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Auguste COMTE

Catéchisme positiviste

Publié en 1852

Texte original en français


RÉPUBLIQUE OCCIDENTALE

Ordre et Progrès. – Vivre pour autrui.

 

 

CATÉCHISME POSITIVISTE

ou

SOMMAIRE EXPOSITION DE LA RELIGION UNIVERSELLE

EN ONZE ENTRETIENS SYSTÉMATIQUES

entre une Femme et un Prêtre de l’HUMANITÉ.

 

Par Auguste COMTE

Auteur du Système de philosophie positive

et du Système de politique positive.

 

L’Amour pour principe ;
L’Ordre pour base
Et le Progrès pour but.

PRÉFACE

« Au nom du passé et de l’avenir, les serviteurs théoriques et les serviteurs pratiques de l’HUMANITÉ viennent prendre dignement la direction générale des affaires terrestres, pour construire enfin la vraie providence, morale, intellectuelle, et matérielle ; en excluant irrévocablement de la suprématie politique tous les divers esclaves de Dieu, catholiques, protestants, ou déistes, comme étant à la fois arriérés et perturbateurs. » Telle fut la proclamation décisive par laquelle, au Palais-Cardinal1, je terminai, le dimanche 19 octobre 1851. après un résumé de cinq heures, mon troisième Cours philosophique sur l’histoire générale de l’Humanité. Depuis cette mémorable clôture, la publication du tome deuxième de mon Système de politique positive vient de constater directement combien une semblable destination sociale convient à la philosophie capable d’inspirer la théorie la plus systématique de l’ordre humain.

Nous venons donc ouvertement délivrer l’Occident d’une démocratie anarchique et d’une aristocratie rétrograde, pour constituer, autant que possible, une vraie sociocratie, qui fasse sagement concourir à la commune régénération toutes les forces humaines, toujours appliquées chacune suivant sa nature. En effet, nous, sociocrates, ne sommes pas davantage démocrates qu’aristocrates. À nos yeux, la respectable masse de ces deux partis opposés représente empiriquement, d’une part la solidarité, de l’autre la continuité, entre lesquelles le positivisme établit profondément une subordination nécessaire, remplaçant enfin leur déplorable antagonisme. Mais, quoique notre politique s’élève également au-dessus de ces deux tendances incomplètes et incohérentes, nous sommes loin d’appliquer aujourd’hui la même réprobation aux deux partis correspondants. Depuis trente ans2 que dure ma carrière philosophique et sociale, j’ai senti toujours un profond mépris pour ce qu’on nomma, sous nos divers régimes, l’opposition, et une secrète affinité pour les constructeurs quelconques. Ceux même qui voulaient construire avec des matériaux évidemment usés me semblèrent constamment préférables aux purs démolisseurs, en un siècle où la reconstruction générale devient partout le principal besoin. Malgré l’état arriéré de nos conservateurs officiels, nos simples révolutionnaires me paraissent encore plus éloignés du véritable esprit de notre temps. Ils prolongent aveuglément, au milieu du dix-neuvième siècle, la direction négative qui ne pouvait convenir qu’au dix-huitième, sans racheter cette stagnation par les généreux sentiments de rénovation universelle qui caractérisèrent leurs prédécesseurs.

Aussi, quoique les inclinations populaires leur restent spontanément favorables, le pouvoir passe-t-il toujours à leurs adversaires, qui du moins ont reconnu l’impuissance organique des doctrines métaphysiques, et cherchent ailleurs des principes de reconstruction. Chez la plupart de ceux-ci, la rétrogradation n’est, au fond, qu’un pis-aller provisoire contre une imminente anarchie, sans aucune véritable conviction théologique. Quoique tous les hommes d’État semblent maintenant appartenir à cette école, on peut assurer qu’elle leur fournit seulement les formules indispensables à la coordination de leurs vues empiriques, en attendant la liaison plus réelle et plus stable émanée d’une nouvelle doctrine universelle.

Tel est certainement le seul chef temporel vraiment éminent dont notre siècle puisse jusqu’ici s’honorer, le noble tzar qui3, tout en faisant avancer son immense empire autant que le comporte sa situation actuelle, le préserve, avec une énergique sagesse, d’une vaine fermentation. Son judicieux empirisme a compris que l’Occident était seul investi de la glorieuse et difficile mission de fonder la régénération humaine, que l’Orient doit ensuite s’approprier paisiblement à mesure qu’elle surgira. Il me paraît Même avoir senti que cette immense élaboration se trouvait spécialement réservée au grand centre occidental, dont la spontanéité nécessairement désordonnée doit seule être toujours respectée, comme profondément indispensable à la solution commune. L’agitation habituelle de tout le reste de l’Occident, quoique plus difficile à contenir que celle de l’Orient, est, au fond, presque aussi nuisible au cours naturel de la réorganisation finale, dont elle tend à déplacer vainement le principal foyer, que l’ensemble du passé fixe en France.

Notre situation occidentale exclut tellement le point de vue purement révolutionnaire qu’elle réserve au camp opposé la production des maximes les plus caractéristiques. Malgré la mémorable formule pratique émanée d’un démocrate heureusement illettré, c’est parmi les purs conservateurs que surgit la plus profonde sentence politique du dix-neuvième siècle : On ne détruit que ce qu’on remplace4. L’auteur de cette admirable maxime, aussi bien exprimée que bien pensée, n’offre pourtant rien d’éminent sous l’aspect intellectuel. Il n’est vraiment recommandable que d’après une rare combinaison des trois qualités pratiques, l’énergie, la prudence, et la persévérance. Mais le point de vue organique tend aujourd’hui tellement à grandir les conceptions, qu’il suffit, dans une situation favorable, pour inspirer à un esprit superficiel un principe vraiment profond, que le positivisme adopte et développe systématiquement.

Quoi qu’il en soit, la nature rétrograde des doctrines épuisées que nos conservateurs emploient provisoirement doit les rendre essentiellement impropres à diriger la politique réelle au milieu d’une anarchie primitivement due à l’impuissance finale des anciennes croyances. La raison occidentale ne peut plus se laisser conduire par des opinions évidemment indémontrables, et même radicalement chimériques, comme toutes celles qu’inspire une théologie quelconque, restât-elle réduite à son dogme fondamental. Tous reconnaissent aujourd’hui que notre activité pratique doit cesser de se consumer en hostilités mutuelles, pour développer paisiblement notre commune exploitation de la planète humaine. Mais nous pouvons encore moins persister dans cet état d’enfance intellectuelle et morale où notre conduite ne repose que sur des motifs absurdes et dégradants. Sans répéter jamais le dix-huitième siècle, le dix-neuvième doit toujours le continuer, en réalisant enfin le noble vœu d’une religion démontrée dirigeant une activité pacifique.

Depuis que la situation écarte toute tendance purement négative, il n’y a de vraiment discréditées, parmi les écoles philosophiques du dernier siècle, que les sectes inconséquentes, dont la prépondérance dut être éphémère.

Les démolisseurs incomplets, comme Voltaire et Rousseau, qui croyaient pouvoir renverser l’autel en conservant le trône ou réciproquement, sont irrévocablement déchus, après avoir dominé, suivant leur destinée normale, les deux générations qui préparèrent et accomplirent l’explosion révolutionnaire. Mais, depuis que la reconstruction est à l’ordre du jour, l’attention publique retourne de plus en plus vers la grande et immortelle école de Diderot et Hume, qui caractérisera réellement le dix-huitième siècle, en le liant au précédent par Fontenelle et au suivant par Condorcet. Également émancipés en religion et en politique, ces puissants penseurs tendaient nécessairement vers une réorganisation totale et directe, quelque confuse qu’en dût être alors la notion. Tous se rallieraient aujourd’hui à la seule doctrine qui, fondant l’avenir sur le passé, pose enfin les bases inébranlables de la régénération occidentale. C’est d’une telle école que je m’honorerai toujours de descendre immédiatement, par mon précurseur essentiel, l’éminent Condorcet. Au contraire, je n’attendis jamais que des entraves, spontanées ou concertées, chez les débris arriérés des sectes superficielles et immorales émanées de Voltaire et de Rousseau.

Mais, à cette grande souche historique, j’ai constamment rattaché ce qu’offrirent de vraiment éminent nos derniers adversaires, soit théologiques, soit métaphysiques. Tandis que Hume constitue mon principal précurseur philosophique, Kant s’y trouve accessoirement lié ; sa conception fondamentale5 ne fut vraiment systématisée et développée que par le positivisme. De même, sous l’aspect politique, Condorcet dut être, pour moi, complété par de Maistre6, dont je m’appropriai, dès mon début, tous les principes essentiels, qui ne sont plus appréciés maintenant que dans l’école positive. Tels sont, avec Bichat et Gall comme précurseurs scientifiques, les six prédécesseurs immédiats qui me rattacheront toujours aux trois pères systématiques de la vraie philosophie moderne, Bacon, Descartes, et Leibniz. D’après cette noble filiation, le Moyen Âge, intellectuellement résumé par saint Thomas d’Aquin, Roger Bacon, et Dante, me subordonne directement au prince éternel des véritables penseurs, l’incomparable Aristote.

En remontant jusqu’à cette source normale, on sent profondément que, depuis la suffisante extension de la domination romaine, les populations d’élite cherchent vainement la religion universelle. L’expérience a pleinement démontré que ce vœu final ne peut être satisfait par aucune croyance surnaturelle. Deux monothéismes incompatibles aspirèrent également à cette universalité nécessaire, sans laquelle l’humanité ne pourrait suivre sa destinée naturelle. Mais leurs efforts opposés n’aboutirent qu’à se neutraliser mutuellement, de manière à réserver un tel attribut aux doctrines démontrables et discutables. Depuis plus de cinq siècles, l’islamisme renonce à dominer l’Occident, et le catholicisme abandonne à son éternel antagoniste jusqu’à la tombe de son prétendu fondateur7. Ces vaines aspirations spirituelles n’ont pu même embrasser tout le territoire de l’ancienne domination temporelle, réparti presque également entre les deux monothéismes inconciliables.

L’Orient et l’Occident doivent donc chercher, hors de toute théologie ou métaphysique, les bases systématiques de leur communion intellectuelle et morale. Cette fusion tant attendue, qui doit ensuite s’étendre graduellement à l’ensemble de notre espèce, ne peut évidemment émaner que du positivisme, c’est-à-dire d’une doctrine toujours caractérisée par la combinaison de la réalité avec l’utilité. Bornées longtemps aux plus simples phénomènes, ses théories y ont produit les seules convictions vraiment universelles qui existent jusqu’ici. Mais ce privilège naturel des méthodes et des doctrines positives ne saurait rester toujours circonscrit au domaine mathématique et physique. Développé d’abord envers l’ordre matériel, il dut ensuite embrasser l’ordre vital, d’où il vient de s’étendre enfin jusqu’à l’ordre humain, collectif ou individuel. Cette plénitude décisive de l’esprit positif dissipe maintenant tout prétexte à la conservation factice de l’esprit théologique, devenu, dans l’Occident moderne, aussi perturbateur que l’esprit métaphysique, dont il constitue la source historique et dogmatique. La dégradation morale et politique du sacerdoce correspondant avait d’ailleurs interdit, depuis longtemps, tout espoir de contenir, comme au Moyen Âge, les vices d’une telle doctrine par la sagesse instinctive de ses meilleurs interprètes.

Désormais abandonnée spontanément à sa corruption naturelle, la croyance monothéique, soit chrétienne, soit musulmane, mérite de plus en plus la réprobation que son avènement inspira, pendant trois siècles, aux plus nobles praticiens et théoriciens du monde romain. Ne pouvant alors juger le système que d’après la doctrine, ils n’hésitaient point à repousser, comme ennemie du genre humain, une religion provisoire qui plaçait la perfection dans un céleste isolement. L’instinct moderne réprouve encore plus une morale qui proclame les inclinations bienveillantes comme étrangères à notre nature, qui méconnaît la dignité du travail jusqu’à le faire dériver d’une malédiction divine, et qui érige la femme en source de tout mal. Tacite et Trajan ne pouvaient prévoir que, pendant quelques siècles, la sagesse sacerdotale, aidée d’une situation favorable, contiendrait assez les vices naturels de telles doctrines pour en tirer provisoirement d’admirables résultats sociaux. Depuis8 que le sacerdoce occidental est irrévocablement devenu rétrograde, sa croyance, livrée à elle-même, tend à développer librement le caractère immoral inhérent à sa nature antisociale. Elle ne mérita les ménagements des conservateurs prudents qu’autant qu’il fut impossible d’y substituer une meilleure conception du monde et de l’homme, que pouvait seule fournir une lente ascension de l’esprit positif. Mais cette laborieuse initiation étant maintenant achevée, le positivisme élimine irrévocablement le catholicisme, comme tout autre théologisme, en vertu même de l’admirable maxime sociale citée ci-dessus.

Après avoir pleinement satisfait l’intelligence et l’activité, la religion positive, toujours poussée par sa réalité caractéristique, s’est convenablement étendue jusqu’au sentiment, qui désormais forme son principal domaine et devient la base de son unité. Nous ne craignons donc pas que les vrais penseurs, théoriques ou pratiques, puissent aujourd’hui, comme au début du catholicisme, méconnaître la supériorité d’une foi réelle et complète, qui, loin d’être fortuitement sociale, se montre telle par sa propre nature. C’est d’ailleurs à la conduite morale et politique de son sacerdoce naissant et de tous ses vrais adeptes qu’il appartient de faire empiriquement apprécier son excellence, chez ceux-là même qui ne pourraient pas juger directement ses principes. Une doctrine qui développera toujours toutes les vertus humaines, personnelles, domestiques, et civiques, sera bientôt respectée de tous ses adversaires honnêtes, quelle que soit leur vaine prédilection envers une synthèse absolue et égoïste opposée à la synthèse relative et altruiste9.

Mais, afin d’instituer cette concurrence décisive, il fallait d’abord condenser assez le positivisme pour qu’il pût devenir vraiment populaire. Telle est la destination spéciale de cet opuscule exceptionnel, envers lequel j’interromps, pendant quelques semaines, ma grande construction religieuse10, dont la première moitié reste seule accomplie jusqu’ici. Ce précieux épisode m’avait d’abord semblé devoir être ajourné jusqu’à l’entière terminaison de cet immense travail. Mais, après avoir écrit, en janvier 1851, la théorie positive de l’unité humaine, je me sentis assez avancé pour faire succéder un tel intermède au volume dont cette théorie forme le premier et principal chapitre. Développé de plus en plus à mesure que j’élaborais ce tome décisif, un tel espoir devint complet quand j’écrivis sa préface finale. Je le réalise aujourd’hui, avant de commencer la construction de la sociologie dynamique, qui caractérisera, l’an prochain, le troisième volume de mon Système de politique positive.

Due à la maturité inattendue de mes principales conceptions, cette résolution se trouva beaucoup fortifiée par l’heureuse crise qui vient d’abolir le régime parlementaire et d’instituer la république dictatoriale, double préambule de toute vraie régénération. Sans doute, cette dictature n’offre point encore le caractère essentiel expliqué dans mon cours positiviste de 184711. Il lui manque surtout de se concilier assez avec une pleine liberté d’exposition, et même de discussion, directement indispensable à la réorganisation spirituelle, et qui d’ailleurs peut seule rassurer contre toute tyrannie rétrograde. Mais ce complément nécessaire ne tardera point à s’y réaliser sous un mode quelconque, qui me semble malheureusement supposer, comme les phases précédentes, une dernière crise violente. Une fois obtenu, son avènement empirique doit déterminer bientôt la paisible évolution du triumvirat systématique qui caractérise la dictature temporelle représentée, dans le cours ci-dessus indiqué, comme propre à la transition organique Mais, sans attendre ces deux nouvelles phases de l’empirisme révolutionnaire, la situation dictatoriale permet déjà la propagation directe des méditations régénératrices. La liberté d’exposition qu’elle procure spontanément à tous les vrais constructeurs, en brisant enfin la vaine domination des parleurs, devait spécialement m’inviter à diriger immédiatement les pensées féminines et prolétaires vers la rénovation fondamentale.

Ce travail épisodique, en fournissant dignement une base systématique à l’active propagation du positivisme, seconde nécessairement ma construction principale, en amenant la religion nouvelle vers son vrai milieu social. Quelque solides que soient les fondements logiques et scientifiques de la discipline intellectuelle qu’institue la philosophie positive, ce régime sévère est trop antipathique aux esprits actuels pour prévaloir jamais sans l’irrésistible appui des femmes et des prolétaires. Sa nécessité ne peut être sainement appréciée que dans cette double masse sociale, qui, étrangère à toute prétention doctorale, peut seule imposer à ses chefs systématiques les conditions encyclopédiques qu’exige leur office social. C’est pourquoi je n’ai pas dû craindre de populariser ici des termes philosophiques vraiment indispensables, que le positivisme n’a point introduits, mais dont il a systématisé la conception et développé l’usage. Tels sont surtout deux couples essentiels de formules caractéristiques, d’abord statique et dynamique, ensuite objectif et subjectif12, sans lesquelles mon exposition ne pouvait devenir suffisante. Quand ces termes sont une fois définis convenablement, surtout d’après une acception invariable leur judicieux emploi facilite beaucoup les explications philosophiques, au lieu de les rendre moins intelligibles. Je n’hésite point à consacrer ici des expressions que la religion positive doit faire déjà passer dans la circulation universelle, vu la haute importance de leur usage intellectuel, et même moral.

Ainsi conduit à composer un véritable catéchisme pour la Religion de l’Humanité, je dus d’abord examiner systématiquement la forme dialogique toujours adoptée envers de telles expositions. Je ne tardai point à y rencontrer un nouvel exemple de cet heureux instinct d’après lequel la sagesse pratique devance souvent les saines indications théoriques. Venant de construire spécialement la théorie positive du langage humain13, je sentis aussitôt que, puisque l’expression doit constamment aboutir à la communication, sa forme naturelle consiste dans le dialogue. Toute combinaison, même physique, et surtout logique, étant d’ailleurs binaire, cet entretien ne comporte, sous peine de confusion, qu’un seul interlocuteur. Le monologue ne peut réellement convenir qu’à la conception, dont il se borne à formuler la marche, comme si l’on pensait tout haut, sans s’occuper d’aucun auditeur. Quand le discours ne doit pas seulement assister les investigations du raisonnement, mais diriger la communication de ses résultats, il exige une élaboration nouvelle, spécialement adaptée à cette transmission. Il faut alors considérer l’état propre de l’auditeur, et prévoir les modifications qu’une telle exposition suscitera dans sa marche spontanée. En un mot, le simple récit doit ainsi devenir un véritable entretien. Les conditions essentielles ne peuvent même être assez remplies qu’en supposant un interlocuteur unique et nettement déterminé. Mais, si ce type est heureusement choisi, il pourra, dans l’usage ordinaire, représenter suffisamment chaque lecteur ; qu’on ne saurait d’ailleurs varier le mode d’exposition suivant les diverses convenances individuelles, comme pour la vraie conversation.

Le discours pleinement didactique devrait donc différer essentiellement du simple discours logique, où le penseur suit librement sa propre marche, sans aucun égard aux conditions naturelles d’une communication quelconque. Toutefois, afin d’éviter une laborieuse refonte, on se borne presque toujours à transmettre les pensées comme elles furent d’abord conçues ; quoique ce mode grossier d’exposition contribue beaucoup au peu d’efficacité de la plupart des lectures. On réserve la forme dialogique, propre à toute vraie communication, pour expliquer les conceptions qui sont à la fois assez importantes et assez mûries. C’est pourquoi, de tout temps, l’enseignement religieux s’accomplit par voie d’entretien et non de récit. Loin d’indiquer une négligence excusable seulement envers les cas secondaires, cette forme, quand elle est bien instituée, constitue, au contraire, le seul mode d’exposition qui soit vraiment didactique : il convient également à toutes les intelligences. Mais les difficultés propres à la nouvelle élaboration qu’il exige y font justement renoncer pour les communications ordinaires. Il serait puéril de rechercher une telle perfection dans un enseignement qui n’offrirait point un intérêt fondamental. D’un autre côté, cette transformation didactique ne devient réalisable qu’envers des doctrines assez élaborées pour qu’on puisse nettement comparer les diverses manières d’exposer leur ensemble, et prévoir aisément les objections qu’elles devront susciter.

S’il fallait indiquer ici tous les principes généraux qui conviennent à l’art de communiquer, j’y caractériserais encore le perfectionnement relatif au style. Voués surtout à l’expression des sentiments, les poètes reconnurent toujours combien les vers y sont préférables à la prose, pour rendre plus esthétique le langage artificiel, en le rapprochant davantage du langage naturel. Or, les mêmes motifs s’appliqueraient également à la communication des pensées, si l’on y devait attacher autant de prix. La concision du discours et l’assistance des images, double caractère essentiel de la vraie versification, seraient aussi propres à perfectionner l’exposition que l’effusion. Ainsi, la communication parfaite n’exigerait pas seulement la substitution du dialogue au monologue, mais aussi le remplacement de la prose par les vers. Toutefois, cette seconde amélioration didactique doit être encore plus exceptionnelle que la première, à raison des nouveaux soins qu’elle exige. Elle suppose même une plus grande maturité dans les conceptions correspondantes, non seulement chez l’interprète, mais aussi parmi l’auditoire, dont le travail spontané doit aussitôt combler les lacunes de la concision poétique. C’est pourquoi plusieurs admirables poèmes restent encore écrits en prose, malgré l’imperfection d’une telle forme, alors excusable envers un domaine trop peu familier. Un motif analogue détourna davantage de versifier aucun catéchisme religieux. Mais la réalité et la spontanéité qui distinguent les croyances positives permettront un jour de procurer à leur exposition populaire ce dernier perfectionnement, quand elles commenceront à se répandre assez pour comporter une concision imagée. Ce n’est donc que provisoirement qu’on doit s’y borner à remplacer le monologue par le dialogue.

D’après cette théorie spéciale de la forme didactique, je me suis trouvé conduit, non seulement à justifier l’usage antérieur, mais aussi à l’améliorer, en ce qui concerne l’interlocuteur. L’indétermination totale de l’auditeur rendait essentiellement vague le mode dialogique, ainsi devenu même presque illusoire. Ayant systématisé l’institution empirique du dialogue, j’ai bientôt senti qu’elle resterait incomplète, et dès lors insuffisante, tant que l’interlocuteur n’y serait pas nettement défini, du moins pour l’auteur. C’est uniquement en se proposant une communication réelle, quoique actuellement idéale, que l’on peut assez développer tous les avantages essentiels d’une telle forme. On institue alors un véritable entretien, au lieu d’un récit dialogué.

En appliquant aussitôt ce principe évident, je devais spontanément choisir l’angélique interlocutrice14 qui, après une seule année d’influence objective, se trouve, depuis plus de six ans, subjectivement associée à toutes mes pensées comme à tous mes sentiments. C’est par elle que je suis enfin devenu, pour l’Humanité, un organe vraiment double, comme quiconque a dignement subi l’ascendant féminin. Sans elle, je n’aurais jamais pu faire activement succéder la carrière de saint Paul à celle d’Aristote, en fondant la religion universelle sur la saine philosophie, après avoir tiré celle-ci de la science réelle. La constante pureté de notre lien exceptionnel, et même l’admirable supériorité de l’ange méconnu, sont d’ailleurs assez appréciées déjà des âmes d’élite. Quand je révélais, il y a quatre ans, cette incomparable inspiration, en publiant mon Discours sur l’ensemble du positivisme, elle ne pouvait d’abord être jugée que d’après ses résultats intellectuels et moraux, dès lors sensibles aux cœurs sympathiques et aux esprits synthétiques. Mais, l’an dernier, le triple préambule qui distinguera toujours le tome premier de mon Système de politique positive permit à chacun d’apprécier directement cette éminente nature. Aussi, dans ma récente publication du second volume de ce même traité, ai-je déjà pu me féliciter ouvertement de la touchante unanimité des sympathies décisives qu’éprouvent les deux sexes envers la nouvelle Béatrice. Ces trois antécédents publics dissipent ici toute hésitation sur ma sainte interlocutrice, assez connue des lecteurs dignement préparés pour que nos entretiens puissent vraiment leur inspirer un intérêt propre et direct.

Une telle catéchumène remplit heureusement toutes les conditions essentielles du meilleur type didactique. Malgré sa supériorité personnelle, Madame Clotilde de Vaux me fut sitôt ravie qu’elle ne put être suffisamment initiée au positivisme, où tendaient spontanément ses vœux et ses efforts. Avant que la mort brisât irrévocablement cette affectueuse instruction, la douleur et le chagrin l’avaient profondément entravée. En accomplissant aujourd’hui subjectivement la préparation systématique que je pus à peine ébaucher objectivement, l’angélique disciple m’offre donc seulement les dispositions essentielles que présentent aussi la plupart des femmes et même beaucoup de prolétaires. Chez toutes ces âmes que le positivisme n’a point encore atteintes, je suppose uniquement, comme envers mon éternelle compagne, un profond désir de connaître la religion capable de surmonter l’anarchie moderne, et une sincère vénération pour son prêtre. Je dois même préférer des lecteurs qu’aucune culture scolastique ne détourne d’un suffisant accomplissement spontané de ces deux conditions préalables.

Tous ceux qui connaissent mon institution générale des véritables anges gardiens, assez expliquée déjà dans ma Politique positive15, savent d’ailleurs que le principal type féminin y devient habituellement inséparable des deux autres. Cette douce connexité convient même au cas exceptionnel qui m’offre réunies, chez ma chaste compagne immortelle, la mère subjective que suppose ma seconde vie, et la fille objective qui devait embellir une existence temporaire. Depuis que sa réserve invariable avait assez épuré mon affection pour l’élever au niveau de la sienne, j’aspirais seulement à l’union pleinement avouable qui devait résulter d’une adoption légale, conforme à l’inégalité de nos âges. Quand je publierai notre digne correspondance, ma lettre finale constatera directement ce saint projet, hors duquel nos fatalités respectives nous auraient interdit le repos et le bonheur.

C’est donc sans aucun effort que je vais appliquer ici les qualifications personnelles qu’impose habituellement l’instruction religieuse. Le sacerdoce positif exige, encore plus que le sacerdoce théologique, une entière maturité surtout en vertu de son immense préparation encyclopédique. Voilà pourquoi j’ai placé l’ordination des prêtres de l’Humanité à l’âge de quarante-deux ans, après l’entière terminaison du développement corporel et cérébral comme de la première vie sociale. Les noms de père et de fille deviennent donc spécialement convenables entre l’initiateur et la catéchumène, conformément à l’antique étymologie du titre sacerdotal. En les employant ici, je me rapproche spontanément des relations personnelles au milieu desquelles j’aurais vécu sans notre fatale catastrophe.

Mais cette concentration du saint entretien sur l’ange prépondérant ne doit pas plus dissimuler au lecteur qu’à moi-même la constante participation tacitement propre à mes deux autres patronnes. La vénérable mère et la noble fille adoptive16, dont j’ai fait ailleurs connaître l’influence subjective et l’action objective, seront toujours ici présentes à mon cœur quand mon esprit subira dignement l’impulsion dominante. Devenus désormais inséparables, ces trois anges me sont tellement propres que leur concours continu vient de suggérer, à l’éminent artiste dont le positivisme s’honore aujourd’hui, une admirable inspiration esthétique, qui convertit un simple portrait en un tableau profond17.

En instituant ainsi l’entretien didactique, mon travail s’y trouve autant facilité que celui du lecteur. Car une telle exposition publique se rapproche beaucoup des explications privées que m’aurait naturellement demandées ma sainte compagne si notre union objective s’était prolongée davantage, comme le prouve déjà ma lettre philosophique sur le mariage. La saison même où j’accomplis cette douce élaboration me rappelle spécialement, dans notre incomparable année, ses vœux spontanés d’initiation méthodique. Il me suffit donc de me reporter à sept ans en arrière pour concevoir objectivement ce que je dois aujourd’hui développer subjectivement, en attribuant à 1852 ma situation de 1845. Mais cette transposition forcée me procure la précieuse compensation de faire mieux apprécier l’angélique ascendant que je ne puis assez caractériser qu’en combinant deux admirables vers respectivement destinés à Béatrice et à Laure :

Quella che mparadisa la mia mente
Ogni basso pensier dal cor m’ avulse18
.

Ce tardif accomplissement d’une affectueuse initiation la rend d’ailleurs plus conforme aux dispositions paternelles qui prévalurent finalement envers celle qu’on m’associera toujours comme disciple et collègue à la fois. Son âge étant devenu fixe, suivant la loi générale de la vie subjective, le mien le surpasse de plus en plus, au point de ne me permettre déjà que des images filiales. Cette continuité plus parfaite de notre double existence perfectionne aussi l’harmonie totale de ma propre nature. En expliquant ainsi la constitution positive de l’unité humaine, je développe et je consolide la liaison fondamentale entre ma vie privée et ma vie publique. La réaction philosophique due à l’ange inspirateur devient alors aussi complète et aussi directe qu’elle puisse jamais l’être, et par suite pleinement irrécusable aux yeux de tous. J’ose donc espérer que, pour témoigner ma juste gratitude, la digne assistance des âmes d’élite suppléera bientôt à la profonde insuffisance que je sens au milieu de mes meilleures effusions quotidiennes, comme Dante envers sa suave patronne :

Non è l’affezion mia tanto profonda
Che basti a render voi grazia per grazia19
.

Mais cette reconnaissance publique doit, autant que la mienne, s’étendre ici aux deux autres anges qui complètent ma principale impulsion féminine. Quelque lointain que soit, hélas ! l’imposant souvenir du parfait catholicisme qui domina ma noble et tendre mère, il me poussera toujours à faire prévaloir, mieux que dans ma jeunesse, la culture continue du sentiment sur celle de l’intelligence et même de l’activité. D’une autre part, si l’appréciation trop exclusive des fondements privés qu’exigent les véritables vertus publiques pouvait ici m’entraîner à méconnaître l’importance propre et directe de la moralité civique, je me rectifierais bientôt, d’après l’admirable sociabilité de ma troisième patronne. J’entreprends donc ce travail exceptionnel sous l’assistance spéciale de tous mes anges, quoique la coopération de deux d’entre eux doive y rester muette, sans altérer leurs titres personnels à la vénération universelle.

Appréciée sous un aspect plus général, cette institution didactique tend directement à caractériser profondément la religion correspondante. Car elle fait spontanément ressortir la nature fondamentale du régime positif, qui, destiné surtout à discipliner systématiquement toutes les forces humaines, repose principalement sur le concours continu du sentiment avec la raison pour régler l’activité. Or cette suite d’entretiens représente toujours le cœur et l’esprit se concertant religieusement afin de moraliser la puissance matérielle à laquelle le monde réel est nécessairement soumis. La femme et le prêtre y constituent, en effet, les deux éléments essentiels du véritable pouvoir modérateur, à la fois domestique et civique. En organisant cette sainte coalition sociale, chaque élément procède ici selon sa vraie nature : le cœur y pose les questions que résout l’esprit. Ainsi la composition même de ce catéchisme indique aussitôt la principale conception du positivisme : l’homme pensant sous l’inspiration de la femme, pour faire toujours concourir la synthèse et la sympathie, afin de régulariser la synergie.

D’après une telle institution du nouvel enseignement religieux, il s’adresse de préférence au sexe affectif. Cette prédilection, déjà conforme au véritable esprit du régime final, convient surtout à la transition extrême, où toutes les influences propres à l’état normal doivent toujours fonctionner plus fortement, mais moins régulièrement. Quoique les dignes prolétaires me semblent devoir bientôt accueillir beaucoup cet opuscule décisif, il convient davantage aux femmes, surtout illettrées. Elles seules peuvent assez comprendre la prépondérance que mérite la culture habituelle du cœur, tant comprimée par la grossière activité, théorique et pratique, qui domine l’Occident moderne. C’est uniquement dans ce sanctuaire qu’on peut aujourd’hui trouver la digne soumission d’esprit qu’exige une régénération systématique. Pendant les quatre dernières années20, un déplorable exercice du suffrage universel a profondément vicié la raison populaire, jusqu’alors préservée des sophismes constitutionnels et des complots parlementaires, concentrés chez les riches et les lettrés. Développant un aveugle orgueil, nos prolétaires se sont crus ainsi dispensés de toute étude sérieuse pour décider les plus hautes questions sociales. Quoique cette dégénération soit beaucoup moindre chez les occidentaux au Midi, que la résistance catholique abrita contre la métaphysique protestante ou déiste, des lectures négatives commencent à l’y trop propager. Je ne vois partout que les femmes, qui, d’après leur salutaire exclusion politique, puissent m’offrir un point d’appui suffisant pour faire librement prévaloir les principes d’après lesquels les prolétaires deviendront enfin capables de bien placer leur confiance théorique et pratique.

La profonde anarchie des intelligences motive d’ailleurs cet appel spécial de la religion positive au sexe affectif ; en rendant plus nécessaire que jamais la prépondérance du sentiment, qui maintenant préserve seul la société occidentale d’une entière et irréparable dissolution. Depuis la fin du Moyen Âge, c’est uniquement l’intervention féminine qui contient secrètement les ravages moraux propres à l’aliénation mentale vers laquelle tendit de plus en plus l’Occident, et surtout son centre français. Ce délire chronique étant désormais à son comble, puisqu’aucune maxime sociale ne surmonte une discussion corrosive, les sentiments soutiennent seuls l’ordre occidental. Mais eux-mêmes se trouvent déjà fort altérés d’après les réactions sophistiques, toujours favorables aux instincts personnels, qui d’ailleurs ont plus d’énergie.

Parmi les trois penchants sympathiques propres à notre vraie constitution cérébrale21, les deux extrêmes sont très affaiblis, et le moyen presque éteint, chez la plupart des hommes qui maintenant participent activement à l’agitation occidentale. En pénétrant au sein des familles actuelles, on voit combien l’attachement conserve peu de force dans les relations qui doivent le développer le mieux. Quant à la bonté générale, tant prônée aujourd’hui, elle indique davantage la haine des riches que l’amour des pauvres. Car la philanthropie moderne exprime trop souvent une prétendue bienveillance avec les formes propres à la rage ou à l’envie. Mais le plus usuel des trois instincts sociaux, comme offrant la seule base directe de toute vraie discipline humaine, est encore plus altéré que les deux autres. Cette dégénération, sensible surtout parmi les lettrés et les riches, s’étend même chez les prolétaires, à moins qu’une sage indifférence ne les détourne du mouvement politique.

La vénération peut cependant persister au milieu des plus grands égarements révolutionnaires, dont elle fournit spontanément le meilleur correctif. J’en fis jadis l’épreuve personnelle pendant la phase profondément négative qui dut précéder mon essor systématique. Alors l’enthousiasme me préserva seul d’une démoralisation sophistique, qu’il m’exposât spécialement aux séductions passagères d’un jongleur superficiel et dépravé22. La vénération constitue aujourd’hui le signe décisif qui caractérise les révolutionnaires susceptibles d’une véritable régénération, quelque arriérée que soit encore leur intelligence, surtout parmi les communistes illettrés.

Mais, quoique ce précieux symptôme se vérifie maintenant chez l’immense majorité des négativistes, il manque certainement à la plupart de leurs chefs, sous une anarchie qui fait partout prévaloir temporairement les mauvaises natures. Ces hommes vraiment indisciplinables exercent, malgré leur petit nombre, une vaste influence, qui dispose à la fermentation subversive tous les cerveaux dépourvus de convictions inébranlables. Envers cette peste occidentale, il ne peut maintenant exister d’autre ressource habituelle que le mépris des populations ou la sévérité des gouvernements. Mais la doctrine qui seule régularisera cette double garantie ne saurait d’abord comporter d’autre appui décisif que le sentiment féminin, bientôt assisté par la raison prolétaire.

Sans la digne intervention du sexe affectif, la discipline positive ne parviendrait point à refouler aux derniers rangs ces prétendus penseurs qui tranchent en sociologie qu’ils ignorent l’arithmétique23. Car, le peuple, partageant encore, à beaucoup d’égards, leurs vices principaux, reste incapable jusqu’ici de seconder le nouveau sacerdoce contre ces dangereux parleurs. Je ne puis, du moins, espérer immédiatement un concours collectif que chez les prolétaires demeurés étrangers à nos débats politiques, quoique spontanément attachés, comme les femmes elles-mêmes, au but social de la grande révolution. Tel est le double milieu préparé pour ce catéchisme.

Outre les motifs généraux qui doivent ici diriger vers les femmes ma principale attention, je fus, depuis longtemps, conduit à faire surtout dépendre d’elles l’avènement décisif de la solution occidentale indiquée par l’ensemble du passé.

D’abord, il serait absurde de prétendre terminer sans elles la plus complète des révolutions humaines, tandis qu’elles participèrent profondément à toutes les rénovations antérieures. Leur répugnance instinctive envers le mouvement moderne suffirait pour le rendre stérile, si elle était vraiment invincible. C’est de là que procède, au fond, l’étrange et funeste anomalie qui impose des chefs rétrogrades à des populations progressives, comme si l’idiotisme et l’hypocrisie devaient fournir les garanties officielles de l’ordre occidental. Jusqu’à ce que la religion positive ait assez surmonté ces résistances féminines, elle ne pourra point développer suffisamment, envers les principaux partisans des diverses doctrines arriérées, la réprobation décisive que mérite leur infériorité mentale et morale.

Ceux qui nient maintenant l’existence naturelle des affections désintéressées deviennent justement suspects de ne repousser, à cet égard, les démonstrations de la science moderne que d’après l’imperfection radicale de leurs propres sentiments. Ne poursuivant le moindre bien que sous l’appât d’une rétribution infinie ou par la crainte d’un éternel supplice, leur cœur se montre aussi dégradé que l’est évidemment leur esprit, vu l’absurdité de leurs croyances. Pourtant, la tacite adhésion des femmes confie encore la direction officielle de l’Occident à ceux que de tels caractères feront sagement exclure de toute fonction supérieure, quand le positivisme aura dignement systématisé la raison publique.

Mais la Religion de l’Humanité privera bientôt la rétrogradation de cet auguste appui que lui conserve seule une juste horreur de l’anarchie. Car, malgré des préventions empiriques, les femmes sont très disposées à bien apprécier l’unique doctrine qui puisse aujourd’hui concilier radicalement l’ordre et le progrès. Elles reconnaîtront surtout que cette synthèse finale, quoique embrassant toutes les faces de notre existence, fait mieux prévaloir le sentiment que la synthèse provisoire qui lui sacrifiait l’intelligence et l’activité. Notre philosophie devient pleinement conforme à l’esprit féminin, en terminant l’échelle encyclopédique par la morale24, qui, comme science et comme art, constitue nécessairement l’étude la plus importante et la plus difficile, résumant et dominant toutes les autres. Développant enfin le sentiment chevaleresque, comprimé jadis par les conflits théologiques, le culte positif érige le sexe affectif en providence morale de notre espèce. Chaque digne femme y fournit habituellement la meilleure représentation du vrai Grand Être. Systématisant la famille, comme base normale de la société, le régime correspondant y fait dignement prévaloir l’influence féminine, devenue enfin le suprême arbitre privé de l’éducation universelle. À tous ces titres, la vraie religion sera pleinement appréciée par les femmes, aussitôt qu’elles connaîtront assez ses principaux caractères. Celles même qui regretteraient d’abord des espérances chimériques ne tarderont point à sentir la supériorité morale de notre immortalité subjective, dont la nature est profondément altruiste, sur l’ancienne immortalité objective, qui dut toujours être radicalement égoïste. La loi du veuvage éternel, qui caractérise le mariage positiviste, suffirait pour instituer, à cet égard, un contraste décisif.

Afin de mieux incorporer les femmes à la révolution occidentale, il faut concevoir sa dernière phase comme devant leur offrir un profond intérêt spécial, directement relatif à leur propre destinée.

Les quatre grandes classes qui composent le fond de la société moderne durent subir successivement l’ébranlement radical qu’exigeait d’abord sa régénération finale. Il commença, dans le dernier siècle, par l’élément intellectuel, instituant enfin une insurrection décisive contre l’ensemble du régime théologique et militaire. L’explosion temporelle qui devait s’ensuivre surgit bientôt d’une bourgeoisie qui, depuis longtemps, aspirait de plus en plus à remplacer la noblesse. Mais la résistance européenne de celle-ci ne put être surmontée qu’en appelant les prolétaires français au secours de leurs nouveaux chefs temporels. Introduit ainsi dans la grande lutte politique, le prolétariat occidental éleva d’irrésistibles prétentions sur sa juste incorporation à l’ordre moderne, quand la paix lui permit une suffisante manifestation de ses propres vœux. Toutefois, cet enchaînement révolutionnaire n’embrasse point encore l’élément le plus fondamental du vrai régime humain. La révolution féminine doit maintenant compléter la révolution prolétaire, comme celle-ci consolida la révolution bourgeoise, émanée d’abord de la révolution philosophique.

C’est seulement alors que l’ébranlement moderne aura vraiment préparé toutes les bases essentielles de la régénération finale. Tant qu’il ne s’étend point jusqu’aux femmes, il ne peut aboutir qu’à prolonger nos déplorables oscillations entre la rétrogradation et l’anarchie. Mais ce complément décisif résulte de l’ensemble des phases antérieures plus naturellement qu’aucune d’elles n’émana de la précédente. Il se lie surtout à la révolution populaire, d’après l’évidente solidarité qui subordonne l’incorporation sociale du prolétariat au digne affranchissement de la femme envers tout travail extérieur. Sans cette universelle émancipation, complément nécessaire de l’abolition du servage, la famille prolétaire ne saurait être vraiment constituée, puisque l’existence féminine y reste habituellement abandonnée à une horrible alternative entre la misère et la prostitution.

Le meilleur résumé pratique de tout le programme moderne consistera bientôt dans ce principe incontestable : L’homme doit nourrir la femme, afin qu’elle puisse remplir convenablement sa sainte destination sociale. Ce catéchisme fera, j’espère, apprécier l’intime connexité d’une telle condition avec l’ensemble de la grande rénovation, non seulement morale, mais aussi mentale, et même matérielle. Sous la sainte réaction de la révolution féminine, la révolution prolétaire se purgera spontanément des dispositions subversives qui la neutralisent jusqu’ici. Tendant partout à faire justement prévaloir l’influence morale, le sexe affectif réprouve spécialement les brutalités collectives : il supporte encore moins le joug du nombre que celui de la richesse25. Mais sa secrète impulsion sociale produira bientôt des modifications aussi précieuses, quoique plus indirectes, envers les deux autres faces de la révolution occidentale. Elle y secondera l’avènement politique du patriciat industriel et du sacerdoce positif, en les disposant à se dégager irrévocablement des classes hétérogènes et éphémères qui dirigèrent la transition négative. Ainsi complétée et purifiée, la révolution occidentale tendra fermement et systématiquement vers sa paisible terminaison, sous la direction générale des vrais serviteurs de l’Humanité. L’impulsion organique et progressive écartera partout les rétrogrades et les anarchistes, en traitant toute prolongation de l’état théologique ou de l’état métaphysique comme une infirmité cérébrale qui rend impropre à gouverner.

Telles sont les conditions essentielles qui représentent la composition de ce catéchisme comme pleinement adaptée à sa principale destination, actuelle ou permanente. Quand la religion positive aura suffisamment prévalu, il en deviendra le meilleur résumé usuel. Maintenant il doit servir, à titre d’aperçu général, pour en préparer le libre avènement, par une propagation décisive, qui manquait jusqu’ici d’un guide systématique.

L’ensemble de cette construction épisodique caractérise, même par sa forme et sa marche, tous les grands attributs, intellectuels et moraux, de la foi nouvelle. On y sentira toujours une digne subordination de la raison masculine au sentiment féminin, afin que le cœur applique toutes les forces de l’esprit à l’enseignement le plus difficile et le plus important. Sa réaction finale doit donc faire respecter, et même partager, mon culte intime envers l’ange incomparable d’où procèdent à la fois les inspirations principales et leur meilleure exposition. Après de tels services, ma sainte interlocutrice deviendra bientôt chère à toutes les âmes vraiment régénérées. Désormais inséparable de la mienne, sa propre glorification constituera ma plus précieuse récompense. Irrévocablement incorporée au véritable Être suprême, sa tendre image m’en fournit, aux yeux de tous, la meilleure personnification. Dans chacune de mes trois prières quotidiennes, cette double adoration résume tous mes vœux d’intime perfectionnement par l’admirable souhait où le plus sublime des mystiques préparait, à sa manière, la devise morale du positivisme (Vivre pour autrui) :

Amem te plus quam me, nec me nisi propter te26 !

AUGUSTE COMTE

Fondateur de la Religion de l’Humanité.

Paris, le 25 Charlemagne 64 (dimanche 11 juillet 1852).

P.S. Pour augmenter l’utilité de ce catéchisme, je joins à sa préface une édition améliorée du court catalogue que je publiai, le 8 octobre 1851, afin de diriger les bons esprits populaires dans le choix de leurs livres habituels. Un tel office ne pouvait émaner aujourd’hui que du sacerdoce positif d’après son caractère encyclopédique, ainsi devenu mieux appréciable. Les ravages intellectuels et moraux qu’exercent partout les lectures désordonnées doivent maintenant indiquer assez l’importance croissante de ce petit travail synthétique. Quoiqu’une telle collection n’ait pas encore été formée, chacun peut déjà réunir aisément, sous un mode quelconque, ses divers éléments.

RÉPUBLIQUE OCCIDENTALE

Ordre et Progrès. – Vivre pour autrui.

BIBLIOTHÈQUE DU PROLÉTAIRE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

Conseillée par l’auteur du Système de philosophie positive et du Système de politique positive.

CENT CINQUANTE VOLUMES, ÉQUIVALENTS À CEUX DE LA COLLECTION CHARPENTIER.

1º POÉSIE (trente volumes)

L’ILIADE et l’ODYSSÉE (traduction Bitaubé), réunies en un même volume, sans aucune note.

ESCHYLE (traduction de La Porte du Theil) et ARISTOPHANE (traduction Artaud), idem.

L’ŒDIPE-Roi de Sophocle.

THÉOCRITE (traduction F. Didot), suivi de DAPHNIS et CHLOÉ (traduction Amyot et Courier), idem.

PLAUTE (traduction Naudet) suivi de TÉRENCE (traduction Dacier) sans aucune note.

VIRGILE (traduction Delille) suivi d’HORACE choisi (traduction Vanderburg) sans aucune note.

OVIDE (traduction Saint-Ange), TIBULLE (traduction Panckouke), et JUVÉNAL (traduction Fabre), idem.

FABLIAUX DU MOYEN ÂGE, recueillis par Legrand d’Aussy.

DANTE, ARIOSTE, TASSE, et PÉTRARQUE choisi (réunis en un seul volume italien).

Les THÉÂTRES choisis de Métastase et d’Alfieri (dans un même volume italien).

LES FIANCÉS, par Manzoni (un seul volume italien).

Le DON QUICHOTTE et les NOUVELLES de Cervantes (dans un même volume espagnol).

Le THÉÂTRE ESPAGNOL choisi (recueil à former convenablement, en un seul volume espagnol).

Le ROMANCERO ESPAGNOL choisi (en un seul volume espagnol).

Le THÉÂTRE choisi de P. Corneille.

MOLIÈRE Complet.

Les THÉÂTRES choisis de Racine et de Voltaire (réunis en un seul volume).

Les FABLES de La Fontaine, suivies de quelques FABLES de Florian.

GIL BLAS, par Lesage.

LA PRINCESSE DE CLÈVES, PAUL ET VIRGINIE, et LE DERNIER ABENCERRAGE (à réunir en un seul volume).

LES MARTYRS, par Chateaubriand.

Le THÉÂTRE choisi de Shakespeare.

LE PARADIS PERDU et les POÉSIES LYRIQUES de Milton.

ROBINSON CRUSOÉ, et LE VICAIRE DE WAKEFIELD (à réunir en un seul volume).

Tom JONES, par Fielding (en anglais, ou traduit par Chéron).

Les sept chefs-d’œuvre de Walter Scott. IVANHOÉ, QUENTIN DURWARD, LA JOLIE FILLE DE PERTH, L’OFFICIER DE FORTUNE, LES PURITAINS, LA PRISON D’ÉDIMBOURG, L’ANTIQUAIRE.

Les Œuvres choisies de Byron (en supprimant surtout le DON JUAN).

Les Œuvres choisies de Goethe.

LES MILLE ET UNE NUITS.

2º SCIENCE (trente volumes)

L’ARITHMÉTIQUE de Condorcet, l’Algèbre et la Géométrie de Clairaut, plus la TRIGONOMÉTRIE de Lacroix ou de Legendre (à réunir en un seul volume).

La GÉOMÉTRIE ANALYTIQUE d’Auguste Comte, précédée de la GÉOMÉTRIE de Descartes.

La STATIQUE de Poinsot, suivie de tous ses mémoires sur la mécanique.

Le COURS D’ANALYSE de Navier à l’École Polytechnique, précédé des RÉFLEXIONS SUR LE CALCUL INFINITÉSIMAL, par Carnot.

Le COURS DE MÉCANIQUE de Navier à l’École Polytechnique, suivi de l’ESSAI SUR L’ÉQUILIBRE ET LE MOUVEMENT, par Carnot.

La THÉORIE DES FONCTIONS, par Lagrange.

L’ASTRONOMIE POPULAIRE d’Auguste Comte, suivie des MONDES de Fontenelle.

La PHYSIQUE MÉCANIQUE de Fischer, traduite et annotée par Biot (dernière édition).

L’ABRÉGÉ ALPHABÉTIQUE DE PHILOSOPHIE PRATIQUE, par John Carr.

La CHIMIE de Lavoisier.

La STATIQUE CHIMIQUE, par Berthollet.

Les ÉLÉMENTS DE CHIMIE, par James Graham.

Le MANUEL D’ANATOMIE, par Meckel.

L’ANATOMIE GÉNÉRALE de Bichat, précédée de son TRAITÉ SUR LA VIE ET SUR LA MORT.

Le premier volume du TRAITÉ de Blainville SUR L’ORGANISATION DES ANIMAUX.

La PHYSIOLOGIE de Richerand (dernière édition, annotée par Bérard).

La PHYSIOLOGIE de Cl. Bernard, précédée de l’ESSAI SYSTÉMATIQUE SUR LA BIOLOGIE, par Segond.

La PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE de Lamarck.

L’HISTOIRE NATURELLE de Duméril (dernière édition).

Les DISCOURS SUR LA NATURE DES ANIMAUX, par Buffon.

L’ART DE PROLONGER LA VIE HUMAINE, par Hufeland, précédé du TRAITÉ SUR LES AIRS, LES FAUX, ET LES LIEUX, par Hippocrate, et suivi du livre de Cornaro SUR LA SOBRIÉTÉ (à réunir en un seul volume).

L’HISTOIRE DES PHLEGMASIES CHRONIQUES, par Broussais, précédée de ses PROPOSITIONS DE MÉDECINE.

Les ÉLOGES DES SAVANTS, par Fontenelle et Condorcet.

3º HISTOIRE (soixante volumes)

L’ABRÉGÉ DE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE, par Malte-Brun.

Le DICTIONNAIRE GÉOGRAPHIQUE de Rienzi.

Les VOYAGES de Cook, et ceux de Chardin.

L’HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, par Mignet.

Le MANUEL DE L’HISTOIRE MODERNE, par Heeren.

Le SIÈCLE DE Louis XIV, par Voltaire.

Les MÉMOIRES de Mme de Motteville.

Le TESTAMENT POLITIQUE de Richelieu, et la VIE DE CROMWELL (à réunir en un seul volume).

Les MÉMOIRES de Benvenuto Cellini (en italien).

Les MÉMOIRES de Commines.

L’ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE, par Bossuet.

Les RÉVOLUTIONS D’ITALIE, par Denina.

L’ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE D’ESPAGNE, par Ascargorta.

L’HISTOIRE DE CHARLES-QUINT, par Robertson.

L’HISTOIRE D’ANGLETERRE, par Hume.

L’EUROPE AU MOYEN ÂGE, par Hallam.

L’HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE, par Fleury.

L’HISTOIRE DE LA DÉCADENCE ROMAINE, par Gibbon.

Le MANUEL DE L’HISTOIRE ANCIENNE, par Heeren.

TACITE complet (traduction Dureau de La Malle).

THUCYDIDE ET HÉRODOTE (à réunir en un seul volume).

Les VIES de Plutarque (traduction Dacier).

Les COMMENTAIRES de César, et l’ALEXANDRE d’Arrien (à réunir en un seul volume).

Le VOYAGE D’ANACHARSIS, par Barthélemy.

L’HISTOIRE DE L’ART CHEZ LES ANCIENS, par Winckelmann.

Le TRAITÉ DE LA PEINTURE, par Léonard de Vinci (en italien).

Le COURS DE DESSIN, par A. Etex.

Les MÉMOIRES SUR LA MUSIQUE, par Grétry.

4º PHILOSOPHIE, MORALE ET RELIGION (trente volumes)

LA POLITIQUE d’Aristote, et sa MORALE (à réunir en un seul volume).

La BIBLE Complète. Le CORAN complet.

LA CITÉ DE DIEU, par saint Augustin.

LES CONFESSIONS de saint Augustin, suivies du TRAITÉ SUR L’AMOUR DE DIEU, par saint Bernard.

L’IMITATION DE JÉSUS-CHRIST (l’original et la traduction en vers de Corneille).

Le CATÉCHISME DE MONTPELLIER, précédé de l’EXPOSITION DE LA DOCTRINE CATHOLIQUE par Bossuet, et suivi des COMMENTAIRES SUR LE SERMON DE J.-C., par saint Augustin.

L’HISTOIRE DES VARIATIONS PROTESTANTES, par Bossuet.

Le DISCOURS SUR LA MÉTHODE, par Descartes, suivi du NOVUM ORGANUM de Bacon.

Les PENSÉES de Pascal, suivies de celles de Vauvenargues, et des CONSEILS D’UNE MÈRE, par Mme de Lambert.

Le DISCOURS SUR L’HISTOIRE UNIVERSELLE, par Bossuet, suivi de l’ESQUISSE HISTORIQUE, par Condorcet.

Le TRAITÉ DU PAPE, par de Maistre, précédé de la POLITIQUE SACRÉE, par Bossuet.

Les RAPPORTS DU PHYSIQUE ET DU MORAL DE L’HOMME, par Cabanis.

Le TRAITÉ SUR LES FONCTIONS DU CERVEAU, par Gall, précédé des LETTRES SUR LES ANIMAUX, par Georges Leroy.

La PHILOSOPHIE POSITIVE d’Auguste Comte (six volumes), et sa POLITIQUE POSITIVE (quatre volumes), plus son CATÉCHISME POSITIVISTE.

L’HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE, PAR G. H. Lewes.

N. B. Cette Bibliothèque sera réductible à cent volumes après la régénération de l’éducation occidentale.

Auguste COMTE,

(10, rue Monsieur-le-Prince)

Paris, le 24 Guttemberg 64 (samedi 4 septembre 1852).

INTRODUCTION
THÉORIE GÉNÉRALE DE LA RELIGION

PREMIER ENTRETIEN

La Femme. Je me suis souvent demandé, mon cher père, pourquoi vous persistez à qualifier de religion votre doctrine universelle, quoiqu’elle rejette toute croyance surnaturelle. Mais, en y réfléchissant, j’ai considéré que ce titre s’applique communément à beaucoup de systèmes différents, et même incompatibles, dont chacun se l’approprie exclusivement, sans qu’aucun d’eux ait jamais cessé de compter, chez l’ensemble de notre espèce, plus d’adversaires que d’adhérents. Cela m’a conduite à penser que ce terme fondamental doit avoir une acception générale, radicalement indépendante de toute foi spéciale. Dès lors, j’ai présumé que, en vous attachant à cette signification essentielle, vous pouviez nommer ainsi le positivisme, malgré son contraste plus profond envers les doctrines antérieures, qui proclament leurs dissidences mutuelles comme non moins graves que leurs concordances. Toutefois, cette explication me semblant encore confuse, je vous prie de commencer votre exposition par un éclaircissement direct et précis sur le sens radical du mot religion.

Le Prêtre. Ce nom, ma chère fille, n’offre en effet, d’après son étymologie27, aucune solidarité nécessaire avec les opinions quelconques qu’on peut employer pour atteindre le but qu’il désigne. En lui-même, il indique l’état de complète unité qui distingue notre existence, à la fois personnelle et sociale, quand toutes ses parties, tant morales que physiques, convergent habituellement vers une destination commune. Ainsi, ce terme équivaudrait au mot synthèse, si celui-ci n’était point, non d’après sa propre structure, mais suivant un usage presque universel, limité maintenant au seul domaine de l’esprit, tandis que l’autre comprend l’ensemble des attributs humains. La religion consiste donc à régler chaque nature individuelle et à rallier toutes les individualités ; ce qui constitue seulement deux cas distincts d’un problème unique28. Car, tout homme diffère successivement de lui-même autant qu’il diffère simultanément des autres ; en sorte que la fixité et la communauté suivent des lois identiques.

Une telle harmonie, individuelle ou collective, ne pouvant jamais être pleinement réalisée dans une existence aussi compliquée que la nôtre, cette définition de la religion caractérise donc le type immuable vers lequel tend de plus en plus l’ensemble des efforts humains. Notre bonheur et notre mérite consistent surtout à nous rapprocher autant que possible de cette unité, dont l’essor graduel constitue la meilleure mesure du vrai perfectionnement, personnel ou social. Plus se développent les divers attributs humains, plus leur concours habituel acquiert d’importance ; mais il deviendrait aussi plus difficile, si cette évolution ne tendait pas spontanément à nous rendre plus disciplinables, comme je vous l’expliquerai bientôt.

Le prix qu’on attacha toujours à cet état synthétique dut concentrer l’attention sur la manière de l’instituer. On fut ainsi conduit, en prenant le moyen pour le but, à transporter le nom de religion au système quelconque des opinions correspondantes. Mais, quelque inconciliables que semblent d’abord ces nombreuses croyances, le positivisme les combine essentiellement, en rapportant chacune à sa destination temporaire et locale. Il n’existe, au fond, qu’une seule religion, à la fois universelle et définitive, vers laquelle tendirent de plus en plus les synthèses partielles et provisoires, autant que le comportaient les situations correspondantes. À ces divers efforts empiriques, succède maintenant le développement systématique de l’unité humaine, dont la constitution directe et complète est enfin devenue possible d’après l’ensemble de nos préparations spontanées. C’est ainsi que le positivisme dissipe naturellement l’antagonisme mutuel des différentes religions antérieures, en formant son propre domaine du fond commun29 auquel toutes se rapportèrent instinctivement. Sa doctrine ne pourrait pas devenir universelle, si, malgré ses principes anti-théologiques, son esprit relatif ne lui procurait nécessairement des affinités essentielles avec chaque croyance capable de diriger passagèrement une portion quelconque de l’humanité.

La Femme. Votre définition de la religion me satisfera complètement, si vous pouvez, mon père, assez éclaircir la grave difficulté qui me semble résulter de sa trop grande extension. Car, en caractérisant notre unité, vous y comprenez le physique comme le moral. Ils sont, en effet, tellement liés qu’une véritable harmonie ne peut jamais s’établir quand on veut les séparer. Néanmoins, je ne saurais m’habituer à faire rentrer la santé dans la religion, de manière à prolonger jusqu’à la médecine le vrai domaine de la morale.

Le Prêtre. Cependant, ma fille, le schisme arbitraire que vous désirez maintenir serait directement contraire à notre unité. Il n’est dû réellement qu’à l’insuffisance de la dernière religion provisoire, qui ne put discipliner l’âme qu’en abandonnant aux profanes le domaine du corps. Dans les antiques théocraties, qui constituèrent le mode le plus complet et le plus durable du régime surnaturel, cette vaine division n’existait pas ; l’art hygiénique et médical y fut toujours une simple annexe du sacerdoce.

Tel est, en effet, l’ordre naturel, que le positivisme vient rétablir et consolider, en vertu de sa plénitude caractéristique. L’art humain et la science humaine sont respectivement indivisibles, comme les divers aspects propres à leur commune destination, où tout se tient constamment. On ne peut plus traiter sainement ni le corps ni l’âme, par cela même que le médecin et le prêtre étudient exclusivement le physique ou le moral ; sans parler du philosophe qui, pendant l’anarchie moderne, ravit au sacerdoce le domaine de l’esprit en lui laissant celui du cœur.

Les maladies cérébrales30, et même beaucoup d’autres, montrent journellement l’impuissance de toute médication bornée aux plus grossiers organes. Il n’est pas moins facile de reconnaître l’insuffisance de tout sacerdoce qui veut diriger l’âme en négligeant sa subordination au corps. Cette séparation doublement anarchique doit donc cesser irrévocablement, d’après une sage réintégration de la médecine au domaine sacerdotal, quand le clergé positif aura suffisamment rempli ses conditions encyclopédiques. Le point de vue moral est, en effet, le seul propre à faire activement prévaloir des prescriptions hygiéniques, tant privées que publiques. On le vérifie aisément d’après les vains efforts des médecins occidentaux pour régler notre alimentation habituelle, depuis qu’elle n’est plus dirigée par les anciens préceptes religieux. Aucune pratique gênante ne saurait être ordinairement admise au seul nom de la santé personnelle, qui laisse chacun juge de lui-même : car, on est souvent plus touché des inconvénients actuels et certains que des avantages lointains et douteux. Il faut invoquer une autorité supérieure à toute individualité, pour imposer, même envers les moindres cas, des règles vraiment efficaces, alors fondées sur une appréciation sociale qui ne comporte jamais d’indécision.

La Femme. Après avoir ainsi reconnu, dans toute sa plénitude, le domaine naturel de la religion, je voudrais savoir, mon père, en quoi consistent ses conditions générales. On me l’a souvent représentée comme ne dépendant que du cœur. Mais j’ai toujours pensé que l’esprit y participe aussi. Pourrais-je y concevoir nettement leurs attributions respectives ?

Le Prêtre. Cette appréciation résulte, ma fille, d’un examen approfondi du mot religion, le mieux composé peut-être de tous les termes humains. Il est construit de manière à caractériser une double liaison, dont la juste notion suffit pour résumer toute la théorie abstraite de notre unité. Afin de constituer une harmonie complète et durable, il faut, en effet, lier le dedans par l’amour et le relier au-dehors par la foi. Telles sont, en général, les participations nécessaires du cœur et de l’esprit envers l’état synthétique, individuel ou collectif.

L’unité suppose, avant tout, un sentiment auquel nos divers penchants puissent se subordonner. Car, nos actions et nos pensées étant toujours dirigées par nos affections31, l’harmonie humaine deviendrait impossible si celles-ci n’étaient point coordonnées sous un instinct prépondérant.

Mais cette condition intérieure de l’unité ne suffirait pas si l’intelligence ne nous faisait reconnaître, au-dehors, une puissance supérieure, à laquelle notre existence doive toujours se soumettre, même en la modifiant. C’est afin de mieux subir ce suprême empire que notre harmonie morale, individuelle ou collective, devient surtout indispensable. Réciproquement, cette prépondérance du dehors tend à régler le dedans, en favorisant l’ascendant de l’instinct le plus conciliable avec une telle nécessité. Ainsi, les deux conditions générales de la religion sont naturellement connexes, surtout quand l’ordre extérieur peut devenir l’objet du sentiment intérieur.

La Femme. Dans cette théorie abstraite de notre unité, je trouve, mon père, une difficulté radicale, envers l’influence morale. En considérant l’harmonie intérieure, vous me semblez oublier que nos instincts personnels sont malheureusement plus énergiques que nos penchants sympathiques. Or, leur prépondérance, qui paraît devoir les ériger en centres naturels de toute l’existence morale, rendrait, d’un autre côté, l’unité personnelle presque inconciliable avec l’unité sociale. Puisqu’on a néanmoins concilié ces deux harmonies, j’ai besoin qu’un nouvel éclaircissement me les représente enfin comme pleinement compatibles.

Le Prêtre. Vous avez ainsi, ma fille, soulevé « directement le principal problème humain, qui consiste, en effet, à faire graduellement prévaloir la sociabilité sur la personnalité, quoique celle-ci soit spontanément prépondérante. Pour en mieux comprendre la possibilité, il faut d’abord comparer les deux modes opposés que semble naturellement comporter l’unité morale, suivant que sa base intérieure serait égoïste ou altruiste.

Les expressions multiples que vous venez d’employer envers la personnalité témoignent involontairement son impuissance radicale à constituer aucune harmonie réelle et durable, même chez un être isolé. Car, cette monstrueuse unité n’exigerait pas seulement l’absence de toute impulsion sympathique, mais aussi la prépondérance d’un seul égoïsme. Or, cela n’existe que chez les derniers animaux, où tout se rapporte à l’instinct nutritif, surtout quand les sexes ne sont pas séparés. Mais, partout ailleurs, et principalement dans notre espèce, la satisfaction de ce besoin fondamental laisse successivement prévaloir plusieurs autres penchants personnels, dont les énergies presque égales annuleraient leurs prétentions opposées à dominer l’ensemble de l’existence morale. Si tous ne se subordonnaient point à des affections extérieures, le cœur serait sans cesse agité d’intimes conflits entre les impulsions sensuelles et les stimulations de l’orgueil ou de la vanité, etc., quand la cupidité proprement dite cesserait de régner avec les besoins purement corporels. L’unité morale reste donc impossible, même dans l’existence solitaire, chez tout être exclusivement dominé par des affections personnelles, qui l’empêchent de vivre pour autrui. Tels sont beaucoup d’animaux féroces que l’on voit, sauf pendant quelques rapprochements passagers, flotter ordinairement entre une activité déréglée et une ignoble torpeur, faute de trouver au-dehors les principaux mobiles de leur conduite.

La Femme. Je comprends ainsi, mon père, la coïncidence naturelle entre les vraies conditions morales de l’harmonie individuelle et celles de l’harmonie collective. Mais j’éprouve toujours le même embarras à concevoir l’abnégation habituelle des instincts les plus énergiques.

Le Prêtre. Cette difficulté sera, ma fille, aisément dissipée quand vous remarquerez que l’unité altruiste n’exige point, comme l’unité égoïste, l’entier sacrifice des penchants contraires à son principe, mais seulement leur sage subordination à l’affection prépondérante. En condensant toute la saine morale dans la loi Vivre pour autrui, le positivisme consacre la juste satisfaction permanente des divers instincts personnels, en tant qu’indispensable à notre existence matérielle, sur laquelle reposent toujours nos attributs supérieurs. Dès lors, il blâme, quoique souvent inspirées par des motifs respectables, les pratiques trop austères qui, diminuant nos forces, nous rendent moins propres au service d’autrui. La destination sociale au nom de laquelle il recommande les soins personnels doit à la fois les ennoblir et les régler, en évitant également une préoccupation exagérée et une vicieuse négligence.

La Femme. Mais, mon père, cette consécration même des penchants égoïstes, constamment excités d’ailleurs par nos besoins corporels, me semble encore incompatible avec une prépondérance habituelle de nos faibles affections sympathiques.

Le Prêtre. Aussi, ma fille, ce perfectionnement moral constituera-t-il toujours le principal objet de l’art humain, dont les efforts continus, individuels et collectifs, nous en rapprochent de plus en plus, sans pouvoir jamais le réaliser complètement. Cette solution croissante repose uniquement sur l’existence sociale, d’après la loi naturelle qui développe ou comprime nos fonctions et nos organes suivant leur exercice leur désuétude. En effet, les relations domestiques et civiques tendent à contenir les instincts personnels, d’après les conflits qu’ils suscitent entre les divers individus. Au contraire, elles favorisent l’essor des inclinations bienveillantes, seules susceptibles chez tous d’un développement simultané, naturellement continu d’après ces excitations mutuelles, quoique nécessairement limité par l’ensemble de nos conditions matérielles.

Voilà pourquoi la véritable unité morale ne peut assez surgir que dans notre espèce, le progrès social devant exclusivement appartenir à la mieux organisée des races sociables, à moins que d’autres ne s’y joignent comme libres auxiliaires32. Mais, sans qu’une telle harmonie puisse ailleurs se développer, son principe est aisément appréciable chez beaucoup d’animaux supérieurs, qui fournirent même les premières preuves scientifiques de l’existence naturelle des affections désintéressées. Si cette grande notion, toujours pressentie par l’empirisme universel, n’avait pas été systématisée aussi tardivement, personne aujourd’hui ne taxerait d’affectation sentimentale une doctrine directement vérifiable parmi tant d’espèces inférieures à la nôtre.

La Femme. Cette suffisante explication ne me laisse, mon père, à désirer qu’un dernier éclaircissement général, envers la condition intellectuelle de la religion. À travers l’incohérence des diverses croyances spéciales, je ne saisis pas nettement en quoi consiste le domaine fondamental de la foi, qui doit pourtant comporter une appréciation commune à tous les systèmes.

