Paul-Henri Thiry, baron d’HOLBACH
Essai sur les préjugés
ou
De l’influence des opinions sur les mœurs
et sur le bonheur des hommes
Publié en 1770
Texte original en français
(l’orthographe a été modernisée)
Assiduitate quotidiana et consuetudine
oculorum assuescunt animi, neque admirantur,
neque requirunt rationes earum rerum
quas semper vident.
[« Parce que nous le voyons journellement, nos esprits n’en sont plus frappés, et ne s’embarrassent point de rechercher les principes de ce que nous avons toujours devant les yeux. »]
Cicero, de Nat. Deorum, Lib. II. [II, 28]
Lettre de l’auteur à M. D. L.
Vous avez paru désirer, mon cher Ami, que je donnasse plus d’étendue à ma Dissertation du Philosophe1 : c’est pour me conformer à ce désir que j’ai entrepris cet Ouvrage, dont je rends votre amitié dépositaire ? Je souhaite que vous en soyez content. Vous y trouverez du moins une Apologie raisonnée de la Philosophie, de tout temps si dénigrée par les Fripons et les Sots. Avant tout, j’ai commencé par l’examen de la question, s’il est utile d’annoncer la vérité aux hommes, et si elle ne peut pas souvent leur devenir dangereuse ; Problème qui m’a semblé n’avoir point été jusqu’à présent suffisamment éclairci, puisque de bons esprits paraissent encore incertains de ce qu’ils doivent en penser. C’est à vous, mon Ami, de juger si j’ai bien ou mal réussi quant à la forme ; car pour le fond, le sais que mes sentiments sont conformes aux vôtres. Dans le monde où nous sommes chacun se pique d’aimer la vérité ; cependant personne ne veut l’entendre, et bien des gens condamnent ceux qui osent l’annoncer. Il est vrai que les Apôtres du mensonge paraissent devoir encore longtemps être ici-bas les plus forts : voilà, sans doute, pourquoi communément l’on s’imagine que la raison a tort. Elle n’est point faite pour avoir tort auprès de vous ; vous la cultivez, vous cherchez la vérité, et en dépit de l’envie vous aimez la philosophie ; ainsi celui qui prend en main leur cause a des droits sur votre amitié…
Je suis, etc.
D. M.
Paris, le 7 mars 1750
Sommaire de l’ouvrage
L’ignorance, les erreurs et les préjugés des hommes sont les sources de leurs maux. La vérité est le remède. Apologie de la Philosophie. De son utilité dans la Politique et la Morale. De l’influence des préjugés religieux et politiques sur les mœurs des hommes ; ils ont besoin des lumières pour être heureux et vertueux. La vérité doit tôt ou tard triompher de l’erreur.
Chapitre I. De la Vérité ; de son utilité ; des sources de nos préjugés.
Si la nature de l’homme l’oblige dans chaque instant de sa durée de tendre vers le bonheur ou de chercher à rendre son existence agréable, il lui est avantageux d’en trouver les moyens et d’écarter les obstacles qui s’opposent à sa pente naturelle. Cela posé, la vérité est nécessaire à l’homme, et l’erreur ne peut jamais lui être que dangereuse. « La vérité, dit Hobbes, n’intéresse les hommes que parce qu’elle leur est utile et nécessaire : les connaissances humaines, pour être utiles, doivent être évidentes et vraies : il n’est point d’évidence sans le témoignage de nos sens : toute connaissance qui n’est point évidente n’est qu’une opinion. »
L’opinion est la reine du monde. « Nos volontés, dit le même philosophe, suivent nos opinions, et nos actions suivent nos volontés ; voilà comment le monde est gouverné par l’opinion. » Mais l’opinion n’est que la vérité ou la fausseté établie sans examen dans l’esprit des mortels ; les opinions universelles sont celles qui sont généralement admises par les hommes de tout pays ; les opinions nationales sont celles qui sont adoptées par des nations particulières. Comment distinguer si ces opinions sont vraies ou fausses ? C’est en recourant à l’expérience et à la raison, qui en est le fruit ; c’est en examinant si ces opinions sont réellement et constamment avantageuses au grand nombre ; c’est en pesant leurs avantages contre leurs désavantages ; c’est en considérant les effets nécessaires qu’elles produisent sur ceux qui les ont embrassées, et sur les Êtres avec qui ils vivent en société.
Ainsi, ce n’est qu’à l’aide de l’expérience que nous pouvons découvrir la vérité. Mais qu’est-ce que la vérité ? C’est la connaissance des rapports qui subsistent entre les Êtres agissant les uns sur les autres ; ou, si l’on veut, c’est la conformité qui se trouve entre les jugements que nous portons des Êtres, et les qualités que ces Êtres renferment éternellement. Lorsque je dis que le fanatisme est un mal, je dis une vérité confirmée par l’expérience de tous les siècles, et sentie par tous ceux que leurs préjugés n’empêchent point de connaître les rapports subsistant entre des hommes réunis en société, où tout nous prouve que les opinions religieuses ont produit de tout temps les plus affreux ravages. Lorsque je dis que le Despotisme est un abus funeste et destructeur, je dis une vérité, vu que l’expérience de tous les âges nous prouve invinciblement qu’un pouvoir arbitraire est nuisible, et aux peuples sur qui on l’exerce, et à ceux par qui ce pouvoir est exercé. Lorsque je dis que la vertu est nécessaire aux hommes, je dis une vérité fondée sur les rapports constants qui subsistent entre les hommes, sur leurs devoirs réciproques, sur ce qu’ils se doivent à eux-mêmes en conséquence de leur tendance vers le bonheur.
Socrate disait que la vertu et la vérité étaient la même chose. Il eût parlé plus juste s’il eût dit que la vertu est une suite de la vérité ; celle-ci, nous découvrant nos rapports ou les liens qui nous unissent avec les Êtres de notre espèce, et le but que nous nous proposons à chaque instant, nous fait connaître la nécessité de nous conduire de la manière la plus propre à mériter l’affection, l’estime et les secours des Êtres dont nous avons un besoin continuel, et de nous abstenir également de ce qui pourrait leur déplaire ou se tourner contre nous-mêmes.
Nous voyons donc que dès le premier pas la vérité nous montre combien la vertu est nécessaire à un Être rempli de besoins, vivant en société, pour se mettre à portée de les satisfaire avec facilité. La vertu n’est autre chose qu’une disposition permanente à faire ce qui est solidement utile aux Êtres de l’espèce humaine et à nous-mêmes. « La vérité, dit Wollaston, n’est que la conformité à la nature ; ainsi, en suivant la vérité l’on ne peut jamais combattre la nature. » Zénon a dit avant lui que la perfection de l’homme consistait à vivre conformément à la nature qui nous conduit à la vertu. Enfin, Juvénal nous dit que jamais la raison ne nous parle un langage différent de celui de la nature2.
C’est donc dans la nature même de l’homme qu’il faut puiser la vérité : c’est la vérité qui nous conduit à la vertu : la vertu n’est que l’utilité constante et véritable des Êtres de l’espèce humaine ; sans la vertu, ils tendraient inutilement au bonheur. D’où il faut conclure que sans la vérité les hommes ne peuvent être ni vertueux ni heureux, et par conséquent que la vérité sera toujours le plus pressant des besoins pour des Êtres destinés à vivre en société.
Ce que nous appelons la raison n’est que la vérité découverte par l’expérience, méditée par la réflexion, et appliquée à la conduite de la vie. À l’aide de la raison, nous distinguons ce qui nous peut nuire de ce qui peut nous être utile, ce que nous devons chercher ou fuir. L’expérience nous fait connaître ce qui est avantageux réellement et pour toujours, et ce qui n’a pour nous que des avantages frivoles et passagers ; en conséquence, la raison nous décide en faveur de ce qui peut nous procurer le bonheur le plus durable et le plus permanent ; c’est celui qui convient le mieux à un être forcé par sa nature à désirer constamment une existence heureuse. Ainsi, sans la vérité l’homme n’a ni expérience ni raison ; il n’a point de règles sûres, il marche au hasard dans le sentier raboteux de la vie, il demeure dans une enfance perpétuelle ; il est la victime de ses Préjugés, c’est-à-dire des jugements qu’il porte ou des opinions qu’il adopte avant d’avoir examiné. Son imprudence finit toujours par le rendre malheureux ; dupe de ses jugements inconsidérés il n’a des idées vraies de rien, il marche d’erreurs en erreurs ; il est à chaque pas le jouet infortuné de son inexpérience propre ou du caprice des aveugles qui le guident3.
En effet, parmi les Êtres qui s’appellent raisonnables par excellence, nous en trouvons très peu qui fassent usage de la raison. Le genre humain entier est de race en race la dupe et la victime de ses préjugés en tout genre. Méditer, consulter l’expérience, exercer sa raison, l’appliquer à sa conduite sont des occupations inconnues du plus grand nombre des mortels. Penser par soi-même est pour la plupart d’entre eux un travail aussi pénible qu’inusité ; leurs passions, leurs affaires, leurs plaisirs, leurs tempéraments, leur paresse, leurs dispositions naturelles les empêchent de chercher la vérité ; il est rare qu’ils sentent assez vivement l’intérêt qu’ils ont de la découvrir pour s’en occuper sérieusement ; ils trouvent bien plus commode et plus court de se laisser entraîner par l’autorité, par l’exemple, par les opinions reçues, par les usages établis, par des habitudes machinales4. L’ignorance rend les peuples crédules ; leur inexpérience et leur incapacité les obligent d’accorder une confiance aveugle à ceux qui s’arrogent le droit exclusif de penser pour eux, de régler leurs opinions, de fixer leur conduite et leur sort. Ainsi, accoutumés à se laisser guider, ils se trouvent dans l’impossibilité de savoir où on les mène, de démêler si les idées qu’on leur inspire sont vraies ou fausses, utiles ou nuisibles. Les hommes qui se sont mis en possession de régler les destinées des autres, sont toujours tentés d’abuser de leur crédulité ; ils trouvent pour l’ordinaire des avantages momentanés à les tromper ; ils se croient intéressés à perpétuer leurs erreurs ou leur inexpérience, ils se font un devoir de les éblouir, de les embarrasser, de les effrayer sur le danger de penser par eux-mêmes et de consulter la raison ; ils leur montrent les recherches qu’ils pourraient faire comme inutiles, criminelles, pernicieuses ; ils calomnient la nature et la raison ; ils les font passer pour des guides infidèles ; enfin, à force de terreurs, de mystères, d’obscurités et d’incertitudes, ils parviennent à étouffer dans l’homme le désir même de chercher la vérité, à écraser la nature sous le poids de leur autorité, à soumettre la raison au joug de leur fantaisie. Les hommes sentent-ils des maux et se plaignent-ils de calamités qu’ils éprouvent, leurs guides leur donnent habilement le change et les empêchent de remonter à la vraie source de leurs peines, qui se trouve toujours dans leurs funestes préjugés.
C’est ainsi que les ministres de la Religion, devenus en tout pays les premiers instituteurs des peuples, ont juré une haine immortelle à la raison, à la science, à la vérité. Accoutumée à commander aux mortels de la part des Puissances invisibles qu’elle suppose les arbitres de leurs destinées, la Superstition les accable de craintes, les étourdit par ses merveilles, les enlace par ses mystères, tour à tour les amuse et les effraie par ses fables. Après avoir ainsi préoccupé et dérouté l’esprit humain, elle lui persuade facilement qu’elle seule est en possession de la vérité ; qu’elle fournit seule les moyens de conduire au bonheur, que la raison, l’évidence et la nature sont des guides qui ne pourront mener qu’à la perdition les hommes, qu’elle assure aveuglés par leur essence et incapables de marcher sans sa lumière divine. Par ce lâche artifice on leur montre leurs sens comme infidèles et trompeurs, l’expérience comme suspecte, la vérité comme impossible à démêler, comme environnée de ténèbres épaisses, tandis qu’elle se montre sans peine à tout mortel qui veut écarter les nuages dont l’imposture s’efforce de l’environner.
Le gouvernement, partout honteusement ligué avec la superstition, appuie de tout son pouvoir ses sinistres projets. Séduite par des intérêts passagers dans lesquelles elle fait consister sa grandeur et sa puissance, la Politique se croit obligée de tromper les peuples, de les retenir dans leurs tristes préjugés, d’anéantir dans tous les cœurs le désir de s’instruire et l’amour de la vérité. Cette Politique, aveugle et déraisonnable elle-même, ne veut que des sujets aveugles et privés de raison ; elle hait ceux qui cherchent à s’éclairer eux-mêmes et punit cruellement quiconque ose déchirer ou lever le voile de l’erreur. Les secousses effrayantes que si souvent les préjugés populaires ont excitées dans les Empires ne sont point capables de détromper les Chefs des peuples ; ils s’obstinent à regarder l’ignorance et l’abrutissement comme utiles ; la raison, la science, la vérité, comme les plus grandes ennemies du repos des nations et du pouvoir des Souverains.
L’éducation, confiée aux ministres de la superstition, ne semble partout se proposer que d’infecter de bonne heure l’esprit humain d’opinions déraisonnables, d’absurdités choquantes, de terreurs affligeantes ; dès le seuil de la vie, l’homme s’abreuve de folies ; il s’habitue à prendre pour des vérités démontrées une foule d’erreurs qui ne seront utiles qu’aux imposteurs, dont l’intérêt est de la façonner au joug, de l’abrutir, de l’égarer pour en faire l’instrument de leurs passions et le soutien de leur pouvoir usurpé. Par là les Sociétés se remplissent d’ignorants fanatiques et turbulents, qui ne connaissent rien de plus important que d’être aveuglément soumis aux décisions capricieuses de leurs guides spirituels, et d’embrasser avec chaleur leurs intérêts, toujours contraires à ceux de la Société.
Après s’être ainsi dès l’enfance empoisonné dans la coupe de l’erreur, l’homme tombe dans la Société ; là il trouve tous ses semblables imbus des mêmes opinions, qu’aucun d’entre eux ne s’est donné la peine d’examiner ; il s’y conforme donc de plus en plus ; l’exemple fortifie chaque jour ses préjugés en lui ; il ne lui vient pas même dans l’esprit de s’assurer de la solidité des principes, des institutions, des usages qu’il voit revêtus de l’approbation universelle ; en conséquence, il ne pense plus, il ne raisonne plus, il s’obstine dans ses idées : si par hasard il entrevoit la vérité, il referme aussitôt les yeux, il s’accommode à la façon de penser générale ; entouré d’insensés, il craindrait le ridicule, le blâme ou les châtiments, s’il ne partageait point le délire épidémique.
Voilà comment tout conspire en ce monde à dépraver la raison humaine, à étouffer la lumière, à mettre l’homme en garde contre la vérité. C’est ainsi que les mortels sont devenus par leur imprudence les complices de ceux qui les aveuglent et les tiennent dans les fers. C’est en les trompant au nom des Dieux que les Prêtres sont parvenus à les rendre étrangers à la raison, dupes de l’ignorance, opiniâtrement opposés à l’évidence, ennemis de leur propre repos et de celui des autres. Les oppresseurs de la terre ont profité de leurs préjugés religieux pour s’arroger le droit cruel de les fouler aux pieds, de les dépouiller, de les sacrifier à leurs fantaisies. Par une suite de leurs opinions extravagantes, les hommes sont partout plongés dans la servitude ; ils baisent humblement leurs chaînes, ils se croient obligés de souffrir sans murmurer, ils perdent l’idée même de jamais voir cesser les misères, sous lesquelles ils se persuadent que le ciel les condamne à gémir ici-bas.
Les mortels ainsi égarés par la terreur, avilis et découragés par leurs préjugés religieux et politiques, ne sont partout que des enfants sans raison, des esclaves pusillanimes, inquiets, malfaisants. Leurs opinions sacrées les rendent arrogants, entêtés, turbulents, séditieux, intolérants, inhumains, ou bien ces mêmes opinions, suivant leurs tempéraments, les jettent dans le mépris d’eux-mêmes, dans l’apathie, dans une honteuse léthargie, qui les empêchent de songer à se rendre utiles. Leurs préjugés politiques les font dépendre le plus souvent d’un pouvoir inique, qui les divise d’intérêts, qui les met en guerre les uns avec les autres, qui ne répand ses faveurs que sur ceux qui secondent ses vues pernicieuses.
D’où l’on voit que les mobiles les plus puissants conspirent à briser les nœuds qui devraient unir le Citoyen à la Société et aux Êtres qui l’environnent. Ce n’est pas encore tout, il est perpétuellement enivré de mille objets futiles desquels l’opinion l’accoutume dès l’âge le plus tendre à faire dépendre son bonheur : en conséquence, il devient ambitieux, il soupire pour des distinctions frivoles, pour des grandeurs puériles, il brûle de s’élever au-dessus des autres, il désire ardemment des places qui le mettent à portée de vexer et d’opprimer impunément ; il se croit malheureux quand il ne lui est point permis de prendre part aux dépouilles de sa patrie. Dévoré d’une soif inextinguible pour les richesses, il ne croit jamais pouvoir en acquérir assez pour satisfaire l’inconstance de ses passions, de son luxe, de ses fantaisies ; il porte envie à tous ceux que l’opinion du vulgaire imbécile lui fait regarder comme plus heureux et plus favorisés que lui, il cherche à s’égaler à eux, à les imiter, à les supplanter ; il emploie pour réussir, la ruse, la fourberie, la trahison, le crime ; il se croit tout permis pour devenir heureux ; et les opinions de ses Concitoyens, toujours favorables au succès, l’encouragent à la perversité, ou étouffent bientôt en lui les remords passagers que pourraient lui causer ses forfaits. D’ailleurs, il voit partout le crime honoré, approuvé, autorisé, récompensé par le pouvoir suprême, applaudi par la voix publique, légitimé, pour ainsi dire, par le consentement tacite d’une Société qui n’ose point réclamer5.
Corrompu par tant de causes, le Citoyen n’est point tenté de régler sa conduite ; il voit le vice, le dérèglement, l’indécence, la débauche respectés dans les grands ; il voit la dissolution, les voluptés honteuses, la corruption des mœurs traitées de bagatelles et incapables de nuire à la réputation, à l’avancement, à la fortune ; il voit l’oppression, l’injustice, la rapine et la fraude regardées comme des moyens naturels de parvenir ; enfin il voit la religion toujours prête à laver tous les forfaits et à tout pardonner au nom de la Divinité. Dès lors, rassuré pour ce monde et pour l’autre, l’homme ne connaît plus de frein ; l’usage et les exemples de tant de criminels heureux, calment les cris de sa conscience importune, il est sans mœurs, et dans la Société, depuis les chefs jusqu’aux derniers des sujets l’on ne trouve qu’une chaîne immense de vices, qui forme une barrière impénétrable à la raison.
La science, les talents, les connaissances utiles ne sont pas moins négligés que les mœurs. La naissance, le crédit, l’opulence, la faveur, l’intrigue, la bassesse étant les seuls moyens de parvenir aux places, personne ne se trouve intéressé à se procurer à grande peine les lumières nécessaires pour les remplir. D’ailleurs les dépositaires de l’autorité, très souvent incapables, négligents, corrompus eux-mêmes, ne sont point en état d’apprécier le mérite dans les autres ; ils le dédaignent, ils le haïssent ; le génie leur fait ombrage ou leur semble ridicule, la probité les gêne et les condamne, la vertu leur déplaît. Ainsi les grands talents sont le partage de quelques hommes obscurs, qui deviennent des objets de haine et de mépris pour la grandeur hautaine ; elle ne répand les bienfaits que sur des âmes rampantes à qui la fraude, la lâcheté, la souplesse, la complaisance tiennent lieu de mérite et de capacité. Ainsi le sort des nations est communément livré à des mains incapables et souillées ; la félicité des peuples est immolée aux caprices de quelques enfants remplis de vanité et de folie, qui se transmettent les uns aux autres le droit exclusif de se jouer de la patrie, que leur inexpérience conduit aussi sûrement à sa ruine que leur méchanceté.
Il est donc évident que l’ignorance est la source commune des erreurs du genre humain ; ses préjugés sont les vraies causes des malheurs qui l’assiègent de toutes parts ; ses guides spirituels l’alarment, l’inquiètent, le rendent frénétique, ou bien étouffent son énergie jusque dans le fond de son âme : ses guides temporels l’asservissent, l’oppriment, le corrompent et croient avoir tout gagné quand ils règnent sur des misérables. Ainsi l’état de société, qui semblait destiné à multiplier les biens et les plaisirs de l’homme, n’est qu’un fléau pour lui ; il y vit plus malheureux que dans l’état sauvage.
Chapitre II. La Vérité est le remède des maux du genre humain. De la raison et des avantages qu’elle procure.
Il est évident que la faculté de communiquer ses idées est un des plus grands avantages que la Nature ait donnés aux Êtres de l’espèce humaine ; c’est à cette faculté que l’espèce est redevable de ses douceurs. À l’aide de la parole, les hommes rassemblés sont à portée de se faire part de leurs expériences, de leurs découvertes, de leurs conseils, de leurs secours. C’est ainsi qu’en mettant en commun leurs forces, leurs réflexions, leurs talents, ils sont bien plus en état de repousser les maux et de se procurer des biens que s’ils vivaient isolés ou séparés les uns des autres. Ainsi la libre communication des idées est essentielle à la vie sociale. L’homme qui ment ou qui trompe trahit la société ; celui qui lui refuse ses talents et les vérités qui lui sont nécessaires est un membre inutile ; celui qui met obstacle à la communication des idées est un ennemi public, un violateur impie de l’ordre social, un Tyran qui s’oppose au bonheur des humains.
