a voulu corriger de lui-même, il l’a toujours fait très mal à propos. Il n’a ou aucune connaissance de la dialectique ; et, en mettant le souverain bien dans la volupté, premièrement il s’est fort trompé ; en second lieu il n’a rien dit qui vint de lui, et il a tout emprunté d’Aristippe, qui l’avait mieux exprimé. Enfin, dites-vous, c’était un ignorant69.

– Il est impossible, repris-je, ô Triarius, que, quand on diffère d’opinion avec un autre, on n’assigne pas le motif de cette différence ; car qui m’empêcherait d’être épicurien, si j’approuvais les opinions d’Épicure, qu’on peut apprendre en se jouant70 ? il ne faut donc pas trouver mauvais que ceux qui disputent ensemble parlent l’un contre l’autre pour se réfuter. Mais on doit bannir de la discussion l’aigreur, la colère, l’emportement, l’opiniâtreté, qui sont en effet indignes de la philosophie.

– Vous avez raison, dit Torquatus ; il est impossible de disputer sans blâmer le sentiment de son adversaire. Mais ce qui n’est pas permis, c’est la chaleur et l’entêtement. Au reste, si vous le trouvez bon, j’aurais quelque chose à répondre à ce que vous avez dit. – Croyez-vous donc, lui répliquai-je, que j’aurais tenu ce langage, si je n’avais eu envie de vous entendre ? – Eh bien ! reprit-il, aimez-vous mieux parcourir ensemble toute la doctrine d’Épicure, ou ne parler que de la seule volupté dont il est maintenant question ? – À votre choix, lui répondis-je. – Alors, dit-il, je m’arrêterai à ce seul objet, qui est de la plus haute importance ; nous remettrons à une autre fois ce qui regarde la physique ; je vous prouverai alors la déclinaison des atomes, et la grandeur du soleil telle qu’Épicure la suppose, et je vous ferai voir qu’il a repris et réformé très sagement beaucoup de choses dans le système de Démocrite. Quant à présent, je ne parlerai que de la volupté, et je ne dirai rien de nouveau ; mais je ne laisse pas d’espérer de vous convaincre. – Je ne suis point opiniâtre, lui répondis-je ; je vous promets de vous donner mon assentiment, si vous pouvez me prouver ce que vous avancez. – Je le ferai, ajouta-t-il, si vous demeurez dans la même disposition que vous témoignez. Mais j’aimerais mieux parler de suite, que d’interroger ou d’être interrogé. – Comme il vous plaira, lui dis-je. Voici son discours71.

SECONDE PARTIE.
Exposition de la morale d’Épicure.

Chapitre IX. Le souverain bien est le plaisir. Morale du plaisir.

1° La tendance primitive et instinctive de tous les êtres, c’est de rechercher le plaisir : le plaisir est donc la fin naturelle des êtres.
2° Il est rationnel de rechercher le plaisir, et on ne peut concevoir une autre fin désirable pour elle-même.

« Je commencerai d’abord, dit-il, par garder la méthode d’Épicure, dont nous examinons la doctrine ; et j’établirai ce que c’est que le sujet de notre dispute, non pas que je croie que vous l’ignoriez, mais afin de procéder avec ordre72.

Nous cherchons donc quel est le plus grand des biens et du consentement de tous les philosophes, ce doit être celui auquel tous les autres biens doivent se rapporter, et qui ne se rapporte à aucun autre73. Ce bien-là, selon Épicure, est la volupté, qu’il prétend être le souverain bien ; il regarde aussi la douleur comme le plus grand des maux et voici sa manière de le prouver.

– Tout animal, dès qu’il est né, aime la volupté, et la recherche comme un très grand bien ; il hait la douleur, et l’évite autant qu’il peut, comme un très grand mal ; et tout cela, il le fait lorsque la nature n’a point encore été corrompue en lui, et qu’il peut juger te plus sainement74. On n’a donc pas besoin de raisonnement ni de preuves pour démontrer que la volupté est à rechercher, et que la douleur est à craindre. Cela se sent, comme on sent que le feu est chaud, que la neige est blanche, et que le miel est doux ; et il est inutile d’appuyer par des raisonnements ce qui se fait sentir suffisamment de soi-même75. Car il y a différence, dit Épicure, entre ce qu’on ne peut prouver qu’à force de raisons, et ce qui ne demande qu’un simple avertissement. Les choses abstraites et comme enveloppées ont besoin d’étude pour être bien démêlées et éclaircies ; les autres, il suffit de les indiquer. Comme donc, en ôtant de l’homme les sens, il ne reste plus rien, il est nécessaire que sa nature même juge de ce qui est conforme ou contraire à la nature : que peut-elle donc percevoir ou juger qui la porte à rechercher autre chose que la volupté, et à fuir autre chose que la douleur76 ?

Il y a des gens parmi nous qui poussent l’argument encore plus loin77 : ce n’est pas seulement par les sens, disent-ils, qu’on juge de ce qui est bon, et de ce qui est mauvais ; mais on peut connaître aussi, par l’esprit et par la raison, que la volupté est d’elle-même à rechercher et que la douleur est d’elle-même à craindre : ainsi donc la recherche de l’une et la fuite de l’autre sont naturelles et comme innées à nos âmes78.

Il en est d’autres enfin, et je pense comme eux, qui, voyant un si grand nombre de philosophes soutenir qu’il ne faut mettre ni la volupté au rang des biens, ni la douleur au rang des maux, disent que, loin de nous reposer sur la bonté de notre cause, il faut examiner avec soin tout ce qui se peut dire sur la volupté et sur la douleur.

Chapitre X. La peine peut être un moyen pour obtenir le plaisir. Morale de l’utilité.

Épicure complète la doctrine du plaisir, à laquelle s’était arrêté Aristippe, par la doctrine de l’utilité durable ou du bonheur. L’homme ne recherche pas seulement tel ou tel plaisir, mais la plus grande somme de plaisirs, constituant le plus grand bonheur. De là vient que l’homme peut et doit éviter tel plaisir particulier, si ce plaisir a pour conséquence la peine, et au contraire rechercher telle douleur particulière, si cette douleur a pour conséquence le plaisir. – Essai d’explication psychologique, par l’idée d’intérêt, des notions de Manlius et de Torquatus citées plus haut par Cicéron.

Pour vous faire mieux connaître d’où vient l’erreur de ceux qui blâment la volupté, et qui louent en quelque sorte la douleur79, je vais entrer dans une explication plus étendue, et vous faire voir tout ce qui a été dit là-dessus par l’inventeur de la vérité, et, pour ainsi dire, par l’architecte de la vie heureuse80.

Personne, dit Épicure, ne craint ni ne fuit la volupté en tant que volupté, mais en tant qu’elle attire de grandes douleurs à ceux qui ne savent pas en faire un usage modéré et raisonnable ; et personne n’aime ni ne recherche la douleur comme douleur, mais parce qu’il arrive quelquefois que, par le travail et par la peine, on parvient à jouir d’une grande volupté. En effet, pour descendre jusqu’aux petites choses, qui de vous ne fait point quelque exercice pénible pour en retirer quelque sorte d’utilité ? Et qui pourrait justement blâmer, ou celui qui rechercherait une volupté qui ne pourrait être suivie de rien de fâcheux, ou celui qui éviterait une douleur dont il ne pourrait espérer aucun plaisir81.

Au contraire, nous blâmons avec raison et nous croyons dignes de mépris et de haine ceux qui, se laissant corrompre par les attraits d’une volupté présente, ne prévoient pas à combien de maux et de chagrins une passion aveugle les peut exposer. J’en dis autant de ceux qui, par mollesse d’esprit, c’est-à-dire par la crainte de la peine et de la douleur, manquent aux devoirs de la vie. Et il est très facile de rendre raison de ce que j’avance. Car, lorsque nous sommes tout à fait libres, et que rien ne nous empêche de faire ce qui peut nous donner le plus de plaisir, nous pouvons nous livrer entièrement à la volupté et chasser toute sorte de douleur ; mais, dans les temps destinés aux devoirs de la société ou à la nécessité des affaires, souvent il faut faire divorce avec la volupté, et ne se point refuser à la peine. La règle que suit en cela un homme sage, c’est de renoncer à de légères voluptés pour en avoir de plus grandes, et de savoir supporter des douleurs légères pour en éviter de plus fâcheuses82.

Qui m’empêchera, moi dont c’est là le système, de rapporter à ces principes tout ce que vous avez dit des Torquatus, mes ancêtres ? Et ne croyez pas qu’en les louant comme vous avez fait, avec tant de marques d’amitié pour moi, vous m’ayez séduit, ni que vous m’ayez rendu moins disposé à vous réfuter. Comment, je vous prie, interprétez-vous ce qu’ils ont fait ? Quoi ! vous êtes persuadé que, sans songer à l’utilité et à l’avantage qui pourrait leur en revenir, ils se soient jetés au travers des ennemis, et qu’ils aient sévi contre leur propre sang ! Les bêtes même, dans leur plus grande impétuosité, ne font rien sans qu’on puisse connaître pourquoi elles le font, et vous croirez que de si grands hommes ont fait de si grandes choses sans motif83 !

Nous examinerons bientôt quelle peut en avoir été la cause : en attendant, je croirai que, s’ils ont eu en cela quelque objet, la vertu seule n’est point ce qui les a portés à ces actions vraiment éclatantes. Le premier Torquatus alla hardiment arracher le collier à l’ennemi ; mais il se couvrit en même temps de son bouclier, pour n’être pas tué : il s’exposa à un grand péril, mais à la vue de toute l’armée. Et quel a été le prix de cette action ? La gloire, l’amour de ses concitoyens, gages les plus assurés d’une vie calme et tranquille. Il condamna son fils à la mort : si ce fut sans motif, je voudrais n’être pas descendu d’un homme si dur et si cruel ; si ce fut pour établir la discipline militaire aux dépens des sentiments de la nature, et pour contenir les troupes, par cet exemple, dans une guerre dangereuse, il pourvut par là au salut de ses concitoyens, d’où il savait que le sien devait dépendre84.

Le même raisonnement s’étend bien loin ; car ce qui donne ordinairement un beau champ à l’éloquence, et principalement à la vôtre, lorsqu’en rapportant les grandes actions des hommes célèbres vous faites entendre qu’ils n’y ont été excités par aucun intérêt particulier, mais par le seul amour de la vertu et de la gloire, se trouve entièrement renversé par l’alternative que je viens de poser, ou qu’on ne se dérobe à aucune volupté que dans la vue d’une volupté plus grande, ou qu’on ne s’expose à aucune douleur que pour éviter une douleur plus cruelle85.

Chapitre XI. Qu’est-ce que le plaisir ?

Il n’y a pas de milieu entre le plaisir et la douleur ; du moment où la douleur cesse, le plaisir naît. Privation de la douleur, telle est l’essence du plaisir.

Mais c’est assez parler, en ce moment, des glorieuses actions des grands personnages : ce sera bientôt le lieu de faire voir que toutes les vertus en général tendent à la volupté.

Il faut maintenant définir la volupté, pour ôter aux ignorants tout sujet de se tromper, et pour montrer combien une secte qui passe pour être toute voluptueuse et toute sensuelle, est réellement grave, sévère et retenue. Nous ne cherchons pas, en effet, la seule volupté qui chatouille la nature par je ne sais quelle douceur secrète, et qui excite des sensations agréables ; mais nous regardons comme une très grande volupté la privation de la douleur86. Or comme, du moment que nous ne sentons aucune douleur, nous avons de la joie, et comme tout ce qui donne de la joie est volupté, ainsi que tout ce qui blesse est douleur, c’est avec raison que la privation de toute sorte de douleur est appelée volupté. Si, lorsqu’on a chassé la soif et la faim par le boire et le manger, c’est une volupté de ne plus sentir de besoin, c’en est une aussi dans toutes les autres choses que de n’avoir aucune douleur. C’est pourquoi Épicure n’a voulu admettre aucun milieu entre la douleur et la volupté ; et ce que quelques-uns ont regardé comme un milieu entre l’une et l’autre, je veux dire la privation de toute douleur, il l’a regardé, lui, non seulement comme une volupté, mais comme une extrême volupté, soutenant que la privation de toute douleur est le dernier terme où puisse aller la volupté, qui peut bien être diversifiée en plusieurs manières, mais qui ne peut jamais être augmentée et agrandie87.

Je me souviens d’avoir ouï dire à mon père, qui se moquait agréablement des stoïciens, qu’à Athènes, dans le Céramique88 il y a une statue de Chrysippe assis, qui avance la main, parce qu’il avait coutume de l’avancer quand il voulait faire quelque question. Votre main, dans l’attitude où elle est, disait un stoïcien, désire-t-elle quelque chose ? Non, sans doute. Mais, si la volupté était un bien, ne la désirerait-elle pas ? Je le crois. La volupté n’est donc pas un bien. La statue, disait mon père, si elle avait pu parler, n’aurait pas parlé de la sorte ; et cette conclusion ne porte que contre Aristippe et contre les cyrénaïques, nullement contre Épicure. Car, s’il n’y avait de volupté que celle qui chatouille les sens et qui excite une titillation agréable89, la main ne se contenterait pas de ne point sentir de douleur, à moins qu’elle n’eût aussi quelque mouvement de volupté. Que si n’avoir nulle douleur est une très grande volupté, comme Épicure le soutient : en premier lieu, Chrysippe, on a eu raison de dire que votre main, en la situation où elle est, ne désire rien ; mais ensuite on a eu tort de prétendre que, si la volupté était un bien, elle la désirerait ; car comment pourrait-elle désirer ce qu’elle a, puisque, se trouvant sans douleur, elle est dans la volupté ?

Chapitre XII. Nouvel essai pour démontrer rationnellement que le plaisir est le souverain bien.

Le plaisir tel que l’entend Épicure une fois défini, Torquatus s’efforce encore de prouver que c’est là la bien suprême. En effet, on ne peut concevoir et désirer un état supérieur à celui d’un homme qui n’aurait aucune douleur, n’éprouverait aucune crainte, jouirait à la fois du plaisir présent, passé, à venir. Au contraire, on ne peut concevoir et craindre un sort plus malheureux que celui d’un homme affligé à la fois de toutes les douleurs du corps et de toutes les peines de l’âme.

Que la volupté soit le suprême bien, on peut aisément le démontrer. Supposons, par exemple, qu’un homme jouît continuellement de toutes sortes de voluptés, tant du corps que de l’esprit, sans qu’aucune douleur ni aucune crainte le troublât le moins du monde, pourrait-on s’imaginer un état plus heureux et plus désirable90 ? car il faudrait qu’un tel homme eût l’âme ferme, et qu’il ne craignit ni la mort ni la douleur : qu’il ne craignit point la mort, parce que c’est la privation de toute sensibilité91 ; qu’il ne craignît point la douleur, parce que, si elle dure longtemps, elle est légère, et que, si elle est grande, elle dure peu ; et qu’ainsi l’excès en est contre-balancé par le peu de durée, et la longueur par le peu de souffrance92. A cela, si vous joignez que l’homme dont nous parlons ne se laisse point inquiéter par la crainte des dieux93, et que même il sache jouir des voluptés passées en les rappelant sans cesse dans son souvenir94, encore une fois, que pourrait-il y avoir à ajouter à un état si heureux95 ?

Supposons, au contraire, un homme accablé de toutes sortes de douleurs d’esprit et de corps, sans espérer qu’elles puissent jamais diminuer, sans avoir jamais goûté aucun plaisir, et sans s’attendre à en avoir jamais aucun : pourra-ton jamais se figurer un état plus misérable ? Que si une vie remplie de douleurs est ce qu’il y a de plus à craindre, sans doute le plus grand des maux est de passer sa vie dans la douleur ; et, par là même raison, le plus grand des biens est de vivre dans la volupté. Notre esprit n’a rien autre chose ou' il puisse s’arrêter comme à sa fin, que la volupté ; et toutes nos craintes, tous nos chagrins se rapportent à la douleur, sans que naturellement nous puissions être, ni sollicités à rien que par la volupté, ni détournés de rien que par la douleur.

Enfin, la source de nos désirs et de nos craintes est dans la volupté ou dans la douleur ; et, d’après ce principe, il est clair que tout ce qu’on fait de plus louable et de plus honnête, se fait par rapport à la volupté96. Comme donc, selon tous les philosophes, le plus grand des biens est ce qui ne se rapporte à aucune autre chose, et à quoi toutes choses se rapportent comme à leur fin, il faut nécessairement avouer que le souverain bien est de vivre avec volupté97.

Chapitre XIII. Les vertus ont leur fin dans le plaisir. Première vertu : la sagesse.

Comme la médecine et tous les autres arts, l’art de la vie ou la sagesse a pour unique but de procurer à l’homme le plaisir. – Tandis que l’ignorance est une cause de trouble et de peine, la sagesse modère les passions et les fait servir au plus grand plaisir : de là son utilité, – Division des désirs en désirs naturels et nécessaires, naturels et non nécessaires, ni naturels ni nécessaires.

Ceux qui font consister le souverain bien dans la vertu, et qui, séduits par le seul éclat du nom, ne comprennent pas ce que la nature demande, se trouveraient délivrés d’une grande erreur s’ils voulaient croire Épicure. Pour vos vertus, qui sont si excellentes et si belles, qui pourrait les trouver belles et les désirer si elles ne produisaient pas la volupté ? Ce n’est point à cause de la médecine même qu’on estime la science de la médecine, mais à cause de la santé qu’elle procure ; et, dans un pilote, ce n’est point l’art de naviguer dont on fait cas, mais l’utilité qu’on en retire : il en est de même de la sagesse, qui est l’art de la vie ; si elle n’était bonne à rien, on n’en voudrait point ; on n’en veut que parce qu’elle nous procure l’acquisition et la jouissance de la volupté98.

Vous voyez de quelle nature est la volupté dont j’entends ici parler, afin qu’un mot qu’on, prend souvent en mauvaise part ne décrédite point mes discours. L’ignorance de ce qui est bon ou mauvais est le principal inconvénient de la vie ; et comme l’erreur où l’on est là-dessus prive souvent les hommes des plaisirs les plus sensibles, et les livre souvent aussi à des peines inconcevables, il n’y a que la sagesse qui, nous dépouillant de toutes sortes de mauvaises craintes et de mauvais désirs, et nous arrachant le bandeau des fausses opinions, puisse nous conduire sûrement à la volupté. Il n’y a que la sagesse qui bannisse le chagrin de notre esprit, qui nous empêche de nous abandonner à de mauvaises frayeurs, et qui, éteignant en nous par ses préceptes l’ardeur des désirs, puisse nous faire mener une vie tranquille : car les désirs sont insatiables, et non seulement ils perdent les particuliers, mais souvent ils ruinent les familles entières, et même les républiques99.

De là viennent les haines, les dissensions, les discordes, les séditions, les guerres. Et ce n’est point seulement au-dehors que les cupidités agissent avec une impétuosité aveugle ; elles combattent les unes contre les autres au dedans de nous-mêmes, et elles ne sont jamais d’accord. Comme il serait donc impossible que la vie ne devint par là très amère, le sage seul, en retranchant en lui toute sorte de crainte frivole et d’erreur ; et en se renfermant dans les bornes de la nature, peut mener une vie exempte de crainte et de chagrin.

En effet, quoi de plus utile et de plus propre à contribuer à la félicité de la vie, que la division qu’Épicure a faite des désirs : les uns naturels et nécessaires100, les autres naturels, mais non nécessaires101, et les autres ni naturels ni nécessaires102 ? On satisfait les nécessaires sans beaucoup de peine et sans beaucoup de dépense103 ; les naturels n’en demandent pas même beaucoup, parce que les choses dont la nature se contente sont aisées à acquérir, et ont leurs bornes, mais les cupidités inutiles n’en ont point104.

Chapitre XIV. Les vertus ont leur fin dans le plaisir. Seconde vertu : la tempérance.

La tempérance, vertu essentielle dans la doctrine épicurienne, n’est pas l’ennemie du plaisir, Elle ne le modère parfois qu’afin de l’accroître.

Si toute la vie des hommes est troublée par l’erreur et par l’ignorance, et si la sagesse seule peut nous exempter de la guerre des passions, nous délivrer de toute sorte de terreur, nous apprendre à supporter les injures de la fortune, et nous enseigner tous les chemins qui vont au repos et à la tranquillité, pourquoi ferons-nous difficulté de dire qu’il faut rechercher la sagesse à cause de la volupté, et qu’il faut éviter l’ignorance et la folie à cause des maux qu’elles entraînent avec elles105 ?

Je dirai par la même raison qu’il ne faut point rechercher la tempérance pour elle-même, mais pour le calme qu’elle apporte dans les esprits, en les mettant dans une assiette douce et tranquille : car j’appelle tempérance cette vertu qui nous avertit qu’il faut suivre la raison dans les choses qui sont à rechercher ou à fuir106. Et ce n’est pas assez qu’elle nous fasse juger ce qu’on doit faire ou ne pas faire ; il faut de plus savoir s’en tenir à ce qu’on a jugé107. Mais combien y a-t-il de gens qui, ne pouvant demeurer fermes dans aucune résolution, et séduits par quelque apparence de volupté, se livrent de telle sorte à leurs passions, qu’ils s’y laissent emporter sans prendre garde à ce qui leur en peut arriver ! Et de là vient que, pour une volupté médiocre, peu nécessaire, et dont ils auraient pu se passer facilement, non seulement ils tombent dans de grandes maladies, dans l’infortune et dans l’opprobre, mais souvent même ils en sont punis par les lois108. Mais ceux qui ne veulent de la volupté qu’autant qu’elle ne peut avoir de suites funestes, et qui sont assez fermes dans leur sentiment pour ne point se laisser emporter au plaisir dans les choses dont ils ont une fois jugé devoir s’abstenir, ceux-là trouvent une grande volupté109 en méprisant la volupté même. Ils savent aussi quelquefois souffrir une douleur médiocre, pour en éviter une plus grande ; d’où l’on voit que l’intempérance n’est point par elle-même à fuir110 et qu’aussi, lorsqu’on embrasse la tempérance, ce n’est point comme étant ennemie des voluptés, mais comme en promettant de plus grandes que celles dont elle prive111.

Chapitre XV. Les vertus ont leur fin dans le plaisir. Troisième vertu : le courage.

Le courage ne peut avoir sa raison en lui-même : il consiste à ne laisser troubler son plaisir intérieur par nulle inquiétude et nulle crainte.

Je dis à peu près la même chose de la force d’âme ; car ni l’exercice du travail ni la souffrance des douleurs ne sont à rechercher pour eux-mêmes112, non plus que la patience, ni les soins ni les veilles, ni même la vertu active, objet des louanges, ni enfin le courage ; mais il n’est rien qu’on ne brave pour vivre ensuite sans inquiétude et sans crainte, et pour se délivrer, autant qu’il est possible, le corps et l’esprit de tout ce qui peut faire de la peine. Et comme la crainte de la mort trouble la tranquillité de la vie ; comme c’est un misérable état de succomber à la douleur, ou de la supporter avec faiblesse ; comme, par une semblable lâcheté, plusieurs ont abandonné leurs parents, leurs amis, leur patrie, et se sont enfin perdus eux-mêmes : ainsi, tout au contraire, un esprit ferme et élevé s’affranchit de toute idée pénible lorsqu’il méprise la mort qui remet tous les hommes dans l’état où ils étaient avant de naître ; lorsqu’il est préparé à la douleur, sachant que les extrêmes douleurs finissent bientôt par la mort, que si elles sont légères, elles comportent plusieurs intervalles de relâche, et que, pour les autres, selon que nous les trouvons tolérables ou non, nous sommes maîtres, ou de les supporter, ou de nous en délivrer en sortant de la vie comme d’un théâtre113. Nous ne croyons donc point que ce soit pour elles-mêmes qu’on blâme la timidité et la faiblesse, ou qu’on loue l’intrépidité et la force ; niais on rejette les unes parce que la douleur en est inséparable, on estime les autres parce que la volupté les suit.

Chapitre XVI. Les vertus ont leur fin dans le plaisir. Quatrième vertu : la justice.

Les hommes justes ne sont tels que par intérêt : 1° parce qu’ils ne veulent pas encourir les châtiments sociaux ; 2° parce qu’ils veulent obtenir l’estime et les honneurs. – Trouble de l’homme injuste. Bonheur du juste. – Union de toutes les vertus dans le plaisir, fin suprême.

Il reste à parler de la justice, et nous aurons parlé de toutes les vertus. Mais ce qui a été dit des trois autres convient encore à celle-ci ; et ce que j’ai déjà montré de la sagesse, de la tempérance et de la force d’âme, qu’elles étaient tellement jointes avec la volupté, qu’on ne les en pouvait séparer, il faut l’appliquer à la justice, qui non seulement ne nuit à personne, mais qui toujours donne confiance et calme les esprits, et par elle-même, et par cette espérance qu’on ne manquera d’aucune des choses qu’une nature non corrompue peut désirer. De même que l’imprudence, le désir passionné et la lâcheté114 sans cesse tourmentent l’âme, sans cesse l’agitent et y apportent le trouble ; ainsi l’injustice, dès qu’elle réside dans l’esprit, par sa seule présence y met le trouble ; et si, de plus, elle a formé quelque entreprise, l’eût-elle accomplie secrètement, elle ne peut prendre confiance et croire que la chose restera toujours secrète115. Le méchant ne peut cacher ses actions : le soupçon, l’opinion publique, la renommée les poursuit ; vient ensuite l’accusateur, le juge ; plusieurs enfin, comme sous votre consulat, se dénoncent eux-mêmes116.

S’il y a des hommes assez puissants pour être en état de ne point craindre le châtiment des lois, ils ne laissent pas pour cela d’avoir peur des dieux ; et les soins qui les dévorent, les inquiétudes qui les déchirent nuit et jour, ils les regardent comme un supplice que les dieux immortels leur envoient117.

Ce qu’on pourrait donc retirer d’utilité ou de plaisir d’une mauvaise action, peut-il diminuer autant les maux et les peines de la vie, que la mauvaise action les augmente, soit par les reproches qu’on s’en fait, soit par la punition des lois qu’on appréhende, soit par la haine publique qu’on s’attire ? Il est vrai qu’il y a des gens qui, au comble des biens, des honneurs et des dignités, environnés de plaisirs, loin de pouvoir assouvir leurs cupidités par une voie injuste, les sentent au contraire s’allumer davantage tous les jours ; mais ces gens-là ont plus besoin d’être enchaînés que d’être instruits118.

La véritable raison invite donc à la justice, à l’équité et à la fidélité tous les hommes d’un esprit sain. Et que ceux qui n’ont ni esprit ni ressources ne croient pas trouver leur intérêt dans l’injustice ; il ne peut y avoir pour eux de succès, ou au moins de succès durables. Quant à ceux qui ont du génie ou de la fortune, leur intérêt est de faire le bien : de là naît l’estime publique, et, ce qui contribue le plus au repos de la vie, l’amour de nos semblables. Quelle raison de tels hommes auraient-ils donc d’être injustes ?

Les désirs naturels sont faciles à contenter, sans faire tort à personne, et il ne faut pas se laisser aller aux autres, qui ne portent à rien de vraiment désirable ; car on ne saurait faire d’injustice qu’on n’y perde plus qu’on n’y gagne. La justice n’est donc pas à rechercher pour elle-même, mais seulement pour l’avantage qu’on en retire. Il est agréable d’être aimé et estimé ; de tout le monde, parce qu’alors la vie est plus sûre et plus douce. Ce n’est donc pas seulement pour éviter les inconvénients du dehors que nous croyons qu’il faut s’interdire l’injustice, mais principalement parce qu’elle ne laisse jamais respirer en paix ceux qui lui donnent entrée119.

Si les vertus mêmes, dont les autres philosophes ont l’habitude de faire sonner la louange si haut, ne peuvent avoir pour dernière fin que la volupté, et si la volupté est la seule qui nous appelle et qui nous attire naturellement à elle, il n’y a point de doute que la volupté ne soit le plus grand de tous les biens, et que par conséquent ce ne soit vivre heureux que de vivre dans la volupté120.

Chapitre XVII. Plaisirs de l’esprit et plaisirs du corps.

Les plaisirs de l’esprit proviennent de ceux du corps ; mais ils sont plus grands et doivent être recherchés de préférence. – Les plaisirs du corps sont bornés au présent ; ceux de l’âme embrassent la passé et l’avenir. – Par les peines de l’âme, l’insensé ne peut pas ne pas être malheureux ; par les plaisirs de l’âme, le sage ne peut pas ne pas être heureux.

J’expliquerai en peu de mots ce qui est inséparable de cette doctrine si juste et si vraie.

Ce n’est point en établissant la volupté pour le plus grand des biens, et la douleur pour le plus grand des maux, qu’on se trompe ; c’est en ignorant quelles sont les choses qui peuvent véritablement procurer de la volupté, ou causer de la douleur. J’avoue cependant que les plaisirs et les peines de l’esprit viennent des plaisirs et des peines du corps, et je conviens de ce que vous disiez tantôt, que ceux d’entre nous qui pensent autrement, et qui sont en assez grand nombre, ne peuvent jamais soutenir leur opinion121. Il est vrai que la volupté de l’esprit donne de la joie, et que la tristesse de l’esprit cause de la douleur ; mais elles viennent du corps, et c’est au corps qu’elles se rapportent : ce qui ne m’empêche pas de reconnaître que les voluptés et les peines de l’esprit sont plus grandes que celles du corps. Par le corps, en effet, nous ne pouvons avoir de sensation que des choses présentes ; par l’esprit nous sentons celles qui ne sont plus et celles qui seront. Quoique nous souffrions également de l’âme quand nous souffrons du corps, cependant ce peut être un grand surcroît de douleur si nous nous figurons, par exemple, qu’un mal éternel et infini nous menace. Et ce que je dis de la douleur, on peut l’appliquer à la volupté ; elle a bien plus de charmes quand l’esprit ne craint point qu’elle finisse.

C’est là une preuve évidente qu’une extrême volupté ou une extrême douleur d’esprit contribue encore plus à rendre la vie heureuse ou misérable, que les mêmes impressions, si elles n’étaient que corporelles.

Nous ne prétendons pas, au reste que, dès qu’on n’a plus de volupté, vient aussitôt le chagrin, à moins que par hasard la volupté ne cède la place à la douleur ; au contraire, nous regardons comme un motif de joie l’absence de la douleur, quand même cette absence ne serait suivie d’aucune volupté sensible ; et par là on peut juger quelle grande volupté c’est que de ne sentir aucune douleur122.

Mais, comme l’attente des biens que nous espérons nous donne de la joie, le souvenir de ceux dont nous avons joui ne nous rend pas moins heureux. Les fous se font un tourment des maux qui ne sont plus ; les sages, grâce à leur mémoire, se font un plaisir nouveau de leurs plaisirs passés. Or, il ne dépend que de nous123 d’ensevelir en quelque sorte dans un perpétuel oubli les choses fâcheuses, et de renouveler sans cesse les souvenirs agréables. Notre esprit, fixé attentivement sur le passé, peut faire renaître pour nous la douleur ou la joie.

Chapitre XVIII. Éloge d’Épicure.

Épicure a ouvert à tous une route facile et droite vers le bonheur – Tableau des misères de l’humanité avant la venue d’Épicure.

Ô route du bonheur facile, directe, ouverte à tous ! Si le sort le plus désirable est de vivre sans douleur et sans chagrin, et de jouir des plus grands plaisirs du corps et de l’esprit, peut-on dire que nous ayons rien oublié ici de tout ce qui peut rendre la vie agréable et conduire au souverain bien que nous cherchons ? Cet homme que vous dites esclave de la volupté, Épicure vous crie qu’il n’est point de bonheur sans sagesse, honnêteté, vertu ; ni de sagesse, d’honnêteté, de vertu, sans bonheur124.

En effet, puisqu’il ne peut y avoir de calme dans une ville où il y a sédition, ni dans une maison dont les maîtres sont divisés, comment un esprit qui n’est pas d’accord avec lui-même peut-il jouir de quelque volupté qui soit pure ? Tant qu’il se trouvera agité de divers sentiments, il est impossible qu’il goûte le calme et le repos125.

Si les maladies du corps sont un obstacle à l’agrément de la vie, à combien plus forte raison les maladies de l’esprit seront-elles un tourment ? J’entends par là ces désirs effrénés et insatiables des richesses, de la domination et des voluptés sensuelles ; ajoutez-y les chagrins et les ennuis dont se laissent continuellement ronger ceux qui ne veulent pas concevoir qu’il ne faut jamais se tourmenter de ce qui n’est point une douleur du corps actuelle, ou de ce qui ne traîne point infailliblement une douleur à sa suite : et comptez le petit nombre de ceux que n’attaque pas quelqu’une de ces maladies, et qu’elle ne rend pas nécessairement malheureux.

Vient ensuite la mort, que ces hommes voient, comme le rocher de Tantale, toujours pendre sur eux. Puis la superstition, qui ne laisse jamais en repos ceux qui en sont imbus. Ils ne savent ni se ressouvenir avec plaisir des biens qu’ils ont eus, ni jouir comme il faut de ceux qu’ils ont ; et ils tremblent à toute heure dans la crainte d’un avenir dont l’incertitude les tient dans de continuelles angoisses126. Surtout quand ils viennent à s’apercevoir qu’ils ont travaillé inutilement pour acquérir des richesses, du pouvoir, de l’autorité et de la gloire, et que tous les plaisirs dont ils se proposaient de jouir, et qui leur ont coûté tant de peines, leur échappent sans retour, ils s’abandonnent alors à une entière désolation. On en voit d’autres d’un esprit pusillanime et étroit, qui toujours désespèrent de tout, ou qui sont méchants, envieux, difficiles à vivre, médisants, difformes ; d’autres, toujours en proie à des amours frivoles ; d’autres, turbulents, audacieux, injustes, emportés, et en même temps légers et intempérants, et dont l’esprit n’est jamais dans une même situation. De tels hommes ne cessent point de souffrir. Comme, parmi tant de fous, il n’y en a pas un qui connaisse le bonheur, il n’y a aussi aucun sage qui ne soit vraiment heureux127. Et nous sommes mieux fondés que les stoïciens à le soutenir ; car il n’y a, disent-ils, de vrai bien que je ne sais quelle ombre qu’ils appellent l’honnête, nom plus beau que solide ; et ils prétendent que la vertu, avec cet appui, ne cherche aucun autre bien, et qu’elle se suffit à elle-même pour être heureuse.