Le Prêtre. En effet, ma fille, notre foi n’eut jamais qu’un même objet essentiel : concevoir l’ordre universel qui domine l’existence humaine, pour déterminer notre relation générale envers lui. Soit qu’on assignât ses causes fictives, ou qu’on étudiât ses lois réelles, on voulait toujours apprécier cet ordre indépendant de nous, afin de le mieux subir et de le modifier davantage. Toute doctrine religieuse repose nécessairement sur une explication quelconque du monde et de l’homme, double objet continu de nos pensées théoriques et pratiques.

La foi positive33 expose directement les lois effectives des divers phénomènes observables, tant intérieurs qu’extérieurs ; c’est-à-dire, leurs relations constantes de succession et de similitude, qui nous permettent de les prévoir les uns d’après les autres. Elle écarte, comme radicalement inaccessible et profondément oiseuse, toute recherche sur les causes proprement dites, premières ou finales, des événements quelconques. Dans ses conceptions théoriques, elle explique toujours comment et jamais pourquoi. Mais, quand elle indique les moyens de diriger notre activité, elle fait, au contraire, prévaloir constamment la considération du but ; puisqu’alors l’effet pratique émane certainement d’une volonté intelligente.

Toutefois, la poursuite des causes, quoique directement vaine, fut d’abord indispensable autant qu’inévitable, comme je vous l’expliquerai spécialement, pour remplacer et préparer la connaissance des lois, qui suppose un long préambule. En cherchant le pourquoi qu’on ne pouvait trouver, on finissait alors par découvrir le comment, dont l’étude n’était pas immédiatement instituée. Il ne faut vraiment blâmer que la puérile persistance, si commune encore chez nos lettrés, à pénétrer les causes quand les lois sont connues. Car, notre conduite ne se rapportant jamais qu’à celles-ci, la recherche de celles-là ne devient pas moins inutile que chimérique.

Le dogme fondamental de la religion universelle consiste donc dans l’existence constatée d’un ordre immuable auquel sont soumis les événements de tous genres. Cet ordre est à la fois objectif et subjectif : en d’autres termes, il concerne également l’objet contemplé et le sujet contemplateur34. Des lois physiques supposent, en effet, des lois logiques, et réciproquement. Si notre entendement ne suivait spontanément aucune règle, il ne pourrait jamais apprécier l’harmonie extérieure. Le monde étant plus simple et plus puissant que l’homme, la régularité de celui-ci serait encore moins conciliable avec le désordre de celui-là. Toute foi positive repose donc sur cette double harmonie entre l’objet et le sujet.

Un tel ordre ne peut être que constaté, jamais expliqué. Il fournit, au contraire, l’unique source possible de toute explication raisonnable, qui consiste toujours à faire rentrer dans les lois générales chaque événement particulier, dès lors susceptible d’une prévision systématique, seul but caractéristique de la véritable science. Aussi l’ordre universel fut-il longtemps méconnu, tant que prévalurent les volontés arbitraires auxquelles on dut d’abord attribuer les principaux phénomènes de toute sorte35. Mais une expérience souvent réitérée et jamais démentie le fit enfin reconnaître, malgré les opinions contraires, envers les plus simples événements, d’où la même appréciation s’étendit graduellement jusqu’aux plus complexes. C’est seulement de nos jours36 que cette extension a pénétré dans son dernier domaine, en représentant aussi les plus éminents phénomènes de l’intelligence et de la sociabilité comme toujours assujettis à des lois invariables, que nient encore beaucoup d’esprits cultivés. Le positivisme résulta directement de cette découverte finale, qui, complétant notre longue initiation scientifique, termina nécessairement le régime préliminaire de la raison humaine.

La Femme. Mon père, la foi positive, d’après ce premier aperçu, me semble très satisfaisante pour l’intelligence, mais trop peu favorable à l’activité, qu’elle paraît subordonner à d’inflexibles destinées. Cependant, puisque l’esprit positif, comme vous le dites souvent, surgit partout de l’existence pratique, il ne saurait lui être contraire. Je voudrais concevoir nettement leur accord général.

Le Prêtre. Pour y parvenir, ma fille, il suffit de rectifier l’appréciation spontanée qui vous fait regarder les lois réelles comme immodifiables. Tant que les phénomènes furent attribués à des volontés arbitraires, la conception d’une fatalité absolue devint le correctif nécessaire d’une hypothèse directement incompatible avec tout ordre effectif La découverte des lois naturelles tendit ensuite à maintenir cette disposition générale, parce qu’elle concerna d’abord les événements célestes, entièrement soustraits à l’intervention humaine. Mais à mesure que s’est développée la connaissance de l’ordre réel, on l’a regardé comme essentiellement modifiable, même par nous. Il le devient d’autant plus que les phénomènes s’y compliquent davantage, ainsi que je vous l’expliquerai bientôt. Cette notion s’étend aujourd’hui jusqu’à l’ordre céleste, dont la simplicité supérieure nous permet de mieux imaginer l’amélioration, afin de corriger un aveugle respect, quoique nos faibles moyens physiques ne puissent jamais la réaliser.

Envers des événements quelconques, sans excepter les plus complexes, les conditions fondamentales sont toujours immuables ; mais partout aussi, y compris les plus simples cas, les dispositions secondaires peuvent être modifiées, et le plus souvent par notre intervention. Ces modifications n’altèrent aucunement l’invariabilité des lois réelles, parce qu’elles ne deviennent jamais arbitraires. Leur nature et leur étendue suivent toujours des règles propres, qui complètent notre domaine scientifique. L’immobilité totale serait tellement contraire à la notion même de loi, que celle-ci caractérise partout la constance aperçue au milieu de la variété.

Ainsi l’ordre naturel constitue toujours une fatalité modifiable37, qui devient la base nécessaire de l’ordre artificiel. Notre vraie destinée se compose donc de résignation et d’activité. Cette seconde condition, loin d’être incompatible avec la première, repose directement sur elle. Une judicieuse soumission aux lois fondamentales peut seule, en effet, prévenir le vague et l’instabilité de nos desseins quelconques, de manière à nous permettre d’instituer, d’après les règles secondaires, une sage intervention. Voilà comment le dogme positif consacre directement notre activité, qu’aucune synthèse théologique ne pouvait embrasser. Cet essor pratique y devient même le principal régulateur de nos travaux théoriques envers l’ordre universel et ses diverses modifications.

La Femme. Après une telle explication, il me reste, mon père, à concevoir comment la foi positive se concilie pleinement avec le sentiment, auquel sa nature me semble radicalement contraire. Je comprends toutefois que son dogme fondamental fournit doublement une forte base de discipline morale, soit en subordonnant nos penchants personnels à une puissance extérieure, soit en excitant nos instincts sympathiques pour mieux subir ou modifier la fatalité commune. Mais malgré ces précieux attributs, le positivisme ne m’offre pas encore une stimulation assez directe des saintes affections qui paraissent devoir former le principal domaine de la religion.

Le Prêtre. Je reconnais, ma fille, que l’esprit positif présenta jusqu’ici les deux inconvénients moraux propres à la science, enfler et dessécher, en développant l’orgueil et détournant de l’amour. Cette double tendance s’y conservera toujours assez pour exiger habituellement des précautions systématiques dont je vous entretiendrai plus tard. Néanmoins votre principal reproche résulte, à cet égard, d’une insuffisante appréciation du positivisme, que vous considérez uniquement dans l’état incomplet qu’il offre encore chez la plupart de ses adhérents. Ils s’y bornent à la conception philosophique émanée de la préparation scientifique, sans aller jusqu’à la conclusion religieuse qui seule résume l’ensemble de cette philosophie. Mais en complétant l’étude réelle de l’ordre universel, on voit le dogme positif se concentrer finalement autour d’une conception synthétique, aussi favorable au cœur qu’à l’esprit.

Les êtres chimériques qu’employa provisoirement la religion inspirèrent directement de vives affections humaines, qui furent même plus puissantes sous les fictions les moins élaborées. Cette précieuse aptitude dut longtemps sembler étrangère au positivisme, d’après son immense préambule scientifique. Tant que l’initiation philosophique embrassa seulement l’ordre matériel, et même l’ordre vital, elle ne put que dévoiler des lois indispensables à notre activité, sans nous fournir aucun objet direct d’affection permanente et commune. Mais il n’en est plus ainsi depuis que cette préparation graduelle se trouve enfin complétée par l’étude propre de l’ordre humain, individuel et collectif

Cette appréciation finale condense l’ensemble des conceptions positives dans la seule notion d’un être immense et éternel38, l’Humanité, dont les destinées sociologiques se développent toujours sous la prépondérance nécessaire des fatalités biologiques et cosmologiques. Autour de ce vrai Grand-Être, moteur immédiat de chaque existence individuelle ou collective, nos affections se concentrent aussi spontanément que nos pensées et nos actions. Sa seule idée inspire directement la formule sacrée du positivisme : L’Amour pour principe, l’Ordre pour base, et le Progrès pour but. Toujours fondée sur un libre concours de volontés indépendantes, son existence composée, que toute discorde tend à dissoudre, consacre aussitôt la prépondérance continue du cœur sur l’esprit comme l’unique base de notre véritable unité. C’est ainsi que l’ordre universel se résume désormais dans l’être qui l’étudie et le perfectionne sans cesse. La lutte croissante de l’Humanité contre l’ensemble des fatalités qui la dominent présente, au cœur comme à l’esprit, un meilleur spectacle que la toute-puissance, nécessairement capricieuse, de son précurseur théologique39. Mieux accessible à nos sentiments comme à nos conceptions, d’après une identité de nature qui n’empêche point sa supériorité sur tous ses serviteurs, un tel Être suprême excite profondément une activité destinée à le conserver et l’améliorer.

La Femme. Toutefois, mon père, le travail matériel imposé sans cesse par nos besoins corporels me semble directement contraire à cette tendance affective de la religion positive. Car une telle activité me paraît devoir toujours conserver un caractère essentiellement égoïste, qui s’étend même jusqu’aux efforts théoriques qu’elle suscite. Or cela suffirait pour empêcher la prépondérance réelle de l’amour universel.

Le Prêtre. J’espère, ma fille, vous faire bientôt reconnaître la possibilité de transformer radicalement cette personnalité primitive des travaux humains. À mesure que l’activité matérielle devient de plus en plus collective, elle tend davantage vers le caractère altruiste, quoique l’impulsion égoïste doive toujours rester indispensable à son premier essor. Car, chacun travaillant habituellement pour autrui, cette existence développe nécessairement les affections sympathiques, quand elle est assez appréciée. Il ne manque donc à ces laborieux serviteurs de l’Humanité qu’un sentiment complet et familier de leur existence réelle. Or cela doit naturellement résulter d’une suffisante extension de l’éducation positive. Vous pourriez déjà constater cette tendance si l’activité pacifique, encore dépourvue de toute discipline systématique, était autant réglée que la vie guerrière, seule organisée jusqu’ici40. Mais les grands résultats moraux obtenus jadis envers celle-ci, et qui restent même sensibles sous sa dégradation actuelle, indiquent assez ceux que comporte l’autre. Il faut même attendre de l’instinct constructeur des réactions sympathiques plus directes et plus complètes que celles de l’instinct destructeur.

La Femme. D’après cette dernière indication, je commence, mon père, à saisir l’harmonie générale du positivisme. J’y conçois déjà comment l’activité, naturellement subordonnée à la foi, peut aussi se soumettre à l’amour, qu’elle semble d’abord repousser. Dès lors votre doctrine me paraît enfin remplir toutes les conditions essentielles de la religion, telle que vous l’avez définie, puisqu’elle convient également aux trois grandes parties de notre existence, aimer, penser, agir, qui ne furent jamais autant combinées.

Le Prêtre. Plus vous étudierez la synthèse positive, mieux vous sentirez, ma fille, combien sa réalité la rend plus complète et plus efficace qu’aucune autre. La prépondérance habituelle de l’altruisme sur l’égoïsme, où réside le grand problème humain, y résulte directement d’un concours continu de tous nos travaux, théoriques et pratiques, avec nos meilleures inclinations. Cette vie active, que le catholicisme représentait comme opposée à notre intime perfectionnement, en devient, pour le positivisme, la principale garantie. Vous concevez maintenant un tel contraste entre deux systèmes dont l’un admet et l’autre nie l’existence naturelle des affections désintéressées. Les besoins corporels, qui semblaient devoir nous séparer toujours, peuvent désormais tendre davantage à nous unir que si nous en étions dispensés.

Car l’amour se développe mieux d’après des actes que par des vœux ; et d’ailleurs, quels souhaits formerait-on envers ceux qui ne manqueraient de rien ? On peut aussi reconnaître que le type d’existence réelle propre aux positivistes surpasse nécessairement, même quant au sentiment, la vie chimérique promise aux théologistes.

La Femme. Afin de compléter cet entretien préliminaire, je vous prie, mon père, de m’expliquer brièvement la division générale de la religion, dont vous m’exposerez ensuite chaque partie essentielle.

Le Prêtre. Cette décomposition résulte, ma fille, d’une juste appréciation de l’existence totale que la religion doit diriger. Le dogme, le culte, et le régime concernent respectivement nos pensées, nos sentiments, et nos actes. Il faut commencer l’initiation religieuse par l’élaboration théorique, destinée à nous faire connaître l’ordre fondamental et le Grand-Être qui le modifie. Nous cultivons ensuite les sentiments propres à l’existence qui nous est ainsi prescrite. Enfin nous réglons directement chaque conduite humaine. Voilà comment la religion positive embrasse à la fois nos trois grandes constructions continues, la philosophie, la poésie41, et la politique. Mais la morale y domine toujours, soit le développement de nos connaissances, soit l’essor de nos sentiments, soit le cours de nos actions, de manière à diriger sans cesse notre triple recherche du vrai, du beau, et du bon.

PREMIÈRE PARTIE
EXPLICATION DU DOGME42

DEUXIÈME ENTRETIEN
ENSEMBLE DU DOGME

La Femme. D’après notre entretien préliminaire, je me sens effrayée, mon père, de ma profonde insuffisance envers la haute exposition que vous allez commencer. Puisque le dogme de la religion universelle consiste dans la philosophie positive, mon intelligence me semble trop faible, ou du moins trop peu préparée, pour en comprendre assez l’explication, quelque simple que vous puissiez la rendre. Je n’apporte ici qu’une pleine confiance, un respect sincère, et une active sympathie envers la doctrine qui paraît, après tant de vaines tentatives, propre à surmonter enfin l’anarchie moderne. Mais je crains que ces dispositions morales ne suffisent pas pour me permettre d’aborder avec succès une étude aussi difficile.

Le Prêtre. Vos inquiétudes exigent, ma fille, quelques réflexions préalables, qui, j’espère, vous rassureront bientôt. Il ne s’agit ici que d’accomplir envers la religion nouvelle, une exposition générale équivalente à celle qui vous initia jadis au catholicisme. La nature mieux intelligible d’une doctrine toujours démontrable doit même, outre la présente maturité de votre raison, vous rendre cette seconde opération plus facile que la première. Rappelez-vous d’ailleurs l’admirable maxime que notre grand Molière fit proclamer par l’homme de goût de son dernier chef-d’œuvre :

Je consens qu’une femme ait des clartés de tout43

et notez aussi que le Je consens d’alors deviendrait maintenant Il convient.

Au fond, le domaine intellectuel du sacerdoce fut toujours le même que celui du public, sauf la diversité de culture, systématique d’un côté, purement spontanée de l’autre. Cette identité essentielle, sans laquelle on ne concevrait aucune harmonie religieuse, devient à la fois plus directe et plus complète dans le positivisme qu’elle ne put jamais l’être sous le théologisme. Le véritable esprit philosophique consiste, en effet, comme le simple bon sens, à connaître ce qui est, pour prévoir ce qui sera, afin de l’améliorer autant que possible. Un des meilleurs préceptes positivistes proclame même vicieuse, ou du moins prématurée, toute systématisation qui n’est point précédée et préparée par un suffisant essor spontané. Cette règle résulte aussitôt du vers dogmatique d’après lequel le positivisme caractérise l’ensemble de notre existence :

Agir par affection, et penser pour agir.

Le premier hémistiche correspond à la spontanéité, et le second à la systématisation consécutive. Quelques inconvénients que suscite l’activité irréfléchie, elle seule peut ordinairement fournir les premiers matériaux d’une méditation efficace, qui permettra de mieux agir.

Considérez enfin qu’aucun esprit ne saurait s’abstenir d’une opinion quelconque sur l’ordre universel, soit extérieur, soit humain44. Vous savez maintenant que le dogme religieux eut toujours le même objet essentiel, avec cette seule différence générale que la connaissance des lois y remplace désormais la recherche des causes. Or, des hypothèses chimériques envers celles-ci ne sauraient vous sembler plus intelligibles que des notions réelles sur celles-là.

Les femmes et les prolétaires, que cette exposition a principalement en vue, ne peuvent ni ne doivent devenir des docteurs, pas plus qu’ils ne le veulent. Mais tous ont besoin de comprendre assez l’esprit et la marche de la doctrine universelle, pour imposer à leurs chefs spirituels une suffisante préparation scientifique et logique, sur laquelle repose nécessairement l’office systématique du sacerdoce. Or, cette discipline intellectuelle est aujourd’hui tellement contraire aux habitudes émanées de l’anarchie moderne, qu’elle ne saurait jamais prévaloir si le public des deux sexes ne l’impose point à ceux qui prétendent diriger ses opinions. Cette condition sociale rendra toujours précieuse la propagation générale de l’instruction religieuse, outre sa destination propre pour guider chaque existence, individuelle ou collective. Mais un tel service acquiert maintenant une importance capitale, afin de mettre un terme décisif à l’anarchie occidentale, principalement caractérisée par la révolte intellectuelle. Si ce catéchisme pouvait convaincre les femmes et les prolétaires que leurs prétendus guides spirituels sont radicalement incompétents envers les hautes élaborations qu’on leur confie aveuglément, il contribuerait beaucoup à pacifier l’Occident. Or, cette conviction unanime ne peut résulter aujourd’hui que d’une suffisante appréciation du dogme final, propre à rendre incontestables les conditions générales de sa culture systématique.

Quant aux difficultés que vous redoutez maintenant dans cette étude indispensable, vous faites trop peu de cas pour les surmonter, de vos excellentes dispositions morales. Aucune académie actuelle n’hésiterait à proclamer doctoralement que l’esprit pense toujours comme si le cœur n’existait pas. Mais les femmes et les prolétaires n’ont jamais méconnu l’intime réaction du sentiment sur l’intelligence, expliquée enfin par la philosophie positive. Votre sexe surtout, dont le doux office involontaire nous transmit, autant que possible, les admirables mœurs du Moyen Âge à travers l’anarchie moderne, juge journellement l’hérésie métaphysique qui sépare ces deux grands attributs. Puisque, suivant la belle maxime de Vauvenargues45, le cœur est nécessaire aux principales inspirations de l’esprit, il doit aussi servir à comprendre leurs résultats. Cette puissante assistance convient surtout aux conceptions morales et sociales, envers lesquelles l’instinct sympathique peut mieux seconder l’esprit synthétique, dont les plus grands efforts ne sauraient, sans un tel secours, surmonter leurs difficultés. Mais elle peut aussi s’appliquer aux théories inférieures, d’après la connexité nécessaire de toutes nos spéculations réelles.

Des deux conditions fondamentales de la religion, amour et foi, la première doit certainement prévaloir. Car, quoique la foi soit très propre à consolider l’amour, l’action inverse est plus puissante comme plus directe. Non seulement le sentiment préside aux inspirations spontanées qu’exige d’abord toute élaboration systématique : mais il consacre et seconde celle-ci, quand il en a reconnu l’importance. Aucune femme expérimentée n’ignore l’insuffisance trop fréquente des meilleures affections qui ne sont point assistées de convictions inébranlables. Ce mot convaincre suffirait, d’après son origine, pour rappeler l’aptitude des croyances profondes à consolider le dedans en le liant au-dehors.

L’insuffisance théorique qui vous effraye ici repose enfin sur la confusion ordinaire entre l’instruction et l’intelligence. Votre admiration familière pour l’incomparable Molière ne vous a point préservée, à cet égard, de l’erreur vulgaire, soigneusement entretenue par nos Trissotins de toutes robes. On devrait pourtant rougir d’être aujourd’hui moins avancé qu’au Moyen Âge, où tous savaient apprécier le profond mérite intellectuel de personnages fort illettrés. N’avez-vous pas quelquefois trouvé, chez de tels esprits, plus de véritable aptitude que chez la plupart des docteurs ? Aujourd’hui plus que jamais, l’instruction n’est vraiment indispensable que pour construire et développer la science, dont l’ensemble doit toujours être institué de manière à devenir directement accessible à toutes les saines intelligences. Sans cela, nos meilleures doctrines dégénéreraient bientôt en mystifications dangereuses : cette déviation propre aux théoriciens quelconques ne peut s’y contenir assez que d’après une digne surveillance du public des deux sexes.

La Femme. Encouragée par votre préambule, je vous prie, mon père, de commencer l’exposition systématique du dogme positif par une explication plus directe et plus complète de son principe universel. J’ai déjà compris que votre conception du vrai Grand-Être résume nécessairement l’ensemble de l’ordre réel, non seulement humain, mais aussi extérieur. C’est pourquoi j’éprouve le besoin d’une détermination plus nette et plus précise envers cette unité fondamentale du positivisme.

Le Prêtre. Pour y parvenir, vous devez, ma fille, définir d’abord l’Humanité comme l’ensemble des êtres humains, passés, futurs, et présents. Ce mot ensemble vous indique assez qu’il n’y faut pas comprendre tous les hommes, mais ceux-là seuls qui sont réellement assimilables, d’après une vraie coopération à l’existence commune. Quoique tous naissent nécessairement enfants de l’Humanité, tous ne deviennent pas ses serviteurs, et beaucoup restent à l’état parasite qui ne fut excusable que pendant leur éducation. Les temps anarchiques font surtout pulluler, et trop souvent fleurir, ces tristes fardeaux du véritable Grand-Être. Plus d’un vous a rappelé l’énergique flétrissure d’Arioste après Horace :

Venuto al mondo sol per far letame46

et, mieux encore, l’admirable réprobation de Dante :

Che visser senza infamia e senza lodo.
……………
Cacciarli i ciel per non esser men belli,
Nè lo profondo inferno li riceve,
Ch'alcuna gloria i rei avrebber d’elli.
……………
Non ragioniam di lor, ma guarda e passa.

Vous voyez ainsi que, à cet égard comme à tout autre, l’inspiration poétique devança beaucoup la systématisation philosophique. Quoi qu’il en soit, si ces producteurs de fumier ne font vraiment point partie de l’Humanité, Une juste compensation vous prescrit de joindre au nouvel Être suprême tous ses dignes auxiliaires animaux. Toute utile coopération habituelle aux destinées humaines, quand elle s’exerce volontairement, érige l’être correspondant en élément réel de cette existence composée, avec un degré d’importance proportionné à la dignité de l’espèce et à l’efficacité de l’individu. Pour apprécier cet indispensable complément, nous n’avons qu’à supposer qu’il nous manque. On n’hésite point alors à regarder tels chevaux, chiens, bœufs, etc., comme plus estimables que certains hommes.

Dans cette première conception du concours humain, l’attention concerne naturellement la solidarité, de préférence à la continuité. Mais, quoique celle-ci soit d’abord moins sentie, parce qu’elle exige un examen plus profond, sa notion doit finalement prévaloir. Car, l’essor social ne tarde guère à dépendre davantage du temps que de l’espace. Ce n’est pas seulement aujourd’hui que chaque homme, en s’efforçant d’apprécier ce qu’il doit aux autres, reconnaît une participation beaucoup plus grande chez l’ensemble de ses prédécesseurs que chez celui de ses contemporains. Une telle supériorité se manifeste, à de moindres degrés, aux époques les plus lointaines ; comme l’indique le culte touchant qu’on y rendit toujours aux morts, suivant la belle remarque de Vico47.

Ainsi, la vraie sociabilité consiste davantage dans la continuité successive que dans la solidarité actuelle. Les vivants sont toujours, et de plus en plus, gouvernés nécessairement par les morts : telle est la loi fondamentale de l’ordre humain.

Pour la mieux concevoir, il faut distinguer, chez chaque vrai serviteur de l’Humanité, deux existences successives : l’une, temporaire mais directe, constitue la vie proprement dite ; l’autre, indirecte mais permanente, ne commence qu’après la mort. La première étant toujours corporelle, elle peut être qualifiée d’objective ; surtout par contraste envers la seconde, qui, ne laissant subsister chacun que dans le cœur et l’esprit d’autrui, mérite le nom de subjective. Telle est la noble immortalité, nécessairement immatérielle, que le positivisme reconnaît à notre âme, en conservant ce terme précieux pour désigner l’ensemble des fonctions intellectuelles et morales, sans aucune allusion à l’entité correspondante.

D’après cette haute notion, la vraie population humaine se compose donc de deux masses toujours indispensables, dont la proportion varie sans cesse, en tendant à faire davantage prévaloir les morts sur les vivants dans chaque opération réelle. Si l’action et le résultat dépendent surtout de l’élément objectif ; l’impulsion et la règle émanent principalement de l’élément subjectif Libéralement dotés par nos prédécesseurs, nous transmettons gratuitement à nos successeurs l’ensemble du domaine humain, avec une extension de plus en plus faible en proportion de ce que nous reçûmes. Cette gratuité nécessaire trouve sa digne récompense dans l’incorporation subjective qui nous permettra de perpétuer nos services en les transformant.

Quoiqu’une telle théorie semble constituer aujourd’hui le dernier effort systématique de l’esprit humain, les plus lointaines évolutions en offrent toujours le germe spontané, déjà senti chez les plus anciens poètes. La moindre peuplade, et même chaque famille un peu considérable, se regarde bientôt comme la souche essentielle de cette existence composée et progressive qui ne comporte, dans l’espace et dans le temps, d’autres limites nécessaires que celles de l’état normal propre à sa planète. Quoique le Grand-Être ne soit pas encore assez formé, les plus intimes collisions ne cachèrent jamais son évolution graduelle, qui, systématiquement appréciée, fournit aujourd’hui la seule base possible de notre unité finale. Même sous l’égoïsme chrétien, qui dictait au dur saint Pierre la maxime caractéristique : Regardons-nous sur la terre comme des étrangers ou des exilés48, on voit déjà l’admirable saint Paul devancer, par le sentiment, la conception de l’Humanité, dans cette image touchante mais contradictoire : Nous sommes tous les membres les uns des autres49. Le principe positiviste devait seul révéler le tronc unique auquel appartiennent nécessairement tous ces membres spontanément confus.

La Femme. Je ne puis m’empêcher, mon père, d’admettre cette conception fondamentale, quelques difficultés qu’elle m’offre encore. Mais je m’effraye de ma nullité personnelle envers une telle existence, dont l’immensité m’efface davantage que ne le fit jadis la majesté d’un Dieu avec lequel, quoique chétive, je me sentais une relation propre et directe. Après m’avoir dominée par la prépondérance croissante du nouvel Être suprême, j’ai donc besoin que vous ranimiez en moi le juste sentiment de mon individualité.

Le Prêtre. Cela va résulter, ma fille, d’une appréciation plus complète du dogme positif. Il suffit de reconnaître que, quoique l’ensemble de l’Humanité constitue toujours le principal moteur de nos opérations quelconques, physiques, intellectuelles, ou morales, le Grand-Être ne peut jamais agir que par des organes individuels. C’est pourquoi la population objective, malgré sa subordination croissante envers la population subjective, reste nécessairement indispensable à toute influence de celle-ci. Mais, en décomposant cette participation collective, on la voit finalement résulter d’un libre concours entre des efforts purement personnels. Voilà ce qui doit relever chaque digne individualité en présence du nouvel Être suprême davantage qu’envers l’ancien. En effet, celui-ci n’avait réellement aucun besoin de nos services quelconques, sinon pour de vains éloges, dont la puérile avidité devait même le dégrader à nos yeux. Rappelez-vous ce vers décisif de l’Imitation :

Je te suis nécessaire, et tu m’es inutile50.

Peu d’hommes, sans doute, sont autorisés à se regarder comme réellement indispensables à l’Humanité : cela ne convient qu’aux vrais promoteurs de nos principaux progrès. Mais toute digne existence humaine peut et doit sentir habituellement l’utilité de sa coopération personnelle à cette immense évolution, qui cesserait nécessairement aussitôt que tous ses minimes éléments objectifs auraient à la fois disparu. Le développement, et même la conservation, du Grand-Être, restent donc subordonnés toujours aux libres services de ses divers enfants, quoique l’inaction de chacun d’eux soit ordinairement susceptible d’une suffisante compensation51.

La Femme. Cette explication complémentaire ayant assez dissipé mes premiers embarras, je vous prie, mon père, de m’exposer maintenant la coordination systématique de l’ensemble du dogme positif autour d’une telle unité.

Le Prêtre. Vous devez, pour cela, renoncer d’abord, ma fille, à toute prétention d’unité absolue, extérieure, en un mot objective ; ce qui vous sera plus facile qu’à nos docteurs. Un tel vœu, compatible avec la recherche des causes, devient contradictoire à l’étude des lois, c’est-à-dire des relations constantes saisies au milieu d’une immense diversité. Celles-ci ne comportent qu’une unité purement relative, humaine, en un mot subjective. En effet, les lois sont nécessairement multiples, d’après l’impossibilité notoire de faire jamais rentrer l’un dans l’autre les deux éléments généraux de toutes nos conceptions réelles, le monde et l’homme. Même quand on parviendrait à condenser chacune de ces deux grandes études autour d’une seule loi naturelle, l’unité scientifique resterait interdite par leur inévitable séparation. Quoique le monde suppose l’homme pour être connu, il pourrait exister sans lui, comme cela survient peut-être chez beaucoup d’astres inhabitables. De même, l’homme dépend du monde, mais il n’en résulte pas. Tous les efforts des matérialistes52 pour annuler la spontanéité vitale en exagérant la prépondérance des milieux inertes sur les êtres organisés n’ont abouti qu’à discréditer cette recherche, aussi vaine qu’oiseuse, désormais abandonnée aux esprits anti-scientifiques.

Mais, en outre, il s’en faut de beaucoup que l’unité objective puisse jamais s’établir dans le domaine intérieur de chaque élément général d’un tel dualisme. Les diverses branches essentielles de l’étude du monde ou de celle de l’homme nous dévoilent une multitude croissante de lois différentes, qui resteront constamment irréductibles entre elles, malgré les frivoles espérances qu’inspira d’abord notre gravitation planétaire. Quoique la plupart soient encore ignorées, et que beaucoup doivent même l’être toujours, nous en avons assez constaté maintenant pour rendre inébranlable le principe fondamental du dogme positif, l’assujettissement de tous les phénomènes quelconques à des relations invariables. L’ordre résulté partout de l’ensemble des lois réelles porte le titre général de destin ou de hasard, suivant qu’elles nous sont connues ou inconnues. Cette distinction conservera toujours une grande importance pratique ; puisque l’ignorance de ces lois équivaut, pour notre conduite, à leur non-existence, en nous interdisant toute prévision rationnelle, et dès lors toute intervention régulière. On peut, néanmoins, espérer de trouver, envers chaque cas essentiel, des règles empiriques, qui, malgré leur insuffisance théorique, nous préservent assez d’une activité désordonnée.

Au milieu de cette diversité croissante, le dogme de l’Humanité fournit à l’ensemble de nos conceptions réelles la seule unité qu’elles comportent, et l’unique lien dont nous ayons besoin. Pour en concevoir la nature et la construction, il faut d’abord distinguer trois sortes de lois, physiques, intellectuelles, et morales. Les premières appartiennent spontanément au sexe actif53, et les dernières au sexe affectif, tandis que l’ordre intermédiaire constitue le domaine propre du sacerdoce, qui, devant systématiser le concours des deux sexes, participe inégalement à leur double vie. C’est pourquoi les deux études extrêmes furent empiriquement cultivées de tout temps pour les besoins correspondants, mais avec un succès très différent. En effet, les lois physiques étant, au fond, indépendantes des lois morales, les hommes purent y fonder isolément des convictions stables quoique incohérentes. Au contraire, les lois morales se trouvant dépendre nécessairement des lois physiques, les femmes ne purent y construire aucune doctrine inébranlable, et leurs efforts ne comportèrent qu’une précieuse réaction affective. La saine culture théorique dut donc surgir de l’ordre physique, en s’y dégageant assez des spécialités actives. Mais, comme le terme nécessaire de nos méditations réelles réside dans l’ordre moral, l’unité logique et scientifique ne pouvait s’établir que d’après une suffisante liaison de ces deux domaines extrêmes. Or, ils ne peuvent être réunis que par le domaine intermédiaire, qui se lie naturellement à chacun d’eux. C’est ainsi que la construction d’une véritable unité théorique dépend finalement d’une suffisante élaboration des lois propres à l’entendement.

La Femme. Quoique cette conclusion me semble difficile à trouver, son admission immédiate ne m’offre, mon père, aucun embarras. Mes méditations morales m’ont souvent fait sentir combien la connaissance des lois intellectuelles serait indispensable à leur active consistance ; puisque les règles propres à la fonction appréciatrice se mêlent toujours à celles de chaque fonction appréciée. Toutefois, les hommes doivent moins sentir une telle connexité envers les lois physiques dont ce sexe est surtout préoccupé. Vous pouvez donc procéder, sans autre préambule, à l’exposition directe de ces lois mentales, d’où dépend toute unité systématique.

Le Prêtre. Je dois, ma fille, les distinguer d’abord, comme partout ailleurs, en statiques et dynamiques, suivant qu’elles concernent les dispositions immuables ou les variations essentielles de l’objet correspondant. Ces deux termes connexes sont devenus indispensables à toute exposition sérieuse du positivisme, qui les popularisera bientôt. Ils ne sauraient pourtant inspirer jamais à votre sexe l’attrait moral que vous offriront prochainement les qualifications objective et subjective, finalement destinées surtout à caractériser les plus douces nuances de nos meilleures émotions. Mais leur usage purement intellectuel ne doit pas les priver du respect que mérite leur utilité théorique. Ces deux couples d’expressions philosophiques sont d’ailleurs les seuls que je me trouve forcé de vous imposer.

D’après la définition précédente, vous concevez aisément que, envers un domaine quelconque, l’étude statique précède nécessairement l’étude dynamique, qui ne saurait jamais surgir sans une telle préparation. Il faut, en effet, avoir déterminé les conditions fondamentales de chaque existence avant d’apprécier ses divers états successifs. Les anciens, qui voyaient partout l’immobilité, furent profondément étrangers à toute conception dynamique, même en mathématique. Au contraire, le prince éternel des vrais philosophes, l’incomparable Aristote, posa déjà toutes les bases essentielles des plus hautes études statiques, sur la vie, l’intelligence, et la société. Mais, suivant cette marche nécessaire, le complément dynamique devient partout indispensable. Sans lui, l’appréciation statique reste toujours provisoire, de manière à ne pouvoir assez guider la pratique, qu’elle entraînerait isolément à de graves erreurs, surtout envers les cas principaux.

La loi statique de notre entendement devient, pour le positivisme, une simple application du principe fondamental qui partout subordonne l’homme au monde. Elle consiste, en effet, dans la subordination continue de nos constructions subjectives à nos matériaux objectifs. Le génie d’Aristote en ébaucha la notion générale par cet admirable aperçu : Il n’y a rien dans l’entendement qui n’ait d’abord émané de la sensation. Mais, les modernes ayant souvent abusé d’un tel axiome pour représenter notre intelligence comme purement passive, le grand Leibniz54 fut obligé d’y joindre une restriction essentielle, destinée à formuler la spontanéité de nos dispositions mentales. Cette explication, qui se bornait réellement à mieux développer la maxime d’Aristote, fut complétée par Kant, d’après son immortelle distinction entre les deux réalités, objective et subjective, de chaque conception humaine. Néanmoins, ce principe ne fut vraiment systématisé que quand le positivisme le rattacha convenablement à la loi générale qui, dans tous les phénomènes vitaux, place tout organisme sous la dépendance continue du milieu correspondant. Pour nos plus hautes fonctions spirituelles, comme envers nos actes les plus matériels, le monde extérieur nous sert à la fois d’aliment, de stimulant, et de régulateur. Tandis que la subordination du subjectif à l’objectif cessait ainsi d’être isolée, elle recevait aussi, de la philosophie positive, son complément indispensable, sans lequel l’étude statique de l’intelligence n’aurait pu se lier assez à l’étude dynamique. Il consiste à reconnaître que, dans l’état normal, les images subjectives sont toujours moins vives et moins nettes que les impressions objectives d’où elles émanent55. S’il en était autrement, le dehors ne pourrait jamais régler le dedans.

D’après ce double principe statique, nos conceptions quelconques résultent nécessairement d’un commerce continu entre le monde qui en fournit la matière et l’homme qui en détermine la forme56. Elles sont profondément relatives, à la fois au sujet et à l’objet, dont les variations respectives les modifient nécessairement. Notre principal mérite théorique consiste à perfectionner assez cette subordination naturelle de l’homme au monde, pour que notre cerveau devienne le fidèle miroir de l’ordre extérieur, dont les résultats futurs peuvent dès lors être prévus d’après nos opérations intérieures. Mais cette représentation ne comporte ni n’exige une exactitude absolue. Son degré d’approximation se trouve réglé par nos besoins pratiques, qui mesurent la précision convenable à nos prévisions théoriques. Cette limite nécessaire laisse ordinairement à notre intelligence une certaine liberté spéculative, dont elle doit user pour mieux satisfaire ses propres inclinations, soit scientifiques, soit même esthétiques, en rendant nos conceptions plus régulières, et même plus belles, sans être moins vraies. Tel est, mentalement, le positivisme, qui, poursuivant toujours l’étude des lois, chemine sans cesse entre deux voies également dangereuses, le mysticisme qui veut pénétrer jusqu’aux causes, et l’empirisme qui se borne aux faits.

La Femme. Cette théorie statique de notre intelligence me semble laisser, mon père, une grave lacune, en ce qu’elle paraît concerner seulement l’état de raison proprement dit, sans pouvoir s’étendre jusqu’à la folie, qu’elle devrait pourtant expliquer aussi. La vie réelle offre journellement tant de nuances intermédiaires entre ces deux situations mentales que tous ces cas doivent suivre les mêmes lois essentielles, avec de simples différences de degré, comme envers nos fonctions corporelles.

Le Prêtre. Il vous suffira, ma fille, de considérer plus attentivement la doctrine précédente pour reconnaître qu’elle contient, en effet, la vraie théorie de la folie et de l’idiotisme. Ces deux états opposés constituent les deux extrêmes de la proportion normale que l’état de raison exige entre les impulsions objectives et les inspirations subjectives. L’idiotisme consiste dans l’excès d’objectivité, quand notre cerveau devient trop passif ; et la folie proprement dite dans l’excès de subjectivité, d’après l’activité démesurée de cet appareil. Mais le degré moyen, qui constitue la raison, suit lui-même les variations régulières qu’éprouve toute l’existence humaine, tant sociale que personnelle. L’appréciation de la folie devient ainsi d’autant plus délicate qu’il y faut avoir égard aux temps et aux lieux, en général aux situations, comme le fait si bien sentir l’admirable composition du grand Cervantes57. C’est le cas où l’on saisit le mieux combien l’étude statique de l’intelligence demeure insuffisante sans son complément dynamique.

La Femme. D’après cette réflexion frappante, je voudrais, mon père, si vous le jugez convenable, commencer déjà cette appréciation complémentaire, qui peut seule permettre à mes propres méditations de concevoir enfin l’ensemble de ce grand spectacle. Les variations quelconques des opinions humaines ne sauraient jamais devenir purement arbitraires, quoique je ne puisse démêler aucunement leur marche générale.

Le Prêtre. Elle consiste, ma fille, dans le passage nécessaire de toute conception théorique par trois états successifs : le premier, théologique, ou fictif ; le second, métaphysique, ou abstrait ; le troisième, positif, ou réel. Le premier est toujours provisoire, le second purement transitoire, et le troisième seul définitif. Ce dernier diffère surtout des deux autres par sa substitution caractéristique du relatif à l’absolu, quand l’étude des lois remplace enfin la recherche des causes. Entre les deux premiers, il n’existe, au fond, d’autre différence théorique que la réduction des divinités primitives à de simples entités. Mais une telle transformation enlevant aux fictions surnaturelles toute forte consistance, surtout sociale, et même mentale, la métaphysique reste toujours un pur dissolvant de la théologie, sans pouvoir jamais organiser son propre domaine. Aussi cette doctrine de révolte et de modification ne comporte-t-elle, dans notre évolution originale, individuelle ou collective, aucune autre efficacité que de permettre la transition graduelle du théologisme au positivisme. Elle s’adapte d’autant mieux à cet office passager que ses conceptions équivoques peuvent alternativement devenir, ou des représentations abstraites des agents surnaturels, ou des qualifications générales des phénomènes correspondants, suivant qu’on est plus près de l’état fictif ou de l’état réel.

La Femme. Quoique cette loi dynamique se trouve assez confirmée déjà par ma propre expérience, je désire, mon père, saisir, autant que possible, le principe intellectuel d’une telle évolution.

Le Prêtre. Il résulte, ma fille, de la loi statique qui nous force à tirer de nous-mêmes les liens subjectifs de nos impressions objectives, lesquelles, sans cela, resteraient toujours incohérentes. Les vraies relations ne pouvant jamais être aperçues que d’après une analyse difficile et graduelle, que je vais vous expliquer, nos premières hypothèses furent purement spontanées, et dès lors fictives. Mais, cette disposition générale, qui constituerait maintenant un excès de subjectivité, se trouvait d’abord conforme à notre situation mentale, où l’évolution ne pouvait surgir que d’une telle initiative. Une longue épreuve, encore insuffisante aujourd’hui pour les esprits arriérés, devait seule nous dévoiler l’inanité nécessaire de la recherche des causes. Or, ce vain problème nous présenta longtemps un attrait invincible, à la fois théorique et pratique, en nous promettant de procéder toujours par déduction sans exiger aucune induction spéciale, et de modifier le monde à notre gré. Ainsi, le double motif qui poussa les penseurs primitifs coïncide essentiellement avec celui qui dirigera toujours nos efforts intellectuels. Il en est de même, au fond, pour le principe logique de ce régime initial. Car, toute la saine logique est réductible à cette seule règle : former toujours la plus simple hypothèse compatible avec l’ensemble des renseignements obtenus. Or, les penseurs théologistes, et même fétichistes, l’appliquèrent mieux que la plupart des docteurs modernes. Se proposant de pénétrer les causes, ils se bornèrent à expliquer le monde par l’homme, seule source possible de toute unité théorique, en attribuant tous les phénomènes à des volontés surhumaines, d’ailleurs intérieures ou extérieures. Un tel problème ne comporte, par sa nature, aucune autre solution, très supérieure aux ténébreuses fictions de nos athées ou panthéistes, dont l’état mental touche davantage à la folie que la naïve situation des vrais fétichistes. Cette supériorité se manifeste surtout d’après les résultats respectifs. Tandis que l’ontologie germanique58 rétrograde aujourd’hui vers sa source grecque, sans inspirer aucune pensée réelle et durable, la théologie primitive ouvrit à l’esprit humain la seule issue que comportât notre situation initiale. Quoiqu’elle ne pût jamais nous conduire à la détermination des causes, la liaison provisoire qu’elle établit entre les faits nous amena spontanément à la découverte des lois.

D’abord jugée purement secondaire, cette dernière étude tendit bientôt à devenir principale, sous l’impulsion pratique qui la représentait comme mieux adaptée aux prévisions qu’exige notre activité. Au fond, les bons esprits n’ont jamais cherché la cause qu’autant qu’ils ne pouvaient trouver la loi ; et leur conduite reste alors irréprochable, comme plus propre qu’aucune torpeur théorique à préparer cette acquisition finale. Notre intelligence éprouve même une telle prédilection pour les conceptions positives, surtout d’après leur supériorité pratique, qu’elle s’efforça souvent de les substituer aux fictions théologiques longtemps avant que les préparations convenables fussent assez accomplies. La fin de l’évolution mentale est donc encore moins douteuse que son début.

La Femme. Cette explication de votre Loi des trois états me laisse, mon père, beaucoup de nuages, envers les cas fréquents où l’esprit humain me semble à la fois théologique, métaphysique, et positif, suivant les questions dont il s’occupe. Si cette coexistence restait inexpliquée, elle compromettrait directement votre règle dynamique, qui pourtant me paraît incontestable. Délivrez-moi, je vous prie, d’une telle perplexité.

Le Prêtre. Elle disparaîtra, ma fille, quand vous remarquerez l’ordre constant qui préside à la marche simultanée de nos diverses conceptions théoriques, suivant la généralité décroissante et la complication croissante des phénomènes correspondants. De là résulte une loi complémentaire, sans laquelle l’étude dynamique de l’entendement humain resterait obscure, et même presque inapplicable. Vous comprenez aisément que, des phénomènes plus généraux étant nécessairement plus simples, les spéculations correspondantes doivent être plus faciles et présentent dès lors un essor plus rapide. Cette gradation, qui se vérifie même envers les diverses phases théologiques, convient surtout à l’état positif, d’après les laborieuses préparations qu’il exige. Voilà comment certaines théories restent métaphysiques, tandis que d’autres plus simples sont déjà devenues positives, quoique de plus compliquées demeurent encore théologiques59. Mais jamais on n’observe l’inverse ; ce qui suffit pour dissiper pleinement l’objection tirée de cette diversité simultanée.

L’ordre naturel que je viens de vous indiquer entre nos différentes conceptions, et d’où je vais tirer la véritable échelle encyclopédique, permet seul de comprendre assez leur marche générale. Il fonde la logique positive, en dévoilant suivant quel enchaînement nos diverses études théoriques doivent se succéder pour aboutir à des constructions durables. Quoique chaque classe de phénomènes ait toujours ses lois propres, qui supposent des inductions spéciales, celles-ci ne sauraient presque jamais devenir efficaces sans les déductions fournies par la connaissance préalable des lois plus simples. Cette subordination subjective résulte de la dépendance objective des phénomènes moins généraux envers tous ceux qui le sont davantage. Ainsi l’ordre continu de nos études, s’élevant toujours du monde à l’homme, n’est pas seulement motivé d’après la préparation logique que comportent mieux les spéculations plus simples ; il repose aussi sur la dépendance scientifique des théories supérieures envers les inférieures, d’après la subordination des phénomènes respectifs.

La Femme. Vous m’avez, mon père, assez expliqué maintenant les lois intellectuelles, tant dynamiques que statiques ; mais je n’en vois pas encore émaner la construction fondamentale que j’en attendais d’abord envers l’ensemble du dogme positif. J’ai donc besoin de comprendre directement comment le principe universel de l’Humanité peut enfin instituer, d’après ces lois, une véritable unité spéculative, en liant les lois morales aux lois physiques.

Le Prêtre. Ce juste vœu sera satisfait, ma fille, en considérant sous un nouvel aspect général la loi complémentaire que je viens d’assigner au mouvement intellectuel. Ainsi conçue, elle est surtout subjective, comme devait l’être celle qu’elle assiste. Mais vous savez aussi que ce classement comporte directement une signification objective, en réglant la dépendance générale des divers phénomènes. Dans cette nouvelle appréciation, sa destination devient surtout statique, pour caractériser, non la coexistence de nos différents progrès théoriques, mais l’ordre fondamental qui domine l’ensemble des événements quelconques. La loi de classement se trouve pleinement distincte alors de la loi de filiation, quoique leur intime connexité explique assez la simultanéité de leur découverte.

Avant de vous exposer cette grande hiérarchie théorique, je dois assez circonscrire son champ général. Cela résulte, au fond, de la vraie distinction philosophique entre la spéculation et l’action. Tandis que la pratique reste nécessairement spéciale, la véritable théorie est toujours générale. Mais sa généralité caractéristique ne s’acquiert jamais qu’à l’aide d’une abstraction préalable, qui altère plus ou moins la réalité de ses conceptions. Quels que soient les dangers pratiques d’une telle altération, il faut s’y résigner pour obtenir la cohérence que peut seule procurer une entière universalité des lois théoriques. La sagesse vulgaire proclame justement que toute règle comporte des exceptions. Pourtant, notre intelligence a partout besoin de trouver enfin des règles qui ne soient jamais en défaut, afin d’éviter une fluctuation indéfinie.

On ne peut y parvenir qu’en décomposant, autant que possible, l’étude des êtres, seule directe ordinairement, dans celles des divers événements généraux qui composent l’existence de chacun d’eux. Nous obtenons ainsi des lois abstraites dont les différentes combinaisons expliquent ensuite chaque économie concrète. Quoique très multipliées en elles-mêmes, ces lois irréductibles, sur lesquelles repose toute notre sagesse théorique, sont beaucoup moins nombreuses que les règles particulières qu’elles dominent. Ces dernières, outre leur nombre, résisteront toujours, en vertu de leur complication naturelle, à nos meilleurs efforts, tant inductifs que déductifs. Mais aussi leur connaissance nous serait essentiellement inutile, sauf les rares influences qui réellement affectent nos destinées. Pour ces cas exceptionnels, le génie pratique, devenu seul compétent, peut toujours trouver des règles empiriques qui suffisent à notre conduite, en s’aidant avec sagesse des indications générales émanées du génie théorique. Car la régularité des événements composés, quoique moins appréciable que celle de leurs éléments généraux, en résulte nécessairement, de manière à pouvoir se manifester d’après une observation spéciale assez prolongée.

Nous ne connaîtrons jamais, par exemple, les lois générales des variations propres à la constitution normale de l’atmosphère terrestre. Toutefois les navigateurs et les agriculteurs savent tirer, de leurs observations locales ou temporaires, des règles particulières qui, quoique empiriques, nous dispensent essentiellement de la prétendue météorologie. Il en est ainsi pour toutes les autres études concrètes, géologiques, zoologiques, et même sociologiques. Tout ce que le génie pratique n’y peut réellement aborder demeurera toujours oiseux. La véritable science reste donc nécessairement abstraite. Ses lois générales envers les catégories peu nombreuses qui comprennent tous les phénomènes observables suffisent pour démontrer toujours l’existence des lois concrètes, quoique la plupart de celles-ci ne puissent ni ne doivent être jamais connues, sauf les cas pratiques.

La Femme. J’entrevois, mon père, la profonde simplification que doit éprouver votre construction philosophique d’après cette analyse fondamentale qui ramène l’étude des êtres à celle des événements. Mais je suis effrayée de l’abstraction habituelle qu’exige un tel régime scientifique, quoique je sois heureusement dispensée d’y participer. Son institution me paraît même au-dessus de nos forces intellectuelles, si tous les ordres de phénomènes doivent être directement étudiés chez le Grand-Être qui seul nous en offre l’ensemble.

Le Prêtre. Pour vous rassurer, ma fille, il suffit de considérer sous un nouvel aspect le principe général de la hiérarchie abstraite. Quoiqu’il n’institue directement que la subordination des événements, il doit aussi conduire indirectement à celle des êtres. Car les phénomènes ne sont plus généraux qu’autant : qu’ils appartiennent à de plus nombreuses existences. Les plus simples de tous, quoique répandus partout, doivent donc se trouver chez des êtres qui ne nous en offrent pas d’autres, et où leur étude propre devient dès lors mieux accessible60. À la vérité, le second degré théorique sera toujours réuni nécessairement au premier ; c’est surtout cela, plus que la nature même des phénomènes, qui constitue l’accroissement de complication. Mais, quelles que soient ces accumulations successives, chaque nouvelle catégorie d’événements pourra s’étudier sur des êtres indépendants des suivantes, quoique soumis aux précédentes, dont l’appréciation préalable permettra de concentrer l’attention vers la classe introduite. Quand même les êtres ne seraient pas toujours distincts, la méthode positive conservera sa principale efficacité s’ils présentent des états différents, ce qui ne saurait manquer jamais, d’après la nature d’un tel classement. Ainsi, la hiérarchie théorique que je vais vous exposer, quoique d’abord destinée à fournir seulement une échelle des phénomènes, constitue nécessairement la véritable échelle des êtres, ou du moins des existences. Elle devient alternativement abstraite ou concrète, suivant que sa destination est subjective ou objective. C’est pourquoi la subordination encyclopédique des arts coïncide essentiellement avec celle des sciences.

La Femme. Avant que vous procédiez, mon père, à cette exposition hiérarchique, dont je commence à saisir le principe général, je vous prie de m’expliquer directement la marche qu’il y faut suivre. Pour cimenter l’union fondamentale entre le monde et l’homme, elle semble pouvoir également partir de chacun d’eux en tendant vers l’autre61. Son usage habituel me paraît même exiger qu’elle puisse, comme toute autre échelle, devenir indifféremment ascendante ou descendante. Mais j’ignore si cette double voie convient à sa construction.

Le Prêtre. Le concours normal de ces deux méthodes, l’une objective, l’autre subjective, est aussi nécessaire, ma fille, à la formation qu’à l’application de la hiérarchie théorique. Son élaboration spontanée dépendit de la première ; mais son institution systématique exigea la seconde. Chaque initiation individuelle doit ici, comme en tout autre cas important, représenter essentiellement l’évolution collective, sauf que désormais on fera sciemment ce qui jadis s’accomplit aveuglément. La combinaison de ces deux marches permet seule de réunir leurs avantages en neutralisant leurs dangers. Monter du monde à l’homme sans être d’abord descendu de l’homme au monde, expose à trop étendre les études inférieures, en perdant de vue leur vraie destination théorique, de manière à consumer nos efforts scientifiques sur des puérilités académiques, aussi contraires à l’esprit qu’au cœur. La liaison et la dignité sont alors sacrifiées à la réalité et à la netteté. C’est pourtant ainsi que dut procéder la positivité abstraite, pendant le long préambule scientifique qui s’étend de Thalès et Pythagore jusqu’à Bichat et Gall, afin d’élaborer les matériaux successifs de la systématisation finale. Les besoins supérieurs de notre intelligence ne furent alors satisfaits imparfaitement que d’après la tutelle hétérogène qu’exerçait encore l’esprit théologico-métaphysique. Mais, aujourd’hui que le principe universel de la synthèse définitive se trouve irrévocablement posé d’après cette immense préparation, la méthode subjective, devenue enfin aussi positive que la méthode objective, doit prendre directement l’initiative encyclopédique62. Elle seule peut instituer convenablement la construction que l’autre pourra dès lors élaborer dignement. Cette règle convient autant à chaque grande recherche scientifique qu’à l’ensemble du système théorique.

La Femme. Me voilà donc prête, mon père, à bien suivre la consécration religieuse que le dogme de l’Humanité procure successivement à toutes les parties essentielles de la science abstraite en consolidant les plus éminentes et ennoblissant les plus inférieures par cette universelle connexité.

Le Prêtre. Pour mieux caractériser une telle synthèse, vous devez, ma fille, rappeler d’abord le but continu de la vie humaine, la conservation et le perfectionnement du Grand-Être, qu’il faut à la fois connaître, aimer, et servir. Chacun accomplit spontanément ce triple office, que la religion systématise par le dogme, le culte, et le régime. Quoique la construction philosophique doive alors précéder les deux autres, elle n’est, au fond, destinée qu’à les consolider et les développer. En elle-même, l’étude directe de l’Humanité peut autant dégénérer que les sciences inférieures, si l’on oublie qu’il ne faut connaître le Grand-Être que pour l’aimer davantage et le mieux servir. Quand la préoccupation du moyen fait méconnaître ou négliger le but, l’essor systématique devient, au fond, moins recommandable que la spontanéité vulgaire.

Vous concevez ainsi pourquoi je place au sommet de l’échelle encyclopédique la MORALE, ou la science de l’homme individuel. Puisque le Grand-Être ne fonctionne jamais que par des organes finalement personnels, il faut d’abord étudier surtout ceux-ci, pour qu’il en soit convenablement servi pendant leur existence objective, d’où dépendra leur influence subjective. C’est ainsi que le positivisme consolide irrévocablement le précepte fondamental de la théocratie initiale : Connais-toi, pour t’améliorer. Le principe intellectuel y concourt avec le motif social. En effet, la plus utile de toutes les sciences en est aussi la plus complète, ou plutôt la seule complète ; puisque ses phénomènes comprennent subjectivement tous les autres, quoiqu’ils leur soient, par cela même, objectivement subordonnés. Le principe fondamental de la hiérarchie théorique fait donc prévaloir directement le point de vue moral comme le plus compliqué et le plus spécial63.

Mais là cesse nécessairement la conformité philosophique entre le positivisme et le théologisme. Celui-ci, toujours préoccupé des causes, livrait immédiatement les études morales aux principes surnaturels d’après lesquels il expliquait tout. Suscitant ainsi des observations purement intérieures, il consacrait la personnalité d’une exis­tence qui, liant directement chacun à une puissance infinie, l’isolait profondément de l’humanité, Au contraire, le positivisme, ne cherchant jamais que la loi pour mieux diriger l’activité, toujours essentiellement sociale, fait reposer la science morale sur l’observation des autres beaucoup plus que de soi-même, afin d’établir des notions à la fois réelles et utiles. On sent alors l’impossibilité d’aborder convenablement une telle étude sans avoir d’abord apprécié la société. À tous égards, chacun dépend sans cesse de l’Humanité, surtout quant à nos plus nobles fonctions, toujours subordonnées aux temps et aux lieux où noue vivons ; comme vous le rappellent ces beaux vers de Zaïre :

J’eusse été, près du Gange, esclave des faux dieux,
Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux.

Voilà comment la morale, conçue comme notre principale science, institue d’abord la SOCIOLOGIE, dont les phénomènes sont à la fois plus simples et plus généraux, suivant l’esprit de toute la hiérarchie positive.

La Femme. Laissez-moi, mon père, vous retenir un moment sur ce premier pas, afin d’y résoudre la contradiction qu’il me semble offrir entre ces deux conditions de votre classement. Car la complication me paraît ici croître, par exception, avec la généralité. J’ai toujours jugé le point de vue moral plus simple que le point de vue social.

Le Prêtre. Cela ne tient, ma fille, qu’à ce que vous avez jusqu’ici procédé plutôt par sentiment que par raison ; la morale devant être davantage un art qu’une science pour votre sexe. S’il fallait comparer la multiplicité des cas, celle des individus vous paraîtrait supérieure à celle qui vous préoccupe entre les peuples. Mais en se bornant à la propre complication, vous oubliez que la science morale, outre toutes les influences que considère la science sociale, doit apprécier aussi des impulsions que celle-ci peut écarter comme presque insensibles. Ce sont les intimes réactions qui s’exercent toujours, suivant des lois trop peu connues encore, entre le physique et le moral de l’homme. Malgré leur grande efficacité personnelle, la sociologie n’en tient pas un compte spécial, parce que leurs résultats opposés chez les divers individus se détruisent essentiellement envers les peuples. Au contraire, toute appréciation morale qui les négligerait nous exposerait aux plus graves méprises, en attribuant à l’âme ce qui provient du corps, ou réciproquement, comme vous le voyez journellement.

La Femme. Je comprends ainsi, mon père, ce qui m’a fait suspendre au début votre enchaînement hiérarchique, que je vous prie maintenant de poursuivre jusqu’au bout, sans craindre aucune interruption nouvelle, qui m’empêcherait de saisir assez la filiation générale.

Le Prêtre. Votre objection, d’ailleurs très naturelle, sert ici, ma fille, à mieux marquer notre premier pas encyclopédique, type nécessaire de tous les autres, qui dès lors s’accompliront plus rapidement, comme envers une échelle quelconque. J’espère que vous descendrez sans efforts de chaque science à la suivante, sous la même impulsion qui vient de vous conduire de la morale à la sociologie, en consultant toujours la subordination naturelle des phénomènes correspondants.

Ce principe fondamental vous fait d’abord sentir que l’étude systématique de la société exige la connaissance préalable des lois générales de la vie. En effet, les peuples étant des êtres éminemment vivants, l’ordre vital domine nécessairement l’ordre social, dont l’état statique et l’essor dynamique se trouveraient profondément altérés si notre constitution cérébrale, ou même corporelle, changeait notablement. Ici, le double accroissement de généralité et de simplicité devient pleinement irrécusable. C’est ainsi que la sociologie, instituée d’abord par la morale, institue, à son tour, la BIOLOGIE, qui d’ailleurs présente aussi des relations directes avec la science principale64. Ne devant étudier la vie que dans ce qu’elle offre de commun à tous les êtres qui en jouissent, les animaux et les végétaux forment son domaine propre, quoiqu’elle soit finalement destinée à l’homme, dont elle ne peut qu’ébaucher grossièrement la véritable étude. Ainsi conçue, elle apprécie judicieusement les fonctions corporelles d’après les existences où elles se trouvent spontanément dégagées de toute complication supérieure. Quand cette institution logique l’expose à la dégénération académique en insistant trop sur des êtres ou des actes insignifiants, la discipline philosophique doit la ramener au régime normal, sans jamais entraver une marche indispensable à ses recherches.

Entre ces trois premières sciences, il existe une telle connexité que le nom de la moyenne me sert à désigner leur ensemble, dans le tableau encyclopédique que j’ai composé (voyez le tableau A ci-contre) pour vous faciliter l’appréciation générale de la hiérarchie positive. Car la sociologie peut être aisément conçue comme absorbant la biologie à titre de préambule, et la morale à titre de conclusion. Quand le mot Anthropologie sera plus et mieux usité65, il deviendra préférable pour cette destination collective, puisqu’il signifie littéralement Étude de l’homme. Mais on devra longtemps employer ici le nom de Sociologie, afin de caractériser davantage la principale supériorité du nouveau régime intellectuel, consistant surtout dans l’introduction encyclopédique du point de vue social, essentiellement étranger à l’ancienne synthèse.

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Les êtres vivants sont nécessairement des corps, qui, malgré leur plus grande complication, suivent toujours les lois plus générales de l’ordre matériel, dont l’immuable prépondérance domine tous leurs phénomènes propres, sans toutefois annuler jamais leur spontanéité.

Un troisième pas encyclopédique, pleinement analogue aux précédents, subordonne donc la biologie, et, par suite, la sociologie avec la morale, à la grande science inorganique que j’ai nommée COSMOLOGIE. Son vrai domaine consiste dans l’étude générale de la planète humaine, milieu nécessaire de toutes les fonctions supérieures, vitales, sociales, et morales. Elle serait donc mieux qualifiée par le mot Géologie, qui présente directement une telle signification. Mais l’anarchie académique a tellement dénaturé cette expression que le positivisme doit renoncer à l’employer, jusqu’à la prochaine élimination de la prétendue science qu’on en a décorée66. Alors on pourra mieux suivre les lois du langage, en appliquant, à l’ensemble des études inorganiques, une dénomination plus exacte, dont la nature concrète doit même rappeler davantage le besoin d’apprécier chaque existence dans le cas le moins compliqué.

Je bornerais ici l’opération encyclopédique, sans décomposer aucunement la cosmologie, si je n’avais en vue que l’état final de la raison humaine, qui devra contracter les sciences inférieures et dilater les supérieures. Mais il faut aussi pourvoir maintenant aux besoins spéciaux de l’initiation occidentale, dont l’équivalent essentiel se reproduira toujours dans chaque évolution individuelle. Ce double motif m’oblige à distinguer, en cosmologie, deux sciences également fondamentales, dont l’une, sous le nom général de PHYSIQUE, étudie directement l’ensemble de l’ordre matériel. L’autre, plus simple et plus générale, justement qualifiée de MATHÉMATIQUE, sert de base nécessaire à celle-ci, et dès lors à tout l’édifice théorique, en appréciant d’abord l’existence la plus universelle, réduite aux seuls phénomènes qui se retrouvent partout. Sans cette décomposition, on ne concevrait point l’essor spontané de la philosophie positive, qui ne put commencer que par une telle étude, que son perfectionne-ment plus rapide fit d’abord regarder comme la science unique. Quoique son nom rappelle beaucoup trop ce privilège initial, depuis longtemps effacé, on devra le conserver jusqu’à ce que la supériorité naturelle de ce type scientifique et logique ait assez réglé l’essor populaire des lois encyclopédiques. Alors une dénomination moins vague et mieux construite pourra caractériser son vrai domaine, afin de comprimer systématiquement l’aveugle ambition théorique de ses adeptes trop exclusifs.

Quoi qu’il en soit, vous devez reconnaître la nécessité de descendre jusque-là pour trouver à l’échelle encyclopédique une base spontanée, qui Puisse ériger son ensemble en prolongement graduel de la raison commune. En effet, la physique elle-même, beaucoup plus simple que les autres sciences, ne l’est point encore assez. Ses inductions propres ne peuvent être systématisées qu’à l’aide de déductions plus générales, comme partout ailleurs ; seulement ce besoin logique et scientifique s’y fait moins sentir. Ce n’est qu’en mathématique qu’on peut induire sans avoir d’abord déduit, d’après l’extrême simplicité de son domaine, où l’induction devient souvent inaperçue ; au point que les géomètres académiques n’y voient que des déductions, dès lors inintelligibles, faute de source67. Il ne peut exister nulle part de convictions vraiment inébranlables que celles qui reposent finalement sur cet immuable fondement de toute la philosophie positive. Telle sera toujours la terminaison nécessaire de l’enchaînement subjectif d’après lequel chaque bon esprit animé d’un cœur honnête pourra sans cesse instituer, comme je viens de le faire, la série fondamentale des cinq principaux degrés encyclopédiques.

La Femme. J’attribue, mon père, à cette réaction du sentiment sur l’intelligence la facilité que j’éprouve à suivre une telle opération, que j’avais tant redoutée d’abord. Constamment préoccupé de la morale, seule base solide de sa juste influence, mon sexe attachera toujours beaucoup de prix à lui procurer enfin des fondements systématiques, qui puissent résister aux sophismes des mauvaises passions. Aujourd’hui surtout, nous sommes alarmées en contemplant les ravages moraux déjà produits par l’anarchie intellectuelle, qui menace de dissoudre prochainement tous les liens humains, si des convictions irrésistibles ne préviennent enfin son ascendant spontané. Les vrais philosophes peuvent donc compter sur le secret concours et l’intime reconnaissance de toutes les dignes femmes, quand ils reconstruisent la morale sur des fondements positifs, afin de remplacer irrévocablement ses bases surnaturelles, dont la décrépitude est trop évidente. Celles qui sentiront, comme je le fais maintenant, la nécessité de descendre pour cela jusqu’aux sciences les plus abstraites, sauront apprécier convenablement ce secours inespéré que la raison vient enfin procurer à l’amour. Je comprends ainsi pourquoi le tableau encyclopédique que je vais étudier procède en sens inverse de l’exposition qu’il résume. Car il faut surtout se familiariser avec cet ordre ascendant, suivant lequel se développeront toujours les diverses conceptions positives. En l’instituant comme vous venez de le faire, vous avez dissipé la principale répugnance qu’inspire naturellement aux femmes une marche trop abstraite, qu’elles virent jusqu’ici conduire si souvent à la sécheresse et à l’orgueil. Maintenant que je puis toujours apercevoir et rappeler le but moral de toute l’élaboration scientifique, et les conditions propres à chacune de ses phases essentielles, je n’aurai pas moins de satisfaction à monter qu’à descendre votre échelle encyclopédique.

Le Prêtre. Cette alternance vous deviendra plus facile, ma fille, si vous remarquez que, dans les deux sens, la course théorique pourra suivre le même principe, en procédant sans cesse d’après le décroissement de généralité. Il suffit, pour cela, de rapporter la série fondamentale tantôt aux phénomènes eux-mêmes, tantôt à nos propres conceptions, suivant que son usage doit être objectif ou subjectif. En effet, les notions morales comprennent nécessairement toutes les autres, que nous en tirons par des abstractions successives. C’est surtout en cela que consiste leur complication supérieure. La science correspondante offre donc plus de généralité subjective que toutes les études inférieures. Au contraire, les phénomènes mathématiques ne sont les plus généraux que comme étant les plus simples. Leur étude présente donc plus de généralité objective, mais moins de généralité subjective qu’aucune autre. Seule applicable à toutes les existences appréciables, c’est aussi celle qui fait le moins connaître les êtres correspondants, dont elle ne peut dévoiler que les lois les plus grossières. Tous les cas intermédiaires offrent, à de moindres degrés, ce double contraste entre la mathématique et la morale.

Mais, soit qu’on monte ou qu’on descende, la course encyclopédique représente toujours la morale comme la science par excellence, puisqu’elle est à la fois la plus utile et la plus complète. C’est là que l’esprit théorique, ayant perdu graduellement son abstraction initiale, vient s’unir systématiquement à l’esprit pratique, après avoir achevé toutes ses préparations indispensables. Aussi la sagesse publique, régularisée par le positivisme, fera-t-elle respecter toujours l’admirable équivoque, tant déplorée chez nos pédants, qui, là seulement, confond l’art et la science sous une même dénomination.

Cette confusion apparente procure à la science morale un heureux équivalent de la discipline qui, partout ailleurs, prévient ou corrige les divagations théoriques propres à la culture ascendante. En effet, la règle générale consiste à restreindre chaque phase encyclopédique au développement nécessaire pour préparer le degré suivant ; en réservant d’ailleurs au génie pratique les études plus détaillées qu’il jugerait spécialement convenables. Malgré les déclamations académiques, on sait maintenant qu’une telle discipline consacre toutes les théories vraiment intéressantes, en n’excluant que les puérilités scientifiques, dont la répression est aujourd’hui prescrite par les besoins combinés de l’esprit et du cœur. Or, cette règle, si précieuse partout ailleurs, échoue nécessairement envers la science placée au sommet de l’échelle encyclopédique.