C’est dans la vérité qu’il faut chercher les moyens de multiplier les biens et d’écarter les maux de la société : la vérité, librement communiquée, peut seule perfectionner la vie sociale, civiliser les hommes, amortir en eux l’esprit farouche et sauvage, rectifier les opinions qui les rendent vicieux, insensés, imprudents et qui souvent les replongent dans leur stupidité et leur férocité primitives. Cette vérité fera rougir tout citoyen raisonnable et policé de ces fables puériles dont les nations dans leur enfance se sont follement abreuvées ; devenu plus sensé et moins crédule, il sentira l’inutilité de ces dogmes inintelligibles, de ces mystères inconcevables dont le Sacerdoce s’est servi de tout temps pour redoubler les ténèbres des habitants de la Terre et pour les tromper sur la vraie cause de leurs maux ; il reconnaîtra la cruelle folie de ces nations qui cent fois se sont égorgées pour des systèmes absurdes qu’elles ne comprenaient point. Enfin plus éclairé, plus prudent et plus doux, l’homme sociable se convaincra du danger de ces Religions qui si souvent ont été les prétextes des animosités, des persécutions, des violences, des carnages, des révoltes, des assassinats et de tous ces excès également funestes pour les nations et pour ceux qui les gouvernent.
La vérité rectifiera pareillement les opinions fausses que les peuples se sont faites sur la politique. L’expérience les convaincra du danger de confier un pouvoir arbitraire et sans bornes à des hommes qu’une puissance démesurée doit nécessairement précipiter dans le vice et la licence. Les sociétés reconnaîtront qu’elles ne se sont formées que pour augmenter leur bien-être ; qu’elles ont consenti à être gouvernées pour obtenir plus aisément le but qu’elles se proposent et non pour procurer à quelques citoyens la faculté de les accabler sous le poids d’un pouvoir qu’on ne peut regarder que comme une usurpation et une violence dès qu’il cesse de faire jouir les nations de la liberté, de la propriété, de la sûreté. Cette vérité fera sentir à ces Princes que ce despotisme destructeur, pour lequel on les voit partout soupirer, ne sert qu’à creuser plus ou moins promptement le tombeau commun des Souverains et des sujets. Cette vérité leur prouvera la futilité d’une politique qui se fait un principe de tromper les peuples, de les asservir à des Prêtres, de donner à ceux-ci le droit exclusif de les instruire ou plutôt de les aveugler6. Cette vérité fera connaître à ces Souverains la cruelle extravagance dont ils se rendent coupables en se mêlant des querelles excitées par les plus méchants, les plus trompeurs, les plus turbulents de leurs sujets, elle leur prouvera qu’ils agissent directement contre leurs propres intérêts et contre ceux de l’État, quand ils ont l’injustice de persécuter, de violenter la pensée, de tourmenter des citoyens utiles pour des systèmes dignes de mépris. Cette vérité convaincra les mêmes Souverains qu’en travaillant à la grandeur du Sacerdoce, en le comblant de richesses, d’honneurs, de prérogatives, ils ne font que diminuer leur propre puissance et susciter à leur autorité propre une autorité rivale, que l’expérience de tous les âges montre assez forte pour ébranler et renverser les trônes.
En un mot, quand les Princes de la terre consulteront la vérité, ils sentiront que leurs vrais intérêts sont les mêmes que ceux des peuples qu’ils gouvernent ; ils se détromperont de l’utilité fausse et passagère du mensonge ; ils trouveront dans l’équité les fondements du pouvoir le plus solide ; dans la vertu la vraie base des Empires ; dans les lumières et la raison des nations les vrais remèdes contre leurs maux ; dans la destruction des préjugés des ressources abondantes ; dans le bonheur de leurs sujets les appuis les plus fermes de la grandeur réelle, de la puissance véritable, de la sûreté permanente des Souverains ; dans une tolérance universelle et dans la liberté de penser le préservatif assuré contre les révolutions, les fureurs, les guerres, les attentats que la superstition et le fanatisme ont de tout temps produits sur la terre.
Guidés par la vérité, les chefs des nations sentiront les dangers et les conséquences fatales qui accompagnent à présent toutes les institutions humaines ; pour lors, l’utilité réelle et permanente de la Société sera la mesure invariable de leurs jugements sur les lois, sur les coutumes, sur les usages, sur les opinions, sur les mœurs des hommes. En un mot, ils reconnaîtront qu’ils n’est point d’erreur qui n’ait des suites funestes ; qu’il n’est point de préjugé qui ne produise tôt ou tard les effets les plus nuisibles et les plus étendus ; enfin qu’il n’est point de folie qui ne se punisse elle-même7.
L’habitude a tellement identifié l’esprit humain avec les erreurs sans nombre dont il est le jouet, que des personnes très éclairées d’ailleurs semblent quelquefois douter s’il est utile et sage de dire la vérité, et si l’on ne ferait pas plus de mal que de bien aux hommes en les détrompant de leurs préjugés. Pour peu que l’on réfléchisse, l’on trouvera facilement la solution de ce problème, et l’on sera forcé de reconnaître que douter des avantages de la vérité, c’est douter s’il vaut mieux pour eux d’être heureux ou malheureux, raisonnables qu’insensés, vertueux que vicieux, paisibles que furieux : c’est douter si les mortels marcheront plus sûrement au grand jour que dans les ténèbres, c’est douter s’il leur est plus avantageux de connaître les maux compliqués dont ils souffrent et d’y porter les remèdes convenables, que de languir et de périr des calamités durables qui les minent à leur insu.
Les hommes ne sont partout si corrompus et si malheureux que parce que tout conspire à leur cacher la vérité. L’erreur, l’ignorance, les préjugés sont évidemment les sources du mal moral ou de la perversité générale que l’on voit régner dans le monde. Ce mal moral devient à son tour une source intarissable de maux physiques dont des nations entières sont chaque jour les victimes déplorables. D’où viennent ces carnages, ces guerres continuelles, ces férocités indignes d’Êtres raisonnables dont notre globe est perpétuellement ensanglanté ? Ces désordres si révoltants sont dus aux idées fausses que des Souverains et des peuples se sont faites de la gloire ; les Princes s’énervent pour acquérir de la puissance ; ils s’appauvrissent dans l’idée d’augmenter leurs richesses ; ils immolent des millions d’hommes pour se procurer des forces ; dans toutes leurs entreprises, ils semblent tourner le dos à la félicité vers laquelle ils croient s’acheminer. À quelle cause sont dues ces disettes, ces campagnes incultes et stériles, ces habitants languissants dans la faim et la misère, ces dépopulations, ces contagions ? C’est à l’ambition, à la négligence, à l’avidité de ces chefs qui ont la folie de prétendre être opulents, puissants considérés à la tête d’un peuple réduit à la mendicité et découragé par des injustices multipliées. Quelle est la source de ces passions effrénées qui font que tant de Souverains ne semblent occupés que des moyens de rendre de jour en jour leurs sujets plus malheureux ? C’est l’ignorance où ils sont de l’art de gouverner, des liens qui les unissent à leurs concitoyens, des devoirs qui sont les appuis réciproques des nations et de leurs chefs ; c’est la flatterie de ceux qui les entourent et qui profitent des dépouilles de leurs concitoyens ; ils se servent du Souverain, qu’ils prennent soin d’aveugler, comme d’un instrument pour écraser les peuples et l’abreuver de leur sang. Comment les peuples semblent-ils consentir à tous les maux qu’on leur fait ? Quelle cause est assez puissante pour les forcer à se laisser piller, opprimer et conduire à la mort ? Cette merveille est due à la superstition ; elle transforme aux yeux des peuples les Princes les plus méchants en des Divinités faites pour suivre impunément tous leurs caprices, et pour disposer arbitrairement du sort de la race humaine. Par quel renversement des Prêtres oisifs, querelleurs, factieux jouissent-ils de la considération, des privilèges, de l’opulence au milieu des sociétés indigentes qu’ils dévorent ? C’est que des princes et des peuples également superstitieux s’imaginent que ces hommes merveilleux sont indispensablement nécessaires à leur bien-être ; c’est que des Despotes aveugles ont besoin de leurs mensonges pour tenir leurs sujets sous le joug. Enfin pourquoi les nations se trouvent-elles remplies d’hommes pervers ? C’est que l’éducation n’en fait que des esclaves ; c’est que l’exemple, l’habitude, l’opinion, l’usage, l’autorité conspirent à les rendre méchants ; c’est que l’erreur leur montre un bien-être imaginaire dans des objets qu’ils ne peuvent se procurer qu’en se déchirant les uns les autres8.
Ce sont donc visiblement les préjugés des hommes qui les éloignent à chaque pas de la félicité vers laquelle ils croient tendre sans cesse. La religion leur montre leur bonheur dans les régions de l’Empyrée ; à force de prestiges et de fables, elle empêche l’homme d’apercevoir la route facile que la nature lui présenterait, si au lieu de fixer obstinément ses yeux vers le ciel, il consentait à regarder à ses pieds. Quand par hasard cette religion lui montre des vérités, elles sont toujours entremêlées de mensonges et de fictions propres à rendre ses principes incertains. En fondant la morale sur la volonté des Dieux, elle la fonde réellement sur l’autorité de quelques fourbes qui se chargent de parler au nom de ces Puissances invisibles qui leur font toujours tenir le langage le plus conforme à leurs propres intérêts, et souvent le plus contraire au bien-être de la société.
Ainsi tout nous prouve l’importance de guérir les mortels de leurs préjugés religieux, qui font naître leurs préjugés politiques, tandis que ceux-ci corrompent leurs mœurs en obscurcissant la connaissance des rapports qui subsistent entre eux. Les hommes ne sont si malheureux, si vicieux, si divisés d’intérêts, si inconsidérés dans leurs passions, si lâchement soumis à leurs tyrans religieux et politiques, si étrangers à la vérité, si ennemis du bien qu’on veut leur faire que parce que dès l’enfance on leur met un bandeau sur les yeux auquel la tyrannie les empêche de jamais porter la main ; ils sont forcés de rester aveugles afin de ne point apercevoir les abîmes où des aveugles se croient intéressés de les conduire ; ils chérissent leurs erreurs parce que leurs superstitions, leurs gouvernements, leurs lois, leurs opinions, les exemples journaliers les apprivoisent avec elles, et leur montrent du danger à vouloir s’en défaire. La vérité leur serait chère si on leur permettait d’être raisonnables ; ils seraient raisonnables s’ils connaissaient leurs véritables intérêts ; ces guides qui les trompent aujourd’hui, s’ils n’étaient point eux-mêmes aveuglés par des préjugés, sentiraient que leur intérêt propre est de suivre la raison, de chercher la vérité, et de la montrer aux autres, ce qui leur donnerait un ascendant bien plus sûr et plus durable que celui qui n’est dû qu’au mensonge et aux prestiges de l’opinion.
Presque en tout temps et en tout pays les hommes sentent qu’ils sont malheureux, mais ne sachant à qui s’en prendre de leurs maux, quand ils sont portés à l’excès, ils aiguisent leurs couteaux et s’en frappent les uns les autres ; enfin lassés de répandre du sang, ils s’arrêtent et sont tout surpris de voir que leurs maux, au lieu de diminuer, n’ont fait que s’aggraver et se multiplier. Faute de connaître les remèdes qu’ils pourraient y appliquer, ils recommencent bientôt à se frapper de nouveau. C’est ainsi que nous voyons souvent les peuples par des révoltes, des massacres, des guerres civiles, se venger d’un tyran qui les opprime pour tomber entre les mains d’un Tyran nouveau qui leur avait fait espérer la fin de leurs misères. C’est ainsi que des nations fatiguées d’une superstition incommode et violente l’abandonnent quelquefois pour en adopter une plus douce, qui finit bientôt par les plonger dans de nouvelles disputes et de nouvelles fureurs, souvent pires que les premières. En un mot nous voyons par toute la terre les hommes faisant des efforts pour adoucir leur sort sans jamais y parvenir. Ils ne cessent de s’égorger que quand la vérité s’est montrée. En effet, le caractère distinctif de la vérité est d’être également et constamment avantageuse à tous les partis, tandis que le mensonge, utile pour quelques instants seulement à quelques individus, est toujours nuisible à tous les autres.
C’est l’apparence du vrai que l’homme adore dans le mensonge ; il n’aime ses erreurs que parce qu’on les lui montre sous les traits de la vérité ; il n’est attaché aux objets divers de ses folles passions que parce qu’il s’est faussement persuadé que c’est d’eux que dépend sa félicité ; il ne tient opiniâtrement à ses habitudes les plus vicieuses que parce qu’il ne voit point les maux qui en découlent ; il n’est si paisiblement malheureux sous le joug des puissances invisibles et visibles que parce qu’il se figure qu’en voulant s’y soustraire il attirerait sur lui-même des malheurs plus grands encore. Enfin les Tyrans qui l’affligent n’appesantissent continuellement ses chaînes et ne poursuivent la vérité avec tant de fureur que parce qu’ils ont des idées fausses de la puissance, parce qu’ils s’imaginent que l’on n’a point de pouvoir si l’on n’a celui de nuire, que l’on n’est point obéi si l’on n’est craint par ceux dont il faudrait se faire aimer.
« L’homme, a dit un Philosophe, n’est si contraire à la raison que parce qu’il s’imagine que la raison lui est contraire. » Disons la même chose de la vérité ; l’homme ne la craint que parce qu’il croit qu’elle peut lui nuire ; il ne fait le mal, il ne se repaît d’illusions, de préjugés, de chimères, que parce que tout concourt à lui montrer son bonheur dans des opinions et dans une conduite qui font réellement son malheur9.
Pour découvrir la vérité il faut, comme on l’a dit, recourir à l’expérience ; pour faire des expériences sûres, il faut des organes sains et bien constitués ; la suite de ces expériences recueillies par la mémoire et appliquées à la conduite d’un être sensible, intelligent, amoureux de son bien-être, constitue la raison. Ainsi sans la vérité, l’homme ne peut être raisonnable. Comment veut-on qu’il soit capable de faire des expériences vraies tandis qu’il est infecté dès l’enfance d’une fièvre contagieuse qui le mine continuellement et le plonge dans la langueur, ou qui par intervalles le jette dans des accès de fureur ? La superstition est une contagion héréditaire qui saisit l’homme dès le berceau ; suivant son tempérament, elle l’abat, elle le rend lâche et pusillanime, elle lui ôte le pouvoir et le courage de s’instruire, ou bien elle excite en lui des transports qui le rendent également incapable d’expérience et de raison. Si la force de son tempérament fait qu’il résiste à la violence de son mal, n’y est-il pas à chaque instant replongé par les craintes dont l’accablent ses guides sacrés ? Le premier principe de leur politique ne fut-il pas toujours de proscrire l’expérience, de déprimer la raison humaine, de la soumettre à leur propre autorité, d’interdire l’usage du jugement, de mettre en défiance contre les sens, de faire craindre la vérité10 ?
Priver l’homme d’expérience, c’est rendre ses organes inutiles pour lui ; lui interdire l’usage de sa raison, c’est lui défendre les moyens d’être heureux ; lui cacher la vérité c’est vouloir qu’il s’égare. En effet, comment veut-on qu’il travaille à son bonheur propre ou qu’il s’occupe de celui des autres s’il ne connaît les objets qu’il doit désirer ou craindre, rechercher ou éviter ? Comment découvrira-t-il la nature de ces objets, s’il ne lui est point permis de les examiner par lui-même, et s’il ne les voit jamais que par les yeux de ceux qui sont ou des dupes ou des menteurs intéressés à le tromper ? Enfin comment l’homme peut-il devenir un être raisonnable s’il lui est défendu d’exercer sa raison sur les objets les plus importants à sa félicité ?
C’est pourtant sur la raison que l’on fonde la dignité de l’homme et sa prééminence sur les autres animaux. Que deviendra cette supériorité, si l’on ne lui permet point de faire usage de sa prérogative ? Comment cette même religion qui fait de l’homme le favori de la Providence, l’objet unique de ses travaux, se plaît-elle à le dégrader ensuite au point de lui faire un devoir de ne point raisonner, de s’avilir et de se mettre au niveau des bêtes ? C’est dans la raison que consiste la dignité de l’homme, c’est par son secours qu’il conserve son être et qu’il peut rendre son existence heureuse ; sans elle, il n’est plus qu’un automate, incapable de rien faire pour sa félicité. En effet, n’est-ce pas la raison qui le rend sociable ? Ne lui fait-elle pas sentir qu’il a besoin de ses semblables pour se procurer les biens que son cœur désire et pour résister aux maux que sa faiblesse l’empêcherait d’écarter ? N’est-ce pas la raison aidée de l’expérience, qui lui suggère les moyens de soutenir, de défendre et de rendre agréable pour lui-même une société dont les intérêts sont invariablement unis aux siens ? N’est-ce pas la raison, éclairée par la vérité, qui prouve à l’homme que sa conservation, sa sûreté, ses plaisirs dépendent des secours de ses associés, et de la conduite qu’il doit tenir pour obtenir leur bienveillance ? Ainsi la morale est fondée sur la raison, qui n’est rien elle-même sans l’expérience et sans la vérité.
C’est la raison qui pour l’intérêt des peuples, oblige peu à peu la férocité sauvage et impétueuse de céder au droit des gens ; elle leur découvre les nœuds qui unissent les nations aux nations, les citoyens à leurs concitoyens, les hommes avec les hommes. C’est la raison qui fixe les droits des Souverains et des sujets ; elle découvre au Législateur les mobiles qu’il doit mettre en usage pour contenir et prévenir les passions nuisibles et pour exciter et diriger celles qui sont avantageuses à l’État ; c’est la raison qui suggère à la politique les voies les plus sûres pour contenter les besoins des nations, pour veiller à leur défense, pour les rendre puissantes et fortunées.
C’est la raison qui dans l’intérieur des familles montre à tout homme les avantages des nœuds qui unissent l’époux avec son épouse, le père avec l’enfant, l’ami avec son ami ; elle lui découvre les moyens de resserrer ces liens, d’empêcher qu’ils ne blessent, de prévenir leur dissolution, afin d’alimenter dans les cœurs des autres les sentiments nécessaires à sa propre félicité. D’où l’on voit que sans la vérité, sans l’expérience, sans la raison l’homme ne peut avoir des idées justes ni sur la morale ni sur le gouvernement, ni sur aucun de ses devoirs. Il ne peut être ni homme ni citoyen. La vérité doit guider l’expérience et celle-ci conduit à la raison, qui nous prouvera toujours que nous chercherions vainement un bonheur solide et durable sans la vertu ; et que le moyen le plus sûr d’établir notre félicité en ce monde est de la fonder sur un commerce constant de bienfaits et de secours.
C’est encore l’expérience qui toujours occupée du soin de perfectionner notre sort, fait éclore pour nous les sciences, les arts, l’industrie et cette foule de connaissances soit utiles, soit agréables, qui rendent à l’homme son existence plus chère ; sa vie se passe à faire des expériences qui ont pour but de conserver son être, d’en écarter la douleur, de l’instruire des vraies qualités des objets qui l’entourent, de les tourner à son profit, de diversifier ses sensations, de multiplier ses sens. C’est ainsi que l’expérience parvient à soumettre, pour ainsi dire, la nature entière aux besoins, aux plaisirs, aux fantaisies de l’homme, qui, étant l’être le plus agissant, semble exercer sur la terre l’empire le plus absolu, au point qu’il se persuade que la nature entière n’a que lui seul pour objet dans ses travaux.
La morale est l’expérience appliquée à la conduite de l’homme en société ; la politique est l’expérience appliquée au gouvernement des États ; les sciences sont l’expérience appliquée aux objets divers dont il peut résulter soit de l’utilité, soit de l’agrément pour les hommes ; l’industrie n’est que l’expérience appliquée aux besoins des hommes à mesure qu’ils se multiplient. Les nations sauvages sont celles qui n’ont eu l’occasion que de faire un petit nombre d’expériences, ou qui n’ont point appris tout le parti qu’elles peuvent tirer de leurs facultés, et des objets que la nature leur présente ; l’homme sauvage, ainsi qu’un jeune enfant, est dénué d’expérience ou ne connaît que peu de vérités. Empêcher les peuples de s’éclairer, c’est vouloir les tenir dans une enfance perpétuelle, ou vouloir les ramener à l’état des Sauvages.
Lorsqu’un père avertit son enfant de se garantir du feu, en lui disant qu’il peut en résulter de la douleur, il lui annonce une vérité que l’expérience l’a mis lui-même à portée de connaître ; cet enfant, que son inexpérience rend imprudent, n’est-il pas intéressé à s’instruire d’une vérité d’où dépend sa sûreté ? Lorsque le Philosophe apprend aux nations que la superstition est un feu dévorant qui finit communément par embraser les peuples et par les exciter à leur propre destruction, ne leur découvre-t-il point une vérité confirmée par l’expérience d’un grand nombre de siècles ? Lorsque le Sage fait sentir aux Souverains et aux sujets que le pouvoir absolu est une arme également dangereuse pour les uns et pour les autres, ne leur annonce-t-il pas une vérité fondée sur l’expérience de tous les temps, qui prouve que sous un tel gouvernement, le Despote privé de puissance réelle finit par régner sur de vastes solitudes, ne commande qu’à des esclaves chagrins, qui tôt ou tard s’en prendront à leur Tyran des malheurs qu’ils éprouvent ?