Chapitre XIX. Le sage stoïcien et le sage épicurien. Inutilité de la logique stoïcienne et nécessité de la physique épicurienne.

Les épicuriens ne sont pas si éloignés qu’il le semble du stoïcisme. Points d’accord des deux doctrines. – Si Épicure a négligé la dialectique, à laquelle s’attachent les épicuriens et les académiciens, c’est qu’il l’a jugée peu utile au bonheur de la vie. – S’il accorde tant d’importance à la physique, c’est qu’elle fonde sa morale, en supprimant à la fois la crainte du caprice des dieux et de la nécessité des choses.

Ce n’est pas que les stoïciens ne puissent avancer une pareille doctrine, non seulement sans que nous nous y opposions, mais même avec approbation de notre part : car voici quel est le sage, suivant Épicure. Le sage est borné dans ses désirs ; il méprise la mort ; il pense des dieux immortels ce qu’il en faut croire, mais sans aucune mauvaise frayeur ; et s’il faut sortir de la vie, il n’hésite pas128. C’est ainsi qu’il est toujours dans la volupté, parce qu’il n’y a aucun temps où il n’ait plus de voluptés que de douleurs. Il se souvient agréablement des choses passées ; il jouit des plaisirs présents, et mesure par la réflexion leur quantité et leur qualité ; il n’est pas comme suspendu aux futurs événements : il les attend avec calme ; comme il est très éloigné de tous les défauts et de toutes les erreurs dont nous venons de parler, il sent une volupté inconcevable quand il compare sa vie avec celle des fous129 ; et lorsqu’il lui survient des douleurs, il sait en faire la compensation130, et il trouve qu’elles ne sont jamais si grandes qu’il n’ait toujours plus à jouir qu’à souffrir.

Épicure dit encore très bien que la fortune a peu d’empire sur la vie du sage131, qu’il n’y a point d’affaires si importantes qu’il ne puisse conduire par la raison et la réflexion, et qu’on ne peut éprouver une volupté plus grande dans toute l’infinité des temps que le sage dans le temps borné de sa vie132.

Quant à votre dialectique133, il la regarde comme ne servant ni à vivre plus heureusement ni à mieux raisonner134 ; mais il a donné beaucoup d’importance à la physique. Par cette science, en effet, nous pouvons connaître le sens des mots, la nature du discours, les conséquences vraies ou fausses135 ; et d’autre part, instruits de la nature de toutes choses, nous sommes débarrassés de toute superstition, nous sommes délivrés de la crainte de la mort, nous ne sommes plus troublés par cette ignorance d’où naissent souvent d’horribles terreurs. La morale même ne peut que gagner à la connaissance de ce que demande la nature. Alors, dirigés par cette règle qui semble descendue du ciel136 et y rapportant tous nos jugements, aucun autre langage ne pourra nous convaincre. Au contraire, si nous n’avons pas la connaissance de la nature, nous ne pourrons jamais défendre les jugements des sens. Or, tout ce que nous apercevons par l’âme tire son origine des sens137. Si leur rapport est fidèle, comme Épicure l’enseigne138, on peut avoir une véritable perception de quelque chose ; au lieu que ceux qui disent que, par les sens, on ne peut avoir de véritable perception, et qui les récusent pour juges139, sont incapables, une fois les sens mis à part, d’expliquer même ce qu’ils veulent dire. Enfin, sans l’étude et la science des choses de la nature, il n’y aurait rien sur quoi on pût fonder la conduite de la vie. C’est de là qu’on tire la fermeté d’esprit contre la peur de la mort et contre la superstition : en pénétrant dans les secrets de la nature, ou parvient à avoir l’esprit tranquille ; en approfondissant bien ce que c’est que les passions, on devient modéré : enfin, comme je l’ai démontré naguère, on arrive à posséder la règle de la connaissance qui donne la rectitude au jugement et apprend à distinguer le vrai du faux.

Chapitre XX. Théories épicuriennes de l’amitié. Importance de l’amitié dans la doctrine épicurienne.

1° Théorie d’Épicure. L’amitié est intéressée, et on n’aime que soi en autrui.
2° Théorie des épicuriens récents. L’amitié devient à la longue désintéressée, et on finit par aimer son ami pour lui-même.
3° Théorie d’autres épicuriens. Il se forme entre les amis une sorte de pacte tacite par lequel ils s’engagent à s’aimer l’un l’autre non moins que chacun d’eux s’aime lui-même.

Il me reste maintenant à parler d’une chose qui appartient nécessairement à la question que nous traitons ; c’est l’amitié, qui, selon vous, est anéantie, s’il est vrai que la volupté soit le plus grand des biens. Mais, loin qu’Épicure donne aucune atteinte à l’amitié, il a dit au contraire que « de tout ce que la sagesse peut acquérir pour rendre la vie heureuse, l’amitié est ce qu’il y a de plus excellent, de plus fécond, de plus avantageux. »140 Ce qu’il a enseigné par ses discours, il l’a confirmé par sa vie et par ses mœurs et on appréciera mieux ce mérite, si l’on se souvient des anciennes fables, où, en remontant d’Oreste jusqu’à Thésée, on trouve à peine trois couples d’amis141. Quelle nombreuse troupe d’amis142, étroitement liés l’un à l’autre, Épicure n’avait-il point rassemblés dans une seule maison de peu d’étendue143 ! Tous les épicuriens ne suivent-ils pas encore son exemple ? Mais revenons à notre sujet ; ce ne sont point les hommes dont nous avons à parler.

Dans la discussion sur l’amitié, je trouve parmi les nôtres trois opinions différentes. Quelques-uns144 nient que les voluptés qui regardent nos amis soient pour nous à rechercher par elles-mêmes, comme celles qui nous regardent. L’amitié semble un peu ébranlée par ce système ; mais on peut soutenir cette opinion, et, suivant moi, la réponse est facile. L’amitié, disent-ils, aussi bien que les vertus, est inséparable de la volupté. La vie d’un homme seul et sans amis étant exposée à des dangers, à des alarmes continuelles, la raison même nous porte à nous faire des amis ; et dès qu’on est parvenu à se les procurer, l’esprit tranquille et rassuré ne peut plus renoncer à l’espoir d’en retirer quelque volupté.

Or, de même que les marques de mépris sont entièrement contraires à la volupté, de même rien n’est plus propre à procurer la volupté et à l’entretenir qu’une amitié réciproque, qui non seulement est d’un commerce délicieux dans le présent même, mais qui nous donne lieu aussi de nous en promettre de grands secours dans la suite. Comme il est donc impossible de mener une vie véritablement heureuse sans l’amitié, et d’entretenir longtemps l’amitié si nous n’aimons nos amis comme nous-mêmes, alors il arrive qu’on aime ses amis de cette sorte, et que l’amitié se joignant ainsi à la volupté, on ne sent pas moins de joie ou de peine que son ami de tout ce qui lui arrive d’agréable ou de fâcheux145.

Ainsi un homme sage aura toujours les mêmes sentiments pour les intérêts de ses amis que pour les siens propres ; et tout ce qu’il ferait pour se procurer à lui-même du plaisir, il le fera avec joie pour en procurer à son ami. Voilà comment ce que nous avons dit, que la volupté est inséparable de la vertu, doit s’entendre aussi de l’amitié ; et « la même connaissance, dit Épicure, qui nous a rendus fermes contre l’appréhension d’un mal perpétuel ou de longue durée, nous a fait voir que, dans ce temps borné de la vie, l’amitié est la secours le plus sûr qu’on puisse posséder. »146

Il y a d’autres épicuriens qui, craignant trop vos reproches, et appréhendant que ce ne soit porter atteinte à l’amitié, de dire qu’elle n’est à rechercher qu’à cause de la volupté, font une distinction ingénieuse. Ils demeurent bien d’accord que c’est la volupté qui fait les premières liaisons de l’amitié : mais, disent-ils, quand l’usage les a rendues plus étroites et plus intimes, l’amitié seule agit et se fait sentir ; alors, indépendamment de toute sorte d’utilité, l’on chérit ses amis uniquement pour eux-mêmes. En effet, si les maisons, les temples, les villes, les lieux d’exercices, la campagne, les chiens, les chevaux, les divertissements, vous deviennent chers par l’habitude qu’on prend de s’exercer ou de chasser147, combien plus facilement et plus justement l’habitude produira-t-elle le même effet à l’égard des hommes148 !

Enfin, le troisième sentiment de quelques-uns des nôtres sur l’amitié, est qu’il se forme entre les sages une sorte de pacte qui les engage à n’aimer pas moins leurs amis qu’eux-mêmes ; ce que nous comprenons aisément, puisqu’il est facile de se convaincre, par de nombreux exemples, qu’au fond rien n’est plus propre à rendre la vie agréable qu’une parfaite liaison d’amitié149.

Par tant de raisons. On peut juger que, bien loin de détruire l’amitié en mettant le souverain bien dans la volupté, il serait même impossible, sans cela d’établir aucune liaison d’amitié entre les hommes.

Chapitre XXI. Conclusion.

Clarté de la doctrine d’Épicure. – Si Épicure paraît peu savant à Cicéron, il possédait du moins la seule science vraiment utile, la science du bonheur.

Si les principes que je viens de développer sont plus clairs et plus lumineux que le soleil même ; s’ils sont puisés à la source de la nature ; s’ils sont confirmés par le témoignage infaillible des sens ; si les enfants, si les bêtes mêmes, dont le jugement ne peut être corrompu ni altéré, nous crient, par la voix de la nature, que rien ne peut rendre heureux que la volupté, et que rien ne peut rendre malheureux que la douleur, quelles actions de grâces ne devons-nous pas à celui gui, sensible à cette voix, a si bien entendu et pénétré tout ce qu’elle veut dire, qu’il a mis tous les sages dans le chemin d’une vie heureuse et tranquille ? Si même Épicure vous paraît peu savant, c’est qu’il a cru qu’il n’y avait de science utile que celle qui apprend à pouvoir vivre heureusement150.

Aurait-il voulu employer le temps comme nous avons fait, Triarius et moi, par votre conseil, et feuilleter les poètes, dans lesquels on ne trouve que des amusements d’enfant et rien de solide ? ou se serait-il épuisé, comme Platon, à étudier la musique, la géométrie, les nombres, et le cours des astres ; sciences qui, étant toutes fondées sur des principes faux, ne peuvent jamais nous conduire à la vérité, et qui, nous y conduiraient-elles, ne pourraient rendre la vie ni meilleure ni plus agréable ? Se serait-il attaché à tous ces arts, pour délaisser l’art de vivre, art si grand, si laborieux, si fructueux ? Non, Épicure n’était point ignorant, mais ceux-là le sont qui croient devoir apprendre jusqu’en leur vieillesse des choses qu’il est honteux aux enfants de ne pas avoir apprises.

Je viens, dit Torquatus en finissant, d’exposer mon opinion, et je n’ai eu d’autre intention que de provoquer votre jugement. Jamais, jusqu’à présent, je n’avais trouvé l’occasion de parler sur ce point avec autant de liberté.

LIVRE SECOND

Chapitre premier. Préambule.

Cicéron ne vaut pas être regardé comme un philosophe qui fait une leçon dans une école. Il préfère employer la méthode socratique et procéder par interrogations.

Alors, comme ils avaient tous deux les yeux sur moi et qu’ils semblaient prêts à m’écouter : – Ne me regardez pas, je vous en prie, leur dis-je, comme un philosophe qui veuille faire une leçon publique ; ce que je n’ai même jamais guère approuvé dans aucun philosophe. Socrate, qu’on peut à bon droit appeler le père de la philosophie, a-t-il jamais rien fait de semblable ? C’était l’usage de ceux que l’on appelait alors sophistes. Gorgias le Léontin151 fut le premier d’entre eux qui osa demander en public qu’on le questionnât, c’est-à-dire qu’on lui désignât sur quoi on voulait qu’il discourût : entreprise hardie, et je dirais même téméraire, si cet usage n’avait passé depuis jusqu’à nos philosophes152.

Pour Socrate, comme nous voyons dans Platon, il se moquait de Gorgias et de tous les autres sophistes ; et c’était au contraire en questionnant ceux avec qui il s’entretenait, qu’il avait coutume de tirer d’eux leurs sentiments, pour y répondre ce qu’il jugeait à propos. Cette coutume ayant été quelque temps négligée après lui, Arcésilas153 la renouvela, et voulut que ceux qui désireraient apprendre quelque chose de lui, commençassent par dire eux-mêmes leurs sentiments, au lieu de l’interroger ; après quoi il parlait à son tour, mais en laissant toujours à ceux qui venaient l’entendre la liberté de soutenir leur opinion contre lui, tant qu’ils trouveraient à lui répondre. Chez tous les autres philosophes, celui qui avait fait quelque question se taisait ensuite ; et c’est ce qui se pratique encore aujourd’hui dans l’Académie154 : lorsque celui qui veut être instruit a dit, par exemple, « il me semble que la volupté est le souverain bien », alors le philosophe soutient l’opinion contraire dans un discours continu ; de sorte qu’il est aisé de voir que ceux qui ont dit « telle chose me paraît ainsi », ne sont pas de l’avis qu’ils viennent d’exprimer, mais qu’ils désirent entendre développer l’avis contraire.

Je crois que nous faisons mieux. Non seulement Torquatus a exprimé son sentiment, mais il nous a dit aussi les raisons de ce sentiment. Pourtant, quoique j’aie pris un extrême plaisir au discours continu qu’il a fait, il me semble que, dans les disputes où l’on insiste sur chaque chose en particulier et où l’on sait ce que chacun admet ou rejette, la conclusion qui se tire des points accordés est bien plus facile, et que par là on parvient plus sûrement au but. Lorsqu’un discours va comme un torrent, quoique toutes les idées importantes s’y trouvent, on ne peut ni en arrêter la rapidité, ni en retenir presque rien.

Dans toute discussion réglée et méthodique, ceux qui disputent ensemble doivent d’abord, à l’exemple des jurisconsultes qui déterminent le point à juger, établir clairement l’état de la question.

PREMIÈRE PARTIE DE LA CRITIQUE.
Théorie épicurienne du plaisir. Le souverain agréable.

Chapitre II. Qu’est-ce que le plaisir ?

Avant de poser le plaisir comme la fin suprême, il faudrait d’abord la définir. Épicure ne le définit pas.

Épicure a fort approuvé cette méthode que Platon a établie dans son Phèdre155, et il a cru qu’il fallait en user de même en toutes sortes de disputes, mais il a négligé une chose qui en est la conséquence nécessaire. Il ne veut pas qu’on définisse rien156, sans quoi pourtant il est difficile que des personnes qui discutent ensemble soient bien d’accord de ce qui fait le sujet de leur discussion, comme il nous arrive à présent. Car ce que nous cherchons, c’est le souverain bien ; et pouvons-nous jamais convenir entre nous de ce que c’est, si auparavant nous n’examinons ce que nous entendons par souverain bien ? Or, cette espèce d’examen et d’éclaircissement des choses cachées, par lequel on montre ce que chaque chose est en soi, c’est là ce que nous appelons définition ; et vous-même vous en avez fait quelques-unes sans y penser. Vous avez dit, par exemple, de cette dernière fin qu’on se propose dans toutes ses actions, que c’est à quoi se rapporte tout ce qu’on fait, et qui ne se rapporte à quoi que ce soit. On ne peut rien de mieux. Je ne doute point même que, s’il en avait été besoin, vous n’eussiez défini le bien, et que vous n’eussiez dit que le bien est ce que la nature nous porte à désirer, ou ce qui nous est avantageux et utile, ou enfin ce qui nous plaît le plus. Et puisque vous ne haïssez pas les définitions, je désirerais, si vous le trouvez bon, que vous voulussiez aussi définir ce que c’est que la volupté dont nous parlons aujourd’hui.

– Comme s’il y avait quelqu’un, me répondit-il, qui ne sût pas ce que c’est que la volupté, ou qui, pour l’apprendre mieux, eût besoin d’une définition !

– Je dirais que c’est moi qui ne le sais point, lui répliquai-je alors, s’il ne me semblait que je me suis bien mis dans l’esprit ce que c’est. Mais je vous dis que c’est Épicure lui-même qui n’en sait rien, et qui vacille en cela ; et que lui, qui répète souvent qu’il faut avoir soin d’exprimer le sens des termes157, n’entend pas quelquefois celui du mot volupté.

Chapitre III. Confusion établie pas Épicure entre le plaisir et l’absence de douleur.

Ce qu’on entend d’habitude par le mot plaisir ; ce qu’entend Hiéronyme par l’absence de douleur ; opposition de ces deux idées, confondues par Épicure.

– Cela serait plaisant, reprit-il en souriant, qu’un homme qui dit que la volupté est la fin où tendent tous les désirs, et le plus grand de tous les biens, ne sût pas ce que c’est que la volupté.

– Mais ou c’est lui, répliquai-je, ou c’est tout le reste du monde qui l’ignore.

– Comment l’entendez-vous ? Dit-il.

– C’est, dis-je, que tout le monde prétend que la volupté est ce qui excite agréablement les sens et qui les remplit de quelque sensation délicieuse158.

– Et vous imaginez-vous, me répondit-il, qu’Épicure ignore cette sorte de volupté ?

– Non, lui dis-je, il ne l’ignore pas toujours ; et même il ne la connaît que trop quelquefois, puisqu’il dit qu’il ne peut comprendre qu’il y ait, ni qu’il puisse y avoir, d’autre bien que celui de boire et de manger, ou le plaisir des oreilles, ou celui des voluptés sensuelles159. Est-ce que ce ne sont pas là ses propres paroles ?

– Croyez-vous que j’en aie honte, répondit-il, et que je ne puisse pas vous montrer dans quel sens il les dit ?

– Je ne doute point, repris-je, que vous ne le puissiez aisément ; et je n’ai garde de croire que vous ayez honte d’être du sentiment d’un homme qui est le seul, que je sache, qui ait osé s’appeler lui-même sage160. Car, pour Métrodore161, on croit qu’il n’en prit pas le nom de lui-même mais seulement qu’il ne le refusa pas, quand il le reçut d’Épicure. Et quant aux sept qu’on appelle sages, ce ne fut point par leurs suffrages propres, mais par celui des peuples, qu’ils en reçurent le nom.

Ce que je soutiens, c’est que, dans l’endroit que je viens de dire, Épicure a entendu le mot de volupté comme tout le monde l’entend ; car tout le monde pense que notre volupté, hêdonê chez les Grecs, exprime un mouvement agréable, qui réjouit les sens.

– Que demandez-vous donc de plus ? Répliqua-t-il.

– Je vous la dirai, repris-je ; et plutôt pour m’instruire que pour vous reprendre, ou pour reprendre Épicure.

– Et moi, répondit-il, je serai aussi plus aise d’avoir à m’instruire qu’à reprendre.

– Vous savez bien, continuai-je, quel est le souverain bien auquel Hiéronyme162 le Rhodien dit qu’il faut tout rapporter ?

– Oui, répondit-il ; c’est, selon lui, l’absence de la douleur.

– Mais de la volupté, qu’en dit-il ?

– Il soutient qu’elle n’est point désirable pour elle-même.

– Il croit donc, repris-je, qu’autre chose est d’avoir du plaisir, et autre chose de n’avoir point de douleur.

– C’est en quoi il se trompe fort, répliqua-t-il : car, selon que je l’ai déjà montré, le dernier terme de la volupté, c’est la cessation de toute douleur.

– Nous verrons dans la suite, lui dis-je, ce qu’il faut entendre par absence de douleur. Cependant, si vous n’êtes fort opiniâtre vous devrez convenir nécessairement qu’avoir de la volupté, et n’avoir point de douleur, sont deux choses fort différentes.

– Je serai donc opiniâtre en cela, reprit-il, car je tiens que ce n’est que la même chose163.

– Dites-moi, je vous prie, lui dis-je, un homme qui a soif a-t-il du plaisir quand il boit ?

– Qui peut en douter ?

– A-t-il le même plaisir quand la soif est apaisée ?

– Non ; c’est une autre sorte de plaisir : car, lorsqu’il a étanché sa soif, il est dans la stabilité de la volupté ; et quand il l’étanche, il est dans le mouvement de la volupté164.

– Pourquoi appelez-vous donc d’un même nom des choses si différentes ?

– Avez-vous donc déjà oublié ce que j’ai dit, que, dès qu’on n’a plus de douleur, la volupté peut bien recevoir quelque variété ; mais de l’accroissement, non165 ?

– Je m’en souviens ; vous vous êtes expliqué en termes très purs, mais ambigus ; car le mot de variété se dit, au propre, de plusieurs couleurs, et se transporte à beaucoup d’autres idées différentes. On le dit d’un poème et d’un discours, on l’applique aux mœurs et à la fortune, et on l’applique aussi à la volupté, lorsqu’on reçoit de la volupté de plusieurs choses différentes qui peuvent en procurer. Si vous me disiez que c’est de cette variété-là que vous voulez parler, je vous entendrais ; et même je vous entends sans que vous me la disiez. Mais je ne saurais comprendre ce que vous entendez par variété lorsque vous dites que, quand on est sans douleur, on est dans une extrême volupté166 ; et que, quand par exemple on mange quelque chose qui plaît, la volupté est alors en mouvements167 ce qui fait bien une variété de volupté, mais qui n’augmente point la volupté de ne point souffrir, à laquelle je ne sais pourquoi vous donnez le nom de volupté.

Chapitre IV. L’absence de douleur, état intermédiaire entre le plaisir et la douleur.

Si Épicure veut placer le souverain bien dans l’absence de douleur, qu’il ne se serve pas alors du mot de volupté. – Discussion sur le vrai sans de ce mot. – Il existe outre la volupté et la douleur un état intermédiaire, où on n’éprouve ni douleur ni plaisir.

– Eh ! reprit-il, quoi de plus doux que de n’avoir point de douleur ?

– Je le veux bien, lui dis-je : car ce n’est point encore là de quoi il est question ; mais cela fait-il que la volupté soit la même chose que l’absence de douleur ?

– La même, sans doute, et l’absence de douleur est un plaisir si grand qu’il n’en peut exister de plus grand.

– Pourquoi donc, en mettant ainsi le souverain bien à n’avoir point de douleur, ne vous attachez-vous pas à soutenir uniquement cela seul ! Et qu’est-il nécessaire d’amener la volupté au milieu des vertus, comme une courtisane dans une assemblée d’honnêtes femmes ?

Mais vous direz qu’il n’y a rien d’odieux dans la volupté que le nom, et que nous n’entendons point qu’elle eut la volupté d’Épicure168. Toutes les fois qu’on me dit une chose de cette nature (et on me la dit souvent), j’avoue que, quoique modéré que je sois dans la dispute, je ne laisse pas de me surprendre un léger mouvement de colère. Quoi ! je n’entendrais pas ce que le mot hêdonê veut dire en grec, et celui de volupté en notre langue ! Laquelle donc des deux langues est-ce que je n’entends pas ? Et puis, comment se pourrait-il faire que je ne le susse point, et que tous ceux qui ont voulu être épicuriens l’aient compris à l’instant même, puisque vos sages prouvent à merveille que, pour devenir philosophe, on n’a que faire d’être savant ? Aussi, comme nos ancêtres tirèrent Cincinnatus169 de la charrue pour le faire dictateur, de même, vous, vous ramassez dans tous les bourgs de braves gens sans doute, mais qui ne savent rien, Ces gens-là entendront donc ce qu’Épicure dit : moi je ne l’entendrai pas ? Pour vous montrer que je l’entends, je vous dis encore une fois que volupté, dans notre langue, est la même chose que ce qu’Épicure appelle hêdonê. Quelquefois nous sommes en peine de trouver chez nous un mot qui rende parfaitement un mot grec ; ici, point d’incertitude. Il n’y a aucun terme en latin qui puisse mieux répondre au terme grec que celui de volupté170.

Tous ceux qui parlent latin ont coutume d’entendre deux choses par ce mot : une grande joie dans l’esprit, une sensation agréable dans le corps. Ainsi, dans Trabéa171, ce jeune homme appelle du nom de joie une extrême volupté d’esprit ; de même que cet autre dans Cécilius, qui s’écrie qu’il est joyeux de toutes les joies172. Il y a cependant cette différence, que la volupté se dit même par rapport à l’esprit ; chose vicieuse, selon les stoïciens, qui, partant de cette volupté, la définissent un transport sans raison de l’âme, qui croit jouir d’un grand bien173 : mais, pour ce qui est des mots de joie et de gaieté, ils ne se disent point proprement du corps ; tandis que, de l’aveu de tous ceux qui parlent bien, la volupté se dit du plaisir qui est excité par quelque sensation agréable. Transportez, si vous voulez, ce plaisir à l’esprit ; car jucundum vient de juvare, qui s’applique à tous les deux ; pourvu que vous conveniez qu’entre celui qui dit :

Je suis si transporté de joie
Que je ne sais plus où je suis174
 ;

et celui qui dit :

Je ne sais quel feu me dévore175,

dont l’un ne se sent pas de joie, et l’autre est déchiré de douleur, il y a un troisième personnage qui dit :

Encore que notre connaissance
Soit toute nouvelle entre nous176
 ;

et que ce dernier personnage n’est ni dans la joie ni dans la douleur. Vous avouerez aussi qu’entre celui qui jouit des plaisirs sensuels qu’il a désirés, et celui qui souffre de cruelles douleurs, il y a encore celui qui n’est ni dans l’un ni dans l’autre état.

Chapitre V. L’absence de douleur, état intermédiaire entre le plaisir et la douleur (suite).

Reproche d’obscurité adressé à Épicure. Distinction entre deux sortes d’obscurité, celle qui provient du sujet traité et celle qu’on introduit soi-même en le traitant. – Appel au sens commun pour démontrer l’existence d’un état intermédiaire entre le plaisir et la douleur.

Vous semble-t-il maintenant que j’entende assez la force des mots, et que j’aie encore besoin d’apprendre à parler grec ou latin ? Cependant, comme je crois savoir assez bien le grec, prenez garde que, si je n’entendais pas ce qu’Épicure a voulu dire, ce ne fût sa faute, pour avoir voulu s’exprimer d’une manière inintelligible. C’est ce qui arrive dans deux circonstances, sans qu’on y trouve à redire : l’une, quand on s’exprime tout exprès obscurément, comme on dit que fit Héraclite, qu’on surnomme l’obscur ou le ténébreux177 parce qu’il avait parlé très obscurément des choses de la nature ; l’autre, quand l’obscurité d’une matière, et non pas celle des paroles, fait qu’on n’entend pas toujours, comme dans le Timée178 de Platon. Pour Épicure, il me paraît qu’il a parlé le plus intelligiblement qu’il a pu, et qu’il n’a parlé ni de quelque chose d’obscur, comme les physiciens, ni de quelque chose de subtil, comme les mathématiciens, mais d’un sujet facile, clair et connu de tout le monde. Je vois bien cependant qu’au fond vous ne niez pas que je comprenne ce que veut dire volupté, mais seulement ce qu’Épicure a voulu dire par ce mot. Alors ce n’est pas moi qui ne sais pas le sens du mot ; c’est lui qui a voulu parler à sa manière, et qui s’est peu soucié de l’usage.

S’il a voulu dire la même chose qu’Hiéronyme, qui soutient que le souverain bien est de vivre sans douleur, pourquoi le met-il dans la volupté, et non pas dans l’absence de la douleur, comme ce philosophe, qui du moins entend ce qu’il dit ? S’il croit qu’il faille y joindre aussi cette volupté qu’il appelle volupté en mouvement (car c’est le nom qu’il donne à une sensation agréable, et il appelle volupté stable l’absence de la douleur), quel est son but, puisqu’il est impossible qu’un homme qui se connaît lui-même, c’est-à-dire qui sent ses propres sensations, regarde l’absence de la douleur et la volupté comme une seule et même chose ? C’est vouloir faire violence à nos sens, Torquatus, que de vouloir arracher de nos esprits la notion attachée aux termes consacrée par l’usage. Et qui ne voit pas qu’il y a trois états dans notre nature ? l’un, quand nous sommes dans la volupté ; l’autre, quand nous sommes dans la douleur ; et celui où nous sommes maintenant : car je crois que vous n’êtes tous deux ni dans la douleur, comme ceux qui souffrent ; ni dans la volupté, comme ceux qui sont à une bonne table179 : et entre ces deux états il y a une infinité de gens qui ne sont ni dans l’un ni dans l’autre. – Nullement, repartit Torquatus, et je dis que tout homme qui est sans douleur est dans la volupté, et même dans une extrême volupté. – Ainsi, repris-je, celui qui, n’ayant aucune soif, verse à boire à un autre, et celui qui a grand-soif et qui boit, ont tous deux le même plaisir180 !

Chapitre VI. Établir à la fois comme fin le plaisir et l’absence de douleur, c’est admettre deux souverains biens.

Le dialogue s’interrompt, et Cicéron commence un discours continu. – Nouveaux reproches adressés à Épicure au sujet de sa logique. – Épicure eût dû distinguer le plaisir de l’absence de douleur, et en faire deux souverains biens séparés. – Exemples d’Aristote, de Calliphon, de Diodore.

– Laissons là les interrogations, dit Torquatus, comme je voulais que d’abord on les laissât, prévoyant bien ce qu’il y a de captieux dans votre dialectique181. – Vous voulez donc, répondis-je, que je parle plutôt en orateur qu’en dialecticien ? – Comme si un discours continu, me dit-il, ne convenait pas aussi bien aux philosophes qu’aux rhéteurs ! – Zénon le stoïcien, repris-je, a, d’après Aristote, distribué en deux parties tout ce qui regarde le discours : la rhétorique, qu’il comparait à la main ouverte, parce que les orateurs donnant plus de développement à leurs pensées ; et la dialectique, qu’il comparait à la main fermée, parce que les dialecticiens sont plus serrés dans ce qu’ils disent182. Je vous obéirai donc, et je parlerai, si je puis, en orateur qui traite un sujet de philosophie, et non pas en orateur dans le barreau, où il n’est guère permis de rien approfondir, parce qu’on parle pour être entendu de tout le monde. Mais, Torquatus, lorsque Épicure méprise la dialectique, qui seule apprend à bien connaître l’état d’une question, à en bien juger et à en bien discourir, et quand il ne veut pas qu’on fasse aucune distinction dans les choses qu’il enseigne, il me semble qu’il ne peut jamais se soutenir : notre discussion même nous en offre la preuve.

Épicure dit, et vous dites, comme lui, que la volupté est le souverain bien. Il faut donc définir ce que c’est que la volupté ; autrement on ne saurait parvenir à l’objet de cette recherche ; et s’il l’avait bien expliqué, il n’hésiterait pas comme il fait. Alors, ou il soutiendrait, à l’exemple d’Aristippe, la volupté qui chatouille les sens, et que les bêtes mêmes appelleraient volupté, si elles pouvaient parler ; ou, s’il aimait mieux se servir de sa langue particulière que de s’en tenir à la langue usitée :

Sur les bords de l’Attique, aux remparts de Mycènes183,

et chez tous les Grecs cités dans ce passage, il n’appellerait volupté que l’absence de douleur, et mépriserait la volupté d’Aristippe ; ou enfin, s’il approuvait l’une et l’antre, comme en effet il les approuve, il joindrait l’absence de la douleur à la volupté, et regarderait l’une et l’autre comme deux biens suprêmes.

Plusieurs philosophes, en effet, et des philosophes du premier ordre, ont reconnu à la fois deux souverains biens. Aristote, par exemple, a joint la prospérité d’une vie accomplie avec la pratique de la vertu184 ; Calliphon185 à l’honnêteté d’une vie heureuse a joint la volupté ; Diodore186 y a joint l’absence de la douleur : et si Épicure avait été aussi bien du sentiment de Hiéronyme que de celui d’Aristippe, il n’aurait pas dû manquer de les joindre ensemble187. Pour eux, comme leurs opinions sont différentes, ils ont établi deux souverains biens différents ; et comme l’un et l’autre parlent très bien grec, Aristippe, qui met le souverain bien dans la volupté, ne dit jamais que l’absence de la douleur soit une volupté ; et Hiéronyme, qui le met à n’avoir aucune douleur, bien loin de se servir indifféremment du mot de volupté pour celui d’impassibilité, ne met pas même la volupté au nombre des choses désirables.

Chapitre VII. Doctrine d’Épicure sur les voluptés sensuelles.

Épicure, malgré lui, sépare souvent en fait la volupté de l’absence de douleur. Sa doctrine excuse les voluptueux. Traduction et critique d’une maxime d’Épicure.