Si les théories morales étaient autant cultivées que les autres, leur complication supérieure les exposerait, vu cette indiscipline spéciale, à des divagations plus fréquentes et plus nuisibles. Mais le cœur vient alors guider mieux l’esprit, en rappelant davantage l’universelle subordination de la théorie à la pratique, d’après un titre heureusement ambigu. Les philosophes doivent, en effet, étudier la morale dans la même disposition que les femmes, afin d’y puiser les règles de notre conduite. Seulement leur science déductive procure aux inductions féminines une généralité et une cohérence qu’elles ne pourraient autrement acquérir, et qui pourtant deviennent presque toujours indispensables à l’efficacité publique, ou même privée, des préceptes moraux.

La Femme. Le vrai régime théorique étant ainsi constitué, je vous prie, mon père, de terminer ce long et difficile entretien en caractérisant les propriétés générales de votre série encyclopédique, considérée désormais dans le sens ascendant, qui me sera bientôt familier. J’aperçois spontanément les dangers intellectuels et moraux propres à cette culture objective, tant qu’elle resta dépourvue de la discipline subjective que vous venez de m’expliquer. Alors la succession nécessaire des diverses phases encyclopédiques obligea provisoirement le génie scientifique à suivre un régime de spécialité dispersive, directement contraire à la pleine généralité qui doit caractériser les vues théoriques. De là durent résulter de plus en plus, chez les savants surtout, et par suite même dans le public, d’une part le matérialisme et l’athéisme, d’une autre part le dédain des affections tendres et la désuétude des beaux-arts. Je sais, depuis longtemps, combien, sous tous ces aspects, le vrai positivisme, loin d’offrir aucune solidarité réelle avec son préambule scientifique, en constitue, au contraire, le meilleur correctif. Mais je ne saurais saisir seule les attributs essentiels que je dois maintenant apprécier dans l’ensemble de votre hiérarchie théorique.

Le Prêtre. Réduisez-les, ma fille, à deux principaux, qui correspondent à sa double destination générale, également subjective et objective, ou plutôt ici, logique et scientifique, suivant qu’on y considère surtout la méthode ou la doctrine.

Sous le premier aspect, la série encyclopédique indique à la fois la marche nécessaire de l’éducation théorique et l’essor graduel du vrai raisonnement. Principalement déductive dans son berceau mathématique, où les inductions indispensables sont presque toujours spontanées, la méthode positive devient de plus inductive à mesure qu’elle aborde des spéculations plus éminentes. Dans cette longue élaboration, il faut distinguer quatre degrés essentiels, où la complication croissante des phénomènes nous fait successivement développer l’observation, l’expérience, la comparaison, et la filiation historique68. Chacune de ces cinq phases logiques, y compris le début mathématique, absorbe spontanément toutes les précédentes, d’après la subordination naturelle des phénomènes correspondants. La saine logique devient ainsi complète, et dès lors systématique, aussitôt que l’essor décisif de la sociologie fait surgir la méthode historique, comme la biologie avait auparavant institué l’art comparatif, après que la physique eut assez développé l’observation et l’expérience.

Une heureuse ignorance dispense aujourd’hui votre sexe des démonstrations philosophiques par lesquelles le positivisme s’efforce de convaincre les hommes que l’on ne peut apprendre à raisonner qu’en raisonnant, avec certitude et précision, sur des cas nettement appréciables. Ceux qui sentent le mieux que tout art doit s’apprendre par le seul exercice, écoutent encore les sophistes qui leur enseignent à raisonner, ou même à parler, en ne raisonnant ou parlant que sur le raisonnement ou la parole. Mais, quoiqu’on vous ait appris la grammaire, et peut-être la rhétorique, on vous a du moins épargné la logique, la plus ambitieuse des trois études scolastiques69. Dès lors, votre propre raison, heureusement cultivée sous votre cher Molière, a bientôt apprécié les deux autres puérilités classiques. Fortifiée maintenant par des convictions systématiques, vous n’hésiterez point à railler convenablement les Trissotins qui voudraient vous enseigner l’art déductif sans en avoir jamais fait eux-mêmes le moindre usage mathématique. Chaque partie essentielle de la méthode positive devra toujours s’étudier surtout dans la doctrine scientifique qui la fit d’abord surgir.

La Femme. Cette première appréciation ne m’offrant, heureusement, aucune difficulté, puisque je ne vois là que du bon sens, je vous prie, mon père, de passer immédiatement à la seconde propriété générale de votre série encyclopédique.

Le Prêtre. Elle consiste, ma fille, dans la conception systématique de l’ordre universel, comme vous l’indique le second titre de notre tableau. Depuis l’ordre matériel jusqu’à l’ordre moral, chaque ordre s’y superpose au précédent, suivant cette loi fondamentale, suite nécessaire du vrai principe hiérarchique : Les plus nobles phénomènes sont partout subordonnés aux plus grossiers. C’est la seule règle véritablement universelle que puisse nous dévoiler l’étude objective du monde et de l’homme. Ne pouvant aucunement dispenser de lois moins étendues, elle ne saurait suffire pour constituer jamais la stérile unité extérieure que cherchèrent vainement tous les philosophes depuis Thalès jusqu’à Descartes.

Mais, en renonçant à cette frivole stimulation, que remplace beaucoup mieux la destination morale de tous nos efforts théoriques, nous sommes heureux de saisir, entre toutes nos doctrines abstraites, un lien objectif inséparable de leur coordination subjective. La pratique sociale doit surtout utiliser une telle appréciation de l’ensemble des fatalités réelles. Notre dépendance et notre dignité devenant ainsi connexes, nous serons mieux disposés à sentir le prix de la soumission volontaire, dans laquelle consiste la principale condition de notre perfectionnement moral, et même intellectuel.

Remarquez, en effet, pour compléter cette grande loi, que, sous l’aspect pratique, elle présente l’ordre réel comme de plus en plus modifiable à mesure qu’il régit des phénomènes plus compliqués. Le perfectionnement suppose toujours l’imperfection, qui partout augmente avec la complication. Mais vous voyez aussi que la providence humaine devient alors plus efficace, en disposant d’agents plus variés. Une telle compensation reste, sans doute, insuffisante ; en sorte que l’ordre le moins compliqué demeure ordinairement le plus parfait, quoiqu’il soit aveuglément gouverné. Néanmoins, cette loi générale de la modificabilité érige doublement la morale en art principal, soit pour son importance supérieure, soit aussi d’après le champ plus étendu qu’il offre à notre sage activité. La pratique et la théorie concourent donc à justifier de plus en plus la prépondérance systématique que le positivisme accorde à la morale.

La Femme. Puisque vous m’avez assez expliqué maintenant l’ensemble du dogme positif, je voudrais, mon père, avant de vous quitter aujourd’hui, connaître d’avance l’objet propre des deux autres entretiens que vous m’avez promis sur cette première partie de votre catéchisme. Je ne vois pas, en effet, ce qui me reste encore à savoir envers cette base systématique de la religion universelle, pour passer convenablement à l’étude directe et spéciale du culte et du régime, qui doivent surtout m’occuper.

Le Prêtre. Les notions précédentes sont, ma fine, trop abstraites et trop générales pour vous laisser des traces suffisantes si je ne les complétais par des explications moins universelles et mieux déterminées, dont je ferai d’ailleurs un fréquent usage. Sans vous arrêter spécialement sur chaque phase encyclopédique, comme dans la nouvelle éducation occidentale, je me borne à vous demander d’apprécier séparément les deux parties inégales qui composent historiquement l’ensemble de la philosophie positive.

Cette division spontanée consiste à décomposer l’ordre universel en ordre extérieur et ordre humain. Le premier, auquel correspondent la cosmologie et la biologie, constitua, sous le nom de philosophie naturelle, devenu vulgaire en Angleterre, le seul domaine scientifique de l’Antiquité, qui ne put même que l’ébaucher statiquement. Outre que le véritable esprit théorique ne comportait pas alors un essor plus complet, le régime social devait repousser une extension prématurée, qui ne pouvait longtemps aboutir qu’à compromettre l’ordre initial sans assister réellement le progrès final. Seulement, le génie exceptionnel d’Aristote, après avoir systématisé, autant que possible, la philosophie naturelle, prépara la saine philosophie morale, en ébauchant assez les deux parties essentielles de la statique humaine, d’abord collective, puis individuelle. Aussi ne fut-il vraiment apprécié qu’au Moyen Âge, quand la séparation provisoire des deux puissances70 suscita l’essor direct de nos principales spéculations. Mais cette précieuse impulsion sociale ne pouvait dispenser le véritable esprit philosophique du long préambule scientifique qui le séparait encore de son meilleur domaine. C’est pourquoi cette division provisoire se prolongea jusqu’à nos jours. Elle doit ainsi présider à la dernière transition de la raison occidentale, dirigée par le positivisme.

TROISIÈME ENTRETIEN

ORDRE EXTÉRIEUR, D’ABORD MATÉRIEL, PUIS VITAL

La Femme. En étudiant le tableau qui résume notre entretien fondamental, je comprends, mon père, la nécessité des deux autres conférences que vous m’avez finalement promises sur le dogme positif. Mon cœur devait d’abord me pousser à sentir le besoin de chaque phase encyclopédique pour la systématisation morale à laquelle est surtout destinée cette immense construction théorique. Il faut maintenant que mon esprit reconnaisse comment se succèdent les divers étages de cet édifice abstrait, depuis la base jusqu’au sommet, sans toutefois pénétrer dans leur intérieur. Cette ascension systématique devient le complément indispensable de la descente fondamentale que vous m’avez fait accomplir. Si l’esprit humain peut, en effet, monter, suivant une progression presque insensible, des moindres notions mathématiques jusqu’aux plus sublimes conceptions morales, ce sera pour moi le plus admirable de tous les spectacles. Quoique mon sexe ne puisse jamais suivre les détails d’une telle filiation, il en doit comprendre aujourd’hui la possibilité générale, afin de s’assurer que la morale systématique comporte ainsi des fondements vraiment inébranlables. Alors l’opinion féminine flétrira, comme vous le désirez, les sophistes anarchiques qui, après l’irrévocable décadence de la foi théologique, s’opposent à l’avènement de la foi positive, pour prolonger indéfiniment un interrègne religieux qui favorise leur indignité et leur incapacité. Ne craignez donc pas d’arrêter d’abord mon attention sur le degré mathématique, où réside, selon vous, la seule base solide de l’ensemble des théories réelles. L’aversion prononcée que cette étude inspire à tous nos brouillons métaphysiques me dispose à pressentir l’efficacité organique que vous lui attribuez.

Le Prêtre. Pour concevoir nettement cette base logique et scientifique de tout l’édifice abstrait, il vous suffit, ma fille, de bien apprécier le domaine général que lui assigne notre tableau encyclopédique. La mathématique étudie directement l’existence universelle, réduite à ses phénomènes les plus simples, et par conséquent les plus grossiers, sur lesquels reposent nécessairement tous les autres attributs réels. Ces propriétés fondamentales d’un être quelconque sont le nombre, l’étendue, et le mouvement. Tout ce qui ne comporte pas cette triple appréciation ne peut exister que dans notre entendement. Mais la nature nous montre beaucoup d’êtres chez lesquels nous ne pouvons connaître que ces attributs élémentaires. Tels sont surtout les astres, qui, ne nous étant accessibles que par une lointaine exploration visuelle, ne comportent réellement que cette étude mathématique, pleinement suffisante d’ailleurs pour régler convenablement nos vraies relations avec eux. Aussi l’astronomie nous offrira-t-elle toujours l’application la plus directe et la plus complète de la science mathématique. Néanmoins, si les lois générales du nombre, de l’étendue, et du mouvement71 n’avaient pu s’étudier que dans ces cas célestes, elles nous auraient toujours échappé, malgré leur extrême simplicité. Mais, comme elles se retrouvent partout, on a pu les découvrir d’après des cas mieux accessibles, après avoir écarté, par des abstractions spontanées, les autres attributs matériels qui compliquaient alors leur appréciation.

Remarquez déjà comment notre principe hiérarchique préside à la vraie distribution intérieure de chaque grande science, aussi naturellement qu’à la coordination générale des théories réelles. Car, ces trois éléments irréductibles de la mathématique, calcul, géométrie, et mécanique, constituent une progression, à la fois historique et dogmatique, essentiellement analogue à celles que vous offre plus sensiblement l’ensemble du système abstrait. Les idées de nombre sont certainement plus universelles et plus simples que celles même d’étendue, qui, à leur tour, précèdent, à pareils titres, celles de mouvement.

Envers la plupart des astres, nos connaissances réelles se réduisent, au fond, à d’exacts dénombrements, sans que nous puissions seulement constater leur figure ou leur grandeur, qui d’ailleurs ne nous importent guère. Les nombres s’appliquent autant aux phénomènes qu’aux êtres. Cette appréciation, qui confond tout, est, au fond, la seule pleinement universelle, comme s’étendant seule jusqu’à nos pensées quelconques. Sa grossièreté naturelle ne 'empêche pas de comporter un digne usage, pour perfectionner partout l’harmonie et la fixité, dont elle nous fournit d’abord les meilleurs types. Aussi voyez-vous les enfants commencer spontanément leur initiation abstraite par de pures spéculations numériques, longtemps avant qu’ils en viennent à méditer sur les attributs géométriques.

Quant au mouvement, vous sentez sans peine l’accroissement de complication et le décroissement de généralité qui placent son étude au sommet du domaine mathématique. C’est pourquoi les Grecs, si avancés en géométrie, ne purent ébaucher la mécanique qu’envers quelques cas d’équilibre, sans jamais entrevoir les lois élémentaires du mouvement.

En comparant ces trois parties essentielles de la mathématique, en reconnaît que le calcul, dont le principal essor est algébrique plutôt qu’arithmétique, a surtout une destination logique, outre son utilité propre et directe. Son aptitude essentielle consiste à développer autant que possible notre puissance déductive. L’étude de l’étendue et celle du mouvement acquièrent ainsi une généralité et une cohérence qu’elles ne pourraient obtenir sans la transformation de tous leurs problèmes en de simples questions de nombres. Mais, sous l’aspect scientifique, la mathématique consiste surtout dans la géométrie et la mécanique, qui seules instituent directement la théorie de l’existence universelle, d’abord passive, puis active.

La mécanique prend ainsi beaucoup d’importance encyclopédique, comme transition nécessaire entre la mathématique et la physique, dont les caractères respectifs s’y combinent profondément. Ici, toute l’institution logique ne semble pas purement déductive, comme le fait supposer, en géométrie, l’extrême facilité des inductions indispensables. On commence alors à sentir distinctement le besoin d’une base inductive, déjà difficile à saisir parmi nos observations concrètes, pour permettre l’essor des conceptions abstraites qui doivent y rattacher le problème général de la composition et de la communication des mouvements. C’est surtout faute d’un tel fondement extérieur que la mécanique rationnelle ne put se développer qu’au XVIIe siècle.

Jusqu’alors l’esprit mathématique n’avait fait ressortir que des lois subjectives, seules sensibles en géométrie et en calcul, chez des penseurs qui ne comprenaient pas encore leur connexité nécessaire avec les lois objectives. Mais celles-ci devinrent distinctement appréciables d’après la grande difficulté qu’elles offrirent aux fondateurs de la mécanique. L’importance et l’universalité de ces trois lois fondamentales du mouvement m’obligent à vous les indiquer ici, comme les meilleurs types des véritables lois naturelles, simples faits généraux qui ne comportent aucune explication, et qui servent, au contraire, de base à toute explication raisonnable. Quoique le régime métaphysique ait beaucoup entravé leur découverte, elle fut surtout retardée par sa propre difficulté. Car, elle constitua le premier effort capital du génie inductif, démêlant enfin, au milieu des événements, des relations générales jusqu’alors échappées à toutes les méditations humaines.

La première loi, découverte par Kepler, consiste en ce que tout mouvement est naturellement rectiligne et uniforme. Ainsi, le mouvement curviligne ou varié ne peut jamais résulter que d’une composition continue d’impulsions successives, d’ailleurs actives ou passives. La seconde loi, due à Galilée, proclame l’indépendance des mouvements relatifs de plusieurs corps quelconques envers tout mouvement commun de leur ensemble. Mais il faut que cette communauté soit complète, tant en vitesse qu’en direction. C’est seulement à cette condition que les corps particuliers restent dans le même état relatif de repos ou de mouvement que si leur ensemble était immobile. Aussi cette seconde loi ne convient-elle point aux mouvements de rotation, d’où surgirent, en effet, les vicieuses objections qu’éprouva sa découverte. Enfin, la troisième loi du mouvement, celle de Newton, consiste dans l’égalité constante entre la réaction et l’action, pour toute collision mécanique ; pourvu qu’en mesurant chaque altération, on ait convenablement égard à la masse autant qu’à la vitesse. C’est la base propre de toutes les notions relatives à la communication des mouvements, comme la loi de Galilée règle tout ce qui concerne leur composition, celle de Kepler ayant partout déterminé d’abord la nature de chacun d’eux. L’ensemble de ces trois lois suffit donc pour que le problème général de la mécanique puisse être abordé déductivement, en ramenant graduellement, par des artifices mathématiques dont l’institution spéciale devient souvent difficile, les cas les plus compliqués aux plus simples.

Ces lois générales vous serviront directement pour expliquer une foule de phénomènes journaliers, au milieu desquels vous vivez sans les comprendre, ni même les apercevoir. Elles sont éminemment propres à vous faire sentir en quoi consiste le vrai génie scientifique. Vous y devez enfin remarquer comment chacune d’elles rentre spontanément dans une loi commune à des phénomènes quelconques, aussi bien sociaux et moraux que purement matériels72. La première se rattache à la loi de persistance qui règne partout ; la seconde à celle qui reconnaît l’indépendance des actions partielles envers les conditions communes, et d’où résulte socialement la conciliation du progrès avec l’ordre. Quant à la troisième, elle comporte directement une application universelle, qui jamais ne varie qu’envers la mesure des influences respectives. Ce rapprochement philosophique achève de caractériser l’importance encyclopédique propre à l’extrême limite du domaine mathématique.

La Femme. Quoique l’abstraction et la nouveauté de ces considérations doivent m’empêcher, mon père, de les bien saisir aujourd’hui, je sens qu’une réflexion suffisante me permettra de les apprécier. Je vous prie donc de passer immédiatement à l’étude directe de l’ordre matériel.

Le Prêtre. Sa pleine institution philosophique m’oblige, ma fille, à vous imposer un dernier effort encyclopédique, en décomposant la seconde science cosmologique, que j’ai collectivement nommée Physique, en trois grandes sciences vraiment distinctes. Ce sont, dans l’ordre ascendant, qui vous devient familier, d’abord l’astronomie, puis la physique proprement dite qui garde le nom commun, et enfin la chimie, comme vous l’indique accessoirement notre tableau. Ainsi, la hiérarchie théorique doit finalement vous offrir sept degrés encyclopédiques, au lieu des cinq que vous reconnaissez déjà. On passe d’un mode à l’autre par le simple développement du second degré primitif, comme le tirage allonge le tube d’une lunette portative. L’application peut seule vous faire ensuite sentir quel est celui que vous devez préférer en chaque cas.

Cette série fondamentale comporte, en effet, plusieurs constitutions différentes, suivant qu’on la contracte ou la dilate, pour mieux satisfaire à nos divers besoins intellectuels, sans jamais intervertir aucune succession. Sa plus forte condensation est aussi bien indiquée par notre tableau que sa principale expansion. Quand vous serez plus avancée, vous réduirez souvent tout le faisceau encyclopédique au simple dualisme entre la cosmologie et la sociologie ; ce qui vous exposerait d’abord au vague. Mais jamais vous ne le contracterez davantage, d’après l’évidente impossibilité de faire objectivement rentrer l’un dans l’autre deux groupes principaux, que peut seule unir l’appréciation subjective, lorsqu’on se place directement au vrai point de vue religieux.

Après vous avoir indiqué cette expansion encyclopédique, à l’aide de termes fort usités, je dois surtout la motiver, en la caractérisant.

La Femme. D’après le peu que je comprends, par ouï-dire, envers les trois sciences que vous venez d’introduire, je soupçonne, mon père, pourquoi vous les intercalez ici. Car, leur interposition prévient un vœu que je vous aurais prochainement exposé, quant à la continuité encyclopédique. En comparant, sous cet aspect, les sciences inférieures et les sciences supérieures, notre échelle primitive à cinq degrés m’offrait une grave disparate. Je conçois sans effort, d’après la seule connexité des phénomènes, comment on s’élève insensiblement de la biologie à la sociologie, et de celle-ci à la morale, quoique j’aie besoin de connaître, à cet égard, vos explications spéciales, pour mieux préciser mes idées. Au contraire, je ne pouvais assez comprendre d’abord la transition de la mathématique à l’étude directe de l’ordre matériel, et encore moins celle de la cosmologie à la biologie. Cela pouvait provenir, sans doute, de mon ignorance plus complète envers les conceptions inférieures. Mais je sentais aussi que ce défaut d’harmonie devait tenir à la propre constitution de notre première échelle, quoique je ne pusse aucunement apercevoir le remède, ni même savoir s’il existait. Je m’habituerai donc sans peine aux sept degrés encyclopédiques, si cette légère complication me procure une suffisante satisfaction de ce besoin d’ordre. Toutefois, je reconnais que, si vous aviez ainsi procédé d’abord, j’eusse éprouvé trop d’embarras à concevoir l’ensemble de votre hiérarchie abstraite.

Le Prêtre. Puisque vous avez deviné le motif fondamental de cette modification finale, il ne me reste, ma fille, qu’à compléter votre travail spontané, en vous indiquant systématiquement la nature et la destination des trois sciences introduites.

La religion positive définit l’astronomie comme l’étude céleste de la planète humaine ; c’est-à-dire la connaissance de nos relations géométriques et mécaniques avec les astres susceptibles d’affecter nos destinées en modifiant l’état de la terre. C’est donc autour de notre globe que nous condensons subjectivement toutes les théories astronomiques, en écartant radicalement celles qui, ne s’y rattachant pas, deviennent aussitôt oiseuses, quand même elles seraient accessibles. De là résulte l’élimination finale, non seulement de la prétendue astronomie sidérale, mais aussi des études planétaires qui concernent des astres invisibles à l’œil nu, et dès lors dépourvus nécessairement de toute véritable influence terrestre. Notre vrai domaine astronomique se réduira donc, comme au début, aux cinq planètes toujours connues, avec le soleil, centre de nos mouvements comme des leurs, et la lune, notre seul cortège céleste.

Toute la différence essentielle entre notre doctrine et celle des anciens consiste ici, comme ailleurs, à substituer enfin le relatif à l’absolu, en rendant purement subjectif un centre qui fut longtemps objectif. C’est pourquoi la découverte, ou plutôt la démonstration, du double mouvement de la terre constitue la principale révolution scientifique propre au régime préliminaire de la raison humaine. L’un des plus éminents précurseurs du positivisme, le sage Fontenelle, en fit admirablement sentir à votre sexe la portée philosophique, autant qu’il convenait alors, dans un charmant opuscule73, que son apparente frivolité ne priva point d’une juste immortalité.

C’est, en effet, d’après le mouvement terrestre que le dogme positif est devenu directement incompatible avec tout dogme théologique, en rendant profondément relatives nos plus vastes spéculations, qui jusqu’alors pouvaient conserver un caractère absolu. La découverte de notre gravitation planétaire en constitua bientôt la suite scientifique et le complément philosophique. Quoique l’empirisme académique ait beaucoup entravé la réaction encyclopédique de cette double théorie, le positivisme l’érige finalement en première base générale de l’étude directe de l’ordre matériel, ainsi liée immédiatement au fondement mathématique du dogme total.

Dans un tel début, cet ordre est, en effet, apprécié seulement sous l’aspect géométrico-mécanique, en écartant les recherches, non moins absurdes qu’oiseuses, sur la température des astres ou leur constitution intérieure. Mais, en passant de l’astronomie à la physique proprement dite, ce qui s’opère presque insensiblement d’après la mécanique planétaire, on étudie la nature inerte d’une manière plus approfondie. Toutefois, pour mieux caractériser cette nouvelle appréciation, il faut d’abord concevoir la plus haute science cosmologique, dont le caractère plus tranché doit ensuite rendre mieux saisissable celui de la simple physique, trop peu prononcé directement. Cette marche vous permet de remarquer l’un des principaux préceptes logiques du positivisme, qui prescrit partout de ne concevoir les cas intermédiaires que d’après les deux extrêmes dont ils doivent instituer la liaison. La chimie fut, en effet, introduite, comme science distincte, tant en Orient qu’en Occident, plusieurs siècles avant la physique, que Galilée fonda spontanément afin d’établir une transition réelle entre l’astronomie et la chimie, chimériquement rapprochées jusqu’alors74.

Pour abréger et simplifier cette double explication, regardez la chimie et la physique comme essentiellement soumises aux mêmes influences générales, qui n’y diffèrent, au fond, que par les modifications plus ou moins intenses qu’éprouve ainsi la constitution matérielle. Mais cette seule diversité ne laisse jamais d’équivoque sur la vraie nature de chaque cas, malgré la confusion académique. Avec une pleine intensité, les états de chaleur, d’électricité, de lumière même, modifient assez la constitution matérielle pour changer l’intime composition des substances. L’événement appartient alors à la chimie ; c’est-à-dire à l’étude des lois générales de la combinaison et de la décomposition. Ces actions peuvent et doivent être conçues toujours comme purement binaires. Elles comportent rarement plus de trois complications successives, l’union devenant plus difficile et moins durable à mesure qu’elle se complique. À de moindres degrés, les mêmes influences modificatrices changent tout au plus l’état des corps, sans altérer jamais leur substance. En ce cas, l’ordre matériel est seulement étudié sous l’aspect physique proprement dit. Malgré l’égale universalité de ces deux sciences, le décroissement de généralité est aussi sensible que l’accroissement de complication quand on passe de l’une à l’autre. Car, la physique, étudiant l’ensemble des propriétés qui constituent toute existence matérielle, considère pareillement tous les corps, avec de simples différences de degré. Ses diverses branches doivent donc correspondre aux divers sens qui nous révèlent le monde extérieur. Au contraire, la chimie considère toutes les substances comme essentiellement distinctes ; et son principal objet consiste à déterminer ces différences radicales. Quoique les phénomènes qu’elle étudie soient toujours possibles dans un corps quelconque, ils ne s’y réalisent jamais que sous des conditions spéciales, dont le concours rare et difficile exige souvent l’intervention humaine.

De ces deux sciences voisines, la physique est plus importante logiquement et la chimie scientifiquement, quand on compare leur poids encyclopédique, après avoir d’abord reconnu l’indispensable nécessité, théorique et pratique, de chacune d’elles. C’est surtout de la physique qu’émane l’essor décisif du génie inductif, par le développement de l’observation, trop spontanée en astronomie ; et ensuite de l’expérimentation, trop équivoque partout ailleurs. Mais la chimie l’emporte quant à l’influence encyclopédique des notions qu’elle procure. Son extrême imperfection théorique, qui ne peut cesser que sous la discipline positive, ne l’a point empêchée d’exercer une lumineuse réaction sur l’ensemble de la raison occidentale. Cette précieuse efficacité résulte surtout de l’analyse générale de notre milieu terrestre, gazeux, liquide, et solide, complétée par celle, non moins indispensable, des substances végétales et animales. On peut ainsi concevoir enfin l’économie fondamentale de la nature, qu’alors inintelligible, faute d’avoir constaté, chez tous les êtres réels, tant vivants qu’inertes, des éléments matériels essentiellement identiques.

Vous concevez donc comment la chimie proprement dite institue seule une transition normale entre la cosmologie et la biologie, suivant votre juste vœu de continuité totale. Cette grande condition encyclopédique, aussi favorable finalement au cœur qu’à l’esprit, vous offrirait encore plus de prix si je vous indiquais la vraie distribution intérieure de l’astronomie, de la physique, et de la chimie, comme je l’ai d’abord fait envers la mathématique. Mais il faut réserver ces développements pour des entretiens plus spéciaux, qui ne sont pas religieusement indispensables aujourd’hui. Ce type initial doit ici suffire pour vous faire sentir la possibilité générale d’une ascension vraiment graduelle de la mathématique à la morale, en appliquant, avec une précision et une spécialité croissantes, notre immuable principe hiérarchique.

En complétant cette appréciation subjective ou logique par une équivalente appréciation objective ou scientifique, la succession générale de ces trois études abstraites commence à vous manifester une véritable échelle concrète, sinon des êtres, au moins des existences75. Vous n’observez, en astronomie, que la simple existence mathématique, qui, jusqu’alors presque idéale, s’y réalise envers des corps que nous ne pouvons explorer sous aucun autre aspect, et qui dès lors en deviennent le meilleur type. Mais, en physique, on s’élève à des phénomènes moins grossiers et plus intime tendent davantage vers le cas humain. Enfin, la chimie vous offre la plus noble et la plus profonde des existences matérielles, toujours subordonnée aux précédentes, suivant notre loi universelle. Quoique la grande notion objective résultée d’une telle progression ne doive se développer assez qu’en biologie, il importe d’en remarquer l’ébauche cosmologique, pour faire convenablement saisir le vrai principe du classement des êtres quelconques.

La Femme. Cette admirable continuité me dispose, mon père, à mieux juger les bruyants conflits qui surgissent quelquefois entre les divers départements scientifiques. La prédilection naturelle de mon sexe pour les explications morales m’entraînait à regarder ces débats théoriques comme essentiellement dus aux passions humaines. J’y vois maintenant une source plus légitime dans l’incertitude profonde que, faute de principes encyclopédiques, les différentes classes de savants durent souvent éprouver sur leurs attributions normales, d’après cette succession presque insensible entre leurs domaines respectifs.

Le Prêtre. Une telle continuité constitue, ma fille, le principal résultat philosophique de l’ensemble des efforts propres à la raison moderne. Car, le vrai génie théorique consiste surtout à lier, autant que possible, tous les phénomènes et tous les êtres. Le génie pratique complète ensuite ce résultat général ; puisque nos perfectionnements artificiels aboutissent toujours à consolider et développer les liaisons naturelles. Vous devez ainsi commencer à sentir que l’esprit moderne n’est pas purement critique, comme on l’en accuse, et qu’il substitue des constructions durables aux impuissants débris du dogme ancien. En même temps, vous pouvez ici reconnaître déjà l’incompatibilité nécessaire des deux régimes théologique et positif, d’après l’impossibilité de concilier les lois réelles avec les volontés surnaturelles. Que deviendrait cet ordre admirable, qui rattache graduellement nos plus nobles attributs moraux aux moindres phénomènes matériels, s’il y fallait interposer une puissance infinie dont les caprices, ne comportant aucune prévision, le menaceraient toujours d’une entière subversion ?

La Femme. Avant de saisir directement cette continuité générale, il me reste, mon père, à combler une grande lacune envers l’ordre vital, dont vous devez maintenant m’expliquer l’appréciation systématique. J’ai déjà compris, pendant notre descente encyclopédique, sa liaison naturelle avec l’ordre humain. Mais je ne puis encore saisir comment il se rattache spontanément à l’ordre matériel ; car un abîme infranchissable me semble séparer le domaine de la vie et celui de la mort.

Le Prêtre. Votre embarras, ma fille, est pleinement conforme à la marche historique de l’initiation humaine. Deux générations se sont à peine écoulées depuis que les vrais penseurs ont pu commencer à concevoir nettement ce lien fondamental, où réside le nœud essentiel de toute la philosophie naturelle. Les cosmologistes devaient, d’abord, par l’avènement de la chimie, pousser l’étude de l’ordre matériel jusqu’à ses phénomènes les plus nobles et les plus compliqués. Mais il fallait ensuite que les biologistes descendissent convenablement aux fonctions vitales les plus grossières et les plus simples, seules susceptibles de se rattacher directement à cette base inorganique. Tel fut le principal résultat de l’admirable conception due au vrai fondateur de la philosophie biologique, l’incomparable Bichat76. D’après une profonde analyse, les plus nobles fonctions vitales y furent enfin représentées, même chez l’homme, comme reposant toujours sur les plus grossières, suivant la loi générale de l’ordre réel. L’animalité se subordonne partout à la végétalité, ou la vie de relation à la vie de nutrition.

Ce lumineux principe conduit à reconnaître que les seuls phénomènes vraiment communs à tous les êtres vivants consistent dans cette décomposition et recomposition que leur substance éprouve sans cesse d’après le milieu correspondant. L’ensemble des fonctions vitales repose ainsi sur des actes fort analogues aux effets chimiques, dont ils ne diffèrent essentiellement que par l’instabilité des combinaisons, d’ailleurs plus complexes. Cette vie simple et fondamentale se manifeste seule chez les végétaux, où nous en trouvons le plus intense développement, puisqu’elle y transforme directement les matériaux inorganiques en substances organiques ; ce que ne font jamais des êtres plus élevés. La définition générale de l’animalité consiste, en effet, dans la nature vivante des aliments correspondants : d’où résultent, comme conditions nécessaires, l’aptitude à les discerner et la faculté de les saisir ; par conséquent la sensibilité et la contractilité.

Pour consolider son analyse fondamentale de la vie, le grand Bichat dut bientôt construire une conception anatomique qui pût en fournir le complément et le résumé. Le tissu cellulaire, seul universel, constitue le siège propre de la vie végétative ; tandis que la vie animale réside dans le tissu nerveux et le tissu musculaire. Alors la pensée générale de la biologie se trouve complète, de manière à rendre partout possible une suffisante harmonie entre l’appréciation statique et l’appréciation dynamique, pour passer convenablement de la fonction à l’organe ou réciproquement.

Suivant le principe logique qui prescrit d’étudier surtout des phénomènes quelconques chez les êtres où ils sont à la fois le plus développés et le mieux dégagés de toute complication supérieure, la théorie des végétaux devient la base normale de la biologie. Elle établit directement les lois générales de la nutrition d’après le cas le plus simple et le plus intense. C’est la seule partie de la biologie qui pût être pleinement séparée de la sociologie, si l’institution subjective ne devait pas toujours dominer la culture objective. Là s’opère immédiatement la transition naturelle entre l’existence matérielle et l’existence vitale.

La Femme. Je conçois ainsi, mon père, que la continuité encyclopédique puisse s’établir envers la partie inférieure de la hiérarchie théorique. Mais, en partant d’une vitalité aussi grossière que cette simple végétalité, je ne vois pas comment on peut s’élever jusqu’au vrai type humain, quoique je reconnaisse notre propre assujettisse­ment aux lois de la nutrition, autant qu’à celles de la pesanteur.

Le Prêtre. La difficulté que vous éprouvez, ma fille, correspond, en effet, au principal artifice biologique, graduellement élaboré, depuis Aristote jusqu’à Blainville, pour instituer une immense échelle, à la fois objective et subjective, destinée à lier l’homme au végétal. Si ces deux termes extrêmes existaient seuls, supposition nullement contradictoire, notre unité théorique deviendrait impossible ou du moins très imparfaite, d’après la brusque lacune qu’éprouverait ainsi la continuité encyclopédique. Mais l’immense variété des organismes animaux nous permet d’établir entre la plus grossière vitalité et la plus noble une transition aussi graduelle que notre intelligence doive l’exiger.

Toutefois, cette série concrète est nécessairement discontinue, d’après la loi fondamentale qui maintient la perpétuité essentielle de chaque espèce au milieu de ses variations secondaires77. Le vieux régime intellectuel entrava beaucoup. l’essor de cette grande construction, en y cherchant vainement le résultat absolu des relations objectives. Mais la prépondérance encyclopédique de la méthode subjective dissipe enfin ces débats stériles et sans issue, en subordonnant toujours la formation de la série animale à sa vraie destination, plutôt logique que scientifique. Ne devant étudier les animaux que pour mieux connaître l’homme en le liant au végétal, nous sommes pleinement autorisés à bannir d’une telle hiérarchie toutes les espèces qui la troubleraient. Un motif analogue nous permet, ou plutôt nous prescrit, d’y introduire convenablement quelques races purement idéales, spécialement imaginées pour améliorer les principales transitions, sans choquer jamais les lois statiques et dynamiques de l’animalité. Les études plus développées envers certains animaux appartiennent réellement au domaine pratique, pour les rares espèces avec lesquelles l’existence humaine se trouve, à divers titres, plus ou moins liée. Toutes les autres spécialités zoologiques ne résulteraient que d’une dégénération théorique, dans une science que sa complication et son immensité exposent davantage aux puérilités académiques, déjà si multipliées en mathématique.

Mais l’ensemble des animaux susceptibles de former une véritable série nous offrira toujours un profond intérêt abstrait, pour éclaircir l’étude générale de toutes nos fonctions inférieures, en suivant chacune d’elles dans sa simplification et sa complication graduelles. L’humanité ne constituant, au fond, que le principal degré de l’animalité, les plus hautes notions de la sociologie, et même de la morale, trouvent nécessairement en biologie leur première ébauche, pour les esprits vraiment philosophiques qui savent les y saisir. Notre plus sublime conception théorique devient ainsi mieux appréciable, quand on considère chaque espèce animale comme un Grand-Être plus ou moins avorté, d’après l’infériorité de sa propre organisation et l’essor de la prépondérance humaine. Car l’existence collective constitue toujours la tendance nécessaire de la vie de relation qui caractérise l’animalité. Mais ce résultat général ne peut, sur une même planète, se développer assez que chez une seule des espèces sociables.

La Femme. D’après l’ensemble de ces explications, je comprends, mon père, comment la biologie, philosophiquement cultivée, peut enfin combler toutes les graves lacunes encyclopédiques, en instituant une transition graduelle entre l’ordre extérieur et l’ordre humain. Cette immense progression, à la fois des êtres et des phénomènes, toujours conforme au principe hiérarchique du positivisme, se rattache, dans son terme inférieur, à la succession normale des trois modes essentiels de l’existence matérielle. Je conçois ainsi la pleine réalisation de l’admirable continuité qui d’abord me semblait impossible. Mais, avant de quitter l’ordre vital proprement dit, j’y voudrais connaître, d’une manière plus nette et plus précise, les deux parties essentielles de son domaine, végétalité et animalité.

Le Prêtre. Ce juste vœu, ma fille, sera convenablement satisfait en concevant les trois grandes lois qui régissent chacune d’elles. Il y faut voir autant de faits généraux, subordonnés entre eux mais complètement distincts, et dont l’ensemble explique toujours, soit les fonctions continues de la vie de nutrition, soit les fonctions intermittentes de la vie de relation.

La première loi de végétalité, base nécessaire de toutes les études vitales, sans excepter le cas humain, consiste dans la rénovation matérielle à laquelle est constamment assujetti tout être vivant. À cette loi fondamentale succède celle du développement et du déclin, aboutissant à la mort, qui, sans offrir en elle-même la suite nécessaire de la vie, en devient partout le résultat constant78. Enfin, ce premier système biologique se complète par la loi de la reproduction, où la conservation de l’espèce compense la destruction de l’individu.

La principale propriété de l’ensemble des êtres vivants consiste dans l’aptitude de chacun d’eux à reproduire son semblable, comme lui-même provint toujours d’une source analogue. Non seulement aucune existence organique n’émane jamais de la nature inorganique. Mais, en outre, une espèce quelconque ne saurait résulter d’une autre, ni supérieure ni inférieure, sauf les variations très limitées, quoique trop peu connues encore, que comporte chacune d’elles. Il existe donc un abîme vraiment infranchissable entre le monde vivant et la nature inerte, et même, à de moindres degrés, entre les divers modes de vitalité. En confirmant l’impossibilité de toute synthèse purement objective, cette appréciation n’altère aucunement la véritable synthèse subjective, résultée partout d’une ascension assez graduelle vers le type humain.

Quant aux trois lois d’animalité, la première consiste dans le besoin alternatif d’exercice et de repos propre à toute la vie de relation, sans excepter nos plus nobles attributs. Cette intermittence caractéristique des fonctions animales se lie naturellement à la belle observation de Bichat79 sur la symétrie constante des organes correspondants, dont chaque moitié peut être active tandis que l’autre reste passive. La seconde loi, qui, comme dans tous les autres cas, suppose la précédente mais sans en résulter, proclame la tendance de toute fonction intermittente à devenir habituelle ; c’est-à-dire à se reproduire spontanément après la cessation de l’impulsion primitive. Cette loi de l’habitude trouve son complément naturel dans celle de l’imitation, qui n’en est pas vraiment distincte. Suivant la profonde réflexion de Cabanis, l’aptitude à imiter autrui résulte, en effet, de l’aptitude à s’imiter soi-même ; du moins chez toute espèce douée de sympathie. Enfin, la troisième loi d’animalité, subordonnée à celle de l’habitude, consiste dans le perfectionnement, à la fois statique et dynamique, inhérent à tous les phénomènes de relation. Envers chacun d’eux, l’exercice peut fortifier les fonctions et les organes, que la désuétude prolongée tend toujours à affaiblir. Cette dernière loi, qui repose sur les deux autres sans s’y confondre, résume l’ensemble de la théorie de l’animalité, comme vous l’avez conçu d’abord pour la loi finale de la végétalité.

En combinant ces deux grandes lois, on institue une septième loi vitale, celle de l’hérédité, qui mérite scientifiquement une appréciation distincte, quoiqu’elle ne soit logiquement qu’une conséquence nécessaire des précédentes. Toute fonction ou structure animale étant perfectible à certains degrés, l’aptitude de tout être vivant à reproduire son semblable pourra dès lors fixer dans l’espèce les modifications suffisamment profondes survenues chez l’individu. De là résulte le perfectionnement, limité mais continu, surtout dynamique et même statique, de chaque race quelconque, par des régénérations successives. Cette haute faculté, qui résume spontanément le double système des lois biologiques, se développe d’autant plus que l’espèce est plus élevée, et dès lors plus modifiable aussi bien que plus active, d’après sa propre complication.

Quoique les lois générales de la transmission héréditaire soient trop peu connues jusqu’ici, une telle considération indique sa haute efficacité envers l’amélioration directe de notre propre nature, physique, intellectuelle, et surtout morale. Il est incontestable, en effet, que l’hérédité vitale convient autant, et même davantage, à nos plus nobles attributs qu’aux plus grossiers. Car les phénomènes deviennent plus modifiables, et dès lors plus perfectibles, à mesure que leur nature est plus élevée et plus spéciale. Les précieux résultats obtenus envers les principales races domestiques ne doivent donner qu’une faible idée des améliorations réservées à l’espèce la plus éminente, quand elle sera systématiquement dirigée, sous sa propre providence.

La Femme. Cette conclusion générale de l’étude de la vitalité achève, mon père, de m’en faire assez comprendre la portée théorique et pratique. Je me sens ainsi préparée à l’étude directe de l’ordre humain, à laquelle vous réservez notre dernier entretien sur le dogme positif.

Le Prêtre. Vous pouvez, ma fille, utilement résumer, sous le principal aspect philosophique, l’ensemble de cette conférence, d’après le simple contraste que vous avez dû remarquer, dans notre tableau encyclopédique, entre les deux divisions, historique et dogmatique, de la philosophie positive. La première, qui convient à toute initiation théorique, individuelle ou collective, rapproche la biologie de la cosmologie : l’autre, qui représente notre état final, la combine, au contraire, avec la sociologie. Cette opposition fait nettement ressortir le principal caractère de l’ordre vital, comme lien naturel entre l’ordre extérieur et l’ordre humain.

QUATRIÈME ENTRETIEN

ORDRE HUMAIN, D’ABORD SOCIAL, PUIS MORAL

La Femme. Avant d’aborder le meilleur domaine théorique, je dois, mon père, vous soumettre un scrupule général résulté des objections métaphysiques que j’ai souvent entendu faire contre cette extension décisive du dogme positif. Tout assujettissement du monde moral et social à des lois invariables, comparables à celles de la vitalité et de la matérialité, est maintenant représenté, par certains raisonneurs, comme incompatible avec la liberté de l’homme. Quoique ces objections m’aient toujours paru purement sophistiques, je n’ai jamais su les dissiper chez les esprits, trop nombreux encore, qui laissent entraver ainsi leur marche spontanée vers le positivisme.

Le Prêtre. Il est aisé, ma fille, de surmonter cet embarras préliminaire, en caractérisant directement la vraie liberté.

Loin d’être aucunement incompatible avec l’ordre réel, elle consiste partout à suivre sans obstacles les lois propres au cas correspondant. Quand un corps tombe, sa liberté se manifeste en cheminant, selon sa nature, vers le centre de la terre, avec une vitesse proportionnelle au temps, à moins que l’interposition d’un fluide ne modifie sa spontanéité80. De même, dans l’ordre vital, chaque fonction, végétative ou animale, est déclarée libre, si elle s’accomplit conformément aux lois correspondantes, sans aucun empêchement extérieur ou intérieur. Notre existence intellectuelle et morale comporte toujours une équivalente appréciation qui, directement incontestable envers l’activité, devient dès lors nécessaire pour son moteur affectif et son guide rationnel.

Si la liberté humaine consistait à ne suivre aucune loi, elle serait encore plus immorale qu’absurde, comme rendant impossible un régime quelconque, individuel ou collectif Notre intelligence manifeste sa plus grande liberté quand elle devient, suivant sa destination normale, un miroir fidèle de l’ordre extérieur, malgré les impulsions physiques ou morales qui tendraient à la troubler. Aucun esprit ne peut refuser son assentiment aux démonstrations qu’il a comprises. Mais, en outre, chacun est incapable de rejeter les opinions assez accréditées autour de lui, même quand il ignore leurs vrais fondements, à moins qu’il ne soit préoccupé d’une croyance contraire. On peut défier, par exemple, les plus orgueilleux métaphysiciens de nier le mouvement de la terre ou des doctrines encore plus modernes, quoiqu’ils n’en connaissent aucunement les preuves scientifiques. Il en est de même dans l’ordre moral, qui deviendrait contradictoire si chaque âme pouvait, à son gré, haïr quand il faut aimer, ou réciproquement. La volonté comporte une liberté semblable à celle de l’intelligence, lorsque nos bons penchants acquièrent assez d’ascendant pour rendre l’impulsion affective conforme à sa vraie destination, en surmontant les moteurs contraires.

Ainsi, la liberté véritable se trouve partout inhérente et subordonnée à l’ordre, tant humain qu’extérieur. Mais, à mesure que les phénomènes se compliquent, ils deviennent plus susceptibles de perturbation, et l’état normal y suppose plus d’efforts, que d’ailleurs y permet une plus grande aptitude aux modifications systématiques. Notre meilleure liberté consiste donc à faire, autant que possible, prévaloir les bons penchants sur les mauvais ; et c’est aussi là que notre empire a le plus d’étendue, pourvu que notre intervention s’y conforme toujours aux lois fondamentales de l’ordre universel.

La doctrine métaphysique sur la prétendue liberté morale doit être historiquement regardée comme un résultat passager de l’anarchie moderne. Car, elle est directement destinée à consacrer l’individualisme absolu, vers lequel tendit de plus en plus la révolte occidentale qui dut succéder au Moyen Âge. Mais cette protestation sophistique contre toute vraie discipline, privée ou publique, ne saurait aucunement entraver le positivisme, quoique le catholicisme n’ait pu la surmonter. On ne parviendra jamais à représenter comme hostile à la liberté et à la dignité de l’homme le dogme qui consolide et développe le mieux l’activité, l’intelligence, et le sentiment.

La Femme. Cet éclaircissement préliminaire me permettra, mon père, de repousser désormais des sophismes trop accrédités encore parmi les esprits mal cultivés. Je vous prie donc de m’expliquer directement l’extension décisive du dogme positif au monde social.

Le Prêtre. Vous devez, ma fille, concevoir d’abord cette grande science comme composée de deux parties essentielles : l’une statique, qui construit la théorie de l’ordre ; l’autre dynamique, qui développe la doctrine du progrès. L’instruction religieuse considère surtout la première, où la nature fondamentale du vrai Grand-Être est directement appréciée. Mais la seconde doit compléter cette détermination, en expliquant les destinées successives de l’Humanité, afin de guider convenablement la pratique sociale. Ces deux moitiés de la sociologie sont profondément liées entre elles d’après un principe général que le positivisme établit pour rattacher partout l’étude du mouvement à celle de l’existence : Le progrès est le développement de l’ordre. Déjà convenable en mathématique, une telle loi s’applique d’autant mieux que les phénomènes se compliquent davantage. Car, la distinction entre l’état statique et l’état dynamique devient alors plus prononcée ; tandis que la simplification résultée de cette liaison d’études acquiert aussi plus de prix. La sociologie devait donc offrir la meilleure application de ce grand principe, et la vraie source de sa systématisation. Il y convient même autant en sens inverse qu’en sens direct. Car, les états successifs de l’humanité doivent ainsi manifester de plus en plus sa constitution fondamentale, dont tous les germes essentiels sont nécessairement contenus dans son ébauche initiale81. Mais l’efficacité théorique et pratique de la sociologie dynamique se trouvera spécialement caractérisée par l’entretien qui terminera ce catéchisme. Je dois donc me borner maintenant à vous expliquer les principales notions de la statique sociale.

La Femme. Une telle réduction convient d’ailleurs, mon père, à l’insuffisance de mon instruction historique. Quoique les conceptions statiques de la sociologie doivent être plus abstraites que ses vues dynamiques, je pourrai les mieux saisir, avec l’attention qu’exigent leur importance et leur difficulté. Là, du moins, je me sentirai soutenue contre mon ignorance par la certitude de retrouver en moi-même la confirmation d’une doctrine directement émanée de notre nature.

Le Prêtre. Il vous suffit, en effet, ma fille, de vous examiner attentivement pour reconnaître aussitôt la constitution nécessaire de l’ordre social. Car, afin de représenter l’existence générale de l’Humanité, elle doit offrir une combinaison décisive de tous nos attributs essentiels. Quoique votre propre existence vous les montre confusément, elle vous les fait assez sentir pour que vous puissiez mieux saisir leur harmonie fondamentale, quand des organes collectifs permettent à chacun d’eux un essor pleinement caractéristique.

Concevez donc le Grand-Être comme étant, de la même manière que vous, mais à un degré plus prononcé, dirigé par le sentiment, éclairé par l’intelligence, et soutenu par l’activité. De là résultent les trois éléments essentiels de l’ordre social, le sexe affectif, la classe contemplative, c’est-à-dire le sacerdoce, et la force pratique. Ils sont ainsi rangés suivant leur dignité décroissante, mais aussi d’après leur indépendance croissante. Le dernier constitue donc la base nécessaire de toute l’économie du Grand-Être, selon la loi fondamentale, devenue pour vous familière, qui partout subordonne les plus nobles attributs aux plus grossiers.

En effet, les besoins continus résultés de notre constitution corporelle imposent à l’Humanité une activité matérielle qui domine l’ensemble de son existence. Ne pouvant se développer que par une coopération croissante, cette activité, principal stimulant de notre intelligence, fournit surtout à notre sociabilité sa plus puissante excitation. Elle y subordonne de plus en plus la solidarité à la continuité, où réside le plus décisif comme le plus noble de tous les attributs du Grand-Être. Car, les résultats matériels de la coopération humaine dépendent davantage du concours des générations successives que de celui des familles coexistantes. Loin d’être radicalement défavorable à l’essor intellectuel et moral, cette prépondérance continue de la vie pratique doit donc fournir la meilleure garantie de notre unité, en procurant à l’esprit et au cœur une direction déterminée et une destination progressive. Sans cette impulsion universelle, nos meilleures dispositions mentales, et même morales, dégénéreraient bientôt en tendances vagues et incohérentes, qui n’aboutiraient à aucun progrès, privé ou public.

Toutefois, la source, nécessairement personnelle, d’une telle activité doit d’abord lui imprimer un caractère profondément égoïste, que peut seule rendre altruiste la transformation graduelle résultée de l’essor collectif.

C’est pourquoi la constitution générale de l’ordre social ne serait point assez appréciée si l’on n’y décomposait pas la classe active en deux éléments toujours distincts et souvent opposés. Ils doivent spécialement développer, l’un l’impulsion pratique, avec la personnalité que suppose sa principale énergie, l’autre la réaction sociale qui l’ennoblit de plus en plus.

Pour cette décomposition indispensable, il suffit de diviser la force active en concentrée et dispersée, suivant qu’elle résulte de la richesse ou du nombre.

Quoique la première ne puisse être qu’indirecte, elle prévaut ordinairement, et même de plus en plus, comme représentant la continuité, tandis que la seconde correspond à la solidarité. Car, les trésors matériels que l’Humanité confie aux riches proviennent surtout d’une longue accumulation antérieure, malgré le besoin permanent de la rénovation partielle qu’exige leur consommation nécessaire. Toute forte impulsion pratique émane donc du patriciat où résident ces puissants réservoirs nutritifs, dont la principale efficacité sociale résulte de leur concentration personnelle. C’est ainsi que la propriété matérielle est directement consacrée par la religion positive, comme la condition fondamentale de notre activité continue, et dès lors la base indirecte de nos plus éminents progrès82.

Le second élément pratique, sans lequel le premier deviendrait illusoire, consiste dans le prolétariat, qui constitue le fond nécessaire de toute population. Ne pouvant acquérir d’influence sociale que par l’union, il tend directement à développer nos meilleurs instincts. Sa propre situation attire sans cesse son attention principale vers les règles morales d’une économie dont il supporte spécialement les perturbations. Naturellement dégagé de la grave responsabilité et des préoccupations d’esprit qu’entraîne habituellement une autorité quelconque, théorique ou pratique, il devient très propre à rappeler spontanément le sacerdoce et le patriciat à leur destination sociale.

La Femme. Je crois, mon père, que cette réaction continue de la classe active n’est pas moins indispensable pour contenir ou compenser, chez les femmes, l’exagération du sentiment. Étranger à la vie pratique, mon sexe se trouve disposé souvent à méconnaître ou négliger les grossières conditions qu’elle impose. Mais le sentiment qui le domine peut toujours les lui faire accepter dignement, afin de réaliser le bien auquel il aspire naturellement ; quand cette impulsion nécessaire nous conduit à les apprécier assez.

Le Prêtre. Vous avez ainsi, ma fille, achevé spontanément de comprendre le grand office social qui caractérise le prolétariat. Car, si l’influence affective peut elle-même oublier sa vraie destination en se préoccupant trop des besoins qui lui sont propres, ce danger doit se développer davantage chez la puissance spéculative et le pouvoir actif, dont l’attention est habituellement absorbée par des efforts spéciaux. La providence morale des femmes, la providence intellectuelle du sacerdoce, et la providence matérielle du patriciat, ont donc besoin d’être complétées par la providence générale émanée du prolétariat, pour constituer l’admirable ensemble de la providence humaine. Toutes nos forces peuvent ainsi tendre toujours, chacune selon sa nature, à la conservation et au perfectionnement du Grand-Être.

Cette conception générale de notre constitution sociale suffit pour en caractériser les trois éléments nécessaires. Rangés suivant leur aptitude décroissante à représenter naturellement l’Humanité, ils suivent le même ordre dans leur prépondérance successive envers chaque initiation complète. La providence féminine, qui doit toujours dominer notre essor moral, nous dispose d’abord à sentir la continuité et la solidarité, en dirigeant l’éducation spontanée qui s’accomplit au sein de la famille. Ensuite la providence sacerdotale nous fait systématiquement apprécier la nature et la destinée du Grand-Être, en nous révélant graduellement l’ensemble de l’ordre réel. Nous tombons enfin sous la prépondérance directe et perpétuelle de la providence matérielle, qui nous initie à la vie pratique, dont les réactions affectives et spéculatives complètent notre préparation.

Une coïncidence spontanée entre la plénitude de notre développement personnel, tant cérébral que corporel, et l’achèvement ordinaire de notre initiation sociale constitue ainsi notre maturité réelle. Alors commence notre seconde vie, essentiellement d’action, succédant à l’ensemble des préparations qui nous rendent propres à bien servir le Grand-Être. Cette nouvelle existence objective, quoique ordinairement plus courte que la première, est seule décisive pour procurer à chaque chef de famille l’existence subjective qui l’incorporera convenablement à l’Humanité.

Afin de mieux comprendre la constitution sociale, il faut apprécier séparément ses deux éléments les plus spéciaux, formant seuls des classes proprement dites83, le sacerdoce qui conseille et le patriciat qui commande. Là se conservent et s’accroissent respectivement les trésors spirituels et les trésors matériels de l’Humanité, pour être convenablement distribués, suivant leurs lois naturelles, à tous ses serviteurs.

De la classe théorique émane d’abord l’éducation systématique, et ensuite l’influence consultative sur toute la vie réelle, afin d’y ramener chaque activité partielle à l’harmonie générale, qu’elle nous dispose à méconnaître. L’admirable institution du langage humain, quoique toujours résultée d’une coopération universelle, devient le patrimoine spécial du sacerdoce, comme dépôt spontané de la religion, et principal instrument de son exercice. Naturellement impérissables, les biens spirituels peuvent simultanément servir à tous sans s’épuiser jamais ; en sorte que leur conservation n’exige aucune répartition, et constitue une simple annexe de chaque existence sacerdotale. Éminemment synthétique et social, le langage consolide et développe la subordination naturelle de l’ordre humain à l’ordre extérieur. Il augmente aussi notre liaison mutuelle, surtout en instituant une intime connexité entre la sagesse systématique et la raison commune.

La destination personnelle et l’instabilité naturelle des produits matériels imposent de tout autres lois à leur conservation et à leur usage. Outre la sollicitude collective du patriciat, assistée par une surveillance universelle, ils exigent une possession individuelle, sans laquelle leur concentration normale deviendrait illusoire, ou plutôt impossible. Cette appropriation personnelle, première base de la providence matérielle, ne peut acquérir assez de consistance qu’en s’appuyant sur le sol, siège naturel et source nécessaire de toute production pratique. Ainsi se forment spontanément, à travers les siècles, les réservoirs nutritifs de l’Humanité, qui doivent partout ranimer sans cesse l’existence matérielle, tandis que leurs gardiens dirigent les travaux qu’exige leur renouvellement continu.

Ce principal office des patriciens consiste à remplacer, chez chaque organe social, les matériaux qu’il consomme toujours, comme provisions pour sa subsistance ou instruments pour sa fonction. Le salaire n’a jamais d’autre influence normale, à quelque classe qu’il s’applique.

En effet, le travail humain, c’est-à-dire la réaction utile de l’homme contre sa destinée, ne peut être que gratuit, parce qu’il ne comporte ni n’exige aucun payement proprement dit. Une véritable équivalence ne saurait exister qu’entre les matériaux du travail, et non entre ses attributs essentiels. Toujours reconnue envers le sexe affectif et la classe contemplative, même envers le pouvoir pratique qui salarie tous les autres, cette gratuité nécessaire de tout office humain ne reste douteuse qu’envers le prolétariat, c’est-à-dire chez ceux qui reçoivent le moins. Une telle contradiction indique assez la source historique de cette anomalie, essentiellement due, non à l’infériorité des opérations correspondantes, mais à la longue servitude de leurs organes. La religion positive peut seule surmonter, à cet égard, l’anarchie moderne, en faisant partout sentir que chaque service personnel ne comporte jamais d’autre récompense que la satisfaction de l’accomplir et la reconnaissance qu’il procure84.

La Femme. Quoique les âmes vulgaires puissent aujourd’hui taxer d’exagération sentimentale une telle appréciation, j’ose vous promettre, mon père, qu’elle sera bientôt accueillie dignement parmi les femmes. J’ai souvent été choquée de l’égoïsme habituel qui, d’après un minime salaire, dispense de toute gratitude envers des services importants et difficiles, dont les auteurs compromettent leur santé, et quelquefois leur vie, dans chaque opération. Ce principe positiviste procure une consistance systématique à des sentiments universels, qui n’ont besoin que d’être formulés et coordonnés pour prévaloir graduellement. Il achève de me faire comprendre la possibilité d’imprimer enfin un caractère vraiment altruiste à l’ensemble de notre existence, même matérielle. En effet, cette sainte transformation exige seulement que, chacun, sans devenir habituellement enthousiaste, sente profondément sa participation réelle et celle de tous les autres à l’œuvre sociale. Or, une telle conviction peut certainement résulter d’une sage éducation universelle, où le cœur disposera l’esprit à toujours saisir l’ensemble de la vérité.

Le Prêtre. Pour compléter l’appréciation fondamentale de l’ordre social, il me reste, ma fille, à caractériser les trois modes ou degrés qui lui sont propres.

Tout organisme collectif offre nécessairement les divers éléments essentiels que je viens de vous expliquer. Mais ils s’y trouvent plus ou moins prononcés, et par suite distincts, suivant la nature et l’extension de la société correspondante. Leur prépondérance respective conduit à reconnaître trois associations différentes, qu’il faut ranger selon leur intimité décroissante et leur étendue croissante. Celle du milieu repose sur la précédente et sert de base à la suivante. Seule fondée naturellement sur l’amour, la Famille85 est la société la plus intime et la plus restreinte, élément nécessaire des deux autres. L’activité constitue ensuite la Cité, où le lien résulte surtout d’une coopération habituelle, qui ne pourrait être assez sentie si cette association politique combinait un trop grand nombre d’associations domestiques. Vient enfin l’Église, qui, nous liant essentiellement par la foi, comporte seule une véritable universalité, que réalisera nécessairement la religion positive. Ces trois sociétés humaines ont pour centres respectifs, la femme, le patriciat, et le sacerdoce.

La famille d’où chacun émane appartient toujours à une cité quelconque, et même à une certaine Église. Mais ce dernier lien étant plus faible, il comporte plus de variations, quoiqu’elles ne soient jamais arbitraires. Quand il devient assez consistant, il fournit seul le moyen de réduire convenablement la cité, autour de laquelle se concentre ordinairement chaque existence, d’après la prépondérance naturelle de l’activité sur l’intelligence et même le sentiment. Car, l’état social ne peut être vraiment durable qu’autant qu’il concilie assez l’indépendance et le concours, conditions également inhérentes à la vraie notion de l’Humanité. Or, cet accord nécessaire impose aux sociétés politiques des limites d’extension très inférieures à ce qui prévaut aujourd’hui.

Au Moyen Âge, la séparation ébauchée entre l’association religieuse et l’association civile86 permit de substituer déjà la libre incorporation des peuples occidentaux à l’incorporation forcée que leur procura d’abord la domination romaine. L’Occident offrit ainsi, pendant plusieurs siècles, l’admirable spectacle d’une union toujours volontaire, uniquement fondée sur une foi commune, et maintenue par un même sacerdoce, entre des nations dont les divers gouvernements avaient toute l’indépendance convenable. Mais ce grand résultat politique ne pouvait survivre à l’émancipation prématurée d’un pouvoir que la religion positive doit seule convenablement instituer et affranchir irrévocablement. Le déclin nécessaire du catholicisme rétablit la concentration temporelle, devenue alors indispensable pour empêcher l’entière dislocation politique à laquelle on était poussé par la dissolution croissante des liens religieux. C’est ainsi que, malgré les mœurs du Moyen Âge, dont les traces sont encore sensibles, les Occidentaux laissèrent partout former des États beaucoup trop vastes87.

Les motifs politiques de cette exorbitante extension ayant déjà cessé suffisamment, on commence à sentir, même en France, les dangers radicaux, et aussi la prochaine terminaison, d’une telle anomalie. Mais la religion positive réduira bientôt ces monstrueuses associations à l’étendue normale qui dispensera d’employer la violence pour maintenir l’union temporelle entre des nations susceptibles seulement de liens spirituels. Telle sera l’application prochaine du principe statique qui érige en organe politique du Grand-Être la simple cité, complétée par les populations moins condensées qui s’y rattachent librement88. Le sentiment patriotique, maintenant si vague et si faible d’après sa diffusion exagérée, pourra dès lors développer dignement toute l’énergie que comporte cette concentration civique. Mais l’union habituelle des grandes cités deviendra plus réelle et plus efficace en prenant le caractère normal d’un concours volontaire. La foi positive fera convenablement sentir la solidarité, et même la continuité, qui doivent finalement régner entre toutes les régions quelconques de la planète humaine.

La Femme. D’après l’ensemble de vos indications sur la théorie de la société, je me sens, mon père, assez préparée maintenant pour m’asseoir enfin au sommet de l’édifice encyclopédique dont vous m’avez fait successivement apprécier chaque étage. Quoique la science morale doive être la plus difficile de toutes, sa culture empirique est trop familière à mon sexe pour qu’il puisse s’en effrayer autant que des autres. Je suis donc satisfaite d’arriver convenablement à l’étude systématique de l’homme individuel.

Le Prêtre. En effet, ma fille, ce terme nécessaire de toute la préparation encyclopédique peut seul remplir l’esprit comme le cœur. La science morale est plus synthétique qu’aucune autre, et sa connexité directe avec la pratique y consolide cet attribut naturel. C’est uniquement là que tous les aspects abstraits se réunissent spontanément pour construire le guide général de la raison concrète. Depuis Thalès jusqu’à Pascal, chaque vrai penseur cultivait à la fois la géométrie et la morale, par un secret pressentiment de la grande hiérarchie qui devait enfin les combiner. Le nom de petit monde que les anciens donnaient à l’homme indiquait déjà combien son étude paraissait propre à condenser toutes les autres. Elle constitue naturellement la seule science qui puisse être vraiment complète, sans écarter aucun point de vue essentiel, comme le fait nécessairement chacune de celles qui lui servent de base. Car, en considérant celles-ci comme déterminant les lois correspondantes de l’homme, elles n’y parviennent qu’en négligeant à dessein toutes les propriétés supérieures à leurs domaines respectifs, où elles incorporent seulement les attributs inférieurs. Par ces abstractions décroissantes, l’esprit théorique se trouve assez prépare pour aborder enfin l’unique étude qui ne l’oblige plus à rien abstraire d’essentiel dans l’objet commun de nos diverses spéculations réelles. C’est seulement ainsi que la méditation masculine s’unit irrévocablement à la contemplation féminine, pour constituer l’état final de la raison humaine.

La cosmologie établit d’abord les lois de la simple matérialité. Puis, la biologie construit sur cette base la théorie de la vitalité. Enfin, la sociologie subordonne à ce double fondement l’étude propre de l’existence collective. Mais, quoique cette dernière science préliminaire soit nécessairement plus complète que les précédentes, elle n’embrasse point encore tout ce qui constitue la nature humaine. Car, nos principaux attributs ne s’y trouvent point assez appréciés. Elle considère essentiellement dans l’homme l’intelligence et l’activité, combinées avec toutes nos propriétés inférieures, mais sans être directement subordonnées aux sentiments qui les dominent. Ce développement collectif fait surtout ressortir notre essor théorique et pratique. Nos sentiments ne figurent, en sociologie, même statique, que pour les impulsions qu’ils exercent sur la vie commune ou les modifications qu’ils en reçoivent. Leurs lois propres ne peuvent être convenablement étudiées que par la morale, où elles acquièrent la prépondérance due à leur dignité supérieure dans l’ensemble de la nature humaine. C’est ce qui dispose souvent les esprits peu systématiques à méconnaître la plénitude synthétique qui caractérise cette science finale, qu’ils restreignent trop à ce principal domaine, autour duquel doivent enfin se concentrer tous les autres.

La Femme. L’enchaînement théorique entre la sociologie et la morale m’offre encore quelques nuages, que je vous prie, mon père, de dissiper avant que vous exposiez directement la conception positive de la nature humaine. Je n’ai point oublié les motifs incontestables qui, dans notre entretien fondamental, me firent sentir la subordination objective de la morale à la sociologie ; puisque l’homme est toujours dominé par l’Humanité. Mais, d’une autre part, il me semble que la science sociale a continuellement besoin des principales notions que doit procurer la science morale sur notre véritable nature.

Le Prêtre. Cet embarras très légitime se dissipera, ma fille, en ayant égard aux connaissances spontanées qui partout précèdent et préparent les études systématiques. La science constitue toujours un simple prolongement de la commune sagesse. Jamais elle ne crée réellement aucune doctrine essentielle. Les théories se bornent à généraliser et à coordonner les aperçus empiriques de la raison universelle, afin de leur procurer une consistance et un développement qu’ils ne pourraient autrement acquérir. Une telle connexité convient davantage aux études morales, qui, quoique ne pouvant être systématisées qu’en dernier lieu d’après leur complication supérieure, fournirent toujours, en vertu de leur importance prépondérante, le principal aliment des méditations communes89, surtout féminines. De cette culture empirique surgirent bientôt des notions précieuses, malgré leur incohérence, qui ne furent jusqu’ici dédaignées par le génie systématique que faute de pouvoir les représenter assez dans ses théories théologiques ou métaphysiques. C’est à l’esprit positif, seul susceptible d’embrasser le point de vue social, qu’il était réservé de les généraliser et de les coordonner, après avoir fondé la dernière science préliminaire. Mais son aptitude à les systématiser lui permettant de les apprécier dignement malgré les préjugés philosophiques, il put d’abord les utiliser assez pour construire enfin la sociologie. Si vous examinez comment la connaissance de la nature humaine est habituellement employée en sociologie, vous reconnaîtrez bientôt qu’on n’y fait vraiment usage que de cette étude spontanée, beaucoup plus réelle que toutes les spéculations morales des philosophes antérieurs. Cette ébauche empirique peut suffire, en effet, aux conceptions sur l’existence collective, avant d’avoir encore subi la systématisation que la science finale doit seule lui procurer.