Ceux qui prétendent qu’on ne doit point annoncer la vérité aux hommes font à peu près ce raisonnement : « Le feu est nécessaire aux hommes, cet élément est pour eux de la plus grande utilité, il ne faut donc point les avertir de ses dangers, il vaut mieux qu’ils demeurent exposés à périr à chaque instant par imprudence que d’être mis en garde contre un élément destructeur qui, dûment appliqué, leur procure de très grands avantages…… » « L’oppression est un mal accablant pour les peuples ; l’équité et la liberté sont nécessaires à leur bien-être, mais il n’est point à propos de les avertir des maux que leur fait l’oppression, ni de leur en indiquer les remèdes ; ce serait leur annoncer une vérité fâcheuse qui les dégoûterait d’un mauvais gouvernement : quand les hommes sont une fois malheureux, il vaut mieux qu’ils continuent de l’être que de les faire songer aux moyens de rendre leur sort plus désirable. »
On tient à peu près le même langage à l’égard de la superstition. « Nous savons, nous dit-on, que la superstition est une dangereuse chimère, qui de tout temps fit les plus grands maux au genre humain ; mais nous la voyons partout solidement établie ; les nations qu’elle mine et détruit lui sont très attachées ; un malade qui ignore son mal n’est jamais en danger : ainsi laissons aux hommes leurs erreurs sacrées, qu’ils continuent à s’abreuver de fiel et de poison ; il vaut mieux leur laisser la langueur qui les accable ou la frénésie qui les transporte, que de leur rendre des forces ou leur donner un calme et un bien-être auxquels ils ne sont point accoutumés, dont ils abuseraient peut-être ; l’homme malade est moins à craindre que lorsqu’il est en santé. »
Non, la vérité ne peut jamais être funeste aux hommes ; elle ne peut être à craindre que pour ceux qui se croient faussement intéressés à les tromper. L’homme de bien est-il donc fait pour se rendre complice de la violence et de l’imposture ? Pour peu qu’il réfléchisse, il saura que toute erreur, tout préjugé sont nuisibles à la terre ; il connaîtra surtout les dangers infinis qui résultent de nos erreurs religieuses. Plus nous regardons ces erreurs comme importantes, plus elles sont propres à nous rendre insensés, à troubler notre esprit, à produire des ravages. Quelle apparence qu’un homme qui se fait un principe de s’aveugler et de renoncer à sa raison dans la chose qu’il regarde comme la plus essentielle pour lui, l’écoute en toute autre chose ? En effet, pour peu que nous y réfléchissions, nous verrons dans les prestiges de la religion la vraie source des préjugés en tout genre dont le genre humain est imbu. C’est la superstition qui corrompt les Souverains ; les passions, les vices et les préjugés de ces Souverains infectent la société ; la superstition détruit la morale en substituant ses dogmes mobiles, fabuleux, et ses extravagances à des vertus réelles. L’éducation, l’habitude, l’exemple, l’autorité concourent à donner une durée éternelle à des erreurs dont les suites nécessaires sont de multiplier les vices, et de rendre les hommes ennemis de toute vérité. Les tyrans la haïssent parce qu’elle porte la lumière sur des excès dont ils sont forcés de rougir : le Sacerdoce la poursuit et la décrie parce que c’est au mensonge que son existence est attachée ; les grands la redoutent parce que c’est sur les préjugés des peuples avilis que leur grandeur est fondée ; enfin, le peuple la rejette parce qu’il est ignorant, et incapable d’examiner par lui-même la valeur des objets pour lesquels il conserve une vénération machinale et un respect héréditaire ; enfin ce peuple craint la vérité, parce que ses Prêtres et ses Tyrans ne lui ont inspiré que de l’horreur pour elle.
Il n’est point d’erreur utile au genre humain ; il n’est point de préjugé qui n’ait des suites plus ou moins terribles pour la société. Les principes de la morale exigent la même exactitude que le calcul ; une supposition fausse suffit pour falsifier tout calcul et le rendre inutile. La vérité n’est dangereuse que lorsqu’elle est alliée avec l’erreur. La morale est fondée sur l’intérêt du genre humain ; fondez-la sur la religion, vous la rendrez vague, incertaine et flottante. La politique est fondée sur les besoins de la société ; si vous la fondez sur la volonté d’un despote, elle n’aura plus de solidité. L’autorité souveraine est fondée sur la volonté des peuples ; donnez-lui pour base l’autorité Divine et bientôt les Souverains en abuseront pour rendre leurs sujets malheureux et se plonger dans le crime. Les rangs, les distinctions, les dignités doivent être fondés sur les services réels que les Citoyens rendent à leur patrie ; fondez-les sur le hasard de la naissance, sur la faveur d’un souverain, sur la vénalité, et bientôt les plus inutiles des Citoyens seront les plus honorés et les mieux récompensés. Il ne peut point y avoir de mœurs, il ne peut point y avoir de bonne éducation partout où c’est l’argent et non le talent qui conduit aux grandes places ; fondez l’éducation sur tout ce qui vous plaira ; si elle ne promet rien de sûr, de grand, si elle ne donne point de récompense, vous la fondez sur une base étroite et peu solide. Tout le monde regarde la fausseté, la fourberie, le mensonge comme des choses odieuses et détestables ; n’y aurait-il donc que sur les objets les plus intéressants pour les hommes qu’il fût permis de les tromper sans conséquence ?
Si nous entrons dans les détails de la vie humaine, tout nous prouvera qu’il n’est point de préjugé qu’il ne soit accompagné de conséquences infinies. Nous voyons partout les préjugés des peuples s’opposer très souvent au bien même que l’on veut leur faire. Ce sont leurs préjugés qui empêchent la réformation des abus et des mauvaises lois sous lesquels ils gémissent pendant une longue suite de siècles ; ce sont les préjugés dans les sciences qui nuisent continuellement à leurs progrès ; ce sont les préjugés qui donnent de la solidité aux usages les plus pervers, que chacun condamne en les suivant toujours ; ce sont les préjugés qui arment les hommes contre toutes les innovations, qui leur font rejeter les plus utiles découvertes, qui les mettent en garde contre les vérités les plus claires et les mieux démontrées ; ce sont les préjugés qui font que les mortels sont perpétuellement aux prises et occupés à s’arracher un bonheur dont ils ne jouiront jamais.
Chapitre III. Le Peuple est-il susceptible d’instruction ? Est-il dangereux de l’éclairer ? Des maux qui résultent de l’ignorance des Peuples.
L’opposition que la vérité rencontre toujours dans l’esprit des mortels ne devrait-elle point rassurer ceux qui s’exagèrent le danger qui pourrait résulter de la leur annoncer ? À en croire quelques raisonneurs superficiels, il semblerait que des vérités découvertes à tout un peuple devraient renverser sur-le-champ toutes ses idées et produire une révolution subite dans toutes les têtes. C’est connaître bien peu la marche de l’esprit humain que d’en prendre cette opinion ; ce danger paraîtrait bien plus chimérique encore si l’on faisait attention à la lenteur incroyable avec laquelle les moindres vérités se répandent parmi les hommes. Les principes les plus évidents sont souvent les plus contredits, ils ont à combattre l’ignorance, la crédulité, l’habitude, l’opiniâtreté, la vanité des hommes ; en un mot : les intérêts des grands et la stupidité du peuple, qui font qu’ils s’attachent toujours à leurs anciens systèmes. L’erreur défend son terrain pied à pied : ce n’est qu’à force de combats et de persévérance qu’on peut lui arracher la moindre de ses conquêtes. Ne croyons point pour cela que la vérité soit inutile ; son germe une fois semé subsiste, il fructifie avec les temps, et semblable à ces semences qui avant de lever demeurent longtemps enfouies dans la terre, il attend les circonstances qui pourront le développer. C’est lorsque la vérité s’accorde avec les intérêts des hommes puissants qu’elle devient toute-puissante ; c’est lorsque des souverains éclairés gouvernent les nations que la vérité produit les fruits que l’on est en droit d’en attendre. Enfin quand les nations sont fatiguées des misères et des calamités sans nombre que leurs erreurs ont fait naître, la nécessité les force de recourir à la vérité, qui seule les met à couvert des malheurs que le mensonge et le préjugé leur avaient longtemps fait souffrir.
Le Physicien, le Géomètre, le Mécanicien, le Médecin, le Chimiste, à force de réflexions, d’expériences et de travaux, découvrent dans leurs cabinets ou dans leurs laboratoires des vérités utiles mais souvent contredites et combattues dans leur nouveauté ; cependant lorsque le temps a constaté leur utilité, leurs découvertes se transmettent jusqu’au peuple, et l’artisan le plus grossier finit par exécuter machinalement et sans peine des opérations, qui dans l’origine ont été des résultats des plus grands efforts de la science et du génie. Pourquoi la science du gouvernement ne se perfectionnerait-elle pas de même ? Pourquoi les vrais principes de la politique et de la morale ne pourraient-ils pas se simplifier au point d’être sentis par les hommes les plus ordinaires11 ?
Quand même la vérité ferait dans l’esprit des peuples un progrès assez rapide pour produire des factions, et même des révolutions : quand même les partisans de la vérité seraient assez nombreux pour jouter à forces égales contre les partisans de l’erreur, serait-ce donc une raison pour rejeter la vérité ? Le mensonge ne cause-t-il donc pas des troubles continuels ? Les hommes ne se sont-ils pas égorgés de tout temps pour des impostures ? Que de sang inutilement répandu pour des folies ! Si l’on se battait pour la vérité, le sang répandu pour elle produirait au moins un accroissement de bonheur, au lieu que les combats si souvent livrés pour l’erreur n’ont jamais produit qu’un accroissement de misères.
C’est à l’erreur, surtout quand elle est consacrée par la religion, qu’il appartient de troubler le repos des nations ; elle trouve dans les esprits des peuples des matières combustibles toujours prêtes à produire des embrasements. La raison et la vérité ne causeront jamais de révolutions sur la terre ; toutes deux sont les fruits de l’expérience, qui ne peut avoir lieu que dans le calme des passions ; elles n’excitent point dans les cœurs ces emportements fougueux qui ébranlent les Empires ; la vérité ne se découvre qu’à des âmes paisibles ; elle n’est adoptée que par des âmes analogues ; si peu à peu elle change les idées des hommes, c’est par des nuances insensibles ; c’est par une pente douce et facile qu’elle les conduit à la raison ; les révolutions qu’elle amène, toujours avantageuses au genre humain, ne peuvent être fâcheuses que pour ceux qui l’oppriment et l’égarent. Le philosophe, à force de méditer, découvre la vérité ; elle n’est si difficile à découvrir que parce que tout conspire à la voiler à nos yeux ; perpétuellement adultérée par le mensonge, elle devient méconnaissable ; c’est en la séparant de l’alliage de l’imposture que le Sage la reconnaît ; si sa nudité paraît d’abord choquante à des hommes prévenus, leurs yeux s’accoutumeront peu à peu à contempler ses charmes naturels, sans doute bien plus touchants que tous les vains ornements dont on la couvre et qui ne servent qu’à la défigurer. Avant d’être ornée, la vérité doit avoir des fondements solides ; elle doit ressembler à ces monuments d’architecture dans lesquels l’ordre le plus stable sert d’appui à tous les autres.
C’est au gouvernement et surtout à l’éducation qu’il appartient de rendre commune et populaire la vérité que le Sage a tant de peine à découvrir ; en vain l’aurait-il tirée du fond du puits, si l’autorité tyrannique la force d’y rentrer. L’expérience et l’habitude parviennent à faciliter à l’homme du peuple, à l’artisan le plus grossier, des opérations très compliquées ; sommes-nous donc en droit de douter que l’habitude et l’expérience ne lui facilitassent de même la connaissance si simple des devoirs de la morale et des préceptes de la raison desquels dépend évidemment son bonheur ? J’ai vu, dit Confucius, des hommes peu propres aux sciences, je n’en ai point vu qui fussent incapables de vertus.
L’erreur n’est une maladie innée du genre humain, la guérison de son esprit n’est devenue si difficile, que parce que l’éducation lui fait sucer avec le lait un venin dangereux, qui finit par s’identifier avec lui, et qui, développé par les circonstances, produit dans les sociétés les ravages les plus affreux. Partout les Empoisonneurs du genre humain sont chéris, honorés, récompensés ; leurs attentats sont protégés, leurs leçons et leurs instructions sont chèrement payées ; l’autorité suprême, complice de leurs iniquités, force les peuples à recevoir de leurs mains la Coupe de l’imposture, et punit tous ceux qui refusent d’y boire. Partout les Médecins qui possèdent le contre-poison de l’erreur, sont traités d’imposteurs, sont découragés, proscrits ou forcés de se taire. Si les gouvernements donnaient à la vérité les mêmes secours qu’ils fournissent au mensonge, l’on verrait bientôt les folies des hommes disparaître et faire place à la raison. C’est dans l’âge tendre que l’erreur s’empare de l’homme, c’est dans sa jeunesse qu’il se familiarise avec des opinions monstrueuses dont il est la dupe toute sa vie ; si l’éducation parvient à lui faire adopter les notions les plus fausses, les idées les plus extravagantes, les usages les plus nuisibles, les pratiques les plus gênantes, pourquoi l’éducation ne parviendrait-elle pas à lui faire adopter des vérités démontrées, des principes raisonnables, une conduite sensée, des vertus nécessaires à sa félicité ?
L’opinion, comme on a dit, est la reine du monde. Mais qu’est-ce que l’opinion ? C’est la vérité ou la fausseté environnée de ténèbres. Si le mensonge pris pour la vérité, si la vérité enveloppée d’obscurité, gouvernent le monde, pourquoi la vérité simple ne prendrait-elle pas le même empire sur l’esprit des mortels ? Si l’on refusait ce pouvoir à la vérité, il ne faudrait plus dire que l’homme est un Être raisonnable par son essence, il faudrait dire qu’il est destiné à une éternelle déraison.
Si la religion est parvenue à dégrader l’homme, à le rendre l’ennemi de lui-même et des autres, pourquoi la raison ne lui inspirerait-elle pas de l’élévation, de l’estime pour lui-même, le désir de mériter celle de ses concitoyens ? Si la superstition fait éclore en lui un zèle destructeur, un fanatisme dangereux, une ardeur fatale pour nuire, pourquoi une politique éclairée n’exciterait-elle pas en lui la grandeur d’âme, la passion d’être utile, l’enthousiasme de la vertu ? Si dans la Grèce et dans Rome l’on est parvenu jadis à former des peuples de Héros ; si les écoles d’Athènes se sont remplies de Sages en se servant des mêmes mobiles pourquoi désespérer aujourd’hui de faire naître au sein des nations des citoyens actifs, éclairés, magnanimes et vertueux ? Est-il donc plus aisé de faire un fanatique, un martyr, un pénitent, un dévot, un courtisan abject, que de former un enthousiaste du bien public, un soldat courageux, un homme utile à lui-même et précieux aux autres ? Est-il donc plus facile de briser que d’élever l’âme ? La race humaine serait-elle donc entièrement dégénérée ?
Ne lui faisons point l’injure de le penser ; les mêmes ressorts auront toujours le même pouvoir sur les volontés humaines. Si nos institutions politiques veulent encore des Citoyens, des Héros et des Sages, nous en verrons sans doute ; si nous ne trouvons partout que des superstitieux pusillanimes, des guides ignorants, des enthousiastes dangereux, des Ministres incapables, des Grands sans mérite, des esclaves rampants, c’est parce que la religion, le gouvernement, l’éducation et les opinions ridicules dont les nations sont infectées, conspirent à ne former que des Êtres abjects ou nuisibles à la patrie12. Pourquoi dans cette Espagne si favorisée par la nature, ne vois-je partout que des dévots plongés dans la misère, indifférents sur la patrie, dépourvus d’industrie, étrangers à toute science ? C’est que dans ce pays la superstition et le despotisme sont parvenus à dénaturer l’homme, à briser les ressorts de son âme, à engourdir les peuples ; il n’existe point de patrie pour eux ; l’activité et l’industrie leur seraient inutiles ; la science serait punie ; l’oisiveté, l’ignorance et des connaissances futiles y sont uniquement honorées, encouragées, récompensées ; le génie y est étouffé, à moins qu’il ne se porte sur des objets méprisables ; la nation ne veut que des superstitieux et des Prêtres ; elle ne considère que les guides qui l’aveuglent, elle regarde comme un ennemi tout homme qui voudrait l’éclairer ; elle fait bien plus de cas du fainéant qui prie que du soldat qui la défend ; il n’est donc pas surprenant si elle ne renferme ni Citoyens, ni Soldats, ni Sages, ni talents. D’où viennent dans le midi de l’Europe ces mœurs si dissolues, ces fréquents adultères, ces assassinats sans nombre ? C’est que dans ces pays l’orthodoxie est la seule vertu ; la religion y expie tous les crimes ; des pratiques religieuses et la croyance de quelques dogmes absurdes tiennent lieu de la morale, et les écoles de la jeunesse ne retentissent que des disputes vaines et des subtilités puériles de quelques Théologiens qui emploient leur génie à des objets totalement étrangers au bien-être des peuples.
Dans tous les pays du monde, les Prêtres furent de tout temps en possession d’enseigner la jeunesse ; ce sont eux qui commencent dans l’âge de l’inexpérience par mettre un bandeau sur les yeux des mortels ; on dirait que partout l’éducation n’est destinée qu’à former des esclaves au Sacerdoce : dans les nations mêmes qui se vantent d’être les plus dégagées de préjugés, des Prêtres sont les seuls instituteurs de la jeunesse ; on les voit bien plus occupés du soin de faire des superstitieux dévoués à leurs intérêts que de former des citoyens à l’État13. Cette conduite fondée sur les avantages chimériques que l’on attend de la religion, est sans doute nuisible à la politique. En conséquence de ce préjugé, la jeunesse est exclusivement confiée à des guides dont le principe invariable fut et sera toujours d’éterniser les erreurs du genre humain, de le rendre aveugle, soumis, pusillanime ; de le détourner des voies qui le conduiraient à la vraie science, de le prémunir contre la raison et la vérité. Ne soyons donc point étonnés si partout nous ne voyons que des superstitieux, remplis de préventions funestes, dépourvus de lumières, étrangers à la morale, inutiles ou nuisibles à la société, toujours prêts à la troubler dès qu’on leur dit que le ciel le demande.
Un État a besoin de Citoyens laborieux, industrieux, vertueux. Une nation ne peut être florissante et puissante si son chef éclairé ne réunit les volontés et les forces d’un peuple libre et magnanime, instruit de ses vrais intérêts, de ses droits, de ses devoirs, attaché à son gouvernement et à ses lois ; en état de sentir son bonheur et toujours prêt à le défendre avec courage contre tous ceux qui tenteraient de le lui ravir. Un Souverain à la tête d’une nation animée de cet esprit envierait-il la puissance précaire de ces sultans divinisés à qui la religion ne forme que des esclaves sans énergie, sans activité, sans mœurs ; toujours prêts à regimber contre le joug qui les opprime ; toujours indifférents sur la patrie, qui n’est pour eux qu’une prison ; toujours ennemis des lois qui les mettent à la gêne ; toujours disposés à troubler l’État et à changer de maîtres ?
Assez longtemps les hommes ont été élevés pour les Dieux, les Prêtres et les Tyrans ; le temps ne viendra-t-il donc plus de les élever pour la patrie et pour eux-mêmes ? Les peuples s’obstineront-ils toujours à espérer de ces religions, qui jamais ne leur firent que du mal, un bien-être que la raison leur procurera dès qu’ils voudront la consulter ? Des Souverains, ennemis nés de leurs sujets, seront-ils donc toujours forcés de faire descendre du ciel les faux titres de leur pouvoir, tandis que l’équité, la bienfaisance, la vertu suffiraient pour les faire régner sur tous les cœurs, et pour rendre à jamais leur trône inébranlable ? La vérité, la science, les talents seront-ils donc les victimes éternelles de la haine sacerdotale, d’une politique imprudente, de l’ignorance opiniâtre, de la barbarie des nations ? Faudra-t-il toujours recourir à la ruse, à la fourberie, à la violence pour contenir les peuples et se servir des récompenses chimériques ou des vaines terreurs d’une autre vie pour mettre un frein à des passions que tout allume ici-bas ? Croira-t-on toujours que le bitume de la superstition soit bien propre à les éteindre ?
Le gouvernement tient dans ses mains les volontés de ses sujets ; les nations le rendent dépositaire de leur félicité, il est maître des mobiles qui peuvent faire agir les hommes, il dépend de lui seul de les rendre vertueux ou vicieux. Que le Souverain qui voudra sincèrement le bien-être de son peuple, s’empare donc de l’éducation ; qu’il l’ôte à ses mercenaires qui vivent de l’imposture. Si les préjugés des nations s’opposent à ses projets, qu’il permette au moins à la raison de les combattre, et peu à peu l’erreur, en perdant du terrain, fera place à la vérité. Qu’il confie les premiers ans de ses sujets à des hommes éclairés et honnêtes qui soient considérés. Que la morale, la philosophie, l’expérience, les sciences utiles et véritables succèdent à cette théologie, à ces dogmes obscurs, à ces mystères ténébreux, à ces fables risibles, à ces devoirs frivoles qui ne servent qu’à troubler l’entendement du citoyen, à confondre ses idées, à le rendre méchant. Que l’antique sagesse, tirée de l’abjection et du mépris où depuis tant de siècles elle est forcée de languir, soit admise dans la Cour des Rois ; qu’elle soit estimée, écoutée, récompensée ; qu’elle puisse au moins se faire entendre. Que les honneurs et les récompenses si longtemps décernés à l’inutilité, à l’incapacité, à la rébellion, soient enfin accordés au mérite, aux lumières, à la vertu ; bientôt on verra naître une nouvelle race d’hommes qui serviront la patrie, qui auront de la science, de l’activité, de l’industrie ; qui connaîtront leurs devoirs, qui seront animés par les mobiles réels de la gloire, et de la considération publique ; enfin qui, détachés des préjugés n’en seront que plus capables de vaquer au bien-être de l’État, aux intérêts de la morale.
On ne peut trop aveugler un peuple qu’on veut rendre malheureux ; on ne peut trop éclairer celui dont on veut faire le bonheur. Un Tyran ne voit rien au-delà de ses passions actuelles ou de ses fantaisies passagères ; il ne doit récompenser que les complices dont il a besoin pour les satisfaire ; il doit se liguer avec eux pour aveugler un peuple que la vérité ne ferait que révolter contre son joug. Il lui faut des Prêtres qui trompent et qui séduisent, des Soldats qui répandent la terreur, des Vizirs impitoyables, des Flatteurs ennemis de toute vertu, des Ignorants présomptueux qui décrient la vraie science, des lâches sans énergie, des Courtisans et des sujets à qui la soumission tienne lieu de mérite et de talents14.