Ne croyez pas, en effet, que la différence ne soit ici que dans les termes ; car ce sont deux choses qu’être sans douleur et être dans la volupté. Cependant vous autres, non seulement vous comprenez sous un même terme deux choses très distinctes, ce qui se pourrait souffrir ; mais vous vous efforcez de faire une seule chose de deux, ce qui est absolument impossible188. Comme Épicure les admet toutes deux, il aurait dû les proposer toutes deux séparément ; mais il ne les distingue jamais par des termes différents : en effet, en parlant de ce que tout le monde appelle volupté, et qu’il loue en plusieurs endroits, il n’hésite point à dire qu’il n’a pas le moindre soupçon d’aucun bien qui soit différent de la volupté dont parle Aristippe ; et cela, il le dit dans l’endroit où il parle uniquement du souverain bien189. Dans un autre livre, où l’on assure qu’il a rassemblé de courtes maximes commodes oracles de sagesse, il dit ces propres paroles que vous connaissez assurément, Torquatus ; car qui est celui d’entre vous qui n’a pas appris par cœur les Maximes fondamentales d’Épicure, ces graves sentences où il a compris, en peu de mots, ce qui fait le bonheur ? Ma traduction est-elle fidèle ? Écoutez-moi :

« Si les choses qui donnent de la volupté, dit-il, délivraient de la crainte des dieux, et de celle de la mort et de la douleur, et qu’elles apprissent à mettre des bornes aux cupidités, je n’aurais aucun motif de blâmer les voluptueux, qui, environnés de plaisirs, seraient sans douleur et sans chagrin, c’est-à-dire sans aucun mal. »190

Ici Triarius ne put se contenir ; mais, se tournant vers Torquatus : – Cela est-il dans Épicure ? lui dit-il. – Et il me parut qu’il parlait de la sorte, non pas qu’il ne le sût bien, mais pour le faire avouer à Torquatus. Mais lui, sans s’embarrasser et avec confiance : – Oui, dit-il, ce sont les propres paroles d’Épicure ; mais vous n’entendez pas sa pensée. – S’il dit une chose, repris-je alors, et qu’il en pense une autre, c’est une raison pour que je ne sache pas ce qu’il pense ; mais ce n’en est pas une pour que je n’entende pas ce qu’il dit ; et lorsqu’il prétend que les voluptueux ne sont pas à blâmer, pourvu qu’ils soient sages, il dit une absurdité191, comme s’il disait que les parricides ne sont pas à blâmer, pourvu qu’ils ne se laissent point aller à leurs cupidités, et qu’ils ne craignent ni les dieux, ni la mort, ni la douleur192. Mais pourquoi ces réserves en faveur des voluptueux, et pourquoi supposer des gens qui, vivant voluptueusement, trouveraient grâce devant un si grand philosophe, pourvu qu’ils fussent, en garde sur tout le reste ? Vous-même, Épicure, pourriez-vous vous empêcher de blâmer des gens qui s’abandonneraient à toutes sortes de voluptés, puisque vous dites que la souveraine volupté est de n’avoir point de douleur193 ? Et parmi vos voluptueux, combien n’en trouverons-nous pas d’assez peu superstitieux pour manger ce qu’on offre dans les plats à l’autel, et craignant si peu la mort qu’ils ont à toute heure dans la bouche cet endroit d’Hynmis194 :

Donnez-moi six mois de plaisir,
Je donne à Pluton le septième195
.

Quant à la douleur, Épicure, dont ils suivent les ordonnances, leur en fournit le remède : « Si elle est grande, elle est courte ; si elle est longue, elle est légère »196. Mais voici ce que je ne puis comprendre197 : quel voluptueux mettra des bornes à ses cupidités198 ?

Chapitre VIII. Doctrine d’Épicure sur les voluptés sensuelles (suite).

Épicure peut blâmer les voluptueux grossiers ; il ne peut qu’approuver les voluptueux délicats. Vers de Lucilius. Quel est le repas qu’on peut appeler avec vérité un bon repas ?

Que sert donc à Épicure de dire « qu’il ne trouverait rien à blâmer dans un voluptueux, s’il mettait des bornes à ses cupidités ? » C’est dire : « je ne blâmerais pas les hommes sensuels s’ils n’étaient pas sensuels »199 ; ni moi non plus les méchants, s’ils n’étaient pas méchants. Quoi ! cet homme si sévère ne croit pas que la sensualité soit d’elle-même condamnable200 ? Et pour vous dire vrai, Torquatus, il a raison de ne le pas croire, si la volupté est le souverain bien : car il n’est pas ici question de ces sensuels outrés, qui vomissent, sur la table, qu’il faut emporter du festin, et qui, dès le lendemain, l’estomac encore plein de crudités, se livrent aux mêmes excès ; qui se vantent de n’avoir jamais vu ni coucher ni lever le soleil, et qui, après avoir dissipé leur patrimoine, sont réduits à n’avoir plus rien. Il n’y a personne qui puisse croire que la vie de ces sortes de gens soit agréable. Mais parlez-moi de ces voluptueux de bon ton et de bon goût, qui ont d’excellents cuisiniers, des pâtissiers choisis, la meilleure marée, la meilleure volaille, le meilleur gibier, et qui savent éviter les indigestions ; « auxquels on verse le vin à plein dans les coupes d’or », comme dit Lucilius, « qui d’ailleurs ne prendraient rien d’autrui, pourvu qu’ils possèdent du pouvoir et une bourse pleine », qui savent enfin se divertir et goûter tous les plaisirs sans lesquels Épicure s’écrie qu’il ne connaît point de bonheur ; joignez-y, si vous voulez, des esclaves jeunes et beaux pour servir à table ; et que les tapis, l’argenterie, l’airain de Corinthe, le lieu même, et la maison, répondent à ces apprêts. De tels hommes vivent-ils bien ? vivent-ils heureusement ? je ne le dirai jamais201.

Je ne nie pas que la volupté ne soit volupté ; mais je nie que ce soit le souverain bien. Lorsque Lélius202, qui avait été disciple de Diogène le stoïcien, et ensuite de Panétius203, fut appelé sage, ce ne fut pas qu’il n’eut pas de goût pour une table bien servie (car le bon goût de l’esprit n’empêche pas celui du palais), mais parce qu’il compta ce plaisir pour peu de chose204.

Pour te priser, oseille, ou n’a qu’à te connaître,
S’écria tout d’un coup le sage Lélius ;
Et vous, dit-il, Gallonius205
,
Des gloutons le chef et le maître.
Vous vivez d’esturgeon, de morceaux délicats,
Tout votre bien s’épuise en bonne chère ;
Mais jamais vous n’avez su faire
Un véritable bon repas.

Comme Lélius ne place nul bien dans la volupté, il nie que, celui qui fait tout consister dans la volupté ait jamais dîné bien. Il ne nie pas que Gallonius ait jamais dîné avec plaisir, – il ne le pourrait, – mais qu’il ait jamais dîné bien. En homme sage et austère, il distingue ce qui donne de la volupté d’avec ce qui est bon. Ainsi il est sûr que ceux qui font véritablement un bon repas mangent toujours avec plaisir ; mais ceux qui mangent avec plaisir ne font pas, pour cela, un repas qui soit véritablement bon. Quant à Lélius, il n’en faisait point qui ne le fussent.

Pourquoi cela ? Lucilius nous l’apprend. Tout y était « bien cuit, bien apprêté ». Mais quels étaient les principaux mets ? « Des entretiens sages. » Ensuite ? « L’appétit. » Il ne se mettait jamais à table que pour satisfaire, d’un esprit tranquille, à ce que demandait la nature. Il a donc raison de parler ainsi de Gallonius, dont la gourmandise se satisfaisait sans doute, mais sans faire un bon repas. Pourquoi ? parce que rien ne peut être bon que ce qui est raisonnable, frugal, honnête : or, tels n’étaient point les repas de Gallonius. Lélius ne préférait donc point le goût de l’oseille à celui de l’esturgeon ; mais il négligeait la délicatesse du goût206 ; ce qu’il n’aurait pas fait s’il avait mis le souverain bien dans la volupté.

SECONDE PARTIE DE LA CRITIQUE.
Théorie épicurienne des désirs.
Le souverain désirable.

Chapitre IX. Les trois espèces de désirs, d’après Épicure.

La division logique des désirs donnée par Épicure est inexacte – De plus sa doctrine morale sur les désirs est fausse : il veut simplement les modérer, alors qu’il faudrait les supprimer.

Il faut donc éloigner la volupté, pour que la sagesse soit permise et dans les actions et dans les discours. Et s’il en est ainsi, pouvons-nous dire que la volupté, qui même n’est pas permise à table, soit le souverain bien de la vie ? Mais d’où vient qu’Épicure parle de trois sortes de désirs les uns, naturels et nécessaires ; les autres, naturels aussi, mais non nécessaires ; et les autres, ni nécessaires ni naturels ? C’est une division mal faite. Il n’y a que deux genres de désirs, et il en fait trois : ce n’est pas là diviser, c’est rompre en pièces. Ceux qui ont appris les sciences qu’il méprise ont l’habitude de faire la division suivante : il y a deux sortes de désirs, les uns naturels, les autres nés d’une opinion vaine, et entre les naturels il y en a de nécessaires et de non nécessaires. C’est ainsi que sa division eût été bonne : car dans une division il est mal de confondre l’espèce avec le genre207.

Mais passons-lui cela, puisque la justesse des expressions n’est rien pour lui, et qu’il aime à tout confondre ; qu’il parle à sa mode, pourvu que, du moins, il pense bien. Je n’approuve pourtant pas trop, quoique je le souffre, qu’un philosophe propose de mettre des bornes aux passions. Peut-on en donner à la cupidité ? II faut la déraciner entièrement. Et peut-on avoir quelque convoitise qu’on ne soit justement blâmé d’y être enclin ? Autrement l’avarice aurait sa mesure ; l’adultère, sa mesure ; la débauche, sa mesure. Quelle philosophie que celle qui ne s’occupe pas à détruire le vice, mais seulement à le régler208 !

Au fond, quoique je blâme les termes de sa division, je ne laisse pas d’en approuver la substance. Qu’il appelle donc tendances naturelles ce qu’il appelle désirs, et qu’il réserve ce mot pour d’autres choses209 ; afin que, quand il parlera d’avarice, d’intempérance et de tous les autres vices considérables, il ait le droit de les accuser. Comme c’est néanmoins une liberté qu’il prend souvent, que de se négliger dans les expressions, je n’insiste pas : un si grand et si illustre philosophe peut développer librement ses dogmes.

Cependant en s’attachant, comme il fait, à la volupté, dans le sens que tout le monde donne à ce mot, il tombe quelquefois dans de si grands embarras, qu’il semble qu’il n’y ait rien de si honteux qu’il ne puisse faire sans témoins. Ensuite, après qu’il en a lui-même rougi (car la force de la nature est grande), il a recours à dire qu’on ne peut rien ajouter à la volupté de celui qui n’a point de douleur. Mais l’état d’impassibilité ne s’appelle point volupté. N’importe, dit-il, je ne me mets point en peine du nom. Mais ce sont deux choses entièrement différentes. Eh bien ! répondra-t-il, je trouverai des gens moins fâcheux et moins vétilleux que vous n’êtes, à qui je persuaderai facilement tout ce que je voudrai. Mais, si c’est une extrême volupté que de n’avoir point de douleur, pourquoi ne disons-nous pas que c’est une extrême douleur que de n’avoir point de volupté ? C’est, dit-il, parce que ce n’est pas la volupté, mais la privation de la douleur, qui est opposée à la douleur.

Chapitre X. L’absence de douleur ne peut être un objet du désir.

Contradictions diverses que Cicéron croit apercevoir dans la doctrine d’Épicure – Les enfants et les animaux, qu’Épicure prend pour exemple, ne recherchent pas l’absence de douleur ou le plaisir du repos, mais le plaisir du mouvement.

Mais il ne voit pas que ce serait alors un grand argument contre lui que cette volupté, sans laquelle il n’y a, dit-il, aucun bonheur, et qu’il place dans les jouissances du goût, de l’ouïe, et dans d’autres sensations qu’on ne pourrait exprimer sans blesser la décence ; il ne voit pas, ce philosophe grave et sévère, que ce bien, le seul qu’il connaisse, n’est pas même désirable, puisque, selon lui, nous n’avons pas besoin de cette sorte de plaisir, lorsque nous n’éprouvons pas de douleur210. Quelle contradiction211 !

S’il avait appris à définir et à diviser, s’il savait la force et l’usage des termes, il ne serait jamais tombé dans ces difficultés. Mais vous voyez ce qu’il fait ; il appelle volupté ce que jamais personne n’a appelé de la sorte, je veux dire l’impassibilité ; et ce que tout le monde appelle volupté, et qui est très différent de l’impassibilité, il veut que ce ne soit qu’une même chose. Quelquefois il semble faire si peu de cas de ces plaisirs qu’il nomme volupté en mouvement, qu’à l’entendre parler on le prendrait pour un vrai Curius212 ; et quelquefois il les loue jusqu’à dire qu’il ne comprend pas qu’il puisse y avoir d’autre bien. Un tel langage aurait plutôt besoin d’être réprimé par un censeur que d’être réfuté par un philosophe, car le vice de son discours passe jusqu’à la corruption des mœurs. Il ne blâme point la luxure, pourvu qu’elle se donne des bornes et qu’elle soit exempte de crainte. Il parait ici chercher des disciples. Faites-vous philosophes, dit-il aux hommes, et alors toutes les voluptés vous seront permises213.

Selon lui, il faut remonter à la naissance des animaux pour trouver la source du vrai bien. Dès que l’animal est né, il aime la volupté, il la désire comme un bien, et il craint la douleur comme un mal ; et c’est alors que, n’étant point encore dépravé, il juge parfaitement des biens et des maux. Voilà ce que vous avez dit, Torquatus ; et les vôtres parlent de même. Quelle illusion ! est-ce par la volupté stable, ou par la volupté en mouvement, termes que nous apprenons à l’école d’Épicure, qu’un enfant au berceau jugera du plus grand des biens et du plus grand des maux ? Si c’est par une volupté stable, la nature ne veut alors autre chose que sa propre conservation, et nous l’accordons. Si c’est, comme vous le dites, par une volupté en mouvement, il n’y aura point de volupté honteuse à laquelle il ne faille se livrer. Ajoutez que cet enfant nouvellement né n’aura point commencé par la souveraine volupté, qui est, selon vous, l’absence de la douleur.

Épicure même ne s’est jamais servi de l’exemple ni des enfants ni des bêtes, qu’il appelle le miroir de la nature, pour montrer que la nature nous a appris à désirer la volupté de n’avoir point de douleur : car cette sorte de volupté ne peut exciter aucun désir, et l’état de pure privation ne peut faire aucune impression dans l’esprit214. Sur ce point Hiéronyme s’est extrêmement trompé : il n’y a que la volupté sensible qui soit capable de pousser à agir. Ainsi, toutes les fois que, par l’exemple des enfants et des bêtes, Épicure veut prouver qu’on se porte naturellement à la volupté, il parle toujours de la volupté en mouvement, et jamais de la volupté stable, qui n’est qu’une privation de douleur. Or, y a-t-il de la convenance à faire commencer la nature par une sorte de volupté, et à mettre le souverain bien dans une autre215 ?

Chapitre XI. Les êtres ne tendent pas naturellement au plaisir, mais a la conservation de leur être.

1° L’argument tiré de l’instinct des animaux est sans valeur : car la raison humaine est au-dessus de l’instinct animal.
2° Les êtres ne tendent pas naturellement au plaisir : ils le rencontrent par surcroît, alors qu’ils cherchent seulement à persévérer dans l’être.
Opinions diverses des philosophes sur le souverain bien.

Pour ce qui est du jugement des bêtes, je le compte pour rien. Je veux qu’il n’ait point été dépravé, mais il peut être faux : et comme un bâton, quoiqu’il n’ait point été courbé exprès, peut être venu tortu sur l’arbre ; de même, quoique la nature des bêtes n’ait pas été dépravée par la discipline, elle peut l’être d’elle-même216.

Au reste, la nature ne porte point d’abord un enfant à la volupté, mais seulement à sa propre conservation : car, dès qu’il est né, il s’aime, et tout ce qui est de lui ; premièrement les deux parties principales dont il est composé, l’esprit et le corps, et ensuite leurs différentes parties, car il y en a sans doute de principales dans l’un et dans l’autre : et quand il vient à en avoir quelque légère connaissance, et qu’il commence à discerner, alors il se porte à ce que la nature a mis d’abord en lui, et il tâche d’éviter ce qui y est contraire217.

De savoir si, dans ces premiers commencements de la nature, il y a quelque sentiment de volupté, c’est une grande question ; mais de croire que, quand cela serait, il n’y eût rien au-dessus de la volupté, et qu’elle fût préférable aux facultés de l’âme, à celles des sens, à la conservation de tout le corps, et à la santé, c’est à mon avis une très grande folie : et voilà sur quoi roule toute la dispute des vrais biens et des vrais maux. Polémon218, et avant lui Aristote, ont cru que les premiers biens désirés par la nature étaient ceux dont je viens de parler : et c’est ce qui a donné lieu à l’ancienne académie et aux péripatéticiens de mettre le souverain bien à vivre selon la nature, c’est-à-dire à suivre à la fois la nature et la vertu. Calliphon y ajoute la volupté ; Diodore, l’absence de la douleur ; et c’est à toutes ces choses-là conjointement que les uns et les autres ont attaché le souverain bien. Aristippe ne l’a attaché qu’à la volupté ; les stoïciens veulent qu’il consiste à se conformer à la nature, ce qu’ils disent n’appartenir qu’à la vertu et à l’honnêteté, et qu’ils interprètent vivre avec une telle intelligence des choses qui arrivent naturellement, qu’on puisse choisir celles qui sont conformes à la nature, et rejeter celles qui y sont contraires.

Ainsi il y a trois définitions du souverain bien qui en excluent l’honnêteté : celle d’Aristippe ou d’Épicure, celle de Hiéronyme, et celle de Carnéade. Il y en a trois autres où l’on ajoute quelque chose à l’honnêteté : celles de Polémon, de Calliphon, de Diodore. Il y en a enfin une seule, celle de Zénon, qui n’admet que l’honnête ou la vertu219 ; car depuis longtemps Pyrrhon220, Ariston221, Hérille222, ont été abandonnés. Les autres ont accordé leurs fins à leurs principes : Aristippe, la volupté ; Hiéronyme, à l’absence de la douleur ; Carnéade, la jouissance des biens naturels.

Pour Épicure, qui fait de la volupté l’objet de nos premiers désirs, s’il voulait parler de celle d’Aristippe, il devait comme lui en faire le bien suprême ; et s’il voulait parler de celle de Hiéronyme, il devait faire de cette sorte de volupté l’objet des premiers désirs.

TROISIÈME PARTIE DE LA CRITIQUE.
Théorie épicurienne de la vertu. Le souverain bien.

Chapitre XII. La raison peut seule juger du souverain bien.

Le principe sur lequel repose, en dernière analyse, la doctrine d’Épicure, c’est que les sens sont juges du bien et du mal. Mais, s’il appartient aux sens de juger du doux et de l’amer, du poli et du rude, le bien et le mal sont hors de leur portée. La raison seule ici peut prononcer ; or, elle a l’idée d’un bien supérieur au plaisir : l’honnêteté.

Les sens mêmes, dit Épicure, jugent que la volupté est le bien, et que la douleur est le mal223. C’est là attribuer aux sens plus d’autorité qu’il ne leur appartient. Lorsque les lois nous font juges des affaires privées, nous ne pouvons juger que de ce qui est de notre compétence ; et c’est inutilement que le juge, en prononçant une sentence, a coutume de dire : « Il m’appartient d’en juger ; car, si la cause est hors de sa compétence, rien n’est jugé quand même il ne le dirait pas. Quelles sont les choses soumises au jugement des sens ? ce qui est doux ou amer, poli ou rude, proche ou éloigné, mobile ou immobile, rond ou carré.

Mais quelle sentence prononcera donc la raison, avec la science des choses divines et humaines qui est la véritable sagesse, et avec les vertus que la raison regarde comme les maîtresses de tout, et que vous faites les suivantes et les servantes de la volupté ? Elle prononcera sans doute, premièrement qu’il ne doit point être ici question de la volupté, non seulement pour être mise sur le trône du souverain bien, mais non pas même pour y avoir aucune place à côté de l’honnêteté. Elle n’accordera non plus aucune prééminence, ni à l’opinion de Hiéronyme, ni à celle de Carnéade, et jamais elle n’approuvera qu’on fasse consister le souverain bien ni dans la volupté, ni dans l’absence de la douleur, ni dans quoi que ce soit où l’honnête n’entre pas. Ainsi il ne lui restera plus que deux opinions à examiner ; et alors, ou elle reconnaîtra qu’il n’y a rien de bien que ce qui est honnête, rien de mal que ce qui est honteux ; et que tout le reste ou n’a aucune valeur, ou n’en a pas une assez considérable pour devoir être ni désiré ni évité, mais seulement pour être choisi ou rejeté, suivant l’occasion224 ; ou elle préférera l’opinion qui joint à l’honnêteté les avantages d’une vie heureuse, enrichie de tous ces biens primitifs que la nature donne et permet225. Mais elle prononcera encore mieux sur ces deux opinions après avoir examiné d’abord si c’est dans les choses ou dans les mots qu’elles diffèrent226.

Chapitre XIII. La raison exclut du souverain bien tout élément qui puisse altérer l’idée de l’honnête.

1° Il faut retrancher de la philosophie toute opinion qui retranche l’honnêteté du souverain bien. L’homme, dieu mortel, est né pour autre chose que pour les voluptés bestiales. – Critique d’Aristippe, de Hiéronyme, de Carnéade.
2° Il faut rejeter aussi les doctrines qui ajoutant à l’honnêteté le plaisir, qu’elle méprise, ou l’absence de douleur, qui n’est pas un bien. Critique de Calliphon et de Diodore.
3° Il faut rejeter enfin les systèmes qui, comme ceux de Pyrrhon, d’Ariston ou d’Hérille, comptent pour rien nos tendances naturelles, et ne peuvent déduire de leur idée du souverain bien aucune règle pratique de conduite.

C’est ce que je veux faire aussi, en suivant la route que la raison semble me tracer227 ; et pour abréger les disputes, je commence par dire qu’il faut retrancher absolument de la philosophie les opinions de ceux qui retranchent la vertu du souverain bien ; et surtout celle d’Aristippe et des cyrénaïques, ses sectateurs, qui n’ont pas eu honte de le faire consister dans la volupté qui chatouille les sens, au méprisant cette absence de douleur dont parle Épicure.

Ces gens-là n’ont pas vu que, comme la nature a dressé en quelque sorte elle-même le cheval pour la course, le bœuf pour le labourage, et le chien pour la chasse, elle a aussi fait naître l’homme, comme un dieu mortel, pour deux choses, suivant la pensée d’Aristote : pour l’intelligence et pour l’action. Eux, au contraire, ils ont prétendu que cet être divin n’était né que pour manger et pour se reproduire, comme les bêtes brutes. Je ne vois rien de plus absurde.

Voilà les reproches que mérite Aristippe, qui a regardé ce que tout le monde entend par volupté228 non seulement comme le souverain bien, mais comme le seul vrai bien. Sans doute vos philosophes ne partagent point cette erreur ; mais son erreur, à lui, est vraiment impardonnable. En effet, la figure même du corps humain, et l’intelligence dont l’homme est doué, font bien voir qu’il n’est pas né seulement pour jouir de la volupté des sens. Il ne faut pas s’arrêter beaucoup plus sérieusement à Hiéronyme, qui met le souverain bien dans l’absence de la douleur, comme font quelquefois, et trop souvent même, les épicuriens : car si la douleur est un mal, il ne s’ensuit pas que pour vivre heureux il suffise de n’avoir point de douleur ; et il faut laisser dire à Ennius :

C’est un assez grand bien que l’absence de mal229.

Pour nous, jugeons de la félicité de la vie, non par l’éloignement seul du mal, mais par l’acquisition du vrai bien ; et appliquons-nous à le chercher, non dans la mollesse et dans la volupté, comme Aristippe, ni dans l’absence de la douleur, comme Hiéronyme, mais dans la pratique des actions vertueuses et dans les plus sages méditations.

Ce que je viens de dire du souverain bien d’après l’un et l’autre, se peut dire de l’opinion de Carnéade, quoiqu’il l’ait avancée plutôt pour combattra les stoïciens, contre lesquels il était en guerre, que pour soutenir ses propres sentiments ; car le souverain bien dont il parle est de telle nature, qu’étant joint à la vertu, non seulement il mériterait d’être admis, mais il pourrait mettre le comble à la félicité de la vie ; et c’est ici l’objet de la question.

Quant à ceux qui ajoutent à la vertu, ou la volupté que la vertu méprise, ou l’absence de la douleur, qui n’a rien de mauvais en soi, mais qui ne peut jamais être un souverain bien, ils y ajoutent des choses qui n’en valent pas la peine, et je ne comprends pas pourquoi ils sont en cela si ménagers et si avares230. Comme s’il leur fallait acheter de leur argent de quoi habiller la vertu, ils ne lui donnent que des choses de nulle valeur, et ils lui en donnent seulement une ou deux, au lieu de l’accompagner de tout ce qui est conforme aux veaux primitifs de la nature.

Pyrrhon et Ariston231 ayant compté pour rien ces principes naturels, au point de n’établir aucune différence entre se porter bien et être malade, il y a longtemps qu’on a cessé de disputer contre eux. En voulant réduire tout à la vertu seule, jusqu’à lui ôter le choix des choses et ne lui laisser ni origine ni fondement, ils ont détruit la vertu même qu’ils cherchaient à embrasser. Hérille, qui a voulu tout renfermer dans la science, a eu quelque bien véritable pour objet, mais non pas le plus grand des biens, ni un bien qui pût servir à toute la conduite de la vie. On l’a donc aussi abandonné, et, depuis Chrysippe, personne n’a disputé contre lui.

Chapitre XIV. Définition de l’honnête.

Toutes les autres doctrines écartées, il ne reste plus que celle d’Épicure : le débat se circonscrit, et s’engage entre la volupté et la vertu. – Définition de l’honnête : Ce qui est louable par soi-même. – Quatre vertus déduites de l’honnêteté : sagesse, justice, courage, tempérance ou convenance.

Il ne reste que vous autres à combattre ; car avec les académiciens, qui n’affirment jamais rien, comme s’ils désespéraient qu’on pût connaître la vérité, et qui ne font que suivre ce qui leur parait le plus vraisemblable, on ne sait comment s’y prendre. Mais, contre Épicure, on est d’autant plus embarrassé qu’il joint ensemble deux sortes de voluptés, que lui et ses amis ont vivement soutenues et qui ont eu ensuite beaucoup de défenseurs, et qu’il est arrivé, je ne sais comment, que le juge qui a le moins d’autorité et le plus de pouvoir, je veux dire le peuple, fortifie extrêmement leur parti. Si nous ne les réfutons cependant, il faut renoncer à tout sentiment de vertu, d’honneur, de véritable gloire. Ainsi, laissant à part toutes les autres opinions, c’est désormais, non pas à moi à disputer contre vous, Torquatus, mais à la vertu à combattre contre la volupté. Ce n’est pas une lutte indifférente, suivant l’ingénieux Chrysippe, et de ce combat dépend la question du souverain bien232. Je suis persuadé du moins que, si je puis parvenir à faire voir qu’il y a quelque chose d’honnête, qui mérite d’être recherché à cause de lui-même, j’aurai absolument renversé toutes vos maximes. Je vais donc l’essayer en peu de mots, comme le temps l’exige, et j’examinerai ensuite toutes vos raisons, Torquatus, si je puis m’en souvenir.

Par l’honnête, nous entendons ce qui est tel que, faisant abstraction de toute sorte d’utilité, et sans aucune vue d’intérêt, on puisse y attacher de l’estime et de la gloire ; et, quoique cette définition en donne à peu près l’idée, on le connaît encore mieux par le témoignage universel de l’opinion et par l’exemple de tant d’hommes vertueux qui, sans aucun autre motif que celui du beau, du juste et de l’honnête, ont fait bien des choses dont ils voyaient aisément qu’ils n’avaient nul profit à espérer. Quelle est, en effet, la principale supériorité de l’homme sur les bêtes ? c’est ce noble présent de la nature, la raison ; celle intelligence vive et perçante, qui examine, qui pénètre plusieurs choses en même temps ; cette sagacité d’esprit qui voit les causes et les conséquences, qui établit les rapports, qui joint les objets séparés, qui assemble l’avenir avec le présent, et qui comprend l’état de tout le cours de la vie. Par la raison l’homme recherche la société des autres hommes, et il se conforme à leurs manières, à leur langage, à leurs coutumes ; en sorte que, de l’amitié de ses parents et de sa famille, il passe à celle de ses concitoyens, et s’étend enfin à celle de tous les mortels. L’homme, ainsi que Platon l’écrivait à Archytas, doit se souvenir qu’il n’est pas né seulement pour lui, mais pour les siens et pour sa patrie, et qu’il ne lui reste qu’une petite portion de lui-même dont il soit le maître233.

De plus, comme l’envie de découvrir la vérité lui est naturelle (ce qui se voit aisément lorsque, dans notre loisir, nous cherchons même à savoir les mystères célestes), de là vient que nous aimons tout ce qui est vrai, comme la fidélité, la simplicité, la constance ; et que nous haïssons tout ce qui est faux et qui nous trompe, comme la fraude, le parjure, la malignité, l’injustice. Enfin la raison a en elle-même je ne sais quelle force sublime et fière, plus faite pour commander que pour obéir, et qui regarde tous les accidents humains, non seulement comme supportables, mais comme légers à supporter ; véritable puissance de l’âme, qui ne craint rien, ne cède à personne, et garde toujours la victoire. À ces trois genres de l’honnête234, il faut enjoindre un quatrième qui jouit de la même beauté et se rattache à tous les trois : l’ordre et la proportion, qu’on transporte des objets sensibles aux choses morales, et qui, naissant des trois premières vertus, règle de telle sorte les discours et les actions qu’on évite d’agir au hasard, qu’on ne nuit à personne ni de paroles ni autrement, et qu’on se garde bien de rien faire et de rien dire qui paraisse indigne d’un noble caractère235.

Chapitre XV. L’honnête d’après Épicure.

Selon Épicure l’honnête n’est rien, ou c’est simplement ce que loue la foule, et on ne recherche l’honnête qu’en vue du plaisir de la louange. – Contradictions d’Épicure avec lui-même.

Voilà précisément, Torquatus, ce que c’est que l’honnêteté, qui consiste dans les quatre vertus dont vous aven aussi parlé. Votre Épicure dit qu’il ne sait ce que c’est, ni ce que veulent dire ceux qui prennent l’honnêteté pour mesure du souverain bien. Il prétend que rapporter toutes choses à l’honnêteté sans y joindre la volupté, c’est dire des paroles vides de sens (ce sont ses propres termes), et qu’il ne saurait comprendre ce qu’on peut entendre par le mot d’honnêteté. En effet, suivant l’usage, dit-il, on n’appelle honnête que ce que l’opinion publique estime glorieux236. Cette gloire, ajoute-t-il, peut à la vérité être quelquefois plus agréable que certaines voluptés ; mais jamais on ne la recherche que pour la volupté même.

Voyez-vous combien nous différons de sentiment ? Un noble philosophe qui a ébranlé, non seulement la Grèce et l’Italie, mais presque toutes les nations barbares, dit qu’il ne peut comprendre ce que c’est que l’honnêteté sans la volupté, à moins que peut-être on n’entende parler de ces éloges que donne le bruit populaire : et moi je dis que cela même est souvent honteux, et que, si quelquefois il ne l’est pas, ce n’est point à cause des applaudissements du peuple. Non, le bien, le juste, le glorieux, n’est pas appelé l’honnête parce que la multitude le loue, mais parce qu’il l’est en effet ; et quand même les hommes, ou n’en connaîtraient rien, ou n’en diraient rien, il ne laisserait pas d’être louable et estimable par sa propre beauté. Aussi cette force de la nature, à laquelle on ne peut résister, a fait dire au un autre endroit à Épicure, ce que vous avez déjà dit vous-même, qu’on ne peut vivre agréablement, si l’on ne vit honnêtement237.

Honnêtement veut-il dire ici la même chose qu’agréablement ? Ce serait dire qu’on ne peut vivre honnêtement, si l’on ne vit honnêtement. Ou veut-il dire, si l’on n’est loué du public ? Ce serait dire que sans les éloges de la multitude on ne peut vivre agréablement ; et alors, quelle honte ! Il fait dépendre de l’opinion des fous le bonheur des sages. Qu’entend-il donc ici par le mot honnête ? Rien, assurément, que ce qui mérite par soi-même d’être loué : car, s’il n’entend que ce que la volupté fait rechercher, qu’y a-t-il de louable dans ce que le marché pont fournir ? Il n’est pas homme non plus, ni à vouloir entendre par l’honnêteté l’approbation du peuple, ni à prétendre que sans cette approbation il serait impossible d’être heureux, puisqu’il fait assez de cas de l’honnêteté pour dire qu’elle est une condition du bonheur ; et il n’a pu entendre par ce mot que ce qui est juste, droit, et louable par sa nature, par son essence, par soi-même238.

Chapitre XVI. La sagesse et la justice n’ont pas leur fin dans le plaisir.

La sagesse est aimée pour elle-même, non parce qu’elle est ouvrière de la volupté. Paroles de Platon. – La justice ne réside pas dans l’opinion des hommes, mais dans la réalité des choses. – Elle n’est pas la crainte des châtiments. – Exemples divers.

Aussi, lorsque vous disiez qu’Épicure ne cessait de crier qu’on ne peut vivre agréablement si l’on ne vit honnêtement, sagement et justement, il me semblait, Torquatus, que vous triomphiez ; et la dignité des choses qu’on a coutume d’entendre par là donnait tant de force à vos paroles, que vous en deveniez plus fier, et qu’insistant avec ardeur, et me regardant, vous sembliez me dire : Vous voyez donc qu’Épicure loue quelquefois l’honnêteté et la justice. Que vous aviez bonne grâce à vous servir de ces termes, sans lesquels il n’y aurait plus ni philosophie ni philosophes ! Oui, ce sont les termes de sagesse, de justice, de courage et de tempérance, si peu familiers pourtant à Épicure, qui ont fait que tant de grands hommes se sont adonnés à l’étude de la philosophie.