La Femme. Une telle explication, mon père, dissipe entièrement la confusion théorique que m’offraient accessoirement les deux aspects essentiels de l’ordre humain. Mon ignorance m’ayant préservée des dogmes classiques sur notre nature, j’ai pu mieux apprécier la réalité des notions morales employées par la sociologie, et reconnaître leur coïncidence avec les résultats spontanés dus à la raison commune.

Le Prêtre. Pour fonder directement la science finale, il suffit, ma fille, de systématiser convenablement la décomposition que cette sagesse universelle aperçut bientôt dans l’ensemble de l’existence humaine, en y distinguant le sentiment, l’intelligence, et l’activité. Appréciable, sous diverses formes, chez les plus anciens poètes, cette analyse fondamentale s’y trouve complétée empiriquement par la division générale de nos penchants en personnels et sociaux. Quoique les théories théologiques, et surtout métaphysiques, fussent spécialement incapables de représenter cette dernière notion, son évidence spontanée surmonta toujours les sophismes philosophiques chez les esprits non cultivés. Tel est le domaine naturel dont la systématisation et le développement constituent la destination essentielle de la science morale. Les autres théories réelles consistent aussi toujours à déterminer surtout les lois générales des phénomènes les plus vulgaires ; comme la chimie, par exemple, envers la combustion et la fermentation.

Quoique la science morale ne pût être assez abordée par aucune théologie, il faut dignement remarquer la tentative initiale du vrai fondateur du catholicisme pour satisfaire aux besoins systématiques émanés du nouvel enseignement religieux. Le grand saint Paul, en construisant sa doctrine générale de la lutte permanente entre la nature et la grâce, ébaucha réellement, à sa manière, l’ensemble du problème moral, non seulement pratique, mais aussi théorique. Car, cette précieuse fiction compensait provisoirement l’incompatibilité radicale du monothéisme avec l’existence naturelle des penchants bienveillants, qui poussent toutes les créatures à s’unir mutuellement au lieu de se vouer isolément à leur créateur. Malgré tous les vices naturels d’une telle théorie, son développement au Moyen Âge constitue le seul pas essentiel que comportât la science morale depuis son ancienne ébauche théocratique jusqu’à sa récente institution positive. Les résultats essentiels de la commune sagesse s’y trouvaient, du moins, représentés beaucoup mieux que par la déplorable ontologie qui dirigea la dissolution graduelle du catholicisme90. Aussi les mystiques du quinzième siècle, et surtout l’admirable auteur de l’Imitation, sont-ils les derniers penseurs chez lesquels, avant le positivisme, on puisse vraiment saisir l’ensemble de la nature humaine, si vicieusement conçue dans toutes les doctrines métaphysiques.

En vous rappelant un dogme moral qui fut justement cher à votre jeunesse, je ne veux pas seulement honorer un effort trop méconnu maintenant. Outre qu’il remplaça provisoirement la théorie positive de la nature humaine, dont le préambule objectif devait encore durer longtemps, il la prépara spontanément en formulant son domaine systématique. C’est sous cette influence que, même avant la fondation de la sociologie, le vrai génie scientifique entreprit, à cet égard, une tentative décisive, quoique insuffisante, aussitôt que la philosophie biologique eut surgi.

Il fallait d’abord instituer, dans ce suprême domaine théorique, une harmonie générale entre l’appréciation statique et l’appréciation dynamique, en assignant les sièges de nos principales fonctions. Malgré la confusion métaphysique qui voulait tout réduire à l’intelligence, à laquelle on consacrait l’ensemble du cerveau, la raison commune avait percé les ténèbres philosophiques, du moins quant aux penchants, surtout personnels, d’après leur énergie spontanée. Les anciens penseurs en consacrèrent la distinction, en les faisant siéger, quoique vaguement, dans les différents viscères de la vie de nutrition, Toutefois, aucun organe ne fut assigné aux instincts sympathiques, et la science, d’accord avec la théologie, parla toujours des passions comme s’il n’en existait que de mauvaises. D’ailleurs, l’intelligence restait indivise, et sa subordination au sentiment ne pouvait être théoriquement représentée.

Sans ce préambule historique, vous ne pourriez bien apprécier l’admirable effort par lequel le génie de Gall91 fonda la théorie positive de la nature humaine, quoiqu’il ne pût la construire assez pour la rendre vraiment efficace, ce qui supposait la sociologie. Cette puissante impulsion posa deux principes généraux, l’un dynamique, l’autre statique, dont la connexité naturelle servira toujours de base à la véritable étude de l’âme et du cerveau. Gall établit à la fois la pluralité de nos fonctions supérieures, tant mentales que morales, et leur commune résidence dans l’appareil cérébral, dont les diverses régions devaient correspondre à leurs distinctions réelles. Malgré les vices essentiels résultés, surtout envers l’intelligence, d’une analyse superficielle et d’une localisation empirique, il parvint à représenter assez la décomposition générale de notre existence, et même à consacrer enfin les penchants bienveillants. La lutte fictive entre la nature et la grâce fut dès lors remplacée par l’opposition réelle entre la masse postérieure du cerveau, où résident les instincts personnels, et sa région antérieure, où siègent distinctement les impulsions sympathiques et les facultés intellectuelles. Telle est la base indestructible sur laquelle le fondateur de la religion positive construisit ensuite la théorie systématique du cerveau et de l’âme, quand il eut institué la sociologie, d’où pouvait seule émaner l’inspiration convenable.

La Femme. J’entrevois, mon père, toute la portée directe du double principe posé par le dernier précurseur du positivisme. Les réactions continues entre nos sentiments et nos pensées, comme les relations naturelles de nos divers instincts, ne pouvaient être assez représentées d’après la séparation exorbitante des sièges qu’on leur avait jadis assignés. La théorie cérébrale permit enfin de concevoir ces importants rapports, de manière à perfectionner leur connaissance réelle. Néanmoins, en ôtant aux organes nutritifs cette attribution morale, que repoussait leur grossière destination, on suscite, ce me semble, une grave lacune générale envers leurs liaisons incontestables avec nos fonctions supérieures. L’influence réciproque entre le physique et le moral, exagérée par l’ancienne hypothèse, me paraît donc négligée dans la conception nouvelle.

Le Prêtre. Ce reproche ne s’applique, ma fille, qu’à l’ébauche de la théorie cérébrale. Il ne convient pas à son état définitif, où ces grandes relations se trouvent pleinement systématisées. En conservant de l’ancienne opinion les notions réelles qui l’accréditèrent si longtemps, on doit d’abord restreindre ces influences végétatives aux penchants proprement dits, sans y faire directement participer les fonctions intellectuelles, ni même les impulsions pratiques. Les régions spéculative et active du cerveau n’ont de communications nerveuses qu’avec les sens et les muscles, pour apercevoir et modifier le monde extérieur. Au contraire, la région affective, qui constitue sa principale masse, n’a point de liens directs avec le dehors, auquel la rattachent indirectement ses relations propres avec l’intelligence et l’activité. Mais, outre ces liaisons cérébrales, des nerfs spéciaux la lient profondément aux principaux organes de la vie de nutrition, d’après la subordination nécessaire de l’ensemble des instincts personnels à l’existence végétative. Si cette correspondance générale peut être assez spécifiée, comme il y a lieu de l’espérer, elle fournira de puissants moyens pour perfectionner mutuellement le physique et le moral de l’homme.

La Femme. Cette conception positive de la nature humaine me semble, mon père, très conforme à l’expérience universelle, surtout en ce qu’elle fonde directement notre unité sur la subordination continue de l’esprit au cœur. Vous m’aviez expliqué déjà que, des deux modes propres à cette prépondérance affective, le régime altruiste peut seul procurer à l’homme, même individuel, une unité complète et durable, quoique plus difficile à constituer que l’unité égoïste. Mais une telle théorie de l’harmonie humaine m’offre encore une grave difficulté, pour la concilier avec la première loi d’animalité, qui proclame l’intermittence de toute la vie de relation, sans y pouvoir excepter les fonctions cérébrales. Car, la véritable unité ne saurait être discontinue. L’intelligence et l’activité peuvent et doivent se reposer périodiquement, comme les sens et les muscles correspondants. Au contraire, l’affection ne comporte aucune suspension. Pourrait-on jamais cesser d’aimer en soi et hors de soi92 ?

Le Prêtre. La liaison directe entre la vie affective et la vie végétative doit vous conduire, ma fille, à regarder la première comme aussi continue que la seconde. Pour concilier cette continuité nécessaire avec l’intermittence commune à toute la vie de relation, il suffit de considérer la duplicité cérébrale. Tous les organes du cerveau sont, comme les sens et les muscles, composés de deux moitiés symétriques, séparées ou contiguës, dont chacune peut fonctionner pendant le repos de l’autre. Une telle alternance permet au sentiment de n’éprouver aucune interruption malgré l’intermittence cérébrale. Quelquefois l’intelligence fonctionne ainsi pendant le sommeil, sinon par l’appareil contemplatif, directement lié aux sens, du moins par l’appareil méditatif, qui n’en dépend pas immédiatement. De là résultent les rêves, états passagers d’aliénation mentale, où, comme dans la folie, les impulsions subjectives prévalent involontairement. Cette persistance accidentelle des fonctions intellectuelles pendant le sommeil permet de comprendre, par analogie, la persistance normale des fonctions affectives. Mais, elle en fournit, de plus, le témoignage indirect. Car, les rêves portent toujours l’empreinte des instincts dominants93. Puisque le cœur dirige l’esprit pendant la veille malgré les impressions extérieures, il doit le dominer davantage quand celles-ci sont suspendues. On peut donc espérer que la théorie cérébrale conduira finalement à bien interpréter les songes, et même à les modifier, suivant le vœu prématuré de toute l’Antiquité.

La Femme. Je ne pourrais, mon père, concevoir assez la théorie positive de la nature humaine, si, après m’avoir expliqué les relations générales entre le cœur, l’esprit, et le caractère, vous ne me faisiez pas connaître la décomposition systématique de chacun d’eux en fonctions vraiment irréductibles.

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RÉSUMÉ DE LA THÉORIE CÉRÉBRALE

L’ensemble de ces dix-huit organes cérébraux constitue l’appareil nerveux central, qui, d’une part, stimule la vie de nutrition, et, d’une autre part, coordonne la vie de relation en liant ses deux sortes de fonctions extérieures. Sa région spéculative communique directement avec les nerfs sensitifs, et sa région active avec les nerfs moteurs. Mais sa région affective n’a de connexités nerveuses qu’avec les viscères végétatifs, sans aucune correspondance immédiate avec le monde extérieur, qui ne s’y lie qu’à l’aide des deux autres régions. Ce centre essentiel de toute l’existence humaine fonctionne continuellement, d’après le repos alternatif des deux moitiés symétriques de chacun de ses organes. Envers le reste du cerveau, l’intermittence périodique est aussi complète que celle des sens et des muscles. Ainsi, l’harmonie vitale dépend de la principale région cérébrale, sous l’impulsion de laquelle les deux autres dirigent les relations, passives et actives, de l’animal avec le milieu.

Le Prêtre. Elle résulte, ma fille, du tableau cérébral que voici (voyez le tableau B). Il doit vous devenir aussi familier que notre tableau encyclopédique. Mais, quoiqu’il soit plus étendu, vous y trouverez moins d’embarras. Quiconque a suffisamment vécu, surtout dans votre sexe, doit bientôt sentir la réalité d’une telle analyse, qui, par sa nature, ne peut reposer que sur des observations à la portée de tous. Si des contemplations spéciales et difficiles étaient indispensables pour la vérifier, elle serait nécessairement vicieuse. Les grands efforts qu’exigea la construction de ce tableau ne sauraient aucunement affecter son usage, surtout chez les esprits préservés de notre éducation classique. Car ces difficultés tinrent moins à la nature du problème qu’aux fausses théories qui dominaient à cet égard94. Quoique ce soit le plus ancien domaine de notre intelligence, c’est le dernier auquel devait s’étendre la concordance graduelle entre la raison théorique et la raison pratique. Mais cet accord fondamental s’y trouve enfin établi ainsi ; de manière à y reproduire, mieux qu’ailleurs, les progrès qu’il suscite toujours.

Cette classification cérébrale vous offre partout une nouvelle application du principe universel de la généralité décroissante, sur lequel vous avez déjà vu reposer la hiérarchie encyclopédique. Vous le remarquez surtout envers les instincts, qui sont à la fois plus nombreux et mieux tranchés. Leur décroissement de généralité à mesure qu’ils deviennent plus nobles et moins énergiques se vérifie pleinement dans l’ensemble de la série animale. Les derniers degrés ne présentent que l’instinct fondamental de la conservation individuelle, jusqu’à l’entière séparation des sexes. Alors s’ajoutent successivement tous les autres instincts, d’abord personnels, puis sociaux, dans l’ordre qu’indique le tableau cérébral, à mesure qu’on monte vers l’homme. Cette comparaison zoologique suffirait donc pour démontrer une telle analyse, dont elle a même souvent secondé l’élaboration, toujours dirigée cependant par l’inspiration sociologique. La plus haute partie de la série animale, comprenant les mammifères et les oiseaux, présente certainement une réunion complète de toutes nos fonctions supérieures, avec de simples différences de degré. Voyez comment le plus grand des poètes pressentit cette similitude fondamentale, en plaçant, au milieu des sublimités de son paradis, cet admirable tableau de l’existence morale d’un oiseau :

Come l’augello intra l’amate fronde
Posato al nido de’suoi dolci nati,
La notte che le cose ci nasconde,
Che per veder gli aspetti desiati,
E per trovar Io cibo onde li pasca,
In che i gravi labor gli son aggrati,
Previene ’l tempo in su l’aperta frasca,
E con ardente affetto il sole aspetta
Fiso guardando pur che l’alba nasca
 95.

Dans cette charmante description, un animal très éloigné de l’homme présente le même concours normal que parmi nous entre le sentiment, l’intelligence, et l’activité. Une telle fraternité est encore plus précieuse au cœur qu’à l’esprit, en étendant la sympathie au-delà de notre espèce, de manière à tempérer nos conflits trop fréquents avec les races subordonnées.

La Femme. Quoique j’aime beaucoup, mon père, à contempler les animaux, afin d’y retrouver tous nos mobiles essentiels, je présume que le tableau cérébral peut se passer de cette vérification, qui ne convient pas à des esprits quelconques.

Le Prêtre. Les observations limitées à notre espèce suffisent, en effet, ma fille, pour dissiper toute incertitude sur chaque partie de cette théorie positive de l’âme et du cerveau. Même l’analyse intellectuelle, plus délicate que les deux autres comme étant moins tranchée, peut se vérifier d’après les faits journaliers. Il suffit de comparer ainsi les deux sexes pour reconnaître la distinction principale entre l’appareil contemplatif et l’appareil méditatif ; puisque la première fonction est plus développée chez la femme et la seconde chez l’homme. On sépare pareillement les deux organes méditatifs, en remarquant que votre sexe est mieux disposé à rapprocher les faits et le mien à les coordonner. Si nos docteurs étaient aussi sagaces que la plupart des femmes, et pareillement dégagés d’opinions vicieuses, les comparaisons tranchées que fournit la série zoologique deviendraient inutiles pour les convaincre à cet égard.

La Femme. Avant d’étudier le tableau cérébral, je voudrais, mon père, éclaircir quelques doutes résultés de sa première inspection. L’ensemble des instincts m’y paraît bien apprécié, sauf l’instinct maternel, que je m’attendais à voir figurer dans l’altruisme et non dans l’égoïsme.

Le Prêtre. Vous le confondez, ma fille, avec les réactions sympathiques qu’il comporte, mais qui ne lui sont pas inhérentes, puisqu’elles manquent souvent. L’observation zoologique ne laisse aucun doute sur cette distinction, en montrant la maternité chez des animaux trop inférieurs pour offrir les sentiments élevés qui s’y joignent parmi nous. Mais vous pouvez dissiper toute incertitude sans sortir de notre espèce. Quelque précieux perfectionnement que cet instinct reçoive de la civilisation, surtout moderne, par la réaction croissante de la société sur la famille, on peut encore démêler journellement sa propre nature chez les femmes peu sympathiques, où il s’isole mieux. Alors on reconnaît que l’enfant constitue directement, pour la mère, autant que pour le père, une simple possession personnelle, objet de domination, et souvent de cupidité, plus que d’une affection désintéressée. Seulement, les rapports résultés de la maternité pouvant stimuler beaucoup les penchants bienveillants, ils contribuent spontanément à développer ceux-ci dans tous les bons naturels, mais sans créer jamais les sympathies que cette réaction suppose. En comparant les divers états sociaux, simultanés ou successifs, on saisit le vrai caractère d’un instinct qui, avant d’être élaboré par la providence humaine, dispose souvent à vendre les enfants96 et même à les tuer, pour de simples motifs personnels. D’ailleurs regardez autour de vous comment on décide habituellement les professions ou les mariages ; et demandez-vous si l’égoïsme des parents n’y prévaut pas le plus souvent, depuis que l’anarchie moderne affaiblit la réaction domestique de la société.

L’instinct sexuel fut quelquefois honoré d’une pareille méprise, non chez votre sexe qui en apprécie ordinairement la personnalité, mais par des hommes qui le confondirent également avec les sympathies dont il peut stimuler le développement quand il est bien dirigé. Tous les penchants personnels, sans excepter l’instinct destructeur, comportent de semblables réactions, qui ne suscitent pas de tels mécomptes, parce qu’elles y sont moins directes et moins prononcées. Cette relation générale facilite beaucoup le grand problème humain, subordonner l’égoïsme à l’altruisme. En effet, l’énergie supérieure des instincts personnels peut ainsi servir à compenser la langueur naturelle des instincts sympathiques, par une impulsion initiale que ceux-ci n’auraient pas spontanément. Une fois surgie, l’affection bienveillante persiste et grandit d’après son charme incomparable, malgré la cessation de ce grossier stimulant. La supériorité morale de votre sexe le dispense souvent d’une telle préparation, en le disposant à aimer aussitôt qu’il trouve des objets d’amour, sans y chercher aucune satisfaction personnelle. Mais la grossièreté masculine ne peut presque jamais se passer de ce préambule indirect, devenu surtout nécessaire à la vie publique, pour y ennoblir l’orgueil ou la vanité.

La Femme. Envers les fonctions intellectuelles, je suis étonnée, mon père, de voir exclues du tableau cérébral les facultés classiques, mémoire, jugement, imagination, etc.

Le Prêtre. Regardez-les, ma fille, comme des résultats de l’ensemble de l’organisation mentale, qu’on prit longtemps pour des attributs spéciaux. La comparaison des individus et des sexes, complétée, s’il le faut, par celle des espèces, prouve directement l’inanité de l’ancienne analyse intellectuelle et la réalité de la nouvelle. Car, l’observation montre ainsi des différences prononcées et permanentes envers la contemplation ou la méditation, sans jamais conduire à des résultats nets et fixes pour les facultés scolastiques. Le moindre jugement exige un concours habituel des cinq fonctions intellectuelles, afin d’instituer, entre le dedans et le dehors, cette coïncidence durable et unanime qui caractérise la vérité. Il en est de même, à plus forte raison, pour chaque effort de mémoire ou d’imagination, qui souvent exige des inductions et déductions entièrement analogues aux opérations scientifiques. Quant à la volonté, elle devient le résultat direct de toute impulsion affective approuvée par l’intelligence comme devant diriger la conduite.

La Femme. Contrairement à ma précédente remarque, je suis surprise, mon père, de voir le langage figurer distinctement au tableau cérébral, au lieu d’être regardé comme un produit de l’ensemble des fonctions intellectuelles.

Le Prêtre. Votre erreur tient, ma fille, à ce que vous confondez l’aptitude spéciale à créer des signes artificiels avec les résultats que détermine sa digne subordination aux autres forces mentales. Malgré l’insuffisance ordinaire de ses analyses intellectuelles, Gall n’hésita jamais à pourvoir le langage d’un organe distinct, sur l’existence duquel l’observation des animaux, des hommes, et des peuples, ne pouvait lui laisser aucun doute.

Quand il est livré à lui-même, sans aucune discipline cérébrale, comme on le voit souvent dans les maladies, et quelquefois en santé, son activité directe ne produit qu’un pur verbiage, que la raison transforme seule en un vrai discours. En d’autres cas, au contraire, l’atonie exceptionnelle de cet organe empêche la transmission des pensées les mieux élaborées. Au reste, il ne faut pas confondre, chez les animaux, la fonction propre du langage avec ses instruments vocaux, qui n’y correspondent pas toujours. Chaque espèce supérieure a sa langue naturelle, entendue chez toute la race, et même parmi les espèces assez voisines : mais les moyens physiques de communication restent souvent très imparfaits. Quant au langage actuel des nations civilisées, il constitue, en effet, un résultat très complexe de l’ensemble du développement humain. Toutefois, sa première source réside également dans l’organe cérébral qui dispose à créer, par des moyens quelconques, des signes artificiels, sans se préoccuper directement des communications mentales ou morales qu’on peut opérer ainsi.

La Femme. Pour compléter cette importante appréciation, je vous prie, mon père, de m’indiquer l’usage général que je dois faire du tableau cérébral quand je l’aurai suffisamment étudié.

Le Prêtre. Il ne peut, ma fille, vous devenir propre que d’après une application continuelle. Les femmes s’exercent habituellement à démêler, dans nos actions et nos discours, les sentiments et les pensées qui les inspirent véritablement. Regardez surtout le tableau cérébral comme un moyen général de perfectionner beaucoup cet office féminin. Vous reconnaîtrez souvent que l’âme humaine n’est point impénétrable. Le cerveau peut ainsi devenir un livre inaltérable, que vous lirez malgré tous les artifices de la dissimulation. En complétant ces observations individuelles par la comparaison des nations assez distinctes, et même des animaux aisément appréciables, vous aurez achevé votre initiation à la théorie positive de la nature humaine.

Mais, pour éviter ou corriger des méprises trop faciles, il faut toujours considérer que la plupart des résultats observables, tant intellectuels que moraux, proviennent du concours de plusieurs fonctions cérébrales. Chacune de celles-ci peut être rarement observée seule. Ainsi, votre exploration exigera le plus souvent une analyse, dont notre tableau vous fournira sans cesse les éléments, que vous combinerez jusqu’à ce que cette synthèse représente assez le cas correspondant. Par exemple, l’envie résulte d’une combinaison entre l’instinct destructeur et l’un quelconque des six autres instincts égoïstes ; sous un secret sentiment de l’infériorité personnelle, tant mentale que morale. Il existe donc six espèces d’envie, suivant que son second élément consiste dans la cupidité, ou la luxure, etc.

Le tableau cérébral résume tout ce qu’il y a de vraiment démontré maintenant dans la théorie positive de la nature humaine. C’est pourquoi le nombre et le site des organes intellectuels et moraux s’y trouvent seuls indiqués, sans rien préciser même sur leur forme ou leur grandeur. Une étude objective, qui n’est pas encore instituée convenablement, peut seule compléter cette théorie subjective du cerveau, en déterminant la constitution propre de chacun d’eux. Mais il ne faut pas attacher trop de prix à ce complément, sans lequel la doctrine cérébrale peut assez accomplir sa principale destination, comme le prouve ce catéchisme.

La position des organes constitue, en effet, la détermination la plus importante aussi bien que la plus difficile. Elle indique aussitôt les influences mutuelles qui, sans aucune entremise nerveuse, tiennent à la simple contiguïté. C’est ainsi qu’on explique aisément les relations, autrement inintelligibles, et pourtant incontestables, entre l’instinct sexuel et l’instinct destructeur.

L’ordre des organes, surtout affectifs, mesure leur énergie respective, d’après la loi que vous voyez inscrite au tableau. Par exemple, entre deux instincts consécutifs, on voit ainsi que le penchant à détruire est naturellement plus fort que le penchant à construire. On n’en peut douter en remarquant la préférence qu’il obtient partout, sans excepter notre espèce, quand l’être croit avoir le libre choix des moyens.

Mais le plus noble usage du tableau cérébral consiste à mieux poser le problème humain, l’ascendant de la sociabilité sur la personnalité, comme vous l’avez déjà tant senti avant cette explication directe. Les trois qualités pratiques sont, en elles-mêmes, indifférentes au bien et au mal : elles n’aspirent directement qu’à l’action. Quant aux cinq fonctions intellectuelles, leur vraie destination consiste évidemment à servir les trois penchants sociaux plutôt que les sept affections personnelles : c’est le seul moyen pour que leur propre essor devienne vaste et durable. Toutefois, leur faiblesse intrinsèque les empêche souvent de résister à l’énergie naturelle des impulsions égoïstes ; et de là provient la principale difficulté. Si l’esprit ne trahit pas sa sainte mission, la personnalité, d’ailleurs incohérente, se subordonne aisément à une sociabilité qui ne lui refuse jamais les satisfactions convenables. L’harmonie étant ainsi fondée entre le sentiment et l’intelligence, l’activité suit spontanément une impulsion qui lui fournit un champ inépuisable. Tout dépend donc finalement d’une combinaison profonde entre les deux organes contigus qui président respectivement au principal instinct sympathique et à l’esprit essentiellement synthétique. En représentant chacune des trois régions cérébrales par son organe prépondérant, la formule sacrée du positivisme se trouve naturellement gravée dans un cerveau quelconque, puisqu’elle prescrit l’harmonie habituelle de trois organes adjacents.

La Femme. D’après l’ensemble de cet entretien et du précédent, je reconnais, mon père, que le dogme positif suffit maintenant au gouvernement spirituel de l’humanité, comme notre entretien fondamental me l’avait déjà fait pressentir. Sa nature profondément relative ne lui permet pas l’immobilité propre au caractère absolu du dogme théologique. Mais cette immuabilité prétendue aboutit réellement à la mort ; tandis que les modifications graduelles du positivisme sont des symptômes certains d’une vie aussi durable que celle de notre espèce.

Sans attendre ses perfectionnements inépuisables, je le sens assez élaboré pour diriger aujourd’hui la réorganisation occidentale.

Le Prêtre. Cette conviction finale me permet, ma fille, de procéder maintenant à l’explication, d’abord générale, puis spéciale, du culte positiviste. Idéaliser97 le dogme pour idéaliser le régime, telle fut toujours la destination propre du culte, qui par là devient susceptible de représenter l’ensemble de la religion. Son étude vous fera sentir, j’espère, que l’aptitude poétique du positivisme est vraiment au niveau de sa puissance philosophique, sans avoir pu produire encore des résultats aussi décisifs.

SECONDE PARTIE

EXPLICATION DU CULTE

CINQUIÈME ENTRETIEN

ENSEMBLE DU CULTE

La Femme. Pendant toute l’exposition du dogme, j’ai dû, mon père, rester envers vous essentiellement passive, soit d’après l’embarras naturellement résulté d’une étude aussi neuve et aussi difficile, soit même parce que je ne pouvais encore être assez convaincue. Mais nos précédents entretiens m’ont déjà rendue positiviste, en me dégageant irrévocablement de la situation contradictoire où je flottais entre l’impulsion catholique et la tendance voltairienne. Je viens donc vous demander désormais de m’apprendre directement à mieux aimer pour mieux servir l’incomparable Déesse que vous m’avez révélée, et à laquelle j’espère mériter d’être finalement incorporée. Dès lors, mon attitude change spontanément, et nos conférences prennent davantage le caractère de véritables entretiens. Au lieu de vous soumettre des doutes essentiels, exigeant de longues explications, je ne vous interromprai qu’afin d’éclaircir ou de développer quelques indications insuffisantes. J’espère même, envers le culte, devenir assez active pour vous seconder, en devançant certaines explications, de manière à rendre votre exposition plus rapide, sans qu’elle soit moins complète. Nous entrons ici dans le domaine du sentiment, où l’inspiration féminine, quoique toujours empirique, peut vraiment assister la construction sacerdotale.

Le Prêtre. Je compte beaucoup, ma fille, sur cette coopération spontanée, pour rendre la seconde partie de notre catéchisme moins étendue que la première. Mais, afin de mieux utiliser votre disposition actuelle, ce nouvel entretien, qui concerne seulement l’ensemble du culte, doit commencer en systématisant le plan général de la religion, quoiqu’il vous soit déjà familier.

Toute combinaison, même physique, et surtout logique, devant être toujours binaire, comme l’indique assez l’étymologie, cette règle s’étend nécessairement aux décompositions quelconques. La division fondamentale de la religion y satisfait naturellement, en répartissant le domaine religieux entre l’amour et la foi. Dans toute évolution normale, individuelle ou collective, l’amour nous conduit d’abord à la foi, tant que l’essor demeure spontané. Mais, quand il devient systématique, on construit la foi pour régler l’amour. Tel est le point où notre catéchisme se trouve parvenu : d’après la foi dont vous êtes maintenant pénétrée, je dois vous apprendre à consolider et développer l’amour qui vous inspira toujours. Cette division principale de la religion équivaut à la vraie distinction générale entre la théorie et la pratique. Nous avons assez étudié le domaine théorique de la religion positive. Maintenant nous passons à son domaine pratique.

Or, celui-ci se décompose nécessairement en deux, d’après la distinction naturelle entre les sentiments et les actes. La partie théorique de la religion ne correspond qu’à l’intelligence, seule base possible de la foi. Mais sa partie pratique embrasse tout le reste de notre existence, aussi bien nos sentiments que nos actes eux-mêmes. L’usage universel et spontané, qui constitue le meilleur régulateur du langage, consacre directement une telle appréciation, en qualifiant de pratiques religieuses les habitudes relatives au culte, autant, sinon davantage, que celles dont le régime est l’objet propre. Cette apparente confusion repose sur une sagesse profonde quoique empirique, qui, de bonne heure, apprit au public, surtout féminin, comme au sacerdoce, que le perfectionnement de nos sentiments surpasse, en importance et en difficulté, l’amélioration immédiate de nos actions. Notre amour ne devenant jamais mystique98, le culte positif appartient normalement au domaine pratique de la vraie religion : nous aimons davantage afin de eux servir. Mais, d’un autre côté, nos actes comportent toujours, au véritable point de vue religieux, un caractère essentiellement altruiste ; puisque la religion doit surtout nous disposer et nous enseigner à vivre pour autrui. Inspirées par l’amour, nos actions tendent, réciproquement, à le développer. Directement évidente envers le perfectionnement intellectuel, quand il est bien dirigé, cette aptitude naturelle s’étend même au progrès matériel, pourvu qu’il soit institué convenablement.

Voilà pourquoi le régime, apprécié religieusement, appartient, autant que le culte, au domaine de l’amour.

Ce double principe, qui rend pratique notre culte et affectif notre régime, sans pourtant les confondre jamais, ne pouvait surgir tant que la religion resta théologique. Alors le culte et le régime étaient radicalement hétérogènes, l’un s’adressant à Dieu, l’autre concernant l’homme. Le culte ne dominait le régime que d’après la subordination nécessaire du second être au premier. Tous deux avaient un caractère essentiellement égoïste, suivant la constitution, profondément individuelle, d’une foi qui fut toujours incompatible avec l’existence naturelle des penchants bienveillants, consacrée seulement par le positivisme. Alors la division entre le régime et le culte se trouvait aussi tranchée que celle qui sépare le culte du dogme, de manière à rendre inintelligible le plan général de la religion, d’après notre juste répugnance aux combinaisons ternaires.

Dans l’état final, les distinctions religieuses deviennent, au contraire, non moins favorables à la raison qu’au sentiment. Le dogme y diffère du culte et du régime beaucoup plus que ceux-ci l’un de l’autre. C’est ainsi que la constitution usuelle de la religion redevient ternaire, mais d’après une division toujours binaire, en y complétant la distinction principale par une seule subdivision, qui lui était irrationnellement comparée jusqu’alors. L’ensemble de ces trois parties essentielles forme finalement une progression normale, vu l’homogénéité naturelle de ses divers éléments. Elle conduit sans effort de l’amour à la foi, ou réciproquement ; selon qu’on y suit la voie subjective ou la marche objective, aux deux âges principaux de l’initiation religieuse, respectivement dirigée par la femme ou le prêtre. Mais, dans ces deux sens également usuels, le culte occupe toujours la même place, comme résultat du dogme ou source du régime ; ce qui suffit pour expliquer son aptitude journalière à représenter toute la religion.

La Femme. Un empressement très naturel à commencer directement l’étude de notre culte, me faisait d’abord franchir, mon père, le préambule général que vous venez de m’exposer. Je sens maintenant combien il m’était nécessaire pour concevoir nettement le plan de la religion, dont je n’avais pas assez coordonné jusqu’alors les trois parties. Toutefois, ce précieux éclaircissement me parait tellement accompli que j’espère étudier immédiatement l’ensemble du culte propre à notre Déesse.

Le Prêtre. Nous ne l’adorons pas comme l’ancien Dieu, pour la complimenter, ma fille, mais afin de la mieux servir, en nous améliorant. Il importe de rappeler ici cette destination normale du culte positif, afin d’y prévenir ou corriger la dégénération mystique à laquelle expose toujours une attention trop exclusive envers les sentiments, en disposant à négliger, ou même oublier, les actes qu’ils doivent régir. Mon caractère plus systématique m’entraînerait davantage que vous vers un tel abus, dont les ravages pratiques seraient bientôt signalés par votre sagesse spontanée, qui saurait même les compenser assez d’après une heureuse inconséquence théorique. Il m’importe surtout d’éviter cette déviation dans le présent entretien, qui, plus abstrait et plus général, la rend à la fois plus imminente et plus grave. Vos rectifications empiriques finiraient, sans doute, par me ramener toujours, mais souvent trop tard ; de manière à m’imposer quelquefois de laborieuses réparations.

Sous cette précaution continue, concevons l’ensemble du culte comme destiné systématiquement à lier le régime au dogme, en les idéalisant tous deux, suivant l’indication finale de l’entretien précédent. En tant qu’émané du dogme, il le complète et le résume, en nous rendant à la fois plus familière et plus imposante la notion de l’Humanité, d’après une représentation idéale. Mais, comme type du régime, le culte doit tendre directement à l’amélioration de nos sentiments ; en ayant toujours égard aux modifications que leur impriment habituellement les trois degrés de la vie humaine, personnelle, domestique, et sociale. Quoique ces deux manières générales de concevoir et d’instituer le culte puissent d’abord sembler inconciliables, leur concordance naturelle résulte de l’aptitude nécessaire d’une digne idéalisation du Grand-Être à consolider et développer l’amour sur lequel repose toute son existence. Dès lors, ce contraste primitif ne tend nullement à décomposer le culte en deux domaines séparables, dont l’un appartiendrait exclusivement à l’intelligence et l’autre au sentiment. Une telle division serait autant impraticable ordinairement que la distinction générale entre le calcul algébrique et le calcul arithmétique, qui ne peuvent vraiment s’isoler que dans des cas fort simples, la plupart même artificiels ; quoique ces deux calculs se mêlent toujours sans se confondre jamais.

Cette comparaison donne une juste idée de l’intime connexité qui lie naturellement les deux aspects, intellectuel et moral, ou théorique et pratique, propre, soit à l’ensemble du Culte positif, soit à chacune de ses parties. Mais, malgré la spontanéité de leur liaison d’après la nature du système religieux auquel tous deux se rapportent, leur sage combinaison suscite réellement la principale difficulté que puisse offrir l’institution de notre culte. Car le culte se trouve exposé, comme le dogme, et même davantage, à dégénérer en mysticisme ou en empirisme, suivant l’excès ou le défaut de généralisation et d’abstraction. Or, Ces deux abus contraires produisent moralement des ravages équivalents ; puisque l’efficacité sociale des sentiments humains s’altère également quand ils deviennent trop subtils ou trop grossiers99.

La Femme. Pour mieux apprécier cette difficulté générale, je crois pouvoir, mon père, la réduire à bien instituer la vie subjective, sur laquelle repose nécessairement l’ensemble du culte positif, soit qu’on l’envisage intellectuellement ou moralement. Notre Grand-Être se compose beaucoup plus de morts d’abord, puis de personnes à naître, que de vivants, dont la plupart ne sont même que ses serviteurs, sans pouvoir actuellement devenir ses organes. Il existe très peu d’hommes, et encore moins de femmes, qui soient, à cet égard, pleinement jugeables avant d’avoir achevé leur carrière objective. Pendant la majeure partie de sa vie directe, chacun pourrait ordinairement compenser, et même fort au-delà, le bien qu’il fit par le mal qu’il ferait. Ainsi, la population humaine se compose surtout de deux sortes d’éléments subjectifs, les uns déterminés, les autres indéterminés, entre lesquels son élément objectif, quoique de plus en plus minime, institue seul une liaison immédiate et complète. Je conçois dès lors que, pour nous représenter le vrai Grand-Être, le culte positif doit beaucoup développer, chez chacun de nous, la vie subjective : ce qui, d’ailleurs, le rendra, ce me semble, éminemment poétique. En même temps, de tels exercices, où la pensée s’opère surtout à l’aide d’images, deviennent très propres à cultiver directement nos meilleurs sentiments.

La condition intellectuelle et le but moral me paraissent donc pleinement conciliables, suivant le principe que vous venez de me fournir. Mais ce moyen nécessaire me semble lui-même susciter une nouvelle difficulté générale. Car je ne conçois guère comment on pourra constituer, et surtout rendre unanime, cet essor journalier, tant privé que public, de la vie subjective, dont la pratique universelle devient pourtant indispensable à notre religion. Sans doute, la régénération totale de l’éducation humaine doit, à cet égard, procurer d’immenses ressources, qu’on peut difficilement mesurer aujourd’hui. Je crains néanmoins qu’elles ne restent toujours insuffisantes pour surmonter une telle difficulté, envers laquelle le passé ne me paraît fournir, au moins directement, aucun motif d’espoir général.

Le Prêtre. Au contraire, ma fille, j’espère dissiper bientôt vos inquiétudes, d’ailleurs très naturelles, d’après une saine appréciation de cette longue initiation, dont la construction même de ce catéchisme constate déjà la terminaison décisive. On ne peut, en effet, méconnaître l’aptitude, naturelle et unanime, de notre espèce à vivre subjectivement, quand on y voit, pendant quarante siècles, prévaloir, sous diverses formes, une telle existence. Les esprits émancipés savent aujourd’hui que, durant cette immense épreuve, tous les cerveaux humains furent habituellement dominés par des êtres purement imaginaires, quoiqu’on leur attribuât une réalité extérieure. Mais les divers théologistes sont presque autant convaincus à cet égard ; puisque chaque foi juge ainsi toutes les autres, dont les partisans réunis lui opposèrent toujours une forte majorité, surtout d’après la dispersion actuelle des croyances surnaturelles. Chacun n’excepte de l’illusion que sa propre fable.

Nous sommes tellement enclins à la vie subjective qu’elle prévaut davantage à mesure qu’on remonte vers l’âge naïf de la pleine spontanéité, individuelle ou collective. La principale force de notre raison consiste, au contraire, à subordonner assez le subjectif à l’objectif, pour que nos opérations intérieures puissent représenter le monde extérieur, autant que l’exigent nos relations, actives et passives, avec son immuable prépondérance. Ce résultat normal ne s’obtient, chez l’individu comme dans l’espèce, qu’au temps de la vraie maturité100, dont il devient le meilleur signe. Quoiqu’une telle transformation tende maintenant à changer radicalement le régime de l’entendement humain, elle ne nous empêchera jamais de développer la vie subjective, au-delà même de tous les besoins du culte positif Une certaine discipline nous restera toujours nécessaire pour contenir assez notre disposition spontanée à trop substituer le dedans au-dehors. Vous ne devez donc concevoir, à cet égard, aucune inquiétude sérieuse ; à moins de juger l’homme futur d’après la tendance actuelle des spécialités scientifiques, à éteindre l’imagination comme à dessécher le cœur ; ce qui ne constitue que l’un des symptômes naturels de l’anarchie moderne.

La seule différence essentielle entre la nouvelle subjectivité et l’ancienne, doit consister en ce qu’elle sera pleinement sentie et avouée, sans que personne la confonde jamais avec l’objectivité. Nos contemplations religieuses s’accompliront sciemment au dedans ; tandis que nos prédécesseurs s’efforçaient vainement de voir au-dehors ce qui n’existait qu’en eux-mêmes ; sauf à rejeter sur la vie future la réalisation finale de leurs visions. Ce contraste général se résume aisément d’après une opposition décisive entre les deux manières de concevoir la principale subdivision intellectuelle. Dans l’existence normale, la contemplation, même intérieure, est plus facile et moins éminente que la méditation ; puisque notre intelligence y demeure presque passive. En un mot, nous contemplons pour méditer, parce que nos études essentielles concernent toujours le dehors. Au contraire, la méditation devait sembler aux théologistes moins difficile et plus vulgaire que la contemplation, érigée alors en principal effort de notre entendement. Ils ne méditaient qu’afin de pouvoir contempler des êtres qui leur échappaient sans cesse. Un signe familier indiquera bientôt cette distinction envers la majeure partie du culte privé. Car le positiviste ferme les yeux pendant ses effusions secrètes, afin de mieux voir l’image intérieure ; tandis que le théologiste les ouvrait pour apercevoir au-dehors un objet chimérique.

La Femme. Quoique cet éclaircissement décisif dissipe déjà mes précédentes inquiétudes, je persiste, mon père, à regarder l’institution de la vie subjective comme la principale difficulté du culte positif. Seulement, la nouvelle subjectivité me semble maintenant pouvoir toujours se concilier assez avec la profonde réalité qui distingue notre foi. Mais cette concordance me paraît devoir exiger sans cesse des efforts spéciaux.

Le Prêtre. Vous avez saisi convenablement, ma fille, la condition essentielle que je dois ici remplir. Car le meilleur contraste entre le culte et le régime consiste surtout à leur assigner pour domaines respectifs la vie subjective et la vie objective. Quoique chacun d’eux se rapporte simultanément à toutes deux, la première domine évidemment envers le culte, et la seconde envers le régime. Rien n’est plus propre à caractériser la dignité supérieure du culte comparé au régime ; d’après la prépondérance nécessaire de la subjectivité sur l’objectivité dans l’ensemble de l’existence humaine, même individuelle, et surtout collective.

La Femme. Cette sanction systématique de mon inspiration spontanée me conduit, mon père, à vous demander maintenant en quoi consiste la vraie théorie de la vie subjective. Quoiqu’une telle doctrine ne puisse être ici qu’ébauchée, son principe fondamental m’y semble directement indispensable. Aucun positiviste ne peut, à cet égard, se passer d’une explication générale, dont son culte, public ou privé, exigera l’usage presque journalier, afin d’y prévenir toute dégénération mystique ou empirique.

Le Prêtre. Pour satisfaire votre juste désir, concevez, ma fille, la loi fondamentale de la vie subjective comme consistant toujours dans sa digne subordination à la vie objective. Le dehors ne cesse jamais de régler essentiellement le dedans, tandis qu’il l’alimente et l’excite ; aussi bien quant à notre vie cérébrale qu’envers notre vie corporelle. Nos conceptions les plus fantastiques portent toujours l’empreinte appréciable de cet empire involontaire, quoiqu’il y devienne moins pur, et même moins complet, à mesure qu’il est plus indirect. Tout cela résulte nécessairement du principe irrécusable que j’ai donné pour base à l’ensemble de notre théorie intellectuelle, tant dynamique que statique, ainsi rattachée au système fondamental des notions biologiques.

L’ordre artificiel ne pouvant jamais consister qu’à perfectionner l’ordre naturel, surtout en le développant, on sent ici, comme partout ailleurs, et même davantage, que notre vraie liberté résulte essentiellement d’une digne soumission. Mais, pour étendre convenablement à la vie subjective cette règle générale de la vie objective, il faut d’abord examiner, sous ce nouvel aspect, la constitution naturelle de l’ordre universel. Car toutes les lois qui le composent sont loin de convenir également à la vie subjective. Afin de mieux fixer vos idées, je ne spécifierai que le cas le plus simple, et aussi le plus usuel, quand on applique le culte subjectif à faire dignement revivre un être chéri101. Sans cette détermination précise, où le cœur seconde l’esprit, on s’égarerait aisément dans l’étude d’un tel domaine. Mais toutes les notions ainsi construites envers le culte le plus intime et le mieux appréciable, pourront aisément s’étendre, avec les modifications convenables, aux autres cas sociolatriques.

La Femme. Je vous remercie, mon père, d’un tel ménagement, que je sens indispensable pour moi. Cette doctrine est aussi neuve que difficile, puisque ce doux problème ne put pas même être posé, tant que prévalurent les croyances surnaturelles, qui nous interdisaient de nous représenter nos morts autrement que dans une situation mystérieuse, et communément indéterminée. Un tel état ne leur permettait aucune analogie essentielle avec nous. Quand nos inquiétudes envers leur sort final auraient été dissipées, on ne pouvait jamais instituer pour eux une vie subjective, qui rendait chacun sacrilège en détournant vers la créature l’affection due au Créateur. Mais, si cette touchante question est nécessairement propre au positivisme, sa solution générale ne lui appartient pas moins, comme ayant seul dévoilé les vraies lois de notre intelligence. Je conçois donc à la fois l’institution générale du culte subjectif et son fondement normal, qui convertit cette existence idéale en un simple prolongement de l’existence réelle. Mais je vous prie de m’expliquer directement les modifications que comporte une telle extension.

Le Prêtre. Elles consistent, ma fille, à supprimer, ou du moins négliger, toutes les lois inférieures, pour laisser mieux prévaloir les lois supérieures102. Pendant la vie objective, la domination de l’ordre extérieur sur l’ordre humain est autant directe que continue. Mais dans la vie subjective, l’ordre extérieur devient purement passif, et ne prévaut plus que d’une manière indirecte, comme première source des images que nous voulons cultiver. Nos morts chéris ne sont plus dominés par les lois rigoureuses de l’ordre matériel, ni même de l’ordre vital. Au contraire, les lois propres à l’ordre humain, surtout moral, mais aussi social, régissent, mieux que pendant la vie, l’existence que chacun d’eux conserve dans nos cerveaux. Cette existence, dès lors purement intellectuelle et affective, consiste essentiellement en images, qui raniment à la fois les sentiments qu’inspire l’être ravi et les pensées qu’il suscita. L’objet du culte subjectif se réduit donc à une sorte d’évocation intérieure, résultée graduellement d’un exercice cérébral dirigé suivant les lois correspondantes. L’image reste toujours moins nette et moins vive que l’objet, d’après la loi fondamentale de notre intelligence. Mais, puisque l’inverse a souvent lieu dans les maladies cérébrales, une heureuse culture peut rapprocher l’état normal de cette limite nécessaire, fort au-delà de ce que l’on a dû croire jusqu’ici, tant que ce beau domaine resta vague et ténébreux.

Afin de mieux préciser cette subordination générale, notez que l’évocation subjective de l’être chéri se rapporte toujours aux dernières impressions objectives qu’il nous laissa. Cela devient surtout sensible envers l’âge, que la mort soustrait à toute augmentation. Nos pertes prématurées se trouvent ainsi procurer une éternelle jeunesse aux objets de nos affections. De l’adorateur primitif, cette loi s’étend nécessairement à ses plus lointains adhérents. Personne ne pourra jamais se représenter, d’après Dante, sa suave Béatrice, autrement qu’à l’âge de vingt-cinq ans. Quoique nous puissions la concevoir plus jeune, nous ne saurions l’imaginer plus âgée.

Le contraste fondamental entre la vie objective et la vie subjective consiste donc en ce que la première est directement dominée par les lois physiques, et la seconde par les lois morales : les lois intellectuelles conviennent également à toutes deux. Une telle distinction devient moins tranchée, quand on reconnaît que, dans les deux cas, l’ordre le plus général prévaut toujours sur le plus spécial. Car la différence se réduit alors au mode d’appréciation de la généralité, mesurée d’abord envers les phénomènes, et ensuite quant à nos conceptions, suivant une remarque expliquée pendant notre étude du dogme.

Quoi qu’il en soit, cette prépondérance nécessaire des lois morales pour la vie subjective se trouve tellement conforme à notre nature qu’elle fut, non seulement respectée involontairement, mais sciemment appréciée, dès le premier essor de l’intelligence humaine. Vous savez, en effet, que l’ébauche empirique des grandes lois morales précéda longtemps tout essor décisif des moindres lois physiques. Tandis que nos fictions poétiques violaient sans scrupule les conditions générales de l’ordre matériel, et même de l’ordre vital, elles se conformaient, avec une admirable exactitude, aux notions principales de l’ordre social, et surtout de l’ordre moral. On admettait aisément des héros invulnérables, et des dieux qui se transformaient à leur gré. Mais l’instinct du public, comme le génie du poète, aurait aussitôt repoussé toute incohérence morale ; si, par exemple, on eût osé supposer, chez un avare ou un lâche, une conduite libérale ou courageuse.

La Femme. D’après vos explications, je conçois, mon père, que, dans le culte subjectif, nous puissions dédaigner les lois physiques, pour nous mieux attacher aux lois morales, dont la vraie connaissance doit tant perfectionner ce nouvel ordre d’institutions. Notre imagination s’affranchit aisément des conditions les plus générales, même envers l’espace et le temps, pourvu que les convenances humaines soient toujours respectées. Mais je voudrais savoir comment nous devons user d’une telle liberté, afin de faciliter davantage le but essentiel du culte subjectif, c’est-à-dire l’évocation cérébrale des êtres chéris.

Le Prêtre. Ainsi posée, ma fille, votre question se résout aisément, d’après la remarque évidente que, pour mieux concentrer nos forces vers cette sainte destination, il n’en faut rien distraire en modifications superflues de l’ordre vital, ni même de l’ordre matériel. Conservez donc avec soin toutes les relations extérieures qui furent habituelles à l’être adoré. Employez-les même à mieux ranimer son image. Vous trouverez, à cet égard, dans le Système de politique positive, une importante remarque. « Nos souvenirs intimes deviennent à la fois plus nets et plus fixes, quand on détermine assez le milieu inerte avant d’y placer la vivante image. » Je vous conseille même, en général, de décomposer cette détermination extérieure dans ses trois parties essentielles, en procédant toujours du dehors au dedans, suivant notre principe hiérarchique. Cette règle de culte consiste à préciser d’abord le lieu, puis le siège ou l’attitude, et enfin le costume, propres à chaque cas spécial. Quoique le cœur puisse d’abord s’impatienter d’un tel retard, il en reconnaît bientôt l’intime efficacité, quand il voit l’image chérie acquérir ainsi graduellement une force et une netteté qui semblaient d’abord impossibles.

Ces opérations essentiellement esthétiques se conçoivent mieux en les rapprochant des opérations scientifiques, d’après l’identité nécessaire de leurs lois principales. Au fond, la science, qui nous indique d’avance un avenir souvent lointain, tente un effort encore plus hardi que celui de l’art qui veut évoquer un souvenir chéri. Nos éclatants succès dans le premier cas, où l’esprit est pourtant secondé beaucoup moins par le cœur, nous autorisent à espérer des résultats plus satisfaisants envers l’autre, qui seul nous offre toujours la certitude d’une solution quelconque. Elle repose, à la vérité, tout entière sur la connaissance des lois cérébrales, qui sont encore si confusément appréciées. Au contraire, nos prévisions astronomiques dépendent surtout des lois extérieures les plus simples et les mieux connues. Mais, quoique cette distinction suffise pour expliquer la présente disparité des deux succès, elle nous la montre comme purement provisoire.

Quand les lois supérieures seront assez connues, le sacerdoce positif y puisera des résultats plus précieux, et même plus réguliers, que ceux de la meilleure astronomie. Car les prévisions de celles-ci deviennent incertaines, et souvent impossibles, aussitôt que les cas planétaires s’y compliquent beaucoup, comme on le voit presque toujours envers les comètes. Sans être justement taxée d’une présomption chimérique, la providence humaine peut et doit aspirer à régler davantage l’ordre qu’elle modifie le mieux que ne saurait l’être, envers la plupart des événements, celui qui n’est gouverné que par une aveugle fatalité. La complication supérieure des phénomènes cédera finalement, pour ces cas sublimes, à la sagesse prépondérante de l’agent modificateur, quand l’ordre humain sera suffisamment connu.

La Femme. Je sens, mon père, que la subordination du subjectif à l’objectif constitue à la fois l’obligation constante et la principale ressource du culte positif. Vous m’avez fait assez comprendre que, loin de nous soustraire à ce joug nécessaire, nous devons l’accepter volontairement, même quand il nous est permis de le négliger. Car cette pleine soumission facilite beaucoup notre vie subjective, tout en économisant mieux l’ensemble de nos forces les plus précieuses. Mais je ne vois plus en quoi consiste dès lors notre propre activité dans cette existence intérieure, qui pourtant doit, ce me semble, devenir, à sa manière, encore moins passive que l’existence extérieure.

Le Prêtre. Elle consiste, ma fille, à idéaliser presque toujours par soustraction, et rarement par addition, même quand on y pratique tous les ménagements convenables. L’idéalité doit améliorer la réalité, sous peine d’insuffisance morale : c’est la compensation normale de sa netteté et de sa vivacité beaucoup moindres. Mais il faut qu’elle s’y subordonne toujours, sans quoi la représentation ne serait plus assez fidèle, et le culte deviendrait mystique ; tandis qu’il resterait empirique si la réalité s’y trouvait servilement respectée. Notre règle évite également ces deux déviations opposées. Elle est naturellement indiquée par notre tendance à oublier les défauts des morts pour ne nous rappeler que leurs qualités.

Ainsi conçue, n’y voyez qu’une déduction spéciale du dogme de l’Humanité. Car si notre déesse ne s’incorpore que les morts vraiment dignes, elle écarte aussi de chacun d’eux les imperfections qui ternirent toujours leur vie objective. Dante avait, à sa manière, pressenti cette loi, quand il construisit sa belle fiction où, pour se préparer à la béatitude, on s’abreuve d’abord au fleuve de l’oubli, et ensuite dans l’Eunoë, qui rend seulement le souvenir du bien103. N’ajoutez donc à vos types extérieurs que des perfectionnements très secondaires, qui ne puissent jamais altérer leur vrai caractère, même physique, et surtout moral. Mais développez beaucoup, quoique toujours sagement, votre disposition spontanée à les purger de leurs divers défauts.

La Femme. Ainsi, mon père, la vraie théorie de la vie subjective conduit finalement notre culte à laisser l’ordre extérieur tel qu’il est, afin de mieux concentrer sur l’ordre humain nos principaux efforts d’intime perfectionnement La noble existence qui nous perpétue dans autrui devient alors le digne prolongement de celle qui nous mérita cette immortalité ; le progrès moral de l’individu et de l’espèce constitue toujours la principale destination des deux vies. Nos morts sont affranchis des nécessités matérielles et vitales, dont ils ne nous laissent le souvenir que pour nous les mieux représenter tels que nous les connûmes. Mais ils ne cessent pas d’aimer, et même de penser, en nous et par nous. Le doux échange de sentiments et d’idées que nous entretenions avec eux, pendant leur objectivité, devient à la fois plus intime et plus continu quand ils sont dégagés de l’existence corporelle. Quoique la vie de chacun d’eux se trouve dès lors mêlée profondément avec la nôtre, son originalité morale et mentale n’en est aucunement altérée, lorsque son caractère fut vraiment distinct. On peut même dire que les principales différences deviennent plus prononcées, à mesure que ce commerce intime se développe mieux.

Cette conception positive de la vie future est certainement plus noble que celle des théologistes quelconques, en même temps que seule vraie. Pendant que j’étais catholique, ma plus grande ferveur ne m’empêcha jamais de me sentir profondément choquée en étudiant le puéril développement de la béatitude chez un docteur aussi recommandable, de cœur et d’esprit, que saint Augustin104. J’étais presque indignée en le voyant espérer d’être un jour affranchi de la pesanteur, et même de tout besoin nutritif, quoique, par une grossière contradiction, il se réservât la faculté de manger à son gré, sans craindre d’ailleurs de grossir indéfiniment. De telles comparaisons sont très propres à faire sentir combien le positivisme perfectionne l’immortalité, en même temps qu’il la consolide, quand il la transforme d’objective en subjective. Mais cette évidente supériorité ne m’empêche point de regretter, dans l’ancien culte, la grande institution de la prière, qui ne me semble pas compatible avec la nouvelle foi.

Le Prêtre. Une telle lacune serait extrêmement grave, ma fille, si elle était réelle ; puisque l’exercice régulier de la prière, privée ou publique, constitue la principale condition d’un culte quelconque. Loin d’y manquer, le positivisme y satisfait mieux que le catholicisme : car il épure cette institution en même temps qu’il la développe. Votre méprise, à cet égard, résulte de la notion grossière qu’on se forme encore de la prière, quand on la fait surtout consister en demandes, trop souvent matérielles, suivant la nature profondément égoïste de tout culte théologique. Pour nous, au contraire, la prière devient l’idéal de la vie. Car prier, c’est à la fois aimer, penser, et même agir ; puisque l’expression constitue toujours une véritable action. Jamais les trois aspects de l’existence humaine ne peuvent être aussi profondément unis que dans ces admirables épanchements de reconnaissance et d’amour envers notre grande déesse ou ses dignes représentants et organes. Aucun motif intéressé ne vient plus souiller la pureté de nos effusions.

Toutefois, comme leur pratique journalière améliore beaucoup notre cœur, et même notre esprit, nous y pouvons avoir légitimement en vue ce précieux résultat, sans craindre qu’une telle personnalité nous dégrade jamais. Quoique le positiviste prie surtout pour épancher ses meilleures affections, il peut aussi demander, mais seulement de nobles progrès, ainsi presque assurés. Souhaiter avec ferveur de devenir plus tendre, plus vénérant, ou même plus courageux, c’est déjà réaliser, à quelque degré, l’amélioration désirée ; au moins par un sincère aveu de notre imperfection actuelle, première condition du prochain perfectionnement. Cette sainte réaction peut d’ailleurs s’étendre jusqu’à l’intelligence, ne fût-ce qu’en nous inspirant de nouveaux efforts pour penser mieux. Demander, au contraire, un accroissement de richesse ou de pouvoir, constituerait, dans notre culte, une pratique non moins absurde qu’ignoble. Nous n’envions pas aux théologistes l’empire illimité qu’ils espèrent obtenir ainsi sur l’ordre extérieur. Tous nos efforts subjectifs se bornent à perfectionner autant que possible l’ordre humain, à la fois plus noble et plus modifiable. En un mot, la prière positiviste s’empare essentiellement du suprême domaine réservé jadis à la grâce surnaturelle. Notre sanctification systématise surtout les progrès qui jusqu’alors furent conçus comme étrangers à toutes lois invariables, quoique leur prééminence fût déjà sentie.

La Femme. D’après cette explication décisive, je vous prie, mon père, de m’indiquer maintenant la marche générale qui convient à la prière positiviste.

Le Prêtre. Pour cela, ma fille, il faut y distinguer deux parties successives, l’une passive, l’autre active, qui concernent respectivement le passé et l’avenir unis par le présent. Notre culte exprime toujours un amour motivé et développé d’après une reconnaissance croissante. Chaque prière, privée ou publique, doit donc nous préparer à l’effusion par la commémoration, dont la durée sera communément double. Quand une heureuse combinaison de signes et d’images a suffisamment ranimé nos sentiments envers l’être adoré, nous les épanchons avec une véritable ferveur, qui tend bientôt à les augmenter encore, et dès lors à nous mieux rapprocher de l’évocation finale.

La Femme. Cette indication pouvant me suffire, je vous prie, mon père, de compléter votre appréciation générale de notre culte en caractérisant directement ses réactions fondamentales sur notre principal perfectionnement. Quoique je les sente profondément, je ne pourrais pas les définir assez pour les faire convenablement juger. C’est pourquoi je vous demande, à cet égard, une explication systématique, qui dirigera d’abord ma propre pratique et ensuite mon digne prosélytisme.

Le Prêtre. Quoique notre culte perfectionne à la fois le cœur et l’esprit, il importe, ma fille, d’apprécier séparément sa réaction morale et son influence intellectuelle.

La première résulte nécessairement de la principale loi d’animalité105. Car le culte constitue toujours un véritable exercice, et même plus normal qu’aucun autre ; comme l’indique le langage usuel, tableau constamment fidèle de l’existence humaine. Une telle appréciation est surtout incontestable quand la prière devient complète, c’est-à-dire orale en même temps que mentale. En effet, on emploie les mêmes muscles pour exprimer, soit par les sons, soit par les gestes ou attitudes, que quand on veut directement agir. Ainsi, toute digne expression de nos sentiments tend à les fortifier et développer, de la même manière qu’en accomplissant les actes qu’ils nous inspirent.

Je dois cependant prévenir, à cet égard, une dangereuse exagération, en vous invitant à ne jamais confondre ces deux grandes réactions morales. Malgré la similitude de leurs lois essentielles, on ne saurait les regarder, en aucun cas, comme équivalentes. Suivant l’expérience universelle, pleinement sanctionnée par notre théorie cérébrale, les œuvres auront toujours plus de poids que les effusions, non seulement dans les résultats extérieurs, mais aussi pour l’amélioration intérieure. Néanmoins, après la pratique des bonnes actions, rien n’est plus propre à fortifier et développer nos meilleurs sentiments que leur digne expansion, pourvu qu’elle devienne assez habituelle. Or, ce moyen général d’amélioration nous est ordinairement mieux accessible que l’action elle-même, qui souvent exige des matériaux ou des circonstances hors de notre portée, de manière à nous réduire quelquefois à de stériles souhaits. C’est en vertu d’une telle disponibilité que les pratiques du culte deviennent, pour notre progrès moral, un précieux supplément de l’existence réelle, qui d’ailleurs se concilie pleinement avec elles, d’après la parfaite homogénéité de la religion positive.

La Femme. Ayant ainsi compris la réaction morale de notre culte, j’aurais besoin, mon père, d’explications plus développées envers son influence intellectuelle, qui ne m’est point, à beaucoup près, aussi sensible.

Le Prêtre. Distinguez-y, ma fille, deux cas essentiels, suivant que l’efficacité reste esthétique ou devient scientifiques

Sous le premier aspect, la puissance mentale du culte positif est directe et saillante, d’abord envers l’art général, et même ensuite sur les deux arts spéciaux du son ou de la forme. La poésie constitue l’âme du culte, comme la science celle du dogme, et l’industrie celle du régime. Toute prière, tant privée que publique, devient, dans le positivisme, une véritable œuvre d’art, puisqu’elle exprime nos meilleurs sentiments. Rien n’y pouvant dispenser d’une constante spontanéité, chaque positiviste doit être, à quelques égards, une sorte de poète, au moins pour son culte intime. Quoique les formules y doivent devenir fixes afin d’obtenir plus de régularité, elles auront d’abord été composées toujours par celui qui les emploie, sous peine de ne comporter aucune grande efficacité. D’ailleurs, cette fixité n’est jamais complète, puisqu’elle concerne seulement les signes artificiels, dont l’uniformité fait mieux ressortir les variations spontanées du langage naturel, soit musical, soit mimique, toujours plus esthétique que l’autre.

Cette originalité poétique se développera beaucoup quand l’éducation régénérée106 aura suffisamment exercé tous les positivistes aux appréciations, et même aux compositions, correspondantes, comme je vous l’indiquerai dans la troisième partie du catéchisme. Alors l’art général se trouvera toujours assisté convenablement par les arts spéciaux ; puisque chacun sera devenu familier avec le chant, base essentielle de la musique, et le dessin, source générale du triple art de la forme, peinte, sculptée, ou construite. Enfin, chaque élaboration du culte sera le plus souvent ornée de suppléments spéciaux, heureusement choisis dans le trésor esthétique de l’humanité. Quoiqu’une telle addition semble bornée au culte public, le culte privé en admet une application utile et fréquente, pourvu que les emprunts y soient faits avec discernement et modération. Les vrais poètes ayant toujours exprimé les principaux sentiments de notre immuable nature, leurs productions comportent souvent une suffisante analogie avec nos propres émotions. Lorsque cette coïncidence, sans être complète, en approche beaucoup, ces emprunts poétiques ne nous offrent pas seulement le mérite intellectuel d’une expression plus parfaite. Nous y trouvons surtout le charme moral d’une sympathie personnelle. Plus ces ornements sont anciens, mieux ils nous conviennent, en sanctionnant nos propres affections par cet accord spontané, non seulement chez leur éminent auteur, mais aussi parmi toutes les générations dont il a successivement assisté les effusions. Mais ce précieux secours ne devient pleinement efficace qu’à la condition de toujours rester purement accessoire, quoique sa participation proportionnelle doive varier suivant les cas, comme je vous l’indiquerai bientôt.

La Femme. Avant que vous m’expliquiez l’influence scientifique du culte positif, je vous prie, mon père, d’éclaircir une grave difficulté, naturellement suscitée par l’exposition précédente. Le culte et la poésie me paraissent, dans notre religion, se confondre tellement, que leur commun essor semble exiger une classe sacerdotale entièrement distincte de celle qui développe et enseigne le dogme. Je sens que cette séparation deviendrait extrêmement dangereuse en constituant une intraitable rivalité entre ces deux corporations, pour décider à laquelle appartiendrait finalement la direction du régime, qui pourrait également convenir à toutes deux. Ce conflit me parait tellement grave qu’il faut nécessairement le résoudre, sous peine de compromettre radicalement l’organisation générale de notre sacerdoce, dès lors incapable de présider à la vie privée, et surtout à la vie publique. Mais, d’une autre part, je ne conçois pas que nous puissions l’éviter assez, puisque la culture poétique et l’étude philosophique semblent exiger des régimes inconciliables.

Le Prêtre. Cette erreur, qu’il importe beaucoup de rectifier, constitue, ma fille, l’un des principaux résultats de l’anarchie moderne, qui tend partout à disperser nos forces par une déplorable spécialité, non moins absurde qu’immorale. Il n’y a de vraiment spéciaux, dans l’état normal, que les travaux pratiques, puisque nul ne saurait tout faire. Mais chacun devant tout concevoir, la culture théorique doit, au contraire, rester toujours indivisible107. Sa décomposition fournit le premier signe de l’anarchie. C’est ainsi que pensait l’Antiquité théocratique, seule pleinement organisée jusqu’ici. Lorsque les poètes s’y séparèrent du sacerdoce, sa décadence commença.

Quoique le génie philosophique et le génie poétique ne puissent jamais trouver simultanément de hautes destinations, leur nature intellectuelle est complètement identique. Aristote pouvait devenir un grand poète et Dante un éminent philosophe, si la situation historique avait été moins scientifique chez l’un et moins esthétique pour l’autre. Toutes ces distinctions scolastiques furent imaginées et soutenues par des pédants qui, n’ayant aucune sorte de génie, ne savaient pas même l’apprécier ailleurs. La supériorité mentale est toujours semblable entre les différentes carrières humaines : le choix de chacun s’y trouve fixé par sa situation, surtout historique ; car l’espèce domine sans cesse l’individu.

Il n’existe réellement d’autre différence essentielle à cet égard que celle résultée de la continuité naturelle du service philosophique opposée à l’intermittence nécessaire du service poétique. Les grands poètes sont seuls efficaces, même intellectuellement, et surtout moralement ; tous les autres font beaucoup plus de mal que de bien : tandis que les moindres philosophes peuvent être vraiment utilisés, quand ils sont assez honnêtes, sensés, et courageux. Puisque l’art doit surtout développer en nous le sentiment de la perfection, il ne supporte jamais la médiocrité : le vrai goût suppose toujours un vif dégoût. Depuis Homère jusqu’à Walter Scott, il n’existe en Occident que treize poètes véritablement grands, deux anciens, onze modernes, y compris même trois écrivains en prose108. Parmi tous les autres, on n’en citerait pas plus de sept dont la lecture puisse ou doive devenir journalière. Quant au reste, on le détruira sans doute presque entièrement, comme aussi nuisible à l’esprit qu’au cœur, lorsque l’éducation régénérée aura permis d’en extraire tous les documents utiles, surtout historiques : Il n’y a donc pas lieu, dans la sociocratie encore moins que dans la théocratie, à constituer une classe fixe, exclusivement occupée de la culture poétique. Mais les prêtres, habituellement philosophes, deviendront momentanément poètes quand notre déesse aura besoin de nouvelles effusions générales, qui suffisent ensuite, pendant plusieurs siècles, au culte public et privé. Les compositions secondaires, naturellement plus fréquentes, seront livrées, d’ordinaire, à la spontanéité féminine ou prolétaire. Quant aux deux arts spéciaux, l’apprentissage prolongé qu’ils exigent, surtout envers la forme, obligera, sans doute, à leur consacrer quelques maîtres choisis, que l’éducation positive indiquera spontanément au sacerdoce directeur. Ils y deviendront de véritables membres, ou resteront de simples pensionnaires, suivant leur nature plus ou moins synthétique.