Ces réflexions suffisent pour nous mettre à portée de juger des maximes de ces vains spéculateurs qui prétendent que les hommes ont besoin d’être trompés, que leur bien-être dépend de leurs erreurs, que la vérité leur serait dangereuse. C’est la faute des Tyrans et des Imposteurs, si la vérité rencontre si souvent dans les peuples des esprits fatigués de l’oppression et disposés à secouer le joug. Si les Princes écoutaient eux-mêmes sa voix, ils n’auraient point à craindre qu’elle fût entendue de leurs sujets ; l’ignorance où trop souvent ils sont eux-mêmes de leurs véritables intérêts, leur fait trouver la vérité redoutable ; leur propre incapacité les force d’empêcher qu’elle ne désabuse leurs sujets des erreurs fatales sans lesquelles ils ne consentiraient point à souffrir patiemment les maux dont ils sont accablés. Si des nations entières sont aveugles, corrompues, déraisonnables, ce n’est qu’à la perversité de leurs gouvernements et de leurs institutions que ces malheurs sont dûs. Si l’on considère avec attention la funeste chaîne des erreurs et des vices qui affligent l’humanité, on verra qu’elle part de l’Autel et du Trône. Rien de plus étonnant que les systèmes ingénieux que l’on a de tout temps imaginés pour tromper les hommes et pour leur persuader qu’ils n’étaient point faits pour être heureux en ce monde ; que d’artifices pour les forcer de plier sous la plus affreuse oppression, et pour les mettre en garde contre la raison et la vérité ! La religion et une fausse politique éternisent ainsi les maux des nations, elles sont parvenues à étouffer en elles jusqu’au désir d’y remédier : par leurs soins vigilants la vérité ne parle qu’à la dérobée, elle ne se montre qu’en secret à un petit nombre de disciples choisis, les peuples ne la connaissent jamais ; et lorsqu’ils veulent mettre fin aux misères dont ils sont impatientés, ils ne sont jamais guidés que par l’ambition et l’imposture, qui savent profiter de leur stupidité15.
En effet, dans toutes les réformes religieuses et politiques nous voyons les peuples, faute d’instruction, de lumières et de raison, combattre comme des bêtes féroces, s’acharner à leur propre ruine, et devenir les dupes et les instruments de quelques fanatiques, de quelques séditieux, de quelques fourbes, qui profitent de leur ignorance pour troubler l’État et pour s’en rendre maîtres. Un peuple ignorant, dès qu’il est mécontent, est toujours prêt à suivre l’étendard de la révolte sous la conduite des charlatans politiques et spirituels qui lui promettent de mettre fin à ses peines. Une nation malheureuse croit trouver des consolations dans tous les factieux qui la séduisent ; elle se jette donc dans leurs bras, et ne fait pour l’ordinaire que changer un Tyran contre des Tyrans plus cruels encore.
Voilà pourquoi les révolutions, loin de rendre les peuples plus heureux, ne font communément que redoubler leurs misères ; on réforme avec fureur ; la démence et la brutalité président aux changements ; on n’a ni plan ni prévoyance, et l’on s’expose à de nouveaux orages au lieu de gagner le port que l’on avait espéré. Si les peuples étaient éclairés, ils connaîtraient leurs intérêts ; ils supporteraient avec patience les maux attachés à toute administration ; ils y porteraient les remèdes les plus doux, ils sentiraient le prix de la tranquillité ; ainsi que leurs Souverains, ils ne seraient pas continuellement exposés à devenir les bourreaux ou les victimes des mauvais Citoyens, qui savent tirer parti des calamités publiques pour contenter leurs passions particulières. Un peuple instruit et bien gouverné est paisible et soumis pour son propre intérêt ; un peuple stupide et malheureux n’a rien à perdre ; il se livre tête baissée à quiconque veut le tromper en lui faisant entendre qu’il y a pour lui quelque chose à y gagner.
Que l’on juge après cela des principes de cette fausse politique qui veut que l’on tienne les peuples dans l’ignorance, et que jamais on ne leur montre la vérité. À en croire quelques spéculateurs superficiels, le monde veut être trompé ; il lui est plus avantageux de croupir dans les erreurs d’où découlent toutes ses misères, que de connaître les moyens qui les feraient cesser. Dire qu’il est des vérités que l’on doit taire, c’est prétendre qu’il est des maladies et des plaies auxquelles il est à propos de ne point appliquer les remèdes infaillibles et connus.
Ne pourrait-on pas demander aux partisans de ces maximes insensées s’ils prétendent que l’état sauvage est préférable à l’état policé ? Croient-ils que l’homme soit condamné à une misère et à une stupidité éternelles ? En un mot, doit-on réduire le peuple, c’est-à-dire la partie la plus nombreuse du genre humain, à la condition des bêtes ? Quelle insulte plus cruelle pour l’espèce humaine que de croire que la raison ne soit réservée que pour quelques individus et que tout le reste n’est point fait pour la connaître ? Mais enfin, jusqu’où doit donc aller cette stupidité politique que l’on juge si avantageuse au bien-être des peuples ? Quels sont les objets sur lesquels il convient de tenir leurs yeux éternellement fermés ? Si l’on propose à un Tyran, à un Ministre, à un Courtisan, cette question à résoudre ; ils nous diront, sans doute, qu’il ne faut jamais que le peuple s’éclaire sur l’administration politique, et quoique le gouvernement soit destiné à rendre les sujets heureux, on prétendra que ceux-ci n’ont jamais le droit de se mêler de la chose qui les intéresse le plus. Que l’on pose le même problème au Prêtre, il répondra que c’est sur la religion qu’il serait dangereux que le peuple fût à portée de raisonner. Demandez au Jurisconsulte, au Magistrat, s’il est permis au Citoyen d’examiner les lois ; aussitôt il vous dira que les lois sont sacrées, qu’il n’appartient pas au vulgaire d’en raisonner, que les institutions et les usages les plus nuisibles doivent être maintenus et respectés, que le Citoyen n’est pas fait pour critiquer ou pour entendre les règles et les formes qui décident de son sort ; il fera de la jurisprudence un mystère impénétrable qu’il faut adorer en silence16.
Enfin chacun prétendra que c’est sur l’abus qu’il lui importe de voiler que l’on doit se garder de raisonner ou de jamais ouvrir les yeux du peuple. Si l’on s’en tient à leur décision, la partie la plus nombreuse du genre humain ne sera faite que pour servir de marche-pied à quelques imposteurs puissants qui s’arrogent le droit de l’outrager, de le piller, de disposer de sa personne ou de ses biens, et qui ne pourraient y parvenir sans les ténèbres de son esprit. Si la nature n’a fait des nations entières que pour être les jouets des passions des Princes, des Prêtres, des Magistrats et des Grands, l’on ne peut nier qu’il ne soit très utile à ceux-ci de les tenir dans l’ignorance la plus crasse et dans l’abrutissement le plus profond ; mais si l’homme a reçu de la nature le droit de travailler à sa conservation, si les nations ont le droit de se rendre heureuses, tout mortel a droit à la vérité, tout mortel a besoin de lumières, la raison lui est nécessaire, et celui qui éclaire ses semblables est un bon citoyen17.
Plaignons l’homme de ses égarements ; tâchons de le détromper, ne l’insultons jamais ; il est fait pour la vérité, il l’aime, il l’embrasse toutes les fois que ses craintes ne l’empêchent pas de l’envisager d’un œil tranquille, ou toutes les fois que des intérêts mal entendus ne l’en rendent point ennemi. L’homme est grand dans toutes les choses qu’il s’est permis d’examiner, il n’est resté petit que dans celles qu’il n’a point osé voir de ses propres yeux. L’homme a mesuré les cieux ; il a découvert les lois du mouvement ; il a traversé les mers ; il a pénétré dans les entrailles de la terre ; il a soumis les éléments à ses besoins et à ses plaisirs ; il a perfectionné son sort toutes les fois qu’il a pensé librement ; il est resté dans les ténèbres de l’enfance sur tous les objets qu’il s’est fait un scrupule d’examiner par lui-même ou qu’il n’a vu qu’en tremblant.
Le préjugé engourdit l’âme, la crainte est le premier pas vers l’esclavage ; les hommes ne languissent dans la misère que parce qu’ils manquent de courage, ou parce que leur inexpérience leur fait redouter des malheurs chimériques, qu’ils se figurent plus grands que les maux réels qu’ils éprouvent. Le genre humain ne tremble sous les fantômes de la superstition que parce que ses Pères, ignorants, séduits par les prestiges des apôtres de l’imposture, lui ont transmis leurs frayeurs et leurs préjugés ; les nations ne gémissent sous le joug des Despotes les plus cruels et de leurs Lois arbitraires que parce qu’elles craignent encore plus les remèdes que les maux habituels qui les accablent. Si les mortels rassurés de leurs vaines alarmes eussent employé à perfectionner la politique, à rectifier leurs institutions, à corriger leurs lois, à se faire de vrais systèmes sur le gouvernement et la morale, la moitié des efforts de génie qui leur ont coûté leurs rêveries théologiques ; s’ils eussent appliqué à leurs besoins réels la moitié des dépenses qu’ont occasionnées leurs cultes, leurs cérémonies, leurs guerres, le faste de leurs Sultans, les sociétés humaines jouiraient de toute la félicité dont elles sont susceptibles en ce monde ; mais l’homme n’est qu’un enfant toutes les fois qu’il s’agit de ses Dieux et de ses Rois ; il n’a jamais le courage d’examiner leurs titres ; il croupit dans la fange de la servitude et de la superstition, parce que ses pères ont été des esclaves superstitieux.
Pour peu que l’on médite, on est tout surpris de voir que les choses que l’homme doit regarder comme les plus intéressantes sont précisément celles qu’il a le moins examinées : l’importance des objets lui en impose, la difficulté le rebute, l’habitude lui donne un attachement stupide pour des principes, des institutions, des usages entièrement opposés à ses intérêts les plus chers. C’est ainsi que l’opinion devient une maladie sacrée, à laquelle on se persuade que l’on ne peut sans crime et sans danger apporter du remède. Accoutumés à croire que leurs maux sont des effets de la volonté du Ciel, à contempler leurs Souverains comme les images des Dieux, à se regarder eux-mêmes comme des malheureux indignes des bienfaits de la Divinité et des objets de sa colère, à n’envisager la terre que comme une demeure périssable d’où la félicité sera toujours bannie, les hommes se croiraient des impies, des sacrilèges, des rebelles, s’ils songeaient à se soustraire aux rigueurs de leur sort. C’est ainsi que la religion donne une durée éternelle aux erreurs des humains et leur ôte jusqu’à la pensée de chercher du soulagement à leurs peines. Par une suite de ces opinions sacrées, les hommes résistent à la raison, au bon sens, aux penchants de leur nature pour se soumettre aveuglément aux opinions de leurs Prêtres. En conséquence de ces mêmes préjugés, des nations entières oublient leur dignité, leurs forces et leurs droits, pour se prêter aux fantaisies extravagantes des conquérants qui les dévorent et les conduisent à la boucherie. C’est par un effet des mêmes préventions que la partie la plus considérable des sociétés est continuellement sacrifiée au luxe, à l’avarice, aux intérêts d’un petit nombre de Courtisans affamés qui ne sont grands que par la bassesse des malheureux qu’ils oppriment, tandis que ceux-ci, dégradés à leurs propres yeux, admirent et révèrent des hommes dont les titres et le pouvoir ne sont fondés que sur des préjugés déshonorants pour ceux qui les ont.
La vérité élève l’âme ; elle fait sentir à l’homme sa dignité ; il ne peut être actif et courageux, s’il ne s’estime lui-même et s’il n’est jaloux de l’estime de ses semblables ; pour consentir à travailler, il faut qu’il soit assuré de jouir du fruit de son travail ; pour qu’il aime son pays, son gouvernement et ses lois, il faut qu’il en retire des avantages réels ; pour qu’il ait des vertus, il faut que la raison lui prouve le besoin qu’il a de ses associés pour son propre bonheur.
Ainsi, sans la vérité l’homme ne sera jamais qu’un esclave sans cœur, découragé par l’oppression, inutile à lui-même et à son pays, et prêt à recevoir tous les vices et les préjugés que voudront lui inspirer ceux dont il est forcé de dépendre. Des hommes de cette trempe ne peuvent être ni des citoyens généreux, ni des sujets fidèles, ni des défenseurs intrépides de la patrie, ni des membres dont l’industrie, les talents et les vertus rendront une société puissante et considérée.
Chapitre IV. La vérité n’est pas moins nécessaire aux souverains qu’aux sujets. De la corruption et des vices qui résultent des préjugés des souverains.
Ce qui vient d’être dit prouve assez fausseté des maximes de ceux qui prétendent que la vérité peut être dangereuse pour les peuples. Pour peu que les Souverains voulussent y réfléchir, ils sentiraient eux-mêmes que cette vérité qu’ils redoutent, que la flatterie leur cache toujours, dont leurs passions les rendent si souvent les ennemis et les persécuteurs, est pourtant le fondement le plus solide de leur gloire, de leur grandeur, de leur puissance, de leur sûreté. Les égarements des Princes auxquels leurs sujets sont si fréquemment sacrifiés, ne viennent que des mensonges dont on empoisonne leur enfance, des passions que l’on sème dans leurs cœurs, des vices que la bassesse et la flatterie font éclore et nourrissent en eux : élevés dans l’ignorance et la corruption, ils font le mal parce qu’ils se croient intéressés à le faire ; ils tyrannisent parce qu’ils n’ont de leur bonheur, de leur droit, de leur pouvoir que les idées trompeuses qu’une éducation criminelle s’est efforcée de leur inspirer. Ils ne veulent des sujets abrutis que parce que trop souvent incapables de gouverner ils ne savent qu’opprimer. Ils ne sont superstitieux, que parce qu’ils n’ont point assez de force pour être vertueux.
C’est donc surtout aux conducteurs des peuples que la vérité est nécessaire. Les erreurs d’un particulier, nuisibles pour lui-même et pour ceux qui l’entourent, n’ont que des effets bornés, celles d’un Souverain influent sur des nations entières et détruisent leur bien-être pour des siècles entiers. C’est aux idées fausses que les Princes ont de la gloire que sont dues ces guerres continuelles qui tarissent le sang et les trésors des États : c’est aux idées fausses qu’ils se font de leurs droits que sont dues ces vexations et ces injustices multipliées sous lesquelles leurs sujets sont forcés de gémir : c’est aux idées fausses qu’ils se font du bonheur que sont dus ces monuments fastueux, ces plaisirs dispendieux, ces profusions inutiles, dans lesquels les Souverains font si souvent consister toute leur grandeur ; enfin, c’est aux idées fausses qu’ils ont de la puissance qu’est dû ce désir effréné du pouvoir arbitraire, qui tôt ou tard se tourne contre l’insensé qui l’exerce, et qui ne manque pas de conduire l’État et le Souverain lui-même à la décadence et à la ruine.
Il n’y a que la vérité qui puisse désabuser les Rois de ces vaines idées. Elle leur apprendra qu’ils sont des hommes et non des Dieux ; que leur pouvoir n’est point émané du Ciel, mais emprunté des nations qui les ont choisis pour veiller à leurs intérêts : que la législation n’est point faite pour être l’expression des caprices d’un seul ou de l’avidité d’une Cour, mais des volontés générales de la nation qui s’y soumet pour son bien ; que l’autorité est établie pour assurer le bien-être de tous et ne peut sans crime être tournée contre eux ; que les récompenses de l’État ne sont point destinées à l’inutilité titrée, à la naissance orgueilleuse, au vice intrigant, à la bassesse rampante, à l’incapacité favorisée ; que ces récompenses sont faites pour encourager et payer le mérite personnel, les services réels, les talents véritables, les vertus dont la patrie recueille les heureux fruits. En un mot, tout Souverain qui voudra consulter la raison apprendra qu’il ne peut avoir de vraie puissance, de titres assurés, de droits incontestables, s’il ne les fonde sur les volontés de ses sujets réunis pour concourir au bien public avec lui ; qu’il ne peut en être sincèrement aimé s’il ne mérite leur amour ; qu’il ne peut obtenir de la gloire s’il ne fait des choses utiles et grandes ; qu’il ne peut échapper à l’ennui qu’en s’occupant de ses devoirs. La vérité lui montrera par des exemples sans nombre que ce despotisme effréné, que cette puissance sans limites, à laquelle tous les Princes désirent de parvenir, que la flatterie leur adjuge, que la religion sanctifie et décerne aux noms des Dieux, que l’inertie des peuples leur laisse souvent exercer, est un glaive à deux tranchants, toujours prêt à blesser l’imprudent qui le manie.
Ne regardons point comme impossible le projet de concilier les intérêts de la vérité avec ceux des Souverains et des peuples qu’ils gouvernent. Que l’on ne traite point de chimérique l’espoir de voir des circonstances favorables dans lesquelles la Politique, éclairée par la raison, sentira l’importance d’anéantir les préjugés, qui partout s’opposent à la félicité publique. Quoi ! les maîtres de la terre ne verront-ils jamais que leurs intérêts véritables ne peuvent être séparés de ceux de leurs nations sans lesquelles ils ne seraient rien ? Ne se convaincront-ils point que leur bien-être propre, que leur pouvoir réel, que la solidité de leur trône, dépendent des efforts sincères d’un peuple magnanime, que son propre bonheur intéresse à seconder leurs vues ? Préféreront-ils toujours le faible avantage de commander à des esclaves ignorants et mécontents, au plaisir de commander à des citoyens fidèles, attachés, industrieux, vertueux ? Ne se lasseront-ils jamais de voir leurs États dévastés par les fureurs religieuses, dévorés par des Prêtres inutiles, déchirés par leurs querelles ; soulevés par les passions des Grands ambitieux, pillés par des sangsues publiques, réduits au désespoir pour enrichir des Courtisans perfides ou pour charmer l’oisiveté d’une Cour ?
Pour peu que l’on ouvre les yeux, on sentira que c’est à l’ambition des Princes et aux divisions insensées des Prêtres, que sont dus ces tristes préjugés qui rendent quelquefois des nations ennemies pendant une longue suite de siècles. Des peuples détestent ou méprisent d’autres peuples et sont toujours disposés à les combattre et à les détruire, soit parce que les intérêts futiles de leurs Souverains ou les intrigues de leurs Ministres mettent la discorde entre les nations, toujours intéressées à la paix ; soit parce que des Prêtres leur inspirent de l’aversion pour tous ceux qui ne pensent point comme eux sur des matières totalement inintelligibles18.
Faut-il donc toujours avoir devant les yeux l’affreuse perspective des nations sans cesse gémissantes des plaies cruelles qu’elles se font sans cause ? Faut-il ne regarder ce globe et tous les peuples qui l’habitent que comme les jouets éternels de quelques méchants, intéressés à les aveugler pour les agacer les uns contre les autres ? Faut-il ne voir la terre entière que comme une sombre prison destinée à renfermer des captifs, gardés par des geôliers inquiets, souvent plus misérables qu’eux ? Les Rois ne renonceront-ils jamais à ce pouvoir destructeur qui répand partout la désolation, le découragement, l’inquiétude, et qui leur fait des ennemis cachés de chacun de leurs sujets ? Ne liront-ils point dans cette Asie, malgré les bienfaits de la nature, dépeuplée, changée en solitude par le Despotisme et la guerre, le sort futur de leurs Empires qu’ils détruisent par les mêmes folies ? Enfin ne reconnaîtront-ils jamais les ouvrages de la tyrannie politique, de la frénésie religieuse, de la férocité des peuples impatientés d’un joug cruel, dans ces révolutions terribles, dans ces trônes renversés, dans ces Despotes égorgés que l’Histoire leur montre à chaque page ? Ô Solon, Solon ! s’écrie Crésus, prêt à périr. Solon avait osé lui montrer la vérité.
Ce sont les délires des mauvais Rois qui causent les délires, les vices et les malheurs des peuples ; c’est du trône que découlent toutes les folies des nations ; c’est donc cette source qu’il est important de tarir ; c’est aux Souverains que la vérité doit surtout se faire entendre. Si la puissance suprême, par une fatalité constante, n’est que trop communément livrée à des mains peu capables ou indignes de l’exercer, il est pourtant quelquefois des moments favorables où le sort permet aux nations de respirer. Le destin a placé des Titus, des Trajans, des Antonins sur le trône de ces mêmes Césars qui si souvent ont fait gémir la nature humaine de leurs honteux excès. Pourquoi douterions-nous de voir encore la sagesse couronnée ? Pourquoi renoncerions-nous à l’espérance de trouver des cœurs droits revêtus du pouvoir écouter la vérité, dessiller les yeux des peuples et bannir ces vains préjugés qui depuis tant de siècles ont infecté les nations ? La vérité, armée de la puissance souveraine, a des forces invincibles ; il n’est point d’erreurs qui puissent résister aux coups d’un Monarque équitable, magnanime, bienfaisant, dont les soins ont acquis des droits sur tous les cœurs. Malgré le prestige de l’opinion, la superstition elle-même sera forcée de plier devant un Prince que ses vertus réelles rendront cher à ses peuples.
Si le mensonge, aidé de la puissance souveraine, a inondé tant de pays, quels fruits ne pourrait-on pas se promettre de la vérité appuyée des mêmes secours ! Cependant, les chefs des nations se proposeraient en vain d’anéantir tout d’un coup les préjugés de leurs sujets ; pour opérer la guérison de leur esprit, ils doivent donc commencer par s’attirer leur confiance, et pour la mériter, il faut qu’il leur montre des talents, des vertus. Pourquoi un Prince qui veut affaiblir l’empire de l’opinion n’userait-il pas contre elle du même stratagème que les tyrans ont souvent employé contre des sujets qu’ils voulaient asservir ? Divide et impera ; qu’il laisse aux partisans du mensonge le soin de se diviser ; que les ministres de l’Erreur se combattent et se détruisent ; qu’ils se couvrent de ridicule aux yeux des nations ; qu’ils disputent entre eux ; qu’ils se décrient ; que leurs hypothèses fragiles s’entrechoquent librement ; leurs querelles ne peuvent avoir des conséquences pour l’État, elles ne dégénèrent en des combats sanglants que lorsque l’autorité se mêle de leurs futiles débats ; jamais ils ne deviennent sérieux que par le poids que leur donne l’autorité souveraine. Les armes de l’imposture et de l’opinion seraient bientôt émoussées si la raison, la vérité, la philosophie avaient le droit de dévoiler leurs complots, de faire sentir l’indignation et le mépris que méritent des disputes qui ne sont jamais que des folies diversifiées. Malgré les égarements des hommes, la raison a toujours des droits sur leur esprit, leurs importantes rêveries sont forcées de céder aux traits de la satire ; le fanatisme lui-même ne peut résister au ridicule. Que les Apôtres du mensonge perdent au moins le droit exclusif de parler aux nations ; qu’il soit permis à la raison de les instruire à son tour ; si elle ne peut totalement dissiper leurs chimères, elle affaiblira du moins leurs funestes influences. Que l’autorité souveraine, occupée d’objets plus réels, plus dignes de son attention, se tienne neutre, et bientôt les impostures sacrées, les sectes, renversées les unes par les autres et attaquées par le bon sens, disparaîtront, ou du moins rentreront dans la poussière des écoles d’où jamais elles n’auraient dû sortir. La tolérance universelle, la liberté d’écrire et de penser sont les remèdes infaillibles qu’un Souverain éclairé peut apporter aux préjugés de ses peuples.