Quoique la vue, dit Platon, soit le sens le plus subtil, l’œil ne saurait découvrir la sagesse. Quels ardents amours elle exciterait, si elle était visible239 ! Pourquoi ? est-ce parce qu’elle est habile à forger des voluptés ? Pourquoi loue-t-on aussi la justice ? et d’où vient cet ancien proverbe, On pourrait jouer avec lui dans les ténèbres240 ? Ce mot a un sens très étendu ; il nous apprend que ce n’est point la considération des hommes, mais celle des choses mêmes qui doit régler nos actions. Quant à ce que vous avez dit, que les méchants sont tourmentés non seulement par les remords de leur propre conscience, mais encore par la frayeur des peines que les lois leur infligent, ou qu’ils craignent d’avoir à souffrir tôt ou tard : pourquoi n’avez-vous parlé que d’un homme faible et timide, toujours prêt à se tourmenter lui-même ? Imaginez – vous un homme adroit, qui rapporte tout à ses fins, un homme rusé, fourbe, corrompu, habile à tromper en secret, sans témoin, sans complice : que fera sur lui la frayeur des peines ?

Croyez-vous que je vous veuille parier du préteur L. Tubulus241, qui, présidant le tribunal où l’on jugeait les meurtres, prit si ouvertement de l’argent de ceux qu’il devait juger, que l’année d’après P. Scévola, tribun, porta l’affaire au peuple pour savoir s’il ne voulait pas qu’on la poursuivît ? Dès que le sénat, sur le décret du peuple, eut ordonné à Cn. Cépion, consul, d’en faire informer, Tubulus prit aussitôt le parti d’aller de lui-même en exil, sans oser se défendre. La corruption était trop manifeste.

Chapitre XVII. La justice n’a pas sa fin dans le plaisir (suite). L’injustice habile.

Il ne faut s’occuper dans ce débat que de ceux qui sont à la fois injustes et habiles. Ceux-là, en commettant l’injustice, savent éviter la sanction. – Exemple de Sextilius Rufus, légalement injuste. – Quand même l’injuste n’éviterait pas le châtiment, Épicure pourrait lui apprendre à le mépriser, comme il méprise toute autre douleur.

Ce n’est donc pas seulement d’un homme simplement méchant qu’il faut parler, mais d’un homme méchant et habile, comme Q. Pompéius242 dans le traité de Numance ; ni d’un homme qui ait peur de tout, mais d’un homme qui compte pour rien les reproches de sa conscience, qu’il n’a pas de peine à faire taire. Car, bien loin qu’un homme méchant, couvert et caché, se laisse découvrir, il fera si bien qu’il paraîtra indigné du crime d’autrui ; et c’est en quoi consiste l’habileté des fourbes.

Je me souviens d’avoir assisté à une consultation que faisait P. Sextillus Rufus : il se portait héritier de Q. Fadius Gallus, dans le testament duquel il était écrit qu’il avait prié Sextillus de faire passer toute la succession à sa fille Fadia. Sextilius la niait, et il pouvait le nier impunément ; car qui l’aurait pu convaincre ? Mais aucun de nous ne le croyait ; et il était plus vraisemblable que le mensonge était du côté de celui qui avait intérêt à mentir, que du côté d’un homme qui attestait qu’il avait prié Sextilius d’une chose dont il avait dû le prier. Sextilius ajoutait qu’ayant juré d’observer la loi Voconia243, il n’osait pas aller contre, à moins qu’on n’en jugeât autrement. J’étais fort jeune alors, mais il y avait à cette assemblée de très graves personnages ; et aucun ne fut d’avis qu’il donnât plus à Fadia que ce qu’elle devait avoir par la loi. Sextilius eut là une grande succession, dont il n’aurait pas retenu un sesterce, s’il avait obéi à l’opinion de ceux qui soutiennent qu’il faut toujours préférer l’honnête à l’utile. Vous imaginez-vous qu’il en ait eu après cela quelque remords, quelque inquiétude ? Rien moins. Il ne voulait que devenir riche, il le devint, et par conséquent, il en fut très aise : car il faisait grand cas de l’argent, et surtout d’un argent qui n’était point acquis contre la loi, mais par la loi. Et ne devez-vous pas aussi, vous autres, vous exposer à toutes sortes de dangers pour acquérir des richesses, puisqu’elles procurent les plus grandes voluptés ?

Si nos philosophes, qui regardent les choses justes et honnêtes comme désirables par elles-mêmes, tiennent qu’on doit s’exposer à tous les périls pour l’amour de ce qui est juste et honnête, les vôtres, qui mesurent tout par la seule volupté doivent s’exposer à tout pour l’amour de la volupté244. Plus l’affaire sera importante et l’héritage considérable, plus l’argent qu’on en pourra tirer procurera de plaisirs ; et, si votre Épicure veut s’en tenir à ses principes sur le souverain bien, il faudra qu’il fasse comme Scipion, lorsqu’il se proposa de faire repasser Annibal d’Italie en Afrique : de même que ce grand homme, qui n’avait pour but que l’honneur, ne craignit pas de braver les plus affreux périls ; ainsi votre sage, quand il sera excité par quelque grand profit, luttera, pour son plaisir, contre la fortune.

Si son crime ne se découvre point, il s’en applaudira : s’il est pris sur le fait, il méprisera la punition des lois ; car il est préparé à ne se point soucier de la mort, il est préparé à l’exil, et même à la douleur, que vous regardez comme intolérable, quand vous l’envisagez comme le supplice des méchants, mais que vous trouvez facile à supporter quand vous dites que votre sage a toujours plus de plaisir que de douleur245.

Chapitre XVIII. La justice n’a pas sa fin dans le plaisir (suite). L’injustice puissante et cachée.

Nouveaux exemples de Crassus, de Pompée, de Sextus Péducéus. – Un argument de Carnéade. – Inconséquence pratique des épicuriens.

Pour ne laisser rien à dire, figurez-vous qu’un méchant homme soit non seulement adroit et habile, mais qu’il soit même aussi puissant que Crassus, qui n’usait du moins que de son bien ; ou, si vous voulez, aussi puissant que l’est aujourd’hui notre Pompée, à qui l’on a obligation de tout ce qu’il fait de juste, puisqu’il pourrait être injuste impunément. Figurez-vous de plus combien on peut faire de choses injustes qui ne soient point sujettes à être reprises.

Si votre ami, en mourant, vous prie de rendre sa succession à sa fille, mais qu’il n’en ait rien écrit, comme avait fait Q. Fadius, et qu’il n’en ait parlé à personne, que ferez-vous ? Pour vous, Torquatus, vous la rendriez ; Épicure même la rendrait peut-être aussi, comme fit un des plus savants et un des plus honnêtes hommes du monde, Sextus Péducéus246, qui nous a laissé dans son fils une image de ses qualités et de ses vertus. C. Plotius, noble chevalier romain de la ville de Nursia, lui ayant laissé tout son bien, sans qu’on sût à quelle condition, il alla trouver aussitôt sa veuve, qui ne savait rien de l’intention de son mari, la lui exposa, et lui remit toute la succession entre les mains. Or, à vous, Torquatus, qui en eussiez très assurément usé de même, je vous demande : Ne comprenez-vous pas qu’il faut que la nature ait une grande force, puisque, vous qui rapportez tout à votre propre commodité, ou, comme vous avez coutume de dire, à la volupté, vous feriez des choses où il est évident que la volupté aurait moins de part que le devoir, et où la droite nature l’emporterait sur une raison dépravée ?

Si vous saviez, dit Carnéade, qu’il y eût un serpent en quelque endroit, et qu’un homme qui n’en saurait rien, et à la mort duquel vous gagneriez, voulût s’aller asseoir dessus, vous feriez mal de ne l’en pas empêcher : cependant vous auriez pu impunément ne pas l’avertir ; car qui vous aurait pu convaincre ? Mais c’est trop nous arrêter : il est clair que, si la fidélité et la justice ne partent pas de la nature même, et si au contraire on rapporte tout à sa propre utilité, il ne saurait y avoir d’homme de bien. J’ai traité assez longuement ces questions, par la bouche de Lélius, dans mes Livres de la République247.

Chapitre XIX. La tempérance et le courage n’ont pas leur fin dans le plaisir.

Il y a des choses qui sont par elles-mêmes honteuses, alors même qu’elles demeurent secrètes. Il y a des actes de courage qu’on ne peut accomplir en vue de la volupté ou de l’utilité. – Exemples de Torquatus, de Décius Mus.

Faites-en l’application à la modestie, à la tempérance, qui est la modération des cupidités, et qui les soumet à la raison. Sera-ce garder suffisamment la pudeur, que de prendre sans témoin un plaisir honteux ; ou plutôt n’y a-t-il pas des choses qui sont d’elles-mêmes honteuses, quand elles ne seraient suivies d’aucune infamie ? Et les grands hommes, les hommes courageux, n’est-ce qu’après avoir compté avec les voluptés qui leur en peuvent revenir, qu’ils marchent su combat et qu’ils répandent tout leur sang pour leur patrie ? N’est-ce pas plutôt un noble amour, un noble enthousiasme ? Que si ce grand Torquatus, si sévère dans le commandement, avait pu nous entendre, lequel de nous deux croyez-vous qu’il aurait entendu plus volontiers ou moi, qui disais qu’il n’a jamais regardé son propre avantage dans ce qu’il a fait, et qu’il n’a envisagé que la république ; ou vous, qui souteniez qu’il n’a rien fait que pour lui ? Si vous eussiez même osé vous expliquer plus clairement, vous auriez dit qu’il n’a rien fait que pour la volupté ; et comment croyez-vous qu’il l’eût pris ?

Soit ; que Torquatus, si vous le voulez, ait songé à son intérêt (car, en parlant d’un si grand homme, j’aime mieux me servir du mot d’intérêt que de celui de volupté). Mais son collègue P. Décius248, celui qui porta le premier le consulat dans sa famille, avait-il aussi la volupté en vue lorsqu’il se dévoua, et qu’il poussa son cheval à toute bride au milieu des troupes des Latins ? Quand et où aurait-il pu satisfaire sa volupté, puisqu’il courait à une mort certaine, et qu’il y courait avec plus d’ardeur qu’Épicure n’en demande pour la recherche de la volupté ? Que si cette action n’avait pas été véritablement louable, ni son fils, dans son quatrième consulat, ne l’aurait imitée ; ni son petit-fils, qui, étant consul, commanda l’armée contre Pyrrhus, et mourut généreusement dans le combat, n’aurait été la troisième victime de sa race qui se serait sacrifiée au salut de la république.

J’abrège ces exemples. Les Grecs m’en fournissent peu : Léonidas, Épaminondas, et trois ou quatre autres249 ; mais si je voulais me mettre à recueillir ceux des Romains, oui, la volupté elle-même viendrait se livrer à la vertu pour se faire enchaîner. Le temps nous manque ; et d’ailleurs, comme A. Varius250, juge sévère et rigide, lorsqu’on avait produit des témoins dans une affaire et qu’on voulait en produire encore d’autres, disait à celui qui siégeait avec lui : Ou voilà assez de témoins, ou je ne sais pas ce qu’on entend par assez ; de même je crois vous avoir assez rapporté de témoignages illustres251. Mais vous, Torquatus, vous qui êtes si digne de vos ancêtres, est-ce la volupté qui vous porta, fort jeune encore, à arracher le consulat à P. Sylla et à le faire donner à votre père252 ?

Votre père fut-il donc aussi un voluptueux ? Quel personnage ! quel consul ! quel citoyen en tout temps et surtout après son consulat ! Moi-même, avec son appui, dans des circonstances funestes, j’ai plus songé à la république qu’à moi-même.

Mais qu’il faisait beau vous entendre, lorsque vous mettiez d’un côté un homme nageant dans les plaisirs, sans le moindre sentiment, sans la moindre crainte de douleur ; et de l’autre, un homme livré à toutes sortes de douleurs, sans aucun soulagement et sans aucune espérance ; que vous demandiez ensuite si l’on pouvait se figurer un homme, ou plus heureux que le premier, ou plus misérable que l’autre ; et qu’enfin vous veniez à conclure que la douleur était le plus grand mal, et la volupté le plus grand bien253 !

Chapitre XX. Portrait du voluptueux.

Cicéron répond à Torquatus, qui, après avoir fait le portrait de l’épicurien parfait, avait demandé s’il était possible de concevoir un état plus heureux et plus désirable. – Portrait de Thorius Balbus, homme riche, plein de santé, le type accompli de l’épicurien. – Thorius Balbus était moins heureux, buvant sur un lit de roses, que Régulus mourant à Carthage pour sa patrie.

Vous n’avez pu connaître L. Thorius Balbus254, de Lanuvium. Il vivait de telle sorte, qu’on ne pouvait s’imaginer de volupté si exquise ni si recherchée dont il ne jouit. Il aimait les plaisirs, il savait les choisir avec goût, il était riche. La superstition était si loin de son âme, qu’il méprisait tous ces petits sacrifices, tous ces petits temples de sa patrie ; et il craignait si peu la mort, qu’il a été tué à l’armée, en combattant pour Rome.

Il donnait pour borne à ses désirs, non la division d’Épicure, mais la satiété. Cependant il avait soin de sa santé : il faisait un exercice modéré pour que la faim et la soif pussent assaisonner ses repas ; il ne mangeait que des choses délicates et faciles à digérer ; il buvait d’excellent vin, mais sans se permettre d’excès nuisible. Il se livrait d’ailleurs à tous ces plaisirs sans lesquels Épicure dit qu’il ne comprend pas qu’il y ait de bonheur. Il n’avait aucune incommodité ; il était même capable de soutenir une douleur sans faiblesse, quoique plus disposé à consulter les médecins que les philosophes. Une santé ferme, un teint frais, tous les moyens de plaire, enfin, une vie toute remplie de voluptés, rien ne lui manquait.

Voilà pour vous un homme heureux : votre système vous force à le croire. Et moi je n’ose vous dire qui je lui préfère. La vertu vous le dira elle-même pour moi, et elle n’hésitera pas un moment à lui préférer M. Régulus. Il était retourné volontairement de Rome à Carthage, sans y être contraint que par la foi qu’il en avait donnée aux ennemis : et au milieu de tout ce qu’ils lui font souffrir par les veilles et par la faim, la vertu ne laisse pas de le proclamer plus heureux que Thérius buvant sur un lit de roses255.

Régulus avait été deux fois consul ; il avait commandé de grandes armées ; il avait triomphé : rien de tout cela pourtant ne lui semblait si noble que l’état où il s’était généreusement exposé, pour ne point manquer à sa parole ; et cet état, qui nous paraît aujourd’hui si misérable, était délicieux pour lui qui souffrait. Ce n’est point seulement par la joie et les plaisirs, par les jeux et les ris, compagnie ordinaire de la frivolité, qu’on est heureux : les grandes âmes sont heureuses par leur constance et leur fermeté.

Lucrèce, que le fils d’un roi venait d’outrager, prit les Romains à témoin, et se tua. L’indignation que le peuple en conçut fut cause que Rome, par le moyen de Brutus, se mit en liberté ; et pour honorer la mémoire de cette femme, dès la première année, et son mari et son père furent élevés au consulat. Soixante ans après, L. Virginius, qui n’était qu’un homme du peuple, tua lui-même sa propre fille, plutôt que de souffrir qu’elle fût livrée à la brutalité d’Appius Claudius, qui était alors tout puissant.

Chapitre XXI. La volupté et les vertus. – le tableau de Cléanthe.

Il faut que les épicuriens, ou condamnent les notions purement désintéressées, ou abandonnent leur système. – On devrait éprouver de la honte à soutenir Épicure. – L’image fidèle de la doctrine épicurienne a été tracée par Cléanthe, qui montrait à ses auditeurs la volupté assise sur un trône et ayant autour d’elle les vertus pour servantes.

Il faut, Torquatus, ou que vous condamniez ces actions, ou que vous abandonniez la cause de la volupté. Et quelle est, après tout, cette cause en faveur de laquelle on ne peut alléguer aucun des grands hommes de l’Antiquité ? au lieu que, pour témoins et partisans de la nôtre, nous vous produisons de grands personnages, qui ont passé toute leur vie dans de glorieux travaux, et qui ne voulaient pas même entendre parler de volupté : vous autres épicuriens, vous demeurez muets là-dessus dans vos disputes. Je n’ai jamais ouï nommer dans l’école d’Épicure, ni Lycurgue, ni Solon, ni Miltiade, ni Thémistocle, ni Epaminondas, qui sont dans la bouche de tous les autres philosophes : et aujourd’hui que nous traitons aussi ces matières, Atticus, si profondément instruit de nos antiquités, pourra nous fournir des exemples non moins illustres.

Ne vaut-il pas mieux en dire quelque chose que de remplir tant de volumes de Thémiste seul256 ? C’est un privilège des Grecs : nous leur devons la philosophie et toutes les belles connaissances ; mais il n’en est pas moins vrai qu’ils prennent des libertés qui nous sont interdites. Les stoïciens et les péripatéticiens sont en contestation : ceux-là disent qu’il n’y a rien de bien que ce qui est honnête257 ; ceux-ci disent qu’on ne peut trop louer, trop estimer, trop élever ce qui est honnête, mais qu’il ne laisse pas d’y voir encore d’autres biens, soit en nous, soit hors de nous258. Le combat entre eux est noble et la dispute est illustre, car elle roule toute sur la vertu ; mais, quand on dispute contre les épicuriens, il faut nécessairement entendre souvent parler des plaisirs obscènes dont Épicure lui-même parle très souvent.

Croyez-moi, Torquatus, ce n’est pas là une opinion que vous puissiez défendre, si vous voulez faire réflexion sur vous-même, sur vos propres sentiments, sur toute votre conduite. Vous serez honteux d’avoir soutenu son parti, quand vous songerez à la peinture que Cléanthe259 faisait de la volupté. Il voulait que ses auditeurs se figurassent, la Volupté représentée dans un tableau, magnifiquement vêtue en reine, et assise sur un trône avec les Vertus autour d’elle, comme ses suivantes, qui, n’ayant d’autre attention qu’à la servir, viendraient, si la peinture le pouvait permettre, s’approcher de temps en temps de son oreille pour l’avertir de ne faire rien qui pût blesser les esprits des hommes, ou qui pût lui causer quelque douleur : « Nous autres Vertus, semblent-elles dire, nous ne sommes faites que pour vous servir, et c’est là tout notre devoir »260.

Chapitre XXII. La vertu épicurienne se réduit à l’hypocrisie.

La crainte de la sanction ne peut fonder la vertu. – L’épicurien préférera toujours paraître homme de bien sans l’être, que de l’être et de ne le paraître point. – Torquatus lui-même n’oserait pas révéler à tous les principes de sa morale, qui deviennent nécessairement les principes de ses actions.

Mais Épicure, me direz-vous, et c’est là votre fort, nie qu’on puisse vivre agréablement, si l’on ne vit honnêtement ; comme si je ne voulais que savoir ce qu’il affirme ou ce qu’il nie. Non, il s’agit ici de voir ce que doit dire un homme qui met le souverain bien dans la volupté. Eh ! Quelle raison m’apporterez-vous pour prouver que Thorius261, C. Hirrius Postumius, et Orata, leur maître à tous, n’aient pas vécu agréablement ? Épicure lui-même soutient que la vie des gens voluptueux n’est point blâmable, pourvu qu’ils ne soient point assez faibles pour se laisser aller à de vaines cupidités et à de vaines frayeurs262. Et en promettant le remède des unes et des autres, il promet toute licence à la volupté. Il dit, en effet, qu’il ne trouve aucun sujet de reproche dans la vie d’un voluptueux qui ne désire ni ne craint rien. Il n’est donc pas possible qu’en rapportant tout à la volupté, vous n’abandonniez pas la vertu : car celui qui ne s’abstient de l’injustice que par intérêt personnel ne mérite point le nom d’homme juste. Vous connaissez le vers :

N’est point pieux qui ne l’est que par crainte.

Il n’y a rien assurément de plus vrai ; car un homme qui n’est juste que parce qu’il craint, n’est point juste ; et il cessera de l’être dès qu’il cessera de craindre. Or, il cessera de craindre, s’il peut cacher son injustice, ou s’il est assez puissant pour la soutenir ; il aimera toujours mieux paraître homme de bien sans l’être, que de l’être et de ne le paraître pas263. Ainsi vous voyez qu’au lieu d’une justice vraie et solide, vous nous proposez une justice fausse et simulée ; et vous nous ordonnez, en quelque sorte, de mépriser le témoignage infaillible de notre conscience, pour obéir aux incertitudes de l’opinion264. On peut dire de toutes les autres vertus ce que je viens de dire de la justice : c’est les fonder en l’air que de les fonder sur la volupté, comme vous faites. Pourrions-nous alors, par exemple, admirer dans l’ancien Torquatus une véritable force d’âme ? Vous avez beau me dire que je ne puis vous corrompre : j’aime à parler des grands hommes de votre famille et de votre nom ; et même j’ai toujours devant les yeux combien, dans les temps que tout le monde sait, A. Torquatus me donna des marques d’amitié qui me seront toujours chères. Elles devraient pourtant me l’être bien moins, si je croyais qu’en cela il n’eut regardé que son intérêt et non pas le mien265, à moins que vous n’en reveniez à dire que tout le monde a toujours intérêt de bien faire. Si vous le dites, j’ai gagné ; car je ne prétends autre chose dans notre dispute, sinon que le fruit du devoir est le devoir même266. Mais ce n’est pas là ce que veut votre sage ; il veut tirer la volupté de toutes choses, comme un salaire qu’il exige267.

Je reviens à l’ancien Torquatus. Si ce fut en vue de la volupté qu’il en recevrait, qu’il combattit contre le Gaulois auprès de l’Anio, et s’il lui arracha ce collier auquel il dut son surnom pour quelque autre motif que pour faire une action digne d’un homme de courage, il n’est plus tel pour moi. Que si la modestie, l’honneur, la pudeur, en un mot la tempérance, ne se maintiennent que par la crainte de la punition ou de l’infamie, et si elles ne se conservent, pour ainsi dire, par leur propre sainteté268 ; à quels adultères, à quelles débauches honteuses ne se laissera-t-on point aller, dès qu’on pourra être sûr du secret ou de l’impunité !

Mais que veut dire, à votre avis, Torquatus, qu’étant du nom, du mérite et de la réputation dont vous êtes, vous n’osiez pas avouer devant tout le monde ce qui vous fait agir et penser, quel est votre plan, votre but, et ce que vous jugez de plus excellent dans la vie ? Quand vous entrerez en charge, et que vous serez monté à la tribune, il faudra que vous déclariez au peuple quelles seront les règles de votre juridiction ; et peut-être même suivant la coutume, direz-vous quelque chose de vos ancêtres et de vous : eh bien ! proclamerez-vous alors que, dans toute votre magistrature, vous ne ferez rien que pour l’amour de la volupté, et que vous n’avez jamais rien fait jusqu’ici que dans la même vue ? Me croyez-vous donc si dépourvu de sens, me direz-vous, que j’aille parler de la sorte devant une multitude ignorante ? Mais dites-le du moins quand vous serez dans le tribunal à rendre justice ; ou, si vous craignez le monde dont vous serez alors environné, dites-le dans le sénat. Vous n’en ferez rien ; et pourquoi, si ce n’est parce que ce serait faire un honteux aveu ? Vous nous prenez donc, Triarius et moi, pour des gens à qui l’on puisse tout dire269 ?

Chapitre XXIII. La doctrine épicurienne repose sur l’hypocrisie.

La doctrine épicurienne n’est pas difficile à comprendre ; mais ses défenseurs n’osent en montrer qu’une partie.

Mais soit ; c’est le mot de volupté qui manque de noblesse ; c’est nous peut-être qui ne l’entendons pas. Voilà votre réponse ordinaire. Quelle difficulté, en effet, quelle obscurité ! Quoi ! lorsqu’on parle d’atomes et d’intermondes270, choses qui ne sont ni ne peuvent être, j’entendrai bien ce qu’on veut dire ; et je ne pourrai pas comprendre ce que c’est que la volupté, que les moineaux mêmes connaissent ? Mais que direz-vous si je vous fais avouer que, non seulement je connais ce que c’est que la volupté en général, qui n’est autre chose qu’un mouvement agréable dans les sens, mais que je sais aussi ce que c’est que la volupté dont vous entendez parler, tant celle que je viens de dire, que vous appelez volupté en mouvement, et qui peut recevoir diverses modifications, que celle que vous appelez volupté stable, qui ne peut recevoir d’accroissement, et que vous faites consister dans l’absence de la douleur271 ?

Je veux qu’il ne s’agisse que de celle-ci : en quelle assemblée oserez-vous jamais dire que vous ne faites rien que pour n’avoir aucune douleur272 ? Que si cela ne vous parait pas encore assez honnête à dire, dites que vous ne ferez rien, ni dans toute votre magistrature, ni dans tout le cours de votre vie, que pour votre propre utilité ; rien que ce qui vous conviendra ; rien enfin que pour l’amour de vous-même. Quels cris ne s’élèveront point alors contre vous, et quelle espérance vous restera-t-il d’obtenir le consulat, qui parait vous être destiné ? Quoi ! vous suivrez secrètement, et ne laisserez voir qu’à vos amis les plus intimes, des sentiments que vous n’oseriez témoigner en public ? Au contraire, vous avez toujours à la bouche, comme les péripatéticiens et les stoïciens, les mots « d’équité, de devoir, de droiture et d’honnêteté » ; vous dites « qu’il ne faut rien faire qui ne soit digne de l’empire, digne du peuple romain ; qu’il faut braver tous les périls pour la république, mourir pour la patrie. »

Quand vous parlez ainsi dans les tribunaux, au sénat, nous vous admirons, imbéciles que nous sommes, et vous en riez en vous-même : car, dans tout cela, pas un mot de volupté, ni de celle que vous appelez en mouvement, et que toute la ville, toute la campagne, tout ce qui parle notre langue, appelle volupté aussi bien que vous ; ni de celle qui est stable, et que personne n’a jamais nommée volupté, que vous seuls.

Chapitre XXIV. Critique de l’amitié épicurienne. – L’utilité et l’amitié.

Il ne reste plus, dans la doctrine épicurienne, de place pour l’amitié. – L’amitié véritable suppose qu’on aime les autres pour eux-mêmes, non pour soi. – Si l’utilité seule a formé l’amitié, une utilité plus grande la rompra.

Voyez, si vous faites bien de parler comme nous, quand vous pensez si différemment. Il serait indigne de vous de composer votre visage et votre démarche, afin de paraître plus grave ; et vous ne craindrez pas de vous composer de telle sorte dans vos discours, que vous parlerez d’une façon, pendant que vous penserez d’une autre ; vous changerez même de sentiments comme d’habits ; vous aurez chez vous des opinions secrètes, et vous tromperez le peuple en gardant pour vous la vérité ! Encore une fois, est-ce bien ? Pour moi, je ne crois de bonnes opinions que celles qui sont honnêtes, qui sont louables, qui sont glorieuses, qu’on peut laisser voir dans le sénat, devant le peuple, en toutes sortes d’assemblées, et qui n’exposent pas un homme à penser sans honte ce qu’il a honte de dire.

Mais quelle place resterait-il à l’amitié ? peut-on être ami d’un autre sans l’aimer pour lui-même ? Aimer, d’où nous est venu le mot d’amitié, qu’est-ce autre chose que de vouloir toute sorte de bien à quelqu’un, quand même il ne nous en reviendrait rien ? Il ne me sera pas inutile, direz-vous, d’être ami désintéressé. Dites plutôt que vous pourrez trouver quelque avantage à le paraître ; car pour l’être, c’est ce qui est impossible, à moins que vous n’aimiez véritablement, parce que l’amitié n’a sa source qu’en elle-même.

Mais c’est à l’utilité que je m’attache, direz-vous. Votre amitié subsistera donc tant que vous y trouverez de l’utilité ; et si l’utilité en a fait la liaison, le défaut d’utilité en fera aussi la rupture.

Que ferez-vous pourtant lorsque votre ami, comme il arrive souvent, viendra à ne pouvoir plus vous être utile ? L’abandonnerez-vous aussitôt ? Quelle amitié ! Continuerez-vous à l’aimer ? Sera-ce alors être d’accord avec vous-même, vous qui avez soutenu que l’amitié n’est désirable que pour l’utilité qu’on en retire ? « Mais si je cessais d’être son ami, j’aurais à craindre la haine publique. » Pourquoi, si ce n’est parce que la chose est d’elle-même honteuse ? Et si vous persistez, par suite de cette crainte, il faudra que, pour secouer un attachement inutile, vous souhaitiez que la mort vous délivre de votre ami. Que si, non seulement vous n’en retirez aucune utilité, mais que de plus vos affaires en souffrent, qu’il faille vous donner de grandes peines pour lui, et même exposer votre vie, ne viendrez-vous point alors à songer que chacun est né pour soi ? Vous donnerez-vous en otage à un tyran pour sauver la vie à votre ami, comme ce pythagoricien qui se remit entre les raisins du tyran de Sicile273 ? Nouveau Pylade, direz-vous que vous êtes Oreste, afin de mourir à sa place ? ou si vous étiez Oreste, vous nommeriez-vous pour sauver Pylade ? et si vous n’y pouviez réussir, demanderiez-vous à périr avec lui274 ?

Chapitre XXV. Critique de l’amitié épicurienne (suite). Les amis d’Épicure.

Quoique la doctrine d’Épicure supprime la véritable amitié, Épicure et ses disciples ne cessent de la louer et de la pratiquer. Cette contradiction pratique n’excuse ni ne justifie leur doctrine morale.

Oui, sans doute, vous le feriez, Torquatus ; car je crois qu’il n’y a rien de louable et de glorieux que la crainte de la douleur ou de la mort pût vous empêcher de faire. Mais il ne s’agit pas ici de ce que vous feriez par grandeur d’âme ; il ne s’agit que de votre opinion. Celle que vous soutenez, et les préceptes que vous approuvez, renversent l’amitié de fond en comble, quoique votre maître ne cesse de l’élever jusqu’au ciel. Mais vous dites qu’il a été lui-même très ferme dans ses amitiés : encore une fois, je ne nie pas qu’il n’ait été un homme de probité, un homme doux et humain275 ; ce n’est pas de ses mœurs qu’il est question, c’est de sa doctrine. Je laisse aux Grecs leur emportement et leur aigreur dans la dispute, et les injures dont ils accablent ceux qui ne sont pas de leur sentiment276. Mais s’il est vrai qu’il ait été fidèle en amitié (car je n’affirme rien là-dessus), il n’en a pas moins fait un mauvais système.

« Mais il a eu, dites-vous, de nombreux approbateurs. » Avec raison ; peut-être ; mais le témoignage de la multitude est un argument assez faible ; car, dans tous les arts, dans tous les genres d’étude, dans toute espèce de science, comme dans la vertu même, rien n’est plus rare que d’y exceller.

Par cela même qu’Épicure a été homme de bien, qu’il y a toujours eu et qu’il y a encore beaucoup de ses sectateurs fermes dans leurs amitiés, graves et constants dans leur conduite, et se gouvernant non d’après la volupté, mais d’après le devoir, on reconnaît combien la vertu l’emporte sur la volupté. En effet, quelques-uns vivent de manière à réfuter leur opinion par leur vie. Tandis qu’assez d’autres gens disent beaucoup mieux qu’ils ne font, ceux-ci, au contraire, font beaucoup mieux qu’ils ne disent.

Chapitre XXVI. Critique de l’amitié épicurienne (suite). Les trois théories épicuriennes sur l’amitié.

1° Théorie d’Épicure : – On aime ses amis pour soi-même. – Elle est réfutée par les arguments précédents.
2° Théorie de terrains épicuriens : – On finit par aimer ses amis pour eux-mêmes. – C’est une inconséquence au système d’Épicure.
3° Théorie d’autres épicurien : – L’amitié naît d’une sorte de pacte tacite par lequel les amis s’engagent à un désintéressement mutuel. – Cette théorie, en plaçant toujours le fondement de l’amitié dans l’intérêt, fait que, l’intérêt variant, l’amitié cessera et le pacte sera rompu.

Mais tout cela ne va pas à notre but. Arrêtons-nous à ce que vous avez dit sur l’amitié. Il m’a semblé n’y reconnaître qu’uns maxime d’Épicure : que l’amitié était inséparable de la volupté, puisque, sans l’amitié, ou ne pourrait vivre en sûreté, ni sans crainte, ni avec plaisir277. Je crois y avoir assez répondu. Ce que vous avec dit ensuite est plus honnête, et ce n’est pas d’Épicure, que je sache, mais de quelques nouveaux épicuriens : que d’abord c’est pour sa propre utilité qu’on cherche à se faire des amis, mais que, l’amitié une fois affermie par l’habitude, c’est pour eux qu’on les aime, sans aucune vue d’utilité. Quoiqu’on puisse encore taire ici plus d’une objection, je prends pourtant ce qu’on me donne. Si ce n’est pas assez pour eux, c’en est assez pour moi. Ils conviennent enfin qu’on peut faire quelque chose de bien sans aucune vue d’utilité278.

Vous avez encore avancé que d’autres, parmi vous, disent que les gens sages s’obligent, par une espèce de traité, d’avoir les uns pour les autres les mêmes sentiments qu’ils ont pour eux-mêmes ; que cela se peut faire ; que même cela s’est fait souvent, et que rien ne peut contribuer davantage à la volupté. Mais, s’ils ont pu faire le traité de s’aimer réciproquement sans nul intérêt, que ne font-ils celui d’aimer de même, sans nul intérêt, la justice, la tempérance et toutes les autres vertus ? Au fond, si l’on ne contracte amitié que dans la vue de l’utilité qui peut en revenir, et si ce n’est l’amitié même qu’on cherche dans l’amitié, qui doute qu’à l’occasion on ne vienne à préférer ses biens, ses revenus, tous ses intérêts à ses amis ?