La Femme. Un tel éclaircissement vous permet, mon père, de passer immédiatement à votre dernière explication générale sur l’efficacité de notre culte. Son aptitude esthétique me semble évidente. Mais je ne sens pas en quoi peut consister son influence scientifique.

Le Prêtre. À mieux développer partout, ma fille, la logique universelle, toujours fondée sur un digne concours des signes, des images, et des sentiments pour assister l’élaboration mentale. La logique des sentiments est plus directe et plus énergique qu’aucune autre ; mais ses moyens sont trop vagues et trop inflexibles. Éminemment disponibles, et suffisamment multipliés, les signes artificiels compensent, par cette double propriété, la moindre efficacité logique résultée de leur liaison faible et indirecte avec nos pensées. Mais les images doivent compléter un tel ensemble de secours intellectuels, et peuvent même seules l’instituer assez, d’après leur nature intermédiaire. Or, c’est surtout envers ce lien normal de notre vraie logique que le culte doit être efficace, quoiqu’il en développe aussi les deux autres éléments. À cet égard, l’enfant qui prie dignement exerce mieux son appareil méditatif que l’orgueilleux algébriste109 qui, faute de tendresse et d’imagination, ne cultive, au fond, que l’organe du langage, d’après un jargon spécial, dont le juste usage est très borné.

Cette indication fait assez entrevoir le principal résultat scientifique du culte positif. Il ne concerne ainsi que la méthode proprement dite, et fort peu la doctrine ; sauf les notions morales, et même intellectuelles, que procurent spontanément nos pratiques religieuses. Mais la première aura toujours plus de prix que la seconde, comme les sentiments envers les actes, et la morale comparée à la politique. La plupart des travaux théoriques accumulés jusqu’ici n’ont guère qu’une valeur logique ; souvent ils ne nous apprennent que des notions oiseuses, et quelquefois nuisibles. Quoique ce contraste provisoire doive beaucoup diminuer, quand la discipline encyclopédique nous aura délivrés du fatras académique, la vraie logique ne cessera jamais de prévaloir sur la science proprement dite, surtout pour le public, et même chez le sacerdoce.

La Femme. Il ne me reste, mon père, qu’à vous demander quelle doit être la destination spéciale des deux autres entretiens que vous m’avez promis sur le culte positif. Quoique je sente bien que nous n’avons pas assez exploré ce beau domaine, je ne vois pas vers quoi nous devons encore y diriger nos efforts.

Le Prêtre. Vous le comprendrez, ma fille, en considérant que notre culte doit être, sous peine d’avortement radical, d’abord privé, puis public. Tels seront les objets respectifs des deux entretiens suivants. Mais, avant d’y procéder, votre attention générale a besoin d’apprécier directement cette grande subordination, d’où dépend, au fond, la principale efficacité de la religion positive.

Afin de la mieux saisir, concevez ces deux cultes comme s’adressant respectivement, le premier à la Femme, le second à l’Humanité. Vous sentirez alors que notre déesse ne comporte d’adorateurs sincères que ceux qui se sont préparés à son culte auguste par une digne pratique des secrets hommages journellement dus à ses meilleurs organes, surtout subjectifs, et même objectifs. En un mot, la véritable Église a toujours pour base primitive la simple Famille, encore plus dans l’ordre moral que sous le pur aspect social. Le cœur ne peut pas davantage éviter un tel début, ensuite conservé comme stimulant habituel, que l’esprit ne peut dédaigner les moindres degrés encyclopédiques pour monter aux plus élevés, qui lui font toujours sentir le besoin de se retremper à la source.

C’est surtout la pratique assidue du culte privé qui distinguera finalement les vrais positivistes d’avec les faux frères dont nous allons être encombrés aussitôt que la vraie religion prévaudra. Sans un tel signe, une facile hypocrisie usurperait bientôt la considération due seulement aux adorateurs sincères de l’Humanité. Entre elle et la famille, il faudra même développer l’entremise normale résultée des sentiments naturels, aujourd’hui vagues et impuissants, qui nous rattachent spécialement à la Patrie proprement dite. L’impossibilité de bien cultiver ces affections intermédiaires ailleurs que dans des associations assez restreintes, fournira toujours le meilleur motif de la réduction, précédemment expliquée, de grands États actuels à de simples cités convenablement escortées.

SIXIÈME ENTRETIEN

CULTE PRIVÉ

La Femme. Le culte privé me semble, mon père, devoir être composé, comme l’existence correspondante, de deux parties bien distinctes, l’une personnelle, l’autre domestique, dont la séparation me paraît indispensable à son explication.

Le Prêtre. Cette division naturelle, que je n’avais pas dû mêler à la principale décomposition du culte, détermine, en effet, ma fille, le plan de notre entretien actuel. Deux grandes institutions sociolâtriques, l’une relative aux vrais anges gardiens, l’autre aux neuf sacrements sociaux, vont y caractériser respectivement, d’abord le culte personnel, puis le culte domestique. Les motifs qui font dépendre celui-ci de celui-là sont, à de moindres degrés, essentiellement semblables à ceux qui représentent l’ensemble du culte privé comme l’unique base solide du culte public. Plus intime qu’aucun autre, le culte personnel peut seul développer assez des habitudes décisives d’une sincère adoration, sans lesquelles nos cérémonies domestiques, et à plus forte raison, nos solennités publiques, manqueraient d’efficacité morale. La sociolâtrie institue ainsi, pour chaque cœur, une progression naturelle, où les effusions individuelles préparent dignement les célébrations collectives, par l’entremise normale des consécrations domestiques.

La Femme. Puisque le culte intime devient ainsi la première base de toutes nos pratiques sacrées, je vous prie, mon père, de m’en expliquer directement la vraie nature.

Le Prêtre. Elle consiste, ma fille, dans l’adoration journalière des meilleures personnifications que nous puissions assigner à l’Humanité, d’après l’ensemble de nos relations privées.

Toute l’existence de l’Être suprême étant fondée sur l’amour, qui seul réunit volontairement ses éléments séparables, le sexe affectif constitue naturellement son représentant le plus parfait, en même temps que son principal ministre. Jamais l’art ne pourra figurer dignement l’Humanité autrement que sous la forme féminine. Mais la providence morale de notre déesse ne s’exerce pas seulement par l’action collective de votre sexe sur le mien. Cet office fondamental résulte surtout de l’influence personnelle que chaque digne femme développe sans cesse au sein de sa propre famille110. Du sanctuaire domestique émane continuellement cette sainte impulsion qui peut seule nous préserver de la corruption morale à laquelle nous dispose toujours l’existence pratique ou théorique. Sans de telles racines privées, l’action collective de la femme sur l’homme ne comporterait d’ailleurs aucune efficacité permanente. C’est aussi dans la famille que s’accomplit une suffisante appréciation du sexe affectif, dont chacun ne peut réellement connaître que les types avec lesquels il vit intimement.

Voilà comment, dans l’état normal, chaque homme trouve autour de lui de véritables anges gardiens, à la fois ministres et représentants du Grand-Être. Leur secrète adoration, consolidant et développant leur influence continue, tend directement à nous rendre toujours meilleurs et plus heureux, en faisant graduellement prévaloir l’altruisme sur l’égoïsme, d’après l’expansion de l’un et la compression de l’autre. Notre juste gratitude pour les bienfaits déjà reçus devient ainsi la source naturelle de nouveaux progrès. L’heureuse ambiguïté du mot patron caractérise assez cette double efficacité du culte intime, où chaque ange doit être également invoqué comme protecteur et comme modèle.

La Femme. Ce premier aperçu me laisse, mon père, trop d’indécision sur la nature du type personnel, qui me semblerait pouvoir également émaner de chacune des grandes relations domestiques.

Le Prêtre. Il faut, en effet, ma fille, combiner dignement trois d’entre elles pour que le culte angélique comporte une pleine efficacité. Cette multiplicité se trouve dogmativement indiquée par celle de nos instincts sympathiques, à chacun desquels correspond spécialement l’une des principales influences féminines. La mère, l’épouse, et la fille111 doivent, dans notre culte, comme dans l’existence qu’il idéalise, développer en nous respectivement la vénération, l’attachement, et la bonté. Quant à la sœur, son impulsion propre reste trop peu distincte, et peut successivement se rattacher à chacun des trois types essentiels. Leur ensemble nous représente les trois modes naturels de la continuité humaine, envers le passé, le présent, et l’avenir ; comme aussi les trois degrés de la solidarité qui nous lie aux supérieurs, aux égaux, et aux inférieurs. Mais leur harmonie spontanée ne peut être assez maintenue que d’après leur subordination naturelle, qui doit faire habituellement prévaloir l’ange maternel, sans que sa douce présidence altère jamais les deux autres impulsions.

Pour la principale destination de ce culte intime, qui se rapporte ordinairement à l’âge mûr de chaque adorateur, l’un des trois types féminins est le plus souvent devenu subjectif tandis qu’un autre reste encore objectif. Ce mélange normal augmente l’efficacité de tels hommages, où la force et la netteté des images se trouvent ainsi combinées davantage avec la consistance et la pureté des sentiments.

La Femme. Quoique cette explication me semble très satisfaisante, j’y sens, mon père, une grande lacune envers mon propre sexe, dont les besoins moraux m’y paraissent négligés. Notre tendresse spéciale ne saurait pourtant nous dispenser d’une telle culture habituelle.

Le Prêtre. La pluralité des types angéliques fournit aisément, ma fille, la solution normale de cette grave difficulté, qui serait autrement insurmontable. En effet, l’ange principal doit seul être commun aux deux sexes, dont chacun doit emprunter à l’autre les deux anges complémentaires. Car la mère a pour tous deux une égale prépondérance, non seulement comme source essentielle de notre existence, même physique, mais surtout d’après sa présidence normale envers l’ensemble de notre éducation. À cette commune adoration, votre sexe joint le culte de l’époux et du fils, d’après les motifs ci-dessus indiqués pour le mien quant à l’épouse et la fille. Ce seul contraste suffit pour correspondre aux besoins respectifs, qui demandent un patronage propre à développer spécialement, d’une part l’énergie, de l’autre la tendresse.

La Femme. Malgré l’attrait que m’inspire déjà cette sainte institution, j’y trouve encore, mon père, deux imperfections générales, soit comme n’utilisant pas toutes les relations privées, soit comme n’ayant point assez prévu l’insuffisance trop fréquente des types naturels.

Le Prêtre. Ce double embarras se dissipe, ma fille, en ayant égard aux divers types accessoires qui se rattachent spontanément à chacun de nos trois types principaux, d’après la conformité des sentiments et la similitude des liens. Autour de la mère se groupent naturellement d’abord le père, et quelquefois la sœur, puis le maître et le protecteur, outre les relations analogues qui peuvent se multiplier beaucoup dans la famille et surtout au-dehors. En étendant la même appréciation aux deux autres types, on institue une suite d’adorations, de moins en moins intimes, mais de plus en plus générales, d’où résulte une transition presque insensible du culte privé au culte public. Ce développement normal permet aussi de combler, autant que possible, les lacunes exceptionnelles, en remplaçant, au besoin, l’un des types essentiels par son meilleur adjoint. On peut ainsi renouveler subjectivement les familles mal composées112.

La Femme. D’après cet éclaircissement complémentaire, il ne me reste, mon père, qu’à vous demander des explications plus précises sur l’institution générale des prières qui correspondent à ce culte fondamental.

Le Prêtre. Il exige, ma fille, trois prières quotidiennes : au lever, à l’approche du sommeil, et au milieu des occupations pratiques ou théoriques. La première, plus étendue et plus efficace que les deux autres, fait commencer chaque journée humaine par une digne invocation angélique, seule capable de nous disposer habituellement au bon emploi de nos forces quelconques. Dans la dernière, on exprime la gratitude due à cette protection quotidienne, de manière à prolonger son efficacité pendant le sommeil. Celle du milieu doit nous dégager momentanément des impulsions théoriques et pratiques, pour y faire mieux pénétrer l’influence affective dont elles tendent toujours à nous écarter.

Une telle destination indique aussitôt les époques respectives des trois prières positivistes, et même leurs modes d’accomplissement. La première aura lieu, avant toute occupation, à l’autel domestique institué d’après nos meilleurs souvenirs, et dans l’attitude de la vénération. Mais la dernière doit s’accomplir au lit et se prolonger, autant que possible, jusqu’à l’invasion du sommeil, afin de mieux assurer le calme cérébral, quand nous sommes le moins garantis contre les tendances vicieuses. Quoique l’heure de la prière moyenne ne puisse pas être autant déterminée, qu’elle doit varier suivant les convenances individuelles, il importe que chacun lui procure, à sa manière, une rigoureuse fixité, qui facilitera les dispositions qu’elle exige.

La durée respective de nos trois prières quotidiennes est pareillement indiquée par leur propre destination. Il convient, en général, que celle du matin dure deux fois plus, et celle du milieu deux fois moins, que celle du soir. Quand le culte intime est pleinement développé, la principale prière absorbe spontanément toute la première heure de chaque journée. Cela tient surtout à la décomposition de sa phase initiale en deux parties de même durée que sa phase finale ; en faisant précéder la commémoration commune à tous les jours de la semaine par celle qui devient propre à chacun d’eux. De là résulte la division usuelle de la prière du matin en trois temps égaux, où prévalent respectivement, d’abord les images, puis les signes, et enfin les sentiments. Les deux autres prières ne comportent point la même proportion entre la commémoration et l’effusion. Tandis que celle-ci dure, en tout, deux fois moins que celle-là le matin, le rapport devient inverse le soir, et l’égalité distingue le milieu. Vous expliquerez aisément ces diversités secondaires. Mais je vous invite à remarquer que, d’après l’ensemble de ces indications, la durée totale de notre culte quotidien s’élève seulement à deux heures, même chez ceux qui sont conduits à reproduire pendant la nuit la prière propre au milieu du jour.

Chaque positiviste consacrera donc à son intime amélioration journalière moins de temps que n’en absorbent maintenant les lectures vicieuses113 et les diversions inutiles ou funestes. Là seulement s’accomplit l’essor décisif de la vie subjective, d’après notre identification croissante avec l’être adoré, dont l’image graduellement épurée devient plus vive et plus nette à chaque nouvelle année du culte. Par ces pratiques secrètes, chacun se prépare à subir dignement l’excitation sympathique qui résultera de la publicité propre à nos autres rites sacrés. Un tel ensemble d’aptitudes morales permettra, j’espère, à nos règles sociolâtriques de surmonter, chez l’élite des deux sexes, la présente grossièreté des mœurs occidentales. Les âmes vulgaires et incultes regardent encore comme perdu tout le temps que ne remplit pas le travail matériel. Dans les classes Cultivées, on reconnaît déjà la valeur propre à l’exercice purement intellectuel. Mais, depuis la fin du Moyen Âge, l’homme a partout oublié le prix direct et supérieur de la culture morale proprement dite. Il rougirait presque d’y consacrer autant de temps que lui en accordait journellement le grand Alfred114, sans altérer aucunement son admirable activité.

Pour compléter115 cette théorie spéciale des, prières quotidiennes, je dois vous y signaler l’inégale participation des ornements, toujours accessoires, empruntés sagement au trésor esthétique de l’humanité. Ils sont naturellement plus propres à seconder l’effusion que la commémoration. Dès lors, leur assistance convient davantage au soir qu’au matin. Mais elle est surtout destinée à nous dispenser de la spontanéité dont nous sommes ordinairement détournés envers la prière moyenne, où l’effusion finale peut s’accomplir presque entièrement d’après un heureux choix de passages poétiques. Quand le chant et le dessin seront partout devenus aussi familiers que la parole et l’écriture116, cette participation extérieure suffira davantage à nos besoins intérieurs, pendant ces langueurs trop fréquentes de nos meilleures émotions.

La Femme. Ayant assez compris notre culte personnel, je m’efforce, mon père, de pressentir en quoi doit consister le culte domestique proprement dit. Mais je ne puis encore m’en former spontanément une idée satisfaisante. Je vois bien que, comme le culte intime, il peut instituer une adoration assidue envers les types communs à toute la famille. De même, il peut reproduire, pour cette association élémentaire, les invocations collectives que le culte public adresse directement à l’Humanité. Ces deux ordres de pratiques religieuses, sous le sacerdoce spontané du chef de famille, comportent, sans doute, une haute efficacité morale. Néanmoins, cela ne suffit point pour imprimer à notre culte domestique un caractère vraiment distinct, qui ne le confonde avec aucun de ceux dont il doit constituer l’intermédiaire.

Le Prêtre. L’institution des sacrements sociaux remplit, ma fille, cette condition nécessaire. C’est par là que le culte domestique se distingue profondément des deux autres, tout en leur procurant une transition naturelle. Elle consiste à consacrer toutes les phases successives de l’existence privée en liant chacune d’elles à la vie publique. De là résultent nos neuf sacrements sociaux : la présentation, l’initiation, l’admission, la destination, le mariage, la maturité, la retraite, la transformation, et enfin l’incorporation. Leur invariable succession constitue une suite de préparations d’après lesquelles, pendant l’ensemble de sa vie objective, chaque digne serviteur de l’Humanité tend graduellement vers l’éternité subjective qui doit finalement l’ériger en organe propre de la déesse.

La Femme. Quoique les limites normales de ce catéchisme vous interdisent, mon père, une explication vraiment complète de tous nos sacrements, j’espère que vous pourrez ici caractériser assez chacun d’eux.

Le Prêtre. Par le premier, ma fille, la religion finale consacre systématiquement chaque naissance, comme le firent spontanément toutes les religions préliminaires. La mère et le père du nouveau rejeton de l’Humanité viennent le présenter au sacerdoce, qui reçoit leur engagement solennel de le préparer convenablement au service de la déesse. Cette garantie naturelle se trouve complétée par une double institution, dont le positivisme s’honore d’avoir emprunté le germe au catholicisme, en le développant sous l’inspiration sociale. Un couple artificiel, au choix des parents, mais avec l’approbation du sacerdoce, procure librement au futur serviteur du Grand-Être une nouvelle protection, surtout spirituelle, et au besoin temporelle, à laquelle se joignent tous les témoins spéciaux. Il reçoit aussi de ses deux familles, deux patrons particuliers, l’un théorique, l’autre pratique, qu’il complétera, lors de son émancipation, en s’imposant lui-même un troisième prénom, pareillement émané des représentants sacrés de l’Humanité.

Dans la civilisation ancienne, ce premier sacrement était souvent refusé, surtout aux êtres jugés incapables de l’activité destructive qui prévalait alors. Mais, la sociabilité moderne utilisant de plus en plus toutes les natures, la présentation sera presque toujours acceptée par le sacerdoce, sauf des cas trop exceptionnels pour qu’on doive les prévoir.

Le second sacrement est qualifié d’initiation, comme marquant le premier essor de la vie publique, quand l’enfant passe, à quatorze ans, de l’éducation spontanée, que dirigeait sa mère, à l’éducation systématique émanée du sacerdoce. Jusqu’alors les conseils du prêtre s’adressaient seulement aux parents naturels et artificiels, pour leur rappeler leurs devoirs essentiels pendant la première enfance. Mais ici le nouvel être reçoit directement des avis religieux, destinés surtout à prémunir son cœur contre les vicieuses réactions trop souvent inhérentes à la culture théorique qu’il va subir. Ce second sacrement est susceptible d’ajournement, et quelquefois de refus, quoique très rarement, si l’éducation domestique n’a point assez réussi.

Sept ans après, le jeune adepte, d’abord présenté, puis initié, obtient, d’après l’ensemble de ses préparations, le sacrement de l’admission, qui l’autorise à servir librement l’Humanité, dont jusqu’alors il reçut tout sans lui rendre rien. Toutes les législations temporelles ont reconnu la nécessité d’ajourner, et même de refuser, une telle émancipation aux êtres qu’une organisation trop imparfaite, mal rectifiée par l’éducation, condamne à une éternelle enfance. Une appréciation plus exacte conduira davantage le sacerdoce à des sévérités analogues, dont les résultats directs se borneront toujours au domaine spirituel.

Ce troisième sacrement érige l’enfant en serviteur, mais sans pouvoir encore spécifier sa propre carrière, souvent différente de celle qu’on lui supposa pendant l’apprentissage pratique qui dut coexister avec son éducation théorique. Il peut seul décider convenablement à cet égard, d’après des essais librement tentés et suffisamment prolongés. De là résulte l’institution d’un quatrième sacrement social qui vient, à vingt-huit ans, sauf demande ou prescription d’ajournement, consacrer la destination ainsi choisie. Le culte ancien n’en offrait l’ébauche qu’envers les plus hautes fonctions, par l’ordination des prêtres et le sacre des rois. Mais la religion positive doit toujours instituer socialement toutes les professions utiles, sans distinction de publi­ques ou privées. Les moindres serviteurs du Grand-Être viendront, dans son temple, recevoir solennellement de son sacerdoce la consécration initiale de leurs coopérations quelconques. C’est le seul sacrement susceptible d’un vrai renouvellement, toujours exceptionnel.

La Femme. Je comprends, mon père, cette série des consécrations antérieures au mariage, qui sera suivi de nos quatre autres sacrements. Quant à ce sacrement principal, qui seul complète l’ensemble des préparations humaines, je connais déjà la doctrine essentielle du positivisme. Surtout je suis profondément touchée de la grande institution du veuvage éternel117, depuis longtemps attendue par tous les cœurs vraiment féminins. Outre son importance domestique, et même civique, elle peut seule développer assez la vie subjective pour élever nos âmes jusqu’à la représentation familière du Grand-Être, d’après une digne personnification. Toutes ces précieuses notions m’étaient presque devenues propres avant que je fusse votre catéchumène. Je sais d’ailleurs que vous y reviendrez, sous un autre aspect, en expliquant le régime. Nous pouvons donc commencer la dernière série de nos consécrations.

Le Prêtre. Toutefois, ma fille, il faut d’abord fixer l’âge normal du principal sacrement social. Puisque le mariage doit suivre, et non précéder, la destination spéciale, l’homme n’y peut être admis religieusement avant d’avoir accompli sa vingt-huitième année. Le sacerdoce conseillera même au gouvernement d’étendre jusqu’à trente ans le veto légal du chef de famille, afin de mieux prévenir toute précipitation envers le plus important de tous nos actes privés. Quant aux femmes, le sacrement de la destination coïncide nécessairement avec celui de l’admission, d’après l’heureuse uniformité de leur vocation toujours connue. Elles sont donc aptes au mariage dès l’âge de vingt et un ans, ce qui d’ailleurs garantit mieux l’harmonie conjugale. Ces limites inférieures ne peuvent s’abaisser, chez l’un et l’autre sexe, que pour des motifs très exceptionnels, mûrement appréciés par le sacerdoce, sous sa responsabilité morale. Mais il ne faut fixer, en général, aucunes limites supérieures, quoique les femmes doivent presque toujours se marier avant vingt-huit ans et les hommes avant trente-cinq, quand la vie conjugale sera dignement instituée.

La Femme. Le premier des sacrements qui suivent le mariage me semble, mon père, suffisamment expliqué par sa seule définition. Vous m’aviez déjà fait remarquer la coïncidence ordinaire du plein développement organique de l’homme avec son entière préparation sociale, vers l’âge de quarante-deux ans. Je ne pense ici qu’à votre sexe, puisque le sacrement de la maturité lui appartient exclusivement. La vocation féminine est à la fois trop uniforme et trop fixe pour comporter aucune des deux consécrations entre lesquelles se trouve compris le mariage.

Le Prêtre. Quoique vous ayez, ma fille, saisi spontanément la vraie nature de notre sixième sacrement, vous ne pourriez assez apprécier ainsi sa propre importance. Pendant les vingt et une années qui le séparent du septième, l’homme développe sa seconde vie objective, seule décisive envers son immortalité subjective. Jusque-là, notre existence, essentiellement préparatoire, avait naturellement suscité des déviations quelquefois graves, mais toujours réparables. Dès lors, au contraire, nos nouvelles fautes ne comportent presque jamais une suffisante compensation, soit extérieure, ou même intérieure. Il importe donc d’imposer solennellement au serviteur de l’Humanité l’inflexible responsabilité qui va commencer pour lui, en ayant spécialement égard à sa fonction propre, devenue pleinement appréciable.

La Femme. Envers le sacrement suivant, je ne vois, mon père, d’autre destination que de marquer la terminaison normale de la grande phase d’activité complète et directe ouverte par la sixième consécration.

Le Prêtre. Le sacrement de la retraite devient, au contraire, ma fille, l’un des plus augustes et des mieux caractérisés, quand on considère le dernier office fondamental que remplit alors chaque vrai serviteur de l’Humanité. Dans l’ordre positif, un fonctionnaire quelconque, surtout temporel, désigne toujours son successeur118, sous la sanction de son supérieur, et sauf les cas exceptionnels d’indignité ou d’incapacité, comme je vous l’expliquerai bientôt. Vous sentez déjà que c’est le seul moyen de régulariser assez la continuité humaine. En venant, à soixante-trois ans, librement abdiquer une activité épuisée, pour développer désormais sa juste influence consultative, le citoyen exerce solennellement ce dernier acte de haute autorité, dès lors publiquement soumis au contrôle sacerdotal et populaire, qui pourra conduire à le modifier dignement. Chez les riches, cette transmission d’office se complète naturellement, d’après les mêmes règles, par celle de la portion du capital humain qui sert d’instrument au fonctionnaire, quand il a prélevé ses provisions personnelles.

La Femme. Maintenant, mon père, je conçois toute la portée sociale de notre septième sacrement, où je ne voyais d’abord qu’une sorte de fête domestique.

Quant au suivant, la vraie religion m’est assez familière déjà pour que je comprenne spontanément en quoi il consiste. Il doit remplacer l’horrible cérémonie119 où le catholicisme, livré sans contrôle à son caractère antisocial, arrachait ouvertement le mourant à toutes les affections humaines, pour le transporter isolément au céleste tribunal. Dans notre transformation, le sacerdoce, mêlant les regrets de la société aux larmes de la famille, apprécie dignement l’ensemble de l’existence qui s’achève. Après avoir obtenu les réparations possibles, il fait le plus souvent espérer l’incorporation subjective, mais sans compromettre jamais un jugement qui n’est pas encore mûr.

Le Prêtre. Puisque vous avez, ma fille, convenablement caractérisé le dernier sacrement objectif, je dois vous expliquer maintenant la consécration finale.

Sept ans après la mort, quand toutes les passions perturbatrices sont assez éteintes, sans que les meilleurs documents spéciaux soient déjà perdus, un jugement solennel, dont la sociocratie emprunte le germe à la théocratie, vient irrévocablement fixer le sort de chacun. Le sacerdoce ayant prononcé l’incorporation, il préside au pompeux transport des restes sanctifiés, qui, jusqu’alors déposés au champ civique, viennent occuper leur place éternelle dans le bois sacré qui entoure le temple de l’Humanité. Chaque tombe s’y trouve ornée d’une simple inscription, d’un buste, ou d’une statue, suivant le degré de la glorification obtenue.

Quant aux cas exceptionnels d’indignité caractérisée, la flétrissure se manifeste en transportant convenablement le funeste fardeau au désert Tes réprouvés, parmi les suppliciés, les suicidés et les duellistes.

La Femme. Cette suffisante indication des neuf sacrements sociaux me laisse, mon père, un regret général envers mon sexe, qui ne m’y semble pas assez apprécié. Toutefois, je ne réclame nullement contre notre exclusion naturelle de trois de ces consécrations, puisqu’elle est fondée sur les motifs les plus honorables pour les femmes, dont la vie moins troublée n’exige pas autant de soins religieux. Mais je ne saurais concevoir que le paradis subjectif n’admît point celles que notre religion proclame les plus aptes à le mériter. Pourtant, je ne vois pas comment nous participerions, en général, à l’incorporation personnelle, qui ne me semble pouvoir résulter que d’une vie publique justement interdite à mon sexe, sauf des cas très exceptionnels.

Le Prêtre. Vous comblerez, ma fille, cette grave lacune, en considérant que l’incorporation masculine doit embrasser aussi tous les dignes auxiliaires de chaque vrai serviteur de l’Humanité, sans même excepter nos adjoints animaux.

Le principal office des femmes consistant à former et perfectionner des hommes, il serait autant absurde qu’injuste de glorifier un bon citoyen, si l’on négligeait d’honorer la mère, l’épouse, etc., auxquelles son succès fut surtout dû. Autour, et quelquefois au dedans, de chaque tombe sacrée, le sacerdoce devra donc réunir, au nom du Grand-Être, toutes les personnalités qui concoururent dignement aux services qu’elle récompense. Quoique votre sexe, mieux organisé que le mien, goûte davantage la pure félicité que procure aussitôt l’essor et l’exercice des bons sentiments, il ne doit jamais renoncer aux justes éloges, ni surtout à l’immortalité subjective qu’il apprécie si bien.

La Femme. D’après cette explication complémentaire, il ne me reste, mon père, qu’à vous demander en quoi consiste l’obligation personnelle de recevoir nos divers sacrements.

Le Prêtre. Ils doivent, ma fille, toujours rester légalement facultatifs, sans jamais imposer au-delà d’un simple devoir moral, démontré dans l’éducation, et sanctionné par l’opinion.

Pour mieux conserver ce caractère purement spirituel, principale condition de leur efficacité, nos consécrations doivent même être accompagnées d’institutions parallèles, établies et maintenues par le pouvoir temporel, comme seules exigibles en chaque cas. Son appréciation, plus grossière et moins sévère, dispensera des rites sacrés les natures qu’ils pourraient effrayer, et dont les services sociaux ne doivent pas cependant rester perdus ou compromis.

Il ne faut point, par exemple, regarder comme anarchique, malgré son origine révolutionnaire, l’institution du mariage civil, comme préambule nécessaire du mariage religieux, dont il peut légalement dispenser. L’usage opposé résultait d’une usurpation catholique, que le positivisme n’imitera jamais. Ceux qui répugnent à la loi du veuvage, sans laquelle pourtant aucun mariage positiviste ne doit s’accomplir, ont besoin de contracter une union civile qui les préserve du vice et garantisse l’état légal de leurs enfants. Il en est de même, à de moindres degrés, envers la plupart des autres sacrements sociaux, surtout l’admission et la destination. Le sacerdoce devrait, au besoin, solliciter, auprès du gouvernement, l’institution des règles légales destinées à tempérer la juste sévérité de nos prescriptions religieuses, dont l’observance toujours libre ne sera jamais récompensée que par la conscience et l’opinion.

SEPTIÈME ENTRETIEN

CULTE PUBLIC

La Femme. En abordant l’étude directe de notre culte public, je dois vous soumettre, mon père, la réponse que j’ai déjà faite spontanément à des critiques, superficielles mais sincères, dirigées contre l’ensemble de cette solennelle adoration. On dit que chaque positiviste se glorifie lui-même quand il honore un être nécessairement composé de ses propres adorateurs. Ce reproche ne peut aucunement concerner notre culte privé : il se rapporte uniquement à l’adoration directe de l’Humanité, surtout par des hommages collectifs. Mais nous pouvons le repousser aisément d’après la vraie notion du Grand-Être, dont la composition est principalement subjective. Ceux qui lui témoignent leur gratitude ne sont nullement assurés, en général, de s’y trouver enfin incorporés. Ils ont seulement l’espoir d’une telle récompense, parce qu’ils comptent la mériter, d’après une digne carrière, toujours appréciée par leurs successeurs.

Le Prêtre. Cette rectification est pleinement conforme, ma fille, au véritable esprit de notre culte public, où le présent glorifie le passé pour mieux préparer l’avenir, en s’effaçant spontanément entre ces deux immensités. Loin d’exalter notre orgueil, ces effusions solennelles tendent sans cesse à nous inspirer une sincère humilité. Car elles nous font profondément sentir combien, malgré nos meilleurs efforts collectifs, nous sommes incapables de jamais rendre au Grand-Être plus qu’une minime partie de ce que nous en avons reçu.

La Femme. Avant de m’expliquer l’ensemble de cette adoration publique, je vous prie, mon père, de caractériser assez les temples où elle doit s’accomplir. Quant au sacerdoce qui la dirige, je sens que sa constitution essentielle sera suffisamment indiquée dans l’exposition du régime.

Le Prêtre. Nos temples, ma fille, ne sauraient maintenant être pleinement appréciables. Car, l’architecture étant le plus technique et le moins esthétique de tous les beaux-arts, chaque synthèse nouvelle y pénètre plus tardivement que dans aucun autre. Il faudra que notre religion soit non seulement très développée, mais aussi beaucoup répandue, avant que les besoins publics puissent signaler la vraie nature des édifices qui lui conviennent. Nous devrons donc employer provisoirement les anciens temples, à mesure de leur désuétude ; quoique ce préambule nécessaire doive moins durer pour nous qu’envers le catholicisme, réduit, pendant plusieurs siècles, aux constructions polythéistes.

La seule indication générale qui puisse maintenant être proclamée à cet égard, concerne la situation et la direction, déjà déterminées par la nature du culte positif. Puisque l’Humanité se compose essentiellement des morts dignes de survivre, ses temples doivent se placer au milieu des tombes d’élite. D’une autre part, le principal attribut de la religion positive consiste dans son universalité nécessaire. Il faut donc que, sur toutes les parties de la planète humaine, les temples du Grand-Être soient dirigés vers la métropole générale, que l’ensemble du passé fixe, pour longtemps120 à Paris. Le positivisme utilise ainsi l’heureuse ébauche de l’islamisme envers une précieuse institution, qui, par la commune attitude de tous les vrais croyants, fait mieux ressortir la touchante solidarité de leurs libres hommages.

Voilà tout ce que je dois vous indiquer envers nos édifices sacrés. Quant à leur distribution intérieure, il n’y faut maintenant remarquer que le besoin d’y réserver le principal sanctuaire pour des femmes convenablement choisies ; afin que les prêtres de l’Humanité s’y trouvent toujours entourés de ses meilleurs représentants.

La Femme. Cette dernière indication me conduit, mon père, à compléter ma question précédente, en vous demandant quels seront les symboles de notre déesse, Leur détermination se rapportant à la peinture et à la sculpture, elle doit devenir mieux appréciable déjà que celle des temples, d’après la marche plus rapide des deux pre­miers arts de la forme comparés au troisième.

Le Prêtre. En effet, ma fille, la nature du Grand-Être ne laisse maintenant aucune indécision sur sa représentation plastique. Figurée ou sculptée, notre déesse aura toujours pour symbole une femme de trente ans tenant son fils entre ses bras. La prééminence religieuse du sexe affectif doit caractériser un tel emblème, où le sexe actif doit rester placé sous sa sainte tutelle. Quoique des groupes plus composés pussent rendre la représentation plus complète, elle n’y serait point assez synthétique pour devenir vraiment usuelle.

Des deux modes propres à cette symbolisation normale, la sculpture convient à l’image fixe placée dans chaque temple, au milieu des femmes d’élite, et derrière la tribune sacrée. Mais la peinture doit prévaloir envers les bannières mobiles destinées à guider nos marches solennelles. Tandis que leur face blanche contiendra la sainte image, la formule sacrée du positivisme remplira la face verte, tournée vers la procession.

La Femme. Pour terminer mes demandes préliminaires, je vous prie, mon père, de m’expliquer le signe usuel qui pourrait assez représenter cette formule caractéristique.

Le Prêtre. Il résulte, ma fille, de la théorie cérébrale, comme j’eus soin de vous le faire pressentir en achevant l’étude du dogme. On peut réciter notre formule fondamentale en posant la main successivement sur les trois principaux organes de l’amour, de l’ordre, et du progrès. Les deux premiers sont contigus, et le dernier n’en est séparé que par celui de la vénération, ciment naturel d’un tel ensemble ; en sorte que le geste pourrait devenir continu121. Quand l’habitude se trouve assez établie, on supprime bientôt la récitation, pour se borner à l’expression mimique. Enfin, comme les rangs des organes cérébraux caractérisent pleinement leurs fonctions, le signe devient, au besoin, réductible à la simple succession des numéros correspondants du tableau cérébral. C’est ainsi que, sans aucune institution arbitraire, le positivisme se trouve déjà pourvu de marques usuelles plus expressives que toutes celles du catholicisme et de l’islamisme.

La Femme. Maintenant, mon père, je ne dois pas retarder davantage votre explication directe de l’ensemble du culte public.

Le Prêtre. Vous le trouverez, ma fille, pleinement caractérisé par le tableau que voici (voyez le tableau C, ci-contre). Le double objet de ce culte, comme des deux précédents, consiste à nous faire mieux comprendre et mieux accomplir l’existence correspondante. Nous devons donc idéaliser d’abord les liens fondamentaux qui la constituent, puis les préparations essentielles qu’elle exige, et enfin les fonctions normales dont elle se compose. Telles seront les destinations respectives des trois systèmes de fêtes mensuelles qui doivent remplir l’année positiviste, dès lors partagée en treize mois de quatre semaines, plus un jour complémentaire consacré à l’ensemble des morts.

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Déjà vous connaissez les quatre classes fondamentales, affective, spéculative, patricienne, et plébéienne, nécessairement propres à l’ordre normal. Quant aux états préparatoires, on ne saurait, sans confusion, les condenser davantage, vu les profondes différences, intellectuelles et sociales, qui doivent toujours distinguer le fétichisme, le polythéisme, et le monothéisme, même dans l’initiation spontanée de chaque positiviste. Envers les liens essentiels, il faut bien célébrer d’abord le plus universel, et glorifier ensuite chacune des affections privées qui peuvent seules lui procurer une vraie consistance. Or, ces relations élémentaires sont réellement au nombre de cinq : le mariage, la paternité, la filiation, la fraternité, et la domesticité ; en les rangeant, d’après notre principe hiérarchique, suivant la généralité croissante et l’intimité décroissante.

Le nombre, en apparence paradoxal, des mois positivistes devient donc sacré quand on apprécie ses motifs religieux. Beaucoup d’expériences ont d’ailleurs prouvé déjà qu’il pourra facilement prévaloir avec la foi correspondante. C’est aussi la religion universelle qui doit seule établir la régularité chronologique résultée de notre exacte décomposition de chaque mois en quatre périodes hebdomadaires. Quels que soient les avantages pratiques d’une telle institution, ils ne suffiraient point pour la fonder, si les besoins du culte ne dissipaient pas l’hésitation toujours inhérente aux motifs matériels.

La Femme. Au premier aspect général du tableau sociolâtrique, je n’y vois, mon père, d’autre grave difficulté qu’envers la domesticité, dont l’importance m’y paraît exagérée, en l’y plaçant parmi les liens fondamentaux.

Le Prêtre. Une telle objection me rappelle, ma fille, que vous naquîtes septentrionale122, quoique heureusement préservée du protestantisme. Car les occidentaux du Midi conservent mieux, à cet égard, les vrais sentiments humains, si noblement développés au Moyen Âge.

Loin que la domesticité doive jamais disparaître, elle grandira de plus en plus en se purifiant davantage de toute servitude primitive. Devenue pleinement volontaire, elle fournit à beaucoup de familles les meilleurs moyens de servir dignement le Grand-Être, en accordant une indispensable assistance à ses vrais serviteurs, théoriques ou pratiques. Cette participation au bien public est, quoique indirecte, plus complète et moins incertaine que celle de la plupart des coopérateurs directs. Elle peut aussi cultiver davantage nos meilleurs sentiments. On s’en forme une notion trop étroite quand on la borne à certaines classes. Dans tous les rangs sociaux, et surtout parmi les prolétaires, chaque citoyen passa par une telle situation, tant que dura son initiation pratique. Il faut donc idéaliser la domesticité comme le complément des liens de famille et le début des rapports civiques.

La Femme. Mon cœur n’avait besoin, mon père, que de cette rectification systématique pour surmonter les préjugés anarchiques qui me détournaient de fraterniser assez avec les dignes types, surtout féminins, que m’offrit plusieurs fois cette situation méconnue. Ce salutaire éclaircissement ne me laisse maintenant à désirer qu’une dernière explication générale, envers l’autre extrémité de notre tableau sociolâtrique. Les positions respectives du patriciat et du prolétariat m’y semblent interverties. Que la politique les range ainsi, d’après l’ordre de puissance matérielle ; mais la religion, qui classe suivant la dignité morale, me paraît devoir les disposer autrement.

Le Prêtre. Vous oubliez, ma fille, que, dans la religion positive, le culte et le régime doivent toujours se correspondre exactement. Mais j’excuse aisément votre méprise, d’après le noble motif qui l’inspire. J’ai moi-même pensé quelquefois comme vous, quand j’attachais trop d’importance à l’extrême imperfection du patriciat actuel, si souvent indigne de sa haute destination sociale. La vraie supériorité cérébrale, soit intellectuelle, soit surtout morale, se trouve aujourd’hui plus répandue proportionnellement chez les classes préservées d’une éducation et d’une autorité dégradantes. Toutefois, quoique cette exception incontestable doive être soigneusement appréciée en instituant la transition occidentale, il faut savoir l’écarter systématiquement quand on construit le culte abstrait de l’Humanité, destiné principalement à l’état normal. En contemplant trop le présent, et pas assez l’avenir, on serait certainement conduit à rejeter le sacerdoce lui-même au-dessous du prolétariat ; car son imperfection actuelle surpasse beaucoup celle du patriciat, soit qu’on l’apprécie chez les débris théologiques ou parmi les rudiments métaphysiques et scientifiques.

Dans le culte positif, comme dans l’existence normale qu’il idéalise, le digne patricien l’emporte ordinairement sur le digne plébéien, tant en vraie noblesse qu’en puissance réelle. En rangeant les classes humaines suivant leur aptitude à représenter le Grand-Être, l’importance et la difficulté des services propres au patriciat, comme l’éducation qu’ils exigent et la responsabilité qu’ils imposent, le placent toujours au-dessus du prolétariat. C’est au nom même d’un tel classement que la sagesse sacerdotale, convenablement assistée par la sanction féminine et l’appui populaire, doit rappeler dignement les patriciens, isolés ou réunis, à leurs éternels devoirs sociaux, quand ils viennent à les négliger gravement. Mais ces remontrances exceptionnelles manqueraient leur but principal si le culte normal n’honorait pas suffisamment les ministres nécessaires de notre providence matérielle. En plaçant le prolétariat à l’extrémité inférieure de l’échelle sociale, le culte rappellera que son aptitude caractéristique à contrôler et rectifier tous les pouvoirs humains résulte surtout d’une situation essentiellement passive, qui ne développe aucune tendance prononcée. Notre tableau sacré, comme le régime correspondant, doit donc insérer les deux grandes puissances, spirituelle et temporelle, entre les deux masses, féminine et populaire, qui réagissent sans cesse sur leurs sentiments et leur conduite. Si le patriciat était abaissé, l’harmonie positive se trouverait autant rompue en sociolâtrie qu’en sociocratie.

La Femme. L’ensemble du culte public m’est assez familier déjà pour que vous puissiez, mon père, m’expliquer la décomposition hebdomadaire des treize célébrations mensuelles. Ce développement final, qui ne laissera jamais notre semaine sans une fête générale, doit profondément concourir au but moral de la grande adoration, ainsi reproduite sous des aspects très variés, mais toujours convergents.

Le Prêtre. Avant de commencer cette explication, je dois, ma fille, vous indiquer comment l’antique institution de la semaine fut heureusement rattachée au culte de l’humanité par un jeune positiviste123, sous l’inspiration du tableau sociolâtrique. Il suffit de consacrer chaque jour de cette période à l’un des liens fondamentaux ; d’où résulte la disposition suivante, que son auteur compléta judicieusement d’après une nomenclature systématique :

Lundi……Le Mariage……Maridi.
Mardi……La Paternité……Patridi.
Mercredi……La Filiation……Filidi.
Jeudi……La Fraternité……Fratridi.
Vendredi……La Domesticité……Domidi.
Samedi……La Femme, ou l’Amour……Matridi.
Dimanche……L’HUMANITÉ……Humanidi124

Sous cette seule indication, un autre de nos jeunes frères125 fut bientôt conduit, par son noble cœur, à composer, envers tous les jours de notre semaine, un heureux essai de touchantes prières domestiques, propres à mieux lier le culte public au culte privé.

Pour compléter la régularité de notre culte, il fallait que chaque jour d’une semaine quelconque occupât dans l’année un rang invariable. On obtient cette fixité en s’abstenant de toute dénomination hebdomadaire, d’abord envers le jour complémentaire qui termine toute année positiviste, puis quant au jour additionnel qui le suit si l’année est bissextile, selon la règle usitée en Occident. Chacune de ces deux journées exceptionnelles se trouve, en effet, désignée suffisamment par la fête correspondante. Dès lors, notre calendrier devient perpétuel ; ce qui n’importe pas moins au régime qu’au culte.

La Femme. Je conçois, mon père, toute l’efficacité morale d’une telle fixité, d’après laquelle chaque jour quelconque de notre année pourrait recevoir, comme le jour final, une désignation purement sacrée ; ce que le catholicisme n’obtint jamais que par exception.

Le Prêtre. Ce préambule étant établi, je puis, ma fille, commencer directement l’indication successive des solennités propres aux septièmes jours de toutes nos semaines. Le tableau sociolâtrique vous montre comment chaque célébration mensuelle se décompose en quatre fêtes hebdomadaires. Je n’ai donc plus qu’à motiver et caractériser une telle décomposition, par quelques éclaircissements sommaires.

Notre premier mois, consacré à l’Humanité, exige, à cet égard, peu d’explications. Après avoir ouvert l’année positiviste par la plus auguste de toutes nos solennités, cette fête directe du Grand-Être se trouve complétée dans les quatre célébrations hebdomadaires, où sont respectivement appréciés les divers degrés essentiels du lien social. Ils s’y rangent d’après le décroissement d’extension et l’accroissement d’intimité des relations collectives. La première fête glorifie le lien religieux, seul susceptible d’universalité ; la seconde, la liaison due à d’anciens rapports politiques126, qui, quoique effacés, laissent subsister une suffisante communauté de langue et de poésie. Dans la troisième, on célèbre directement l’union active résultée d’un même gouvernement librement accepté partout. La quatrième honore la moins étendue, mais la plus complète des relations civiques, celle où la cohabitation familière nous rapproche le mieux de l’intimité domestique.

Pour développer le mois du mariage, sa première solennité glorifie l’union conjugale dans toute sa plénitude, à la fois exclusive et indissoluble, même par la mort. Le sacerdoce y fait profondément sentir, de cœur et d’esprit, le progrès général de cette admirable institution, première base de tout l’ordre humain, en caractérisant chacune de ses phases essentielles, depuis la polygamie primitive jusqu’au mariage positiviste.

Dans la fête suivante, on célèbre la chasteté volontaire que de graves motifs moraux ou physiques peuvent éternellement prescrire à de dignes époux. La principale destination du mariage, pour le perfectionnement mutuel des deux sexes, y devient mieux appréciable ; sans que cette union exceptionnelle oblige d’ailleurs à renoncer aux affections d’avenir, toujours possibles d’après une heureuse adoption. On y fera convenablement ressortir sa tendance à régler enfin la procréation humaine, quoique les vices héréditaires ne doivent pas priver des bienfaits du mariage.

La troisième semaine de ce même mois aboutit à la célébration des unions exceptionnelles où une inégalité souvent excusable n’empêche point la principale efficacité, surtout quand les mœurs finales borneront la discordance aux âges. Enfin, la quatrième fête honore l’union posthume qui résultera fréquemment de la constitution normale du mariage humain, dont les plus intimes douceurs sont consolidées et développées par l’épuration et la fixité propres à l’amour subjectif.

Nos trois mois suivants peuvent être expliqués simultanément, d’après l’uniformité spontanée de leurs subdivisions hebdomadaires. Envers le principal d’entre eux, sa première moitié est consacrée à la paternité complète, d’abord involontaire, puis adoptive, et la seconde à la paternité incomplète que procure, dans toute société régulière, l’autorité spirituelle ou le patronage temporel. De là résultent, en décroissant, les quatre degrés normaux de l’affection paternelle, respectivement glorifiés par les quatre fêtes hebdomadaires du troisième mois positiviste. Or, les mêmes distinctions et gradations se reproduisent nécessairement envers la filiation et la fraternité, ce qui dispense ici de toute explication nouvelle pour le quatrième et le cinquième mois.

Quant au sixième, il honore d’abord la domesticité permanente, qui distinguera toujours une classe très nombreuse, mais spéciale, puis la situation analogue où tout homme se trouve ordinairement pendant son initiation pratique. Le premier cas exige nettement une subdivision importante, habituellement manifestée par la résidence ; suivant que la domesticité est complète, chez le serviteur proprement dit, ou incomplète, chez le commis, simplement chargé d’un office déterminé. Quand les mœurs normales auront assez concilié le service domestique, surtout féminin, avec le plein essor des affections de famille, le culte positif fera profondément sentir la supériorité morale de la première situation, où le dévouement devient plus pur et plus vif. La même distinction s’applique, quoique d’une manière moins prononcée, à la domesticité passagère, et s’y trouve pareillement indiquée par le domicile. De là résultent les deux autres fêtes du sixième mois, respectivement consacrées aux pages et aux apprentis, suivant que les maîtres sont riches ou pauvres.

La Femme. Tout ce développement spécial des divers liens fondamentaux ne me présente, mon père, aucune difficulté. Mais je crains que mon insuffisance historique ne m’empêche de comprendre assez la seconde série sociolâtrique. Car l’ensemble de la préparation humaine ne m’est encore connu que d’après la première loi d’évolution.

Le Prêtre. Elle suffit, ma fille, pour vous faire apprécier déjà la succession générale des trois états préliminaires indiqués au tableau sociolâtrique. Mais quant à la décomposition hebdomadaire de chacun d’eux, vous ne pourrez, en effet, la bien concevoir que d’après l’entretien historique qui terminera ce catéchisme. Je me borne donc à la principale coordination, en vous chargeant de la compléter spontanément lorsque vous aurez acquis les notions convenables.

La synthèse fictive, toujours fondée sur la recherche des causes, comporte deux modes différents, suivant que les volontés auxquelles on attribue les événements appartiennent aux corps eux-mêmes ou à des êtres extérieurs, habituellement inaccessibles à tous nos sens. Or, le régime direct, plus spontané qu’aucun autre, constitue le fétichisme initial ; tandis que l’indirect caractérise le théologisme qui le suit. Mais ce dernier état, moins pur et moins durable que le premier, présente successivement deux constitutions distinctes, selon que les dieux restent multiples ou se condensent en un seul. Le théologisme, qui n’institue, au fond, qu’une immense transition spontanée du fétichisme au positivisme, émane de l’un dans le polythéisme et conduit à l’autre par le monothéisme. Quand cette succession intellectuelle se trouve complétée par la progression sociale qui lui correspond127, l’ensemble de l’initiation humaine est assez caractérisé, comme vous le sentirez bientôt.

Vous pourrez alors apprécier assez l’aptitude de notre seconde série sociolâtrique à glorifier dignement toutes les phases essentielles de cette longue préparation, depuis le premier essor des moindres peuplades jusqu’au double développement de la transition moderne. Cette pleine célébration du passé humain en douze fêtes hebdomadaires résulte de la condensation historique que comporte, par sa nature, le culte abstrait.

La Femme. Nous pouvons ainsi, mon père, commencer la dernière série sociolâtrique. Le mois consacré à la providence morale ne m’y présente aucun embarras, d’après l’évidente distinction qui sépare les types féminins propres à ses quatre fêtes hebdomadaires. Mais la décomposition du mois sacerdotal m’échappe encore.

Le Prêtre. Concevez-la, ma fille, d’après les divers modes ou degrés du sacerdoce positif, rangés suivant leur plénitude croissante. Ce grand ministère exige un rare concours des qualités morales, tant actives qu’affectives, avec les talents intellectuels, esthétiques et scientifiques. Si donc ceux-ci se trouvent seuls saillants, leurs possesseurs, après une culture convenable, doivent rester, toujours peut-être, simples pensionnaires du pouvoir spirituel, sans jamais aspirer à s’y incorporer. Dans ces cas heureusement exceptionnels, le plus beau génie, poétique ou philosophique, ne saurait dispenser de tendresse et d’énergie un fonctionnaire qui doit être habituellement animé d’intimes sympathies et destiné souvent à des luttes difficiles. Ce sacerdoce incomplet permet de cultiver dignement tous les vrais talents sans compromettre aucun service social.

Quant au sacerdoce complet, il exige d’abord un degré préparatoire, que l’aspirant ne dépassera point si, malgré sa vocation proclamée, il ne subit pas avec assez de succès le noviciat convenable. Après cette épreuve décisive, il obtient, à trente-cinq ans, le sacerdoce direct et définitif, mais en l’exerçant pendant sept ans au degré secondaire, qui caractérise le vicaire ou suppléant. Quand il a dignement accompli toutes les phases de notre enseignement encyclopédique, et même ébauché les autres fonctions sacerdotales, il s’élève, à quarante-deux ans, au principal grade, en devenant irrévocablement un prêtre proprement dit. Telles sont les quatre classes théoriques que célèbrent respectivement les fêtes hebdomadaires du onzième mois.

La Femme. Le suivant, mon père, n’exige aucune explication spéciale. Quoique l’existence pratique me soit peu familière, son caractère nettement tranché me permet de comprendre assez la décomposition normale du patriciat en quatre classes essentielles, suivant la généralité décroissante des fonctions et la multiplicité croissante des fonctionnaires128. Peut-être même que, dans nos temps d’anarchie, les femmes sont plus aptes que les prolétaires, et surtout que leurs docteurs, à bien apprécier cette hiérarchie naturelle, parce qu’elles se trouvent mieux préservées des passions perturbatrices et des vues sophistiques. Je me félicite donc que les quatre fêtes hebdomadaires de notre douzième mois viennent annuellement honorer, et dès lors moraliser, ces divers modes nécessaires de la puissance matérielle, sur laquelle repose toute l’économie sociale. Mais je ne saisis pas aussi bien la décomposition du mois final.

Le Prêtre. Elle résulte, ma fille, de la généralité spontanée qui caractérise le prolétariat, où tous les grands attributs humains exigent une idéalisation distincte. Cette immense masse sociale, souche nécessaire de toutes les classes spéciales, se trouve essentiellement vouée à la vie active, directement célébrée par la première fête hebdomadaire du mois plébéien. Après ce prolétariat actif, il faut distinctement honorer le prolétariat affectif qui l’accompagne nécessairement. Cette glorification spéciale des femmes prolétaires peut seule compléter dignement la célébration générale des types féminins, considérés, au dixième mois, sous l’aspect commun à toutes les classes, mais appréciés ici dans leur essor populaire.

La troisième fête de notre treizième mois doit dignement caractériser le prolétaire contemplatif, surtout esthétique, ou même scientifique, qui, n’ayant pu pénétrer chez un sacerdoce nécessairement circonscrit, se sent néanmoins plus théoricien que praticien. Il faut quelquefois plaindre ces types exceptionnels, et toujours les respecter, afin de les utiliser assez en dirigeant avec sagesse leurs tendances spontanées. C’est principalement d’eux que doit émaner le contrôle général du prolétariat envers les pouvoirs spéciaux, quoique l’impulsion correspondante exige des natures plus actives.

Enfin, la dernière fête de notre mois populaire se rapporte essentiellement à la mendicité, soit passagère, soit même permanente. Le meilleur ordre humain ne pourra jamais prévenir entièrement cette extrême conséquence des imperfections propres à la vie pratique. Ainsi, l’idéalisation de notre sociabilité resterait incomplète si le sacerdoce ne la terminait point par une juste appréciation de cette existence exceptionnelle. Quand elle est pleinement motivée et dignement exercée, elle peut mériter souvent les sympathies, et quelquefois les éloges, de toutes les âmes honorables. Plus mobile qu’aucune autre, cette classe complémentaire se lie spontanément à tous les rangs sociaux, doivent alternativement y puiser et l’alimenter. Elle devient ainsi très propre à développer la réaction générale du prolétariat sur tous les pouvoirs humains. Il y aurait donc autant d’imprévoyance que d’injustice à ne pas la gratifier d’une idéalisation distincte.

La Femme. Quant au jour complémentaire, je comprends, mon père, pourquoi le positivisme transporte à la fin de notre année la célébration collective que le catholicisme introduisit heureusement envers les morts. Cette touchante commémoration, dont l’interposition eût troublé l’économie normale de notre culte public, en complète dignement l’ensemble et en prépare naturellement le retour annuel. Il convenait que la fête propre du Grand-Être se trouvât précédée par la glorification de ses organes quelconques.

Le jour additionnel des années bissextiles ne m’offre pas plus de difficulté. Mon sexe ne pouvant presque jamais mériter directement une apothéose personnelle et publique, le culte abstrait devait, sans dégénérer en célébration concrète, honorer ainsi l’ensemble des femmes dignes de célébration individuelle. On complète l’idéalisation humaine en glorifiant le bon emploi des diverses aptitudes exceptionnelles que comporte la nature féminine, quand son principal caractère n’en reçoit aucune altération.

Le Prêtre. Puisque vous avez, ma fille, achevé spontanément la suffisante explication de notre culte public, la seconde partie de ce catéchisme se trouve entièrement terminée. Nous devons donc procéder maintenant à l’étude du régime, qui constitue directement le but final de toute l’initiation positive, où le dogme, et même le culte, sont seulement préparatoires. Après avoir apprécié le positivisme comme la vraie religion, d’abord de l’ordre, puis de l’amour, il faut enfin y reconnaître aussi la seule religion pleinement convenable à l’ensemble du progrès humain, surtout moral.

TROISIÈME PARTIE

EXPLICATION DU RÉGIME

HUITIÈME ENTRETIEN

ENSEMBLE DU RÉGIME

La Femme. Dans cette étude finale, je sens, mon père, que mon attitude doit redevenir presque aussi passive qu’envers le dogme, quoique je compte y trouver moins de difficultés. Le régime ne m’offre pas un domaine essentiellement affectif, comme l’était celui du culte, où je pouvais quelquefois devancer spontanément vos explications. Ici le cœur ne peut plus suffire pour m’inspirer des vues qui supposent souvent l’expérience la plus complète et la réflexion la plus profonde, naturellement interdites au sexe dont les contemplations ne sauraient guère dépasser avec succès l’enceinte de la vie privée. Car il faut maintenant construire directement les règles générales qui doivent présider aux actes humains, surtout habituels, et même exceptionnels. Or, cette détermination exige une exacte appréciation de l’ensemble de notre existence, tant collective qu’individuelle, afin de juger les vrais résultats propres à chaque système de conduite. Les aberrations du sentiment y doivent être d’autant plus évitées, que leur influence y deviendrait plus pernicieuse, comme immédiatement relative à la vie réelle et commune.

Le Prêtre. Il ne faut pas, ma fille, que cette digne réserve, vous dissimule jamais l’office fondamental que l’ensemble du régime humain assigne à votre sexe. Toute l’étude du dogme positif conduit à conclure que notre véritable unité consiste surtout à vivre pour autrui. Le culte est ensuite destiné principalement à développer les sentiments qu’exige une telle disposition. D’après ce double fondement, le régime doit maintenant faire directement prévaloir, dans l’existence pratique, cet unique principe de l’harmonie universelle. Or, un tel but suppose nécessairement le concours intime et continu des deux sexes, parce qu’il dépend autant du cœur que de l’esprit. En passant ainsi de la morale théorique à la morale pratique, l’intelligence peut seule déterminer quelles habitudes doivent prévaloir, et même par quels moyens elles s’établissent. Mais cette double étude avorterait presque toujours si le sentiment ne poussait point à surmonter constamment ses hautes difficultés. De là résultent les parts respectives du sacerdoce et du sexe affectif dans notre régime moral. Tandis que le prêtre agit sur le cœur par l’esprit en appréciant chaque conduite, la femme doit agir sur l’esprit par le cœur en faisant spontanément prévaloir la meilleure disposition. Ce concours nécessaire convient également à l’âge préparatoire et à l’existence réelle.

La Femme. Rassurée par ce préambule, je dois d’abord vous demander, mon père, quel est le véritable champ de cette troisième partie de notre religion. Quoique le régime concerne toujours la vie active, comme le dogme se rapporte à la vie spéculative et le culte à la vie affective, je comprendrais difficilement que ses prescriptions religieuses s’étendissent à une activité quelconque. Cependant je n’aperçois pas sur quoi reposerait la distinction correspondante.

Le Prêtre. Le domaine pratique de la religion se borne, ma fille, aux dispositions vraiment universelles, sans pénétrer dans l’accomplissement spécial de chaque office. Elle doit pourtant apprécier exactement les diverses fonctions sociales, mais seulement pour y prescrire les règles propres à conserver et développer l’harmonie générale. Tout ce qui concerne l’exécution particulière appartient aux différents modes ou degrés du gouvernement proprement dit, soit privé, soit public, et jamais au sacerdoce.

Afin de mieux préciser cette distinction fondamentale, il faut maintenant étendre au progrès la division générale que l’étude du dogme vous a rendue familière envers l’ordre. Puisque nous avons d’abord décomposé l’ordre universel en ordre extérieur et ordre humain, nous devons semblablement apprécier les perfectionnements qu’il comporte. On distingue ainsi deux sortes de progrès, l’un extérieur, l’autre humain. Quoique tous deux se rapportent finalement à nous-mêmes, le dernier concerne seul notre propre nature, et le premier se borne à notre situation, qu’il améliore en réagissant sur toutes les existences capables d’affecter la nôtre. C’est pourquoi ce progrès extérieur reste habituellement qualifié de matériel, bien qu’il s’étende à l’ordre vital proprement dit, mais simplement envers les espèces qui nous servent de provisions ou d’instruments. Le point de vue du progrès étant nécessairement plus subjectif que celui de l’ordre, l’uniformité du langage n’y saurait toujours correspondre à l’identité des notions.

Cette distinction suffit pour introduire convenablement la division fondamentale entre les domaines pratiques du gouvernement et du sacerdoce. En concevant toutes les forces sociales comme également vouées au perfectionnement universel, il faut ainsi les distinguer suivant qu’elles améliorent l’ordre extérieur ou l’ordre humain. Telle est la meilleure source élémentaire de la séparation normale entre l’action temporelle et l’action spirituelle. La dignité supérieure de celle-ci résulte alors de la prépondérance naturelle du progrès correspondant. Ainsi, le domaine pratique de la religion consiste à perfectionner l’ordre humain, d’abord physique, puis intellectuel, enfin et surtout moral. Malgré la diversité de ces trois aspects, ils doivent toujours rester inséparables, d’après leur intime connexité, qu’il faut encore plus respecter pour l’action que pour la spéculation. Quant à l’ordre extérieur, son amélioration directe et spéciale ne concerne point la religion : elle constitue le domaine propre de la politique ou de l’industrie. Toutefois, la religion y trouve indirectement une participation importante mais générale, d’après la grande influence que l’état de l’agent humain exerce nécessairement sur les résultats effectifs de son action quelconque. Dans toute opération pratique, le succès exige d’abord que chaque coopérateur soit honnête, intelligent, et courageux. Mais c’est seulement en ce sens que la religion participe toujours à la constitution fondamentale de chaque industrie spéciale.

La Femme. Ainsi, mon père, la morale, considérée comme un art, diffère de tous les autres par son entière généralité. C’est le seul qui doive être universellement appris, puisque toutes les existences humaines en ont également un besoin continu. Son étude spontanée appartient donc à tous, en proportion de leur aptitude naturelle et de leurs lumières empiriques. Mais elle ne peut être systématisée que par le sacerdoce, d’après ses relations nécessaires avec l’ensemble des théories réelles. C’est ainsi que la morale me semble constituer le domaine essentiel de la religion, d’abord comme science, puis même comme art.

Le Prêtre. Vous devez, ma fille, compléter une telle appréciation en considérant la participation spéciale du sacerdoce positif à l’ensemble de chaque industrie, en tant que connaissant seul toutes les lois essentielles de l’ordre extérieur. Quoique ces notions théoriques ne puissent jamais dispenser des études pratiques, comme le rêve souvent l’orgueil scientifique, elles doivent toujours leur servir de base et même de guide. Ayant d’abord appris du sacerdoce les principales lois des phénomènes à modifier, chaque praticien y rattache ensuite tous les développements spéciaux résultés de ses inductions empiriques. Quand l’essor de ses travaux propres lui fait sentir le besoin de nouvelles notions générales, c’est au sacerdoce qu’il doit encore les demander, au lieu de troubler sa marche industrielle par une vaine culture scientifique129.

La Femme. D’après l’ensemble de cette explication, je conçois, mon père, la séparation fondamentale entre le sacerdoce et le gouvernement comme résultée surtout de la division nécessaire entre la théorie et la pratique. Mais l’appréciation précédente ne se rapporte essentiellement qu’au progrès, c’est-à-dire à l’activité. Or, pour établir solidement un principe aussi capital, il faudrait encore, ce me semble, le rattacher directement à l’ordre proprement dit, c’est-à-dire à la conservation. Si, dans l’harmonie sociale, le prolétariat doit naturellement être surtout progressiste, mon sexe, d’après sa situation passive, y fonctionne principalement comme conservateur.

Le Prêtre. Pour vous satisfaire convenablement, il suffit, ma fille, de considérer statiquement le régime humain. Étudiez-y l’existence au lieu du mouvement, et vous parviendrez bientôt à la division des deux pouvoirs, comme base universelle de l’ordre social ; en partant du seul principe de la coopération130, sur lequel Aristote fonda la vraie théorie de l’association civique résultée du concours des familles. Car chaque serviteur de l’Humanité doit toujours être apprécié sous deux aspects distincts quoique simultanés, d’abord envers son office spécial, puis quant à l’harmonie générale. Le premier devoir de tout organe social consiste, sans doute, à bien remplir sa propre fonction. Mais le bon ordre exige aussi que chacun assiste, autant que possible, l’accomplissement des autres offices quelconques. Un tel attribut devient même le principal caractère de l’organisme collectif, d’après la nature intelligente et libre de tous ses agents.

Or, il existe spontanément une opposition de plus en plus prononcée entre ces deux offices, l’un spécial, l’autre général, de chaque fonctionnaire humain. Car, le premier se particularisant davantage à mesure que la coopération se développe, il suscite des dispositions intellectuelles, et même des tendances morales, qui détournent de plus en plus d’une appréciation d’ensemble, devenue aussi de plus en plus difficile. Tel est le vrai point de vue élémentaire de la théorie générale du gouvernement, d’abord temporel, puis spirituel.

Aucune fonction, même vitale, et surtout sociale, ne pouvant bien s’accomplir que d’après un organe Propre, le moindre concours humain exige donc une force spécialement destinée à y ramener aux vues et aux sentiments d’ensemble des agents qui tendent toujours à s’en écarter. Elle doit sans cesse contenir leurs divergences et développer leurs convergences. D’une autre part, cette puissance indispensable surgit naturellement des inégalités que suscite toujours l’essor humain.

Malgré l’intime sympathie qui constitue la simple association domestique, même réduite au couple fondamental, elle n’est jamais exempte d’une telle nécessité. C’est là qu’on peut le mieux apprécier ce grand axiome : Il n’existe point de société sans gouvernement.

Dans l’ordre civique, chaque concours de familles pour un but déterminé fait bientôt surgir un chef pratique dont l’autorité se trouve spontanément limitée par l’ensemble des opérations qu’il peut réellement diriger, soit d’après sa propre aptitude, soit surtout en vertu de ses capitaux. C’est là que réside le véritable pouvoir temporel, également capable de pousser et de retenir suivant les besoins. Toute puissance plus vaste émane nécessairement d’une source spirituelle. Les différents chefs pratiques tendent pourtant à se coordonner entre eux d’après une hiérarchie résultée des relations naturelles de leurs divers travaux. Ce concours spontané institue donc une sorte de gouvernement plus général, mais toujours réduit à sa puissance matérielle, plus propre à résister qu’à diriger. Ses différents membres sont ordinairement incapables de saisir l’ensemble correspondant, malgré la compétence de chacun d’eux envers l’un des systèmes partiels.

La simple solidarité suffirait donc, quand elle s’étend un peu, pour indiquer l’insuffisance du pouvoir pratique, et le besoin d’une autorité théorique, qui, s’interdisant toute action spéciale, fasse constamment prévaloir l’harmonie générale. Mais la continuité, d’où dépend de plus en plus l’ordre humain, rend cette nécessité pleinement irrécusable. Ces pouvoirs empiriques, en aspirant à diriger le présent, ne connaissent ni le passé qui le domine ni l’avenir qu’il prépare. Aussi leur intervention reste-t-elle aveugle et souvent perturbatrice, quand ils ne la subordonnent point aux conseils théoriques. En même temps, l’influence sacerdotale leur devient indispensable, comme seule capable de consacrer assez leur ascendant matériel, exposé presque toujours à d’envieuses contestations. Chaque consécration consiste à représenter le pouvoir correspondant comme le ministre d’une puissance supérieure généralement respectée ; Dieu sous le régime provisoire, l’Humanité dans l’ordre définitif. Or, cela suppose toujours, mais surtout envers cet état final, que le présent se rattache dignement au passé et à l’avenir. Le sacerdoce, qui peut seul instituer cette double liaison, devient ainsi le consécrateur nécessaire de tous les pouvoirs humains, sans avoir lui-même besoin d’aucune consécration étrangère, puisqu’il est l’organe direct de la suprême autorité.