On nous demandera, sans doute ce que le prince peut substituer à la religion ; je réponds qu’aux chimères, il pourra substituer des réalités. La vraie morale enseignée de bonne heure par une éducation sensée ; la vertu rendue habituelle, fortifiée par l’exemple, consacrée par les lois, encouragée par les récompenses ; le vice, l’incapacité, la fraude, l’injustice, punis, découragés, méprisés, suffiront pour former des citoyens honnêtes et vertueux, des sujets convenables à un gouvernement qui se propose la vraie grandeur, la vraie sûreté, la véritable félicité de sa nation. Les bonnes mœurs et le bien-être d’une société ne peuvent être les fruits que de l’heureux accord de la politique et de la raison. Un gouvernement capricieux, corrompu, dépourvu de raison, n’est point fait pour avoir des sujets vertueux et raisonnables : en vain appellera-t-il les Dieux, les Prêtres, la religion à son secours, il ne fera que joindre le fanatisme aux dérèglements de ses esclaves : en vain l’éducation leur enseignerait-elle la morale ; en vain la religion leur montrerait-elle des récompenses et des peines à venir ; l’exemple du maître, les récompenses dont il est le dépositaire, le désir de lui plaire, la passion de s’élever et de s’enrichir pour se soustraire à l’oppression, seront des mobiles bien plus forts que les spéculations d’une morale que tout dément à chaque instant, ou que des terreurs religieuses que l’on oublie toutes les fois que l’imagination est occupée d’un intérêt présent.
Il est aisé de prouver à tout esprit non prévenu que les idées religieuses sont plutôt un principe de destruction que de solidité pour la vraie morale ; la science des mœurs ne peut sans danger être soumise aux caprices des prêtres, à leurs oracles contradictoires, à leurs interprétations changeantes. La saine morale, si nécessaire à la politique, ne peut se concilier avec les principes d’une religion turbulente par son essence et faite pour altérer tôt ou tard la tranquillité publique. Ces vérités ne paraîtront étranges qu’à ceux que leurs antiques préventions auraient rendus sourds à la raison. Si une Divinité malfaisante dans ses décrets éternels a résolu que les nations fussent toujours malheureuses en ce monde, il ne leur est point permis de songer à finir leurs misères ; si un Dieu, partial pour les Rois seuls, a voulu que ses représentants sur la terre eussent le droit d’être injustes impunément et d’exercer de droit divin la licence la plus effrénée, ce Dieu a sans doute voulu que les hommes étouffassent la passion d’être libres, l’amour de leur conservation propre, le désir du bonheur, l’activité, l’industrie, le courage, l’énergie. Des Êtres ainsi dénaturés ne peuvent plus être regardés comme des hommes ; réduits par la superstition à l’état des bêtes, devenus de vils automates, ils ne doivent recevoir leurs impulsions que de ceux qui les gouvernent, et ceux-ci, rendus licencieux par l’abus du pouvoir, ne doivent leur donner que des impulsions criminelles. L’esclave d’un Tyran ne peut être que vicieux et dépravé ; l’élévation, la grandeur d’âme, l’honneur véritable, ce respect légitime que le mérite se doit à lui-même, ne sont point faits pour des pays où le caprice décide seul de la valeur des hommes et fixe les objets de la considération publique. Le point d’honneur n’est dans des esclaves que leur vanité alarmée. Le vrai mérite n’est point ombrageux : il se met au-dessus des insultes et des mépris.
En un mot, la vertu est incompatible avec l’abjection d’âme que produit la servitude ; le vrai mérite et les talents sont alors inutiles ou dangereux ; la probité, la modération, les lumières, l’amour du bien public écarteraient de la fortune ceux qui auraient la témérité de les montrer. Le vice et la médiocrité sont seuls faits pour réussir auprès des hommes que leur incapacité rend inquiets. La morale n’est qu’une chimère et la vertu n’est qu’un vain nom sous un gouvernement où les intérêts les plus forts concourent à dégrader les esprits et à ne faire des sujets que des enfants frivoles, vains, envieux de leurs jouets puérils et capables de tout pour se les procurer19.
Dès que l’homme est forcé de se mépriser lui-même, il n’est plus susceptible de vertu ; dès qu’il ne peut travailler à son propre bonheur, il faut qu’il tombe dans l’apathie et le découragement, il devient inutile ; dès que tout lui montre son intérêt à mal faire, à quoi pourraient servir les préceptes stériles d’une éducation et d’une morale qui lui diraient de faire le bien ? Sous un gouvernement qui opprime, il faut se mettre à portée d’opprimer ou consentir soi-même à souffrir l’oppression : sous un maître injuste, il faut lui ressembler ou renoncer à ses faveurs ; il faut se conformer à ses goûts, servir ses passions, le flatter dans ses vices, lui faciliter ses extorsions : en vain une éducation honnête aurait-elle inspiré des sentiments vertueux à un homme destiné à servir un tel maître, il s’aperçoit bientôt ou qu’il faut oublier ses principes, ou s’éloigner d’une Cour qui n’est faite pour recevoir que des Êtres corrompus.
La raison ne peut rien contre un gouvernement injuste, contre les exemples d’une Cour dépravée, contre les promesses et les menaces d’un despote en démence. La vertu n’est point faite pour un pays mal gouverné ; elle ne peut y être le partage que de quelques sages obscurs dont l’âme noble et généreuse refuse de plier le genou devant le crime puissant, ou le vice méprisable, devenus les distributeurs des grâces. Dans une nation soumise au pouvoir arbitraire, l’éducation pourrait se borner à dire : « Souviens-toi que tu es esclave ; étouffe les sentiments de la nature ; ne te rappelle jamais les privilèges de ton être, sois souple, rampant et soumis, si tu veux t’élever ; imagine de nouveaux moyens d’affliger et d’écraser ta patrie, si tu veux que tes talents te soient utiles. Sois ambitieux, mais souviens-toi qu’il faut cacher ta marche, afin de donner le change à tes rivaux. Sois toujours complaisant pour le vice en crédit, si tu cherches la faveur. Sois injuste et sans pitié si tu songes à ta fortune. Sois hypocrite ou dévot si le Prince le demande. Sois débauché et licencieux s’il est voluptueux ; en un mot, renonce à des vertus puériles qui mettraient des obstacles perpétuels aux désirs de ton cœur. »
Telles sont les maximes qui conviennent aux sujets d’un Despote ; telles sont celles que suivent ces Courtisans ennemis de toute vérité, qui l’écartent soigneusement du trône, qui la traitent de dangereuse, qui arment sans cesse contre elle la puissance souveraine, et qui endorment les Princes dans une ignorance profonde de leurs devoirs, et des malheurs qui les menacent. Ces esclaves flatteurs craignent de contrister leur maître et de perdre sa faveur. Ainsi les Rois ne s’aperçoivent que sur le bord de l’abîme des conséquences terribles que l’ignorance, la corruption des mœurs, l’oppression multipliée, ont fait de longue main éprouver à leurs États : ils voient avec étonnement leurs provinces incultes, appauvries, dépeuplées, incapables de fournir à leurs profusions accoutumées, à leurs guerres inutiles, à leurs fantaisies insatiables : en vain cherchent-ils des chefs expérimentés pour écarter les dangers, des conseillers habiles et sincères pour les aider de leurs avis, des soldats courageux pour défendre leurs Empires ; ils ne rencontrent partout que des âmes vénales, des mercenaires sans lumières, des ambitieux ignorants, propres à redoubler les plaies des nations ; ceux-ci, contents de s’assurer un port contre l’orage, s’embarrassent très peu de ce que deviendront après eux et l’État et le Prince.
Un Souverain ennemi de la vérité, dépourvu de lumières et d’équité, étranger au mérite, qui ne veut que des flatteurs, ne peut être servi par des sujets fidèles sincèrement attachés à sa personne, occupés du bien public, intéressés à la gloire de leur maître. Uniquement occupés de leur propre fortune, ils applaudiront à ses vices qu’ils espéreront faire tourner à leur profit ; ils s’efforceront de le corrompre, ils lui montreront la grandeur dans la prodigalité, ils le détourneront des affaires, ils le plongeront dans la mollesse et dans la volupté. L’exemple du Prince, toujours contagieux, infectera tous ceux qui l’approcheront ; il n’aura point d’amis, il n’aura que des complices de ses dérèglements, des ennemis du mérite et de toute vertu, qui obsédant leur maître, empêcheront la triste vérité de frapper ses oreilles. Ainsi les maux des nations se perpétuent. Le Souverain, endormi dans le vice, n’est averti de sa ruine que lorsqu’il est trop tard pour y porter remède. Celui, dit Saadi, qui conseille un Tyran, lave ses mains dans son propre sang.
En vain la vérité tenterait-elle de se faire entendre à des hommes de cette trempe, sa langue leur serait totalement inconnue, et d’ailleurs comment pénétrerait-elle jusqu’à eux ? Comment se ferait-elle entendre au milieu des plaisirs, de la dissipation et des acclamations de la flatterie ? C’est donc aux peuples que la vérité doit pour lors s’adresser. Une nation s’éclaire à mesure qu’elle renferme un plus grand nombre d’hommes capables de méditer, de faire des expériences pour elle, de rectifier ses idées, de combattre ses préjugés ; quelles que soient les préventions de la multitude, les lumières ne laissent pas de se répandre peu à peu ; elles portent à la fin une portion de clarté dans tous les yeux.
Les vices du Gouvernement font souvent éclore la vérité. Les mécontentements généraux mettent les esprits en mouvement ; au lieu des révolutions cruelles qui se font dans les contrées totalement abruties, il se fait une heureuse révolution dans les idées de ceux qui habitent des pays plus éclairés ; alors la vérité, appelée par le vœu public, force souvent toutes les barrières qu’on lui veut opposer. La raison une fois sentie devient un besoin si pressant pour les hommes, que ceux qui gouvernent, malgré leur attachement pour leurs erreurs, malgré l’intérêt qu’ils s’imaginent avoir de les maintenir, malgré l’ignorance où ils sont de leurs propres intérêts, malgré le peu de volonté qu’ils ont de remédier aux maux publics, sont forcés quelquefois de céder à la force de l’évidence, appuyée des suffrages de toute une nation.
C’est ainsi qu’à mesure que les nations s’éclairent, nous voyons les mœurs s’adoucir, nous voyons l’humanité tempérer les fureurs de la guerre ; nous voyons le despotisme lui-même prendre un ton plus raisonnable et n’oser braver ouvertement la décence et le cri public. Dans l’Europe instruite, le despotisme n’exerce point ses fureurs à front découvert comme dans l’ignorante Asie. Les ministres de la superstition, forcés par la raison qui peu à peu s’est répandue, sont quelquefois obligés de renoncer à leurs principes inhumains, de se montrer au moins plus pacifiques et plus doux. Ils n’osent plus abuser aussi impudemment de la crédulité des peuples que leurs prédécesseurs effrontés ; ils craindraient le ridicule s’ils faisaient sonner trop haut leurs prétentions ridicules ; ils seraient détestés s’ils donnaient trop ouvertement le signal de la persécution et de l’inhumanité : au sein des nations les plus instruites, la douceur de mœurs, compagne ordinaire de la raison et des lumières, oblige ces barbares à faire du moins une trêve apparente et simulée avec la liberté de penser, que leur cœur détestera toujours.
La vérité devient irrésistible lorsqu’elle est appuyée de l’opinion publique ; les Gouvernements eux-mêmes en sont entraînés ; nul homme n’a le courage d’être insensé tout seul ; la folie n’est puissante que lorsqu’elle a le grand nombre pour elle ; l’imposture ne triomphe que quand elle a beaucoup d’approbateurs, de fauteurs, de complices. Les Tyrans religieux et politiques ne sont absolus que dans des nations aveugles et privées de raison.
Malgré l’inertie des peuples, malgré la négligence et la mauvaise volonté de ceux qui les ont gouvernés, la raison a fait sans doute des progrès très visibles ; la lenteur de sa marche ne l’a point empêché de détruire une foule d’erreurs, et d’ébranler vivement ces superstitions qui se flattent d’une éternelle durée ; nous voyons l’esprit humain tendre sans cesse à la perfection, ou du moins se rapprocher insensiblement du vrai ; et quoique le terme désirable où il l’adoptera sans partage ne soit peut-être, de même que le bonheur parfait, qu’une chimère, ne laissons pas d’y tendre, le désir de l’obtenir nous donnera de l’activité ; le désespoir et l’inaction ne remédient à rien. Ayons donc le courage de chercher la vérité ; ne nous en laissons imposer ni par l’universalité, ni par la force, ni par l’antiquité des préjugés. Les erreurs du genre humain sont universelles, parce que l’expérience a dû précéder la raison ; es erreurs sont devenues sacrées parce que jamais elles ne furent examinées ; elles ont paru respectables parce qu’elles ont longtemps duré.
Chapitre V. De la vénération pour l’Antiquité, ou du respect que les hommes ont pour les usages, les opinions, les institutions de leurs pères.
L’Antiquité donna toujours du poids et de la solidité aux opinions des hommes : des institutions, des usages, des coutumes, des systèmes qui ont duré longtemps leur paraissent inviolables et sacrés ; tout ce qui remonte à un temps immémorial leur semble mériter de l’estime ; ils ont pour ce qui est ancien la même vénération que pour la vieillesse, qu’ils supposent toujours enrichie d’expériences et de lumières ; ils se persuadent que leurs Pères, évidemment ignorants et sauvages, étaient plus éclairés qu’eux-mêmes : ils supposent que leurs prédécesseurs ont avant eux pesé très mûrement les choses, que leurs Institutions portent les empreintes de la sagesse et de la vérité : en un mot, ils s’imaginent que ce que leurs Ancêtres ont jugé convenable ne peut être ni altéré ni anéanti sans crime et sans danger. Les hommes se regardent comme dans une minorité perpétuelle ; ils s’en rapportent aveuglément aux décisions de ceux qui sont plus âgés qu’eux. C’est ainsi que les nations furent toujours les dupes de l’antiquité ; elles croient que leurs fondateurs ont été plus sages, plus habiles, plus vertueux que leur postérité ; la paresse et l’ignorance des hommes font qu’ils commencent à se dégrader plutôt que de chercher des remèdes à leurs peines. Ce n’est que sur ces préjugés que se fonde l’opinion « que le monde va toujours en empirant ; que les mœurs dégénèrent ; que nous ne devons pas nous croire plus sages que nos pères ; qu’il ne faut point toucher aux usages reçus, que les institutions antiques sont sacrées, qu’il ne faut rien changer et que toute innovation est dangereuse. » Telles sont les maximes futiles que l’on entend répéter sans cesse et qui se trouvent souvent dans la bouche même des personnes éclairées20. Ces faux principes, déjà enracinés dans l’esprit du vulgaire, reçoivent des forces continuelles de la part des Gouvernements, dont les vues sont souvent trop bornées pour sentir la conséquence des préjugés invétérés et pour en chercher les vrais remèdes, ou qui se croient intéressés à laisser subsister des abus dont ils se flattent de recueillir les fruits. Ne rien changer, ne rien innover sont des maximes, ou de la stupidité, ou de la tyrannie qui ne veut point se corriger.
Où en serions-nous hélas ! si nos ancêtres avaient eu pour les leurs, et ceux-ci pour leurs devanciers, l’aveugle vénération que l’on exige de nous pour les préjugés antiques ? L’homme serait encore sauvage, il errerait tout nu dans les bois, il mangerait du gland, il se nourrirait de viandes crues. Cependant l’espèce humaine a fait des pas marqués vers la perfection ; mille erreurs ont passé ; mille autres leur ont succédé pour passer comme les premières. La nature en effet ne se règle point par nos maximes insensées ou par les intérêts de ceux qui voudraient tenir les mortels dans l’imbécillité ; elle se rit de leur folie, et finit par détruire tout ce qui n’est point conforme à la vérité.
Il est évident que la nature a fait l’homme susceptible d’expérience et par conséquent de plus en plus perfectible ; c’est donc une absurdité que de vouloir l’arrêter dans sa course en dépit d’une loi éternelle qui le pousse en avant. Puisque la nature de l’homme lui fait désirer le bonheur, il faut que l’homme s’éclaire ; les imposteurs et les tyrans ne sont pas plus forts que la nature universelle, ils ne peuvent pour toujours le tenir dans sa stupidité. C’est cette loi de la nature qui entraîna l’enfant du premier homme, s’il y eut un premier homme ; c’est la même loi qui a successivement entraîné tous les mortels, qui nous entraîne nous-mêmes et qui entraînera nos descendants. Pour empêcher les hommes de s’éclairer, il faudrait que le Tyran et le Prêtre trouvassent le moyen de changer l’organisation humaine. En vain font-ils la guerre la plus cruelle à la science ; en vain, dans la vue d’assurer leur empire, entourent-ils les têtes humaines dès l’enfance des bandelettes sacrées de l’opinion ; l’homme cherchera toujours à se rendre heureux, le désir du bien-être ne s’étouffera jamais dans son cœur ; à force de circuler d’erreurs en erreurs, il rencontrera la vérité ; plus forte que toutes les digues qu’on lui oppose, elle renversera tous les projets iniques, toutes les institutions extravagantes, tous les mensonges follement révérés des mortels.
C’est sans doute au respect déraisonnable que les hommes accordent à l’Antiquité que sont dus ces préjugés qui font par tout pays attacher une haute idée à la naissance : opinion fatale qui influe évidemment de la façon la plus nuisible sur toutes les Sociétés. Par une suite de ce préjugé ridicule, pour estimer un homme on ne demande jamais ni ce qu’il est, ni les talents qu’il possède, ni les vertus dont il est orné ; on se borne à demander le nom de ses ancêtres. En conséquence de cette idée, dont souvent on est la dupe même lorsqu’on en sent le ridicule, le mérite obscur est oublié ; les talents sont mis au rebut quand ils n’ont point un nom ou des titres à présenter ; la naissance est une tache qui étouffe toutes les vertus ; l’homme, que la nature a doué du génie le plus vaste, des connaissances les plus rares, de la plus grande capacité, ne peut songer à se placer sur la même ligne qu’un stupide distingué par ses aïeux mais qui n’est rien par lui-même. Que dis-je ? Le grand homme ne peut se tirer de l’abjection qu’en rampant en esclave aux pieds de l’ignorance hautaine. Lorsqu’un heureux hasard élève aux grandes places un homme obscur capable de les remplir, le public s’indigne ; et complice d’un préjugé déshonorant qui l’avilit lui-même, il trouve très étrange qu’au préjudice d’une noblesse trop fière pour s’instruire, le choix soit tombé sur un mortel que sa naissance semblait exclure du droit de servir son pays21.
Dans la plupart des nations européennes, un homme n’est considéré qu’en vertu de sa race ; la naissance seule donne le droit de prétendre à tout ; les services réels ou prétendus des pères tiennent lieu de mérite et de vertu aux descendants ; il résulte de là que ceux qui sortent d’un rang que l’opinion révère, assurés d’avance des places et des récompenses, ne se donnent aucune peine pour acquérir les qualités nécessaires au bien-être de la société : il leur suffit d’être nés pour parvenir aux honneurs, à la considération, au crédit, à la faveur, et pour devenir les arbitres du sort des nations. C’est à la naissance seule qu’appartient le droit d’approcher de la personne des Princes, de leur donner des conseils, de régler le destin des Empires, de commander les armées, de juger les citoyens. C’est à la naissance seule que sont accordés les privilèges, les distinctions, les dignités, les richesses, qui pour le bien de l’État ne devraient être accordés qu’à ceux dont l’État a éprouvé les services. C’est au rang seul que la justice est rendue ; c’est au rang qu’appartient le droit d’être injuste et d’opprimer impunément. En un mot, les nations ne semblent faites que pour travailler, afin de mettre dans l’abondance et le luxe des hommes qui depuis des siècles n’ont pour eux que les mérites fictifs de leurs premiers ancêtres22.
En effet, si nous analysons ces prétendus services, à quoi se réduiront-ils ? Hélas ! nous trouverons que ce Grand chargé d’un nom pompeux, que les nations s’efforcent de récompenser des services de ses pères, descend ou de quelque guerrier séditieux, turbulent, sanguinaire, ou de quelque esclave intrigant du pouvoir tyrannique, qui lui prêta son secours pour subjuguer, pour désoler, pour massacrer ses concitoyens. En un mot, nous trouverons que ce n’est très souvent qu’en vue des forfaits des pères que la nation respecte et considère les enfants inutiles, incapables, et méchants23. L’on nous dira peut-être que les États ont besoin de pépinières qui leur fournissent des hommes que leur naissance destine à les défendre. Nous répondrons que tout citoyen est appelé à la défense de l’État : que celui qui n’est que soldat finira par oublier tôt ou tard qu’il doit être citoyen ; il ne sera plus que l’instrument mercenaire du maître qui le paie ; il asservira la Patrie au lieu de la défendre ; et son orgueil le rendra souvent aussi incommode à son Souverain lui-même qu’à son Pays.