Rappelez encore ici, vous en êtes le maître, les belles choses qu’Épicure a dites à la louange de l’amitié : je ne cherche pas ce qu’il dit, mais ce qu’il peut dire d’après son système. « On se fait des amis pour l’utilité ! » Croyez-vous donc que Triarius puisse vous être plus utile que les greniers que vous avez à Pouzzoles279. Rassemblez tous vos lieux communs. « Des amis nous protègent ! » Mais ne trouvez-vous pas assez de protection en vous-même, dans les lois, et dans les liaisons et les habitudes que vous avez d’ailleurs ? Pour le mépris, vous n’avez pas à le craindre. Vous échapperez facilement à la haine et à l’envie de vos concitoyens : Épicure donne là-dessus des préceptes. Mais vous qui faites un si noble usage de vos grands biens, vous n’aurez pas besoin, pour votre défense, de cette amitié de Pylade280 ; la bienveillance publique vous sert de rempart. « Mais ne faut-il pas, direz-vous, quelque confident de toutes nos idées gaies ou tristes, en un mot de nos secrets ? » Confiez-les à vous-même, ou, si vous voulez un confident, un ami ordinaire peut vous suffire. Admettons cependant que tout cela puisse servir : quelle comparaison à faire, pour l’utilité, avec une si grande fortune ? Ainsi vous voyez que, si vous fondez l’amitié sur l’amitié même, il n’y a lien de plus excellent ; mais que, si vous l’établissez sur l’utilité, les revenus de vos terres l’emporteront sur les liaisons les plus intimes281. Il faut que ce soit moi-même que vous aimiez, et non ce qui est à moi, pour que nous puissions être de vrais amis282.

QUATRIÈME PARTIE DE LA CRITIQUE.
Théorie épicurienne du bonheur.

Chapitre XXVII. De la certitude et de la durée du bonheur, selon Épicure.

Le véritable bonheur est celui qui dépend de nous seuls ; Épicure, plaçant le bonheur dans la volupté, le fait dépendre des choses extérieures ; il lui ôte ainsi son caractère essentiel : l’indépendance. – Mais, dira Épicure, ce qui ne dépend pas du sage, c’est la durée ; or la durée ne fait rien au bonheur : le bonheur en lui-même n’est pu amoindri parce que sa durée est bornée. – Réponse de Cicéron : La durée ajoute à la douleur ; elle ajoutera donc au plaisir. Ce qui fait la supériorité du bonheur des dieux sur celui des hommes, s’est son éternité.

Mais je m’étends trop sur une chose très évidente283 : car, après avoir démontré qu’il ne peut y avoir ni vertu ni amitié si l’on rapporte tout à ta volupté, de nouvelles preuves semblent inutiles. Cependant, pour répondre à tout, je vais examiner en peu de mots le reste de votre discours.

Puisque le but de la philosophie est le bonheur, et que c’est pour cela que les hommes l’ont étudiée284 ; que, parmi bien d’autres opinions, la vôtre le place dans la volupté, comme elle fait consister le malheur de la vie dans la douleur, il faut voir d’abord ce que c’est, selon vous, que de vivre heureusement.

Vous conviendrez, je crois, que, s’il est vrai que le bonheur existe, il doit dépendre du sage. Un bonheur qu’on pourrait perdre ne serait pas le vrai bonheur. Or, qui peut espérer jouir toujours d’un bonheur périssable et fragile285 ? Mais celui qui se défie de la perpétuité de son bonheur, craint nécessairement de devenir malheureux en le perdant. Or, personne ne peut dire heureux avec la crainte de très grands maux. Personne ne peut donc être heureux286.

Ce n’est point, en effet, par quelque partie de la vie, mais par la vie tout entière, qu’on doit juger du bonheur. On ne peut appeler une vie heureuse, si elle ne l’est parfaitement et absolument, ni dire quelqu’un heureux à un moment, malheureux à un autre : car celui qui s’estimera pouvoir dire malheureux ne sera pas heureux. Mais lorsque, par la sagesse, on s’est rendu la vie heureuse, elle est aussi stable que la sagesse même dont elle est l’ouvrage ; et alors il n’est plus besoin d’attendre la fin de la vie pour juger du bonheur, comme Solon, dans Hérodote, l’enseigne à Crésus287.

Mais, disiez-vous, Épicure prétend que la longueur du temps ne fait rien pour le bonheur, et que la volupté dont on jouit pendant quelques instants n’est pas moindre en elle-même que celle qui dure toujours288.

Étrange contradiction ! Lui qui met le souverain bien dans la volupté, il nie que la volupté puisse être plus grande dans un temps infini que dans un espace de temps limité. Pour celui qui met le souverain bien dans la vertu, il est bien fondé à dire que la vie est parfaitement heureuse dès que la vie est parfaite, et qu’ainsi le temps n’ajoute rien au souverain bien. Mais celui qui croit que c’est la volupté qui rend la vie heureuse, ne peut pas dire raisonnablement la même chose : car, si la durée de la volupté n’ajoute rien à la volupté, la durée de la douleur n’ajoute rien non plus à la douleur ; et si ta durée de la douleur augmente la douleur, il faut nécessairement que la durée de la volupté augmente aussi la volupté, et la rende plus désirable289.

Pourquoi donc Épicure, en parlant du Dieu suprême, l’appelle-t-il toujours bienheureux et éternel ? Car si l’éternité du bonheur ne fait rien au bonheur, Jupiter n’est pas plus heureux que lui, puisqu’ils jouissent tous deux du même souverain bien, qui est la volupté290. « Mais Épicure est sujet à la douleur. » La douleur n’est rien pour lui ; car il prétend que, quand même on le brûlerait, il ne laisserait pas de dire : Que cela est doux291 !

Par où donc Jupiter peut-il l’emporter sur lui, s’il ne l’emporte par l’éternité ? Que peut-il moins y avoir de bon dans l’éternité, si ce n’est la jouissance d’une souveraine volupté, et éternelle ? Mais de quoi sert-il de parler magnifiquement, quand on se contredit ? Le bonheur de la vie, selon vous, consiste dans la volupté du corps ; j’ajouterai, et même dans celle de l’esprit, pourvu que celle-ci, comme vous le prétendez, dépende de l’autre. Or, cette volupté, qui pourra l’assurer pour toujours au sage ? Les choses qui donnent de la volupté ne dépendent pas de lui, dès que ce n’est pas dans la sagesse que vous faites consister son bonheur, mais dans les choses que vous prétendez que la sagesse doit acquérir pour la volupté, et qui, étant entièrement étrangères à la sagesse, sont sujettes au hasard. Le bonheur est alors dans les mains de la fortune : est cependant Épicure dit que la fortune n’est rien pour le sage292.

Chapitre XXVIII. De la possibilité du bonheur, selon Épicure.

Jusqu’à quel point le bonheur est-il toujours à la portée du sage ? – Des prétendues richesses naturelles d’Épicure. – Examen de cette maxime épicurienne : « On peut percevoir non moins de plaisir des choses tes plus viles que des choses les plus précieuses. » – La crainte de la douleur dans la doctrine d’Épicure – Si le bonheur épicurien consiste dans « le sentiment et l’espoir du bon état de la chair, « c’est un bonheur facile à détruire.

Tout cela, direz-vous, est peu considérable. Épicure nous apprend que le sage est assez riche des seuls biens de la nature, qui sont toujours sous notre main. Soit, et je pense comme lui ; mais voici encore une contradiction. Il soutient qu’il n’y a pas moins de volupté à se nourrir des choses les plus viles, et à ne boire que de l’eau, qu’à jouir de tout le luxe de la table293. S’il disait que, pour vivre heureusement, il n’importe pas de quoi on vive, j’en ferais d’accord ; et je le louerais même, car il dirait vrai. Et quand Socrate, qui ne faisait nul cas de la volupté, dit que le meilleur assaisonnement du boire et du manger est la soif et la faim, je l’écoute294 ; mais je n’écoute pas un homme qui, rapportant tout à la volupté, parle comme Pison Frugi295 et vit comme Gallonius296, car je ne puis croire qu’il exprime sa véritable pensée.

Il dit que les biens de la nature sont sous notre main, parce qu’elle se contente de peu. Sans doute, si vous n’attachiez pas tant de prix à la volupté. Lorsqu’il dit ensuite que les choses les plus viles ne font pas moins de plaisir à manger que les plus exquises, non seulement il manque de jugement, mais il manque aussi de goût. C’est à ceux qui méprisent la volupté de dire qu’ils ne préfèrent pas un esturgeon à un hareng. Mais un homme qui met, comme lui, le souverain bien dans la volupté, ne doit pas juger des choses par la raison, mais par les sens, et il doit regarder comme meilleur ce qui les flatte le plus.

Mais je veux qu’on puisse avoir de grandes voluptés pour peu, et presque pour rien ; je veux qu’on ne trouve pas moins de plaisir au cresson qui était, suivant Xénophon, la nourriture des Perses, qu’aux tables syracusaines dont Platon blâme si fort les délices297 ; enfin je veux que la volupté soit aussi facile à avoir qu’il vous plaira de le supposer : que dirons-nous de la douleur, dont les tourments sont quelquefois si cruels que, si la douleur est le plus grand des maux, il est impossible que la vie, dans de grandes douleurs, soit heureuse ? Métrodore, qui est presque un autre Épicure, dit que « c’est être heureux que d’avoir une bonne constitution, et de pouvoir s’assurer qu’elle sera toujours bonne »298 ; mais quelqu’un peut-il s’assurer d’être en santé je ne dis pas toute une année, mais tout un jour ? On craindra donc le plus grand des maux, la douleur, même absente ; car elle peut survenir à tout moment. Et quel est le bonheur compatible avec la crainte du plus grand des maux ?

Mais Épicure a donné le secret de ne pas se soucier de la douleur. Il y a d’abord de l’absurdité à dire qu’on doive ne pas se soucier d’un très grand mal : mais quel est, au fond, le secret qu’il donne ? « Une très grande douleur dure peu. » Premièrement, qu’entendez-vous par durer peu ? et ensuite, par une très grande douleur ? Quoi ! une très grande douleur ne peut pas durer plusieurs jours ? Prenez garde qu’elle ne puisse durer plusieurs mois, à moins que vous n’entendiez parler d’une douleur qui tue sur-le-champ. Mais qui craint une pareille douleur ? Calmez plutôt celle dont j’ai vu tourmenté un de mes amis, Cn. Octavius299, fils de Marcus, le meilleur et le plus aimable des hommes. Combien n’éprouva-t-il pas de souffrances, non pas une seule fois et peu de temps, mais à de fréquentes et longues reprises ! En quel étrange état ne l’ai-je point vu, lorsqu’il sentait par tout le corps un feu qui le dévorait ! Et cependant, comme la douleur n’est réellement pas le souverain mal, il n’était pas malheureux, il était soufrant. Le malheur eût été de vivre honteusement au milieu des voluptés et des vices.

Chapitre XXIX. Des remèdes contre la douleur.

« Si la douleur est vive, elle est courte », dit Épicure. Ce n’est pas vrai en fait. – Le seul remède coutre la douleur, remède dont ne peuvent user les épicuriens, c’est la grandeur d’âme et le courage moral.

Ainsi, quand vous dites qu’une grande douleur est courte et que celle qui est longue est légère, je ne sais pas trop ce que cela signifie ; car j’ai vu des douleurs vives et longues.

Il y a quelque chose qui les rend plus tolérables que tout ce que vous proposez, mais que vous ne sauriez mettre en usage, vous qui n’aimez point la vertu pour elle-même. Ce sont les préceptes, et, pour ainsi dire, les lois que la force d’âme donne aux hommes pour les empêcher d’être efféminés dans la douleur. Par là on apprend qu’il est honteux, non pas de se plaindre, car cela est quelquefois nécessaire, mais de remplir des cris de Philoctète les rochers de Lemnos :

Ses plaintes, ses sanglots, ses longs gémissements.
Répondant dans les airs l’horreur de ses tourments.
Qu’Épicure aille donc, s’il peut, lui dire ses paroles magiques,
Lorsque, livrant son corps aux plus cuisantes peines,
Le noir venin de l’hydre a passé dans ses veines300
.

Qu’Épicure lui parle ainsi : « Philoctète, si la douleur est vive, elle dure peu. » Mais déjà il y a dix ans qu’il gémit dans le fond de son rocher. « Si elle est longue, elle est légère ; elle donne des intervalles de repos. » Mais sont-ils fréquents ? Et puis, quelle sorte de relâche, quand le souvenir des douleurs passées est encore tout récent, et qu’on est à tout moment dans la frayeur qu’elles ne reviennent ? « Qu’il meure ! » dit-il. Ce serait peut-être le meilleur ; mais que devient ce grand principe, qu’il y a toujours plus de volupté que de douleur dans la vie du sage ? Alors, ne faites-vous pas mal de lui conseiller de mourir ? Dites-lui plutôt qu’il est indigne d’un homme de se laisser abattre à la douleur, et d’y succomber ; car ce n’est qu’un pur verbiage que de dire : « Si elle est grande, elle est courte ; si elle est longue, elle est légère. » La vertu, la grandeur d’âme, la patience, la force, voilà les remèdes de la douleur301.

Chapitre XXX. Une lettre d’Épicure mourant.

Épicure, mourant, écrivait à Hermarchus que les plus vives douleurs qu’il éprouvait en son corps étaient compensées par la joie qu’il ressentait dans son âme au souvenir de ses découvertes. – Par cette opposition qu’Épicure établit entre le plaisir de l’âme et la souffrance du corps, il est infidèle à sa propre doctrine.

Pour vous en convaincre, sans aller plus loin, écoutez les aveux d’Épicure mourant, et voyez combien ses actions diffèrent de ses dogmes.

ÉPICURE À HERMARCHUS, SALUT. « Je suis au plus heureux jour de ma vie, et en même temps au dernier, lorsque je vous écris ceci. J’ai des douleurs d’entrailles si cruelles, qu’elles ne peuvent l’être davantage. » – Voilà certes un homme malheureux, si la douleur est le plus grand de tous les maux. Mais écoutons-le lui-même : – « Tout cela est pourtant compensé par la joie que me donne le souvenir de mes dogmes, et des découvertes que j’ai faites. Vous, cependant, pour marque de l’amitié que vous avez toujours eue pour moi et pour la philosophie dès votre jeunesse, souvenez-vous d’avoir soin des enfants de Métrodore »302. Je ne préfère plus à une pareille mort, ni celle de Léonidas, ni celle d’Épaminondas. Celui-ci ayant défait les Lacédémoniens à Mantinée, et se sentant mourir d’une grande blessure qu’il avait reçue, dit en revenant à lui : – Mon bouclier est-il sauvé ? – Oui, lui répondirent ses amis en pleurs. – Les ennemis sont-ils en fuite ? – Oui, lui dirent-ils encore. – Content de cette réponse, il ordonna qu’on lui arrachât le javelot qui lui avait percé le corps, et l’abondance du sang qui sortit le fit expirer aussitôt dans la joie et dans la victoire. Léonidas, roi de Sparte, n’avait que trois cents hommes avec lui pour disputer le passage des Thermopyles à l’armée innombrable des Perses ; il le disputa, et préféra une glorieuse mort à une fuite honteuse. La mort des grands capitaines a quelque chose de plus éclatant que celle des philosophes, qui meurent ordinairement dans leur lit. Épicure cependant veut rendre la sienne glorieuse : « Mes cruelles douleurs, dit-il, sont compensées par ma joie. » Je reconnais, Épicure, les paroles d’un philosophe ; mais vous avez oublié ce que votre système vous obligeait à dire. Si les dogmes dont le souvenir vous donne de la joie sont vrais, s’il y a quelque raison dans vos découvertes et vos écrits, vous ne pouvez avoir de joie, puisque rien en vous ne peut plus être rapporté au plaisir du corps, et que vous avez toujours dit que c’est au corps seul qu’on rapporte la joie et la douleur.

« J’ai, dit-il, la joie du passé. » De quel passé ? Si c’est d’un passé qui ait rapport au corps, je vois que vos douleurs vous paraissent compensées par vos découvertes, et non par le souvenir de vos plaisirs corporels. Si c’est d’un passé qui ait rapport à l’esprit, vous vous contredisez ; car vous avez toujours nié qu’il pût y avoir aucun plaisir qui n’eût rapport au corps. Mais pourquoi recommandez-vous ensuite les enfants de Métrodore ? et dans cette attention, que je trouve si bienveillante et si fidèle, le corps entre-t-il pour quelque chose303 ?

Chapitre XXXI. Digression sur le testament d’Épicure.

Si on peut louer la lettre d’Épicure à Hermarchus, il n’en est pas de même de son testament. Discussion sur un article du testament.

Tournez-vous de tous côtés, Torquatus ; vous ne trouverez rien dans cette belle lettre d’Épicure qui s’accorde avec sa doctrine : au contraire, il s’y réfute lui-même ; et ce n’est que par l’opinion qu’il a laissée de sa probité et de ses mœurs, que ses écrits ont eu tant de cours. Le soin qu’il a de recommander de jeunes enfants, le souvenir d’une amitié longtemps cultivée, et l’attention aux devoirs de la vie sur le point de mourir, marquent en lui une probité naturelle et gratuite, qui ne pouvait alors être excitée ni par la volupté ni par l’espoir de la récompense. Ainsi, pour être entièrement convaincus que ce qui est juste et honnête est désirable pour lui-même, quel plus grand témoignage en cherchons-nous que celui que par sa lettre il nous en donne en mourant ?

Mais comme, après avoir traduit sa lettre presque mot à mot, je crois devoir la louer, quoiqu’elle ne s’accorde aucunement avec sa doctrine ; aussi je trouve que son testament est non seulement fort éloigné de la gravité d’un philosophe, mais fort différent encore de ses propres dogmes. En effet, il a écrit souvent fort au long, et très expressément dans le livre que j’ai cité304, « que la mort ne nous fouette en rien, parce que ce qui est dans une entière dissolution n’a nul sentiment, et que ce qui n’a nul sentiment ne peut nous intéresser. » Ici même il pouvait s’exprimer mieux ; car il ne dit pas très clairement ce qu’il entend par ce qui est alors dans une entière dissolution305.

Je ne laisse pas pourtant de saisir sa pensée. Mais, je le demande, puisque par cette dissolution, c’est-à-dire par la mort, toute sorte de sentiment est éteint, et qu’alors il ne reste plus rien qui nous appartienne, pourquoi a-t-il tant de soin d’ordonner « qu’Amynomaque et Timocrate306, ses héritiers, donnent tous les ans, au mois de Gamélion307, tout ce qu’il faudra pour célébrer le jour de sa naissance, suivant qu’Hermarchus l’aura réglé ? et que chaque mois, tous les vingtièmes de la lune, ils donnent aussi tout ce qu’il faudra pour traiter ceux avec qui il avait philosophé, et pour honorer sa mémoire et celle de Métrodore308 ? »

Je ne puis nier que cela ne soit véritablement d’un homme spirituel et aimable ; mais je nie qu’il soit d’un philosophe, et surtout d’un physicien, comme il voulait dire, de supposer qu’il y ait un jour de naissance qui revienne tous les ans. Quoi ! le jour qui a été peut-il revenir plusieurs fois ? Assurément non309. Est-ce un jour tout pareil ? Nullement ; si ce n’est lorsque après des milliers d’années les astres reviendront en même temps au point d’où ils étaient alors partis310. Il n’y a donc point de jour natal. Mais c’est le nom qu’on lui donne. Est-ce que je ne le savais pas ? Supposez même qu’il y en ait un, faudra-t-il le célébrer encore après la mort ? et cela devra-t-il être ordonné par le testament d’un homme qui a prononcé, comme une espèce d’oracle, qu’après la mort nous n’avions plus de part à rien ? Reconnaît-on ici le philosophe qui avait parcouru en esprit une infinité de mondes et des régions innombrables qui n’ont ni rivages ni bornes311 ? Démocrite a-t-il jamais rien ordonné de semblable ? Je ne parle point des autres, je ne parle que de lui, parce que c’est lui qu’Épicure a principalement suivi.

Que si Épicure avait à marquer un jour, pourquoi plutôt celui où il était né que celui où il était devenu sage ? Il ne le serait pas devenu, direz-vous, s’il n’était venu au monde. Ni pareillement si sa grand-mère n’y fût venue. C’est affaire aux ignorants, Torquatus, de vouloir qu’après leur mort on donne des festins pour honorer leur mémoire. Lis comment ces festins-là se passent-ils, et à combien de plaisanteries sur votre compte n’ont-ils pas donné lieu ! Je les supprime ; car je hais les querelles. Je vous dirai seulement qu’il aurait beaucoup mieux valu que les amis d’Épicure eussent d’eux-mêmes célébré le jour de sa naissance, et qu’il ne l’eût pas ordonné par son testament312.

Chapitre XXXII. Le bonheur et la mémoire des plaisirs d’après Épicure.

Épicure fait consister une grande partie du bonheur du sage dans le souvenir des plaisirs passés, dans l’oubli des peines. Mais ni le souvenir ni l’oubli ne dépendent de nous.

Mais pour revenir à notre sujet (car nous parlions de la douleur, quand nous en avons été détournés par ta lettre d’Épicure), voici, je crois, le raisonnement qu’on peut faire. Celui qui est dans le plus grand des maux, ne peut pas, tant qu’il y est, être heureux. Or le sage est toujours heureux, et il est pourtant quelquefois dans la douleur. Donc la douleur n’est pas le plus grand des maux.

Qu’est-ce enfin que cette pensée : « Les voluptés passées ne sont jamais écoulées pour le sage ; et à l’égard des maux, il faut ne s’en pas ressouvenir ? »313 Est-ce donc qu’il dépend de nous de nous souvenir ou non ? Thémistocle répondit un jour à Simonide ou à quelque autre qui lui promettait de lui apprendre l’art de la mémoire : « J’aimerais mieux l’art de l’oubli ; car je me ressouviens malgré moi de ce que je ne veux pas, et je ne puis oublier ce que je voudrais. »

La réponse de Thémistocle est ingénieuse ; et au fond le souvenir et l’oubli dépendent si peu de nous, que c’est exercer trop d’empire pour un philosophe que de défendre de se souvenir. Voilà un ordre qui rappelle ceux de votre Manlius, ou quelque chose de plus dur encore314 : puis-je faire l’impossible ? Mais n’y a-t-il pas quelque douceur dans le souvenir des maux passés ? Nos proverbes sont bien plus véritables que ses dogmes ; car on dit ordinairement : « les peines passées sont agréables. » Euripide dit fort bien dans un vers qui est connu de tout le monde, et que je rendrai, si je puis :

Il est doux de songer aux maux qu’on a soufferts315.

Quant au souvenir des plaisirs qu’on a eus, si vous entendiez parler de plaisirs tels que ceux qui pouvaient consoler Marius banni, dénué de tout, et caché dans un marais, c’est-à-dire le souvenir de ses trophées, je serais de votre sentiment ; car la vie d’un homme sage ne pourrait être parfaitement heureuse jusqu’à la fin, sil venait à perdre entièrement la mémoire de tout ce qu’il a fait de louable.

Mais vous, vous ne placez le bonheur que dans le souvenir des voluptés, et des voluptés corporelles : car si vous en admettiez d’autres, il serait faux de soutenir que le corps a toujours part à tous les plaisirs de l’esprit. Que si une volupté corporelle fait encore plaisir quand elle est passée, je ne comprends pas pourquoi Aristote se moque si fort de l’inscription où Sardanapale se vante d’avoir emporté toutes les voluptés avec lui dans le tombeau316. Comment, dit-il, a-t-il pu sentir après la mort des plaisirs que même durant sa vie il n’a pu sentir que dans le moment qu’il en jouissait ! Les voluptés du corps sont donc passagères et s’envolent dans un instant ; et souvent, comme il ajoute, elles laissent plutôt de quoi s’en repentir que de quoi s’en souvenir agréablement. Scipion l’Africain était bien autrement heureux lorsque, après avoir dit à sa patrie :

cessez Rome, cessez…
et le reste qui est admirable,

il ajoute :

De mes travaux guerriers votre gloire est le fruit317.

Il fait sa joie des travaux qu’il a soufferts : vous voulez, vous, que le souvenir des voluptés fasse la nôtre. Il rappelle dans son esprit des choses qui n’ont aucune relation aux voluptés du corps : le corps est tout pour vous.

Chapitre XXXIII. Il existe ces plaisirs supérieurs aux plaisirs du corps et qui n’en proviennent pas.

Selon Épicure, tout plaisir et toute douleur vient du corps. Critique de cette doctrine. – Si les plaisirs et les peines de l’esprit avaient leur vraie source dans le corps, comment pourraient-ils être plus grands que ceux du corps ?

Quand vous affirmez que tous les plaisirs et toutes les douleurs de l’esprit tiennent aux plaisirs et aux douleurs du corps, comment pouvez-vous le soutenir318 ? Quoi, Torquatus ! car je sais à qui je parle, ne prenez-vous jamais plaisir à rien qui n’ait rapport au corps, et rien ne vous fait-il plaisir par soi-même ? Je ne parle plus de la gloire, de l’honneur, de la beauté, même de la vertu : voici des choses bien plus légères. Quand vous composez un poème ou un discours ; quand vous écrivez, quand vous lisez ; quand vous parcourez en esprit les événements et les pays divers ; que dis-je ? une statue, un tableau, un beau lieu, une fête, une chasse, la maison de plaisance de Lucullus (car si je disais la vôtre, vous auriez un faux-fuyant ; vous diriez qu’il y a ici quelque chose de corporel), tout cela enfin, le rapportez-vous purement au corps, et n’y trouvez-vous rien qui vous fasse de soi-même quelque plaisir ?

Ou vous serez très opiniâtre, si vous persistez à soutenir que tout ce que je viens de vous marquer se rapporte au corps ; ou, si vous avouez que non, il faut que vous renonciez à toute la doctrine d’Épicure sur la volupté.

Les plaisirs et les peines de l’esprit, dites-vous encore, sont au-dessus des peines et des plaisirs corporels, parce que l’esprit embrasse le présent, le passé et l’avenir, et que le corps ne jouit que du présent ; mais comment pourriez-vous me prouver que celui qui se réjouit de quelque chose pour l’amour de moi, en ait plus de joie que moi-même ? La volupté de l’esprit, dites-vous, vient de la volupté du corps, et elle est plus vive ; et c’est ainsi, selon vous, qu’on a plus de plaisir à féliciter un autre qu’à jouir soi-même319. Mais, en voulant faire votre sage heureux par l’avantage que vous lui donnez d’avoir des voluptés d’esprit plus vives en tout que celles du corps, vous ne prenez pas garde à une chose : c’est que par là vous lui donnez aussi des peines d’esprit bien plus grandes que toutes celles du corps320 ; et qu’ainsi, de toute nécessité, vous rendez quelquefois très misérable celui que vous voulez rendre toujours heureux : bonheur impossible, tant que vous rapporterez tout à la volupté et à la douleur.

Il faut donc, Torquatus, chercher quelque autre souverain bien pour l’homme, et laisser la volupté aux bêtes, dont vous invoquez ici le témoignage. La nature même, en les portant à faire beaucoup de choses pénibles, comme de mettre au monde et d’élever leurs petits, ne montre-t-elle pas qu’elle leur a proposé quelque autre chose que la seule volupté ? Quelques-unes se plaisent aux courses, aux voyages. Il y en a qui volent toujours par bandes, et qui imitent en quelque façon nos sociétés. D’autres nous laissent voir des traces de piété, de connaissance, de mémoire, et même de discipline. Les bêtes auront donc en elles des images de la vertu humaine, distinctes de la volupté : et il n’y aura de vertu dans les hommes que pour l’amour de la volupté ! et nous croirons que l’homme, si supérieur à tout le reste des animaux, n’a reçu de la nature aucun avantage qui n’appartienne qu’à lui !

CONCLUSION

Chapitre XXXIV. Il existe une fin supérieure au plaisir, et que la pensée de l’homme doit poursuivre.

L’homme ne peut trouver son bien dans ce qui est la fin de la brute. – Les puissances intérieures de l’homme le portent vers un but plus noble. – La doctrine d’Épicure ne s’adresse pas à la partie la plus élevée de nous-mêmes, à la raison, mais à la partie inférieure qui nous est commune avec l’animal.

S’il fallait rapporter uniquement toutes choses à la volupté, sans doute les bêtes l’emporteraient de beaucoup sur nous ; puisque la nature, d’elle-même, et sans qu’il leur ne coûte rien, leur fournit abondamment tout ce qu’il faut pour leur nourriture, et que nous, avec beaucoup de travail, nous avons à peine ce qui suffit pour la nôtre321. Je ne pourrai donc jamais croire que le souverain bien des hommes et des bêtes soit le même. Si nous ne devons avoir, comme elles, que la volupté pour objet, qu’est-il besoin de ces longues et sublimes études, de ce concours de nobles connaissances, de ce cortège de vertus ?

C’est à peu près comme si Xerxès, après avoir réuni tant de vaisseaux et tant de troupes de cavalerie et d’infanterie, après avoir fait un pont de bateaux sur l’Hellespont et percé le mont Athos, voyagé à pied sur les flots et navigué à travers la terre, se trouvant au milieu de la Grèce envahie de tous côtés par ses armes, eût répondu à quelqu’un qui lui aurait demandé la cause d’une si grande expédition et d’une guerre si terrible, qu’il était venu chercher du miel du mont Hymette. N’eut-on pas trouvé qu’un tel motif n’exigeait pas tant d’appareil et tant d’efforts ? Et nous aussi, après avoir travaillé à rendre le sage accompli en toutes sortes de connaissances et de vertus, non pour qu’il traverse la mer à pied comme Xerxès, ni pour qu’il ouvre une montagne à ses flottes, mais pour qu’il embrasse par la pensée tout le ciel, toute la terre et toutes tes mers, si nous disions qu’il n’a en vue quel la volupté, ne serait-ce pas dire qu’il n’a tant fait que pour conquérir un peu de miel322 ?

Croyez-moi, Torquatus, nous sommes nés pour quelque chose de plus noble et de plus grand : considérez toutes les facultés de l’âme, qui conserve la mémoire indélébile d’une multitude d’objets ; qui en voit la conséquence par une sorte de divination ? qui sait régler ses désirs par la bienséance et la pudeur ; qui respecte la justice comme une fidèle gardienne de la société des hommes ; et qui, dans les fatigues et les périls, s’arme d’un ferme mépris de la douleur et de la mort. Considérez ensuite toute la structure du corps humain, et vous verrez que tout y semble fait pour tenir compagnie à la vertu, et pour la servir. Que si, à l’égard même du corps, il y a beaucoup de choses préférables à la volupté, comme la beauté, la force, l’agilité, la santé ; à combien plus forte raison en peut-on dire autant de l’esprit, dans lequel les anciens ont cru qu’il y avait quelque chose de céleste et de divin ? Si le souverain bien consistait dans la volupté, comme vous le dites, il faudrait souhaiter de pouvoir passer les jours et les nuits, sans aucune interruption, dans la jouissance de toutes les voluptés qui pourraient charmer le plus les sens et les enivrer de plaisir. Mais quel est l’homme, digne de ce nom, qui voulût jouir tout un jour d’une pareille volupté ? Les cyrénaïques ne s’y refuseraient pas. Vous êtes plus retenus ; ils sont plus conséquents dans leurs principes.

Mais, pour ne point parler des premiers avis sans lesquels la vie humaine, comme disaient nos ancêtres, est réduite à un état d’inertie, croyez-vous que ces hommes de génie, je ne dis pas Homère Archiloque et Pindare, mais Phidias même, Polyclète, Zeuxis, aient jamais eu la volupté en vue dans leur art ? Ainsi donc un ouvrier qui voudra faire de belles figures aura un plus noble but qu’un grand citoyen qui voudra faire de belles actions ?

D’où vient une erreur si étrange et si répandue parmi les hommes, si ce n’est de ce que celui qui a prononcé que le souverain bien consistait dans la volupté, n’a pas consulté la partie de l’esprit où résident la raison et la sagesse, mais celte qui est en proie à la passion, c’est-à-dire la plus faible partie de l’âme ? Je vous le demande, en effet : s’il y a des dieux (car Épicure en admet aussi), comment peuvent-ils être heureux, puisqu’ils ne jouissent d’aucune volupté corporelle ? et s’ils sont heureux sans cela, pourquoi ne voulez-vous pas que le sage puisse être heureux de même ?

Chapitre XXXV. Il existe une fin supérieure au plaisir, et que les actions de l’homme doivent réaliser.

La louange que nous donnons aux grands hommes et aux grandes actions est une négation implicite de la doctrine d’Épicure. – La doctrine de l’intérêt, ramenant lu vertu à un trafic, la supprime. – Il faut que Torquatus, après avoir regardé au dedans de lui-même, choisisse, entre la volupté et la vertu, la fin qu’il trouvera la plus digne de lui.

Lisez, Torquatus, non tes éloges des héros d’Homère, non les éloges de Cyrus, d’Agésilas, d’Aristide, de Thémistocle, de Philippe et d’Alexandre ; lisez les éloges de nos Romains, les éloges de ceux de votre maison : vous ne verrez personne qui ait été loué pour avoir été un excellent artisan de voluptés323. Ce n’est pas là ce que portent les inscriptions de nos monuments ; voyez celle qu’on a faite pour Calatinus à la porte Capène : CELUI QUE LA VOIX PUBLIQUE A RECONNU POUR AVOIR ÉTÉ LE PREMIER DE TOUT LE PEUPLE324.

Croyez-vous que tout le monde ait reconnu Calatinus pour le premier citoyen, parce qu’il était plus entendu que tout autre dans ce qui regardait la volupté ? Et quels sont les jeunes gens dont le grand caractère nous donne de brillantes espérances ? parlons-nous ainsi de ceux qui nous paraissent devoir un jour tout sacrifier à leurs intérêts et à leurs plaisirs ? Ne voyez-vous pas quel désordre et quel renversement de tels principes produisirent dans toute la société ? Plus de bienfaits, plus de reconnaissance : tous les nœuds sont rompus. Si vous ne rendez service que pour vous-même, ce n’est plus un bienfait, c’est un trafic ; et l’on ne doit pas de reconnaissance à celui qui ne fait rien que pour son intérêt325. Il faut pareillement que toutes les vertus tombent dans le mépris, dès qu’on a reconnu le règne de la volupté ; et si une fois on compte l’honnêteté pour rien, il ne sera pas aisé de prouver que des actions honteuses ne peuvent dire reprochées au sage.