Voilà d’où procède ce second axiome : Aucune société ne peut se conserver et se développer sans un sacerdoce quelconque131. Pareillement indispensable à tous pour l’éducation et le conseil, ce pouvoir théorique est seul capable de consacrer les gouvernants et de protéger les gouvernés. Il constitue le modérateur normal de la vie publique, comme la femme celui de la vie privée ; quoique ces deux existences exigent d’ailleurs le concours continu de l’influence morale avec la puissance intellectuelle. Vous pouvez résumer l’ensemble des attributions sociales du sacerdoce en le qualifiant de Juge, suivant l’expression biblique. Car, son triple office de conseiller, consécrateur, et régulateur s’accomplit toujours en jugeant, c’est-à-dire d’après une appréciation respectée.

La Femme. Le catholicisme m’avait heureusement préparée, mon père, à bien concevoir ce principe fondamental, malgré le crédit obtenu par les sophismes protestants et déistes, dirigés, avec un aveugle acharnement, contre la principale construction du Moyen Âge. Mais je ne comprends pas suffisamment pourquoi le positivisme, en consolidant et développant cette grande ébauche, conserve des expressions qui semblent d’abord ne se rapporter qu’à son origine théologique, quoiqu’elles admettent un sens purement naturel. Outre le juste respect qui dut inspirer cette nomenclature historique, je présume qu’elle repose aussi sur des motifs dogmatiques, quoique je ne les démêle pas.

Le Prêtre. Ils résultent surtout, ma fille, du défaut d’homogénéité que présentent ces deux expressions, dont le contraste rappelle ainsi les deux principaux caractères de la grande division sociale, au lieu de n’en indiquer qu’un seul. En qualifiant de spirituel le pouvoir théorique, on fait assez sentir que l’autre est purement matériel. Par là se trouve indirectement signalée leur meilleure comparaison sociale, consistant à les regarder comme disciplinant l’un les volontés et l’autre les actes. Réciproquement, qualifier de temporel le pouvoir pratique, c’est rappeler suffisamment l’éternité qui caractérise le pouvoir théorique. Dès lors, on définit assez leurs domaines respectifs ; d’une part le présent, de l’autre le passé et l’avenir : l’un institue spécialement la solidarité, l’autre la continuité ; à l’un appartient surtout la vie objective, à l’autre la vie subjective. Or, ces deux attributs essentiels, simultanément indiqués par la discordance même des noms usités, concourent à rappeler aussi la dernière opposition des deux pouvoirs humains, quant à leur extension respective. Car, la puissance théorique, soit comme spirituelle ou comme éternelle, comporte spontanément une entière universalité ; tandis que l’autorité pratique, en tant que matérielle et temporelle, reste nécessairement locale. De ce contraste final résulte leur séparation, aussitôt qu’il est assez développé.

La Femme. Mes anciennes habitudes catholiques me disposent, mon père, à condenser toutes les attributions essentielles du pouvoir spirituel dans la direction systématique de l’éducation universelle, où sa compétence exclusive devient incontestable.

Le Prêtre. Tel est, en effet, ma fille, l’office fondamental du sacerdoce, qui, quand il remplit dignement ce principal devoir, y puise nécessairement une grande influence sur l’ensemble de la vie humaine. Ses autres fonctions sociales constituent seulement la suite naturelle ou le complément indispensable de cette destination caractéristique. La prédication en devient d’abord un prolongement nécessaire, pour rappeler convenablement les principes de l’harmonie universelle, que l’activité spéciale nous entraîne souvent à méconnaître. C’est aussi d’après cette base que le pouvoir spirituel acquiert l’aptitude à consacrer les fonctions et les organes, au nom d’une doctrine unanimement regardée comme devant toujours régler l’existence humaine. Il y puise pareillement son influence consultative sur tous les actes importants de la vie réelle, privée et publique, où chacun éprouve souvent le besoin de recourir librement aux conseils éclairés et bienveillants des sages qui dirigèrent son initiation systématique. Enfin, l’éducation permet au sacerdoce de devenir, d’un commun assentiment, le régulateur normal des conflits pratiques, d’après l’égale confiance qu’il inspire naturellement aux supérieurs et aux inférieurs.

La Femme. Je suis ainsi conduite, mon père, à vous demander en quoi consiste, dans le régime positif, cette fonction prépondérante du pouvoir religieux. Déjà je sens que l’éducation doit surtout disposer à vivre pour autrui, afin de revivre en autrui par autrui, un être spontanément enclin à vivre pour soi et en soi. Cette grande transformation exige l’intime concours de la femme et du prêtre, agissant convenablement sur le cœur et l’esprit. Mais j’ai besoin de concevoir avec plus de précision leurs offices respectifs.

Le Prêtre. Pour cela, ma fille, regardez d’abord l’éducation proprement dite comme naturellement terminée à l’âge de l’émancipation, où chacun, après avoir reçu le troisième sacrement social, devient enfin un serviteur direct de l’Humanité, qui jusqu’alors dut le tenir en tutelle. Décomposez ensuite cette préparation de vingt et un ans en deux parties essentielles, l’une spontanée, l’autre systématique, dont la seconde dure deux fois moins que la première. Vous distinguez ainsi les dominations successives du sexe affectif et du pouvoir théorique dans l’ensemble de l’initiation humaine, commencée par le cœur et complétée par l’esprit, quoique tous deux y participent toujours.

La première phase, qui s’étend jusqu’à la puberté, doit être divisée en deux autres d’égale durée, que sépare la dentition normale. Jusqu’à ce terme, la mère dirige seule une éducation entièrement spontanée, à la fois physique, intellectuelle, et morale. Quoique le développement corporel y doive prévaloir, le cœur y prend bientôt une part décisive, qui se fera sentir pendant toute l’existence. L’essor des affections domestiques y conduit déjà l’enfant à la première ébauche du culte positif, par l’adoration de sa mère, qui lui représente nécessairement l’Humanité, dont la prépondérance distincte lui devient pourtant appréciable d’après l’institution du langage. En même temps, l’esprit recueille empiriquement des notions de tous genres, qui fourniront ensuite les matériaux de la vraie systématisation. Si l’on utilise assez ces exercices naturels des sens et des muscles, sans altérer jamais leur spontanéité, la vie spéculative et la vie active se trouveront heureusement ébauchées, en se subordonnant toujours à la vie affective. Mais la mère peut seule combiner dignement ces trois aspects. Elle invitera l’enfant, surtout patricien, à l’accomplissement habituel de quelques opérations matérielles, afin qu’il apprécie mieux la difficulté de conduire le moindre travail jusqu’à sa destination usuelle, et qu’il sympathise davantage avec les classes correspondantes132. Ces exercices rendront l’esprit plus précis et plus net, comme le cœur plus tendre et plus humble.

Depuis la dentition jusqu’à la puberté, l’éducation domestique commence à se systématiser, par l’introduction graduelle d’une suite d’études régulières. Néanmoins, elle reste toujours dirigée par la mère, qui peut aisément guider des travaux purement esthétiques, quand elle-même a convenablement reçu l’éducation universelle. Jusqu’alors, on a dû soigneusement interdire toute étude proprement dite, même de lecture et d’écriture, sauf les acquisitions vraiment spontanées. Mais ici naît l’habitude du travail intellectuel, par l’essor réglé des facultés d’expression, dont la culture convient éminemment à cette seconde enfance. Une telle étude, essentiellement exempte de préceptes quelconques, consiste seulement en exercices esthétiques, où les lectures poétiques sont sagement combinées avec le chant et le dessin. Tandis que l’essor moral s’y continue spontanément, le culte s’y développe bientôt, à mesure que l’enfant acquiert de nouveaux moyens pour mieux exprimer ses affections. Il doit, en effet, résumer l’ensemble de ses exercices par un chant et un portrait consacrés à sa mère. En même temps, il acquiert un sentiment plus complet de l’Humanité, en se familiarisant avec les principaux chefs-d’œuvre de tous les arts ; pourvu qu’aucun mélange de productions médiocres n’altère à la fois son goût et sa moralité,

La Femme. Ces deux âges de l’éducation domestique ne me font éprouver, mon père, de difficultés sérieuses qu’envers la religion. Quoiqu’on puisse alors y disposer beaucoup l’enfant par le cœur, on ne saurait tenter de lui rien enseigner dogmatiquement, faute des bases scientifiques, réservées à sa dernière préparation. On ne peut cependant éviter qu’il s’en occupe et s’en informe.

Le Prêtre. Rappelez-vous, ma fille, que chaque évolution individuelle doit spontanément reproduire toutes les phases essentielles de l’initiation collective133. Vous concevrez ainsi qu’il faut, à cet égard, laisser l’enfant suivre librement les lois générales de notre essor intellectuel. Il sera naturellement fétichiste jusqu’à la dentition, et puis polythéiste jusqu’à la puberté. Ces deux états philosophiques le disposeront, comme l’espèce, à mieux développer d’abord l’esprit d’observation, ensuite les facultés esthétiques.

Quant aux questions qu’il pourra soumettre à ses parents, s’il aperçoit qu’ils pensent autrement que lui, le caractère profondément relatif du positivisme leur permettra toujours d’y répondre sans hypocrisie. Il leur suffira de lui déclarer loyalement que ses opinions actuelles sont celles qui conviennent à son âge, mais en l’avertissant qu’il en changera bientôt, suivant la loi qu’eux-mêmes subirent jadis. En lui faisant remarquer qu’il a déjà passé spontanément du fétichisme au polythéisme, il croira sans peine à de nouvelles transformations, qu’on ne doit pas d’ailleurs hâter artificiellement. Son esprit se trouve ainsi détourné de l’absolu, tandis que son cœur sympathise mieux avec les populations qui représentent ces états préliminaires.

La Femme. Un tel éclaircissement me permet, mon père, de passer à l’appréciation de l’éducation systématique. Quoiqu’elle doive être toujours dirigée par le sacerdoce, l’ascendant continu que le positivisme accorde au cœur sur l’esprit m’annonce déjà qu’elle ne soustraira jamais l’adolescent à ses relations de famille. Leur réaction journalière lui devient même plus nécessaire lorsque ses préoccupations théoriques vont tendre à le dessécher et l’enorgueillir. Je connais la profonde aversion que vous inspirent nos cloîtres scolastiques, où la corruption se développe encore davantage que la stupidité.

Le Prêtre. C’est, en effet, ma fille, sous la constante surintendance de sa mère que l’adolescent, après avoir reçu le sacrement de l’initiation, va, chaque semaine, dans l’école annexée au temple de l’Humanité, entendre, du sacerdoce, une ou deux leçons de dogme. Le fruit principal de cet enseignement extérieur dépend d’ailleurs du travail intérieur correspondant. Car la véritable influence didactique dispose à mieux méditer, au lieu d’en dispenser.

Le plan général de cette étude systématique du dogme positif est naturellement indiqué par la hiérarchie encyclopédique qui caractérise l’ordre universel. À ses sept degrés fondamentaux, correspondent autant d’années du noviciat théorique, en réservant le quart de chacune d’elles pour l’examen et le repos. Le nombre des leçons annuelles se trouve ainsi réduit à quarante, avec une seule par semaine, ce qui suffit à l’étude philosophique de chaque science. Seulement l’étendue et la difficulté spéciales de l’initiation mathématique, dont l’importance théorique prévaudra toujours, exigent deux séances hebdomadaires pendant les deux premières années, où l’apprentissage pratique occupe moins. C’est ainsi que, depuis la géométrie jusqu’à la morale, chaque adolescent doit systématiquement accomplir, en sept ans, l’ascension objective qui demanda tant de siècles à l’essor spontané de l’humanité.

Pendant cette élaboration théorique, un monothéisme graduellement simplifié lui procure, comme à l’espèce, une transition générale vers le positivisme final. L’uniformité normale du sacerdoce occidental rendra de telles études pleinement conciliables avec les précieux voyages de nos prolétaires. Tandis qu’elles s’accompliront, le prolongement naturel de la culture esthétique secondera l’influence maternelle pour prévenir ou réparer leur dégénération morale. Bornées d’abord à nos langues vivantes, les lectures poétiques des occidentaux embrasseront alors les sources gréco-romaines de notre essor intellectuel et social, mais toujours sans aucun maître spécial.

Après avoir développé son culte intime, et déjà senti le culte domestique, le futur citoyen commence directement l’adoration systématique du vrai Grand-Être, dont il peut alors apprécier dignement les principaux bienfaits. L’ensemble de ces préparations conduit le jeune positiviste à mériter le sacrement de l’admission, quand son esprit peut enfin servir la Famille, la Patrie, et l’Humanité, sans que son cœur cesse de les aimer.

La Femme. Pendant cette dernière initiation, la surintendance maternelle me semble, mon père, devoir être gravement préoccupée des déviations passionnées auxquelles l’adolescent se trouve alors exposé. Les discours des médecins m’ont souvent effrayée à cet égard, en me faisant craindre que les lois naturelles de notre développement corporel ne rendent ces vices ordinairement inévitables. J’aurais besoin de me rassurer spécialement sur un tel danger, où le trouble moral peut d’ailleurs compromettre l’évolution théorique.

Le Prêtre. Vous seriez, ma fille, beaucoup moins affectée de ces déclamations doctorales, si vous sentiez assez la profonde incompétence de leurs auteurs. Malgré leur prétention d’étudier l’homme, les médecins, théoriques ou pratiques, sont loin de pouvoir connaître sa nature, surtout parmi les modernes134. Car, ils s’y bornent essentiellement à ce que nous avons de commun avec les autres animaux ; en sorte qu’ils mériteraient plutôt le titre de vétérinaires, si la culture empirique ne compensait un peu, chez les meilleurs d’entre eux, les vices de l’instruction théorique. Puisque l’homme est le plus indivisible des êtres vivants, quiconque n’étudie point en lui l’âme et le corps simultanément ne peut s’en former que des notions fausses ou superficielles.

Le matérialisme académique ne saurait donc prévaloir contre des expériences nombreuses et décisives, pleinement expliquées par la vraie théorie de la nature humaine. Cette prétendue fatalité sexuelle se trouva communément surmontée, pendant l’ensemble du Moyen Âge, chez tous ceux qui subirent assez la discipline catholique et chevaleresque. Même au milieu de l’anarchie moderne, beaucoup d’exemples individuels constatent encore la possibilité de conserver jusqu’au mariage une véritable pureté. Une existence laborieuse, et surtout l’essor continu des affections domestiques, suffisent ordinairement pour prévenir de tels dangers, qui ne deviennent vraiment insurmontables que dans des cas très exceptionnels, trop érigés en types par des docteurs étrangers aux luttes morales. Nos jeunes adeptes seront habitués, dès l’enfance, à regarder le triomphe de la sociabilité sur la personnalité comme la principale destination de l’homme. Ils se prépareront à surmonter un jour l’instinct sexuel en luttant, de bonne heure, contre l’instinct nutritif, qui d’ailleurs s’y lie naturellement d’après la contiguïté des organes respectifs. Vous savez enfin qu’une profonde tendresse constitua toujours le meilleur préservatif du libertinage. Ainsi, la mère achèvera de garantir son fils contre les vices que vous redoutez, en le disposant à placer dignement les affections personnelles qui doivent ensuite fixer sa destinée domestique, au lieu d’attendre qu’elles surgissent brusquement de contacts fortuits.

La Femme. Cette précieuse explication ne me laisse, mon père, à désirer, envers l’ensemble de l’éducation positive, d’autre éclaircissement essentiel que sur ce qui concerne spécialement mon sexe. Je sens déjà que, pour permettre aux mères de diriger l’initiation domestique, elles-mêmes doivent avoir participé dignement à l’instruction encyclopédique, d’où personne ne doit être exclu, sauf de rares exceptions individuelles. Sans cette pleine universalité, la foi positive ne saurait obtenir l’ascendant systématique qu’exige sa destination sociale. D’ailleurs, la mère ne pourrait assez conserver la surintendance morale de l’éducation humaine si sa propre ignorance l’exposait aux dédains mal déguisés d’un fils souvent gonflé d’orgueil théorique. Mais je doute néanmoins que les femmes doivent suivre les mêmes études que les hommes et sous les mêmes maîtres, quoique avec des leçons séparées.

Le Prêtre. Le grand Molière vous répond d’avance, ma fille, en prescrivant à votre sexe des clartés de tout. Car, notre instruction encyclopédique n’a point, en effet, d’autre but. Elle est entièrement dégagée du caractère spécial qui vous répugne justement dans les études actuelles, aussi peu convenables, d’ordinaire, aux hommes qu’aux femmes. De ce fonds commun, chaque praticien ou théoricien doit ensuite tirer spontanément les développements propres à sa destination, sans avoir ordinairement besoin d’aucun enseignement particulier, à moins qu’il n’ait mal subi l’initiation universelle.

Notre plan général du noviciat systématique ne comporte réellement, envers votre sexe, d’autre réduction que celle du doublement hebdomadaire qui distingue ses deux premières années. Dispensées de la vie active, les femmes doivent se borner, en mathématique, à une étude plutôt logique que scientifique, à laquelle suffit une seule leçon par semaine, comme dans tout le reste du cours septénaire. Cette simplification exige seulement plus d’efforts philosophiques chez le professeur.

Quant à la diversité des fonctionnaires, elle tendrait à discréditer également les maîtres et les élèves. Elle serait d’ailleurs contraire à la nature profondément synthétique qui doit caractériser le sacerdoce positif. Afin de mieux exclure les tendances dispersives, il importe que chaque prêtre enseigne successivement les sept degrés encyclopédiques. De là doit résulter, en outre, le précieux avantage social de développer, pendant cette longue initiation, des relations continues avec les mêmes élèves, qui lui seront ainsi redevables de toute leur instruction théorique. Une telle permanence facilitera beaucoup l’action ultérieure de notre sacerdoce sur l’ensemble de la vie réelle.

Or, des motifs semblables exigent aussi que les deux sexes puisent aux mêmes sources leur initiation systématique. Si le grand-prêtre de l’Humanité ne change pas trop les résidences sacerdotales, tous les conflits domestiques se trouveront mieux apaisés par cette subordination personnelle des divers membres de la famille à des maîtres identiques. Des prêtres qui ne parleraient qu’à l’un des sexes deviendraient socialement insuffisants, outre qu’ils le seraient d’abord intellectuellement.

La Femme. Maintenant, mon père, je conçois assez l’influence sociale que le sacerdoce positif puisera naturellement dans le digne accomplissement de son office fondamental. Néanmoins, je ne sais si cette seule base pourra lui procurer une suffisante autorité. Je vous prie donc de caractériser directement ses divers moyens généraux pour faire toujours prévaloir, autant que possible, l’harmonie universelle.

Le Prêtre. Tous doivent résulter, ma fille, de l’ensemble de l’éducation. Afin de les mieux apprécier, il faut considérer que le noviciat positif se termine par une année entièrement consacrée à la morale. Cette instruction finale sera toujours divisée en deux parties égales, l’une théorique, l’autre pratique. Dans la première, toutes les lois essentielles de notre nature se trouveront solidement fondées sur l’ensemble des notions relatives au monde, à la vie, et à la société. Cette base permettra d’établir définitivement de véritables démonstrations envers les règles générales de conduite propres à chaque cas, personnel, domestique ou civique. On y spécifiera tous les devoirs de chacune des quatre puissances nécessaires à la providence humaine. Ces déterminations finales, qui résument l’éducation positive, comportent une grande efficacité, d’après la disposition morale des initiés, encore préservés des déviations inhérentes à la vie active.

L’ensemble de ces règles pratiques présente à chacun la double destination de diriger sa propre conduite et de juger celle d’autrui. Cette seconde application est mieux garantie que la première contre les passions perturbatrices, qui nous empêchent rarement d’apprécier les torts des autres, quelque aveuglement qu’elles nous inspirent envers les nôtres. Nul n’est moins disposé qu’un égoïste à tolérer l’égoïsme, qui partout lui suscite d’intraitables concurrents.

Il faut ainsi distinguer deux modes généraux dans la discipline spirituelle, l’un direct, l’autre indirect. Le sacerdoce s’efforce principalement de modifier le coupable, en agissant d’abord sur son cœur, puis sur son esprit. Ce mode est à la fois le plus pur et le plus efficace, quoique le moins apparent. Il restera toujours le seul pleinement conforme à la nature du pouvoir spirituel, qui doit constamment discipliner les volontés par la persuasion et la conviction, sans aucune influence coercitive. Mais son emploi sagement prolongé demeure souvent insuffisant. Alors le sacerdoce, ne pouvant rectifier les tendances intérieures, procède indirectement contre elles, en invoquant l’opinion extérieure.

Sans convertir le coupable, il le contient par le jugement d’autrui. On ne peut jamais contester la pleine légitimité de ce moyen indirect, qui repose toujours sur une simple appréciation de chaque conduite. Nul ne saurait empêcher un tel jugement, auquel chacun participe envers les autres, et qui repose sur une doctrine librement admise par tous. Cependant, le coupable, qui ne reconnaît pas sa faute, ou dont la volonté n’a pas changé, subit ainsi la pression d’une force vraiment coercitive. Mais il ne peut réclamer contre elle, parce qu’elle reste purement morale. Si les autres s’abstenaient de juger, ce seraient eux qui se trouveraient opprimés, et sans l’avoir aucunement mérité. Toutefois, malgré l’évidente légitimité de ce mode indirect, on ne doit y recourir qu’après avoir épuisé les moyens directs.

Quand il devient indispensable, il comporte successivement trois degrés généraux. Le sacerdoce emploie d’abord la simple remontrance domestique, devant les proches et les amis convoqués spécialement ; puis, le blâme public, proclamé dans le temple de l’Humanité ; enfin l’excommunication sociale, temporaire ou perpétuelle. Sans excéder sa juste autorité, le pouvoir spirituel peut aller, en effet, jusqu’à prononcer, au nom du Grand-Être, l’indignité radicale d’un faux serviteur, devenu dès lors incapable de participer aux devoirs et aux bienfaits de l’association humaine. Mais, si le sacerdoce abusait d’une telle attribution, soit pour satisfaire d’injustes animosités, soit même par un zèle aveugle ou déplacé, il en serait bientôt puni. Car, toute l’efficacité de ce mode reposant sur la libre sanction du public, la neutralité de celui-ci ferait avorter le coup, qui tendrait dès lors à discréditer ses auteurs. Quand l’opinion générale seconde suffisamment la réprobation sacerdotale, cette discipline spirituelle comporte une efficacité dont le passé ne peut fournir aucune mesure, parce qu’un tel concours ne put être encore institué pleinement, faute d’éducation positive.

Alors le coupable, quelque riche ou puissant qu’il soit, se verra quelquefois, sans éprouver aucune perte matérielle, graduellement abandonné de ses subordonnés, de ses domestiques, et même de ses plus proches parents. Malgré sa fortune, il pourrait, dans les cas extrêmes, être réduit à se procurer directement sa propre subsistance, parce que personne ne voudrait le servir. Quoique libre de s’expatrier, il ne fuira la réprobation du sacerdoce universel qu’en se réfugiant chez les populations encore étrangères à la foi positive, qui s’étendra finalement à toute la planète humaine. Cet extrême développement de la discipline religieuse doit heureusement rester toujours exceptionnel. Mais son appréciation distincte est maintenant indispensable pour nous mieux indiquer l’efficacité d’un tel régime.

La Femme. Quelle que soit cette puissance morale, je concevrais difficilement, mon père, qu’elle dispensât jamais de tout recours à la compression matérielle, soit sur les biens, soit même sur les personnes.

Le Prêtre. En effet, ma fille, la législation proprement dite demeurera toujours nécessaire, pour suppléer à l’insuffisance de la simple morale envers les plus urgents besoins sociaux. La conscience et l’opinion seraient souvent impuissantes contre les infractions journalières, si la force temporelle n’appliquait des répressions physiques aux cas les plus grossiers. Outre ces déviations fréquentes, mais légères, dues surtout à l’inertie des bons instincts, la même garantie convient davantage aux graves aberrations résultées directement de la prépondérance des mauvais penchants. Il existe, en effet, dans notre espèce, comme chez les autres, des individualités radicalement vicieuses, qui ne comportent ou ne méritent aucune véritable correction. Envers ces organisations exceptionnelles, la défense sociale ne cessera jamais d’être poussée jusqu’à la destruction solennelle de chaque organe vicieux, quand l’indignité sera suffisamment constatée par des actes décisifs. Une fausse philanthropie peut seule conduire à prodiguer aux scélérats une commisération et une sollicitude qui seraient mieux placées envers tant d’honnêtes victimes de nos imperfections sociales. Mais, sans que la mort juridique135, et, à plus forte raison, la confiscation totale ou partielle, puissent jamais cesser entièrement, leur emploi doit devenir de moins en moins fréquent à mesure que l’humanité se développe. L’essor continu du sentiment, de l’intelligence, et de l’activité tend de plus en plus à faire prévaloir la discipline spirituelle sur la répression temporelle, quoique celle-ci reste toujours indispensable.

La Femme. Cet aperçu général du régime humain me semble, mon père, négliger les cas où la prévarication morale proviendrait du sacerdoce même.

Le Prêtre. Alors, ma fille, la discipline spirituelle suit une marche semblable, quoique avec moins de régularité. Car, la morale universelle démontre les devoirs du sacerdoce autant que ceux de toute autre classe, et même elle les fait ressortir davantage, vu leur importance prépondérante. La censure publique est d’ailleurs disposée à se diriger de préférence vers ces juges universels, secrètement haïs des patriciens, froidement respectés par les prolétaires, et qui d’ordinaire n’excitent de profondes sympathies que chez les femmes. Enfin, la nature toujours discutable de la foi positive l’empêche de susciter des prestiges capables d’interdire une critique devenue vraiment indispensable.

De quelque vénération que le sacerdoce de l’Humanité se trouve habituellement entouré, elle ne résulte jamais que du suffisant accomplissement d’un office bien défini. Les conditions intellectuelles et morales que le pouvoir spirituel impose à tous au nom de la foi commune peuvent être, au même titre, tournées contre lui quand il y manque.

Si, suivant l’hypothèse la plus fréquente, la prévarication reste partielle, la discipline intérieure du sacerdoce y pourvoit suffisamment. Mais, en cas de négligence, la réparation peut toujours être librement provoquée par un croyant quelconque. La plénitude et la précision qui caractérisent la foi positive permettent à chacun d’exercer spontanément, sous sa propre responsabilité, ce sacerdoce irrégulier, qui devient efficace quand l’opinion le sanctionne. Enfin, si la corruption devenait générale parmi nos prêtres, un nouveau clergé ne tarderait point à surgir d’après les vœux publics, en remplissant mieux les conditions imposées par une doctrine inaltérable, toujours supérieure à ses organes quelconques.

La Femme. Je suis ainsi conduite, mon père, à vous prier de compléter cette appréciation générale en indiquant la constitution propre au sacerdoce positif.

Le Prêtre. Vous sentirez aisément, ma fille, que sa destination fondamentale exige, comme première condition, une renonciation complète à la domination temporelle, et même à la simple richesse. C’est l’engagement initial que doit solennellement contracter tout aspirant au sacerdoce, en recevant, à vingt-huit ans, le sacrement de la destination. Nos prêtres n’héritent même pas de leurs familles, soit afin de se préserver des déviations temporelles, soit pour laisser les capitaux à ceux qui peuvent les utiliser. La classe contemplative doit toujours être collectivement nourrie par la classe active136; d’abord d’après les libres subsides des croyants, puis à l’aide du trésor public, quand la foi devient unanime. Elle ne doit donc posséder rien en propre, ni terres, ni maisons, ni même rentes quelconques ; sauf son budget annuel, toujours fixé par le pouvoir temporel. Les vues générales et les sentiments généreux qui doivent constamment distinguer le sacerdoce se trouvent profondément incompatibles avec les idées de détail et les dispositions orgueilleuses propres à toute domination pratique. Pour se borner à conseiller, il faut ne pouvoir jamais commander, même par la richesse : autrement notre misérable nature reste disposée à substituer souvent la force aux démonstrations. Cette condition sacerdotale fut sentie jusqu’à la plus sublime exagération par l’admirable saint137 qui tenta vainement, au treizième siècle, de régénérer le catholicisme épuisé. Mais, en prescrivant à ses disciples une pauvreté absolue qu’ils éludèrent bientôt, il oublia qu’il les détournait de leur office d’après les soins journaliers de leur existence matérielle.

Afin de mieux caractériser la mesure convenable, je crois devoir vous indiquer les traitements annuels propres aux divers grades sacerdotaux, en les adaptant au taux actuel des dépenses usuelles chez la population française, moyenne, à cet égard, entre les différents peuples occidentaux. Cette sommaire indication vous signalera d’ailleurs l’organisation intérieure du clergé positif, ébauchée déjà dans l’explication du culte.

Il se compose, en général, de trois ordres successifs, les aspirants admis à vingt-huit ans, les vicaires ou suppléants à trente-cinq, et les prêtres proprement dits à quarante-deux ans.

Quoique les premiers, dont le nombre est naturellement illimité, soient déjà regardés comme doués d’une véritable vocation sacerdotale, ils n’appartiennent pas encore au pouvoir spirituel, dont ils n’exercent aucune fonction. Aussi leur libre renonciation à tout héritage reste-t-elle purement provisoire, de même que leur traitement, que nous fixons à trois mille francs. Sans résidence sacerdotale, ils sont pourtant surveillés régulièrement, pour leurs travaux et leurs mœurs.

Les vicaires appartiennent irrévocablement au sacerdoce, quoiqu’ils n’exercent encore que les fonctions d’enseignement et de prédication, sauf délégation spéciale en cas d’urgence. Outre la renonciation définitive aux biens temporels, leur admission exige un digne mariage. Ils résident avec leurs familles, mais séparément des prêtres, au presbytère philosophique adjacent à chaque temple de l’Humanité, parallèlement à l’école positive. La classe qui dirige chez toutes les autres la réaction du cœur sur l’esprit doit elle-même fournir le meilleur type masculin de l’essor moral, d’après un plein développement des affections domestiques, sans lesquelles l’amour universel devient illusoire. Quoique le mariage reste facultatif pour les citoyens ordinaires, il devient donc obligatoire parmi les prêtres, dont l’office ne peut être dignement rempli sans l’influence continue, d’ailleurs objective ou subjective, de la femme sur l’homme. Afin de les mieux éprouver à cet égard, la religion positive impose déjà cette condition aux simples vicaires. Ce second grade, qui conduit toujours au troisième, sauf avortement exceptionnel, procure un traitement annuel de six mille francs.

Pendant les sept années qui le séparent du sacerdoce complet, chaque vicaire a professé tous les degrés encyclopédiques, et suffisamment exercé ses talents de prédication. Alors il devient un véritable prêtre, et peut remplir, chez les familles ou dans les cités, le triple office de conseiller, consécrateur, et régulateur, qui caractérise socialement le clergé positif En cet état définitif, son traitement annuel s’élève à douze mille francs, plus les indemnités de tournée diocésaine138.

Chaque presbytère philosophique se compose de sept prêtres et de trois vicaires, dont les résidences peuvent toujours changer, quoique ces déplacements ne doivent jamais s’opérer que d’après des motifs vraiment graves. Le nombre de ces collèges sacerdotaux est de deux mille dans l’ensemble de l’Occident : ce qui fait correspondre un fonctionnaire spirituel à six mille habitants ; d’où cent mille pour la terre entière. Quelque faible que paraisse une telle proportion, elle suffit réellement à tous les services, d’après la nature d’une doctrine qui rarement exige des explications systématiques, presque toujours remplacées par l’intervention spontanée des femmes et des prolétaires. Il importe de restreindre autant que possible la corporation sacerdotale, soit afin d’éviter les dépenses superflues, soit surtout pour que le clergé soit mieux composé.

La Femme. Dans une telle indication, je ne vois pas, mon père, la tête qui doit régir ce vaste corps.

Le Prêtre. Quoique sa doctrine et son office tendent, ma fille, à le diriger spontanément sous l’assistance de l’opinion publique, il exige, en effet, un chef général. Ce suprême pouvoir appartient au grand-prêtre de l’Humanité, qui résidera naturellement dans la métropole parisienne de l’Occident régénéré. Son traitement personnel est quintuple de celui des prêtres ordinaires, outre les frais matériels qu’exigera son immense service.

Il gouverne seul tout le clergé positif, en instituant, déplaçant, et même révoquant, sous sa responsabilité morale, ses membres quelconques. Sa principale sollicitude consiste à maintenir l’intégrité du caractère sacerdotal contre les diverses séductions temporelles. Tout prêtre servile ou séditieux, qui prétendrait à la domination politique en flattant le patriciat ou le prolétariat, serait finalement exclu du sacerdoce, sauf à figurer exceptionnellement parmi ses pensionnaires, s’il avait assez de mérite théorique.

Pour l’ensemble de ses attributions, le chef suprême du positivisme occidental se trouve assisté par quatre supérieurs nationaux, dont le traitement est moitié moindre que le sien. Ils régissent respectivement, sous sa direction, les quatre classes d’églises italiennes, espagnoles, germaniques, et britanniques139. Quant à la France, le grand-prêtre y tient lieu de supérieur national, quoiqu’il puisse d’ailleurs émaner de l’une quelconque des cinq populations positivistes. Son remplacement normal s’accomplit, comme dans l’ordre temporel, d’après sa propre désignation, mais sanctionnée ici par l’assentiment unanime des quatre chefs partiels, et même, en cas de partage, suivant le vœu des deux mille doyens presbytéraux.

NEUVIÈME ENTRETIEN

RÉGIME PRIVÉ

La Femme. À la fin du précédent entretien, je ne vous ai pas demandé, mon père, quel serait l’objet propre de chacune des deux autres conférences sur le régime. Je sentais assez que les deux moitiés du domaine pratique de notre religion doivent offrir les mêmes divisions essentielles, toujours tirées de l’existence qu’elles doivent respectivement idéaliser et conduire. L’étude du culte m’indiquait donc le plan qui convient à celle du régime, d’abord privé, puis public. Envers celui qui nous occupe aujourd’hui, je conçois aussi que vous allez y distinguer pareillement l’existence personnelle et la vie domestique.

Le Prêtre. Pour la première, qui devient la base normale de toute la conduite humaine, la régénération positive consiste surtout, ma fille, à l’instituer socialement. Cette transformation radicale, toujours interdite au théologisme, surtout monothéique, mais constamment pressentie et réclamée de plus en plus par l’instinct public, ne résulte maintenant d’aucune exagération sentimentale. Elle repose uniquement sur une exacte appréciation de la réalité, qui, dans l’ordre humain, plus synthétique qu’aucun autre, concerne l’ensemble avant les parties.

Quoique chaque fonction humaine s’accomplisse nécessairement par un organe individuel, sa vraie nature est toujours sociale ; puisque la participation personnelle s’y subordonne constamment au concours indécomposable des contemporains et des prédécesseurs. Tout en nous appartient donc à l’Humanité ; car tout nous vient d’elle, vie, fortune, talent, instruction, tendresse, énergie, etc. Un poète, qui ne fut jamais soupçonné de tendance subversive, fit proclamer par Titus cette sentence décisive, vraiment digne d’un tel organe :

So che tutto è di tutti ; e che nè pure
Di nascer meritò chi d’esser nato
Crede solo per se140
.

On trouverait des pressentiments analogues dans les plus anciennes compositions. Ainsi, le positivisme, en réduisant toute la morale humaine à vivre pour autrui, se borne réellement à systématiser l’instinct universel, après avoir élevé l’esprit théorique jusqu’au point de vue social, inaccessible aux synthèses théologiques ou métaphysiques.

L’ensemble de l’éducation positive, tant intellectuelle qu’affective, nous rendra profondément familière notre entière dépendance envers l’Humanité, de manière à nous faire dignement sentir notre destination nécessaire à son service continu. Dans l’âge préparatoire, incapable d’une utile activité, chacun avoue sa propre impuissance envers ses principaux besoins, dont il reconnaît que la satisfaction habituelle lui vient d’ailleurs. Il s’en croit d’abord redevable à sa seule famille, qui le nourrit, le soigne, l’instruit, etc. Mais il ne tarde point à distinguer une plus haute providence, dont sa mère n’est envers lui que le ministre spécial et le meilleur représentant. La seule institution du langage suffirait pour la lui révéler. Car une telle construction surpasse tout pouvoir individuel, et résulte uniquement du concours accumulé de toutes les générations humaines, malgré la diversité des idiomes. D’ailleurs, l’homme le moins doté se sent continuellement redevable à l’Humanité d’une foule d’autres trésors matériels, intellectuels, sociaux, et même moraux.

Quand ce sentiment est assez net et vif dans l’âge préparatoire, il peut ensuite résister aux sophismes passionnés que suscite la vie réelle, théorique ou pratique. Nos efforts habituels tendent alors à nous faire méconnaître la vraie providence, en exagérant notre valeur personnelle. Mais la réflexion peut toujours dissiper cette ingrate illusion, chez ceux qui furent convenablement élevés. Car il leur suffit de remarquer que le succès même de leurs travaux quelconques dépend surtout de l’immense coopération qu’oublie leur aveugle orgueil. L’homme le plus habile et le mieux actif ne peut jamais rendre qu’une minime portion de ce qu’il reçoit. Il continue, comme dans son enfance, à être nourri, protégé, développé, etc., par l’Humanité. Seulement, ses ministres ont changé, de manière à ne plus être distinctement appréciables. Au lieu de tout recevoir d’elle par l’entremise de ses parents, elle lui transmet alors ses bienfaits d’après une multitude d’agents indirects, dont il ne connaîtra jamais la plupart. Vivre pour autrui devient donc, chez chacun de nous, le devoir continu qui résulte rigoureusement de ce fait irrécusable : vivre par autrui. Tel est, sans aucune exaltation sympathique, le résultat nécessaire d’une exacte appréciation de la réalité, philosophiquement saisie dans son ensemble.

La Femme. Je suis heureuse, mon père, de voir ainsi consacrée systématiquement une disposition que je me reprochai quelquefois comme due à l’exagération de mes sentiments. Avant d’être positiviste, je disais souvent : « Quels plaisirs peuvent l’emporter sur ceux du dévouement141 ? » Maintenant je saurai défendre ce saint principe contre les railleries des égoïstes, et peut-être exciter en eux des émotions qui les empêcheront d’en douter.

Le Prêtre. Vous avez, ma fille, spontanément pressenti le principal caractère du positivisme. Il consiste à résumer enfin, dans une même formule, la loi du devoir et celle du bonheur, jusqu’alors proclamées inconciliables par toutes les doctrines142, quoique l’instinct public aspirât toujours à les combiner. Leur concordance nécessaire résulte directement de l’existence naturelle des inclinations bienveillantes, scientifiquement démontrée, au siècle dernier, d’après l’ensemble des animaux, où les parts respectives du cœur et de l’esprit sont mieux appréciables.

Outre que notre harmonie morale repose exclusivement sur l’altruisme, il peut seul nous procurer aussi la plus grande intensité de vie. Ces êtres dégradés, qui n’aspirent aujourd’hui qu’à vivre, seraient tentés de renoncer à leur brutal égoïsme s’ils avaient une fois goûté suffisamment ce que vous appelez si bien les plaisirs du dévouement. Ils comprendraient alors que vivre pour autrui fournit le seul moyen de développer librement toute l’existence humaine ; en l’étendant simultanément au présent le plus vaste, au plus antique passé, et même au plus lointain avenir. Les instincts sympathiques comportent seuls un essor inaltérable, parce que chaque individu s’y trouve secondé par tous les autres, qui compriment, au contraire, ses tendances personnelles.

Voilà comment le bonheur coïncidera nécessairement avec le devoir. Sans doute, la belle définition de la vertu, par un moraliste du dix-huitième siècle, comme un effort sur soi-même en faveur des autres143, ne cessera jamais d’être applicable. Notre imparfaite nature aura toujours, en effet, besoin d’un véritable effort pour subordonner à la sociabilité cette personnalité qu’excitent continuellement nos conditions d’existence. Mais, quand ce triomphe est enfin obtenu, il tend spontanément, outre la puissance de l’habitude, à se consolider et se développer d’après le charme incomparable inhérent aux émotions et aux actes sympathiques.

On sent alors que le vrai bonheur résulte surtout d’une digne soumission, seule base durable d’une noble et vaste activité. Loin de déplorer l’ensemble des fatalités qui nous dominent, on s’efforce de corroborer l’ordre correspondant en s’imposant des règles artificielles, qui combattent mieux notre égoïsme, principale source du malheur humain. Quand ces institutions sont librement établies, on reconnaît bientôt, suivant l’admirable précepte de Descartes144, qu’elles méritent autant de respect que les lois involontaires, dont l’efficacité morale n’est pas aussi grande.

La Femme. Une telle appréciation de la nature humaine me fait enfin comprendre, mon père, la possibilité de rendre essentiellement altruistes même les règles relatives à l’existence personnelle, toujours motivées jusqu’ici sur une prudence égoïste. La sagesse antique résuma la morale dans ce précepte : Traiter autrui comme on voudrait en être traité. Quelque précieuse que fût alors cette prescription générale, elle se bornait à régler un calcul purement personnel. Ce caractère se retrouve au fond de la grande formule catholique : Aimer son prochain comme soi-même. Non seulement on sanctionne ainsi l’égoïsme au lieu de le comprimer, mais on l’excite directement par le motif sur lequel on fonde cette règle, pour l’amour de Dieu, sans aucune sympathie humaine, outre qu’un tel amour se réduisait ordinairement à la crainte. Toutefois, en comparant ce principe au précédent, on y reconnaît un grand progrès. Car le premier se bornait aux actes, tandis que le second pénètre jusqu’aux sentiments qui les dirigent. Néanmoins, ce perfectionnement moral reste très incomplet, tant que l’amour théologique conserve sa souillure égoïste.

Seul le positivisme devient à la fois digne et vrai, quand il nous invite à vivre pour autrui. Cette formule définitive de la morale humaine ne consacre directement que les penchants bienveillants, source commune du bonheur et du devoir. Mais elle sanctionne implicitement les instincts personnels, comme conditions nécessaires de notre existence, pourvu qu’ils se subordonnent aux premiers. Sous cette unique réserve, leur satisfaction continue nous est même prescrite, afin de nous bien adapter au service réel de l’Humanité, à laquelle nous appartenons entièrement.

Je conçois ainsi la profonde réprobation dont je vous vis toujours frapper le suicide145, qui ne m’avait jusqu’alors semblé condamné que par le catholicisme. Car nous devons encore moins disposer arbitrairement de notre vie que de notre fortune ou de nos talents quelconques ; puisqu’elle est plus précieuse à l’Humanité, de qui nous la tenons. Mais, d’après le même principe, la religion positive condamne aussi, quoique due souvent à des motifs respectables, cette sorte de suicide chronique, au moins social, que le régime catholique encouragea trop fréquemment. Je me souviens que l’abus journalier de la discipline corporelle avait tellement annulé les solitaires de la Thébaïde ! que leurs abbés furent enfin obligés de les autoriser à prier assis, ou même couchés, faute de pouvoir rester assez longtemps à genoux.

Le Prêtre. Outre que nous ennoblissons la juste satisfaction des instincts personnels en la subordonnant toujours à sa destination sociale, remarquez, ma fille, que cette subordination nécessaire y devient la seule base possible de prescriptions vraiment inébranlables. Sans cet unique principe, les moindres règles envers l’existence personnelle restent nécessairement flottantes, à moins de les rattacher arbitrairement aux ordonnances surnaturelles, qui ne comportent qu’une validité temporaire et partielle, désormais épuisée.

Quand notre sobriété ne repose que sur la prudence personnelle, elle demeure souvent exposée aux sophismes de la gourmandise, qui deviennent même irréfutables envers beaucoup d’individus, capables de supporter longtemps les orgies avec une véritable impunité corporelle. Mais l’appréciation sociale dissipe aussitôt toute incertitude, en prescrivant à chacun une alimentation presque toujours moindre que celle qui serait pour lui sans danger matériel. Car, au-delà de la mesure très modérée qu’exige notre service envers la Famille, la Patrie, et l’Humanité, nous consommons ainsi des provisions que l’équité morale destinait à d’autres. En même temps, la réaction cérébrale d’un tel régime corporel tend nécessairement à dégrader notre faible intelligence, scientifique, esthétique, ou technique. Les images deviennent habituellement plus confuses, l’induction et la déduction plus difficiles et moins rapides : tout se trouve atténué, jusqu’aux talents d’expression.

Mais la réaction morale de la moindre intempérance journalière en constitue le principal danger, comme moins évitable et plus corruptrice. Car, en étendant ainsi l’acte le plus personnel au-delà de ce qu’exige notre vraie conservation, nous cultivons, autant que possible, l’égoïsme aux dépens de l’altruisme ; puisque nous surmontons même notre sympathie involontaire envers ceux qui manquent alors d’aliments. D’ailleurs, l’intime rapprochement cérébral entre les divers instincts égoïstes propage bientôt à tous les autres la forte excitation, même passagère, de l’un quelconque d’entre eux. L’admirable peintre de la nature humaine auquel nous devons l’incomparable poème de l’Imitation, sentit profondément cette connexité normale, quand il nous dit : Frena gulam, et omnem carnis inclinationem facilius frenabis146. Si vous relisez journellement ce trésor inépuisable de la vraie sagesse, en y remplaçant Dieu par l’Humanité, vous sentirez bientôt que cette transformation finale y consolide beaucoup un tel précepte, comme la plupart des autres.

La saine restriction de l’instinct nutritif est encore fort loin de l’extension systématique que lui procurera graduellement la religion positive. Car notre sensualité sophistique continue d’ériger en besoins essentiels beaucoup d’excitations matérielles qui sont plutôt nuisibles qu’utiles. Tel est surtout l’usage du vin, dont l’interdiction musulmane demeura sincère et générale pendant les siècles où l’islamisme développa le mieux le genre d’activité temporelle auquel nous le jugeons spécialement indispensable. En scrutant dignement les admirables desseins du grand Mahomet, on ne tarde point à reconnaître qu’il voulut ainsi perfectionner radicalement l’ensemble de la nature humaine, d’abord chez l’individu, puis dans l’espèce, d’après la loi d’hérédité. Cette noble tentative n’a pas Plus avorté réellement que tous les autres efforts propres au monothéisme du Moyen Âge, tant oriental qu’occidental, pour notre perfectionnement essentiel. Seulement, elle a besoin, comme eux, d’être systématisée par le positivisme, qui saura la consolider et la développer, sans compromettre notre essor industriel. Dès aujourd’hui, cette salutaire abstinence, déjà si commune chez votre sexe, du moins au Midi, peut graduellement s’étendre à tous les organes avancés du progrès humain. À mesure que le positivisme prévaudra, les femmes et les prêtres renonceront librement147, dans tout l’Occident, sauf les cas exceptionnels, à cette excitation habituelle, d’autant plus funeste qu’elle conduit souvent à beaucoup d’autres abus.

La Femme. Je conçois, mon père, pourquoi vous avez tant insisté sur la discipline positive de l’instinct nutritif. Car, outre sa prépondérance directe et ses réactions indirectes, elle constitue ici le type suffisant de toutes les autres répressions normales envers les appétits personnels. L’ensemble de ces règles systématise, chez les deux sexes, la vraie pureté, première base d’une inébranlable moralité. En effet, cette précieuse expression ne doit pas se borner aux deux organes contigus qui déterminent la conservation de l’espèce et de l’individu. Nous devons aussi l’étendre à l’ensemble des sept instincts personnels, que nous avons toujours à purifier suffisamment, d’après leur subordination normale au service continu de l’Humanité.

Le Prêtre. Ce grand principe, ma fille, ne cessera jamais de surmonter à cet égard tous les doutes sincères, et même de résoudre les plus captieux sophismes. Le cœur du vrai positiviste doit, au dedans, repousser toujours les volontés arbitraires, comme son esprit les dissipe au-dehors. Notre humble déesse est, en effet, exempte des divers caprices propres à son tout-puissant précurseur. Ses actes quelconques suivent des lois appréciables, que nous révèle de plus en plus l’étude positive de sa nature et de sa destinée. En nous y subordonnant autant que possible, nous ferons sans cesse des progrès inépuisables vers la paix, le bonheur, et la dignité.

La Femme. L’ensemble de ces indications me paraît, mon père, assez caractériser la constitution positive du régime personnel. D’après le tableau cérébral, on pourrait accomplir, envers chacun des instincts égoïstes, une étude morale équivalente à celle dont le principal d’entre eux vient d’être l’objet, afin de déterminer les répressions convenables. Quant aux moyens de développer les diverses inclinations sympathiques, notre culte indique déjà ceux qui ne résultent pas de l’exercice direct. Toutes ces explications spéciales excéderaient les limites de l’exposition actuelle, et la détourneraient même de sa principale destination. Quand la foi positive aura prévalu, le temps viendra de composer un nouveau catéchisme, plus analogue à ceux des catholiques, pour détailler ces différentes règles pratiques, dont les bases générales seront déjà familières aux vrais croyants. Mais ce catéchisme initial est, au contraire, destiné surtout à poser ces fondements essentiels, en ne considérant les applications que comme indispensables à l’établissement des principes. Je vous prie donc, sans insister davantage sur la morale personnelle, de passer maintenant à la seconde partie du régime privé, en caractérisant la régénération positive de l’existence domestique.

Le Prêtre. Elle consiste essentiellement, ma fille, dans la constitution altruiste du mariage humain, institué jusqu’ici d’après un principe purement égoïste, comme satisfaction légitime des appétits sexuels, tendant à la reproduction de l’espèce. Cette brutale appréciation dut prévaloir systématiquement, tant que les doctrines dominantes méconnurent les penchants bienveillants. Mais l’instinct public ne cessa jamais de réclamer contre elle, et suscita toujours des impulsions empiriques de plus en plus puissantes, d’où résultèrent les perfectionnements successifs de l’institution conjugale. Le positivisme vient seul établir enfin, sous cet aspect fondamental, une digne concordance entre la théorie et la pratique, en s’appuyant sur la principale découverte de la science moderne, quant à l’existence naturelle des instincts altruistes.

Cette grande notion, dont la portée est si peu comprise encore, conduit aussitôt à régénérer le mariage humain, en le concevant désormais comme destiné surtout au perfectionnement mutuel des deux sexes, abstraction faite de toute sensualité. Elle démontre directement la double prééminence affective de la femme, d’après la moindre intensité des penchants personnels, surtout les plus grossiers, et l’énergie supérieure des inclinations sympathiques. De là résulte la théorie positive du mariage où votre sexe améliore le mien, en disciplinant l’impulsion charnelle sans laquelle l’infériorité morale de l’homme ne lui permettrait presque jamais une suffisante tendresse. Mais cette relation fondamentale se trouve heureusement secondée par tous les autres contrastes cérébraux des deux sexes. La supériorité masculine est incontestable en tout ce qui concerne le caractère proprement dit, principale source du commandement. Quant à l’intelligence, elle offre, d’un côté, plus de force et d’étendue ; de l’autre, plus de justesse et de pénétration. Tout con court donc à prouver l’efficacité mutuelle de cette intime union, qui constitue la plus parfaite amitié, embellie par une incomparable possession réciproque. Hors d’un tel lien, les rivalités, actuelles ou possibles, empêchent toujours la plénitude de confiance qui ne peut exister que d’un sexe à l’autre.

Les appétits sexuels n’ont ici d’autre destination que de produire ou d’entretenir, surtout chez l’homme, les impulsions propres à développer la tendresse. Mais il faut pour cela que leurs satisfactions restent très modérées. Autrement leur nature profondément égoïste tend, au contraire, à stimuler la personnalité, presque autant que le font les excès nutritifs, et souvent même avec plus de gravité, parce que la femme s’y trouve odieusement sacrifiée aux brutalités de l’homme. Quand mon sexe devient assez pur, comme l’est ordinairement le vôtre, pour que la tendresse y surgisse assez sans cette grossière excitation, la principale efficacité du mariage se développe beaucoup mieux.

Tel sera le cas normal de la chaste union consacrée par notre culte envers les couples incapables de concourir dignement à la propagation de l’espèce humaine. Beaucoup de maladies se transmettent, et même s’aggravent, par l’hérédité ; en sorte que des milliers d’enfants naissent chétifs pour mourir bientôt, sans que leur existence ait jamais cessé d’être un fardeau. Dans la civilisation moderne, où toutes les naissances sont également protégées, ces tristes résultats se multiplient davantage que chez les anciens qui détruisaient la plupart des rejetons débiles. En scrutant assez cette grande question, on trouverait peut-être que le quart des populations occidentales devrait sagement s’abstenir de toute procréation, pour concentrer une telle fonction chez les couples convenablement disposés. Quand on soignera la propagation de notre espèce autant que celle des principales races domestiques, on reconnaîtra la nécessité de la régler ainsi. Mais cela ne peut résulter que de la libre institution des mariages chastes, d’après la théorie positive de l’union conjugale, où les relations sexuelles ne sont pas directement nécessaires. Car l’interdiction légale du mariage, souvent invoquée par les médecins contre les maladies héréditaires, offrirait un remède non moins odieux qu’illusoire. L’influence privée et publique de la religion positive peut seule produire, à cet égard, des résolutions qui manquent autant d’efficacité que de dignité quand elles ne sont pas pleinement volontaires. Dans ces unions exceptionnelles, la vraie nature du mariage deviendra mieux appréciable, lorsque les deux âmes seront bien organisées. Un usage étendu de l’adoption y permettra même l’essor des autres affections de famille, en soulageant d’ailleurs les couples spécialement voués à la propagation148.

La Femme. Cette théorie suffit, mon père, pour caractériser directement le mariage, indépendamment de ses résultats corporels, qui n’ont pas toujours lieu. L’amélioration morale de l’homme constitue donc la principale mission de la femme, dans cette incomparable union instituée pour le perfectionnement réciproque des deux sexes. Quant aux fonctions de la mère, vous les avez déjà définies, comme consistant surtout à diriger l’ensemble de l’éducation humaine, afin que le cœur y prévale toujours sur l’esprit. Ainsi, d’après la succession normale de ces deux offices féminins, votre sexe reste toujours sous la providence affective du mien. Une telle destination indique aussitôt que le lien conjugal doit être unique et même indissoluble, afin que les relations domestiques puissent acquérir la plénitude et la fixité qu’exige leur efficacité morale. Cette double condition est tellement conforme à la nature humaine que les unions illicites y tendent spontanément. Mais je crois pourtant que le divorce ne doit pas être entièrement interdit.

Le Prêtre. Vous savez, ma fille, que saint Augustin, surmontant, par sa propre raison, le génie nécessairement absolu de sa doctrine théologique, commence son principal ouvrage en remarquant que le meurtre peut devenir souvent excusable, et quelquefois louable149. On en peut dire autant du mensonge, et de presque tout ce qui mérite une réprobation générale. Mais, en étendant cette exception au divorce, il ne faut pas altérer l’indissolubilité fondamentale du mariage. Il n’existe vraiment qu’un seul cas où l’union conjugale doive être légalement dissoute, d’après la condamnation de l’un des époux à toute peine infamante qui le frappe de mort sociale. Dans les autres perturbations, l’indignité suffisamment prolongée peut seulement déterminer la rupture morale du lien, qui produit une séparation personnelle, mais sans permettre un nouveau mariage. La religion positive impose alors à l’innocent une chasteté compatible d’ailleurs avec la plus profonde tendresse. Si cette condition lui semble rigoureuse, il doit l’accepter d’abord en vue de l’ordre général, puis comme une juste conséquence de son erreur primitive.

La Femme. Je connais déjà, mon père, la sainte loi du veuvage éternel, par laquelle le positivisme complète enfin la grande institution du mariage. Mon sexe ne fera jamais d’objection à cet égard, et vous m’avez appris à réfuter les divers sophismes, même scientifiques, qui pourraient encore émaner du vôtre. Sans un tel complément, la monogamie devient illusoire, puisque les nouvelles noces produisent toujours une polygamie subjective, à moins que la précédente épouse ne soit oubliée, ce qui doit peu rassurer l’autre. La seule pensée d’une telle mutation suffit pour altérer beaucoup l’union actuelle, d’après une éventualité toujours possible. Ce n’est que par l’assurance d’une inaltérable perpétuité que les liens intimes peuvent acquérir la consistance et la plénitude indispensables à leur efficacité morale. La plus méprisable des sectes éphémères que suscita l’anarchie moderne me paraît être celle qui voulut ériger l’inconstance en condition de bonheur, comme l’instabilité des occupations en moyen de perfectionnement150. J’ai lu, dans la Politique positive, une remarque qui m’a beaucoup frappée à cet égard : « Entre deux êtres aussi complexes et aussi divers que l’homme et la femme, ce n’est pas trop de toute la vie pour se bien connaître et s’aimer dignement151. » Loin de taxer d’illusion la haute idée que deux vrais époux se forment souvent l’un de l’autre, je l’ai presque toujours attribuée à l’appréciation plus profonde que procure seule une pleine intimité, qui d’ailleurs développe des qualités inconnues aux indifférents. On doit même regarder comme très honorable pour notre espèce cette grande estime que ses membres s’inspirent mutuellement quand ils s’étudient beaucoup. Car la haine et l’indifférence mériteraient seules le reproche d’aveuglement qu’une appréciation superficielle applique à l’amour. Il faut donc juger pleinement conforme à la nature humaine l’institution qui prolonge au-delà du tombeau l’identification de deux dignes époux. Aucune intimité n’est comparable à la leur ; puisque, entre la mère et le fils, l’inégalité d’âge, et même une juste vénération, empêchent toujours une entière harmonie.

Le Prêtre. Outre cela, ma fille, le veuvage peut seul procurer à l’influence féminine sa principale efficacité.

Car, pendant la vie objective, les relations sexuelles altèrent beaucoup la réaction sympathique de l’épouse, en y mêlant une grossière personnalité. Voilà pourquoi la mère reste alors notre principal ange gardien. Les anges n’ont pas de sexe, puisqu’ils sont éternels.

Mais, quand l’existence subjective a purifié l’intimité supérieure qui distingue l’épouse, celle-ci devient définitivement notre meilleure providence morale. Une seule année de digne mariage152 suffit pour procurer à la plus longue vie une source de bonheur et de perfectionnement que le temps développe sans cesse, en l’épurant toujours à mesure que, les imperfections étant oubliées, les qualités ressortent davantage. Ainsi, sans l’union subjective qui résulte du veuvage, on supprimerait l’action morale de la femme sur l’homme au moment même où doivent surgir ses principaux résultats, d’après la plénitude et la pureté qu’elle acquiert par la mort.

Quand ce complément du mariage sera suffisamment apprécié, il fournira l’un des meilleurs caractères pratiques de la religion positive, d’après l’évidente incompatibilité d’une telle institution avec le principe théologique.

La Femme. Pour achever de comprendre la constitution domestique, il me reste, mon père, à connaître ses conditions matérielles.

Le Prêtre. Elles résultent, ma fille, de sa destination morale et sociale. Le double office fondamental de la femme, comme mère et comme épouse, équivaut, envers la famille, à celui du pouvoir spirituel dans l’État. Il exige donc le même affranchissement de la vie active, et une pareille renonciation à tout commandement. Ce double isolement est encore plus indispensable à la femme qu’au prêtre, pour conserver la prééminence affective où réside son vrai mérite, moins susceptible que la supériorité mentale de résister aux impulsions pratiques. Toute femme doit donc être soigneusement préservée du travail extérieur, afin de pouvoir accomplir dignement sa sainte mission. Volontairement renfermée au sanctuaire domestique, elle y poursuit librement le perfectionnement moral de son époux et de ses enfants, dont elle y reçoit dignement les justes hommages.

Une telle constitution repose matériellement sur cette règle fondamentale, que le positivisme a seul systématisée, mais qui fut toujours pressentie par l’instinct universel : L’homme doit nourrir la femme. Elle équivaut à l’obligation de la classe active envers la classe contemplative, sauf la différence essentielle quant au mode d’exécution. Pour l’entretien du sacerdoce, le devoir reste purement collectif, et ne peut devenir individuel que dans des cas très exceptionnels. C’est précisément l’inverse à l’égard des femmes, d’après la diversité des influences morales, d’un côté domestiques, de l’autre universelles. Nourrie d’abord par son père ou ses frères, chaque femme l’est ensuite par son époux ou ses fils. À défaut de ces soutiens spéciaux, l’obligation du sexe actif envers le sexe affectif devient générale, et le gouvernement doit y pourvoir, sous l’inspiration du sacerdoce. Telle est la première base matérielle de la vraie constitution domestique.

Mais l’accomplissement de cette condition nécessite aussitôt une autre institution, la renonciation des femmes à tout héritage. Cette libre exhérédation est aussi motivée que celle des prêtres, soit pour prévenir une influence corruptrice, soit afin de concentrer les capitaux humains chez ceux qui doivent en diriger l’emploi. La richesse est même plus dangereuse à votre sexe qu’au sacerdoce, comme altérant davantage la prééminence morale que la supériorité mentale. Enfin, l’exhérédation féminine fournit le seul moyen de supprimer l’usage des dots153, si pernicieux à tant de familles, et directement contraire à la véritable institution du mariage. Alors l’union conjugale résultera d’un digne choix, étendu librement à toutes les classes, d’après l’uniformité résultée entre elles de l’éducation universelle, malgré les inégalités nécessaires de puissance et de richesse. Mais, afin que l’ensemble de ces motifs conserve toute sa validité, il faut que l’exhérédation féminine reste pleinement volontaire, sans résulter jamais d’un commandement légal.

La Femme. La religion positive aura peu de peine, mon père, à faire prévaloir cette résolution parmi les femmes, quand leur existence matérielle sera dignement assurée d’après les devoirs privés garantis par les convictions publiques. On a souvent déploré les caprices que produit la richesse oisive chez celles qui veulent ainsi commander au lieu d’aimer. Mais la dégradation morale m’a paru plus grande encore quand la femme s’enrichit par son propre travail. L’âpreté continue du gain lui fait perdre alors jusqu’à cette bienveillance spontanée que conserve l’autre type au milieu de ses dissipations. Il ne peut exister de pires chefs industriels que des femmes.

Le Prêtre. Afin de compléter cet aperçu général de la constitution domestique propre au positivisme, il me reste, ma fille, à vous indiquer une institution indispensable à l’entière efficacité d’une telle rénovation. Elle consiste dans le plein développement de la faculté de tester, en y joignant la libre adoption ; mais sous la responsabilité morale du chef de famille, toujours soumis au digne examen du sacerdoce et du public. L’entretien suivant vous signalera la portée sociale de cette double institution, pour remédier, autant que possible, aux principaux inconvénients que comporte la transmission héréditaire des propriétés matérielles. Mais vous n’y devez maintenant apprécier que son aptitude domestique à purifier et consolider tous les liens élémentaires, en les dégageant des ignobles vœux qui les souillent aujourd’hui. C’est le seul moyen de rendre l’affection des fils envers les pères, sinon aussi tendre, du moins aussi noble que celle des femmes pour les maris. L’amitié fraternelle sera mieux garantie ainsi que l’après l’égalité révolutionnaire des partages, ou même suivant la subordination féodale à l’égard des aînés. Parmi les riches, chacun n’attendra des siens que les secours matériels nécessaires à son éducation et à son installation sociale. Alors tous se livreront sans trouble au plein développement des meilleures affections. Si les pères n’obtiennent pas de dignes fils, ils y suppléeront par de sages adoptions.

Telles sont les familles au sein desquelles un sacerdoce librement vénéré de tous leurs membres s’efforcera sans cesse de prévenir ou de réparer les conflits mutuels résultés des mauvaises passions. Il y fera sentir aux femmes le mérite de la soumission, en développant cette admirable maxime d’Aristote : « La principale force de la femme consiste à surmonter la difficulté d’obéir154. » Leur éducation les aura préparées à comprendre que toute domination, loin de les élever réellement, les dégrade nécessairement, en altérant leur principale valeur, pour attendre de la force l’ascendant qui n’est dû qu’à l’amour. En même temps, le sacerdoce les protégera contre la tyrannie des époux et l’ingratitude des fils, en rappelant avec sagesse aux uns et aux autres les préceptes de la religion positive sur la supériorité morale et l’office social du sexe affectif. C’est surtout par la réaction prépondérante de la vie publique que la vie privée fut graduellement améliorée jusqu’ici. Le régime final confie le développement de cette influence au sacerdoce de l’Humanité, qui peut seul pénétrer dignement au sein des familles, pour ennoblir et consolider toutes les affections domestiques en les rattachant toujours à leur destination sociale.

DIXIÈME ENTRETIEN

RÉGIME PUBLIC

La Femme. En abordant la partie supérieure de la morale positive, je dois, mon père, vous demander trois éclaircissements préliminaires.

Le premier concerne le reproche métaphysique adressé souvent au positivisme de n’admettre aucune sorte de droits. S’il en est ainsi, je suis plus disposée à vous en féliciter qu’à m’en plaindre. Car l’intervention du droit m’a presque toujours paru destinée à dispenser de raison ou d’affection. Elle est heureusement interdite aux femmes, qui n’en valent que mieux. Vous connaissez ma maxime favorite : Il faut, à notre espèce plus qu’aux autres, des devoirs pour faire des sentiments155.

Le Prêtre. Il est vrai, ma fille, que le positivisme ne reconnaît à personne d’autre droit que celui de toujours faire son devoir. En termes plus corrects, notre religion impose à tous l’obligation d’aider chacun à remplir sa propre fonction. La notion de droit doit disparaître du domaine politique, comme la notion de cause du domaine philosophique. Car toutes deux se rapportent à des volontés indiscutables. Ainsi, les droits quelconques supposent nécessairement une source surnaturelle, qui peut seule les soustraire à la discussion humaine. Quand ils furent concentrés chez les chefs, ils comportèrent une véritable efficacité sociale, comme garanties normales d’une indispensable obéissance, tant que dura le régime préliminaire, fondé sur le théologisme et la guerre. Mais depuis que la décadence du monothéisme les dispersa parmi les gouvernés, au nom, plus ou moins distinct, du même principe divin, ils sont devenus autant anarchiques d’un côté que rétrogrades de l’autre. Dès lors, ils n’aboutissent, des deux parts, qu’à prolonger la confusion révolutionnaire ; en sorte qu’ils doivent entièrement disparaître, du commun accord des hommes honnêtes et sensés d’un parti quelconque.

Le positivisme n’admet jamais que des devoirs, chez tous envers tous. Car son point de vue toujours social ne peut comporter aucune notion de droit, constamment fondée sur l’individualité. Nous naissons chargés d’obligations de toute espèce, envers nos prédécesseurs, nos successeurs, et nos contemporains. Elles ne font ensuite que se développer ou s’accumuler avant que nous puissions rendre aucun service. Sur quel fondement humain pourrait donc s’asseoir l’idée de droit, qui supposerait raisonnablement une efficacité préalable ? Quels que puissent être nos efforts, la plus longue vie bien employée ne nous permettra jamais de rendre qu’une portion imperceptible de ce que nous avons reçu. Ce ne serait pourtant qu’après une restitution complète que nous serions dignement autorisés à réclamer la réciprocité des nouveaux services. Tout droit humain est donc absurde autant qu’immoral. Puisqu’il n’existe plus de droits divins, cette notion doit s’effacer complètement, comme purement relative au régime préliminaire, et directement incompatible avec l’état final, qui n’admet que des devoirs, d’après des fonctions.

La Femme. Maintenant, mon père, je voudrais savoir si, outre la relation générale entre le régime public et le régime privé, celui-ci ne suscite pas des dispositions qui puissent nous préparer personnellement à l’autre.

Le Prêtre. Celles qui résultent de l’existence individuelle consistent surtout, ma fille, dans le culte intime qui lui correspond. Il n’est pas seulement propre à consolider et développer toutes les vertus privées. Sa principale application concerne la vie publique, où notre triple ange gardien doit à la fois nous détourner du mal et nous pousser au bien, d’après de courtes invocations spéciales envers les différents cas essentiels. La puissance d’un tel secours fut déjà sentie dignement dans la noble ébauche du culte féminin que tenta l’admirable chevalerie du Moyen Âge. Ces âmes d’élite avaient si bien harmonié la vie privée et la vie publique que l’image chérie venait souvent animer et embellir leurs scènes guerrières, en laissant surgir les plus tendres émotions au milieu même de la désolation ou de la terreur. Si donc les affections douces purent se combiner familièrement avec une activité destructive, un concours analogue doit mieux résulter de travaux directement relatifs au bonheur humain, et purs de tous douloureux résultats envers personne. Le saint cantique qui termine le plus beau des poèmes convient davantage au nouveau culte qu’à l’ancien :

Donna, se’ tanto grande e tanto vali
Che quai vuol grazia e a te non ricorre
Sua disianza vuol volar senz’ ali.
La tua benignità non pur soccorre
A chi dimanda, ma molte fiate
Liberamente al dimandar precorre.
In te misericordia, in te pietate,
In te magnificenza, in te s’aduna
Quantunque in creatura è di bontate156
.