Ainsi la vérité met au néant des titres si peu fondés ; l’utilité publique exige que les récompenses de l’État soient proposées à l’émulation de tous les citoyens et justement réservées pour ceux qui servent utilement l’État. L’intérêt permanent des nations et de leurs chefs veut que tout homme qui a des lumières et des vertus soit préféré à celui qui n’aura que des aïeux. L’expérience ne nous prouve-t-elle pas que c’est pour l’ordinaire dans le sein de l’obscurité que la nature fait naître les âmes les plus fortes, les génies les plus vastes, les talents les plus utiles à la société ?
Mais les vérités les plus claires paraissent des folies à des yeux prévenus ; elles éprouvent toujours les plus fortes contradictions de la part même de ceux qui souffrent de préjugés que ces vérités combattent. Tous ceux qui combattirent des erreurs anciennes passèrent pour des insensés et furent traités en Ennemis. Les découvertes les plus avantageuses dans les sciences et dans les arts trouvèrent pour l’ordinaire des contradicteurs acharnés ou furent rejetées avec dédain : leurs auteurs furent souvent couverts de ridicule, décriés, persécutés ; tout homme qui proposa des changements fut regardé comme un fou, un furieux, un perturbateur du repos public, un présomptueux, un arrogant, par ceux mêmes à qui ces changements étaient le plus avantageux. La Postérité recueille seule les fruits des travaux du génie24. Quelles furent les clameurs contre ceux qui osèrent attaquer ces préjugés antiques et sacrés, depuis longtemps les objets de la vénération de peuples ! Aussitôt les puissances s’armèrent contre la vérité ; en défendant l’erreur, elles crurent défendre le Palladium, le gage de la sûreté publique.
Les préjugés qui, dans les nations modernes, devenues cependant plus policées et plus douces, adjugent pourtant encore de si grands avantages à la profession des armes, sont des preuves de leur vénération déraisonnable pour l’Antiquité, et des restes d’une ancienne barbarie qui faisait regarder la violence, la rapine, le meurtre comme des actions louables, et ceux qui les exerçaient comme des personnages distingués. En effet, si nous voulons chercher la source d’une foule d’opinions fausses et d’usages impertinents auxquels nous trouvons encore nos concitoyens très fortement attachés, nous serons forcés de remonter à ce qui se pratiquait chez des Scythes, des Celtes, des Gaulois, des Germains, des Sarmates, des Vandales, des Goths, etc. ; en un mot, chez des Sauvages dont les Princes et les Grands ont soigneusement conservé les folies.
D’où viennent ces armoiries si bizarrement ornées dont parmi nous la Noblesse paraît encore si jalouse et si fière ? L’on y voit des animaux et des figures que des Sauvages tout nus se traçaient d’abord sur la peau pour se rendre plus terribles, qui, lorsqu’ils eurent appris à se vêtir, furent portés grossièrement sur des écus ou boucliers et furent ensuite entourés des peaux de bêtes qu’ils avaient tuées à la chasse. Telle est la véritable origine de cet art puéril connu sous le nom d’Héraldique, qui servit de base à la science non moins futile des Généalogies, inventée pour repaître la vanité de quelques hommes très curieux de prouver à l’univers qu’ils descendaient en droite ligne de quelque ancien sauvage féroce et vagabond. Ces colliers, ces chaînes dont les Souverains se servent encore pour décorer leurs favoris, et pour exciter les désirs des grands qui les entourent, étaient déjà des distinctions pour les mêmes brigands dans une antiquité très reculée25.
C’est encore à ces brigands farouches et ombrageux que les Européens modernes sont redevables de leurs idées si cruelles et si fausses sur le point d’honneur, et de ces combats singuliers ou duels par lesquels des citoyens croient leur honneur engagé à répandre leur propre sang, ou celui de leurs concitoyens pour l’offense la plus légère : préjugé si fortement enraciné, que non content de braver l’humanité, il a jusqu’ici résisté et à la Religion et aux Lois. Par une suite de cet affreux préjugé, les habitants des contrées policées, aussi féroces que les Celtes leurs pères, même au sein des villes, même au sein de la paix, se montrent armés d’un glaive, qui annonce qu’ils sont toujours prêts à détruire leur semblable, et à se venger eux-mêmes.
C’est à la barbarie altière de la Noblesse Celtique que la Noblesse moderne doit encore le mépris qu’elle montre pour les sciences et les arts. Nos Grands, comme leurs ancêtres sauvages, se font gloire de tout ignorer, et ne font cas que de l’art odieux de piller, de ravager, de tuer. Le militaire, dans le grade le plus infime, le plus dépourvu de lumières, se croit fort au-dessus du magistrat le plus élevé, du génie le plus sublime, du citoyen le plus utile et le plus industrieux ; tandis qu’aux yeux de la raison, l’artisan le plus dédaigné est souvent préférable à ces hommes de sang et à ces Grands qui de race en race ne se sont souvent illustrés que par des bassesses et des inhumanités.
Par une suite du mépris que les Grands ont conservé pour la science, les Princes la méprisent et ne sont que rarement instruits ; ceux qui voudraient former et leur cœur et leur esprit, essuieraient de la part des Courtisans les mêmes reproches qu’Amalasonte, à qui les Seigneurs Goths représentèrent que les études qu’elle faisait faire à son fils nuiraient au courage dont sa nation féroce avait besoin, c’est-à-dire ne s’accommoderaient pas à l’humeur turbulente et sanguinaire d’une Noblesse qui ne demande qu’à sacrifier les nations à sa rapacité ou à sa vanité26.
Les Dieux et les cultes que l’on présente aux peuples actuels sont aussi peu sensés que ceux de leurs pères. Les Prêtres modernes, ainsi que les Druides des Celtes, entretiennent et les Grands et les peuples dans l’ignorance et le mépris de la science afin de régner sur eux. Ils sont la même politique que les Scythes, qui crevaient les yeux de leurs esclaves pour que rien ne les détournât des travaux auxquels ils les voulaient employer.
D’où l’on voit que nous sommes, grâce à nos préjugés antiques, encore des Scythes, des Celtes, des Sauvages. Les nations modernes se gouvernent encore par les mêmes maximes que les hordes de leurs Ancêtres, dont la guerre et les crimes étaient l’unique élément. Notre Noblesse regarde la paix comme un état violent : cette paix la plonge dans une honteuse oisiveté parce qu’un préjugé ridicule lui persuade qu’il faut ou tuer, ou ne rien faire, et qu’il serait indigne d’elle de se livrer à des occupations utiles. En conséquence, nous voyons en Europe des milliers de soldats pendant la paix demeurer les bras croisés, tandis que par des travaux publics et nécessaires ils pourraient, alors au moins dédommager la patrie des maux que lui font toujours les guerres les plus heureuses. Si les chefs qui commandent ces troupes si souvent inutiles, se croyaient déshonorés en faisant travailler pour le bien de l’État qui les paie et les nourrit, on leur dira que les Romains, qui ont conquis la terre, ne dédaignaient pas durant la paix d’employer leurs mains victorieuses à faire des aqueducs, des chemins, des canaux, en un mot des travaux utiles, dont les ruines mêmes sont encore imposantes pour les modernes énervés et si vains.
Ce sont visiblement les préjugés transmis par nos Ancêtres qui corrompent encore pour nous les idées de la Politique : c’est par eux que nous confondons sans cesse la violence avec le droit. Combien de Jurisconsultes modernes ne regardent-ils pas la conquête comme conférant un droit légitime de maltraiter et d’asservir un peuple vaincu27 ? Plusieurs savants célèbres n’ont-ils pas de l’équité des idées aussi fausses que ces Gaulois qui disaient aux Romains qu’ils portaient leur droit à la pointe de leur épée, et que tout appartenait aux guerriers courageux ? Les Souverains actuels ne se prétendent-ils pas en droit de régner despotiquement sur leurs Nations, parce que ces Nations furent autrefois conquises par des brigands, aux droits desquels les Princes ne rougissent point de succéder ? N’est-ce pas en vertu de ces prétendus droits que tant de Monarques se rendent souvent également incommodes à leurs propres sujets, qu’ils traitent en ennemis, et aux sujets des autres qu’ils voudraient envahir ?
Par une suite de ces notions absurdes, la tyrannie se trouve justifiée, la violence, la rapine et la fraude semblent donner des droits réels ; les chefs des Nations appellent gloire ce qui devrait les couvrir d’ignominie, et ce qu’ils punissent eux-mêmes du dernier supplice dans un citoyen obscur qui voudrait les imiter en petit. Les Nations imbues des mêmes idées sont assez stupides pour se glorifier lorsqu’elles ont à leur tête des maîtres turbulents, qui pour répandre la terreur chez leurs voisins, les conduisent elles-mêmes à la boucherie et les réduisent à la misère. Les excès les plus abominables des Princes trouvent des admirateurs et des panégyristes dans des peuples tout fiers d’être les instruments et les victimes des bourreaux qui les immolent à leurs fausses idées de gloire.
Ainsi des préjugés sauvages perpétués dans l’esprit des Souverains et des peuples sont encore aujourd’hui la base de la politique tant intérieure qu’extérieure des États : ils sont presque toujours en guerre : sous prétexte de ces guerres, qui n’ont que très rarement la défense ou les intérêts véritables de la Patrie pour objet, les nations ont sans cesse sur pied des armées innombrables, à l’aide desquelles les Princes les enchaînent, les ruinent et finissent par s’affaiblir eux-mêmes et par tomber dans la misère.
Tels sont les effets des idées fausses de grandeur et de gloire que les peuples modernes ont hérité des Scythes leurs ancêtres. Elles ont banni la Justice de la terre ; elles ont fait pour les Princes une morale à part dont la force et la ruse sont les uniques bases. Cette morale, sous le prétexte spécieux du bien des nations et de la raison d’État, les autorise à violer sans remords les devoirs les plus saints de la nature, non seulement à l’égard de leurs prétendus ennemis, mais encore à l’égard de leurs propres sujets. C’est à des préjugés si nuisibles, que la liberté, la propriété, la tranquillité, le bonheur et la vie des peuples sont partout dignement sacrifiés.
Un gouvernement militaire sera toujours féroce, violent, turbulent : les lois ne pourront s’y faire entendre ; les mœurs y seront nécessairement corrompues, la Justice sera proscrite, et les peuples ne parviendront pas à se civiliser parfaitement. Sous un tel gouvernement, le Prince, s’il est le maître de la Noblesse et des Soldats, se liguera avec eux pour accabler sa nation désarmée, ils auront des intérêts séparés de tous ceux des autres citoyens. Pour que les peuples soient heureux, il faut qu’ils soient libres, il faut qu’ils n’aient à craindre que la Loi. Les militaires ne sont utiles à la patrie que lorsque, citoyens et libres eux-mêmes, ils sont soumis aux Lois, et non aux caprices d’une Cour, qui sans raison prodiguera leur sang et s’immolera la félicité publique.
Pour nous désabuser de l’opinion favorable que nous avons trop communément pour les institutions anciennes, il suffit de voir ce qui se passe sous nos yeux. Puisque nos Contemporains examinent si peu les choses les plus importantes pour eux, avons-nous lieu de croire que celles qui nous ont été transmises par nos pères aient été mieux examinées ? Nos religions, nos gouvernements, nos lois, nos coutumes, nos opinions datent communément des temps d’ignorance et de barbarie ; ce sont nos ancêtres qui nous ont fait passer des usages, des abus, des préjugés que le temps a rendus sacrés ; de race en race, l’éducation, l’habitude, l’exemple, l’autorité ont propagé et maintenu les notions les plus insensées, les usages les plus ridicules, les institutions les plus contraires au bien public, enfin tant d’opinions absurdes dont la raison gémit. Les Superstitions modernes n’ont d’autres fondements que des merveilles annoncées à des nations imbéciles, séduites par des enthousiastes ou des imposteurs qui ont visiblement abusé de leur simplicité. C’est au témoignage de nos crédules Aïeux et de leurs guides religieux que le Sacerdoce en appelle encore aujourd’hui pour constater ses titres hautains, son indépendance, ses prérogatives sublimes ; c’est eux qu’ils ont le front d’attester pour nous convaincre des miracles, des dogmes, des mystères qu’ils nous disent de croire en dépit de la raison.
Les Souverains exercent-ils un pouvoir arbitraire, tyrannisent-ils impunément et prétendent-ils avoir le droit héréditaire d’opprimer leurs sujets actuels ? Ils se fondent une possession immémoriale ; ils s’arrogent un droit imprescriptible de mal faire, parce que des nations, subjuguées par la violence ou séduites par la ruse, ont oublié de limiter leur pouvoir et de les soumettre à l’équité. Les Grands, les Nobles ne montrent tant de mépris pour leurs Concitoyens, et ceux-ci ne continuent à se mépriser eux-mêmes et à trembler devant eux, que parce qu’ils ne sont point encore rassurés de la terreur que causèrent à leurs Ancêtres des brigands sortis du nord pour usurper leurs possessions28. En un mot, nos lois, nos opinions, nos coutumes ne sont si extravagantes, si onéreuses pour les peuples, si contraires à leurs besoins présents que parce que toutes ces choses sont les ouvrages informes de l’inexpérience, du peu de prévoyance, des besoins passagers, de la barbarie, du délire de nos Pères grossiers et de leurs Souverains déraisonnables.
C’est pourtant aux lumières de ces hommes dépourvus de science et de raison que l’on a perpétuellement recours lorsqu’il s’agit des opinions religieuses, des gouvernements, des lois et du sort des nations ! On prétend qu’il faut remonter aux sources primitives ; on ne voit point que c’est remonter à des temps de ténèbres, de stupidité, de troubles et de violence. S’en rapporter à l’Antiquité, n’est-ce pas en effet se soumettre aux décisions absurdes d’une multitude féroce et grossière, qui, privée d’expérience et de vues, fonda tumultuairement des Empires, dont depuis les circonstances se sont altérées, dont les besoins ont changé, qui ont acquis plus de lumières et qui se perfectionneraient sans doute s’ils ne continuaient à être gouvernés d’après les systèmes absurdes de l’Antiquité ? C’est la religion des Juifs, modifiée à quelques égards, qui est aujourd’hui l’objet de la vénération de l’Occident. Les superstitions du peuple le plus misérable de l’Asie sont respectées par toute l’Europe qui se croit éclairée et devenue raisonnable ; des fables débitées par un Prêtre égyptien fourbe et cruel à une poignée d’esclaves décident encore maintenant du sort des Empires ; c’est dans ses livres sacrés, c’est dans des recueils d’absurdités mal digérées que le Sacerdoce va chercher la décision de ses querelles ; il s’en sert pour fermer la bouche au bon sens et à la vérité.
Les Francs, les Goths, les Wisigoths règnent encore sur nous ; leurs lois brutales fixent notre Jurisprudence et décident du juste et de l’injuste pour nous : leurs usages surannés règlent le sort des États, qui depuis se sont policés, qui ont acquis des arts, de l’industrie, du commerce, des manufactures et des sciences inconnues de ces farouches conquérants29.
Tels sont les effets malheureux de cette vénération stupide que les hommes ont partout pour d’antiques préjugés dont ils sont si souvent les dupes et les victimes. Quoi ! de ce qu’un abus a subsisté pendant des milliers d’années, en est-il moins un abus ? De ce que nos Pères imbéciles ont aveuglément adopté les fables des fourbes et des ambitieux qui voulaient les séduire et les gouverner, s’ensuit-il que leur postérité doive continuer à respecter des systèmes et des usages qui répugnent à leur raison et qui nuisent à leur bien-être ? De ce qu’une longue possession a mis des Souverains à portée de faire plier les peuples sous leurs caprices dangereux, faut-il en conclure que les nations ne sont plus en droit d’en appeler de la négligence de leurs ancêtres et de ramener leurs chefs à l’équité ? Des Pères imprudents ont-ils donc eu le pouvoir de stipuler que leur postérité serait obligée pour toujours de vivre dans l’indigence, dans l’infortune et dans les larmes, afin de fournir au luxe, aux prodigalités, aux extravagances meurtrières d’une Cour effrénée ? De ce que des lois incommodes ont l’antiquité pour elles, faudra-t-il en conclure qu’elles doivent être éternelles et qu’il n’est point permis ni de les changer ni de les abroger ? Enfin, de ce que les hommes languissent depuis des siècles dans des maladies cruelles et invétérées, faut-il en conclure que l’on ne peut sans crime en rechercher les causes et leur appliquer des remèdes ?
Quoique les préjugés des peuples, ainsi que ceux de l’ignorante tyrannie, aient opposé en tout temps des obstacles continuels aux progrès de la raison, on ne peut s’empêcher d’apercevoir des changements très marqués dans la façon de penser des nations. Que dis-je ? Les intérêts et les passions des Rois se sont quelquefois accordés avec ceux de la vérité, et peu à peu leurs sujets ont eu des occasions, sinon de s’éclairer tout à fait, du moins de se détromper de quelques-unes de leurs chimères.
C’est ainsi que les préjugés de la religion se sont affaiblis en plusieurs contrées ; l’imposture y a perdu une partie de son crédit, et s’il lui est toujours resté un pouvoir très grand, la douceur des mœurs et les intérêts de l’État opposent souvent des barrières à ses entreprises insolentes et à ses fureurs divines. En effet quel est l’homme parmi nous assez prévenu en faveur de l’Antiquité pour ne pas voir avec douleur et mépris les extravagances religieuses, et la pieuse barbarie de nos Pères ? Quel est le citoyen assez peu éclairé pour admirer encore ou pour approuver le zèle insensé qui fit entreprendre les Croisades ? Qui est-ce qui ne lit point avec horreur l’histoire des guerres cruelles du Sacerdoce et de l’Empire, et les effets meurtriers des prétentions de ces Pontifes Romains qui commandaient insolemment à des Souverains dégradés par la superstition ? Qui est-ce qui n’est point indigné de ce fanatisme destructeur qui pendant des siècles arma les peuples pour leur propre ruine ? Qui est-ce qui ne lit point avec colère l’affreuse histoire des massacres ordonnés par des Prêtres et des Rois qui commandaient de sang-froid aux nations de s’égorger pour de vaines opinions ? Quel homme sensé ne gémit point aujourd’hui à la vue des excès de ces peuples religieux et sans mœurs qui s’entre-détruisaient pour des systèmes que jamais ils ne comprirent ? Est-il quelqu’un qui ne rie de la simplicité de ces crédules fondateurs de monastères qui, dans l’idée de plaire à leur Dieu, ont doté richement l’inutilité et, la paresse de tant de Cénobites qui dévorent l’État ? Enfin, parmi ces Souverains si ennemis de la vérité, si vigilants pour empêcher que leurs sujets ne s’éclairent, en est-il quelqu’un aujourd’hui qui vît avec plaisir ses peuples encore assez aveugles pour servir les fureurs du fanatisme si souvent fatales aux Rois, et les prétentions sacrées de ces Pontifes Romains qui ont si longtemps disposé des Couronnes et du repos des États30 ?
On voit donc que la vérité a des avantages réels pour ces Souverains qui presque toujours lui déclarent la guerre ; ils sont quelquefois obligés d’y recourir pour arrêter les effets de l’ignorance des peuples que leurs préjugés ont rendus frénétiques.
Ces réflexions nous prouvent encore que l’expérience et la vérité ont du pouvoir sur les peuples, et parviennent peu à peu à les guérir de leur démence. Sous un Monarque détrompé, le sujet ne tarde point à l’être ; l’erreur sacrée elle-même serait bientôt étouffée, ou du moins elle serait incapable de produire aucun ravage, si les Rois n’en étaient pas eux-mêmes infectés. Les idées et les opinions des peuples dépendent de celles de leurs Souverains ; la grandeur suprême en impose, son exemple entraîne, son pouvoir se fait respecter, ses récompenses séduisent, et le vulgaire croit toujours que ses maîtres sont plus éclairés que lui. Si à ces notions profondément gravées dans l’esprit des peuples, les Princes joignaient une bonté véritable, un désir marqué de faire le bonheur de leurs sujets, des bienfaits réels, des soins vigilants et des lumières, il n’est point d’opinions et de préjugés qui pussent résister aux attaques de la puissance souveraine : un Monarque vertueux est plus fort que le mensonge ; les avantages réels qu’il procure sont faits pour triompher tôt ou tard des chimères. Le fanatisme, l’ignorance et l’imposture n’ont de force que sous des Tyrans. Les peuples sont alors obligés de chercher dans le Ciel des consolateurs du mal qu’ils éprouvent ici-bas.
C’est donc, je le répète, aux Souverains que la sagesse doit surtout adresser ses leçons ; ce sont eux qui sont destinés à penser, à faire des expériences pour les peuples ; ceux-ci profitent rarement de celles qu’ils ont faites ; trop souvent ils sont forcés de les interrompre ; les races se succèdent, et les expériences des pères sont communément perdues pour les enfants. Il est néanmoins des secousses qui font une impression durable sur les esprits des peuples, et qui les forcent quelquefois à changer le cours de leurs idées ; ils sont heureux lorsque ceux qui les guident sont assez habiles pour profiter alors des dispositions générales et pour les tourner à l’avantage de la société. Les nations seraient depuis longtemps dégagées de la superstition si leurs Gouvernements avaient su mettre à profit les crises qu’elle a produites chez elles pour les désabuser. Mais hélas ! les Princes, souvent aveuglés par leurs passions, privés de lumières et quelquefois trop timides, n’ont eu pour l’ordinaire ni le courage, ni les talents, ni les vertus nécessaires pour se détromper eux-mêmes et pour détruire les erreurs des peuples ; contents de quelques avantages momentanés, ils composèrent avec le mensonge ; ils en laissèrent communément subsister la racine, qui tôt ou tard reproduisit des fruits pernicieux.
Chapitre VI. Les préjugés politiques et religieux corrompent le cœur et l’esprit des souverains et des sujets. Le citoyen doit la vérité à ses concitoyens.