Enfin, pour ne pas en dire plus (car je n’aurais jamais fait), il faut que la véritable vertu ferme la porte à la volupté. Et c’est sur quoi, Torquatus, vous n’avez rien à attendre de moi. Interrogez votre conscience ; examinez avec soin votre âme et demandez-vous lequel vous aimeriez mieux, ou de passer tranquillement toute votre vie dans le sein de la volupté, sans nulle douleur, et, – ce que vous avez coutume d’ajouter dans votre école, mais qui n’est pas possible, – sans aucune crainte de douleur ; ou bien de vous rendre utile à toute la terre, en étendant votre secours sur tous ceux qui en auraient besoin, dussiez-vous avoir à souffrir tout ce qu’Hercule a souffert dans ses travaux. Nos pères se sont servis de ce terme, même en parlant d’un dieu, pour nous apprendre que le travail ne doit pas être évité par les hommes.

J’exigerais de vous que vous me répondissiez, et je vous y obligerais, autant qu’il me serait possible, si je ne craignais de vous entendre dire qu’Hercule lui-même, dans tout ce qu’il a accompli avec tant d’efforts pour le salut des peuples, n’a jamais rien tait que pour la volupté326.

Après que j’eus ainsi parlé : – Je sais à qui rendre compte de cet entretien, me dit Torquatus, et, quoique je pusse y répondre quelque chose de moi-même, j’aime pourtant mieux en charger nos amis, qui sont plus prêts que moi. – Je crois, lui dis-je, que vous voulez parler de Syron et de Philodème327, les meilleurs et les plus savants des hommes. – Vous l’avez dit, reprit-il. – Eh bien ! faites comme il vous plaira, repartis-je ; mais n’aurait-il pas été à propos que Triarius eût dit quelque chose sur notre dispute ? – Non, non, répondit Torquatus en souriant. Vous, au moins, votre attaque est douce ; mais, pour lui, il nous maltraite avec toute la dureté des stoïciens. -. Je serai bien plus hardi à l’avenir, répliqua Triarius : car je serai muni de tout ce que je viens d’entendre ; mais je ne vous attaquerai pas que vous n’ayez été bien préparé par ceux que vous voulez consulter. – Ici finirent notre promenade et notre discussion.


NOTES DU TRADUCTEUR

1 Le titre De finibus bonorum et malorum est traduit d’ordinaire par Des bornes des biens et des maux, ou Des vrais biens et des vrais maux. C’est là, semble-t-il, une traduction peu exacte. En effet, Cicéron ne s’occupe proprement, dans ce livre, ni de délimiter les biens et les maux, ni de distinguer les biens et les maux apparents des biens et des maux véritables. L’objet qu’il se propose ont nettement indiqué l. I, ch, XX : Quaerimus quid sit extremum, quid ultimum bonorum, quod omnium philosophorum sententia tale debet esse, ut ad id omnia, referri oporteat ; ipsum autem nusquam. Ce ne sont donc pas seulement les vrais biens et les vrais maux que Cicéron recherche : il poursuit avec toute l’Antiquité le souverain bien, to telos, to hou heneka (v. PLATON, Lysis ; ARISTOTE, Éthique à Nicomaque, init.; J. STOBÉE, Eclogae Ethicae, p. 278, éd. Heeren ; SEXTUS EMPIRICUS, Pyrrh. Hypotyp., I, 25). Cicéron ne fait que traduire en latin le titre des traités grecs Peri telous et Peri telôn, Ce qui a longtemps embarrassé les commentateurs, c’est le mot malorum. J. Scaliger (De sublil. exerc., CCL) et Muret (Var. Lect., XVII, 1) blâment tons deux Cicéron d’avoir employé l’expression fines malorum. Mais, comme le remarquent Devies et Madvig, Cicéron n’a fait, ici encore, que traduire le grec telika kaka (v. DIOG. LAER., II, 97). Une fois le telos ou le finis conçu comme le terme suprême auquel vient te rattacher toute la série des biens, quoi de plus naturel que de supposer un autre terme placé, en quelque sorte, à l’autre bout de la série, et auquel viendraient se rapporter tous les maux ? L’idée de suprême bien appelle logiquement l’idée contraire de suprême mal. Voir à ce sujet Académiques, II, ch. XLII : « Fines constituendi sunt ad quos et bonorum et malorum summa referatur. » Par suprême mal Cicéron n’entend pas d’ailleurs un mal réel qui existerait en dehors de la pensée humaine et s’opposerait à la réalisation du bien ; il entend simplement la notion logiquement contraire à celle du bien suprême. Le finis bonorum, c’est ce que, dans notre conduite, nous devons poursuivre à tout prix ; le finis malorum, c’est ce que nous devons à tout prix éviter : « Quid sequatur natura ut summum ex rebus expetendis, quid fugiat ut extremum malorum. » (I, IV.) En résumé, le titre de Cicéron est parfaitement plausible et peut être rendu assez exactement en français.

2 Ce livre avait pour titre : Hortensius (v. De divinat., II, Tusc, II et III). Il a été perdu.

3 Heautontimorumenos, I, X, 17.

4 Il n’était pas, en effet, aussi aisé de leur répondre, parce qu’il y avait une part de vérité dans ce qu’ils disaient. Les simples traductions ne valent-elles pas toujours moins que l’original ?

5 Même argument dans les Académiques, I, 3.

6 L’Antiope était une tragédie d’Euripide traduite par Pacuvius. Quelques fragments nous en restent. (V. RIBBECK, Trag. lat. reliq., p. 62).

7 Les Synèphèbes, ou les jeunes camarades, comédie de Ménandre traduite par Cécilius. Il nous en reste quelques fragments. (V. RIBBECK, p. 58).

8 Atilius, vieux poète. Un vers d’une de ses comédies est cité par Cicéron (Ad Att., XIV, 20).

9 On ne sait quel est ce Licinius.

10 C’est le commencement d’un vers d’Ennius :

Utinam ne in nemore Polio securibus
Caesa accidisset abiegna ad terram trabes…

V. Cic., De fato, c. XV ; Rhet. ad Herenn., II, XXII. Ces vers sont de la Médée d’Ennius, traduite de celle d’Euripide. V. EURIP., Med., III.

11 C’est ce que fait trop souvent Cicéron dans ses ouvrages philosophiques, et ses concitoyens avaient raison de le lui reprocher.

12 Pourquoi préférera-t-on Aristote ou Platon à Cicéron ?

13 Chrysippe, disciple de Cléanthe, qui était lui-même disciple et successeur de Zénon. C’est le philosophe de l’Antiquité qui a le plus écrit. Cicéron a dit lui emprunter beaucoup dans le De finibus.

14 Diogène le Babylonien fut disciple de Chrysippe. Du temps de la seconde guerre punique, les Athéniens l’envoyèrent à Rome avec Carnéade l’académicien et Critolaüs le péripatéticien.

15 Antipater, disciple de ce Diogène, précepteur du vieux Caton, ou du moins son ami. (V. de Offic., III).

16 Sur Mnésarque, disciple de Panétius, v. De Orat., I, XLX ; Acad, II, XCVI. On n’en sait que ce que Cicéron en a dit.

17 Panétius, stoïcien, de Rhodes, disciple d’Antipater, précepteur de Scipion. Cicéron l’admire ; il fait mieux, il le copie. Le De Officiis est une imitation du Peri tou kathêkontos, de Panétius.

18 Posidonius d’Apamée, disciple de Panétius, ami et maître de Cicéron. On a conservé de lui un mot célèbre. V. DIOGÈNE LAËRCE, X, 3 : « Pompée, à son retour de Syrie, passant par Rhodes où était Posidonius, eut le dessein d’aller entendre un philosophe de cette réputation. Étant venu à la porte de la maison, on lui défendit, contre la coutume ordinaire, de frapper : le portier, jeune homme, lut apprit que Posidonius était incommodé de la goutte ; mais cela ne put empêcher Pompée de rendre visite au philosophe. Après avoir été introduit, il lui témoigna quelle peine il ressentait de ne pouvoir l’entendre. – Vous le pouvez, reprit Posidonius ; et il ne sera pas dit qu’une douleur corporelle soit cause qu’un aussi grand homme ait inutilement pris la peine de se rendre chez moi. Ensuite ce philosophe, dans son lit, commença à discourir avec gravité et éloquence sur ce principe : Qu’il n’y a de bon que ce qui est honnête. À diverses reprises, dans le moment où la douleur s’élançait avec plus de force « Douleur, s’écriait-il, tu as beau faire ; quelque importune que tu sois je n’avouerai jamais que tu sois un mal. – On a rapporté que, lorsqu’en s’en allant Pompée lui demanda s’il n’avait rien à lui dire, Posidonius répondit par ce vers d’Homère :

Être toujours meilleur et plus grand que tout autre.

19 Théophraste était de Lesbos. Il entendit Platon, fut disciple d’Aristote, et succéda à ce dernier. Un peu avant sa mort, ses disciples lui demandèrent une dernière pensée ; il leur dit d’après Diogène Laërce, V, 2 : « L’amour de la gloire fait qu’on méprise les douceurs de la vie ; nous mourons quand nous commençons de vivre, et rien n’est plus vain que la passion de la gloire. Soyez heureux, et prenez le parti, ou de quitter l’étude de la sagesse, car elle donne bien de la peine, ou de vous y attacher entièrement, car elle vous acquerra un grand honneur. Du reste, il y a plus de frivolité que d’agrément dans la vie. »

20 Afranius, poète comique, traduisit plusieurs comédies grecques. – HORACE, Ep. II :

Dicitur Afrani toga convenisse Menandre.

V. QUINTILIEN, Instit., l. X.

21 V. De Orat. II, 25 : C. Lucilius, homo doctus et perurbanus, dicere solebat, ea quae scriberet, neque ab indoctissimis se neque ab doctissimis legi velle, quod alteri nihil intelligerent, alteri plus fprtasse quam ipse ; de quo etiam scripsit :

Persium bon curo legere ;
hic enim fuit, ut noramus, omnium fere nostrorum hominum doctissimus ;
… Laelium Decimum volo ;
quem cognovimus virum bonum et non illiteratum, sed nihil ad Persium.

Lucilius fut le premier des grands satiristes romains. On a conservé de lui de beaux vers, qui eussent pu, quoi qu’on en dise, être lus et admirés de tous : ceux-ci par exemple sur la vertu : « la vertu, Albinus, c’est de pouvoir apprécier à leur véritable valeur les choses qui nous entourent, et au sein desquelles nous vivons ; la vertu, pour l’homme, c’est de savoir ce que chaque chose est en elle-même. La vertu, pour l’homme, c’est de discerner ce qui est droit, utile, ce qui est honnête, quel est le bien, quel est aussi le mal, ce qui est inutile, honteux, déshonnête ; la vertu c’est de connaître la borne et la mesure du besoin d’acquérir ; la vertu, c’est de pouvoir peser les richesses à leur prix ; la vertu, c’est d’accorder ce qui est réellement dû aux honneurs ; c’est d’être l’adversaire public et l’ennemi privé des hommes méchants et des mauvaises mœurs ; d’être le défenseur, au contraire, de ce qui est bon, hommes ou mœurs, de glorifier les gens de bien, de leur être tout dévoué, de vivre leur ami ; c’est de mettre au premier rang, dans son cœur, les avantages de la patrie, au second ceux de nos parents, au troisième et dernier les nôtres.

22 Persius, cet érudit dont on vient de parler. V. Brutus, 99.

23 Publius Rutilius Rufus, habile jurisconsulte. V. Brutus, 25. C’est lui qui, après avoir réprimé les concussions des chevaliers romains publicains dans la province d’Asie, fut accusé lui-même injustement une fois revenu à Rome, et condamné à la perte de ses biens.

24 Lucilius récuse comme jugea Persius, Scipion, Rutilius, parce qu’ils savent trop. Il demande pour juges ces peuples qui, habitant pour ainsi dire sur les confins de la langue grecque et de la langue latine, ne recherchent ni l’une ni l’autre dans leur pureté : bilingues brutales, dit Ennius. V. Madvig., p. 20.

25 Le traité de Brutus sur la Vertu était estimé en effet. Il avait encore écrit un traité De Officio (v. SÉNÈQUE, Epist. XIV).

26 « Titus Albucius, dit Cicéron dans le Brutus, était si savant en grec qu’il passait presque pour grec : il était venu très jeune Athènes et il y était devenu épicurien. Ce fut alors qu’étant allé voir Mucius Scévola, prêteur de l’Achaïe, Scévola le salua en grec ; tous ceux qui étaient avec Scévola l’imitèrent, et même ses licteurs : Albucius en conserva un tel ressentiment, qu’à son retour il accusa Scévola de concussion. »

27 Le patriotisme de Cicéron le rend partial pour la langue latine. Cf. De finibus, III, 6 ; Tusc., II, 36 ; de Nat. deorum, I, 8.

28 P. Scévola, le même sans doute que Mucius Scévola dont Cicéron vient de parler (ch. III). C’est un des interlocuteurs des livres de l’Orateur, où Crassus, après avoir fait la définition du bon Jurisconsulte, donne pour exemple Publius Mucius et M. Manilius. Aulu-Gelle (XVII, VII) parle aussi d’eux et de Marcus Brutus, comme de trois grands jurisconsultes de leur temps.

29 Précisément, ce qu’on peut reprocher à Cicéron, c’est de ne pas avoir exprimé dans ce traité une opinion qui lui soit propre.

30 L’épicurisme était populaire à Rome : « Commota multitude contulit se ad eamdem potissimum disciplinam. ». Tusc., IV, III. La religion une fois détruite, on se tourna naturellement vers la morale utilitaire, qui était, après tout, le fond même de la religion, et qui restait seule une fois les dogmes enlevés. Les premiers écrits philosophiques, ceux d’Amafinius, de Rabirius, de Catus, furent des expositions de l’épicurisme. V. le Brutus, les Lettres familières, XV ; les Tusculanes, II, III ; les Académiques, I, II.

31 Cf. Brutus, ch. LXXVI : « L. Torquatus était un homme d’une grande et profonde érudition, et d’une mémoire admirable ; il parlait avec beaucoup de dignité et d’élégance, et ce qui ajoutait un grand prix à tout cela, c’était la sagesse et l’intégrité de sa vie. » Cicéron plaida contre Torquatus la cause de Publius Sylla.

32 Triarius, stoïcien, reste simple spectateur dans cette exposition et dans cette critique de la philosophie épicurienne. Cicéron a dit de Triarius dans le Brutus : « Je voyais en lui avec plaisir, dans un âge peu avancé, l’éloquence mure de la vieillesse. Quels n’étaient point la gravité de son air et le poids de ses paroles ! Jamais il n’eut à se repentir d’un seul mot. »

33 « Le seul qui ait connu la vérité. » Les épicuriens rendaient à leur maître un culte exclusif. Tout ce qui avait été dit avant lui était non avenu : sa parole avait fixé la vérité. « Unius ductu et auspiciiis dicta », dit Sénèque en parlant de la doctrine épicurienne (Lettre XXXIII). V. à la fin de ce volume les Extraits de Lucrèce.

34 Surtout des erreurs de la superstition. V. les Extraits de Lucrèce.

35 « Bene beateque vivendum. » Selon Épicure, la vertu et le bonheur sont inséparables : on cherche le bonheur, et en le trouvant on trouve nécessairement la vertu. V. Les Extraits d’Épicure.

36 « Ut ea quae senserit ille, tibi non vera videantur. » C’est bien là la conviction sincère, mais un peu affectée, qu’inspirait à ses adeptes la doctrine d’Épicure. Ils ne pouvaient croire qu’elle ne contînt pas la vérité, et que cette vérité n’apparût pas à tous les yeux.

37 Pas toujours. Il y a des passages fort obscurs dans les lettres d’Épicure et même dans les Kuriai doxai que Diogène Laërce nous a conservées. Cicéron n’a pas toujours compris Épicure.

38 « Quot homines, tot sententiae » V. TERENCE, Phorm., IV, XIV.

39 Phèdre était un épicurien distingué de ce temps. Cicéron encore enfant l’entendit à Rome, plus tard à Athènes. Cf. Nat. Deor., l. XCIII : Cicéron a fait des emprunts à ce Phèdre dans le De Natura deorum, comme le montrent les manuscrits découverts récemment à Herculanum.

40 Ce Zénon, qu’il ne faut pas confondre avec Zénon d’Élée ou Zénon de Cittium, était un épicurien remarquable de ce temps. V. Nat. D., XLIII ; Tusc., III, XXXVIII. – On a retrouvé aussi quelques fragments de Zénon dans les papyrus d’Herculanum.

41 Atticus lui-même était épicurien.

42 « In physicis, quibus maxime gloriatur, totus est alienus. » Aucun traducteur français ne semble avoir compris cette phrase ; V. Le Clerc, par exemple, traduit : « II n’entend rien à la physique », et ce sens, généralement accepté depuis, est devenu en quelque sorte classique. Cela se comprendrait s’il y avait eu dans le texte : physicis alienus. Mais alors totus n’aurait plus guère de sens, et il faudrait le remplacer par un adverbe, comme omnino. Si l’on fait attention à la suite du passage, on verra d’ailleurs que Cicéron ne prétend pas qu’Épicure soit étranger à la physique ; – cela serait absurde en effet ; – il soutient seulement que la physique d’Épicure ne lui appartient pas, qu’il l’emprunte à Démocrite. Le seul sens plausible de la phrase semble donc être la suivent : « Épicure, dans la physique, n’a rien qui ne soit emprunté. Sa physique est tout entière à autrui. » Ainsi l’on dit on latin : aes alienum, aliena virtus. – Cf. Cicéron, Acad., l. 6 : « Si Epicurum, id est, si Democritum probarem. » Les Épicuriens eux-mêmes étaient loin de nier ces emprunts de leur maître à Démocrite ; Métrodore, le disciple et l’ami d’Épicure, disait : Ei mê kathêgêsato Dêmokritos, ouk an proêlthen Epikouros epi tên sophian. PLUTARQUE, Adv. Colot, III, V. aussi De finibus, IV, V.

43 Démocrite d’Abdère, contemporain de Socrate et de Platon, un des plus grands physiciens de l’Antiquité, partisan d’un mécanisme universel. Sur sa vie et sa doctrine, v. les Extraits.

44 « Ille atomos quas appellat. » Ille désigne évidemment Démocrite : c’est à Démocrite que se rapporte tout ce passage, quoique les traducteurs français l’aient rapporté à Épicure.

45 Cf. LUCRECE, I, 85 :

Sed quae sunt rerum primordia, nulle potest vis
Stringere ; nam solido vincunt ea corpore demum.

Cette solidité absolue des atomes vient de ce qu’ils ne participent point au vide universel : atomos ametochos kenou. Tandis que tous les autres corps sont formés de vides et de pleins, composés et conséquemment dissolubles, l’atome, absolument plein, ne laisse pénétrer en lui nulle force qui puisse le dissoudre ; cette solidité fait son éternité : Agenêta, aidia, aphtharta, oute thrausthênai dunamena oute diaplasmon ek tôn merôn labein out alloiôthênai. (STOB., Eclog. Phys., p. 300, ed. Heer).

46 Les anciens ne distinguent pas entre le vide et l’espace.

47 C’était, comme l’observe Aristote (De coel., III, 2, faire reposer son système sur une contradiction : car le mouvement ne se comprend pas sans quelque chose qui meuve, et tout système mécaniste est forcé d’admettre un mouvement antérieur au mouvement même.

48 Cette critique vaut contre Démocrite, qui réduit tout à un pur mécanisme ; elle vaut moins contre Épicure : pour lui, la cause efficiente du monde est le mouvement spontané des atomes, qui devient chez l’homme la liberté d’indifférence. V. notre Histoire de la morale utilitaire, t. I.

49 Ce mouvement de haut en bas (deorsum, katô phora) à travers un espace infini qui n’a conséquemment ni haut ni bas (nec summum, nec infimum) est ce qu’il y a de vraiment incompréhensible et contradictoire dans la doctrine d’Épicure.

50 Sur la théorie de la formation du monde par le mouvement spontané des atomes – théorie qui n’est pas aussi puérile que le dit Cicéron – voir les Extraits de Lucrèce.

51 La cause qu’il allègue est la spontanéité.

52 Ce n’est plus seulement de la physique, c’est de la métaphysique et un métaphysicien est toujours forcé d’alléguer, pour expliquer les phénomènes physiques, une dernière cause qui ne soit pas physique elle-même.

53 Ni Démocrite ni Épicure n’ont l’idée de la cause finale ; mais du moins Épicure a quelque idée de la cause efficiente réelle, de la liberté (to eph’hêmin) ; Démocrite, au contraire, réduit tout dans le monde à un pur mécanisme. V. notre Histoire de la morale utilitaire, t. I.

54 Épicure et Lucrèce ne peuvent en effet expliquer l’ordre et la beauté de l’univers, mais ils défient leurs adversaires d’en expliquer le désordre et la laideur (LUCRÈCE, II, 177) « Quand même je ne connaîtrais pas la nature des éléments, le spectacle du ciel et les phénomènes du monde me prouveraient assez qu’un tout aussi défectueux ne peut être de l’œuvre de la Divinité :

Nequaquam nobis divinitus esse creatam
Naturam mundi, quae tanta est praedita culpa.

55 Les atomes d’Épicure ne sont pas seulement indivisibles parce qu’ils sont petits, mais parce qu’ils sont pleins. À tort ou à raison, les chimistes modernes sont revenus à l’hypothèse des atomes.

56 Polyène, de Lampsaque, disciple d’Épicure : « Cum magnus mathematicus fuisset, postea, Epicuro auctore, totam geometriam falsam esse putavit » (Acad. II, 100.) – Épicure ne voulait de la science qu’autant qu’elle sert à la tranquillité et au bonheur.

57 Épicure cherche à rapetisser les objets extérieurs afin de nous grandir en face d’eux et de nous ôter toute crainte à leur égard. Il diminue la grandeur du soleil comme il a supprimé la puissance des dieux. D’ailleurs, en physique, Épicure affirme généralement peu : que lui importe par quelles causes les phénomènes se produisent, pourvu qu’il soit bien avéré que nulle cause surnaturelle ne les produit ? Aussi il s’en tient, comme dit Plutarque, à « son peut-être » (PLUT. Plac. phil., I. 26), et fait de la physique en baillant, « quas oscitans hallucinatus est. » (De nat. deor., 1, 26).

58 Ce sont les idées-images de Démocrite.

59 Cicéron a tort de ne pas approuver la grande idée de l’infinité des mondes et de l’espace.

60 Les critiques et les plaisanteries d’Épicure sur Démocrite, Aristote et les autres philosophes, sont plus ou moins authentiques. Diogène Laërce les rapporte, mais en doutant qu’elles soient bien d’Épicure. V. les Extraits.

61 V. DIOG. L., X, 31 : En tôi kanoni legei d’Epikouros kritêria tês alêtheias einai tas aisthêseis kai prolêpseis kai pathê. La prolêpsis, ou anticipation, qui dérive des sens et qui est l’attente instinctive d’un phénomène après un autre phénomène auquel on l’a vu lié d’habitude, deviendra, dans la philosophie sensualiste contemporaine, le principe de l’induction. V. la Logique de John Stuart Mill.

62 On a cru voir ici une lacune, quoique aucun manuscrit n’en signale. Avec les plus récents critiques, nous pensons que cette lacune n’existe pas. Il y a seulement un peu de décousu dans les idées, comme cela arrive souvent chez Cicéron (V. notre édition du texte).

63 C’est en effet à Aristippe de Cyrène, disciple infidèle de Socrate, qu’appartient la doctrine du plaisir ; mais à Épicure appartient proprement la doctrine du bonheur, qui place le souverain bien, non dans tel ou tel plaisir particulier, mais dans la somme et la continuité des plaisirs. La morale d’Aristippe était voluptueuse, celle d’Épicure est utilitaire. V. les Extraits.

64 « Nihil homine indignius. Ad majora quaedam nos natura genuit et conformavit. » Belle idée, que Cicéron ne sait pas approfondir. Il y reviendra plus tard.

65 Voici un exemple au lieu d’une raison. Ce Torquatus s’appelait Titus Manlius. Il reçut le surnom de Torquntus, qui passa à ses descendants, parce que, ayant défié un Gaulois, il le tua en présence des deux armées ennemies et lui arracha son collier (torques). (V. TIT. LIV., VII. X ; GELL., IX, XIII ; FLOR., I XIII.) – Plus tard, ayant le commandement d’une armée romaine contre les Latins, il défendit d’attaquer l’ennemi sans son ordre. Le fils de Torquatus viola la défense, attaqua un chef ennemi et le tua malgré sa victoire, son père irrité le fit mettre à mort pour avoir enfreint les ordres consulaires. De là le proverbe Manliana imperia, pour désigner un commandement sévère. L’exemple de Cicéron est assez mai choisi.

66 Il fut consul vers l’an 105. (VAL. MAX., V, VIII, III).

67 C’est au contraire ce qu’Épicure et tous les utilitaires répondent.

68 Selon Épicure, en effet, ce n’est pas par elles-mêmes, mais par leurs conséquences, que les actions bonnes et justes donnent le bonheur. De même, c’est par leurs conséquences que les actions mauvaises donnent le malheur. Ainsi l’intempérance, en elle-même (per se, di’hautên) et en tant qu’elle donne du plaisir, serait une bonne chose ; mais, par les conséquences qui s’y attachent (maladies, souffrances de toutes sortes), elle devient mauvaise. Pour juger si une action est bonne ou mauvaise, juste ou injuste, il n’est donc pas besoin de connaître l’intention qui l’a produite, mais les conséquences qui la suivent. V. sur cette doctrine, sur son perfectionnement dans l’histoire de la morale utilitaire et sur son insuffisance finale, notre Histoire et critique de la morale utilitaire.

69 Triarius, stoïcien, prend plaisir à résumer les critiques adressées par Cicéron à Épicure.

70 « Illa perdiscere, ludus est. » Cicéron insiste à dessein sur ce point. En effet, Épicure avait dépouillé son enseignement de tout appareil scientifique, et s’était efforcé de rendre sa doctrine accessible à tous. Aussi l’épicurisme était-il en opposition complète avec le stoïcisme, non seulement sous le rapport des idées, mais aussi pour la manière de les exprimer. Les stoïciens usaient d’une foule de termes techniques qu’il fallait une sorte d’initiation pour comprendre ; de plus, ils se perdaient dans l’étude aride de la logique. Au contraire, les épicuriens ne se servaient que de la langue habituelle, et avaient sans cesse à la bouche ces mots connus de tous et attrayants pour tous : plaisir, utilité, bonheur. Enfin ils insistaient surtout sur l’étude des moyens pratiques d’obtenir le bonheur. Les disciples Épicure ne tenaient pas à être savants ni subtils, mais à être heureux. Aussi Cicéron se moque d’eux : « Ce sont les meilleures gens du monde, et je ne connais personne qui ait moins de malice. » (Tusculanes, III, XXI.) V. aussi plus loin, l. II, ch. XV.

71 Enfin nous entrons dans le vif du sujet. On est trop souvent forcé, en lisant Cicéron, de se rappeler les paroles de Montaigne : « Ses préfaces, définitions, partitions, étymologies consument la plupart de son ouvrage ; ce qu’il y a de vif et de moëlle est étouffé par ses longueries d’apprêt. » (Ess., II, X).

72 Cf. DIOG. L., X, 37, et les Extraits.

73 Telos einai, ou charin panta prattomen, auto de oudenos. STOB, p. 278, Heer. Voir plus haut, p. 9.

74 Cf. le même argument dans DIOG. LAËRCE, X, 137 (V. Les Extraits), et dans SEXTUS EMPIRICUS, Pyrrh. hypotyp., III, 191.

75 « Il suffit, d’avoir des sens et d’être de chair », disaient les épicuriens, « et le plaisir apparaîtra comme un bien : aisthêsin dei echein kai sarkinon einai, kai phainetai hêdonê agathon. » PLUTARQUE, Adv. Colot., 1122 a.) – il suffira donc, pourrait-on répondre, d’être autre chose que de la chair, pour sentir que le plaisir n’est pas le bien suprême.

76 C’est-à-dire : les sens constituent la nature même de l’homme, car, si on les enlève, il ne reste plus rien dans l’homme. Or, la nature seule peut juger de ce qui est conforme ou contraire à la nature. Les sens seuls doivent donc en juger. Mais les sens nous portent à rechercher le plaisir, à fuir la douleur. Le plaisir est donc conforme à la nature, et la douleur lui est contraire. Le plaisir est donc le bien, et la douleur est le mal. Toute cotte argumentation repose sur cette pétition de principe : il ne resterait plus rien de l’homme, si on lui enlevait la sensibilité. Au contraire, pourrait-on dire, il resterait ce qui est vraiment l’homme, la volonté et la pensée.

77 Les épicuriens eux-mêmes reconnaissaient ainsi l’insuffisance du précédent argument.

78 « Quasi naturalem atque insitam in animis nostris inesse notionem, ut alterum esse appetendum, alterum aspernandum sentiamus. » À vrai dire, selon Épicure, il n’existe en nos âmes aucune « idée innée », pas plus celle-là que d’autres. Mais il est des idées universelles qui se retrouvent les mêmes chez tous les hommes, parce qu’elles proviennent du souvenir accumulé des mêmes sensations. (DIOG L., X, 33.) On retrouve cette théorie chez les sensualistes modernes. D’après l’école anglaise contemporaine, les idées prétendues innées se forment dans chaque individu par la sensation, puis se transmettent d’un individu à l’autre par l’hérédité. Ce serait ainsi à la loi d’hérédité que se ramènerait l’innéité.

79 Allusion aux stoïciens.

80 C’est le ton habituel de l’école épicurienne en parlant d’Épicure. V. les Extraits de Lucrèce.

81 Si on n’a point à les blâmer, on n’a point non plus à les louer.

82 C’est là la règle de l’utilitarisme. Ici Épicure se sépare d’Aristippe et oppose la morale de l’utilité durable à celle du plaisir passager.

83 Nul ne prétend qu’ils les aient faites sans motif, mais il s’agit de savoir si leur motif était intéressé ou désintéressé.

84 « D’où il savait que le sien devait dépendre. » Tuer son fils, à ce compte, n’était pour Torquatus qu’un moyen, un peu détourné il est vrai, de pourvoir à son salut personnel. – Les Épicuriens, sentant le besoin d’appuyer leur doctrine morale sur l’analyse psychologique, préludent aux curieuses analyses de sentiments que tenteront plus tard Hobbes, La Rochefoucauld, Helvétius et l’École anglaise contemporaine. « Haec ratio late patet », dit Cicéron avec une sorte de prévision des développements successifs que recevra sur ce point la doctrine épicurienne.

85 Torquatus n’a pas prouvé autant qu’il le prétend. Il a prouvé simplement ceci : on peut rechercher son plaisir et son intérêt, alors même qu’on semble agir de la manière la plus désintéressée. Mais suffit-il donc de montrer que l’égoïsme universel est possible pour montrer qu’il est réel ?

86 Horos tou megethous tôn hêdonôn hê pantos tou algountos hupexairesis. (DIOG., X, 130.) V. les Extraits d’Épicure. – Tandis que, selon Aristippe, tout plaisir consistait dans un mouvement des organes (hêdonê en kinêsei), Épicure, s’inspirant de Platon et d’Aristote, fait consister le plaisir suprême dans le repos (hêdonê en stasei). Or, dès que cesse toute douleur, mais entrons dans le repos. Nous éprouvons donc aussitôt le plaisir ; nous possédons le souverain bien.

87 DIOG. L., X, 144 : Ouk epauxetai, alla monon poikilletai. V. les Extraits.

88 V. DIOG. l. VII, 182.

89 Titillaret sensus. Le mot est d’Épicure (Cic., De Nat. d., 113). En grec : gargalidzein.

90 On pourrait concevoir un autre état, où l’homme ne jouirait pas seulement, mais agirait, et où son bonheur ne proviendrait pas de la succession de ses sensations agréables, mais de la persévérance de sa volonté bonne et consciente d’elle-même.

91 Et que, selon Épicure, la privation de sensibilité ne saurait constituer un mal. To anaisthêtoun ouden pros hêmas. DIOG., X, 139. Voir les Extraits d’Épicure.

92 V. DIOG. L., X, 140 PLU., De aud. poet. Cicéron se moquera plus loin de cette prétendue compensation à la douleur, de ce remède qu’Épicure tire de la « boîte à pharmacie ».

93 « Ne pas craindre les dieux » est un point capital dans la doctrine d’Épicure. On doit en partie à l’épicurisme la destruction des superstitions païennes. C’est pour supprimer la crainte des dieux qu’Épicure conseillait l’étude de la physique : cette science, en montrant le lien naturel qui rattache tous les phénomènes l’un à l’autre, empêche de supposer l’intervention dans le monde de puissances capricieuses et menaçantes. – Sur le côté terrible des religions antiques, côté souvent trop méconnu de nos jours et qu’il faut se rappeler pour comprendre la doctrine d’Épicure, v. les Extraits de Lucrèce.

94 Épicure insiste beaucoup sur cette puissance que possède l’homme d’évoquer les jouissances passées et d’en jouir une seconde fois. Il se vantait en mourant, tourmenté par d’horribles souffrances, de jouir cependant d’un bonheur parfait, parce qu’il se rappelait ses inventions et ses titres de gloire : de ce souvenir naissait en lui une joie sans mélange, qui venait s’opposer à la douleur présente. V. plus loin, livre II, et les Éclaircissements. Cf. Tusc., V, 96 ; SÉNÈQUE, de Vita beata, 6.