Plus qu’aucune autre classe, le sacerdoce de l’Humanité doit utiliser une telle assistance. Ses luttes sociales ne pourront qu’y mieux développer le courage, la persévérance, et même la prudence. Mais elles tendront souvent à troubler sa pureté morale par des séductions ambitieuses, d’autant plus redoutables qu’elles sembleront émaner d’un saint zèle. Nos prêtres éprouveront donc un fréquent besoin de retremper leur vraie dignité dans un noble commerce, d’abord subjectif puis même objectif, avec le sexe aimant.

Quant aux dispositions résultées de l’existence domestique, elle suscitera surtout le meilleur apprentissage de cette règle fondamentale que chacun doit s’imposer librement, comme base personnelle du régime public : Vivre au grand jour. Pour cacher leurs turpitudes morales, nos métaphysiciens firent prévaloir la honteuse législation qui nous interdit encore de scruter la vie privée des hommes publics. Mais le positivisme, systématisant dignement l’instinct universel, invoquera toujours la scrupuleuse appréciation de l’existence personnelle et domestique comme la meilleure garantie de la conduite sociale. Nul ne devant aspirer qu’à l’estime de ceux qui lui en inspirent, chacun ne doit pas indistinctement à tous un compte habituel de ses actions quelconques. Mais, quelque restreint que puisse devenir, en certains cas, le nombre de nos juges, il suffit qu’il en existe toujours pour que la loi de vivre au grand jour ne perde jamais son efficacité morale, en nous poussant constamment à ne rien faire qui ne soit avouable. Une telle disposition prescrit aussitôt le respect continu de la vérité et le scrupuleux accomplissement des promesses quelconques. Ce double devoir général, dignement introduit au Moyen Âge, résume toute la morale publique. Il vous fait sentir la profonde réalité de cette admirable décision où Dante, représentant, à son insu, l’impulsion chevaleresque, assigne aux traîtres le plus horrible enfer157. Au milieu même de l’anarchie moderne, le meilleur chantre de la chevalerie proclamait dignement la principale maxime de nos héroïques ancêtres :

La fede unqua non deve esser corrotta,
O data a un solo, o data insieme a mille ;
……………………………………
Senza giurare, o segno altro più espresso,
Basti una volta che s’abbia promesse158
.

Ces pressentiments croissants des mœurs sociocratiques sont irrévocablement systématisés par la religion positive, qui représente le mensonge et la trahison comme directement incompatibles avec toute coopération humaine.

La Femme. Je dois, mon père, vous demander enfin si le régime public ne comporte pas une division générale analogue à celle du régime privé, d’après l’inégale extension des liens correspondants. Ni le cœur, ni même l’esprit, ne peuvent dignement monter de la Famille à l’Humanité sans l’entremise de la Patrie. Dès lors, la vie publique me semble offrir nécessairement deux degrés bien distincts, en y considérant d’abord les relations civiques, puis les rapports universels.

Le Prêtre. En effet, ma fille, cette distinction détermine le plan général du présent entretien. Mais, avant de l’appliquer, il faut lui procurer assez de précision et de consistance, en restreignant la sainte notion de Patrie, devenue trop vague, et par suite presque stérile, chez les modernes, d’après l’exorbitante extension des États occidentaux. En complétant l’indication ébauchée dans l’étude du dogme, vous devez ici concevoir les futures républiques comme beaucoup plus circonscrites que ne l’annoncent aujourd’hui les préjugés révolutionnaires. La dissolution graduelle du système colonial depuis l’indépendance américaine n’est, au fond, que le début d’une irrévocable dislocation de toutes les dominations trop vastes qui surgirent depuis la rupture du lien catholique.

Dans l’ordre final, les États occidentaux n’auront pas une étendue normale supérieure à celle que nous offrent maintenant la Toscane, la Belgique, la Hollande, et bientôt la Sicile, la Sardaigne, etc. Une population d’un à trois millions d’habitants, au taux ordinaire de soixante par kilomètre carré, constitue, en effet, l’extension convenable aux États vraiment libres. Car on ne doit qualifier ainsi que ceux dont toutes les parties sont réunies, sans aucune violence, par le sentiment spontané d’une active solidarité. La prolongation de la paix occidentale, en dissipant les craintes sérieuses d’invasion extérieure et même de coalition rétrograde, fera bientôt sentir partout le besoin de dissoudre paisiblement des agrégations factices désormais dépourvues de vrais motifs. Avant la fin du dix-neuvième siècle, la république française se trouvera librement décomposée en dix-sept républiques indépendantes, formées chacune de cinq départements actuels. La prochaine séparation de l’Irlande159 doit ensuite conduire à rompre les liens artificiels qui réunissent aujourd’hui l’Écosse, et même le pays de Galles, à l’Angleterre proprement dite. Une semblable décomposition s’opérant dans tous les États trop vastes, le Portugal et l’Irlande, si nulle division n’y surgit, formeront, au début du siècle suivant, les plus grandes républiques de l’Occident. C’est à des patries ainsi restreintes qu’il faut appliquer ici l’appréciation normale du régime public. Alors le sentiment national devient un véritable intermédiaire entre l’affection domestique et l’amour universel.

La Femme. D’après cette précieuse simplification de la politique positive, j’espère ne trouver, mon père, aucune grave difficulté dans votre explication directe de notre régime public.

Le Prêtre. Il consiste tout entier, ma fille, à réaliser dignement cette double maxime : Dévouement des forts aux faibles ; vénération des faibles pour les forts. Aucune société ne peut durer si les inférieurs ne respectent pas leurs supérieurs. Rien ne confirme mieux une telle loi que la dégradation actuelle, où, faute d’amour, chacun n’obéit qu’à la force ; quoique l’orgueil révolutionnaire déplore la prétendue servilité de nos ancêtres, qui savaient aimer leurs chefs. La seconde partie de la double condition sociale est donc commune à tous les temps. Mais la première ne fut réellement introduite qu’au Moyen Âge ; puisque toute l’Antiquité pensait autrement, sauf d’heureuses exceptions personnelles, comme le témoigne son aphorisme favori : Paucis nascitur humanum genus160. Ainsi, l’harmonie publique repose sur l’activité combinée des deux meilleurs instincts altruistes, respectivement convenables aux inférieurs et aux supérieurs dans leurs rapports mutuels. Toutefois, ce concours ne peut surgir et persister que chez des âmes assez préparées par une suffisante habitude de la plus énergique, quoique la moins éminente, des trois inclinations sympathiques161, d’après un juste essor des affections domestiques.

Une telle solution réside entièrement dans la séparation fondamentale entre les deux puissances spirituelle et temporelle. On ne peut assurer le dévouement des forts aux faibles que par l’avènement d’une classe de forts qui ne puisse obtenir d’ascendant social qu’en se dévouant aux faibles, d’après leur libre vénération. C’est ainsi que le sacerdoce devient l’âme de la vraie sociocratie. Mais cela suppose qu’il se borne toujours à conseiller, sans pouvoir jamais commander.

Voilà pourquoi j’ai tant insisté sur sa renonciation complète au pouvoir, et même à la richesse. Afin de la mieux garantir, il faut aussi que les prêtres s’abstiennent de tirer aucun profit matériel de leurs travaux quelconques, livres ou leçons162; de manière à toujours subsister seulement de leurs traitements annuels. Le budget central du sacerdoce pourvoira, sauf exception, à l’impression de tous leurs écrits, sous la seule obligation de les signer, et en laissant la distribution aux auteurs, qui doivent en être les meilleurs juges, ainsi constamment responsables. Tout prêtre qui vendrait ses livres ou ses leçons serait donc puni sévèrement, jusqu’à perdre son office dès la troisième infraction.

Afin de compléter la purification du sacerdoce, il faut aussi l’empêcher d’opprimer aucune doctrine contraire à la sienne. C’est pourquoi le régime positif exigera toujours une pleine liberté d’exposition, et même de discussion, comme il convient à des dogmes constamment démontrables. Les seules restrictions normales de cette liberté fondamentale doivent résulter de l’opinion publique, qui, d’après une sage éducation universelle, repoussera spontanément les thèses contraires à ses convictions quelconques. On en peut juger déjà par la discipline involontaire qui maintient la foi positive, sans aucune contrainte matérielle, envers les principales notions de la science moderne. Pourvu que la contradiction ne soit jamais interdite légalement, nul ne peut se plaindre raisonnablement de la répugnance qu’il inspire au public. Un tel ensemble de conditions obligera toujours le sacerdoce à persuader ou convaincre pour exercer une action réelle sur les grands et les petits.

La Femme. Son intervention civique devant surtout consister à régler dignement les relations habituelles entre le patriciat et le prolétariat, je vous prie, mon père, de caractériser spécialement cet office fondamental.

Le Prêtre. Pour cela, ma fille, je dois d’abord spécifier davantage la constitution normale de l’industrie moderne. Elle repose sur deux conditions générales, déjà sensibles à la fin du Moyen Âge, et toujours développées depuis : la division entre les entrepreneurs et les travailleurs ; et la hiérarchie intérieure du patriciat, d’où résulte celle du prolétariat. La subordination des campagnes envers les villes complète cette organisation.

Après l’abolition du servage, l’industrie surgit assez pour se dispenser de travailler sur commande ; elle pourvut d’avance aux besoins publics. Dès lors, les entrepreneurs proprement dits se séparèrent bientôt des simples travailleurs. Leur essor distinct détermina graduellement, d’après la nature de leurs occupations, la hiérarchie normale que notre culte vous indique déjà. Elle s’élève des agriculteurs aux fabricants, puis de ceux-ci aux commerçants, pour monter enfin aux banquiers, en fondant chaque classe sur la précédente. Des opérations plus indirectes confiées à des agents plus choisis et moins nombreux, exigent ainsi des conceptions plus générales et plus abstraites, comme une plus vaste responsabilité. Ce classement spontané, systématisé par le positivisme d’après notre principe hiérarchique, érige la coordination normale de l’industrie en prolongement naturel de celles qui sont propres d’abord à la science, puis à l’art.

L’efficacité sociale de cette hiérarchie industrielle suppose que le patriciat est assez concentré pour que chaque membre y administre tout ce qu’il peut réellement diriger, afin de diminuer le plus possible les frais de gérance et de mieux assurer la responsabilité. Ici le véritable intérêt des inférieurs coïncide pleinement avec la tendance naturelle des supérieurs. Car de grands devoirs exigent de grandes forces. Nos désordres actuels sont surtout aggravés par l’envieuse ambition de la petite bourgeoisie et son aveugle dédain des existences populaires. Quand ses mœurs seront assez régénérées, sous l’impulsion combinée des situations et des convictions, sa tête se fondra dans le patriciat et sa masse dans le prolétariat, de manière à dissoudre les classes moyennes proprement dites.

La Femme. Cette indispensable concentration des richesses est déjà souhaitée, mon père, par les prolétaires de nos grandes villes, comme un véritable bienfait social, quoique nos campagnards persistent trop à désirer une dispersion presque indéfinie. Mais une telle condensation doit beaucoup dépendre de la transmission héréditaire des propriétés. L’indication que vous avez ébauchée à cet égard dans l’explication du culte me paraissant insuffisante, je vous prie de la compléter ici.

Le Prêtre. Il faut, ma fille, la rattacher au principe plus général qui règle la succession normale des fonctionnaires quelconques. Le mode électif ne fut introduit que comme une protestation, longtemps indispensable, contre le régime des castes, devenu finalement oppressif. Mais, en lui-même, tout choix des supérieurs par les inférieurs est profondément anarchique : il n’a jamais servi qu’à dissoudre graduellement un ordre vicieux. L’état final ne doit, à cet égard, différer du régime primitif qu’en substituant à l’hérédité théocratique, uniquement fondée sur la naissance, l’hérédité sociocratique, résultée toujours d’une libre initiative de chaque fonctionnaire.

Toutes les complications sociales inspirées par la défiance n’aboutissent réellement qu’à l’irresponsabilité. Confiance entière et pleine responsabilité, tel est le double caractère du régime positif Le digne organe d’une fonction quelconque devient toujours le meilleur juge de son successeur, dont il doit toutefois soumettre la désignation à son propre supérieur. C’est seulement dans l’ordre spirituel que tous les choix appartiennent au chef suprême, afin d’obtenir la suffisante concentration d’un office aussi difficile.

Envers les plus hautes fonctions temporelles, le contrôle du supérieur se trouve naturellement remplacé par l’examen du sacerdoce et du public. C’est pourquoi le chef doit désigner solennellement son successeur en recevant, comme vous le savez, le sacrement de la retraite, à un âge où son choix peut encore être librement modifié d’après les avis convenables. Dans les cas exceptionnels, le sacerdoce pourrait donc, en refusant cette consécration, empêcher assez ce dernier acte d’un pouvoir indigne ou incapable.

La richesse étant socialement conçue comme une autorité, sa transmission doit suivre les mêmes règles générales. Ce libre choix de l’héritier, d’après une pleine faculté de tester et d’adopter, fournit le meilleur remède contre les abus ordinaires de la possession. En effet, chacun devient alors responsable d’une indigne succession, qui ne peut maintenant lui mériter aucun reproche. On doit peu craindre que l’héritage échoie ordinairement à l’un des fils, si tous sont vraiment incapables. Car la tendance des chefs industriels à perpétuer dignement leurs maisons les dispose souvent à choisir leurs successeurs hors de leur propre famille, ce qu’ils ne peuvent faire $1’hui qu’en sacrifiant leurs filles. Ainsi, l’hérédité sociocratique, loin de diminuer le pouvoir des riches, lui devient plus favorable que l’hérédité théocratique, tout en augmentant beaucoup leur responsabilité morale.

La Femme. Une telle explication achève, mon père, de me faire assez connaître la constitution temporelle du régime positif. Vous pouvez donc apprécier directement l’intervention générale du sacerdoce de l’Humanité dans les principaux conflits civiques.

Le Prêtre. Afin de mieux caractériser cette attribution décisive, je crois devoir, ma fille, vous indiquer d’abord la statistique normale du patriciat pour l’ensemble de l’Occident. Deux raille banquiers, cent mille commerçants, deux cent mille fabricants et quatre cent mille agriculteurs, me paraissent fournir assez de chefs industriels aux cent vingt millions d’habitants qui composent la population occidentale. Chez ce petit nombre de patriciens se trouveront concentrés tous les capitaux occidentaux, dont ils devront diriger librement l’active application, sous leur constante responsabilité morale, au profit d’un prolétariat trente-trois fois plus nombreux.

Dans chaque république particulière, le gouvernement proprement dit, c’est-à-dire le suprême pouvoir temporel, appartiendra naturellement aux trois principaux banquiers, respectivement livrés de préférence aux opérations commerciales, manufacturières, et agricoles. C’est donc surtout à ces deux cents triumvirs que le sacerdoce occidental, dirigé par le grand-prêtre de l’Humanité, devra dignement soumettre les réclamations légitimes d’un immense prolétariat. La classe exceptionnelle, qui contemple habituellement l’avenir et le passé, applique alors au présent toutes ses sollicitudes, en parlant à ceux qui vivent au nom de ceux qui vécurent et pour ceux qui vivront.

La Femme. Ce langage, mon père, me semble reposer toujours sur une juste appréciation des diverses existences. En érigeant tous les citoyens en fonctionnaires sociaux, d’après l’utilité réelle de leurs offices respectifs, le positivisme ennoblit l’obéissance et consolide le commandement. Au lieu d’une simple destination privée, chaque activité se sent honorée par sa digne participation au bien public. Or, pour obtenir cette salutaire transformation, le sacerdoce n’a jamais besoin de susciter un enthousiasme exceptionnel. Il lui suffit toujours de faire partout prévaloir une exacte appréciation des réalités habituelles.

Le Prêtre. Notre principe fondamental sur la gratuité nécessaire du travail humain procure, ma fille, de puissants moyens pour mieux développer les sentiments et les convictions qui conviennent à chaque classe sociale. Quand le salaire n’est plus conçu comme payant la valeur du fonctionnaire, mais seulement les matériaux qu’il consomme, le mérite personnel de chacun ressort davantage aux yeux de tous. Le sacerdoce peut donc accomplir mieux son principal devoir social, consistant à toujours opposer dignement le classement abstrait des individus, d’après leur appréciation intellectuelle et morale, au classement concret résulté de la subordination des offices. Ce contraste convenablement développé ramènera les supérieurs à de meilleures dispositions envers leurs inférieurs, quand ils reconnaîtront que leur propre élévation tient plus à la situation qu’au mérite. Quoique la vie subjective puisse seule faire vraiment prévaloir le classement personnel sans susciter aucune tendance subversive, cette opposition religieuse rendra mieux appréciable le classement officiel, tout en lui conservant un juste respect.

Mais, en même temps, le sacerdoce fera profondément sentir aux prolétaires les vrais avantages de leur condition sociale. À des âmes préparées par une sage éducation, et constamment pénétrées d’affections domestiques, il n’aura pas de peine à démontrer l’intime réalité de cette admirable maxime du grand Corneille :

On va d’un pas plus ferme à suivre qu’à conduire163.

Le bonheur résulté d’une digne soumission et d’une juste irresponsabilité s’y trouvera sans cesse apprécié, quand la vie de famille aura convenablement surgi dans le milieu le plus propre à la bien goûter. Alors le prolétariat sentira que le principal office du patriciat consiste à procurer à tous le paisible essor de ces satisfactions domestiques, où réside surtout notre vraie félicité. Leur moindre développement chez les chefs spirituels ou temporels, toujours préoccupés d’une immense responsabilité, fera généralement regarder comme plus digne de pitié que d’envie une élévation qui n’a d’autre compensation solide qu’une meilleure participation au bien public. Mais cette noble récompense n’est assez goûtée que des âmes d’élite, toujours très rares dans le patriciat, et même au sein du sacerdoce. Il faut donc laisser un juste cours aux satisfactions vulgaires de l’orgueil ou de la vanité, seules capables ordinairement d’exciter assez le zèle qu’exigent le commandement et le conseil.

La Femme. Je voudrais, mon père, connaître avec plus de précision cette attribution fondamentale des libres administrateurs du capital humain pour assurer aux prolétaires un digne essor de l’existence domestique, première garantie normale de l’ordre civil.

Le Prêtre. Bornez-vous, ma fille, à concevoir chacun d’abord comme propriétaire, puis comme salarié. Un prolétaire quelconque doit posséder tous les matériaux d’un usage exclusif et continu, soit à lui-même, soit à sa famille. Cette règle, évidemment réalisable, peut seule assurer l’ordre pratique. Mais nous sommes loin de son digne accomplissement. Beaucoup d’hommes estimables sont encore dépourvus de la propriété de leurs meubles les plus usuels ; et quelques-uns n’ont pas seulement celle de leurs vêtements. Quant au domicile, vous savez que la plupart des prolétaires restent plutôt campés que casés dans nos cités anarchiques. Il suffirait pourtant de décomposer en appartements la vente ordinaire des maisons, comme on le voit en quelques villes, pour que chaque famille populaire, après un léger surcroît de loyer pendant quelques années, possédât irrévocablement son logement.

Le culte et le régime privés déterminent assez l’étendue normale d’un tel domicile, et caractérisent l’importance de sa fixité, sans laquelle on peut dire que la première révolution humaine, le passage de la vie nomade à l’état sédentaire, demeure inachevée. Elle doit même réagir sur la stabilité matérielle des relations industrielles, en supprimant spontanément un funeste vagabondage. Tout en consacrant la pleine liberté du concours humain, la religion positive impose à chacun le devoir de ne jamais changer sans de graves motifs ni ses inférieurs ni ses supérieurs. La capricieuse mutation des fournisseurs habituels devient elle-même blâmable, puisqu’elle tend à troubler l’économie générale de leurs opérations, qui suppose une suffisante fixité dans leur clientèle.

Quant au salaire périodique, il doit être normalement composé de deux parties inégales, l’une indépendante du travail effectif et propre à l’office correspondant, l’autre subordonnée aux résultats journaliers. C’est le seul moyen de garantir les ouvriers contre les chômages qui ne leur sont-pas imputables, sans cesser pourtant de permettre aux chefs un juste essor des divers perfectionnements industriels, surtout mécaniques. L’extension des machines, qui relève la dignité morale du travailleur humain et augmente son efficacité matérielle, pourra dès lors s’accomplir librement, à l’abri de tout reproche social. Mais la proportion entre la partie fixe et la partie mobile du salaire des ouvriers doit varier parmi les différentes industries, suivant des lois que le patriciat peut seul déterminer.

La Femme. Malgré la salutaire influence de cet ordre normal, je sens, mon père, que l’instinct destructeur, sollicitant les autres penchants égoïstes, suscitera toujours des conflits quelconques chez les occidentaux régénérés. Je dois donc vous demander quelle sera l’intervention du sacerdoce dans ces inévitables débats.

Le Prêtre. Il s’efforcera d’abord, ma fille, de les prévenir autant que possible, d’après un sage emploi de sa discipline spirituelle. Elle diffère surtout de la règle temporelle en ce qu’elle excite les bons penchants plutôt que de combattre les mauvais. Sa marche est donc plus positive que négative, corrigeant davantage par comparaison que par compression, en récompensant les uns au lieu de punir les autres ; quoiqu’elle sache sévir au besoin, comme je vous l’expliquai déjà.

L’ensemble de ces moyens préviendra souvent, ou réparera bientôt, les conflits civiques résultés de l’activité pratique, sous le jeu naturel des passions égoïstes. Toute la religion positive tend à faire sentir que, la société reposant toujours sur un libre concours, il n’existe de transactions durables et de modifications légitimes que celles qui résultent d’un assentiment volontaire des divers coopérateurs. La plus grande des révolutions sociales, l’abolition graduelle de l’esclavage occidental, s’accomplit, au Moyen Âge, sans une seule insurrection.

Toutefois, comme notre imperfection cérébrale ne permettra point au sacerdoce de faire toujours respecter assez les volontés humaines, il devra finalement s’attacher à modérer les conflits qu’il ne pourra pas empêcher. Sa règle générale, conforme à la nature de la civilisation moderne, consiste à flétrir radicalement, comme également anarchique et rétrograde, tout procédé militaire des supérieurs ou des inférieurs. Dans l’association industrielle, les luttes matérielles, quand on ne peut les éviter, doivent reposer sur la richesse, concentrée ou dispersée, et jamais sur la violence personnelle, qu’il faut réserver contre les malfaiteurs proprement dits. Car on ne doit réprimer par la force que les actions unanimement réprouvées, même de leurs propres auteurs.

L’instinct destructeur peut toujours admettre une telle transformation, presque complète maintenant envers les infractions chroniques, même collectives, et qu’il reste seulement à systématiser en l’étendant aux perturbations aiguës. Déjà les persécutions habituelles, qui jadis attentaient à la vie, respectent même la liberté, pour se borner à la fortune, de manière à devenir plus évitables et mieux réparables ; comme, chez les criminels, les vols ont remplacé les meurtres. On peut donc espérer que la religion positive déterminera les hommes à vider leurs plus violents débats sans aucune guerre proprement dite, même civile. La restriction normale des républiques partielles doit beaucoup faciliter cette transformation finale, en augmentant à la fois la puissance du patriciat et l’indépendance du prolétariat.

La Femme. Quelque précieuse que soit une telle conversion des luttes matérielles, elle me semble, mon père, plus avantageuse aux supérieurs qu’aux inférieurs. En renonçant à tout usage habituel de la force proprement dite, pour se borner à des conflits pécuniaires, les travailleurs me paraissent faire un grand acte de générosité sociale, d’ailleurs pleinement motivé. Mais je crains qu’en laissant ainsi transporter les débats sur le domaine propre aux entrepreneurs, ils ne deviennent souvent victimes de l’égoïsme des riches, même quand ils auront obtenu partout la juste autorisation de se coaliser à leur gré sans aucune violence164. Car, quelque puissance civique que les plébéiens puissent tirer de leurs dignes refus collectifs de coopération industrielle, les immenses capitaux de nos patriciens permettront peut-être à ceux-ci de surmonter finalement les plus justes résistances. Quoique le sacerdoce doive procurer beaucoup de force aux coalitions ouvrières quand il les aura sanctionnées, je redoute encore l’abusive prépondérance de la richesse.

Le Prêtre. Afin de vous rassurer, ma fille, considérez d’abord l’influence habituelle du sacerdoce sur le patriciat d’après d’intimes relations personnelles. Suivant notre aperçu statistique, le nombre normal des banquiers est égal, en Occident, à celui des temples positivistes, dont chacun se trouvera naturellement placé sous le protectorat temporel du banquier adjacent, chargé, par le triumvirat national, de transmettre tous les paiements sacerdotaux. Il s’ensuivra de fréquents rapports entre les prêtres et les principaux chefs industriels ; de manière à ranimer spécialement chez ceux-ci la vénération résultée de leur propre éducation et prolongée par celle de leurs enfants.

La Femme. Permettez, mon père, que je vous interrompe un moment, quant à cette dernière influence. Notre instruction encyclopédique ne devant jamais devenir obligatoire, les riches seront peut-être détournés, par un sot orgueil, d’y laisser participer leurs fils, et surtout leurs filles, sauf à renoncer aux sacrements qui la suivront, et même aux recommandations sociales qu’elle procurera. Dès lors, l’influence personnelle que vous signalez se trouverait essentiellement réduite à la déférence involontaire qu’obtiennent partout le talent et la vertu.

Le Prêtre. Cette objection incidente est plus forte, ma fille, que vous ne le croyez ; et néanmoins je l’écarterai sans peine. En effet, il ne faudra point avoir suivi nos écoles positivistes pour être admis à recevoir nos sacrements sociaux, et même à subir nos examens publics, où l’on ne s’informera jamais de qui provient l’instruction, pourvu qu’elle soit réelle et suffisante. Seulement, quand elle n’émanera pas du sacerdoce, nos prêtres auront besoin de plus d’efforts afin de recueillir les informations morales qui seront toujours autant indispensables que les jugements intellectuels.

Malgré cette pleine liberté d’enseignement165, qui d’ailleurs augmentera le zèle de nos professeurs, les écoles officielles ne seront jamais désertées par les riches, à moins que le sacerdoce ne dégénère. Car, ils ne voudront pas que leurs enfants restent au-dessous de l’instruction populaire, dont ils ne pourront cependant leur procurer, même à grands frais, l’équivalent privé. En effet, le sacerdoce absorbera naturellement les meilleurs professeurs, que leurs autres fonctions détourneront toujours de l’enseignement particulier, qui d’ailleurs leur sera, comme vous le savez, sévèrement interdit. Les maîtres privés se recruteront donc parmi les hommes incapables de devenir prêtres ou même vicaires ; en sorte que leurs leçons seront habituellement discréditées.

La Femme. Une telle explication me rassure complètement, mon père, contre les répugnances aristocratiques envers notre éducation universelle. Ainsi, je vous prie de reprendre votre importante appréciation des influences propres au sacerdoce positif pour prévenir ou réparer, auprès des chefs industriels, les plus graves conflits pratiques.

Le Prêtre. Outre ses relations personnelles avec la première classe patricienne, qui peut tant réagir sur les autres, il trouvera partout, ma fille, des auxiliaires spéciaux, d’après une digne réorganisation du protectorat volontaire. L’institution chevaleresque n’est aucunement particulière à l’existence militaire, dont le brutal principe dut, au contraire, entraver beaucoup son admirable essor au Moyen Âge. Elle convient davantage, sous de meilleures formes, au régime positif, où la protection, quoique devenue essentiellement pécuniaire, suscitera souvent des dévouements moins éclatants, mais plus efficaces et d’ailleurs mieux régularisés. Beaucoup de chefs industriels, surtout parmi les banquiers, seront affiliés, dès la jeunesse, à la libre association qui, disposant de capitaux immenses, exercera spontanément, ou d’après l’appel du sacerdoce, une généreuse intervention dans les principaux conflits. Sa noble protection ne se bornera point aux prolétaires opprimés : elle doit aussi garantir les prêtres contre la tyrannie temporelle.

La Femme. Cette précieuse institution me paraît compléter, mon père, l’ensemble des moyens propres au sacerdoce de l’Humanité pour régler dignement les relations civiques. Vous pouvez donc m’expliquer son intervention normale dans les rapports universels.

Le Prêtre. Il faut, ma fille, y distinguer deux classes, suivant qu’ils concernent des populations positivistes, ou des peuples encore étrangers à la vraie religion. Le premier cas n’exige réellement qu’une simple extension des considérations précédentes ; en sorte qu’il peut être promptement apprécié. Même l’influence sacerdotale y devient à la fois plus facile et plus décisive. Car, après la prochaine décomposition des États actuels, la grande République occidentale se trouvera partagée en soixante républiques indépendantes, qui n’auront de vraiment commun que leur régime spirituel. Il n’y surgira jamais d’autorité temporelle susceptible de commander partout, comme le vain empereur du Moyen Âge, qui n’y fut, envers le système catholique, qu’un débris perturbateur, empiriquement émané de l’ordre romain. Toutes les opérations collectives, d’ailleurs purement temporaires, y seront toujours conduites d’après le concert passager des triumvirats correspondants. Quant aux institutions pratiques qui doivent devenir vraiment universelles, leur destination même les réserve constamment au sacerdoce, seul capable de les faire partout prévaloir librement, malgré les rivalités nationales. Les gouvernements spéciaux n’y doivent intervenir que pour en faciliter la fondation, d’après les dépenses convenables. C’est par là seulement que les monnaies, les mesures, etc., peuvent acquérir, promptement et paisiblement, une véritable universalité.

Ainsi, les soixante républiques de l’Occident régénéré ne se trouveront habituellement liées que d’après une même éducation, des mœurs uniformes, et des fêtes communes. En un mot, leur union sera religieuse, et non politique ; sauf les relations historiques résultées des agrégations antérieures, et bientôt effacées sous les nouveaux rapprochements, quand elles ne reposeront pas sur la communauté du langage. Le grand-prêtre de l’Humanité constituera, mieux qu’aucun pape du Moyen Âge, le seul chef vraiment occidental. Il pourra donc, au besoin, concentrer toute l’action sacerdotale afin de réprimer chaque triumvirat tyrannique, en invoquant d’ailleurs les chevaliers voisins, et même la paisible médiation des gouvernements impartiaux. Si les luttes industrielles deviennent pourtant inévitables, sa digne sanction pourra procurer aux coalitions ouvrières une extension décisive, en y faisant participer tous les collaborateurs occidentaux, même en dehors de la profession compromise. Mais, réciproquement, quand le sacerdoce blâmera la conduite des travailleurs, ou seulement refusera de l’approuver, les entrepreneurs surmonteront aisément toutes les réclamations vicieuses.

La Femme. Nous n’avons plus, mon père, qu’à déterminer les relations systématiques de la population positiviste avec les nations qui n’ont point encore embrassé la religion universelle.

Le Prêtre. D’après l’intime connexité résultée de l’initiation catholico-féodale, succédant partout à l’incorporation romaine, vous concevez, ma fille, que la foi nouvelle prévaudra simultanément dans l’ensemble de l’Occident européen, y compris ses divers appendices coloniaux, surtout américains. Les convergences dues à l’essor positif, scientifique, esthétique et technique l’emportent, à beaucoup d’égards, sur les divergences provenues de la rupture du lien catholique, et même d’une vicieuse nationalité. Mais cette vaste république spirituelle ne comprend guère que le cinquième de toute la population humaine. Il importe donc d’apprécier, en général, comment l’Occident régénéré devra graduellement réunir à sa foi les habitants quelconques de notre planète.

Quand la réorganisation occidentale se trouvera suffisamment assurée, ce digne prosélytisme extérieur deviendra la principale occupation collective du sacerdoce positif. Malgré les prétentions temporelles, son privilège exclusif ne saurait être contestable envers une telle attribution. Si le sacerdoce est déjà seul compétent pour régler dignement les rapports mutuels des divers peuples occidentaux, à plus forte raison doit-il régir, sans aucune concurrence, les plus vastes relations sociales. À travers des dominations éphémères et désastreuses, c’est aux perfectionnements scientifiques ou techniques qu’on doit réellement toutes les communications utiles et durables de l’Occident avec le reste de la planète humaine. Le génie toujours relatif du positivisme le rend exclusivement propre à comporter de véritables missions, capables de rattacher graduellement les populations quelconques à son unité caractéristique, seule digne de tout embrasser.

La Femme. Cette immense conversion, nécessaire à la pleine constitution du Grand-Être, doit suivre, mon père, une marche naturelle, dont je voudrais connaître le caractère essentiel.

Le Prêtre. Il résulte, ma fille, des affinités décroissantes du positivisme occidental avec les diverses populations étrangères, d’abord monothéistes, puis polythéistes, et enfin fétichistes. Mais les cas qui semblent les plus défavorables, d’après une moindre préparation spontanée, comportent, au contraire, une plus grande intervention systématique, quand on applique dignement la théorie générale des transitions humaines. Toute la conversion peut être suffisamment ébauchée en trois générations, une pour chaque degré principal, en laissant au siècle suivant à développer les différentes bases d’uniformité posées par un sacerdoce nombreux et zélé, s’il est convenablement assisté.

Le premier cas concerne les monothéistes orientaux, d’abord chrétiens, puis musulmans, ou la Russie et la Turquie avec la Perse. De part et d’autre, on peut élever les populations au niveau final de l’Occident, sans leur imposer une servile et dangereuse imitation de la marche orageuse et difficile qu’exigea l’évolution originale. Même dès aujourd’hui, le positivisme fournira, d’après sa théorie historique, de précieuses lumières aux nobles gouvernements qui s’efforcent de diriger cette ascension nécessaire en la préservant des perturbations occidentales. La Russie qui, dans le siècle dernier, se guidait d’après la France, est maintenant conduite à s’en isoler systématiquement. Ce changement est fort sage, puisque l’ancienne imitation exposerait désormais les populations slaves à d’immenses perturbations, sans leur procurer aucun véritable progrès, intellectuel ou social166.

Mais, quand Paris régénéré cessera d’offrir partout un type insurrectionnel, il pourra fournir aux dignes tzars des notions et des secours propres à seconder systématiquement leur admirable zèle spontané pour la paisible amélioration intérieure de leurs vastes États. Au lieu de les inviter à l’imitation d’un passé qui ne comporte aucune reproduction, le positivisme les exhortera bientôt à mieux apprécier leurs propres avantages. Par exemple, la décomposition des grandes fortunes féodales fut nécessaire en France pour préparer l’avènement d’un nouveau patriciat sous l’essor éphémère des classes moyennes. En Russie, au contraire, il importe aujourd’hui de maintenir la concentration de richesses qu’exige l’état final, et que nous aurons ici beaucoup de peine à reconstruire. Tout l’effort d’un sage autocrate doit alors se borner à la transformation industrielle du caractère militaire, déjà fondée sur la permanence, désormais inaltérable, de la paix universelle.

La Femme. Une telle influence des conseils positivistes me semble, mon père, limitée à la Russie, d’après son analogie religieuse avec l’Occident. Mais la Turquie et la Perse ne comportent peut-être qu’une intervention beaucoup moindre, puisqu’elles ne sont pas même arrivées encore à la monogamie.

Le Prêtre. La polygamie est aujourd’hui, ma fille, plus réelle souvent à Paris qu’à Constantinople. Outre que l’islamisme a subi la même dissolution que le catholicisme, on se forme, en général, une idée exagérée de la diversité des mœurs et d’opinions entre les Orientaux et les Occidentaux ; comme le témoigne la tendance spontanée des musulmans à nous prendre pour guides.

En repoussant la division des deux pouvoirs, afin de mieux constituer sa théocratie militaire, l’incomparable Mahomet pressentit que cet immense perfectionnement de l’ordre social était encore prématuré, en tant qu’incompatible avec le principe théologique. Il dut alors regarder une telle tentative comme particulière à l’Occident, où son avortement final susciterait longtemps de graves dangers. Si l’islamisme priva les Orientaux des admirables progrès accomplis, au Moyen Âge, sous l’impulsion catholique, il les préserva, depuis, de la transition anarchique qui nous tourmenta pendant les cinq derniers siècles, et d’où résultent aujourd’hui tant d’obstacles. Grâce à leur régime, les musulmans sont essentiellement exempts de métaphysiciens et même de légistes. Le positivisme, en les détournant d’une désastreuse imitation, leur fera sagement apprécier cet avantage capital, qui peut beaucoup seconder leur régénération finale.

La Femme. Je comprends, mon père, une telle relation, dont le principe m’avait échappé, faute de connaître assez votre théorie historique. Mais envers les polythéistes, qui forment presque la moitié de la population humaine, je serais bien surprise que notre foi comportât immédiatement une équivalente efficacité, puisque la distance s’y trouve trop grande.

Le Prêtre. Au contraire, ma fille, nous pouvons devenir beaucoup plus utiles aux polythéistes qu’aux monothéistes, en leur épargnant une transition plus longue et plus difficile. Leur essor spontané les ferait peut-être passer d’abord par un monothéisme quelconque ; quoiqu’ils y soient peu disposés en remarquant le discrédit total qu’il subit, depuis un siècle au moins, en Occident et même en Orient. Mais la religion positive les dispensera de cette marche empirique, en instituant spécialement leur transition directe à la foi finale de l’homme. Le monothéisme n’est vraiment nécessaire que dans l’évolution originale. Beaucoup de nos adolescents le franchiront spontanément pendant leur noviciat encyclopédique. À plus forte raison, le zèle systématique du sacerdoce occidental peut-il en préserver les polythéistes actuels, dont les principaux dogmes sont transformables en notions positives, couvertes seulement d’une sorte d’enluminure divine, qui se dissiperait bientôt.

La Femme. Quant aux fétichistes, d’ailleurs peu nombreux, leur état me semble, mon père, tellement éloigné du nôtre, que je ne conçois pas la possibilité de les amener rapidement au niveau final de l’Occident.

Le Prêtre. Malgré leur petit nombre, ma fille, ils occupent, au milieu de l’Afrique, une vaste région complètement inaccessible encore à notre civilisation, qui n’y pourra pénétrer que sous l’impulsion prolongée du sacerdoce positif. Nos dignes missionnaires y trouveront le cas le plus propre à stimuler les efforts théoriques et le zèle pratique, en se proposant d’étendre directement la religion universelle chez ces populations naïves, sans leur imposer aucune transition monothéique, ni même polythéique. La possibilité d’un tel succès résulte de la profonde affinité du positivisme avec le fétichisme, qui n’en diffère, pour le dogme, qu’en confondant l’activité avec la vie, et, quant au culte, en adorant les matériaux au lieu des produits.

Dans toute initiation humaine, spontanée ou dirigée, le fétichisme constitue le seul mode du régime fictif qui soit vraiment inévitable, parce qu’il surgit en un temps où l’espèce et l’individu sont incapables de réflexions quelconques. Chacune des deux autres phases préliminaires peut être épargnée à l’évolution pleinement systématique. Si nous tenions à préserver nos enfants du polythéisme, nous y pourrions parvenir en prolongeant l’état fétichique jusqu’à ce que, par des modifications graduelles, il aboutît au positivisme167. Mais cet effort manquerait alors d’opportunité, sans parler de sa tendance à troubler l’essor naturel de l’imagination humaine. Il en est tout autrement envers l’évolution collective de l’Afrique centrale, où de telles transformations comporteront la plus salutaire efficacité, tant locale qu’universelle.

La Femme. Je n’ai plus, mon père, qu’une dernière remarque à vous Soumettre sur ces immenses métamorphoses intellectuelles et sociales, qui donnent tant d’intérêt aux plus vastes rapports humains, toujours souillés jusqu’ici d’égoïsme et d’empirisme. Sans partager aucunement les barbares préjugés des blancs contre les noirs, j’ose à peine espérer que l’universalité de la foi positive ne soit pas indéfiniment entravée par la diversité des races168.

Le Prêtre. La vraie théorie biologique des races humaines résulte, ma fille, de la conception de Blainville, qui représente ces différences comme des variétés dues au milieu, mais devenues fixes, même héréditairement, quand elles eurent atteint leur plus grande intensité. D’après ce principe, on peut construire subjectivement une doctrine essentiellement conforme aux seules diversités constatées par l’appréciation objective, qui n’admet réellement que trois races distinctes, blanche, jaune, et noire.

En effet, il n’a pu se développer de différences essentielles et durables qu’envers la prépondérance relative des trois parties fondamentales de l’appareil cérébral, spéculative, active, et affective. Telles sont donc nos trois races nécessaires, dont chacune est supérieure aux deux autres, ou en intelligence, ou en activité, ou en sentiment, comme le confirme l’ensemble des saines observations. Cette appréciation finale doit les détourner de tout dédain mutuel, et leur faire également comprendre l’efficacité de leur intime concours, pour achever de constituer le vrai Grand-Être.

Quand nos travaux auront uniformément assaini la planète humaine, ces distinctions organiques tendront à disparaître, en vertu même de leur source naturelle, et surtout par de dignes mariages. Leur combinaison croissante nous procurera, sous la direction systématique du sacerdoce universel, le plus précieux de tous les perfectionnements, celui qui concerne l’ensemble de notre constitution cérébrale, ainsi devenue mieux apte à penser, agir, et même aimer.

CONCLUSION

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA RELIGION

ONZIÈME ENTRETIEN

La Femme. Cette conférence finale m’inspire d’avance un vif attrait, mon cher père, d’après le besoin que j’ai souvent senti d’un tel complément historique pendant la triple exposition que vous venez d’achever. J’ai déjà compris, en beaucoup de cas, que l’état final réglé par la Religion de l’Humanité dût être toujours précédé d’une longue et difficile initiation, surtout indispensable à toute évolution originale. Mais ces vues partielles ne font qu’exciter, sans le satisfaire, mon désir de connaître sommairement la théorie historique qui vous permet d’apprécier le passé, de manière à déterminer l’avenir, pour caractériser le présent.

Le Prêtre. Son principal fondement consiste, ma chère fille, dans la double loi169 d’évolution mentale qui vous est maintenant familière. Déjà vous savez comment il en résulte la décomposition générale de la préparation humaine, commencée par le fétichisme, développée d’après le polythéisme, et complétée sous le monothéisme. Néanmoins, avant d’aller plus loin, vous devez revenir brièvement sur ce principe fondamental, afin d’y juger indispensable la marche qui vous a d’abord semblé seulement inévitable.

Appréciez surtout le besoin intellectuel d’une telle initiation, parce qu’il est moins compris qu’aucun autre. Si toute vraie théorie repose nécessairement sur des faits observés, il est également certain que toute observation suivie exige une théorie quelconque. L’esprit humain ne pouvait donc trouver d’issue primitive que dans une méthode purement subjective, en tirant du dedans les moyens de liaison que le dehors fournirait seulement après une longue étude. Alors le sentiment supplée à l’impuissance de l’intelligence, en lui fournissant le principe de toutes les explications, par les affections correspondantes des êtres quelconques, spontanément assimilés au type humain, Mais cette philosophie initiale est nécessairement fictive, et par suite uniquement provisoire. Elle institue, entre la théorie et la pratique, un antagonisme continu, qui, graduellement modifié d’après la réaction croissante de l’activité sur l’intelligence, se prolonge pendant toute notre préparation, et ne se termine que dans l’état positif. Tandis que la spéculation attribuait tout à des volontés arbitraires, l’action supposait toujours des lois invariables, dont la connaissance, de moins en moins empirique et de plus en plus étendue, a fini par renouveler l’entendement humain.

La Femme. J’avais besoin, mon père, d’une telle explication pour comprendre la destination philosophique du régime initial, quoique j’en eusse assez senti déjà l’aptitude poétique. Mais sa nécessité morale ne me semble exiger aucun éclaircissement. Quiconque a bien observé les enfants, ou même apprécié les sauvages à travers les récits des voyageurs, doit regarder ce soutien extérieur comme indispensable à notre faiblesse primitive. Le régime fictif est encore plus propre à développer notre tendresse, à laquelle l’état positif ne peut fournir une équivalente alimentation que lorsqu’il atteint sa pleine maturité. Ainsi convenable à notre triple nature individuelle, la religion initiale doit également s’appliquer à notre existence sociale, qui ne pouvait d’abord trouver aucune autre source d’opinions communes ni d’autorités directrices.

Le Prêtre. Pour compléter cette théorie fondamentale de l’évolution humaine, il ne me reste, ma fille, qu’à vous indiquer la loi qui règle notre marche temporelle. Elle offre, comme la marche spirituelle, et d’après des motifs analogues, la succession nécessaire de trois états distincts : le premier purement provisoire, le second simplement transitoire, et le troisième seul définitif, suivant les divers modes de notre activité. L’existence humaine commence, en effet, par être essentiellement militaire, pour devenir enfin complètement industrielle, en passant par une situation intermédiaire où la conquête se transforme en défense. Tels sont, évidemment, les caractères respectifs de la civilisation ancienne, de la sociabilité moderne, et de la transition propre au Moyen Âge.

Cette marche de l’activité résulte, comme celle de l’intelligence, de l’impossibilité de toute autre issue primitive. L’état social ne peut, sans doute, se consolider et se développer que par le travail. Mais, d’un autre côté, l’essor du travail suppose autant la préexistence de la société que celui de l’observation exige l’impulsion théorique. Le dénouement d’une telle perplexité s’opère donc encore d’après une évolution spontanée, qui dispense de toute préparation compliquée. Or, l’activité guerrière remplit seule cette condition, vu la prépondérance naturelle de l’instinct destructeur sur l’instinct constructeur. Ne comportant d’efficacité que par un exercice collectif elle est éminemment propre à susciter des associations consistantes et durables, où la sympathie devient très intense quoique fort restreinte, d’après une profonde solidarité. Enfin, elle seule peut déterminer la formation des grands États suivant une incorporation graduelle, qui comprime la turbulence militaire partout ailleurs que chez le peuple dominant, où son caractère s’élève par une noble destination. Il n’existe pas d’autre moyen général de surmonter la répugnance qu’inspire d’abord à l’homme tout travail régulier

Quand cette domination guerrière acquiert assez d’extension, le régime primitif tend à se transformer spontanément, parce que la défense devient plus importante que la conquête. On passe alors au mode intermédiaire, pendant lequel la prépondérance militaire prépare l’existence industrielle, qui bientôt reste seule susceptible d’un essor continu.

La Femme. L’évolution de l’activité me semble, mon père, plus facile à saisir que celle de l’intelligence. Mais je suis surprise que leur combinaison vous paraisse suffisante pour fonder la théorie historique. Il est vrai qu’elles se correspondent spontanément ; car la synthèse fictive convient à la guerre comme la religion positive au travail : on sent même que l’esprit métaphysique dut prévaloir pendant que l’activité militaire fut essentiellement défensive. Néanmoins, cette conception dynamique de l’Humanité ne me semble point assez conforme à la notion statique de notre nature, où le sentiment domine à la fois l’intelligence et l’activité. Après la double loi de l’évolution spirituelle, et celle qui règle l’essor temporel, j’attendais une équivalente appréciation envers la vie affective, sans laquelle je ne comprends pas davantage le mouvement que l’existence.

Le Prêtre. Vous oubliez, ma fille, que la principale région du cerveau n’a point, comme les deux autres, des communications directes avec le dehors, qui ne peut donc modifier le sentiment que par l’entremise de l’intelligence ou de l’activité. Il est vrai que les organes affectifs sont immédiatement liés aux viscères végétatifs. Mais l’influence morale de ceux-ci, d’ailleurs soumise à des lois peu connues, ne devient considérable que dans l’existence personnelle. Elle reste négligeable envers l’état social, d’après la neutralisation spontanée qu’elle y subit entre les divers cas, simultanés ou successifs.

Nos opinions et nos situations constituent donc les seilles sources normales des variations qu’éprouvent nos sentiments, aux différentes phases de l’évolution humaine, surtout collective. Mais la marche générale de ces changements indirects est d’ailleurs conforme à celle des mutations directes dont ils dépendent. Car, si l’on peut résumer l’évolution spéculative et l’évolution active en les regardant comme tendant à nous rendre plus synthétiques et plus synergiques, on reconnaît également que notre évolution affective consiste surtout à devenir plus sympathiques. Notre existence étant principalement caractérisée par l’unité, notre essor doit essentiellement développer l’harmonie humaine. Ainsi, toute l’histoire de l’Humanité se condense nécessairement dans celle de la religion. La loi générale du mouvement humain consiste, sous un aspect quelconque, en ce que l’homme devient de plus en plus religieux. Tel est le résultat final de l’ensemble des appréciations dynamiques, dès lors pleinement conformes aux notions statiques : l’éducation de l’espèce, comme celle de l’individu, nous prépare graduellement à vivre pour autrui.

La Femme. D’après ce dernier éclaircissement, je n’éprouve maintenant, mon père, aucun grave embarras envers la théorie d’évolution qui sert de base à la vraie philosophie de l’histoire. Vous pouvez donc procéder immédiatement à la sommaire explication des principales phases de l’Humanité.

Le Prêtre. Afin de vous en faciliter l’étude, je vous invite, ma fille, à consulter souvent le double tableau ci-joint (voyez le double tableau, D, D’, ci-contre170), extrait de la quatrième édition du Système général de commémoration publique propre à la transition organique de la République occidentale171.

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Vous y serez d’abord frappée de l’absence totale d’indications envers le fétichisme, qui constitue pourtant notre état primordial, subsistant encore chez de nombreuses populations. Mais cette lacune inévitable tient seulement à la nature concrète de ce tableau, incapable d’embrasser une phase historique qui ne fit surgir aucun nom durable. Le fétichisme ne peut être dignement célébré que dans notre culte abstrait, où vous savez combien nous l’honorerons172.

Son efficacité mentale consiste surtout à fonder spontanément la méthode subjective, qui, d’abord absolue, dirigea l’ensemble de la préparation humaine, et qui, devenue relative, présidera de plus en plus à notre état normal. La vraie logique, où les sentiments dominent les images et les signes, a donc une origine fétichique. Quand une passion quelconque nous pousse à chercher les causes des phénomènes dont nous ignorons les lois, afin de les modifier après les avoir prévus, nous attribuons directement aux êtres correspondants des affections humaines, au lieu de les assujettir à des volontés extérieures. Le fétichisme est donc plus naturel que le polythéisme.

On ne peut contester son aptitude morale, d’après sa tendance à faire partout prévaloir spontanément le type humain. Il nous rend profondément sympathiques envers toutes les existences, même les plus inertes, en nous les représentant toujours comme essentiellement analogues à la nôtre. Aussi ce premier état de l’humanité détermine-t-il plus de regrets qu’aucun autre chez ceux qui s’y trouvent brusquement soustraits ; suivant l’expérience journalière des malheureux Africains transportés au loin par la barbarie occidentale.

Même sous l’aspect social, moins favorable au fétichisme, on lui doit d’importants services, que le culte positif glorifiera dignement. Tant que l’existence reste nomade, il modère, par sa tendance à l’adoration matérielle, les immenses destructions, d’ailleurs nécessaires quoique aveugles, que les peuples chasseurs ou pasteurs exercent alors sur les animaux ou les végétaux, pour préparer le théâtre humain. Mais son principal bienfait consiste à diriger spontanément la première des révolutions sociales, celle qui sert de base à toutes les autres, le passage à l’état sédentaire. Cette grande transformation, dont la difficulté n’est pas moins méconnue que l’importance, appartient certainement au fétichisme, d’après le profond attachement qu’il nous inspire pour le sol natal.

La principale imperfection de ce régime spontané consiste à ne laisser surgir que très tardivement un sacerdoce quelconque, propre à régler ensuite l’essor humain. Car, ce culte, quoique très développé, n’exige d’abord aucun prêtre, vu sa nature essentiellement privée, qui permet à chacun d’adorer sans intermédiaire des êtres presque toujours accessibles. Toutefois, le sacerdoce finit par y Surgir, quand les astres, longtemps dédaignés, deviennent les principaux fétiches, dès lors communs à de vastes populations. Leur nature inaccessible étant assez reconnue, elle suscite une classe spéciale, destinée à transmettre les hommages et commenter les volontés. Mais, dans cet état final, le fétichisme touche au polythéisme, qui partout provint de l’astrolâtrie ; comme l’indiquent encore les noms des grands dieux, toujours empruntés aux astres les plus propres à perpétuer la synthèse fictive.

La Femme. Quoique ce passage se soit accompli sans effort, il me semble, mon père, constituer la plus difficile des révolutions préliminaires de notre intelligence. Car nous devons alors substituer brusquement l’inertie à l’activité dans notre conception générale de la matière, pour motiver l’influence divine.

Le Prêtre. Toutefois, ma fille, les agents extérieurs s’introduisent spontanément quand l’esprit humain, atteignant sa seconde enfance, s’élève de la contemplation des êtres à celle des événements, seule base possible des méditations scientifiques. En prolongeant la méthode initiale, les phénomènes, considérés simultanément chez beaucoup de corps, sont alors attribués à des volontés plus générales, nécessairement émanées du dehors. Cette transformation intellectuelle devrait nous devenir familière, d’après les fréquents exemples que nous pouvons en observer, à l’âge correspondant de l’évolution individuelle.

Quoi qu’il en soit, c’est principalement du polythéisme que dépend l’ensemble de la préparation humaine, surtout sociale, et même mentale. D’abord, il complète seul la philosophie initiale, en l’étendant à nos plus hautes fonctions, qui suscitent bientôt l’occupation favorite des dieux. Car, le fétichisme, essentiellement relatif au monde matériel, ne pouvait distinctement embrasser notre existence intellectuelle et morale, d’où procédaient, au contraire, toutes ses explications physiques. Mais, en introduisant des êtres surnaturels, on peut les adapter à cette nouvelle destination, qui ne tarde point à prévaloir. En même temps, le polythéisme suscite nécessairement un sacerdoce proprement dit, ou plutôt consolide et développe celui que l’astrolâtrie avait fondé.

Au milieu des variétés que présente le régime correspondant, on remarque deux institutions connexes, qui sont communes à tous ses modes : la confusion radicale des deux puissances spirituelle et temporelle ; l’esclavage de la population laborieuse.

Tous les motifs, même intellectuels, et surtout sociaux, concourent spontanément à l’explication de la première. D’abord, on ne peut se borner à conseiller quand on parle au nom d’une autorité sans limites, dont toutes les inspirations deviennent naturellement des commandements absolus. En second lieu, notre régime préliminaire devait surtout développer les diverses forces humaines, en réservant à l’ordre final leur sage régularisation d’après l’ensemble d’un tel apprentissage. Tous les pouvoirs devaient donc s’y trouver profondément combinés, afin de surmonter assez l’indiscipline naturelle de l’homme primitif. La division des deux puissances humaines eût radicalement entravé la destination active de ce régime, en s’opposant à l’essor des conquêtes. Enfin, l’intime discordance entre les conceptions théoriques et les notions pratiques exigeait alors que ces deux ordres de pensées occupassent également chaque cerveau, pour que leurs vices respectifs pussent s’y neutraliser assez. D’une autre part, cette indispensable concentration s’accomplit spontanément ; comme le témoigne l’impuissance de concevoir alors une vraie séparation entre le conseil et le commandement, même chez les philosophes les mieux disposés.

Une semblable remarque convient à l’esclavage antique, toujours jugé nécessaire à l’ordre social, jusqu’aux temps voisins d’une irrévocable émancipation. L’esclave, comme le rappelle encore l’étymologie latine173 fut d’abord un prisonnier de guerre, épargné pour le travail, au lieu d’être détruit ou dévoré. D’après la nature conciliante du polythéisme, il pouvait conserver son propre culte, en le subordonnant à la religion du vainqueur, devenu son chef spirituel et temporel. Cette condition sociale, à laquelle personne n’était entièrement soustrait, vu les vicissitudes de la guerre, se trouvait alors assez naturelle pour être souvent acceptée indépendamment de sa source militaire, qui pourtant prévalut toujours.

L’institution de l’esclavage forma doublement la base de la civilisation ancienne, d’abord comme indispensable à l’essor des conquêtes, puis afin d’habituer l’homme au travail, ainsi devenu le seul moyen d’amélioration personnelle, après avoir été le gage de la vie. Sous tous ces aspects, on ne peut aucunement la comparer à l’éphémère monstruosité que suscita la colonisation moderne.

La Femme. Après cet aperçu général du régime polythéique, j’aurais besoin, mon père, de connaître sommairement ses principaux modes.

Le Prêtre. Le plus fondamental consiste, ma fille, dans la théocratie proprement dite. Ce polythéisme conservateur constitue le seul ordre vraiment complet que comporte l’ensemble de la préparation humaine, dont toutes les autres phases n’offrent que des modifications dissolvantes de ce régime primitif, unique source de leur consistance partielle.

Il repose sur deux institutions connexes, l’hérédité des professions quelconques, et l’universelle prépondérance de la caste sacerdotale. La première fournit le seul moyen de conserver les progrès accomplis, et de permettre lentement des modifications secondaires ; tant que l’éducation s’opéra plutôt par imitation que par enseignement, faute de séparation entre la théorie et la pratique. Mais ce régime nécessaire décomposerait la population en castes profondément indépendantes, si l’uniforme prépondérance du sacerdoce n’y venait constituer l’État, en fournissant à toutes un lien vénéré, qui comporte spontanément une vaste extension.

Cette constitution initiale est tellement naturelle qu’elle subsiste encore, chez les plus nombreuses nations d’aujourd’hui, malgré d’immenses perturbations. Quoique surgie partout, elle ne put prévaloir à ce point que dans les lieux où l’intelligence et le travail se développèrent avant l’activité militaire. En effet, celle-ci devient toujours le dissolvant spontané d’un tel régime, en tendant à faire prévaloir les guerriers sur les prêtres. Malgré les immenses efforts de la politique sacerdotale pour détourner l’ardeur belliqueuse vers des expéditions lointaines, toujours suivies d’irrévocables colonisations, la théocratie aboutit partout à la domination du patriciat militaire, mais en conservant les mœurs anciennes. Cette dernière aptitude, irrécusable confirmation de la ténacité d’un tel régime, permet aujourd’hui de l’étudier directement, quoique très altéré, même à la Chine et dans l’Inde, pour mieux comprendre l’antique Égypte, vénérable mère de toute la civilisation occidentale. On peut alors apprécier, sur une grande échelle, l’office social du sacerdoce, à la fois conseiller, consécrateur, régulateur, et finalement juge. Mais on y voit aussi combien cette attribution fondamentale se trouvait profondément compromise d’après le commandement et la richesse qui souillèrent nécessairement l’intervention initiale de l’intelligence dans le domaine du sentiment et de l’activité.

Vous devez être surprise qu’un tel régime soit si peu représenté par le tableau que je vous ai proposé. Cela tient surtout, comme pour le fétichisme, à la nature concrète de cette composition historique, plus esthétique que scientifique. Toutefois, envers un régime qui laisse tant de monuments de tous genres, une telle explication générale a besoin d’un développement spécial. Il consiste à remarquer l’un des plus nobles caractères de la vraie théocratie, où le gouvernement humain réside chez des corporations immenses et perpétuelles, sans que les services rendus puissent se rattacher presque jamais à des noms particuliers. Faute d’une telle tendance à l’absorption des individus, les divers collèges sacerdotaux auraient été souvent troublés par les rivalités naturelles des divinités polythéiques. C’est seulement quand la théocratie, suivant une exception heureusement unique174, se fonde sur le monothéisme, qu’une extrême concentration y fait ressortir les noms suprêmes. Aussi la nature concrète de notre tableau força-t-elle d’y choisir Moïse comme le type personnel du régime initial, quoiqu’il représente très imparfaitement une constitution essentiellement propre au polythéisme.

La Femme. Cette admiration réfléchie pour la théocratie me fait mieux apprécier, mon père, la profonde injustice des aveugles imputations dont elle est encore l’objet chez la plupart des hommes qui se croient avancés. Il semblerait ainsi que le régime d’où tout émane, et qui dura plus qu’aucun autre, fut toujours oppressif et dégradant ; en sorte qu’on ne comprendrait plus d’où purent surgir les progrès accomplis.

Le Prêtre. Toutes ces critiques de la théocratie doivent être regardées, ma fille, comme aussi frivoles que les reproches de saint Augustin envers l’ensemble du polythéisme et les récriminations de Voltaire contre le catholicisme. Aucun régime ne put mériter de telles censures que pendant sa décadence. Il n’eût jamais surgi ni prévalu si la majeure partie de sa domination n’avait été suffisamment conforme à notre nature, et même assez favorable à nos progrès.

Les tendances oppressives à l’immobilité ne se développent réellement que dans la dernière phase de la théocratie. Elles y résultent de l’inévitable dégradation du caractère sacerdotal par le commandement et la richesse. Mais on a d’ailleurs exagéré beaucoup l’immuabilité théocratique, d’après le contraste émané de la rapidité supérieure qui distingue la marche occidentale. Indépendamment de toute perturbation étrangère, des indices décisifs et multipliés manifestent, depuis longtemps, le mouvement spontané d’une telle civilisation. Par exemple, le bouddhisme, quoique comprimé dans son centre, y produisit bientôt au Tibet de profondes modifications, développées en Chine d’après l’institution des examens.

Quand le positivisme devra pénétrer chez ces immenses populations, le temps sera venu d’étudier avec soin la progression naturelle qui les eût ultérieurement amenées d’elles-mêmes au niveau final de l’Occident, suivant une marche distincte mais équivalente. Car, c’est à ces tendances spontanées qu’il faudra sagement rattacher l’accélération systématique, en écartant toutes les perturbations violentes introduites par le monothéisme, d’abord musulman, puis chrétien. Néanmoins, en réservant cette importante appréciation, nous devons maintenant concentrer nos études historiques sur les ancêtres immédiats de la civilisation occidentale. On est ainsi conduit à faire prévaloir l’examen des populations où l’établissement théocratique se trouva prévenu par un essor précoce de l’activité militaire.

Mais ce polythéisme progressif présente deux modes très différents, l’un essentiellement intellectuel, l’autre éminemment social. Le premier a lieu quand les circonstances locales et politiques ne permettent point à l’activité militaire, quoique très développée, d’instituer un véritable système de conquêtes. Alors sa réaction latente pousse tous les hommes supérieurs vers la culture mentale, devenue aussi le principal objet de l’attention publique, et dégagée ainsi de la discipline sacerdotale. Quand, au contraire, la guerre peut tendre librement à la domination universelle, l’intelligence se subordonne à l’activité, et tous les citoyens sont ordinairement absorbés par les sollicitudes sociales, au dedans comme au-dehors. Ces deux modes du polythéisme progressif furent également nécessaires, chacun selon sa nature et dans son temps, au grand mouvement occidental qui suivit la rupture spontanée du joug théocratique.

Aucune théocratie n’échappe finalement à l’ascendant social des guerriers sur les prêtres. Celle même de la Judée, malgré sa concentration exceptionnelle, subit aussi cette révolution, quand les rois succédèrent aux juges, six siècles après sa fondation. Mais il importe de distinguer entre les cas où ce changement ne s’accomplit que lorsque les mœurs théocratiques ont acquis une pleine consistance, et ceux où son rapide avènement précède une telle constitution, dès lors essentiellement avortée. Notre évolution occidentale dépendit surtout de cette dernière impulsion, qui toutefois n’eût jamais suffi sans les germes heureusement empruntés aux pures théocraties.

Les temps chantés par Homère marquent nettement le début d’une telle série. Car il s’était alors écoulé deux générations au plus depuis que les guerriers commencèrent à dominer les prêtres chez nos ancêtres helléniques. La théocratie primitive s’y manifeste encore par des oracles nombreux et respectés, quoique dispersés, qui persistèrent en Grèce plus qu’ailleurs.

La Femme. À partir de cette ère occidentale, vous m’avez annoncé, mon père, que l’évolution humaine constitue réellement une immense transition175, sans comporter aucun véritable régime. On sent assez l’exactitude d’une telle appréciation, quand on oppose la courte durée des divers états sociaux qui dès lors se succèdent, soit à la persistance antérieure de la théocratie précédée du fétichisme, soit à l’incomparable avenir de l’ordre positif. Mais je voudrais concevoir maintenant la marche générale de cette transition nécessaire.

Le Prêtre. Une telle préparation, exactement représentée par notre tableau concret, se rapporte, ma fille, comme l’ensemble de la nature humaine, d’abord à l’intelligence, puis à l’activité, pour aboutir enfin au sentiment. La théocratie initiale cultivait simultanément ces trois faces de notre existence, ainsi soumise à des règles complètes, quoique trop peu favorables à nos progrès continus. Mais cette discipline était si bien la seule qui convînt au théologisme qu’on ne put jamais lui rien substituer de durable tant que prévalut la synthèse fictive. On n’accéléra la marche qu’en brisant une telle harmonie, pour développer successivement chaque partie de l’existence humaine aux dépens des deux autres. Ce caractère profondément incomplet distingue nettement d’abord l’élaboration grecque, puis la préparation romaine, enfin l’initiation catholico-féodale.

L’ordre de ces trois évolutions partielles résulte aussitôt de leur commune destination. Car alors il fallait surtout développer les forces humaines, sans aspirer encore à les discipliner, autrement que d’après leur antagonisme spontané. Tout effort prématuré pour régler l’ensemble de notre existence tendait à rétablir une théocratie toujours imminente, et devenait contraire à l’essor spécial qu’on voulait seconder. Voilà pourquoi le sentiment, principale source de la discipline humaine, dut être longtemps dédaigné, de manière à ne prévaloir que quand le développement théorique et pratique serait assez avancé. Pour le propre essor de nos forces, l’intelligence devait précéder l’activité. Car, la marche active tendant alors à réunir tous les polythéistes progressifs sous une même domination, elle serait devenue incompatible avec la pleine liberté qu’exige l’évolution spéculative, si celle-ci ne s’était pas accomplie préalablement176.

La Femme. Je conçois ainsi, mon père, la nature et la succession des trois grandes phases propres à la transition nécessaire qui nous sépare des temps homériques. Mais j’aurais besoin de mieux comprendre leur marche et leur enchaînement, en commençant par l’évolution grecque.

Le Prêtre. Son immortel éclat ne doit pas vous empêcher, ma fille, de déplorer son contraste général envers l’évolution romaine, quant à leur influence respective sur les populations correspondantes. À Rome, il s’agit d’une construction collective, à laquelle tous les hommes libres doivent toujours participer activement, sous peine d’un avortement radical. En Grèce, la population reste essentiellement passive, et forme une sorte de piédestal à quelques penseurs vraiment éminents, dont le nombre total, pour l’art, la philosophie, et la science ne dépasse pas cent, depuis Homère et Hésiode jusqu’à Ptolémée et Galien. D’un côté, la haute activité commune procure à la nation une noblesse universelle, dont les vestiges sont encore appréciables. Mais, de l’autre, la monstrueuse prépondérance accordée à la spéculation sur l’action aboutit à la dégradation, trop sensible aujourd’hui, d’une population sacrifiée qui finit par mettre au-dessus de tout les talents d’expression. La conquête romaine préserva seule les cités grecques de tomber chacune sous la vile tyrannie de quelque rhéteur.

Ces peuplades trop vantées ne comportèrent vraiment qu’une belle phase sociale, à peine prolongée pendant deux siècles, et même interrompue souvent par leurs misérables contestations. Elle résulta de leur admirable lutte177, d’abord défensive, puis offensive, contre la violente oppression dont la théocratie persane menaçait ce précieux noyau de libres penseurs, alors chargé des destinées intellectuelles de l’humanité. Mais, là même, c’est surtout à quelques citoyens incomparables que sont dus les succès principaux : car chaque population s’y montre souvent disposée à sacrifier la défense commune aux rivalités mutuelles.

Dans cette longue élaboration mentale, il faut distinguer trois phases inégales, fidèlement caractérisées au tableau concret. Le mouvement commence par l’art, dont Homère est l’éternel représentant. Il fallait bien que la poésie, à la fois plus indépendante et plus gênée, se détachât la première du tronc théocratique, de manière à commencer l’émancipation occidentale. Elle prépare l’avènement de la philosophie qui, d’abord ébauchée par Thalès et Pythagore, se personnifie enfin dans l’incomparable Aristote, tellement supérieur à son temps qu’il ne put être apprécié qu’au Moyen Âge. Sous son éternelle élaboration, ce second essor devient assez caractérisé pour faire bientôt sentir aux vrais penseurs l’impossibilité de le dépasser sans un long préambule scientifique qui pût assez développer sa première base positive. Alors la science réelle, admirablement représentée par Archimède, devint, à son tour, l’objet principal du génie grec, dont l’aptitude esthétique et la puissance philosophique se trouvaient irrévocablement épuisées.

La Femme. Quant à la préparation romaine, je l’ai toujours trouvée, mon père, beaucoup mieux appréciable, d’après le caractère homogène et tranché qui distingue cette admirable ascension graduelle vers la domination universelle. Le principal ouvrage de Bossuet178, contient, à cet égard, d’éminents aperçus, que je connais depuis longtemps. Ce système politique est tellement saisissable qu’il put être assez défini par quelques vers incomparables179, qui me furent expliqués jadis. Quoiqu’ils n’indiquent que la destination extérieure, ils font sentir combien la constitution intérieure s’y trouvait intimement liée.