Tant que les Souverains seront ennemis de la vérité et se croiront intéressés à perpétuer les abus établis, leurs sujets seront dans la langueur, la raison ne pourra s’en faire entendre, la science ne pourra les éclairer, la morale leur sera totalement inutile, et l’éducation ne leur donnera que des préceptes vagues qui jamais ne pourront influer sur leur conduite. Voilà sans doute pourquoi tant de penseurs découragés ont cru l’erreur nécessaire au genre humain, et se sont imaginés que leurs maux étaient sans remèdes ; ils ont vu le mensonge si puissamment affermi sur son trône qu’ils ont craint de l’attaquer ; ils ont trouvé les plaies de la race humaine si profondes, si invétérées, si multipliées qu’ils en ont détourné les yeux avec effroi, et les ont décidées incurables. D’après ces idées désespérantes, ces médecins pusillanimes ou n’ont rien fait ou n’ont offert que de vains palliatifs ; quand ils ont fait connaître aux hommes le danger de leur situation, ils les ont jetés dans le désespoir en leur déclarant qu’il était inutile de chercher à l’améliorer, et que les remèdes qu’on pourrait leur proposer seraient plus dangereux que les maux auxquels ils étaient accoutumés.
Cependant, comme nous l’avons prouvé, les maux si variés de l’espèce humaine ne paraissent incurables qu’à ceux qui n’ont point eu le courage de remonter jusqu’à leur source primitive, ni la patience d’en chercher les spécifiques assurés. La superstition, suite nécessaire des idées fausses et sinistres qu’ils se sont faites de la Divinité, est le levain fatal qui empoisonna pour eux la nature entière : elle donna l’être à des Rois absolus, à des Despotes licencieux, à des Tyrans effrénés qui pervertirent, comme on a vu, les mœurs des nations, qui les rendirent esclaves, qui écartèrent à jamais les lumières et la vérité ; et qui, sous prétexte de les gouverner, anéantirent leur bonheur, leur activité, leurs vertus. De quel poids peuvent être les leçons d’une sage politique et de la raison qui disent aux hommes de vivre dans l’union et la concorde, d’être justes et bienfaisants, de s’occuper du bien public, tandis que la religion les divise, les rend querelleurs, les met aux prises, leur défend de chercher leur bonheur ici-bas, fixent leurs yeux égarés sur une Patrie céleste dont les intérêts n’ont rien de commun avec leur Patrie terrestre ? Tandis que, d’un autre côté, l’injustice du gouvernement anéantit en eux toute idée d’équité, brise le lien social pour eux, les force à détester une Patrie qui ne les fait jouir ni de la liberté, ni de la sûreté, les dépouille, punit leur industrie par des impôts multipliés, méprise et dégrade les talents, opprime ou dédaigne la vertu, proscrit la science et la vérité ? La morale peut-elle avoir quelque prise sur des hommes que tout sollicite à être avares, fastueux, ambitieux, dissimulés, rampants, flatteurs, et qui ne peuvent se tirer de l’infortune qu’en y plongeant les autres ? Comment des lois partiales et iniques seraient-elles un frein pour des désespérés auxquels l’avidité des Cours, les rapines des Grands, les vexations des Ministres, l’avarice des Traitants ont arraché tous les moyens de subsister ? Que pourront opérer les terreurs imaginaires de la superstition sur des hommes dont les malheurs et les vices sont les suites des fausses idées que cette superstition elle-même a données sur les Dieux et sur les Souverains, qu’elle suppose leurs images ? Semblable à la lance d’Achille, la religion a-t-elle donc la faculté de guérir les blessures qu’elle a faites ? Non, sans doute, c’est elle qui forma des Dieux méchants ; ils furent représentés par des Princes méchants, qui ne furent obéis que des sujets dont tout servit à corrompre et le cœur et l’esprit31. C’est ainsi que les nations ont tremblé sous des Prêtres et des Tyrans qui ne firent jamais qu’éterniser leur déraison, leur ignorance, leurs vices et leurs malheurs.
Ce sont là en effet les vraies sources de la dépravation générale dont la raison gémit, et que la religion prétend si vainement combattre à l’aide des fantômes qu’elle oppose à des réalités. Ses flatteries ont dépravé le cœur des Princes ; ces Princes ont empoisonné leurs Cours et les Grands qui les approchèrent, ceux-ci furent obligés de s’assimiler à leurs maîtres. Les Courtisans et les Grands infectèrent de proche en proche tous ceux qui furent dans leur dépendance. Chacun voulut plaire à des hommes puissants, chacun s’efforça de les imiter soit de près soit de loin. De-là l’amour du faste, les frénésies du luxe, la soif de l’or et tous les crimes qu’on emploie pour l’obtenir. Les protégés et les clients de ces hommes si pervers devinrent comme eux d’une avidité effrénée, il fallut à tout prix contenter les désirs extravagants que l’exemple avait fait naître en eux. Enfin le peuple prit pour modèles des êtres vicieux qu’il crut plus heureux que lui ; et les plus malheureux déclarant la guerre à la société qui ne faisait rien pour eux, se vengèrent de sa négligence et de l’injustice des riches et des puissants par des vols, des assassinats et des crimes, que ni les menaces de la religion, ni la terreur des lois ne purent arrêter.
Que le genre humain ne se trompe donc plus sur la cause de ses maux, qu’il secoue le joug insupportable de ces préjugés sacrés qui ne serviront jamais qu’à troubler son esprit ; qu’il s’occupe de la terre qu’il habite ; qu’il songe à son existence présente ; que les nations, détrompées des Droits Divins de leurs chefs les rappellent à l’équité ; qu’elles les soumettent à des Lois ; qu’elles reprennent des droits inaliénables, soit qu’ils aient été arrachés par la force, ou surpris par la fraude, ou accordés par l’ignorance et la simplicité. Que le Citoyen n’obéisse qu’à la loi ; qu’en y vivant soumis il soit libre et sans crainte de personne ; qu’il travaille pour son propre bonheur : qu’il serve une Patrie et non pas une marâtre indigne de son amour, et non pas des Tyrans qui l’accablent de fers.
Qu’instruit par la raison et la vérité, qui lui montreront toujours ses intérêts véritables, l’homme s’attache à ses associés dont il dépend par ses besoins ; qu’il maintienne une société nécessaire à sa félicité ; qu’il défende une patrie que tout lui rendra chère ; qu’il obéisse à des lois qui seront le gage de sa sûreté ; qu’il soit soumis aux puissances légitimes et que celles-ci soient soumises à l’équité. En un mot, que la vérité soit montrée à l’homme, que sa raison soit développée par l’éducation, que la législation et le gouvernement lui rendent nécessaire la pratique des vertus que l’éducation lui aura enseignées ; qu’une morale éclairée le rende bon par principe, citoyen par intérêt, sujet soumis pour son propre bien-être.
Il est inutile de songer à rendre les hommes meilleurs tant que leurs préjugés les plus forts tendront à les pervertir. Les préceptes de la morale sont une barrière trop faible contre les passions, les intérêts, les séductions multipliées qui les sollicitent au mal. L’homme n’aimera jamais sa patrie tant qu’elle sera gouvernée par des chefs qui ne songeront qu’à l’opprimer ; les lois ne lui en imposeront point tant que tout l’invitera à les éluder ou à les enfreindre ; tant qu’il les verra violées impunément par des êtres privilégiés que la faveur en dispense32. Il n’aura point d’intérêt de pratiquer la vertu, d’acquérir des talents, de se rendre utile tant que des Souverains injustes ne répandront leurs faveurs et les récompenses que sur des sujets sans mérite et sans probité. Que peut en effet la morale contre tant de motifs réunis qui suggèrent à l’homme qu’il lui est avantageux de mal faire ? Ceux qui la prêchent seront-ils autre chose que des empiriques dont les promesses trompeuses se trouveront à chaque instant démenties ? En vain déclameront-ils contre des objets que tout apprend à désirer ? En vain voudront-ils étouffer des passions que tout rend nécessaires ? En vain crieront-ils aux mortels d’être justes, modérés, bienfaisants, de se dégager de l’envie, de mépriser les grandeurs, les titres, les richesses, de se contenter de peu, tandis que tout leur prouvera que l’injustice, la dureté, la rapine, la flatterie, la bassesse, sont les seuls moyens d’obtenir les choses que tout leur apprend à désirer, de s’élever jusqu’à ces hommes heureux qui décident du sort des autres.
Quelle digue les notions exaltées de la religion opposent-elles au torrent général qui entraîne les hommes si fortement au mal ? N’est-ce point cette religion elle-même qui, en corrompant les Souverains, fut la cause première de la corruption des sujets ? N’est-ce point elle qui, en semant la haine et la discorde, rendit les concitoyens ennemis ? N’est-ce point elle qui, par ses lâches expiations, enhardit l’homme au crime ? N’est-ce point elle qui, en fondant sa morale sur les volontés contradictoires et déraisonnables de ses Dieux ou de leurs ministres, rendit cette morale énigmatique et douteuse ? De quel droit viendrait-elle donc opposer des barrières aux désordres qu’elle a fait naître et qu’elle fomente ? En vain cherchera-t-elle dans les cieux des motifs pour contenir des excès que les cieux ont fait éclore et que tout encourage sur la terre ; en vain voudra-t-elle briser dans l’homme les liens qui l’attachent à lui-même ; en vain lui commandera-t-elle de se haïr et de fuir son bonheur ; en vain lui dira-t-elle d’étouffer les désirs et les mouvements inhérents à sa nature : plus fortes que des mobiles imaginaires, que des terreurs éloignées et douteuses, les passions entreront en composition avec une religion qui expie, ou elles secoueront son joug lorsqu’elles la trouveront trop incommode. Si à ces vices le méchant sait allier la superstition, il offensera ses Dieux avec remords, ou dans ses emportements il n’y aura nul égard.
Les lois opposeront-elles une barrière plus sûre aux dérèglements des hommes ? Hélas ne sont-elles pas communément l’expression de la partialité et de l’injustice du plus fort ? Ne sont-elles pas un joug onéreux imposé par la puissance sur le cou de la misère impuissante ? N’ont-elles pas continuellement pour objet d’étouffer l’industrie, de gêner la liberté, d’interdire au citoyen malheureux les moyens de se tirer de presse ? Ces lois obscures, compliquées, multipliées ne sont-elles point des fléaux pour les nations, des ressources fécondes pour surprendre la bonne foi, dont l’artifice, la fraude, et l’injustice se servent pour tromper la candeur et la simplicité ; des filets pour enlacer l’innocence, des pièges à l’aide desquels l’iniquité vient à bout de triompher de l’équité ; des armes dont la tyrannie se sert pour accabler l’innocent et sauver le coupable ? Enfin une jurisprudence insidieuse n’est-elle point partout une source de démêlés entre les proches, de querelles dans les familles, de haines entre les citoyens, de richesses pour des hommes pervers qui vivent des malheurs de leurs semblables ? Par son moyen, des formes puériles, des coutumes barbares, des usages insensés ne mettent-ils pas au néant les titres de la raison et du bon droit ? Cette justice qui fait la base de toute société n’est-elle pas soumise aux caprices, aux interprétations arbitraires, aux décisions partiales, à la négligence, à l’impéritie de quelques juges séduits ou prévenus ? Dans quelques contrées, ne voyons-nous pas l’administration de la justice honteusement vendue à des hommes sans talents, sans lumières, sans vertus, à qui il suffit d’avoir de l’argent pour acheter l’urne où ils agiteront l’honneur, la liberté, la fortune, le bien-être et la vie de leurs concitoyens33.
Enfin quelles idées veut-on que les peuples se fassent de l’équité, de la modération, de l’humanité ; quels seront leurs principes et leurs sentiments sur la vertu quand ils verront leurs Souverains accorder tous les avantages de la Société à des hommes qui n’ont pour eux que le hasard de la naissance ; accumuler des titres, des honneurs, des grâces, des récompenses sur des citoyens inutiles, leur donner des privilèges, faire vivre dans la splendeur, des flatteurs, des Sycophantes, des hommes sans talents et sans vertus ; permettre à quelques citoyens de piller, de vexer impunément tous les autres et de s’engraisser de leur substance, autoriser par des lois, la rapine, la violence, les extorsions les plus cruelles ? Que deviendront les mœurs si ces excès, loin d’être punis, loin d’attirer l’infamie, sont encouragés, considérés, enviés et si chacun voit les citoyens les plus pervers et les plus dangereux protégés dans les crimes et soustraits à la justice ? Que deviendra l’affection pour la patrie si elle ne sert qu’à renfermer et enchaîner une multitude destinée à repaître la voracité d’un Tyran et de ses suppôts ? Que deviendront l’activité, le mérite et l’industrie si les âmes sont dégradées ; si l’incapacité seule est payée ; si la science est dédaignée ; si le travail du peuple se multiplie sans augmenter son aisance et son bien-être ? Comment veut-on que le cultivateur soit laborieux, si son travail ne lui attire que de nouveaux impôts ? Comment veut-on que le misérable à qui le gouvernement imprudent a coupé toutes les ressources et qu’il réduit au désespoir ne se jette pas dans le crime, et en dépit des supplices qui le menacent, n’imite pas de loin les voleurs publics, les criminels privilégiés, les assassins du peuple qu’il voit soutenus par le gouvernement et respectés des sujets ? Comment trouver de la probité, de la franchise, de la bonne foi, de la confiance, de l’amitié solide dans des pays où ceux qui gouvernent, toujours en crainte et en défiance contre les sujets, dont ils ont la conscience d’exciter les murmures, ne sont occupés qu’à faire pulluler des fourbes, des espions, des délateurs, des traîtres, des gens intéressés aux malheurs de leurs Concitoyens ? Enfin comment les peuples acquerront-ils de la raison tant que le malheur les empêchera de s’instruire, tant que leur éducation sera négligée et confiée à des hommes qui défendent de raisonner ; tant qu’ils seront gouvernés par des ennemis de la vérité ?
On voit donc que ni la religion, ni les lois, ni la morale ne peuvent rien sur les hommes mal gouvernés ; ils seront toujours mal gouvernés tant que la religion leur donnera des idées fausses de la Divinité et des Princes, qui se vantent d’être ses Lieutenants sur la terre. Il est impossible que les nations changent rien à leurs institutions tant qu’elles regarderont comme divines celles mêmes dont elles éprouvent tous les jours les plus cruels effets. Comment une société penserait-elle à se soustraire au joug impérieux de ses Prêtres si la vérité ne la détrompe jamais de ces Dieux irrités qu’elle suppose acharnés à faire durer ses malheurs ? Quelles ressources pour une nation qui se persuade que ses chefs, quelque tyrannie qu’ils exercent, sont les images de son Dieu, sont établis par lui et peuvent impunément la détruire, la piller, la ravager sans qu’il lui soit permis de limiter leur pouvoir ou de résister à leurs coups ? Un peuple ou ses guides auront-ils assez de lumières pour réformer et anéantir des lois, des usages, des établissements nuisibles, quand ils seront les dupes des préjugés de l’antiquité ou quand ils auront la faiblesse de craindre toute innovation comme dangereuse ? La politique aura-t-elle des principes sûrs, les États seront-ils florissants et instruits de leurs véritables intérêts, tant qu’on regardera la vérité comme nuisible, l’examen comme criminel, et la philosophie comme l’ennemie du repos des nations ? Enfin la morale pourra-t-elle jamais toucher les cœurs des hommes et leur inspirer le goût de la vertu tant que leurs préjugés les feront dépendre d’une Divinité malfaisante, de ses Prêtres fanatiques, de ses Représentants négligents et vicieux qui sans cesse contredisent la raison ?
On nous dira peut-être que la vérité imprudemment annoncée aux peuples peut produire en eux une fermentation nuisible à leur propre tranquillité ; on prétendra que les chagrins habituels qu’ils éprouvent ne peuvent leur faire autant de mal que les transports furieux et les changements impétueux auxquels ils se livreraient s’ils venaient à découvrir leurs droits, leurs intérêts, ce qu’ils se doivent à eux-mêmes, les indignes abus que font de leur confiance ceux à qui ils l’ont donnée, et l’exercice inique de l’autorité dont les nations sont toujours les vraies propriétaires. Quelles révolutions terribles ! Quels renversements soudains, nous dira-t-on, dans les sociétés politiques, si les préjugés des hommes venaient à disparaître tout d’un coup ! On se figure tous les trônes ébranlés, les monarques égorgés, les citoyens baignés dans leur propre sang ; on se représente les lois anéanties, les rangs totalement confondus, la subordination détruite, enfin une anarchie complète succédant à un ordre quelconque qui rendait du moins la société supportable malgré les maux qu’on y souffrait.
Nous avons déjà répondu en partie à ces objections chimériques34 ; nous avons assez fait voir que la vérité pénétrait lentement, et rencontrait des obstacles infinis avant de parvenir jusqu’aux yeux des peuples, victimes patientes de leurs préjugés. Subjugués par une force d’inertie qui les retient dans l’esclavage, inhabitués à penser, accoutumés à respecter l’autorité malgré ses injustices et ses rigueurs, dépourvus de plan et de la connaissance des moyens de terminer leurs maux, dans l’impossibilité de réunir leurs volontés et leurs forces contre le pouvoir qui les accable, les peuples ne sont guère disposés aux changements subits ; il faut toujours que leurs maux soient portés à l’excès pour les déterminer à des résolutions extrêmes : alors même que ce n’est point la vérité qui les porte à la fureur, ils deviennent les dupes de l’ambition de quelques Démagogues qui font tourner à leur profit les mécontentements du vulgaire, et qui, sous prétexte de guérir la Patrie de ses plaies, lui en font souvent de plus profondes et de plus cruelles.
Ce n’est donc point, je le répète, la vérité qui produit ces ravages, c’est la démence des gouvernements qui en tyrannisant un peuple retenu dans l’ignorance, le réduisent au désespoir et le disposent à se prêter aux vues des méchants qui voudront le séduire. Les Princes se croient intéressés à l’aveuglement de leurs sujets dans la vue de leur nuire impunément et de leur porter sans danger pour eux-mêmes des coups dans les ténèbres ; pour lors semblables à une troupe indisciplinée, les nations se battent sans ordre, elles se détruisent elles-mêmes sans aucun fruit et les tyrans succombent sans faire cesser la tyrannie.
Concluons donc encore que la vérité est également nécessaire et au Souverain pour assurer son pouvoir, et aux sujets pour être heureux, soumis et tranquilles. Si l’ignorance où sont les Princes de leurs vrais intérêts, de leurs devoirs ; de ce qui constitue leur gloire, leur grandeur, leur puissance solide, les détermine trop communément à tyranniser et aveugler leurs sujets, l’ignorance de ceux-ci fait qu’ils se prêtent aux passions des mauvais citoyens qui veulent troubler l’État. Un bon Roi, loin de craindre la vérité, la prendra toujours lui-même pour guide et voudra qu’elle éclaire son peuple, afin qu’il sente son bonheur ; il verra qu’elle est l’appui de la nation et du trône ; un Despote qui commande à des sujets irrités ne devient point la victime de la vérité mais de l’imprudence et de l’ignorance impétueuse de ses esclaves furieux ; sa nation, ainsi que lui, sont à la merci du fanatisme religieux et politique. Tout peuple qu’on opprime est intéressé au changement ; il ne craindra point que la révolution lui soit nuisible. Tant que les Souverains s’opposeront aux progrès de la raison, les peuples seront aveugles et turbulents ; tant que les peuples seront aveugles, ainsi que leurs monarques, les uns et les autres seront les jouets de l’imposture et de l’ambition ; tant que les nations stupides seront les dupes de la superstition et du despotisme, elles seront dépourvues d’industrie, de puissance et de vertu.
Si des vues intéressées portent des tyrans à empêcher qu’on éclaire leurs sujets, les Princes équitables reconnaîtront qu’ils n’ont pas le droit de les priver de la vérité. Le Souverain, ainsi que le moindre de ses sujets, est obligé de contribuer à l’utilité publique ; il ne peut donc sans injustice punir celui qui, bien ou mal selon les talents qu’il a reçus, s’efforce de contribuer à l’utilité des autres35. Si les idées qu’un écrivain propose sont utiles et bien fondées, il est du devoir de ceux qui gouvernent de les adopter ; si l’examen les fait trouver fausses, il suffit de les rejeter. Il n’y a que la tyrannie qui se croie en droit de punir ceux qui peuvent se tromper.
Que les Rois écoutent donc la vérité s’ils veulent savoir l’art de régner ; c’est pour lors qu’ils établiront leur puissance sur des fondements inébranlables ; c’est quand les peuples seront heureux et instruits qu’ils auront de l’activité, des mœurs et des vertus : que les Princes renoncent à la tyrannie s’ils veulent des sujets bien attachés, des citoyens magnanimes, des ministres éclairés, des soldats intrépides, des cultivateurs laborieux, des Provinces peuplées, des patriotes généreux, des hommes vertueux. De quel droit le despote prétendrait-il à ces avantages ? Son domaine est une terre ingrate, aride, malheureuse, dans laquelle les talents, la science, la vertu ne peuvent se naturaliser ; leurs soutiens sont des mercenaires qui ne s’intéressent à leur maître que dans l’espoir de le dépouiller lui-même.
Si le mensonge est l’unique source des maux du genre humain, si la vérité procure les avantages les plus réels à la politique et à la morale, quels doivent être nos sentiments pour ces hommes dont la profession n’est qu’un trafic d’imposture, qui mentent au nom du Ciel, dont l’unique fonction ici-bas est de tromper et les peuples et les Rois sur les objets les plus importants pour eux ? Que penserons-nous de ces ministres des Dieux qui sèment de fleurs les routes de la tyrannie, et qui par des prières, des pratiques et de vains sacrifices, expient les outrages qu’elle fait aux nations ? Aurons-nous un respect imbécile pour ces Courtisans flatteurs, pour ces Grands sans honneur qui ne doivent leur grandeur qu’à la bassesse et à la flatterie, et qui croient élever le Monarque en dégradant son peuple ? La raison et la vérité ne sont-elles donc point en droit de combattre des préjugés qui font méconnaître aux Souverains leurs devoirs et aux sujets leurs droits ? L’intérêt des sociétés et de leurs législateurs n’exige-t-il point que l’on contredise les maximes de ces empoisonneurs publics, qui encouragent les despotes aux injustices, aux rapines, au carnage, et qui font entendre aux peuples qu’ils sont faits pour digérer en silence tous les outrages qu’on leur fait ?