95 C’est le portrait de l’épicurien idéal que Torquatus vient de faire.

96 Mais on ne loue une action et on ne la trouva honnête que précisément lorsqu’on ne croit pas qu’elle ait été faite en vue du plaisir.

97 Conclusion précipitée. Cicéron a hâte d’en finir.

98 Raisonnement par induction qui est cher à Épicure comme aux utilitaires modernes. V. DIOG. L., X, 138. ATHEN., XII. – L’art de la vie a assurément un but ; reste toujours à savoir si ce but est de rendre la vie agréable ou vertueuse.

99 Aristippe commandait de satisfaire les désirs ; Zénon, de les supprimer ; Épicure veut du moins qu’on les restreigne, et on aura toujours, suivant lui, la force de les restreindre si, au lieu de prendre pour fin exclusive tel ou tel plaisir particulier (tên kata meros hêdonên), on prend pour fin le plaisir prolongé et étendu à la vie entière (tou holou biou makariotêta). En d’autres termes, il faut, selon Épicure, subordonner tons les autres désirs à la tendance générale qui doit dominer et régler la vie, la tendance au bonheur, à la félicité. Cette subordination des désirs et des plaisirs particuliers au désir du bonheur est l’œuvre de la sagesse (phronêsis), qui est par essence une « raison tempérante » (nêphôn logismos).

100 Par exemple le besoin de manger.

101 Par exemple, le désir de manger des mets délicats, d’entendre de beaux sons, de voir de belles formes.

102 Par exemple, le désir des honneurs, des couronnes et des statues. – Cette distinction des plaisirs en trois classes, qu’Épicure n’a fait qu’emprunter à Aristote et à Platon, est plus ou moins artificielle. Tous les désirs, en définitive, sont naturels : il est, par exemple, quoi qu’en dise Épicure, aussi naturel à l’homme de désirer l’estime de ses semblables que le boire ou le manger. On ne peut donc guère trouver la règle des désirs dans la nature des choses : tout ce qui est, est naturel ; pour régler et diriger la nature même, il faut s’élever au-dessus d’elle, et, par-delà ce qui est, chercher ce qui doit être, afin d’y conformer nos désirs et nos volontés.

103 Pas toujours : par exemple, ceux qui meurent de faim.

104 V. les Extraits d’Épicure.

105 On voit comment l’épicurisme, plaçant le souverain bien et la fin de l’homme dans la sensibilité, se trouve peu à peu forcé, pour atteindre cette fin même, de travailler au perfectionnement de l’intelligence, Épicure vante la science et la sagesse, blâme et rejette l’ignorance. Voir, dans les Extraits d’Épicure, l’éloge de la philosophie.

106 La tempérance est la vertu principale dans toute morale fondue sur l’utilité. C’est en effet cette vertu qui sépare essentiellement l’utilitarisme de la morale du plaisir.

107 Voici la constance stoïque déduite de la tempérance épicurienne la karteria devient un moyen en vue de l’hêdonê.

108 Ainsi la vertu de tempérance n’est pas autre chose pour Épicure que l’art pratique d’échapper à trois grandes sanctions : sanction naturelle (maladie et souffrance), sanction de l’opinion (opprobre) ; sanction légale (châtiment). Cette vertu reposa on réalité sur la crainte.

109 Volupté singulière : en quoi peut-elle consister, puisque Épicure supprime par hypothèse tout sentiment moral ?

110 Elle ne l’est, suivant Épicure, que par les conséquences pénibles qu’elle entraîne avec elle et par les peines qui s’y attachent.

111 On est alors tempérant par intempérance, suivant la parole de Platon.

112 C’est le contraire de la doctrine cynique et stoïque, qui place le souverain bien dans le travail accompli, dans la souffrance supportée, dans la volonté faisant effort et « peinant » (ponein).

113 C’est là un remède désespéré, dont le sage, selon Épicure, ne doit user qu’à la dernière extrémité. – V. les Extraits.

114 Temeritas et libido et ignavia ; ce sont les contraires des trois vertus dont il a été déjà parlé : Sapientia, Temperantia, Fortitudo.

115 Ainsi, en premier lieu, l’injustice par sa seule présence produit le trouble : c’est sans doute parce qu’elle dérange l’équilibre des désirs et l’harmonie de l’âme ; en second lieu, par les actions injustes qu’elle suscite, elle engendre la défiance et la crainte, nouvelle source de trouble et de désordre intérieur. De là cette maxime d’Épicure, bien connue : Ho dikaios ataraktotatos, ho de adikos pleistês tarachês gemôn (DIOG. L., X, 146.) V. les Extraits.

116 C’est encore la sanction légale qui, selon Épicure comme selon tous les utilitaires, est le principal fondement de l’injustice. – V. dans les Extraits d’Épicure la théorie utilitaire du contrat social. Par ce contrat, les hommes s’engagent mutuellement à ne point se nuire, et établissent ainsi dans la société une justice qui, selon Épicure, n’existe point dans la nature. C’est le germe de théories de Hobbes et de Rousseau.

117 Cette crainte des dieux, qu’Épicure invoque pour retenir par un dernier intérêt l’homme injuste, est en contradiction avec le reste de son système. Épicure n’a-t-il pas précisément pour principal objet de débarrasser l’homme de la crainte des dieux. ? – On retrouve la même contradiction chez les utilitaires modernes, Bentham par exemple.

118 Cet appel à la force physique pour suppléer à la conscience morale est, de la part d’Épicure, un aveu d’impuissance.

119 V., dans les Éclaircissements, les mêmes arguments dont se sert ici Épicure reproduits tour à tour par la plupart des utilitaires.

120 Cette dernière conclusion est assez inattendue, et n’est qu’une répétition de ce qui a été dit plus haut.

121 Les épicuriens, n’admettant pas de distinction véritable entre le corps et l’âme, formés l’un et l’autre d’atomes plus ou moins ronds et lisses, ne pouvaient admettre que des distinctions secondaires entre les plaisirs du corps et ceux de l’âme. Selon Épicure, le plaisir de l’âme n’est qu’un souvenir ou une anticipation (prôtopatheia) plus ou moins déguisée des plaisirs du corps (CLEM. ALEX., II, Stromat., p, 179). Si les voluptés de l’âme sont préférables à celles du corps, c’est qu’elles embrassent à la fois le passé et l’avenir, tandis que celles du corps sont bornées au moment présent. V. les Extraits d’Épicure.

La doctrine utilitaire d’Épicure est ici en complet désaccord avec la doctrine d’Aristippe et des cyrénaïques, qui soutenaient la prééminence des peines et des plaisirs du corps sur les peines et les plaisirs de l’âme. (DIOGÈNE LAËRCE, II, 8).

122 V. plus haut, ch. XI.

123 « Il ne dépend que de nous… ». C’est ce que niera plus tard Cicéron.

124 Épicure le dit en effet formellement. V. les Extraits d’Épicure.

125 Ce sont là des idées empruntées aux socratiques et aux platoniciens. Le vice est une discorde intérieure, une lutte perpétuelle des penchants et des passions qui entraînent l’âme en tous sens. La vertu, au contraire, qui consiste dans l’équilibre parfait de nos facultés et dans la modération réciproque de nos désirs, constitue la paix et la santé de l’âme ; elle réalise au-dedans de nous comme au-dehors l’harmonie et la justice.

126 PLUTARQUE, De la Superstition, 4 : « La superstition fait sa peur plus longue que sa vie, et attache à la mort une imagination de maux immortels ; et lorsqu’elle achève tous ses ennuis et ses travaux, elle se figure qu’elle on doit commencer d’autres qui jamais ne s’achèveront. »

127 « Neque stultorum quisquam beatus, neque sapientum non beatus. »

128 Jusque-là le sage stoïcien et le sage épicurien se ressemblent parfaitement.

129 Ce n’est pas une volupté très charitable. – Cf. les Extraits de LUCRÈCE.

130 Il compense les douleurs du corps par les joies de l’âme.

131 V. les Extraits d’Épicure. Cf. Tusc., V, 9.

132 V. les Extraits d’Épicure.

133 « Votre dialectique » : celle de Triarius et de Cicéron, c’est-à-dire des stoïciens et des académiciens.

134 Torquatus va reprendre et retourner contre Cicéron les reproches que ce dernier avait adressés à Épicure au sujet de sa logique et de sa morale. La dialectique subtile des académiciens et des stoïciens ne sert en rien au bonheur de la vie : c’est pour cela qu’Épicure la dédaigne.

135 Cicéron considère ici la logique ou canonique épicurienne comme une simple partie de la physique. En quoi il n’est pas infidèle à l’esprit d’Épicure, qui subordonnait entièrement la logique à la physique, pour les subordonner ensuite toutes deux à la morale.

136 Cette règle, que les sens sont seuls juges du bien et du vrai, et que le souverain bien c’est le plaisir.

137 C’est l’adage sensualiste : « Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu. »

138 V. les Extraits d’Épicure.

139 Les pyrrhoniens et les académiciens.

140 V. les Extraits d’Épicure.

141 Oreste et Pylade, Achille et Patrocle, Thésée et Pirithoüs. V. PLUT., De amic. multit., p. 93 e ; LUCIEN, Toxaris, 10.

142 Greges amicorum. Les amis d’Épicure, dit Diogène Laërce, étaient si nombreux que des villes entières n’auraient pu les contenir. (V. les Extraits.) – Amitié un peu large pour être vive.

143 Cette maison, placée à l’intérieur d’Athènes, était entourée de jardins, de telle sorte qu’Épicure, au milieu de la ville, habitait la campagne. « Primus hoc instituit Epicurus otii magister, Usque ad eum moris non fuerat in oppidis habitari cura. » PLINE, Hist. nat., XIX, 4.

144 « Quelques-uns », ce sont les disciples les plus fidèles d’Épicure.

145 Dans ce curieux passage où Épicure devance les « genèses de sentiments » de l’école anglaise contemporaine, on voit l’amitié, d’abord tout intéressée, se modifier peu à peu sous l’action de l’intérêt même, et tendre au désintéressement.

146 C’est la traduction de cette sentence d’Épicure (DIOG. LAËRCE, X, 149 : Hê autê gnômê tharrein te epoiêsen huper tou mêden aiônion eivai deinon mêde poluchronion, kai en autois tois hôrismenois asphaleian philias malista kateinai sunteloumenên. V. les Extraits d’Épicure.

147 Les commentateurs ont donné de nombreuses leçons de ce passage. Nous avons rejeté celle de Boeckel pour adopter une leçon plus conforme aux manuscrits et qui semble offrir en même temps le sens philosophique le plus plausible. Voir notre édition du texte latin.

148 La première opinion, d’après laquelle l’amitié serait tout intéressée, est l’opinion d’Épicure. Cette seconde théorie, selon laquelle on finit par aimer ses amis pour eux-mêmes (non propter voluptatem, sed propter se), est de quelques épicuriens récents (v. plus loin, l. II, ch. XXVI). On sait pourtant avec quel respect les disciples d’Épicure conservaient et répétaient toutes les doctrines du maître, comme des dogmes auxquels c’eût été un sacrilège de rien changer. Il faut que, dès l’origine, l’impossibilité d’aimer autrui, à laquelle nous condamne la doctrine utilitaire, ait semblé bien dure aux épicuriens, pour qu’ils se soient décidés à modifier aussi gravement la doctrine de leur maître. Du reste, qu’on ne s’y trompe pas, même dans cette concession qu’ils ont faite à leurs adversaires, ils sont restés fidèles à l’esprit d’Épicure, à la doctrine de l’égoïsme ; l’amitié telle qu’ils l’entendent est simplement l’effet d’une “habitude” ; – les utilitaires plus récents diront d’une « association d’idées ». – On prend un ami pour un but d’utilité, comme on prend un chien pour la chasse ; puis, de même qu’en chassant avec le chien on finit par s’attacher au chien, ainsi, en vivant avec son ami, on finit par s’attacher à la personne même de son ami : effet purement mécanique de l’habitude. Derrière ce mécanisme on découvre toujours, comme premier ressort, l’égoïsme. – Cette théorie des épicuriens, qui n’a guère été comprise, se retrouvera dans l’école anglaise contemporaine.

149 D’après cette dernière théorie, l’amitié des individus, comme la société même, reposerait sur une sorte de contrat tacite. Mais qu’est-ce qui empêchera l’épicurien, à un moment donné, de violer ce pacte si l’intérêt l’y engage ? V. plus loin, livre II, XXVI.

150 Comparer l’éloge d’Épicure dans les Extraits de Lucrèce.

151 Gorgias, de Léontium, en Sicile, le plus célèbre des sophistes ; avec Protagoras. Sa doctrine, qui se rattachait indirectement à l’idéalisme de Parménide et des Éléates, était un scepticisme absolu. Il s’efforçait de l’établir dans son traité de la Nature, où il soutenait successivement ces trois thèses : 1° rien n’existe ; 2° s’il existe quelque chose, ce quelque chose ne peut être connu ; 3° s’il existe et est connu, il ne peut être montré aux autres. (ARISTOTE, de Xen., 5 ; SEXTUS EMPIRICUS, adv. Math., VIII, 65.) Dans le Gorgias de Platon sont exposées les conséquences morales, politiques et religieuses de ce scepticisme. – Gorgias vécut jusqu’à cent sept ans selon les uns (CIC., De senect.), jusqu’à cent neuf ans selon les autres (QUINT., Inst. Or., III), entouré de l’admiration générale. On lui éleva, dit-on, une statue d’or dans le temple de Delphes (CIC., De Orat., III, XXXII). Sur ces questions qu’il priait le public de lui adresser et auxquelles il se faisait fort de répondre, v. le Gorgias, I.

152 Les nouveaux académiciens.

153 Arcésilas, de Pritane en Éolie, d’abord disciple de Crantor et de Polémon. Après la mort de ce dernier, il abandonna l’ancienne Académie pour fonder la seconde ou moyenne Académie. Croyant revenir à la doctrine de Platon, alors qu’il ne faisait que sabir l’influence de Pyrrhon et des sceptiques, il établit la doctrine du probabilisme et de la vraisemblance universelle. Il faut ne rien affirmer et suspendre en tout son jugement. Rien n’est vrai absolument ; tout est vraisemblable. « Ex variis Platonis libris sermonibusque Socraticis hoc maxime arripuit, nihil esse certi, quod aut sensibus, aut animo percipi possit. » (Cic., De Orat., III, 18. Voir Acad., I, 12 ; DIOG. L., IV, 32, 33 ; SEXT. EMP., Hyp. Pyrrh., I. 234 ; NUMEN. AP. EUS., Praep. Ev., XIV, 5, 6.) La méthode d’enseignement employés par Arcésilas est nettement indiquée dans Diogène Laërce (IV, 28) « Le premier… il changea la méthode de discussion transmise par Platon, et, procédant par interrogations et par répliques, on fit plutôt une dispute. » La différence entre la méthode de Socrate et de Platon et celle d’Arcésilas, c’est sans doute, d’après ces paroles de Diogène Laërce, qu’Arcésilas, après avoir interrogé, faisait une réplique en forme. Socrate ne réplique pas et ne contredit pas ceux qu’il interroge : il se borne la plus souvent à mettre leur propre pensée en opposition avec elle-même ; par cette contradiction tout intérieure, il leur fait voir la fausseté de leurs opinions, il tire d’eux-mêmes la vérité qu’ils ignoraient, il les “accouche”.

Arcésilas eut pour disciple Carnéade, dont Cicéron parlera plus loin. Carnéade ramena tout à fait dans l’Académie les habitudes des sophistes, remplaça les entretiens par des discours sans interruption, et la dialectique par la rhétorique. Comme son maître Arcésilas, il aimait à soutenir sur chaque question le pour et le contre. Pour mieux montrer la contradiction inhérente à l’esprit humain, il ne se contentait pas, comme Pyrrhon et les sceptiques, de montrer la contradiction des hommes et des peuples entre eux ; il réalisait de propos délibéré cette contradiction en lui-même, et se donnait lui-même comme exemple de la lutte des opinions contraires. La plupart du temps, il commençait à parler pour une doctrine philosophique ; puis, après avoir exposé en sa faveur les arguments qui semblaient les plus solides, il se retournait contre elle et prenait plaisir à détruire l’échafaudage de preuves qu’il avait élevé. Par là, il n’avait pas seulement pour but, comme les anciens rhéteurs, d’“étaler” (epideiknusthai) ses talents d’orateur : il mettait en actes sa propre doctrine, il niait, comme Socrate affirmait jadis, à la fois en paroles et en action, logôi kai ergôi (V. les Mémorables, l. III, ch. V ; l. IV, ch. IV, VII). Son disciple, Clitomaque, assure qu’il avait toujours ignoré à quelle opinion ou à quelle doctrine Carnéade donnait la préférence (Cic., Acad., II, 45). Et en effet, s’il avait placé une doctrine avant l’autre, s’il avait cherché à classer les idées selon un ordre dialectique, à s’élever de l’une à l’autre, comme fait l’esprit humain à travers l’histoire, il eût par là même nié son scepticisme. Son but était précisément d’arrêter la pensée par elle-même, en opposant sans cesse l’idée à l’idée, le sentiment au sentiment, la sensation à la sensation. – Carnéade, on le sait, fut envoyé à Rome en ambassade, au sujet de la destruction d’Orope. On ne pouvait mieux choisir pour jeter le trouble dans l’esprit des Romains. Quand les ambassadeurs arrivèrent à Rome, le sénat n’était pas prêt à les entendre ; en attendant donc qu’ils fussent admis en sa présence, ils donnèrent des leçons publiques, qui attirèrent toute la jeunesse romaine. Diogène et Critolaüs (v. plus haut, livre I, ch. II) parlèrent sur la philosophie péripatéticienne et stoïcienne ; ils n’eurent qu’un succès d’estime. Mais il n’en fut pas de même pour Carnéade : celui-ci fit le premier jour l’éloge de la justice et en prouva l’existence ; le second jour, il s’efforça, suivant sa méthode habituelle, de renverser tout ce qu’il avait dit la veille. Il eut un succès inouï, et les vieux Romains, incapables de répondre à ses arguments, trouvèrent que la meilleure réponse était de le renvoyer au plus vite. « Avec les raisonnements de cet homme, s’écriait Caton, on ne peut plus discerner où est la vérité. »

154 C’est la méthode dont se sert Cicéron lui-même dans les Tusculanes.

155 Phèdre, 237 b : « Ô jeune homme, il n’est qu’une seule manière de commencer pour ceux qui veulent entreprendre une bonne discussion : il leur faut savoir d’abord l’objet de la discussion, ou sinon, manquer tout (pantos hamartanein.) » Voir dans les Extraits la lettre d’Épicure à Hérodote.

156 V. plus haut, I, 22. Cicéron exagère. Épicure voulait qu’on se bornât à fixer exactement le sens des mots, to hupotetagmenon tôi phthoggôi, et il espérait y parvenir sans aucun appareil logique, parce que l’idée générale ou prolêpsis, une fois exprimée, devient évidente pour tous : enargeis eisin hai prolêpseis (DIOG. L., X, 33, 20. V. SEXT. EMP., Adv. Math., VII, 201).

157 Nouvelle allusion à la lettre d’Hérodote. V. les Extraits d’Épicure.

158 Sous-entendu : tandis qu’Épicure prétend au contraire que la souveraine volupté consiste dans l’absence de douleur.

159 Ces paroles d’Épicure sont tirées du Peri telous. V. DIOG. LAËRCE, X, 6. ATHÉNÉE, VII, 280 a. CICÉRON, Tusc., III, 41 ; in Pis., 69, et les Extraits d’Épicure.

160 Cf. Plut., Non posse suav. viv., I, 100 a : Sophon mêdena phanai plên hautou gegonenai epi tôn mathêtôn.

161 Métrodore Athénien, le disciple chéri d’Épicure : depuis le premier jour qu’il connut Épicure, il ne se sépara de lui que pendant six mois. Il mourut sept ans avant son maître (V. les Extraits et documents). On a au Louvre un buste d’Épicure à double face, représentant d’un côté le maître, de l’autre le disciple inséparable.

162 On ne sait guère autre chose de Hiéronyme, si ce n’est qu’il plaçait le souverain bien dans l’absence de douleur. Diogène Laërce, dans la Vie d’Arcésilas, appelle Hiéronyme péripatéticien. La différence entre la doctrine de Hiéronyme et celle d’Épicure, c’est que, pour le premier, ce qui fait la valeur du plaisir, c’est l’absence de douleur, et que, pour l’autre, ce qui fait désirer l’absence de douleur, c’est le plaisir qui s’y joint. Le plaisir, en effet, selon Épicure, vient remplir aussitôt l’instant laissé vide par la douleur, et dès qu’il n’y a plus douleur, il y a plaisir. V. plus haut, l. I, ch. XI ; sur Hiéronyme, v. plus loin, 35, 41 ; l. IV, 3 ; V, 5 ; Tusc., II, 6 ; V, 30 ; Acad., II. 131.

163 Ce n’est pas absolument la même chose, selon Épicure : la voluptas, c’est le plaisir inférieur, le plaisir dans le mouvement, le plaisir corporel ; l’indolentia ou aponia, c’est le plaisir corporel fixé et rendu immobile qui se confond, suivant Épicure, avec le plaisir de l’âme : Diapheretai de pros tous Kurênaikous Epikouros peri tês hêdonês. hoi men gar tên katastêmatikên ouk egkrinousi, monên de tên en kinêsei. ho de amphoteran, psuchês kai sômatos (DIOG. L., X, 130. -- Voir notre Histoire de la morale utilitaire, t. I).

164 C’est la distinction établie plus haut entre le plaisir du mouvement (hêdonê en kinêsei) et le plaisir du repos (hêdonê en stasei).

165 Voir l. I, ch. XI, 38, et les Extraits d’Épicure.

166 « On est dans une extrême volupté. » : c’est le plaisir du repos.

167 Cicéron défend ici la doctrine d’Aristippe contre celle d’Épicure, et soutient que les plaisirs du mouvement ne varient pas simplement (poikillein), mais augmentent (epauxesthai) le plaisir du repos.

168 Les Latins n’avaient pas de terme pour traduire hêdonê. Le mot de volupté (voluptas) est impropre, et exprime une idée trop sensuelle. Le mot plaisir, en français, est le seul qui convienne.

169 V. ce récit dans TITE-LIVE III, et VALÈRE MAXIME, IV.

170 C’était la faute de la langue latine.

171 Trabéa, vieux poète comique. Le vers auquel Cicéron fait ici allusion est cité presque tout entier dans les Tusculanes (IV, 35) : Ille qui voluptatem animi nimiam summum esse errorem arbitratur. »

172 « Omnibus laetitiis laetum. » Ce fragment de vers est d’une comédie de Cécilius. (V. Pro Cael., c. 16).

173 « Sublationem animi sine ratione, opinantis se magno bono frui. » Une définition semblable se trouve dans les Tusculanes, IV, 13 : « Sine ratione anima elationem. » V. DIOG. L., VII, 114 : Hêdonê de estin alogos aparsis eph’hairetôi dokounti huparchein. – Cette joie des sens, qui consiste en une sorte de transport où l’imagination (phantasia) et l’opinion (doxa) sont tout, et où la raison n’a point de part (alogos), était rejetée par les stoïciens comme indigne de l’homme ; elle est acceptée par les épicuriens comme le bien suprême.

174 Tanta laetitia auctus sum, ut nihil constet. L’auteur de ce vers cet incertain.

175 Nunc demum mihi animus ardet. Vers de Cécilius (V. Pro Cael., 37).

176 Quanquam hoc inter nos nuper notitia admodum est. (Heautontimorumenos, sc. I).

177 Ho skoteinos. Héraclite, qui florissait vers l’an 504 av. J.-C., est en effet un des philosophes les plus profonds et les plus obscurs à la fois de l’Antiquité. Sa doctrine qu’admirait Hegel est l’universel devenir, représenté d’une manière visible par le feu, qui ne vit qu’en se consumant, et tour à tour s éteint et se rallume. – Un jour qu’on demandait à Socrate ce qu’il pensait d’Héraclite, il répondit, d’après Diogène Laërce : – Ce que je comprends est plein de force ; je crois qu’il en est de même de ce que je ne comprends pas.

178 Cicéron avait traduit le Timée.

179 Il ne s’agit pas de savoir si Torquatus et Triarius éprouvent, en écoutant Cicéron, un plaisir semblable à celui de boire ou de manger, mais seulement s’ils éprouvent du plaisir, et si un tel plaisir, plus profond et plus stable que celui des sens (hêdonê katastêmatikê), ne s’accorde pas avec le repos des organes.

180 Ils n’ont pas tous deux le même plaisir, selon Épicure, puisque ce dernier admet une variété dans les plaisirs. Mais ils ont ou peuvent avoir, d’après lui, un plaisir égal.

181 Torquatus, qui se laisse embarrasser par des arguments aussi peu « captieux », joue un assez pauvre personnage dans le dialogue de Cicéron. Platon donnait un meilleur rôle à ceux même qu’il voulait réfuter.

182 Cf. SEXT. EMP., Adv. Mathem., II, 7.

183 Omes Danai atque Mycenenses, Attica pubes. L’auteur de ce vers est inconnu.

184 Aristote a placé la fin de l’homme dans le bonheur ; mais selon lui, la réalisation du bonheur suppose, outre la vertu intérieure, la présence d’avantages extérieurs ; aussi la morale d’Aristote touche-t-elle d’un côté à l’utilitarisme d’Épicure, quoique, de l’autre, par la haute conception de la « vertu contemplative » absolument désintéressée et détachée des choses sensibles, elle y échappe et s’élève bien au-dessus.

185 Sur Calliphon et sa doctrine, v. De fin., V, 21, Acad., II, 139, De off., III, 119, et surtout CLEM. ALEX., Strom, II, p. 178. « Selon Calliphon, dit Clément d’Alexandrie, c’est en vue du plaisir que la vertu s’introduit dans l’âme mais, avec le temps, s’apercevant de la beauté qui lui est attachée, elle se considère comme étant elle-même d’un prix égal à son principe, c’est-à-dire au plaisir. Kata de tous peri Kalliphôna heneka men tês hêdonês pareistêlthen hê aretê, chronöi de husteron, to peri autên kallos katidousa, sotimon heautên têi archêi, tout'esti, têi hêdonêi pareschen. – On peut se demander d’après ce texte, le plus explicite qui nous reste sur Calliphon, si Cicéron a bien compris la doctrine de ce philosophe, et si Calliphon admettait réellement deux souverains biens. Au contraire, le « principe de la vertu » et conséquemment le principe suprême du bien, c’est, selon lui, le plaisir ; la vertu n’a de valeur que celle qu’elle lui emprunte ; si on la désire, c’est tout d’abord à cause du plaisir, et si, avec le temps, elle acquiert un prix égal au plaisir même, ce n’est pas à cause d’une beauté qui lui serait propre et qui serait en elle-même (en autêi), mais à cause de l’éclat qui l’environne (to peri autên). On trouve une théorie semblable dans l’École anglaise contemporaine. Selon MM. Mill et Bain, la vertu ne peut être au début désirée pour elle-même ; on recherche les actes vertueux pour leurs conséquences agréables ; mais peu à peu, en vertu de l’habitude et de l’association des idées, la vertu finit par acquérir, comme semble le dire Calliphon, une beauté empruntée : tel l’or de l’avare, désiré d’abord à cause des objets qu’il procurait finit par être désiré pour lui-même (Utilitarianism, II).

186 Diodore, de Tyr, péripatéticien, auditeur et successeur de Critolatis. (v. De fin., V, 8, 21 ; Acad., II, 31 ; Tusc., V, 31).

187 Le but d’Épicure n’était pas de juxtaposer deux opinions différentes, mais de les concilier. Au fond, et quoi qu’en dise Cicéron, il a eu raison de ramener l’absence complète de douleur au plaisir, l’aponia à l’hêdonê. Un état entièrement neutre, où on n’éprouverait ni douleur ni plaisir d’aucune sorte, ne peut se concevoir.

188 Cicéron répète sans cesse les mêmes affirmations sans essayer de démonstration. Le tort d’Épicure n’a pas été, semble-t-il, de soutenir que, partout où il n’y a plus douleur, il y a plaisir, mais de prétendre que ce plaisir encore trop négatif est le plaisir suprême.

189 V. les Extraits d’Épicure.

190 V. les Extraits d’Épicure.

191 Il essuie plutôt une réfutation par l’absurde. La pensée d’Épicure revient à celle-ci : les voluptueux ne seraient pas blâmables s’ils possédaient ce qui précisément est incompatible avec leurs voluptés : ils ne peuvent le posséder, ils sont donc blâmables.

192 C’est ce que ce se feront pas faute de dire, avec Bentham, les utilitaires modernes. (V. les Extraits et Document). « Je ne blâmerais pas, s’écrie Bentham, le plus odieux auteur du plus horrible des crimes, si la somme de ses plaisirs devait jamais surpasser celle de ses peines mais cela n’est pas. » (Introduction to the Principles of morals, 1).

193 Cette critique porte juste.

194 Comédie de Ménandre, traduite par Cécilius.

195 Mihi sex menses sati, sunt vitae ; septimum Orco spondeo.

196 Objection ingénieuse, par laquelle Cicéron retourne contre Épicure sa propre doctrine.

197 Cicéron fait peut-être semblant de ne pas comprendre la maxime d’Épicure.

198 C’est précisément parce qu’il n’en pourra mettre qu’Épicure le blâme.

199 Épicure dit : « Je ne blâmerais pas les hommes sensuels, n’étaient les conséquences de leur sensualité (maladies, craintes, sanctions sociales, etc.) » Épicure dit une chose moralement fausse, mais non, comme le prétend Cicéron, une chose logiquement absurde.

200 « Ipsam per se reprehendendam. » Cicéron semble trop s’étonner de ce qui est précisément le fond de la doctrine épicurienne et utilitaire. Nulle action, suivant Épicure, n’est digne de blâme ou de louange par elle-même (ipsa per se) et par son intention morale, mais par ses conséquences sensibles, par la douleur ou par le plaisir qui la suit.

201 Épicure ne le dirait pas non plus, parce que de tels hommes ne savent pas poser à leurs désirs la borne naturelle (to peras tôn epithumiôn).

202 Le même Lélius qui fut intime ami du grand Scipion.

203 Sur Diogène le stoïcien et Panétius. V. plus haut, ch, II.

204 Mais Épicure aussi prétend le compter pour peu de chose.

205 Publius Gallonius, fameux gourmand. V. HORACE, Sat., II, 2.

206 C’est ce que recommandait de faire Épicure.

207 Reproche assez insignifiant, et d’ailleurs en partie inexact. V. les Extraits d’Épicure.

208 Cicéron répète ici les arguments plus ou moins sophistiques des stoïciens, qui ne voulaient pas simplement régler, mais supprimer les passions. Ces arguments ne s’adressaient pas aux seuls épicuriens ; Cicéron les reproduit et les développe dans les Tusculanes (IV, XVII), à propos des Péripatéticiens.

« Mollis et enervata putanda est Peripateticorum ratio et oratio, qui perturbari animos necesse dicunt esse, sed adhibent modum quendam, quem ultra progredi non oporteat.

Modum tu adhibes vitio ? an vitium nullum est non parere rationi ? an ratio parum praecipit nec bonum illud esse, quod aut cupias ardenter aut adeptus ecferas te insolenter, nec porro malum, quo aut oppressus iaceas aut, ne opprimare, mente vix constes ? eaque omnia aut nimis tristia aut nimis laeta errore fieri, qui [si] error stultis extenuetur die ut, cum res eadem maneat, aliter ferant inveterata aliter recentia, sapientis ne attingat quidem omnino ?

Etenim quis erit tandem modus iste ? quaeramus enim modum aegritudinis, in qua operae plurimum ponitur. Aegre tulisse P. Rupilium fratris repulsam consulatus scriptum apud Fannium est ; sed tamen transisse videtur modum, quippe qui ob eam causam a vita recesserit ; moderatius igitur ferre debuit. Quid, si, cum id ferret modice, mors liberorum accessisset ? Nata esset aegritudo nova, sed ea modica Magna tamen facta esset accessio. Quid, si deinde dolores graves corporis, si bonorum amissio, si caecitas, si exilium ? Si pro singulis malis aegritudines accederent, summa ea fieret, quae non sustineretur.

Qui modum igitur vitio quaerit, similiter facit, ut si posse putet eum qui se e Leucata praecipitaverit sustinere se, cum velit. Ut enim id non potest, sic animus perturbatus et incitatus nec cohibere se potest nec, quo loco vult, insistere. Omninoque, quae crescentia perniciosa sunt, eadem sunt vitiosa nascentia ; aegritudo autem ceteraeque perturbationes amplificatae certe pestiferae sunt ; igitur etiam susceptae continuo in magna pestis parte versantur. Etenim ipsae se impellunt, ubi semel a ratione discessum est, ipsaque sibi imbecillitas indulget in altumque provehitur imprudens nec reperit locum consistendi. Quam ob rem nihil interest, utrum moderatas perturbationes adprobent an moderatam iniustitiam, moderatam ignaviam, moderatam intemperantiam ; qui enim vitiis modum apponit, is partem suscipit vitiorum quod cum ipsum per se odiosum est, tum eo molestius, quia sunt in lubrico incitataque semel proclivi labuntur sustinerique nullo modo possunt. »

209 Cicéron, avec les stoïciens, reproche à Épicure la confusion établie entre les termes epithumia et orexis. L’epithumia (cupiditas), selon la terminologie de Zénon, désigne exclusivement un désir passionné, et somme tel blâmable ; l’ormê et l’orexis (desideria naturae) désignent une tendance naturelle, ayant pour objet les choses qui contribuent an maintien de l’ordre naturel et qui à ce titre sont convenables (kathêkonta). L’ormê et l’orexis sont donc susceptibles de justification et d’approbation (V. le De officiis) ; il faut simplement les régler ; au contraire, on doit supprimer entièrement l’epithumia. – Cette terminologie des premiers stoïciens sera légèrement modifiée dans Épictète.