Le Prêtre. Vous n’avez plus, ma fille, qu’à compléter un tel ensemble en distinguant ses deux phases essentielles. Tant que l’incorporation romaine n’embrassa point la majeure partie de l’Occident, l’activité guerrière dut être dirigée par la caste sénatoriale, forte de son ascendant théocratique, d’après lequel l’essor commun contenait suffisamment les jalousies plébéiennes. Mais cette constitution militaire dut changer quand la domination fut assez étendue et consolidée pour ne plus absorber la sollicitude du peuple, dont les empereurs devinrent les vrais représentants contre la tyrannie patricienne. Virgile caractérisa la politique romaine, personnifiée dans l’incomparable César, au temps même où ce système éprouvait, à l’insu du tendre poète, cette transformation décisive, premier symptôme de son déclin nécessaire.

Ces deux phases presque égales, l’une éminemment progressive, l’autre essentiellement conservatrice, ont eu chacune beaucoup d’efficacité sociale pour l’ensemble de la préparation occidentale. Si nous devons à la première la salutaire domination qui comprima partout des guerres stériles et pourtant continues, nous sommes redevables à l’autre des bienfaits civils de cette incorporation politique, d’après l’uniforme propagation de l’évolution grecque. En conquérant la Grèce, Rome lui rendit toujours un digne hommage, et consacra son influence à répandre des résultats esthétiques, philosophiques, et scientifiques, dont la principale destination exigeait une telle dissémination.

Quand les derniers mouvements, l’un intellectuel, l’autre social, propres à l’Antiquité, se furent ainsi combinés irrévocablement, la préparation humaine tendit aussitôt vers sa dernière phase nécessaire. Le développement, théorique et pratique, de nos principales forces ne tarda point à faire profondément sentir le besoin de les régler. Car la discipline spontanée qui résultait d’un but temporaire se trouva radicalement dissoute dès qu’il fut assez atteint. Alors l’esprit et le cœur se livrèrent à des dérèglements sans exemples, où tous nos trésors intellectuels et matériels se dissipaient en ignobles satisfactions d’un égoïsme effréné. En même temps que la régénération devenait indispensable, l’ensemble des antécédents gréco-romains paraissait lui fournir une base systématique, d’après la prépondérance intellectuelle du monothéisme, combinée avec la tendance sociale vers une religion universelle.

Le catholicisme surgit ainsi pour satisfaire cet immense besoin de discipline complète, sous l’impulsion trop méconnue de l’incomparable saint Paul, dont la sublime abnégation personnelle facilita l’essor de l’unité naissante, en laissant prévaloir un faux fondateur180. Mais la nature profondément contradictoire d’une telle construction indiquait déjà cette dernière transition comme plus rapide et moins étendue que les préparations précédentes. Car le but principal n’y pouvait être atteint que d’après la séparation radicale des deux pouvoirs humains, spontanément émanée d’ailleurs d’une situation où le monothéisme grandissait lentement sous la domination politique du polythéisme. Néanmoins, une telle division restait toujours incompatible avec le génie nécessairement absolu du théologisme, qui, surtout dans sa concentration monothéique, ne permet au sacerdoce de se borner au conseil qu’autant qu’il ne peut pas saisir le commandement.

Cette contradiction nécessaire se caractérise surtout par deux contrastes généraux, l’un social, l’autre intellectuel. On ne peut alors fonder la discipline humaine que sur la vie future, à laquelle le nouveau sacerdoce procure une importance jusqu’alors inconnue, même en Judée, afin de s’en faire un domaine exclusif. Mais un tel mode devenait impropre à régler l’existence réelle, car il détournait de la société pour pousser chaque croyant à l’ascétisme solitaire. D’une autre part, l’intime discordance entre la théorie et la pratique, qui se trouvait dissimulée, et même compensée, tant que les deux pouvoirs restaient confondus, se manifesta complètement d’après leur séparation. La concentration monothéique développa surtout le contraste nécessaire entre les volontés arbitraires et les lois immuables. Car l’ingénieuse conciliation qu’Aristote leur avait préparée181 n’était destinée qu’à la phase ultérieure où l’esprit positif tendrait d’abord à son ascendant final sous la tutelle théologique.

D’après l’ensemble de ces oppositions, il faut peu s’étonner que le mouvement catholique ait été longtemps repoussé, comme une véritable rétrogradation, par les meilleurs types, théoriques ou pratiques, de l’empire romain. Ces chefs éminents se trouvaient graduellement disposés, depuis Scipion et César, à l’avènement direct du règne de l’Humanité, sous la prépondérance simultanée de l’esprit positif et de la vie industrielle. Mais ils n’avaient pas aperçu la nécessité d’une dernière préparation sociale, essentiellement relative au sentiment, pour amener le régime final par la double émancipation réservée au Moyen Âge envers les femmes et les travailleurs.

La Femme. Ce grand résultat me semble, mon père, n’être ici rapporté d’abord au catholicisme qu’afin de mieux caractériser sa filiation historique, en le représentant comme pouvant émaner du régime ancien sous la nouvelle impulsion religieuse. Mais il fut secondé profondément, et même beaucoup accéléré, par l’influence féodale. Le catholicisme, qui jadis eut ma foi, doit toujours conserver ma vénération. Pourtant, je ne pus jamais m’empêcher de lui préférer secrètement la chevalerie, dont j’entends encore retentir, au seizième siècle, le noble résumé : Fais ce que dois, advienne que pourra.

Le Prêtre. Je n’ai, ma fille, qu’à compléter votre juste appréciation en vous faisant sentir que l’état féodal, attribué mal à propos aux invasions germaniques182, devint lui-même une suite nécessaire du régime romain, qui finit par y tendre spontanément. Car, l’extension de l’empire changea bientôt la conquête en défense. Or, les deux autres caractères politiques du Moyen Âge résultent nécessairement de cette transformation principale. D’une part, elle changea graduellement l’esclavage en servage, après avoir naturellement restreint la traite à l’intérieur du monde romain. En même temps, elle décomposa de plus en plus la domination centrale en autorités locales, chargées chacune d’une défense partielle, et dont la subordination hiérarchique constitua la féodalité proprement dite. Le catholicisme ne fit que sanctionner spontanément cette triple tendance politique, en recommandant la paix, l’émancipation, et la soumission. Mais il fut alors le digne organe des sentiments inspirés par la situation occidentale, sans qu’on doive les rapporter à sa doctrine, qui souvent servit ensuite à consacrer des dispositions entièrement opposées, d’après son caractère vague et même anti-social. Il contribua beaucoup moins que la féodalité, soit à l’abolition, d’abord urbaine, puis rurale, de l’esclavage occidental ; soit à l’émancipation féminine, où nous lui devons seulement la pureté préalable, mais nullement la tendresse finale, toujours chevaleresque. Dans toute l’Église grecque il consacre encore la réclusion des femmes et le servage des travailleurs, que les seuls tzars y modifient dignement.

La Femme. Suffisamment préparée, mon père, à cette appréciation générale du Moyen Âge, il ne me reste qu’à connaître la principale division de cette dernière transition organique

Le Prêtre. Elle résulte, ma fille, du double système de guerres défensives qui dut alors absorber l’activité collective de l’Occident, tandis que s’y consommait graduellement la grande révolution sociale que je viens de caractériser. Une première phase, commençant au début du cinquième siècle et finissant avec le septième, s’y trouve remplie par l’établissement fondamental, où surgissent, sous les invasions susceptibles de succès durable, tous les caractères propres au Moyen Âge, sauf la langue. Alors l’indépendance prévaut sur le concours. Dans une seconde phase de même durée, le besoin de concentration devient dominant, pour repousser les invasions perturbatrices des populations susceptibles d’incorporation occidentale d’après leur facile conversion du polythéisme au catholicisme. Cette activité collective de l’Occident se trouva dirigée surtout par la dictature de l’incomparable Charlemagne, dignement complétée chez ses successeurs germaniques.

Ainsi se fonde la République occidentale, où l’ancienne communauté, due à l’incorporation forcée, se transforme en une association volontaire d’États indépendants, qui ne sont directement liés que par un même régime spirituel, condensé dans la papauté. Ce changement tend déjà, malgré les influences ecclésiastiques et les souvenirs politiques, à déplacer le centre social d’un tel système, en le transportant de Rome à Paris, où, dès la fin du Moyen Âge, il était irrévocablement fixé, comme plus conforme aux relations locales.

Mais, pendant cette seconde phase, l’Orient subit un vaste ébranlement183 qui bientôt réagit profondément sur l’ensemble de l’Occident, d’abord en y prolongeant le régime catholico-féodal, puis en commençant son irréparable dissolution.

Le besoin d’une religion vraiment universelle était, depuis longtemps, senti chez la majeure partie de la race blanche, y compris même la portion qui, quoique adjacente à l’empire romain, avait évité sa domination. Or, cette universalité, dont l’invocation caractérise à la fois le principal mérite et la meilleure critique du catholicisme, ne peut aucunement appartenir au théologisme, et se trouve exclusivement réservée au positivisme. Néanmoins, le monothéisme en approche davantage que le polythéisme. Celui-ci fut toujours une religion essentiellement nationale, mais très conciliable avec l’incorporation militaire. Au contraire, le monothéisme peut rallier des peuples vraiment indépendants, quoique cette aptitude ne se soit assez réalisée que dans l’Occident au Moyen Âge. L’Orient devait donc tendre aussi vers une foi monothéique, mais profondément incompatible avec la croyance occidentale, d’après la diversité des destinations sociales.

En effet, l’islamisme dirigeait surtout l’essor militaire d’une autre noble partie de la race blanche, aspirant, à son tour, à devenir le principal noyau du vrai Grand-Être. C’est pourquoi l’antique confusion des deux pouvoirs y fut nécessairement conservée, et même développée, d’après la concentration monothéique. Ainsi devenu plus conforme au génie naturel du théologisme, le monothéisme put, et même dut, acquérir, en Orient, une simplicité dogmatique qu’il ne comportait pas en Occident. Car, parmi nous, la séparation factice des deux puissances avait forcé le vrai fondateur du catholicisme à compliquer le dogme en complétant la révélation, indispensable à tout monothéisme, par la divinisation du fondateur supposé. De là résultèrent d’autres complications secondaires, que l’islamisme s’honora d’écarter aussi, pour mieux assurer la prépondérance du caractère militaire contre la dégénération sacerdotale du chef suprême. L’indépendance du clergé fournit, en effet, le motif essentiel de ces subtilités catholiques, qui méritent historiquement la vénération des philosophes, quelque répugnance qu’elles doivent inspirer à notre raison.

Dès le début de cette lutte entre deux monothéismes inconciliables, un libre penseur aurait pu prévoir qu’elle aboutirait bientôt à les discréditer également, en montrant l’inanité radicale de leurs communes prétentions à l’universalité. Cet immense conflit remplit la dernière phase du Moyen Âge, commençant avec le onzième siècle et se terminant à la fin du treizième. Alors s’établit d’abord la féodalité proprement dite, où l’indépendance et le concours, qui tour à tour prévalurent, se trouvaient enfin combinés dignement, de manière à faire déjà pressentir la sociocratie finale. Cette admirable institution devint, au douzième siècle, la base générale de ces héroïques expéditions où la République occidentale, consolidée et développée par l’activité collective, dissipa finalement toutes les inquiétudes d’invasion musulmane.

Dès le siècle suivant, les croisades, essentiellement dépourvues de destination sociale, furent bientôt dénaturées et discréditées. L’ensemble du monde romain se trouva partagé dès lors entre deux monothéismes incompatibles, dont chacun tendit aussitôt vers son irrévocable déclin, qui ne fut retardé, de part et d’autre, que d’après la difficulté d’y substituer un nouveau régime.

La Femme. Cette théorie générale du Moyen Âge me fait enfin comprendre, mon père, l’ensemble du catholicisme, intellectuel et social : j’en conçois l’avènement nécessaire, la mission temporaire, et l’irréparable décadence. Mais une telle appréciation indique mieux combien le catholicisme fut injuste envers l’élaboration grecque et l’incorporation romaine, dont la combinaison spontanée avait déterminé sa formation. Après avoir maudit ses pères, il fut, à son tour, maudit par ses enfants. Quoique le premier tort n’excuse pas le second, il l’explique en manifestant la rupture de la continuité humaine.

Le Prêtre. En effet, ma fille, cette continuité s’était trouvée respectée dans les révolutions précédentes. Le polythéisme avait d’abord remplacé le fétichisme d’une manière presque insensible, en se l’incorporant spontanément. Quand le régime militaire vint succéder à la théocratie initiale, ce fut encore sans rompre ses antécédents sociaux, qui restèrent toujours honorés. Il en est ainsi lorsque Rome absorbe la Grèce, en se glorifiant de prolonger son évolution. Mais l’avènement du catholicisme offre, au contraire, un caractère anarchique. L’avenir et le présent s’y trouvent conçus et dirigés comme si le passé gréco-romain n’eût jamais existé. Même l’injustice chrétienne s’étend jusqu’aux antécédents juifs, malgré la vicieuse importance qu’on leur attribuait.

Cette brutale discontinuité, que l’islamisme s’efforça d’éviter, altéra beaucoup le sentiment général du progrès social, dont le catholicisme fit spontanément surgir la première ébauche, d’après la supériorité réelle de son régime sur le précédent. Il importe de bien apprécier une telle rupture des liens historiques. Elle explique d’abord l’intime contradiction, intellectuelle et morale, où se trouva bientôt placée une doctrine qui, surgie de la discussion, voulut ensuite l’interdire, et qui réclama de ses enfants le respect qu’elle refusait à ses pères. Mais il y faut surtout saisir la véritable origine de la plus grave disposition propre à l’anarchie moderne. Le sentiment et l’esprit anti-historiques, dont la prépondérance constitue maintenant le principal obstacle à la réorganisation occidentale, remontent ainsi jusqu’à l’avènement du catholicisme. Cette immense difficulté ne peut être surmontée que par le positivisme, seul capable de rendre également justice à toutes les phases, sociales ou mentales, de l’évolution humaine.

Toutefois, il faut ici, comme partout ailleurs, reconnaître que l’éminente sagesse du sacerdoce catholique neutralisa longtemps les principaux vices de sa déplorable doctrine. En s’appropriant la langue de Rome, quand elle cessa de prévaloir, il conserva spontanément tous les trésors intellectuels de l’Antiquité, même sa belle théologie. La touchante légende, si dignement immortalisée par Dante184, sur l’heureuse intercession d’un saint pape envers Trajan, suffirait pour indiquer combien les nobles âmes catholiques regrettaient que leur aveugle doctrine les empêchât d’honorer leurs meilleurs ancêtres. Mais le respect général des antécédents grecs et romains fut développé surtout chez les chefs temporels, malgré leur fréquente ignorance.

On retrouve partout un pareil contraste. Une admirable discipline s’établit alors dans l’ensemble des sentiments humains, quoiqu’elle repose sur un immense égoïsme, dont la prépondérance pouvait seule maîtriser d’abord la personnalité vulgaire. La tendresse chevaleresque se trouve préparée et sanctionnée par la foi la plus anti-féminine qui régnât jamais. D’après l’institution du célibat ecclésiastique, qui détruit toute hérédité sacerdotale, l’atteinte la plus décisive portée, en Occident, au régime des castes émane d’une doctrine naturellement favorable à la théocratie, objet final de la papauté dégénérée. Le monothéisme, qui devint enfin profondément hostile à tous les progrès intellectuels, prépara leur essor général, en achevant d’élaborer la logique humaine. Fondée par le fétichisme sur les sentiments, elle dut au polythéisme l’emploi des images. Mais son essor spontané ne se compléta que sous le monothéisme, d’après l’assistance usuelle des signes. Ce résultat, essentiellement commun à l’islamisme et au catholicisme, appartient davantage à celui-ci, vu la discussion habituelle qu’y suscitait, chez toutes les classes, la division des deux pouvoirs.

Toutes ces oppositions185 doivent augmenter beaucoup l’admiration et le respect des vrais philosophes pour ces belles natures pontificales qui, pendant quelques siècles, retirèrent tant d’efficacité d’une foi radicalement vicieuse, quoique seule adaptée à cette transition. Néanmoins, n’oublions jamais que les progrès quelconques du Moyen Âge furent toujours dus au concours nécessaire entre les deux éléments hétérogènes qu’il faut sans cesse y combiner, le catholicisme et la féodalité.

Outre ses services immédiats, cette admirable transition fit irrévocablement surgir tous les germes essentiels du régime final. Elle ébaucha même, sous chaque grand aspect, le véritable ordre humain, à la fois temporel et spirituel, autant que le permettaient alors la doctrine et la situation. Aussi le positivisme n’a-t-il maintenant qu’à reprendre l’ensemble de son programme pour le réaliser dignement, d’après une meilleure foi combinée avec une activité plus favorable. Mais l’influence féodale, qui n’a pas aujourd’hui de défenseurs spéciaux, se trouve injustement sacrifiée, dans ces appréciations historiques, à la participation catholique, seule étudiée par l’école rétrograde. Un examen approfondi montre pourtant la réaction chevaleresque jusque sur les modifications trop méconnues que subit alors la dernière foi provisoire. Après avoir admirablement ébauché le culte de la Femme, prélude nécessaire à la Religion de l’humanité, le sentiment féodal détermina réellement, au siècle des croisades, l’altération qu’éprouva le monothéisme occidental, quand la Vierge y tendit à remplacer Dieu.

Mais en rapportant les résultats du Moyen Âge à leurs véritables auteurs, on sent mieux la nature profondément précaire du régime catholico-féodal, dernier mode du système théologique et militaire. Si le sacerdoce compensa seul l’imperfection de sa doctrine, cette aptitude ne pouvait durer qu’autant que sa destination morale et sociale lui conservait un caractère progressif. Or, l’accomplissement même d’une telle mission poussa l’Occident vers des progrès incompatibles avec la foi catholique, et contraires à la constitution finale de son clergé devenu rétrograde ; comme le montre l’admirable tentative de régénération avortée au treizième siècle. En un mot, tous les résultats du Moyen Âge nécessitèrent un régime nouveau, dès que l’islamisme et le catholicisme se furent irrévocablement neutralisés. Par exemple, l’émancipation théologique, longtemps bornée à quelques types individuels, se répandit beaucoup d’après les croisades, sous l’impulsion des Templiers, mieux exposés aux contacts musulmans.

Le début du quatorzième siècle ouvre ainsi l’immense révolution occidentale que le positivisme vient aujourd’hui terminer. Alors l’ensemble du mouvement humain devient profondément hostile à l’ordre antérieur, quoique le nouveau régime ne puisse encore être aucunement aperçu. Car, après le catholicisme, nulle organisation théologique n’était possible ; comme le système militaire ne pouvait plus se modifier au-delà de sa constitution féodale. L’Occident commençait à réaliser les pressentiments trop précoces de César et de Trajan sur sa tendance directe à faire irrévocablement prévaloir une foi positive et une activité pacifique. Mais ce but exigeait encore que la science, l’industrie, et même l’art, subissent une longue élaboration, qui dut être essentiellement spéciale et dispersive, de manière à dissimuler sa tendance sociale. De là résulte ce double caractère de la dernière transition humaine, de plus en plus anarchique envers l’ensemble, quoique aussi de plus en plus organique quant aux éléments.

La Femme. Puisque c’est ainsi, mon père, que le présent se noue directement au passé, j’ai besoin de connaître la marche générale de ce mouvement, pour y suivre assez les progrès simultanés de l’anarchie et de la rénovation.

Le Prêtre. Dans la progression négative, mieux caractérisée que l’autre, il faut, ma fille, distinguer surtout deux phases nécessaires ; selon que la décomposition reste purement spontanée, ou devient de plus en plus systématique. La première comprend les quatorzième et quinzième siècles, et l’autre les trois suivants. Ces deux périodes présentent les mêmes différences envers le mouvement positif, quoique d’une manière moins prononcée. Tout l’Occident participe à la décomposition spontanée ; mais la négation systématique ne prévaut qu’au Nord186.

Le mouvement révolutionnaire fut toujours dirigé, dès son début, par deux classes connexes, d’abord émanées, et bientôt rivales, des anciens pouvoirs. Ce sont les métaphysiciens et les légistes, qui constituent l’élément spirituel et l’élément temporel de ce régime négatif, caractérisé, surtout en France, dans les universités et les parlements. Mais la seconde classe mérite plus d’estime que la première, parce que leur commun esprit s’y modifia sous l’heureuse impulsion des applications sociales. Tandis que les métaphysiciens ne furent jamais, envers la théologie, que d’inconséquents démolisseurs, les légistes, et surtout les juges, outre leurs services temporaires ou spéciaux, tendirent toujours à construire, sur les traces romaines, une morale purement humaine.

Pendant la première phase moderne, tout le régime du Moyen Âge se trouva radicalement décomposé d’après les intimes conflits de ses divers éléments, quoique ses doctrines restassent intactes. La lutte principale dut être celle des deux puissances spirituelle et temporelle, dont l’harmonie précaire avait flotté toujours entre la théocratie et l’empire. Aux vains efforts des papes du treizième siècle pour établir leur domination absolue, succéda partout, et surtout en France, l’heureuse résistance des rois qui, dans le cours du siècle suivant, annulèrent irrévocablement le pouvoir occidental de la papauté. Cette révolution décisive fut complétée, au quinzième siècle, par la subordination de chaque clergé national envers l’autorité temporelle, en ne laissant qu’une influence illusoire au chef central, qui dès lors dégénère en prince italien. En perdant son indépendance, le sacerdoce perd aussi sa moralité, d’abord publique, puis même privée. Pour conserver son existence matérielle, il met ses doctrines au service de tous les forts.

En même temps, se développe la lutte, commencée au Moyen Âge, entre l’élément local et l’élément central de la constitution temporelle. Partout le pouvoir qui fut d’abord inférieur finit par triompher, d’après l’assistance spontanée des classes surgies de l’abolition du servage. Dans le cas normal, la royauté prévaut sur l’aristocratie. On doit regarder l’issue inverse comme une exception, dont Venise offrit le premier type, développé surtout en Angleterre.

Sous l’un ou l’autre mode, la combinaison de cette concentration politique avec l’abaissement du sacerdoce institue, chez chaque nation occidentale, une véritable dictature, qui pouvait seule contenir l’anarchie matérielle amenée par la désorganisation spirituelle. Le meilleur type de cette magistrature exceptionnelle fut l’éminent Louis XI, qui seul sentit dignement et dirigea sagement l’ensemble du mouvement moderne.

Quant à la progression positive, son principal aspect, pendant cette première phase, consiste dans l’essor industriel. Préparé par la double organisation des classes laborieuses au Moyen Âge, il se développe alors d’après trois impulsions décisives, dont l’avènement n’offre rien de fortuit. D’abord l’invention de la poudre vient compléter l’institution transitoire des armées permanentes, pour dispenser les occidentaux d’une éducation militaire contraire à leur nouvelle activité. Puis l’imprimerie rattache la science à l’industrie, en permettant de satisfaire l’ardeur théorique qui prévalait partout. Enfin, la découverte de l’Amérique et d’une route maritime vers l’Inde fournit un vaste champ à l’extension décisive des relations industrielles, de manière à caractériser et consolider la nouvelle vie occidentale. Le mouvement intellectuel ne devient alors éminent qu’envers la poésie, ouvrant le quatorzième siècle par une incomparable épopée187, et produisant, au quinzième, une admirable composition mystique188. Mais l’essor scientifique se prépare d’après d’utiles matériaux de tous genres.

Ce progrès simultané de l’intelligence et de l’activité fait mieux ressortir le déplorable abandon du perfectionnement moral, qui constituait chez toutes les classes le principal mérite du Moyen Âge. La double ardeur qui prévaut alors en Occident repose essentiellement sur l’essor universel et désordonné de l’orgueil et de la vanité, lié souvent au plus ignoble égoïsme. Il est vrai que le développement esthétique, malgré sa tendance révolutionnaire, entretient spontanément de meilleurs sentiments. Mais la culture morale se concentre de plus en plus chez le sexe affectif, qui, préservé de l’entraînement et pratique, transmet seul, à travers l’anarchie les principaux résultats du Moyen Âge, malgré l’aversion croissante qu’ils inspiraient. Cette sainte providence ne peut cependant empêcher que l’altération graduelle du vrai principe de toute discipline humaine ne coïncide avec le développement spécial des nouvelles forces, spirituelles et temporelles, propres à l’état final de l’Occident.

La Femme. La phase initiale du double mouvement moderne étant assez caractérisée, je vous prie, mon père, d’apprécier pareillement sa période systématique.

Le Prêtre. Restées auparavant intactes, les doctrines du régime ancien furent alors, ma fille, directement attaquées par des principes purement négatifs. Cette extension de l’anarchie ne fut pas moins indispensable qu’inévitable, afin de manifester le besoin d’une vraie réorganisation, dissimulé sous l’apparence de vie que conservait un système dont toutes les bases sociales se trouvaient irrévocablement détruites. Mais, pour apprécier assez sa destination, il faut diviser une telle période en deux phases, dont la première, commençant avec le seizième siècle, se termine à la rétrogradation de la royauté française, coïncidant avec le triomphe de l’aristocratie anglaise189. La seconde conduit, un siècle après, jusqu’à l’avènement direct de la crise révolutionnaire dont l’Occident subit encore, après deux générations, les déplorables vicissitudes.

Cette distinction nécessaire résulte surtout de la systématisation croissante qu’éprouve la doctrine négative, qui d’abord semble compatible avec les conditions fondamentales du régime théologique, tandis qu’elle leur devient ensuite évidemment contraire. On doit caractériser ces deux degrés successifs du mouvement négatif par les qualifications respectives de protestant et déiste. Malgré l’infinie diversité des sectes protestantes, leur commune adhésion à la révélation chrétienne suffit pour les séparer toutes de l’émancipation plus avancée qui caractérise le déisme.

Dès le début de la seconde phase moderne, la doctrine négative pose directement son principe anarchique, en proclamant l’individualisme absolu, par cela même qu’elle attribue à chacun, sans aucune condition de compétence, la décision des questions quelconques. Alors toute autorité spirituelle se trouve radicalement dissoute. Les vivants s’insurgent complètement contre les morts ; comme le témoigne une aveugle réprobation envers l’ensemble du Moyen Âge, mal compensée par une irrationnelle admiration de l’Antiquité. Ainsi s’aggrave, sous l’impulsion protestante, la fatale rupture que le catholicisme introduisit dans la continuité humaine.

La Femme. Permettez, mon père, que je vous interrompe un moment pour vous témoigner la profonde répugnance que m’inspira toujours le protestantisme, qui prétendit réformer le monothéisme occidental en le dépouillant de ses meilleures institutions. Il supprime ainsi le dogme du purgatoire, le culte de la Vierge et des saints, le régime de la confession, et dénature le mystérieux sacrement qui fournissait aux cœurs occidentaux un sublime résumé de toute leur religion. Aussi mon sexe, qui jadis avait tant secondé l’essor catholique, resta-t-il essentiellement passif dans une réformation où sa tendresse repoussée ne trouvait d’autre dédommagement que l’autorisation de commenter des livres inintelligibles et dangereux. Le protestantisme aurait profondément altéré l’institution du mariage occidental en rétablissant le divorce, si les mœurs modernes n’eussent toujours repoussé spontanément une telle rétrogradation, là même où elle prévalut officiellement.

Le Prêtre. Vos justes répugnances expliquent spontanément, ma fille, l’intime discordance de l’Occident envers une doctrine purement négative, qui bientôt divisa les nations, les cités, et jusqu’aux familles. Il faut pourtant que son succès partiel ait alors satisfait d’importants besoins, intellectuels et sociaux. Malgré son caractère anarchique, le principe protestant seconda d’abord l’essor scientifique et le développement industriel, en stimulant les efforts personnels et brisant des règles oppressives. On lui doit les deux révolutions préliminaires dirigées, en Hollande, contre la tyrannie extérieure, et, en Angleterre, vers la régénération intérieure. Quoique la seconde, trop prématurée, dût avorter finalement, elle indiqua déjà, sous l’admirable dictature de Cromwell, la tendance nécessaire du mouvement occidental.

Alors les besoins, également impérieux, de l’ordre et du progrès devinrent profondément inconciliables, et les occidentaux se partagèrent suivant qu’ils sentaient davantage les uns ou les autres. L’oppression générale était imminente si le protestantisme n’avait pu nulle part prévaloir, parce qu’un clergé rétrograde éveillait partout la sollicitude des anciens pouvoirs contre un mouvement dont la tendance n’était plus équivoque. Mais il faut se féliciter davantage que la majeure partie de l’Occident ait été préservée de l’ascendant protestant. Car son universalité, qu’on eût généralement regardée comme l’issue normale de la commune révolution, aurait partout dissimulé profondément toutes les conditions essentielles de la régénération humaine, en proclamant l’éternelle confusion des deux pouvoirs. Par cette double appréciation, on se trouve conduit à sympathiser également avec les grandes âmes qui luttèrent dignement dans cet immense conflit, préambule nécessaire d’une vraie rénovation.

Malgré les entraves résultées de l’agitation protestante, la seconde phase moderne compléta la dictature temporelle émanée de la première. Son essor coïncide avec la formation des grandes nationalités, provisoirement résultées de la rupture du lien occidental propre au Moyen Âge. Mais cette anomalie politique n’offre réellement une haute efficacité sociale, d’ailleurs nécessairement passagère, qu’envers la population centrale. De plus en plus investie, depuis Charlemagne, de la direction générale du mouvement occidental, la France avait besoin de constituer une puissance très compacte, assez étendue pour imprimer une impulsion décisive et surmonter toute agression rétrograde. Partout ailleurs, une telle concentration ne devint qu’une aveugle et dangereuse imitation de cette politique exceptionnelle.

Dans cette seconde phase, la progression positive développa surtout son caractère scientifique et sa tendance philosophique. La cosmologie prend un essor décisif en établissant la doctrine du mouvement de la terre, bientôt complétée par la systématisation de la géométrie céleste et la fondation de la mécanique céleste. Alors l’esprit scientifique devient radicalement inconciliable avec tout esprit théologique ou métaphysique. La tendance directe vers une philosophie pleinement positive se caractérise ouvertement, sous la double impulsion de Bacon et Descartes, qui signale déjà la préparation qu’exige une telle synthèse. Pendant ce mouvement décisif, l’art général et les arts spéciaux poursuivent dignement l’évolution que la phase précédente dut au Moyen Âge. Malgré l’absence de direction philosophique et de destination sociale, la poésie occidentale produisit, en cinq siècles, plus de vrais chefs-d’œuvre que n’en fournit toute l’Antiquité190. Quant à l’essor industriel, son extension devient alors l’objet croissant des sollicitudes publiques, quoiqu’elles la subordonnent encore à des intentions guerrières. Mais il manifeste déjà la tendance des entrepreneurs à se séparer des travailleurs, pour s’agréger à l’aristocratie dégénérée.

La Femme. Je voudrais, mon père, concevoir maintenant le caractère et la destination de la dernière phase moderne.

Le Prêtre. Elle fut nécessitée, ma fille, par le résultat général de la précédente. Renonçant à toute prépondérance universelle, le protestantisme et le catholicisme divisaient irrévocablement l’Occident, comme l’ensemble du monde romain se partagea jadis entre le Coran et la Bible. Dans les cas principaux, cette répartition occidentale coïncide naturellement avec la distinction, dès lors plus prononcée, entre les deux modes, aristocratique et monarchique, propres à la dictature temporelle résultée partout de la phase précédente.

Les deux régimes étaient devenus également hostiles à l’émancipation radicale qui les menaçait pareillement. Progressive tant qu’elle eut à surmonter de fortes résistances, la royauté, surtout française, manifesta ses inclinations rétrogrades aussitôt qu’elle ne craignit plus aucune lutte. Dès la seconde moitié du règne de Louis XIV, elle rallia graduellement tous les débris de l’ordre ancien, pour contenir de concert un mouvement social qu’elle dut juger purement anarchique. Mais la dictature aristocratique et protestante devint alors, surtout en Angleterre, plus dangereusement hostile au mouvement occidental que la dictature monarchique et catholique, parce qu’elle fut mieux secondée par la population. Le protestantisme, qui, tant qu’il dut lutter, favorisa la liberté, s’efforça de comprimer l’émancipation aussitôt qu’il prévalut officiellement, suivant la tendance de toute doctrine qui repousse la division des deux pouvoirs humains. Il établit, en Angleterre, un système universel d’hypocrisie., plus habile et plus nuisible que celui qu’il reprochait au jésuitisme, dernier mode du catholicisme expirant. Mais la principale corruption émanée d’un tel régime consista dans le plein développement du système d’égoïsme national que Venise avait pu seulement ébaucher, et qui, trop accueilli par toute la population britannique, tendit à l’isoler de l’Occident.

Une telle situation rendit indispensable autant qu’inévitable l’explosion négative qui caractérise le dix-huitième siècle, et sans laquelle on ne pouvait élaborer, ni même concevoir, une vraie réorganisation. Les dogmes critiques, surgis d’abord de leur principe fondamental sous les deux révolutions protestantes, étaient déjà suffisamment coordonnés par les successeurs métaphysiques de Bacon et Descartes. Ils furent alors propagés universellement d’après les efforts assidus d’une classe auparavant subalterne, les littérateurs proprement dits, remplaçant ainsi les docteurs dans la direction du mouvement révolutionnaire, où les avocats se substituèrent bientôt aux juges. Deux générations épuisèrent l’ascendant préalable de ces écoles inconséquentes, qui voulurent détruire l’autel en conservant le trône, ou réciproquement. Mais le dix-huitième siècle ne sera Jamais représenté philosophiquement par de purs démolisseurs, comme Voltaire et Rousseau, presque oubliés aujourd’hui. Sa grande école, celle de Diderot et Hume, que Fontenelle prépare et Condorcet complète, n’embrasse l’ensemble de la destruction qu’afin de concevoir autant que possible la régénération finale, dont le grand Frédéric fut le précurseur pratique191. Car, dès lors, les esprits sans portée pouvaient seuls espérer de suffire aux besoins de la rénovation moderne par des modifications quelconques du régime ancien.

Pendant cette phase finale, le mouvement positif compléta la cosmologie en fondant la chimie. Cet essor décisif termine les services de l’esprit analytique et du régime académique, dont l’aveugle prépondérance devint aussitôt un obstacle croissant à des travaux qui devaient être essentiellement synthétiques. Dans la progression industrielle, on voit alors la classe des banquiers tendre directement vers son ascendant naturel, qui peut seul systématiser l’activité matérielle. En même temps, la guerre se met au service du travail, à l’occasion des luttes coloniales. L’extension décisive des machines achève de caractériser l’industrie moderne. Mais elle développe aussi la déplorable désertion des entrepreneurs envers les conditions sociales propres aux travailleurs, de plus en plus exploités au lieu d’être gouvernés.

On conçoit ainsi le caractère nécessairement orageux de l’immense crise à laquelle aboutit l’ensemble des cinq siècles qui nous séparent du Moyen Âge. Il résulte d’une fatale discordance entre les deux progressions qui composent le mouvement occidental, où l’essor positif était incapable de satisfaire aux exigences organiques résultées de l’essor négatif. Tandis que celui-ci détruisait toutes les vues d’ensemble, celui-là n’y pouvait encore substituer que des conceptions de détail. La présidence de la régénération moderne, lors de sa principale difficulté, se trouvait échue à la classe la plus incapable, celle des purs écrivains, qui n’aspiraient qu’à la pédantocratie métaphysique rêvée par leurs maîtres grecs, pour concentrer chez eux tous les pouvoirs.

La Femme. Quoique cette indication m’explique assez l’ensemble de la crise révolutionnaire, je voudrais, mon père, connaître sommairement sa marche générale, afin de bien apprécier son état actuel, dernier objet de cet entretien final.

Le Prêtre. Il y faut, ma fille, remarquer d’abord l’abolition nécessaire de la royauté française, où s’était condensé tout le régime décomposé. Les funérailles de Louis XIV permettaient déjà de la prévoir, si dès lors une véritable théorie historique les eût assez interprétées comme annonçant à la fois l’irréparable dégénération du gouvernement et l’antipathie radicale du peuple.

Après quelques années d’hésitation métaphysique, une secousse décisive renversa pour toujours cette institution rétrograde, dernier vestige du régime des castes, suivant la consécration théocratique que lui conféra la servilité du clergé moderne. Mais la glorieuse assemblée192, seule populaire en France, qui dut ainsi préluder à la régénération sociale, ne pouvait suppléer aux lacunes intellectuelles du mouvement occidental. Dépourvue de toute doctrine vraiment organique, elle ne put, en dirigeant héroïquement la défense républicaine, que formuler vaguement le programme moderne à travers une métaphysique toujours incapable de rien construire.

Les tendances profondément subversives que manifesta nécessairement le triomphe politique de cette doctrine négative déterminèrent bientôt une réaction rétrograde. Commencée par l’éphémère ascendant d’un déisme sanguinaire, elle se développa surtout d’après la résurrection officielle du catholicisme, sous la tyrannie militaire193. Mais les tendances fondamentales de la civilisation moderne y repoussèrent également le théologisme et la guerre. La stimulation sans exemple que reçurent alors tous les instincts égoïstes ne dispensa point l’esprit militaire de fonder son orgie finale sur un recrutement forcé, dont l’adoption universelle annonce la prochaine abolition des armées, remplacées par des forces de police. Aucun des artifices rétrogrades introduits ensuite afin d’empêcher une telle issue n’a pu ranimer davantage le cadavre de la guerre que celui du théologisme, même sous prétexte de progrès, et malgré l’absence des convictions publiques qui devaient flétrir cette conduite. Envers le plus immoral de ces expédients, j’ose ici proclamer les vœux solennels que je forme, au nom des vrais positivistes, pour que les Arabes expulsent énergiquement les Français de l’Algérie, si ceux-ci ne savent pas la leur restituer dignement. Je m’honorerai toujours d’avoir, dans mon enfance, ardemment souhaité le succès de l’héroïque défense des Espagnols.

Cette rétrogradation, à laquelle la guerre avait procuré seule une consistance apparente, se trouva radicalement avortée d’après l’irrévocable avènement de la paix occidentale. Mais l’absence prolongée de toute doctrine organique conduisit alors l’empirisme métaphysique à tenter d’ériger finalement en solution universelle une vaine imitation du régime parlementaire propre à la transition anglaise. Sa domination officielle pendant une seule génération194 n’y servit réellement qu’à régulariser une déplorable suite d’oscillations entre l’anarchie et la rétrogradation, où l’unique mérite de chaque parti consistait à nous préserver de son rival.

Pendant cette longue fluctuation, qui constatait de plus en plus l’égale impuissance de toutes les doctrines en circulation, le désordre spirituel parvint à son comble, d’après le commun affaissement des convictions antérieures, tant révolutionnaires que rétrogrades. Aucune discipline partielle ne saurait être réelle et durable. Or, le seul principe de la discipline universelle, la prépondérance continue du cœur sur l’esprit, se trouvait de plus en plus discrédité depuis la fin du Moyen Âge, malgré la sainte résistance des femmes, de moins en moins respectées par le délire occidental. C’est pourquoi, même dans l’évolution scientifique, l’ordre provisoire que Bacon et Descartes avaient tenté d’établir disparut bientôt sous l’essor empirique des spécialités dispersives, qui repoussaient aveuglément toute règle philosophique. Au lieu de réduire chaque phase encyclopédique à ce qu’exigeait l’avènement de la suivante, on s’efforça de la développer indéfiniment, en l’isolant de plus en plus d’un ensemble de moins en moins aperçu. Cette tendance devint autant rétrograde qu’anarchique, en menaçant de détruire jusqu’aux principaux résultats des travaux antérieurs, sous la domination croissante des médiocrités académiques. Mais l’anarchie et la rétrogradation sont encore plus complètes dans l’art195, dont la nature éminemment synthétique repoussait davantage l’empirisme analytique. Envers la poésie elle-même, la dégradation est devenue telle que les lettrés ne peuvent rien apprécier au-delà du style ; au point de placer souvent de vrais chefs-d’œuvre au-dessous de compositions non moins médiocres qu’immorales.

La Femme. Dans ce douloureux tableau, dont je ne puis contester l’exactitude, je ne vois pas, mon père, d’où put provenir la solution finale expliquée par ce catéchisme.

Le Prêtre. Elle surgit, ma fille, d’un suffisant accomplissement de l’immense prélude objectif qui, commençant à Thalès et Pythagore, se poursuivit pendant tout le Moyen Âge, et ne cessa point d’avancer à travers l’anarchie moderne. Au début de l’explosion française, il ne suffisait encore qu’en cosmologie, d’après le récent avènement de la chimie. Mais l’essor décisif de la biologie, fondé par Bichat et complété par Gall, acheva bientôt de fournir une base scientifique pour la rénovation totale de l’esprit philosophique. L’ensemble du mouvement positif aboutit alors à l’avènement de la sociologie, qu’annonçait déjà la tentative, immortelle quoique avortée, où Condorcet essaya de subordonner systématiquement l’avenir au passé, au milieu des dispositions les plus anti-historiques.

Sous l’universelle prépondérance du point de vue humain, une synthèse subjective put ainsi construire enfin une philosophie vraiment inébranlable, qui conduisit à fonder la religion finale, aussitôt que l’essor moral eut complété la rénovation mentale. Dès lors, on admira le Moyen Âge, tout en appréciant mieux l’Antiquité. La culture du sentiment fut radicalement conciliée avec celle de l’intelligence et de l’activité.

Tous les nobles cœurs et tous les grands esprits, toujours convergents désormais, conçoivent ainsi terminée la longue et difficile initiation que dut subir l’humanité, sous l’empire constamment décroissant du théologisme et de la guerre. Le mouvement moderne cesse d’être radicalement disparate. Sa progression positive s’y montre enfin capable de satisfaire à toutes les exigences, intellectuelles et sociales, résultées de sa progression négative, non seulement envers l’avenir, mais aussi quant au présent, dont je n’ai pas dû m’occuper ici. Partout le relatif succède irrévocablement à l’absolu, et l’altruisme tend à dominer l’égoïsme, tandis qu’une marche systématique remplace une évolution spontanée. En un mot, l’Humanité se substitue définitivement à Dieu, sans oublier jamais ses services provisoires.

Voilà, ma très chère fille, la dernière explication que je vous devais sur l’avènement décisif de la religion universelle, à laquelle aspirent, depuis tant de siècles, l’Occident et l’Orient. Quoiqu’il soit encore profondément entravé, surtout dans son centre, par les préjugés et les passions qui, sous diverses formes, repoussent toute vraie discipline, son efficacité sera bientôt sentie des femmes et des Prolétaires, principalement au Midi. Mais sa meilleure recommandation doit résulter de l’aptitude exclusive du sacerdoce positif à rallier partout les âmes honnêtes et sensées, en acceptant dignement l’ensemble de la succession humaine.


NOTES DE PIERRE ARNAUD

1 Le « civique patronage » du futur sénateur de l’Empire, Vieillard, familier du prince-président, avait permis de reprendre le cours public professé à l’Athénée jusqu’à la révolution de février 1848.

2 Depuis 1822, date de la publication de l’« opuscule fondamental » de Comte : le « Prospectus des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société. »

3 Nicolas 1er, champion de l’autocratie, « le plus absolu des rois actuels », comme le nomme Comte dans la lettre qu’il lui adresse le 20 décembre 1852. Après la guerre de Crimée, Comte conseilla à son traducteur anglais de supprimer ce paragraphe.

4 Le démocrate pourrait être le préfet de police du gouvernement de février 1848 qui prétendait « faire de l’ordre avec du désordre ». La « plus profonde sentence politique du XIXe siècle » était volontiers répétée par le prince-président, auquel Comte, jusqu’à ce que la proclamation de l’Empire ruine ses illusions, multiplie les hommages. Mais Danton l’avait déjà prononcée.

5 C’est, pour Comte, comme il le souligne dans le Système de politique positive, tome I, P. 712, la distinction dans chacune de nos opinions d’un aspect subjectif et objectif, « notre esprit y étant à la fois actif et passif ». Comte, qui ne lisait pas l’allemand, ne connaissait la Critique de la Raison pure que de seconde main.

6 Comte a toujours souligné que sa réflexion avait pris pour point de départ « la combinaison de deux influences opposées, l’une révolutionnaire, l’autre rétrograde ». Cf. Politique d’Auguste Comte, Présentation, chap. 2.

7 Le Christ, opposé à saint Paul qui, pour Auguste Comte, fut le véritable fondateur du christianisme.

8 Depuis la fin du Moyen Âge.

9 En 1817, Comte avait formulé, une fois pour toutes, le principe « tout est relatif, voilà la seule chose absolue ».

10 Le Système de politique positive, ou Traité de sociologie instituant la religion de l’Humanité.

11 Allusion à la « politique provisoire » exposée dans le Discours sur l’ensemble du positivisme. Cf. Politique d’Auguste Comte, 3e partie, chap. 12.

12 Comte expose ces notions systématiquement dans la première leçon du Cours, et dans le Discours sur l’esprit positif. Est statique toute considération de l’équilibre et de ses conditions ; est dynamique celle du progrès, du développement. Ainsi Comte distingue une « Statique sociale » qui étudie les conditions d’existence de la société, et une « Dynamique sociale » qui détermine l’orientation et la vitesse du développement social. L’objectif et le subjectif s’opposent comme le monde extérieur et le point de vue humain.

13 Dans le Système de politique positive, tome II, le chapitre quatrième est consacré à une « théorie positive du langage humain ».

14 Clotilde de Vaux, morte le 5 avril 1846.

15 Dans le tome II, chapitre premier.

16 Respectivement madame Comte mère et Sophie Bliaux, servante du grand-prêtre de l’Humanité jusqu’à sa mort.

17 Antoine Etex avait représenté Auguste Comte méditant sous l’inspiration de ses « trois anges » : Clotilde de Vaux, madame Comte mère et Sophie Bliaux.

18 Voici la traduction de ces deux vers, dont le premier est le troisième du chant XXVIII du Paradis de Dante, et le second provient d’un sonnet de Pétrarque : « Celle qui s’est emparée de mon âme a aboli dans mon cœur toute pensée basse. »

19 Dante, Paradis, chant IV, vers 121-122 : « Mon affection n’est pas si profonde qu’elle suffise à vous rendre grâce pour grâce. »

20 Depuis la révolution de février 1848.

21 Allusion à la « Classification positive des dix-huit fonctions intérieures du cerveau, ou tableau systématique de l’âme » inséré par Comte plus loin au chap. 4.

22 C’est ainsi que Comte désigne Saint-Simon depuis la note de la préface personnelle du sixième tome du Cours de philosophie positive, paru en 1842.

23 La sociologie est en effet, immédiatement avant la morale, le degré supérieur de l’échelle encyclopédique qu’on ne saurait atteindre sans avoir parcouru les degrés inférieurs, depuis les mathématiques jusqu’à la biologie.

24 Dans le Cours de philosophie positive Comte arrêtait la classification des sciences à la sociologie. À partir du moment où prévaut le point de vue de la synthèse subjective, la sociologie cède le pas à la morale.

25 Représentant respectivement « la force dispersée » et la « force concentrée ».

26 Imitation de 7ésus-Christ, livre III, chap. v : « Que je t’aime plus que moi, et ne m’aime qu’à cause de toi. »

27 Comte indique plus explicitement dans la suite du texte qu’il fait dériver le mot religion de religare, en latin « relier ».

28 Rousseau dans l’Émile, à la suite de Platon, dans la République, exprimait dans des termes très voisins le problème politique, et sa coïncidence avec le problème moral.

29 C’est le programme des théoriciens de la « religion naturelle » au XVIIIe siècle.

30 Comte avait écrit, en 1828, à l’occasion d’un examen du traité de Broussais sur l’irritation et la folie, un article manifestant l’originalité de ses vues sur la pathologie mentale. Cet article a été repris avec les opuscules de jeunesse dans le quatrième volume du Système de politique positive.

31 C’est la conception, adoptée par Comte sous l’influence de Clotilde de Vaux, de « l’esprit ministre du cœur ».

32 Pour Comte, qui l’affirme à maintes reprises dans son œuvre, la race humaine n’est qu’une espèce parmi les autres espèces animales, et se distingue des animaux supérieurs par des différences de degré mais non de nature ; ces différences étant souvent autant le résultat de la situation privilégiée que l’humanité s’est assurée aux dépens des autres espèces que sa raison d’être.

33 Comte maintient ici volontairement le mot foi, car la science positive, même si elle constitue, à l’exclusion de toute vérité révélée, tout le dogme de la religion nouvelle, ne peut être que crue sur parole par l’immense majorité de l’humanité non initiée aux méthodes d’acquisition du savoir.

34 Comme plus haut, Comte présente ici encore une interprétation très libre de la philosophie transcendantale de Kant.

35 Pendant l’« Âge théologique, ou fictif ».

36 Avec la constitution de la Sociologie et la proclamation de la Loi des trois États dans le Cours de philosophie positive.

37 Comte annonce au tome II du Système de politique positive la nécessité pour « son successeur quelconque » d’écrire « un traité spécial sur la modificabilité ».

38 Comte ne croit pourtant pas à l’éternité de l’espèce humaine mais la disparition de l’humanité lui paraît trop éloignée dans le temps pour retenir l’attention des hommes à l’aube de l’Âge positif, Cf. Système de politique positive, tome III, P. 72 et 60e leçon du Cours.

39 Dieu.

40 Thème saint-simonien : l’organisation de l’armée napoléonienne a prouvé qu’il est possible d’organiser une vaste société sur la base de la production, comme une immense armée.

41 Comme on le verra plus loin (5e entretien, Ensemble du Culte), la poésie est pour Comte d’essence foncièrement religieuse.

42 Comte va donner un résumé de la philosophie positive et de la sociologie théorique.

43 Citation des Femmes savantes, de Molière, acte 1, scène 3.

44 Dans ses « Considérations sur le pouvoir spirituel » de 1826, Comte déclarait : « Le dogmatisme est l’état normal de l’intelligence humaine. »

45 « Les grandes pensées viennent du cœur », 127e des Réflexions et Maximes de Vauvenargues, en marge de laquelle Voltaire avait écrit, lui aussi : « très beau ».

46 « Venu au monde seulement pour faire du fumier. » Horace avait exprimé une idée analogue sous une forme plus délicate dans la deuxième épître du premier livre. La citation de Dante est extraite du troisième livre de l’Enfer : « qui vécurent sans infamie ni gloire, … les chasse le ciel pour n’en devenir pas moins beau, mais le fond de l’enfer ne les reçoit pas non plus car les réprouvés en tireraient quelque gloire. Il n’y a rien à dire d’eux : regarde et passe ».

47 Comte, comme en témoigne sa correspondance avec Stuart Mill, estimait fort la Scienza nuova de Vico, qu’il n’avait connue que tardivement.

48 Saint Pierre, Épître 1.

49 Saint Paul, Épître aux Romains, XII, 5.

50 Traduction en vers de l’Imitation par Corneille, livre IV, 4.

51 C’est ici que Comte, dans la préface du tome IV du Système de politique positive, recommande de couper le deuxième entretien pour y intercaler les trois entretiens sur le culte. Le philosophe n’ayant pu lui-même opérer ce remaniement, qui contraindrait à altérer le texte et à bouleverser la numérotation des entretiens, le respect scrupuleux du texte original nous y fait renoncer, sans trop de regret, Comte ayant finalement dissuadé son traducteur anglais d’opérer ce changement.

52 Pour Comte le matérialisme consiste à « expliquer le supérieur par l’inférieur ».

53 Respectivement les patriciens et les prolétaires, les femmes et les prêtres.

54 Le célèbre nisi intellectus ipse des Nouveaux essais sur l’entendement humain, écrits en réplique à l’Essai de Locke.

55 Vocabulaire hérité de Hume, que Comte plaçait, avec Diderot, au premier rang des philosophes du XVIIIe siècle.

56 Réminiscence très libre de l’Esthétique transcendantale de Kant.

57 Le fameux roman Don Quichotte de la Manche publié à Madrid de 1605 à 1615.

58 Quoique impressionné par sa philosophie de l’Histoire, Comte s’est toujours demandé « ce que Hegel voulait dire avec son Esprit ».

59 Ceci peut se produire entre diverses sciences inégalement avancées comme l’astronomie d’une part, et la biologie d’autre part, mais aussi à l’intérieur d’une même science, et singulièrement de la science politique rendue positive par la Loi des trois États tandis que l’économie politique, par exemple, en demeure, selon Comte, une contrefaçon métaphysique, et la « doctrine rétrograde » une arriération théologique.

60 Les êtres mathématiques, dont l’existence est purement abstraite.

61 Comte caractérise ces deux démarches, objective et subjective, dans la 40e leçon du Cours.

62 C’est le moment de la « synthèse subjective » sous le signe de laquelle se place la « seconde carrière » du philosophe, à partir de 1845.

63 La morale introduit en effet le point de vue de l’individu. Comte développera ces considérations dans l’entretien suivant.

64 Ce que prouve l’existence de la phrénologie, par exemple.

65 Comte redoute un retour à la « psychologie » définitivement condamnée par lui dans le Cours.

66 Depuis la fondation en 1830 de la Société française de géologie, la géologie était enseignée à la Sorbonne comme la science des roches : cette limitation appelle les réserves de Comte qui y voit un effet de la « spécialisation dispersive » qu’il ne cesse de reprocher à la science officielle.

67 Alors que selon Comte les mathématiques reposent sur l’observation, comme toutes les autres sciences positives : leur objet est seulement « l’existence universelle », comme il l’écrit dans le 3e entretien, alors que les objets des autres sciences se particularisent à mesure que l’on monte dans l’échelle encyclopédique, en devenant de plus en plus concrets.

68 Quatre approches méthodiques correspondant respectivement à l’astronomie, à la physique, à la chimie et à la biologie, enfin à la sociologie.

69 Grammaire, rhétorique et dialectique composaient le « trivium », premier degré de l’enseignement au Moyen Âge.

70 Le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel.

71 Comte complétera cet aperçu par l’énoncé des « quinze lois universelles » dans le tome IV du Système de politique positive, chap. 3.

72 Ainsi, selon Comte, il y a analogie entre la loi de Kepler et la tendance conservatrice des sociétés, comme entre la loi de Galilée et l’harmonisation, à l’intérieur de la société, de la poursuite des buts particuliers et de l’intérêt de l’ensemble.

73 Les Entretiens sur la pluralité des mondes, où une marquise donne la réplique au philosophe (1686).

74 Allusion à l’alchimie.

75 Pour Comte, l’« être » est une détermination de l’existence dans le sens de l’individualité concrète.

76 Comte cite son Traité de la vie et de la mort dans la bibliothèque positiviste.

77 Comte est hostile au transformisme.

78 Dans le Système de politique positive, tome I, chap. 3 de l’Introduction fondamentale, Comte souligne que « la théorie générale de la mort, quoique nécessairement fondée sur celle de la vie, en est, au fond, entièrement distincte ».

79 Allusion au Traité d’Anatomie générale.

80 Comte reprend presque mot pour mot la définition que donne Hobbes de la liberté dans son traité On liberty and necessity.

81 L’analogie avec la conception aristotélicienne des rapports de l’essence et du devenir est frappante.

82 Comte développe ses idées sur la propriété dans le Système de politique positive, tome II, chap. 2.

83 Pour Comte, les « classes » sont les groupes différenciés à l’intérieur de la société (dont l’activité essentielle est la production) par le phénomène du « classement social » spontané qui résulte de la division du travail.

84 C’est la « théorie religieuse du salaire », développée dans le Système de politique positive, tome II, chap. 1 et 6.

85 L’élément dernier de l’analyse du tissu social est en effet pour Comte la famille, et non l’individu.

86 En d’autres termes la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel.

87 La formation des États nationaux au seuil de l’époque moderne a fait l’objet d’une étude systématique dans la 55e leçon du Cours.

88 Comte projetait la division de la France en dix-sept intendances, anticipant curieusement sur l’actuel découpage des régions économiques.

89 Encore un écho de la philosophie de Kant.

90 La scolastique.

91 Fondateur de la « phrénologie », lointain ancêtre de la théorie des localisations cérébrales.

92 Clotilde de Vaux écrivait On se lasse d’agir, on se lasse même de penser, en ne se lasse pas d’aimer. »

93 Après Platon et Descartes, Comte note ce qui fera la fortune de la psychanalyse freudienne.

94 La théorie alors régnante était celle des « facultés de l’âme ».

95 Citation du Paradis, de Dante, chant XXIII : « Comme l’oiseau qui, dans les frondaisons aimées, se pose sur le nid de ses tendres petits, la nuit venue qui nous cache les choses, pour apercevoir les objets désirés et pour trouver la pâture de sa couvée, labeur aussi lourd qu’agréable, guette le moment sous le feuillage écarté, et ardemment attend le soleil, fixant d’avance l’aube naissante. »

96 La mère de Caroline Massin avait vendu la future madame Auguste Comte, à l’âge de seize ans, pour trois mille francs, à un maître des requêtes.

97 On idéalise le dogme en ne conservant que les images favorables des êtres auxquels notre mémoire assure l’« immortalité subjective ». L’idéalisation du régime consiste dans la purification des sentiments et des tendances. Ces notions seront reprises au début de l’entretien suivant.

98 La « dégénération mystique » consiste à confondre le subjectif et l’objectif : par exemple à croire à la survie réelle, dans un monde supra-sensible, des êtres dont on vénère la mémoire.

99 Écho pascalien : les « juifs charnels » et les métaphysiciens idéalistes sont également dans l’erreur et également éloignés de la vérité du Verbe incarné.

100 « Chacun de nous, remarque Comte dans ses « Considérations sur les sciences et les savants » de 1825, se souvient d’avoir été théologien dans son enfance, métaphysicien dans son adolescence et physicien dans sa virilité. »

101 Comte évoquait chaque jour la visite unique que Clotilde de Vaux lui avait rendue, rue Monsieur-le-Prince, au cours de l’année « sans pareille ».

102 Référence à l’échelle encyclopédique ascendante, depuis les sciences de l’existence abstraite et inanimée jusqu’à la sociologie et à la morale.

103 Allusion au Purgatoire, chant XXVIII.

104 Allusion au tableau de la béatitude des élus que donne saint Augustin dans la Cité de Dieu.

105 La loi du développement par l’exercice. Comte la développe dans le Système de politique positive, tome 1, chap. 3 de l’Introduction fondamentale.

106 L’éducation positiviste sera à la fois universelle et harmonieuse : nul plus que Comte n’eut le souci de concilier la culture humaniste de toutes les facultés, et non exclusivement des facultés intellectuelles, avec l’assimilation de l’encyclopédie du savoir positif.

107 Comte dénonce déjà la spécialisation prématurée d’un enseignement qui forme moins des hommes que des rouages.

108 Les deux anciens sont Homère et Eschyle. Les onze modernes sont, pour la poésie proprement dite : Dante, Arioste, Tasse, Shakespeare, Calderon, Corneille, Milton, Molière, et pour la prose : Thomas A’Kempis, auteur présumé de l’Imitation de Jésus-Christ, Cervantès et Walter Scott.

109 La « pédantocratie algébrique » est la cible d’une animosité constante chez Comte, plusieurs fois victime dans ses candidatures malheureuses à une chaire polytechnicienne de l’hostilité de la science académique.

110 La femme est ainsi dans la famille l’analogue du pouvoir spirituel dans la société.

111 Sans oublier la domestique.

112 Comte, après la mort de sa mère, avait cessé, pendant de longues années, tout rapport avec son père.

113 Celle des journaux, entre autres, que Comte cessa pour jamais de lire en 1838.

114 Roi semi-légendaire de l’Angleterre, qui, au dire de Hume, dans son Histoire d’Angleterre, dont Comte possédait un exemplaire dans sa bibliothèque, avait divisé son temps en trois parties, respectivement consacrées aux besoins corporels, aux affaires de l’État, et aux exercices spirituels.

115 Un exposé plus complet s’en trouvera dans le tome IV du Système de politique positive, chap. 2.

116 Après l’institution de l’« éducation régénérée ».

117 Extension de la monogamie à la vie subjective.

118 Par le double jeu de la libre désignation du successeur et de la libre adoption.

119 Comte vise ici l’extrême-onction.

120 Paris ne sera la capitale que de l’Occident (régénéré). Lorsque le positivisme se sera étendu à l’Orient, et à l’Extrême-Orient (Comte pense beaucoup à la Chine), Constantinople deviendra la métropole mondiale.

121 La main se déplacerait dans le sens longitudinal sur le crâne de l’occipital au frontal.

122 Ceci nous rappelle que « la femme » est ici Clotilde, née à Paris.

123 Le « jeune positiviste » devait, comme tant d’autres, démériter et Comte rejette finalement dans le Système de politique positive son « spécieux projet ».

124 La ressemblance avec la nomenclature des jours dans le calendrier révolutionnaire est manifeste.

125 Joseph Longchampt qui, lui, conserva la confiance du grand-prêtre de l’Humanité et écrivit un précis de sa vie et de ses œuvres.

126 Dans le cadre des anciens États historiques, que Comte prescrit de diviser en petites républiques (ainsi la France en dix-sept intendances).

127 Depuis la « Sommaire appréciation de l’ensemble du passé moderne » et surtout le « Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société », opuscules de jeunesse repris dans le quatrième volume du Système de politique positive, Comte n’a jamais cessé de considérer comme un axiome l’interdépendance de l’idéologique et du socio-économique.

128 Pour Comte tout membre du corps social doit se considérer et être considéré comme un fonctionnaire.

129 Application rigoureuse du principe posé une fois pour toutes par Comte dès sa jeunesse de la séparation de la théorie et de la pratique.

130 Le principe de la séparation des offices et de la convergence des efforts, développé dans le tome II, chap. 5 du Système de politique positive.

131 Comte donnait la démonstration complète de cet axiome dès ses « Considérations sur le pouvoir spirituel » de 1826.

132 Le prolétariat.

133 Principe de la reproduction de la phylogenèse par l’ontogenèse emprunté par la sociologie à la biologie.

134 Comte plaçait parmi les urgences de la « transition extrême » qui, par le moyen de la « politique provisoire », devait conduire à l’instauration du « régime normal », une réorganisation fondamentale des études et de la profession médicales.

135 La peine de mort, à l’abolition de laquelle Comte est résolument opposé.

136 En sollicitant après que la « spoliation académique » l’ait privé de son gagne-pain un « libre subside » de ses disciples pour assurer son existence matérielle, Comte anticipait sur l’application de ce précepte.

137 Saint François d’Assise.

138 Le libre subside versé à Comte par ses disciples resta toujours très en dessous de cette somme.

139 Comte devait ultérieurement créer des supérieurs nationaux pour les nations fraîchement civilisées par l’Occident.

140 Citation de la Clémence de Titus de Métastase, acte II, scène 10 : « Je sais que tout est à tous, et que ne mérita même pas de naître qui crut être né pour lui seul. »

141 Citation du roman de Clotilde de Vaux dont Comte reproduit l’ébauche en tête de son Système de politique positive.

142 C’est le point de départ de la Dialectique de la raison pratique de Kant.

143 Citation des Considérations sur les mœurs de ce siècle de Duclos (1751).

144 Comte fait sans doute allusion à la première et à la troisième maximes de la morale provisoire, énoncées dans la troisième partie du Discours de la méthode.

145 Comte proscrit les suicidés, non incorporés à l’humanité, de l’immortalité subjective.

146 Citation du livre I, chap. 12 : « Refrène ton gosier et tu refréneras plus facilement toute inclination de la chair. »

147 Comte ne l’utilisait que comme médicament.

148 Résolument partisan de l’eugénisme, Comte en préconise cependant une application très libérale.

149 Dans la Cité de Dieu, chap. 21 du livre premier.

150 Allusion au rôle des passions dans le régime phalanstérien préconisé par Fourier, et en particulier à la « papillonne ».

151 Citation du Discours sur l’ensemble du positivisme, chap. 4.

152 L’année « sans pareille » de sa liaison toute subjective avec Clotilde de Vaux.

153 L’absence de dot avait été l’objection capitale de la famille d’Auguste Comte à son mariage avec mademoiselle Massin.

154 Aristote n’a rien écrit de pareil. Il dit seulement dans la Politique, livre I : « Le commandement fait la force de l’homme, la soumission celle de la femme. »

155 Citation d’une lettre de Clotilde à Auguste Comte.

156 Citation du Paradis de Dante, dernier chant : « Femme, tu es si grande et si puissante que celui qui veut ta faveur et ne recourt pas à toi veut que son désir vole sans aile. Ta générosité ne secourt pas seulement qui l’implore ; bien des fois elle devance libéralement la prière. En toi la miséricorde, en toi la pitié, en toi la magnificence, en toi s’unit tout ce qu’il y a de bonté dans la créature. »

157 Le neuvième cercle de l’Enfer, où sont relégués les traîtres et les parjures.

158 Citation de l’Arioste, Roland furieux, chant XXI jamais la foi ne doit être trahie, donnée à un seul, ou donnée à mille ; même en l’absence de serment ou de pacte exprès, il suffit qu’on ait promis une fois. »

159 L’insurrection fomentée en 1848 par le mouvement « jeune Irlande » avait souligné l’acuité du problème posé par l’autonomisme irlandais.

160 Citation de la Pharsale de Lucain, chant V : « Le genre humain naît pour une minorité. »

161 L’attachement ; les deux premières sont la bonté et la vénération.

162 Comte assura pendant toute sa carrière un enseignement populaire gratuit dans le cadre de l’Association polytechnique, puis de la Société positiviste.

163 Traduction de l’Imitation de Jésus-Christ, livre I, chap. 9.

164 Le droit de coalition, retiré aux ouvriers en 1791 par la loi Le Chapelier, ne devait être reconnu que dans les dernières années du second Empire.

165 La liberté de l’enseignement, réclamée avec insistance depuis la chute du premier Empire, entre autres par La Mennais (avec qui Comte, dans sa jeunesse, fut en relations étroites), venait d’être reconnue par la seconde République (loi Falloux).

166 La Révolution n’est pas pour Comte un article d’exportation.

167 Le positivisme pouvant apparaître comme une sorte de fétichisme subjectif, dépouillé de tout mysticisme.

168 Comte considère la race dans la 48e leçon du Cours de philosophie positive comme un des facteurs de l’évolution historique.

169 La double démarche objective (du monde à l’homme) et subjective (de l’homme au monde).

170 Nous renonçons à la présentation en un double tableau qui est celle de l’originale. Dans cette édition, le tableau D contient les sept premiers mois de l’année de Moïse à Charlemagne et le tableau D’ les six derniers de Dante à Bichat. (Note des éditeurs.)

171 Autrement dit le calendrier positiviste, que Comte avait promulgué et aussitôt mis en vigueur pour son usage personnel en 1849.

172 Voir le tableau C inséré dans le 7e entretien.

173 Comte rapproche servus (en latin : esclave) de servare (en latin : conserver).

174 Chez le peuple juif.

175 Ce sont les termes utilisés par le sixième volume du Cours de philosophie positive, 56e et 57e leçons.

176 C’est ici que Comte, comme il le dit dans la préface du Système de politique positive, avait envisagé de couper l’Entretien, pour traiter à part la « transition propre à l’Occident

177 Les guerres médiques.

178 Le Discours sur l’Histoire universelle (1681).

179 Les vers 851 à 853 du VIe chant de l’Énéide de Virgile.

180 Le Christ. On sait que pour Comte saint Paul est le vrai fondateur du christianisme.

181 Avec la notion de cause finale.

182 L’idée de fonder la hiérarchie féodale sur la domination primitive des envahisseurs francs était répandue au XVIIIe siècle. Montesquieu s’en fait l’écho dans l’Esprit des lois.

183 L’islam.

184 Au chant XX du Purgatoire, Dante représente Grégoire le Grand priant pour le salut de l’âme de Trajan, qui, païen, n’a pas été compris dans la rédemption du Christ, et obtenant que Dieu exauce sa prière.

185 Ce thème des contradictions historiques est présent dans la réflexion comtienne dès la « Sommaire appréciation de l’ensemble du passé moderne », de 1820. Il se développe à travers le « Plan des travaux scientifiques nécessaires à la réorganisation de la société », de 1822, et surtout les trois derniers tomes du Cours de philosophie positive en une théorie complète de la signification en histoire et de la conscience historique.

186 Le protestantisme s’implante en Suède, Allemagne du Nord, Pays-Bas, Angleterre, etc.

187 La Divine Comédie.

188 L’Imitation de Jésus-Christ.

189 À la fin du XVIIe siècle : seconde révolution anglaise et déclin de Louis XIV.

190 Pour Comte la querelle des Anciens et des Modernes est définitivement tranchée en faveur de ces derniers.

191 Prototype du despote éclairé.

192 La Convention.

193 Allusion au Concordat signé par Bonaparte, premier Consul.

194 De 1815 à 1848, sous la Restauration et la monarchie de juillet.

195 Condamnation sans appel du romantisme.