210 Sans doute, une fois qu’on est sans douleur, on n’a plus rien à désirer, selon Épicure, parce que l’absence de douleur est le plaisir suprême ; mais on peut du moins désirer d’être sans douleur, on peut désirer de n’avoir plus rien à désirer.

211 Ce n’est pas une contradiction aussi grossière que le dit Cicéron. V. notre Histoire de la morale utilitaire, t. I.

212 Curius, le vainqueur des Samnites. Les ambassadeurs des Samnites étant venus le trouver au moment où il faisait rôtir des raves pour son souper, et le pressant d’accepter un présent, il leur répondit : « J’aime mieux commander aux riches que d’être riche. »

213 Cicéron est-il de bonne foi ici ? Les anciens se croyaient permis, dans la discussion, ou, comme ils disaient, dans la “dispute” d’interpréter ainsi en son plus mauvais sens la pensée de leurs adversaires.

214 « Ô la grande félicité dont jouissent ces gens-là, – dira Plutarque en parlant des Épicuriens, – se réjouissant de ce qu’ils n’endurent point de mal ! N’ont-ils pas bien occasion de s’en glorifier en s’appelant égaux aux dieux immortels ! de jeter des cris de fureur, de se livrer à tous les transports des bacchantes, par la pensée de l’excellence du bien dont ils jouissent, parce que, à la honte de tous les autres mortels, ils ont seuls découvert un bonheur divin, qui consiste dans l’exemption de tout mal ! Ainsi leur félicité égale celle des moutons et des pourceaux puisqu’ils la font consister dans les jouissances du corps ou dans celles de l’âme par le corps. Quant aux animaux qui sont un peu plus gentils et qui ont plus d’esprit, la fuite du mal n’est point le comble de leur bien : car, quand ils en sont soûls, ils se mettent aucuns à chanter, les autres à voler et à contrefaire toutes sortes de voix et de sons, en se jouant de gaieté de cœur, pour le plaisir qu’ils y prennent, montrant par là que, après qu’ils sont sortis du mal, la nature les incite à chercher et poursuivre encore le bien. » PLUT., Non posse suaviter, etc.

215 Le plaisir du mouvement, c’est-à-dire le plaisir imparfait et mêlé de peine qui résulte de la satisfaction d’un besoin, est en effet, selon Épicure, « le plaisir par lequel commence la nature » ; c’est, dit-il lui-même, la “racine” du plaisir ; mais il ne s’ensuivait nullement, d’après Épicure, que ce fût là le souverain plaisir et le souverain bien. La fin véritable à laquelle tend toujours la nature, alors même qu’elle ne l’atteint pas du premier coup, c’est, suivant Épicure, le plaisir du repos.

216 Cicéron rencontre ici une idée profonde, qu’il développera mieux plus loin : ce n’est pas à la nature que l’esprit doit demander sa loi.

217 C’est là le grand argument des stoïciens contre les épicuriens. Les épicuriens disaient : « Le plaisir est la fin naturelle des êtres, car tous les êtres, aussitôt nés, tendent au plaisir. » Les stoïciens répondaient : Ce que tous les animaux cherchent, dès leur naissance et avant même de connaître le plaisir, c’est à conserver leur être. En cherchant ainsi à conserver leur être et à écarter les causes de destruction, ils rencontrent le plaisir, mais ils ne le poursuivaient pas. La vraie fin des êtres, c’est de se conserver, de conserver leur nature, de vivre conformément à leur nature : homologoumenôs têi phusei dzêin.

Au fond, cette discussion entre les épicuriens et les stoïciens n’avançait à rien. Il ne s’agit pas, dans le problème du souverain bien, de savoir quelle est la fin naturelle de l’être mais quelle est sa fin morale et obligatoire.

218 Polémon, disciple de Xénocrate, l’un des maîtres de Zénon (DIOG. LAER., IV, 3 ; VII, 1,25). Il avait fait un livre Peri tou kata phusin biou, et définissait le souverain bien : vivre conformément à la nature ; mais il prenait cette formule dans un sens beaucoup plus large que les stoïciens (v. de Finibus, IV, 6 ; Clem. Alex., Strom., VII, p. 603).

219 La définition de Zénon renfermait encore une autre idée, celle de la nature conçue comme le type suprême auquel nous devons conformer notre conduite. C’est cette idée d’une sorte de bien naturel antérieur à la volonté, qui, venant s’ajouter à l’idée du bien moral, a fait la faiblesse du système stoïcien.

220 Pyrrhon, d’Élis (Péloponnèse), le chef de l’école sceptique, florissait vers 340 avant J.- C. On sait peu de chose de sa vie. Il suivit Alexandre le Grand dans l’expédition d’Asie ; à son retour, il reçut de ses concitoyens la dignité de grand-prêtre. Un jour, dit-on, comme il voyageait en pleine mer, une tempête survint ; au milieu de l’alarme universelle, Pyrrhon, montrant aux passagers un cochon qui mangeait paisiblement : « Voilà, dit-il, quelle doit être la sécurité du sage. » DIOG., l. IX.) – Le système de Pyrrhon, que rédigea son disciple Timon de Phlionte, est un scepticisme absolu : reprenant les arguments des sophistes et de Démocrite, il s’efforce de montrer que nous ne pouvons rien connaître de vrai, et que les contraires peuvent s’affirmer également sur toutes choses, en particulier sur la morale. La raison humaine n’a qu’un but, le bonheur, et pour parvenir à ce bonheur, il faut faire attention à trois choses : d’abord à la nature des objets, ensuite à leurs rapports avec nous, enfin aux conséquences (sensibles) de ces rapports. (ARIST. ap. Eus., Praep. ev., XIV, 18.) Quant à une morale qui, loin d’être l’effet de ces rapports sensibles, en serait la règle, leur serait antérieure et supérieure, Pyrrhon la nie de toutes ses forces. « Il n’y a rien, disait-il, de beau ou de laid, de juste ou d’injuste ; et de même pour toutes choses : rien n’est en réalité, mais c’est selon la loi ou l’habitude que les hommes agissent toujours. » Ainsi l’homme est incertain par rapport à toutes choses, et cette incertitude universelle devient une indifférence universelle ; c’est dans cette indifférence à tout, dans la suspension de tout jugement que consiste le souverain bien : epochê, aphasia, arrepsia, akatalêpsia.

221 Ariston, de Chio, fut quelque temps disciple de Zénon le stoïcien. Il croyait, comme Zénon, que tout est indifférent, hormis le vice et la vertu ; mais il se séparait de lui en ce qu’il n’admettait aucun degré de dignité (axia, apaxia) entre les choses indifférentes, qui doivent demeurer telles, non seulement pour la volonté (boulêsis), mais même pour les tendances naturelles (hormai kai aphormai) : il prenait le terme d’adiaphoria dans son sens absolu. Ariston est un des premiers qui ont comparé la vie à une comédie où peu importent les rôles qui sont donnés à chacun pourvu qu’il les joue bien. (V. notre Manuel d’Épictète, p. 21). La dialectique des stoïciens ressemblait, selon lui, aux toiles d’araignées où on s’embarrasse sans profit. La seule science digne de ce nom, c’est la morale. (V. DIOG., LAER., VII, 22).

222 Hérille, de Chalcédoine, disciple de Zénon, qu’il abandonna plus tard, comme Ariston. Il mettait le souverain bien dans la science.

223 V. plus haut, livre I, ch. IX.

224 C’est l’opinion des stoïciens, qu’exposera Cicéron dans le troisième livre du De Finibus. Selon les stoïciens, il n’est rien, hors l’honnête et le devoir, qui soit digne d’être désiré ou évité. Toutefois, en deçà de cette sphère supérieure du devoir et de la vertu, il est, selon les stoïciens, certaines choses qui, sans outre un objet de désir (expetenda), peuvent être un objet de choix (eligenda) ; on ne les recherche pas, mais au besoin on les prend. Ainsi de la santé, de la richesse : ce sont là des choses que les stoïciens appelaient ta proêgmena, producta, commoda, pour les distinguer des ta apoproêgmena, remota, incommoda ; ce sont des avantages et des commodités, non des biens véritables. Il faut agir à leur égard, dira Épictète, comme les hommes agissent dans les distributions publiques de figues et de noisettes : les enfants se poussent et se battent pour en obtenir ; les hommes ne les recherchent point, mais, s’il en tombe quelques-unes sur leur robe, ils les ramassent. La doctrine d’Ariston, dont vient de parler Cicéron, était plus absolue que la doctrine stoïque : supprimant tous ces degrés que les stoïciens laissaient subsister entre les choses sensibles, effaçant toute distinction entre les proêgmena et les apoproêgmena, il n’admettait que deux choses : d’une part le bien moral, qu’il faut rechercher ; d’autre part, les objets extérieurs à nous (richesses, honneurs, etc.), qui ne doivent même pas être pour nous un objet de préférence et de choix. Le souverain bien, selon lui, était l’indifférence absolue de la volonté à l’égard des choses sensibles : adiaphoria (V. De Fin., III, 11, 12 ; IV, 43 ; V, 73. Acad. II, 130. De Off., I 6).

225 C’est la doctrine des péripatéticiens et des académiciens, qu’exposera et qu’adoptera Cicéron lui-même.

226 La doctrine des stoïciens et celle des péripatéticiens ne différaient pas seulement dans les mots, quoi qu’en dise Cicéron, mais bien dans les choses.

227 Ce chapitre n’est guère qu’une amplification du chapitre précédent.

228 C’est-à-dire la volupté des sens.

229 C’est sans doute un vers d’une tragédie d’Hécube, traduite d’Euripide par Ennius. On trouve on effet dans l’Hécube d’Euripide (622, 623) ces paroles :

keinos olbiôtatos
Hotôi kat’hêmar tugchanei mêden kakon.

230 Il s’agit de Calliphon et de Diodore.

231 C’est à tort que Cicéron rapproche et confond ici les deux doctrines d’Ariston et de Pyrrhon qui pouvaient aboutir au même résultat pratique, mais partaient de principes bien différents. Les pyrrhoniens doutaient de tout, même de la vertu et du bien moral ; Ariston ne voulait croire qu’à un seul bien, le bien moral. L’indifférence universelle des uns provenait de leur scepticisme universel, l’indifférence des autres provenait de leur croyance exclusive à une réalité suprême : la vertu.

232 Allusion à quelque passage du traité de Chrysippe Peri telôn.

233 V. les lettres attribuées à Platon (IX).

234 La justice, la sagesse, le courage.

235 Dans tout ce passage, Cicéron se montre exclusivement stoïcien et platonicien.

236 V. les Entretiens d’Épictète, II, XXII, 21 : « Si je place mon intérêt et mon moi d’un côté, et l’honnêteté de l’autre, c’est alors que se confirme le mot d’Épicure, qui prétend ou que l’honnête n’existe pas, ou que, s’il existe, c’est ce qu’estime le vulgaire (Hê mêden einai to kalon, ê, ei ara, to endoxon).

237 V. plus haut, livre I, XVIII.

238 Ce n’est pourtant point cela qu’Épicure a entendu.

239 Phèdre, 250 d. Même passage cité dans le De Officiis, I, 15.

240 Proverbe cité aussi dans le De Officiis, III, 18 (Cf. ib., III, 23 ; de Divinat., II, 41). Le jeu dont il s’agit s’appelait mica ; il se joue maintenant encore à Rome sous le nom de mora, dont nous avons fait mourre. Il consiste à deviner le nombre de doigts qu’un individu lève rapidement.

241 L. Tubulus fut préteur l’an 142 avant J.-C. V. De nat. deorum, III, 31.

242 Pompéius, le premier consul de la famille des Pompées, vaincu par les Numantins et forcé de conclure avec eux un traité honteux, il nia ce traité devant le sénat.

243 Loi portée l’an 584 de Rome par Voconius Saxa, et qui excluait les filles des grandes successions de leurs pères. V. sur la loi Voconia, MONTESQUIEU, Esprit des lois, I. XXVII. Cicéron, dans la République, prête ces paroles à Carnéade : « Si je voulais décrire les divers genres de lois, d’institutions, de mœurs, d’habitudes, non seulement chez tant de nations, mais dans une seule ville, mais dans celle-ci même, je les montrerais changés mille fois. Par exemple, cet interprète du droit que nous avons ici, Manilius, consulté sur les legs et les héritages des femmes, vous répondrait d’une tout autre manière qu’il n’avait coutume de répondre dans sa jeunesse, avant qu’eût été portée la loi Voconia : cette loi, rendue dans l’intérêt des hommes, est à l’égard des femmes pleine d’injustice. Pourquoi en effet une femme ne pourrait-elle posséder ? Pourquoi une vestale pourrait-elle instituer un héritier, une mère ne le pourrait-elle pas ?… » (Rép. III, VII.) – Il existe encore de notre temps des lois toutou semblables à la loi Voconia.

244 À tout, excepté au sacrifice de la volupté même.

245 Cet argument porte fort jute contre les épicuriens.

246 Sextus Péducéus était préteur en Sicile tandis que Cicéron y était questeur. Le fils de Péducéus semble avoir été très lié avec Cicéron et Atticus.

247 V. la République, l. III.

248 On connaît la mort de P. Décius Mus. Dans une guerre contre les Latins, l’oracle consulté avait répondu que l’armée dont le général se dévouerait aux dieux mânes remporterait la victoire. Décius se dévoua, et l’armée romaine enthousiasmée gagna la combat.

249 Cicéron est injuste envers les Grecs.

250 Personnage inconnu.

251 Ce ne sont pas des témoignages qu’il faudrait dans cette discussion philosophique, ce sont des arguments.

252 C’est sous le consulat de Torquatus qu’eut lieu la première conjuration de Catilina et de Pison (V. Pro Sylla et In Pisonem).

253 Ce dernier paragraphe devrait plutôt appartenir au chapitre suivant.

254 Ce Thorius Balbus est inconnu. On a trouvé son nom sur une pièce d’argent de Lanuvium.

255 Comparer le portrait du juste et de l’injuste dans la République de Platon.

256 Thémiste, de Lampsaque, fille de Zoïle. Sur les lettres qu’Épicure lui écrivit, voir DIOGÈNE LAËRCE, X, init. Épicure lui dédia un livre intitulé Néoclès.

257 V. les livres III et IV du De finibus.

258 V. le livre V.

259 Cléanthe, né à Assos, en Éolie, vers l’an 310 environ, se destinait au métier d’athlète, lorsqu’il connut Zénon à Athènes. Contraint par la pauvreté à se mettre au service des jardiniers d’Athènes, il passait les nuits à arroser les plantes, les jours à entendre Zénon et à étudier. Il succéda à Zénon dans l’enseignement du Portique.

260 Ce tableau piquant représente de la manière la plus fidèle le système utilitaire tel qu’Épicure l’a conçu, tel que le concevront Hobbes, Bentham et Mill. V. les Extraits et Documents.

261 Cicéron a parlé un peu plus haut de ce Thorius. Hirrius (Pline, IX, 55) fut le premier qui fit un vivier de murènes ou de lamproies. Pour Orata, qui s’appelait Sergius, Pline (L. IX, ch. 55) dit que ce fut le premier qui fit parquer des huîtres et qui inventa les bains suspendus. V. Varron, de re rustica, 3 ; Macrobe, Saturnales, L. III, ch. 15, et Valère Max. L. IV, c. I.

262 V. plus haut, ch. VII et VIII.

263 C’est la parole socratique retournée : « Il faut s’appliquer, non à paraître homme de bien, mais à l’être. »

264 Les critiques de Cicéron sont souvent superficielles ; mais, quand il est question de la justice et des vertus sociales, il reprend l’avantage. L’épicurisme peut encore se soutenir lorsqu’il s’agit des vertus individuelles : l’intérêt individuel s’accorde assez bien avec la sagesse, la tempérance, le courage ; mais il ne saurait produire la justice. La morale utilitaire, fondée sur l’hypothèse de l’égoïsme universel, ne peut expliquer ni inspirer le désintéressement qu’exige la société humaine.

265 Réflexion fort juste : la morale de l’intérêt supprime toute reconnaissance.

266 C’est la maxime familière aux stoïciens que Sénèque exprimera en disant : gratuito est virtus ; virtutis praemium ipsa virtus.

267 Il veut tirer le plaisir des choses extérieures, au lieu de le tirer, comme le stoïcien de sa propre conscience, et il méconnaît l’essence de la vertu, qui est de ne vouloir point de salaire.

268 Belle idée, que Cicéron ne sait pas développer.

269 Argument ad hominem qui n’a pas grande valeur philosophique. Cicéron cherchait à faire honte aux épicuriens de leurs propres doctrines. En quoi il n’avait pas tort ; mais il dépassait souvent la mesure. Dans une lettre à Cassius, il va jusqu’à lui dire : « Ta philosophie est à la cuisine, in culina. » Cassius, dans sa réponse, proteste, relève ces mots et ajoute : « Ceux que tu appelles philêdonoi sont philokaloi et philodikaioi. » (Lettres, IX, 18, 19).

270 Les intermondes (intermundia, ta metakosmia, ta metaxu kosmôn diastêmata) sont les intervalles vides qui, selon Épicure, séparent les divers mondes formés par la rencontre des atomes. C’est là que les dieux, immobiles au milieu des mouvements des sphères, jouissent de l’éternelle félicité du repos.

271 Cicéron revient sans cesse sur les mêmes idées.

272 Encore une répétition.

273 On connaît l’histoire de Damon et de Pythias. Pythias, condamné à mort par Denys le tyran, demanda quelques jours de délai : Damon le pythagoricien se remit comme otage entre les mains du tyran, et Pythias resta libre ; mais il revint an jour prescrit pour reprendre sa place et subir sa peine. Le tyran touché lui fit grâce.

274 Voir, dans les Extraits d’Épicure, ce qui concerne l’amitié. V. aussi les Extraits d’Helvétius et de Bentham ; Épicure a dit : « Il faut quelquefois mourir pour son ami. »

275 Sénèque et Diogène Laërce rendent le même témoignage à Épicure.

276 Allusion aux injures que les péripatéticiens, les académiciens et surtout les stoïciens prodiguèrent souvent à Épicure.

277 V. plus haut, livre I, ch. XX.

278 Peut-être cette théorie sur l’amitié ne renfermait-elle pas la contradiction qu’y croit apercevoir Cicéron ; peut-être faut-il y voir le germe, des théories de Mill et de l’École anglaise. D’après Mill, ce qu’on aime et ce qu’on recherche d’abord pour autre chose, pour le plaisir, finit, en vertu de l’habitude et de l’association des idées, par sembler aimable et désirable pour lui-même. V. les Extraits, et plus haut, livre I, ch. XX.

279 Pouzzoles était le grand entrepôt du commerce de l’Italie avec la Sicile, l’Afrique et l’Égypte. Les greniers dont parle Cicéron servaient à recevoir les grains que fournissait surtout l’Égypte.

280 Allusion à ce qui a été dit plus haut, ch. XXIV.

281 Épicure eût essayé de nier cette conséquence. Selon lui, l’utilité qu’on retire de l’amitié devait l’emporter autant sur l’utilité qu’on retire de la richesse, que les plaisirs de l’âme l’emportent sur ceux du corps.

282 « Me ipsum ames oportet, non mea, si veri amici futuri sumus. » – Heureuse formule.

283 Cicéron est toujours trop disposé à croire à l’évidence des choses qu’il affirme.

284 Le mot même de philosophie désignait pourtant autre chose que la recherche du bonheur.

285 Le bonheur, tel que le conçoivent les épicuriens.

286 Dans la doctrine d’Épicure. Ce syllogisme a dû être emprunté par Cicéron à quelque ouvrage stoïcien. D’après les stoïciens, en effet, l’essence même du bonheur, c’est qu’il dépend de nous. Le faire dépendre des choses extérieures, par exemple du plaisir et de la peine que les événements peuvent nous donner ou nous ôter, c’est le méconnaître et le nier. Le véritable bonheur réside dans la véritable liberté de l’âme et dans la conscience de cette liberté. Le bonheur ainsi conçu peut être absolu, parce qu’il ne dépend que de nous.

287 On se rappelle le récit d’Hérodote. Crésus demandant à Solon quel était, à son avis, l’homme le plus heureux du monde, Solon lui nomma d’abord Tellus d’Athènes, puis Cléobis et Biton. Le roi, qui s’attendait à être nommé, entra en colère (Hérodote, I, 32) : « Athénien, dit-il, faites-vous donc si peu de cas de ma félicité, que vous me jugiez indigne d’être comparé avec de simples citoyens ? – Seigneur, reprit Solon, vous me demandez ce que je pense de la vie humaine, ai-je donc pu vous répondre autrement, moi qui sais que la divinité est jalouse du bonheur des humains, et qu’elle se plaît à le troubler ? Car, dans une longue carrière, on voit et l’on souffre bien des choses fâcheuses. Je donne à un homme soixante-dix ans pour le plus long terme de sa vie. Ces soixante-dix ans font vingt-cinq mille cinq cent cinquante jours. Or, de ces vingt-cinq mille cinq cent cinquante jours, vous n’en trouverez pas un qui amène un événement absolument semblable. Il faut donc convenir, seigneur, que l’homme est sujet à mille accidents. Vous avez certainement des richesses considérables, et vous régnez sur un peuple nombreux, mais je ne puis répondre à votre question, que je ne sache si vous avec fini vos jours dans la prospérité. Rien de plus commun que le malheur dans l’opulence et le bonheur dans la médiocrité. L’homme pauvre, d’ailleurs, s’il a l’usage de tous ses membres, s’il jouit d’une bonne santé, s’il est heureux dans ses enfants, si, enfin, à tous ces avantages il ajoute celui d’une bonne mort, cet homme-là est celui que vous cherchez ; c’est lui qui mérite d’être appelé heureux. »

288 V. plus haut l. I, ch. XIX, § 63. V. aussi les Extraits d’Épicure.

289 Argument à peu près sans réplique, mais qui n’attaque qu’un côté secondaire de la doctrine épicurienne.

290 C’est précisément ce que soutenait Épicure : « Qu’on me donne, disait-il, du pain et de l’eau, et je suis prêt à le disputer de félicité à Jupiter même : elegen etoimôs echein kai tôi Dii hupereudaimonias diagônidzesthai, madzan echôn kai hudôr (Stob, Florileg., XVII, 30). – Le sage stoïcien en eût dit autant ; mais il n’aurait même pas eu besoin de pain et d’eau.

291 V. les Extraits.

292 V. plus haut, livre I, ch. XIX, et les Extraits d’Épicure.

293 V. les Extraits d’Épicure.

294 C’était une des paroles familières à Socrate. V. les Mémorables, I, 3 : « Socrate ne prenait de nourriture qu’autant qu’il en pouvait prendre avec plaisir ; et quand il se mettait à manger, l’appétit lui servait d’assaisonnement ; toute boisson lui était agréable, parce qu’il ne buvait pas mais sans avoir soif. » Le sophiste Antiphon vint un jour le voir, et lui parla ainsi : « Je croyais, Socrate, que ceux qui professent la philosophie devaient être plus heureux ; mais il me semble que vous tirez de la sagesse un parti font contraire. À la manière dont vous vivez, un esclave traité comme vous ne resterait pas chez son maître. Vous faites votre nourriture des mets les plus grossiers et des plus viles boissons. C’est peu d’être couvert d’un méchant manteau qui vous sert hiver comme été ; vous n’avez ni chaussure ni tunique. De plus, vous refusez de l’argent. – Antiphon, répondit Socrate, vous me paraissez croire quo je vis bien tristement, et, j’en suis sûr, vous aimeriez mieux mourir que de vivre comme moi. Voyons donc ce que vous trouvez de si dur dans ma façon de vivre… Vous méprisez mes aliments ; sont-ils moins salubres que les vôtres, moins nourrissants, plus difficiles à trouver, plus rares et plus chers ? ou bien enfin les mets que l’on vous assaisonne sont-ils plus agréables à votre palais que ceux que je me procure ? Ignorez-vous qu’avec un bon appétit on n’a pas besoin d’assaisonnement ? » (Mémorables, I, 6). « Un autre se plaignait d’éprouver du dégoût à table : – Acumène, lui dit-il, enseigne un bon remède à ce mal. – Lequel ? – C’est de manger peu ; les mets en paraissent plus agréables ; on dépense moins, et l’on se porte mieux. » (Ibid., III, 12).

295 Calpurnius Pison, surnommé Frugi à cause de sa sobriété proverbiale. (V. Tusc., III, 20).

296 Épicure vivait-il comme Gallonius ? (V. Ch. VIII, 24.).

297 V. Xénophon, Cyropédie, I, 11 ; Tusc., V, 99 ; Platon, Lettre VII ; Tusc., V, XXXV, 100.

298 Métrodore a dit en effet : « Quel autre bien y a-t-il pour l’âme que le bon état de la chair (to eustathes sarkos katastêma) et une sûre espérance à son sujet (peri tautês) ? Clem. Alex., Strom., II, 179. et. Plut., Non pos. suav., 1089.

299 Cn. Octavius fut consul l’an 76 av. J.-C. « Homo mitis et captus pedibus » dit de lui Salluste (Fragments).

300 Vers du Philoctète d’Attius, cités aussi dans les Tusculanes, II, XIV.

301 V. plus haut, livre I, XIX.

302 Cette lettre qui, d’après Cicéron, est adressée à Hermarchus, se trouve dans Diogène Laërce (X, 22) adressée à Idoménée. Hermarchus, de Mitylène, succéda à Épicure dans l’enseignement de l’école (V. les Extraits de Diogène Laërce).

303 Épictète, dans les Entretiens, oppose lui aussi, et avec plus de force encore, la conduite d’Épicure à sa doctrine : « Épicure, quand il veut nous retirer notre mutuel instinct de sociabilité, cède à cet instinct même qu’il nous retire. Que dit-il en effet ? « Hommes, ne vous laissez point tromper, ne vous laissez point détourner de la vérité, ne vous égarez pas : il n’existe pas chez les êtres raisonnables un mutuel instinct de sociabilité ; croyez-moi bien. Ceux qui vous disent le contraire vous trompent et vous abusent. » Eh ! que t’importe ! laisse les autres se tromper. T’en trouveras-tu plus mal, quand nous croirons tous que la société est naturelle entre nous, et qu’il faut la maintenir à tout prix ? Au contraire, tu t’en trouveras bien mieux et plus en sûreté. Homme, pourquoi t’inquiéter de nous ? Pourquoi veiller à cause de nous ? Pourquoi allumer ta lampe ? Pourquoi te lever si matin ? Pourquoi écrire de si gros livres, afin qu’aucun de nous ne se trompe, en pensant que les dieux s’occupent des hommes, ou ne croie qu’il y a d’autre bien réel que le plaisir ? Car, si les choses sont comme tu le dis, va-t’en dormir, mène la vie d’un vers, celle que tu te crois fait pour vivre, mange, bois, et ronfle. Que t’importe ce que les autres croiront sur les points dont tu parles ? Que t’importe qu’ils se trompent ou non ? Qu’as-tu affaire de nous ? Occupe-toi des brebis, parce qu’elles se laissent tondre, traire, et enfin égorger. Ne serait-il pas à désirer pour toi que les hommes pussent être séduits et ensorcelés par les stoïciens au point de s’endormir, et de se laisser tondre et traire par toi et par tes semblables ? Qu’as-ta besoin de dire à tes disciples ce que tu leur dis, au lieu de le leur cacher ? Ne devrais-tu pas bien plutôt leur persuader, avant tout, que nous sommes nés pour la société, et qu’il est bon d’être modéré, pour qu’on te gardât tout ? Ou bien serait-ce qu’il y a des gens avec lesquels il faut maintenir la société, et d’autres avec lesquels il ne le faut pas ? Quels sont donc ceux avec lesquels il faut la maintenir ? Ceux qui tendent à la maintenir de leur côté, ou ceux qui lui font violence ? Et qu’est-ce qui lui fait plus violence que vous, avec de pareilles doctrines ?

Qu’était-ce donc qui arrachait Épicure au sommeil, et le forçait à écrire ce qu’il écrivait ? Qu’était-ce, si ce n’est ce qu’il y a de plus fort dans l’homme, la nature, qui le tirait du côté où elle voulait, malgré sa résistance et ses soupirs ? « L’homme ne te paraît pas fait pour la société ! Eh bien ! écris-le, et transmets-le aux autres ; veille à cet effet, et donne toi-même un démenti par tes actes à tes théories !… »

Et, après cela, nous dirons qu’Oreste était poursuivi par des Furies qui l’arrachaient à son sommeil, et nous ne dirons pas que des Furies et des divinités vengeresses, autrement terribles, réveillaient Épicure, quand il dormait, ne lui permettaient pas de reposer, et le forçaient à révéler lui-même ses misères, comme la colère et l’ivresse font pour les Gaulois ! Voilà la force invincible de la nature humaine. Est-ce que la vigne peut croître selon les lois, non de la vigne, mais de l’olivier ? Et l’olivier, suivant les lois, non de l’olivier, mais de la vigne ? Cela ne peut ni se faire, ni ne concevoir. De même l’homme non plus ne peut jamais cesser de vivre de la vie de l’homme. Épicure a pu nous enlever tout ce qui est viril en nous, tout ce qui est du maître de maison, du citoyen et de l’ami, mais il ne nous a pas enlevé les penchants de l’humanité, parce qu’il ne le pouvait pas ; pas plus que les malheureux académiciens ne peuvent se débarrasser de leurs sens ou les rendre impuissants, quoiqu’ils en aient la meilleure envie du monde. Quelle misère ! Voici un homme qui a reçu de la nature des mesures et des règles pour juger de la vérité, et il ne travaille pas à les compléter et à les enrichir de ce qui leur manque ! Bien loin de là, s’il y a quelque autre chose encore qui puisse aider à découvrir la vérité, il s’efforce de le supprimer et de le détruire ! »

304 Les Kuriai doxai (V. plus haut, ch. VII, et Diogène Laërce, X.139).

305 Il entend à la fois l’âme et le corps, qui ne font qu’un selon lui.

306 Timocrate, frère de Métrodore ; Amynomaque, disciple et ami d’Épicure.

307 Mois ainsi appelé parce que c’était celui où les Athéniens avaient coutume de se marier.

308 Fragment du testament d’Épicure, qu’on trouve en entier dans Diogène Laërce. V. les Extraits. – Les proscriptions d’Épicure furent fidèlement suivies par ses disciples, qui, tous les ans, à l’époque fixée réunissaient pour célébrer en commun la naissance de leur maître. Il nous reste une lettre d’invitation à ce banquet commémoratif adressée par un épicurien, Philodème, à son disciple et ami Pison (Anthol. gr. t. I, p. 397) : « Demain, cher Pison, un disciple d’Épicure, chéri des Muses, t’entraînera dès la neuvième heure vers une chaumière modeste, où il doit célébrer dans un banquet l’eicade annuelle. Tu n’y savoureras, il est vrai, ni les mamelles succulentes de la truie, ni le vin de Chios, doux présent de Bacchus, mais tu y verras des amis parfaitement sincères ; mais tu y entendras des sons plus doux que tout ce qu’on nous vante de la terre des Phéaciens. Si tu daignes, Pison, jeter sur nous un regard favorable, ta présence donnera de l’éclat à la fête, et nous tiendra lieu des mets les plus exquis. »

309 Cicéron, dans ce passage, fait sourire à ses dépens plutôt qu’aux dépens d’Épicure.

310 Allusion à la grande année astronomique, au bout de laquelle tous les astres reviennent à leur première position. V. dans la République la songe de Scipion, et le Timée de Platon.

311 C’est précisément, auraient pu répondre les épicuriens, parce qu’Épicure croit avoir découvert la vérité, qu’il veut par tous les moyens la rappeler aux hommes et la faire survivre à sa mort même.

312 Voici tout un chapitre consacré à une question vraiment puérile.

313 V. livre I, ch. XVII.

314 Allusion au proverbe imperia manliana. V. plus haut, livre I, ch. VII.

315 All’ hêdu toi sôthenta memnêsthai ponôn. Vers de l’Andromède, pièce perdue d’Euripide. (V. Nauck, Fragm. trag. Gr., p. 317).

316 Allusion à quelque ouvrage d’Aristote, maintenant perdu (Cf. Tusc., V, 35).

317 Ces vers sont sans doute tirés des Annales d’Ennius.

318 La doctrine d’Épicure sur ce point a été souvent reprise par les écoles sensualistes ; elle est encore soutenue par l’école anglaise contemporaine.

319 C’est pourtant un fait psychologique qui peut parfaitement se produire. L’argument est ingénieux, mais ne prouve guère.

320 Épicure y prenait bien garde ; mais, selon lui, il dépend du sage d’écarter toute peine de l’âme.

321 Peut-être est-ce là une allusion à un passage bien connu de Lucrèce, L. V. Voir les Extraits.

322 La forme est trop oratoire ; mais la pensée est profonde.

323 Au moment où la pensée s’élevait et devenait plus philosophique, elle retombe de nouveau ; Cicéron revient à ses interminables exemples, et se met à raconter, au lieu de raisonner.

324 Calatinus fut consul en 258, dictateur en 249.

325 Cette objection sera reproduite bien souvent contre les utilitaires. En fait ils n’y peuvent répondre. V. les Extraits d’Helvétius.

326 C’est en effet ce qu’eût répondu Épicure. Mais il ne s’agit pas, dans le problème moral, de savoir ce qu’un homme a fait, cet homme fût-il Hercule, mais ce que l’homme doit faire.

327 Siron (Épicureus doctissimus, dit encore Cicéron, Acad., II, 106) eut pour disciples Virgile et Varius. Philodème, philosophe et poète, fut le maître et l’ami de Pison. On a retrouvé de lui, dans les cendres d’Herculanum, des fragments sur l’épicurisme, la rhétorique, la musique, etc. V. plus haut, p. 123, une épigramme de Philodème.