Non, il n’y a que des monstres dénaturés ou des insensés qui puissent penser de sang-froid aux misères du genre humain ; l’homme de bien doit porter un cœur sensible et une âme élevée ; l’ami du genre humain ne peut encenser ceux qui l’oppriment : celui qui connaît la vérité, doit attaquer l’erreur ; il doit parler ; son silence le rendrait complice des imposteurs dont les mensonges et les flatteries couvrent la terre de malheureux : il croira donc servir la race humaine en la détrompant de ses chimères, en réduisant les séducteurs au silence, en montrant aux nations leurs droits incontestables, aux Rois leurs intérêts et leurs devoirs, au citoyen les mœurs nécessaires à sa félicité.
Ainsi, quand le sage aura le bonheur de connaître la vérité, qu’il ne l’enfouisse point en avare dans le fond de son cœur ; il la doit à ses semblables, à ses concitoyens, au genre humain. Il est inhumain et sordide s’il refuse de partager avec eux le trésor qu’il a découvert36. Que le mortel qui pense n’écoute donc point le langage ignoble et pusillanime de ceux qui prétendent que le citoyen obscur doit se condamner au silence, et qu’il ne peut le rompre sans se rendre criminel. À en croire des âmes sans énergie, il semblerait qu’un homme qui pense doit languir dans l’inutilité, et qu’il devient un insensé, un téméraire, un insolent, dès qu’il élève sa voix dans la multitude pour avertir ses associés des dangers communs qu’ils courent. Quoi ! est-ce donc un attentat dans un passager qui navigue, d’avertir le Pilote que son vaisseau fait eau de toutes parts, qu’il est menacé d’un écueil, et d’exhorter ses compagnons à prévenir le péril ?37
Hélas ! Où en serait le genre humain, comment parviendrait-il à perfectionner son sort, si ses erreurs sont si respectables que l’on ne puisse les attaquer sans crime, ou si personne n’a le courage de penser d’après lui-même et de s’écarter des opinions de la multitude ? Faut-il donc que l’homme, pour être un bon citoyen, se dénature et résiste sans cesse aux penchants qui le portent à chercher son bien-être ? Si personne n’osait jamais déchirer le voile du préjugé, comment les nations languissantes sous des sultans, efféminés, plongés dans la mollesse, criminels par habitude et souvent à leur insu, remédieraient-elles à des maux que l’imposture leur peint comme nécessaires et auxquels la religion leur défend de penser ? Quel homme parmi nous aurait le front de blâmer aujourd’hui un sage obscur qui dans Tyr ou Sidon aurait osé réclamer de son temps contre les sacrifices abominables que l’on faisait à Moloch ? Cependant nous ne pouvons douter que ce Sage n’eût été pour lors traité d’impie, de blasphémateur, de séditieux, et que pour avoir pris en main la cause de la nature outragée, on ne l’eût immolé à la rage des Prêtres comme un perturbateur du repos de la société38. Si personne n’ose blâmer un tel homme, si l’on s’intéresse à lui, si son souvenir est cher, de quel droit blâmerait-on aujourd’hui celui qui parmi nous décrirait les délires de la superstition, les fureurs causées par le fanatisme et toujours prêtes à renaître, les saintes cruautés de l’Inquisition, les séditions et les querelles du Sacerdoce Chrétien, les dangereuses extravagances du Despotisme, les indignités que la démence politique fait éprouver à tant de peuples ? Enfin sous quel prétexte pourrait-on condamner l’enthousiasme bienfaisant d’un ami de la raison qui s’efforcerait de combattre les préjugés des peuples, de dissiper les fantômes qui les troublent et de présenter des remèdes contre les fléaux qui désolent la terre ?
Respecter les opinions reçues, c’est presque toujours respecter le mensonge ; dissimuler la vérité ou la cacher, c’est se rendre le complice de l’imposture ; refuser de parler vrai aux hommes quand on le peut, c’est trahir la cause du genre humain, c’est lui retenir une dette que lui doivent les talents. Le mensonge n’est odieux que lorsqu’il nous empêche de connaître les choses qui intéressent notre bonheur ; quelle idée devons-nous donc avoir de ces mensonges affreux dont l’espèce humaine toute entière est la victime ! N’est-ce point refuser ses services à la société que de ne vouloir pas partager avec elle des lumières que l’on a puisées dans son sein ? N’est-ce donc point un devoir d’avertir la patrie, cette mère qui nous élève, qui nous défend et nous soutient, des pièges que lui tendent des enfants imprudents et dénaturés qu’elle réchauffe dans son sein ? Le véritable ennemi du public, le vrai rebelle, le vrai perturbateur du repos de son pays, n’est-ce pas le Tyran qui l’opprime, le fourbe qui la divise, le fanatique qui l’arme d’un couteau sacré pour s’en frapper elle-même, le Courtisan qui flatte ses impitoyables maîtres, le Ministre qui la charge de fers, le guerrier qui prête son bras et son épée à ses indignes oppresseurs ? Enfin l’ennemi de la société est celui qui veut qu’on la plonge dans l’aveuglement et la misère afin que ses maux se perpétuent. Malades pusillanimes ou en délire ! faut-il que vous ne regardiez comme vos amis que ceux qui vous trompent sur votre état ! Comment guérirez-vous des plaies profondes et cachées qui vous minent à votre insu, et qui ne sont incurables que parce que jamais vous n’osâtes y appliquer des remèdes ? Ne craignez point la vérité, ses remèdes sont doux ; il n’y a que ceux du mensonge qui soient inutiles, violents et dangereux. Assez longtemps, vous fûtes les dupes de ces Empiriques sacrés qui vous ont endormi dans l’espérance vaine de voir cesser vos maux ; n’écouterez-vous jamais les conseils de la sagesse, les préceptes de la raison, les oracles de la vérité, qui peu à peu vous rendront la santé et vous mettront à portée d’en jouir sans jamais en abuser ?
Chapitre VII. De la philosophie. Des caractères qu’elle doit avoir. Du but qu’elle doit se proposer.
Les hommes, comme on vient de le prouver, sont presque en tout genre les victimes perpétuelles d’une foule de préjugés qui non seulement anéantissent leur bien-être, mais encore les détournent de l’idée de mettre fin à leurs peines. Ces préjugés influent sur toute la conduite de leur vie ; tout mortel accoutumé à réfléchir est tout surpris de voir que la plupart des institutions humaines ne sont qu’un long tissu d’extravagances et de folies. S’il examine les gouvernements, il voit que la politique, par son essence visiblement destinée à maintenir les sociétés, à concentrer leurs forces, à veiller sur leur sûreté, à faire observer les règles immuables de l’équité, par un renversement affreux est devenue le principe de leur destruction, la source des vices qui les divisent, des oppressions qui les font gémir, des passions qui les dévorent, des préjugés qui les aveuglent, des entreprises funestes qui conduisent les nations à la ruine. S’il médite les lois, il voit partout la liberté de l’homme mise aux fers, l’équité naturelle subordonnée aux caprices de l’usage, de l’opinion, de la tyrannie, et le bien-être de la multitude obligé de céder aux intérêts momentanés de quelques hommes puissants, qui ne font des lois que pour leur avantage présent. S’il recherche les droits et les titres de la grandeur, du rang, de cette inégalité onéreuse qu’il voit dans les sociétés, de ces distinctions partiales qui donnent tout à quelques Citoyens et qui privent les autres des droits mêmes de l’humanité, il est tout étonné de voir que ces choses sont fondées sur l’usurpation, la violence, l’injustice des Souverains et sur l’imbécillité des sujets. S’il examine les effets de l’éducation et le but qu’elle se propose, il voit que partout elle n’a pour objet que d’apprivoiser les esprits avec des systèmes fabuleux, d’inspirer du mépris pour la raison, de façonner les mortels au joug de la servitude, d’étouffer la nature, de détruire ses penchants, de renverser ses idées les plus claires, enfin de rendre les hommes souples, aveugles, malheureux et vicieux. Si notre sage porte les yeux sur la religion, il n’y voit que l’imposture et les égarements de l’imagination troublée par de fausses terreurs réduits en système par des enthousiastes ou par des fourbes, qui se sont proposé de faire trembler et d’éblouir le genre humain pour l’asservir à leurs propres intérêts. En un mot l’homme qui pense voit partout les corps et les esprits des mortels plongés dans de honteux liens, comme environnés de bandelettes qui les tiennent dans une éternelle enfance, et qui les empêchent d’agir, de penser, de raisonner, de déployer leur énergie, de prendre des forces et de la croissance.
À quoi sert la sagesse si elle ne rend heureux ? Comment se rendre heureux sans la connaissance des rapports qui sont entre l’homme et les êtres qui l’entourent ? Comment découvrir ces rapports si l’on ne fait usage de ses sens et si l’on ne soumet à l’expérience et à la réflexion les objets que l’on veut examiner ? Comment faire des expériences vraies et juger sainement les choses si les organes sont viciés, si l’esprit a des entraves, s’il est engourdi par l’habitude et dépravé par le préjugé, si le cœur est corrompu par des exemples funestes, si l’âme est troublée par des passions violentes ? En un mot, comment aimer la sagesse si l’on ne connaît ses avantages, ou si l’on ne sent les maux que produit la folie ? Comment se procurer cette sagesse sans chercher la vérité ?
Le Philosophe est donc un homme qui, connaissant le prix de la sagesse et les dangers de la folie, pour son bonheur propre et pour celui des autres, travaille à chercher la vérité. Cela posé, appliquons à la philosophie la règle générale qui doit être établie pour juger sainement des hommes et de leur conduite ; voyons si elle est vraiment utile ; voyons si elle procure des avantages réels à celui qui la possède et à ceux qui en recueillent les fruits ; d’après cet examen, mesurons nos sentiments pour la philosophie et pour ceux qui la professent.
Si l’habitude de méditer, si les sciences et les arts ne servaient qu’à faire imaginer des systèmes stériles, à raffiner sur des plaisirs passagers et souvent dangereux, à nourrir le luxe, à favoriser la mollesse, à repaître l’oisiveté, quel cas pourrait-on en faire ? Quelle estime devrions-nous à ceux qui s’en occupent ? Quelle reconnaissance la société doit-elle à ces hommes qui n’emploient les forces de leur esprit qu’à des disputes théologiques dont les suites sont communément si fatales, à des controverses qui troublent et divisent les citoyens, à des recherches laborieuses qui ne conduisent à rien ? Les connaissances humaines, pour mériter notre estime, doivent avoir des objets plus nobles, plus utiles, plus étendus ; c’est son propre bonheur, c’est le bonheur de ses associés, c’est le bien-être de toute l’espèce humaine que l’ami de la sagesse doit se proposer ; c’est en pesant les préjugés des hommes dans la balance de la raison qu’il apprend à s’en dégager lui-même, qu’il peut procurer le calme à son cœur, qu’il peut mettre des bornes à ses désirs, qu’il se détrompe des objets que le vulgaire poursuit aux dépens de son repos, de sa vertu, de sa félicité : c’est en attaquant les erreurs qui troublent la raison ou qui l’empêchent de se développer que la sagesse peut aspirer à la gloire si légitime de contribuer un jour à diminuer, ou même à faire disparaître, les calamités en tout genre dont les mortels sont affligés.
L’homme le plus libre est celui qui a le moins de préjugés ; l’homme le plus heureux est celui qui a le moins de besoins, de passions, de désirs, ou qui est le plus à portée de les satisfaire ; l’homme le plus satisfait est celui dont l’esprit est le plus agréablement occupé et dont l’âme jouit le plus souvent du degré d’activité dont elle est susceptible ; l’homme le plus content de lui-même est celui qui a le droit de s’aimer et de s’estimer, qui rentre avec complaisance dans son propre intérieur et qui a la conscience de mériter de la part des autres les sentiments qu’il a pour lui-même.
Ainsi le philosophe est libre. Vit-il sous la tyrannie ? Son esprit est au moins dégagé des entraves qui incommodent celui des autres ; il ne tremble point comme eux devant leurs terribles chimères ; son âme a conservé tout son ressort ; la violence n’a point de prise sur sa pensée ; il se fortifie contre l’infortune, et en raison de sa propre énergie, qui se nourrit d’elle-même, de son imagination plus ou moins susceptible de s’allumer, le sage devient un enthousiaste et souvent un martyr de la vérité. Son âme sera paisible au sein même du malheur, il ne sera point abattu par les mépris du vulgaire ; il bravera les menaces de la tyrannie ; elle ne peut rien contre celui qui ne craint point la mort39. C’est ainsi que souvent l’on a vu l’âme de quelques sages rendue plus audacieuse par le danger, irritée par les obstacles, échauffée par la gloire, attaquer ouvertement le mensonge, la superstition et la tyrannie au risque même de succomber sous leurs coups. S’ils ont été regardés comme des insensés par leurs concitoyens prévenus ; si leurs contemporains aveugles leur ont refusé le tribut de louanges que méritait leur courage, leur imagination allumée les soutenait contre l’injustice de leur siècle, elle leur montrait une postérité reconnaissante de leurs bienfaits ; elle leur faisait entendre d’avance les bénédictions et les applaudissements que les hommes détrompés donneraient un jour à leur mémoire et à leurs entreprises généreuses. Oui, sans doute, ô Socrate ! dans ta prison ton âme était plus libre, plus élevée, plus contente que celle de cet infâme Anytus, et de ces juges superstitieux qui te condamnèrent à la mort.
Ce fut encore des âmes de cette trempe qu’ont été réellement ou qu’ont affecté de paraître ces Stoïciens fameux qui méprisaient la douleur, qui montraient de la sérénité dans les tourments et dont la tranquillité ne se démentait point au milieu des traverses, de l’indigence et des afflictions. Tels furent les Lycurgues, les Zénons, les Épictètes, les Antonins ; et tels voulurent paraître les Cyniques, les Brahmines, les Fakirs et les Pénitents, en un mot ces hommes courageux et quelquefois insensés qui dédaignèrent réellement ou par feinte tout ce que les mortels désirent. Les uns, pourvus d’une âme forte, furent des enthousiastes généreux de la vérité, des héros de la vertu, des philosophes sincères ; les autres ne furent souvent que des frénétiques, des hypocrites, des charlatans, des hommes vains qui par la singularité de leur conduite ou de leurs maximes s’efforcèrent d’attirer les regards du vulgaire et de marcher par des routes détournées à la gloire qu’ils affectionnaient de mépriser. La sincérité, la bonne foi avec soi-même mettent seules la différence entre le vrai philosophe et celui qui ne veut que le paraître ; l’un se montre tel qu’il est, l’autre joue un rôle emprunté, sujet à se démentir.
Il n’est point de préjugé plus commun que de confondre la singularité ou le désir de se distinguer des autres avec la philosophie : philosophe et homme singulier furent souvent des synonymes. N’en soyons point surpris ; le vulgaire, qui jamais ne pénètre au-delà des apparences, est attiré par le spectacle nouveau de tout homme qui s’écarte des routes et des maximes ordinaires, qui suit une conduite opposée à celle des autres, qui s’annonce par un extérieur bizarre, qui méprise ce que ses semblables désirent, qui renonce aux richesses, à la grandeur, aux douceurs de la vie ; la bizarrerie de sa conduite, après avoir ébloui les yeux, séduit quelquefois en faveur de ses opinions et l’on finit par écouter celui qui n’avait d’abord attiré les regards que par sa singularité ; que dis-je ? souvent d’un objet de pitié ou de risée, il devient un objet d’éloges et d’admiration40 !
Distinguons donc la philosophie du prestige, voyons sans préjugé celui qui la professe, ne prostituons point le nom de la sagesse à l’humeur chagrine, à l’orgueil ; souvent sous le manteau du Cynique et du Stoïcien, sous les apparences du désintéressement, du mépris des grandeurs, de la louange, des plaisirs, nous ne trouverons que des âmes bilieuses rongées par l’envie, dévorées d’ambition, embrasées du vain désir d’une gloire usurpée toutes les fois qu’on ne la doit point aux avantages réels qu’on procure à la société.
Si la philosophie est la recherche de la vérité, la bonne foi avec soi-même, la sincérité avec les autres doivent être les premières qualités du philosophe. Les grands talents et l’art de méditer ne sont point exclusivement accordés à des âmes tranquilles, honnêtes, vertueuses ; l’homme qui pense n’est point toujours un Sage ; un penseur peut être d’un tempérament vicieux, tourmenté par la bile, asservi à des passions incommodes ; il peut être envieux, orgueilleux, emporté, dissimulé, chagrin contre les autres et mécontent de lui-même ; mais alors il n’est guère capable de faire des expériences sûres ; ses raisonnements seront suspects, il ne pourra se voir lui-même tel qu’il est ; ou s’il aperçoit malgré lui les désordres de son cœur, il se met à la torture pour se les dissimuler, pour les justifier à ses propres yeux, et pour donner le change aux autres : sa philosophie, ou plutôt les systèmes informes de son cerveau se sentiront de son trouble, on ne trouvera point de liaison dans ses principes, tout y sera sophisme et contradiction ; la mauvaise foi, l’orgueil, l’envie, la bizarrerie, la misanthropie perceront de toutes parts ; et si le vulgaire, ébloui de ses talents et de la nouveauté de ses principes, croit voir en lui un philosophe profond et sublime, des yeux plus clairvoyants n’y verront que la bile, de la vanité mécontente et souvent la noirceur enduite du vernis de la vertu41.
Il faut une âme tranquille pour envisager les objets sous leur vrai point de vue ; il faut être impartial pour juger sainement des choses ; il faut se mettre au-dessus des préjugés, dont la philosophie elle-même est trop souvent infectée, pour la perfectionner, pour la rendre plus persuasive, plus touchante, plus utile au genre humain42. En effet, l’arrogance des philosophes a dû souvent dégoûter les hommes de la philosophie ; ses disciples, fiers de leurs découvertes réelles ou prétendues, ont quelquefois montré leur supériorité d’une façon humiliante pour leurs concitoyens ; des penseurs arbitraires ont révolté les hommes par leurs mépris insultants, et n’ont fait que leur fournir des motifs pour s’attacher plus opiniâtrement à leurs erreurs, et pour décrier les médecins et les remèdes. D’autres se sont complu à étaler aux yeux de leurs semblables les maux dont ils souffraient sans leur indiquer les vrais moyens de les guérir. Que dis-je ! Ils les ont souvent exagérés et se sont efforcés d’ôter jusqu’à l’espoir de les voir jamais finir.
Le philosophe n’est en droit de s’estimer lui-même que lorsqu’il se rend utile en contribuant au bonheur de ses semblables ; les applaudissements intérieurs de sa conscience sont légitimes et nécessaires lorsqu’il a la conscience de les avoir mérités. Hélas ! dans un monde aveuglé par le préjugé si souvent ingrat, cette récompense idéale est presque toujours la seule qui reste à la vertu ! Ainsi, que le Sage s’estime quand il a fait du bien ; que son âme s’applaudisse d’être libre au milieu des fers qui retiennent les autres ; que son cœur se félicite d’être dégagé de ces vains désirs, de ces vices, de ces passions honteuses, de ces besoins imaginaires dont ses associés sont tourmentés, mais qu’il ne se compare point à eux d’une façon choquante pour leur amour propre ; s’il se croit plus heureux, qu’il n’insulte point à leur misère, qu’il ne leur reproche point avec aigreur les maux qui les affligent et surtout qu’il ne les jette point dans le désespoir. La philosophie manque son but et révolte au lieu d’attirer lorsqu’elle prend un ton arrogant et dédaigneux, ou lorsqu’elle porte l’empreinte de l’humeur ; l’ami de la sagesse doit être l’ami des hommes et ne les mépriser jamais ; il compatit à leurs peines, il cherche à les consoler, à les encourager. L’amour du genre humain, l’enthousiasme du bien public, la sensibilité, l’humanité, le désir de servir son espèce, de mériter son estime, sa tendresse, sa reconnaissance : voilà les motifs légitimes qui doivent animer l’homme de bien ; voilà les motifs qu’il peut avouer sans rougir ; ces motifs méritent nos éloges lorsque nous les trouvons sincères ou lorsque nous en ressentons les effets avantageux. Sans cela la philosophie ne sera qu’une déclamation inutile contre le genre humain, qui ne prouvera que l’orgueil ou le chagrin de celui qui déclame sans jamais convaincre personne.
De quel droit en effet le Sage mépriserait-il les hommes ou leur ferait-il des outrages ? Est-ce parce qu’il croit avoir des lumières et des connaissances supérieures à celles des autres ? Mais ces lumières sont inutiles et ces connaissances sont vaines s’il n’en résulte aucun bien pour le genre humain. De quel droit haïrait-il son espèce et quelle gloire peut-il résulter d’une misanthropie qui le déclarerait ennemi du genre humain ? L’humanité, l’amour des hommes, la sensibilité, la douceur ne sont-elles pas des vertus ? Toute gloire, pour être solide, ne doit-elle pas se fonder sur ces heureuses dispositions et sur les effets avantageux qu’elles doivent opérer ? Quels motifs l’homme qui pense aurait-il pour mépriser les autres ! Est-ce parce qu’ils sont ignorants et remplis de préjugés ? Hélas ! l’éducation, l’exemple, l’habitude et l’autorité ne les forcent-ils pas à l’être ? Est-ce parce qu’ils sont des esclaves remplis de passions, de vices et de désirs frivoles ? Ceux qui règlent leurs destinées, les imposteurs qui les séduisent, les modèles qu’ils ont devant les yeux, ne produisent-ils pas dans leurs cœurs tous les vices qui les tourmentent ? Mépriser ou haïr les hommes pour leurs égarements, c’est les insulter lorsqu’on devrait les plaindre, c’est les outrager parce qu’ils sont malheureux, c’est leur reprocher des infirmités nécessaires et qu’ils n’ont pu s’empêcher de contracter.
Ainsi consolons l’homme, ne l’insultons, ne le méprisons jamais ; inspirons-lui au contraire de la confiance, apprenons-lui à s’estimer, à sentir sa propre valeur ; donnons de l’élévation à son âme ; rendons-lui, s’il se peut, le ressort que tant de causes réunies s’efforcent de briser. La vraie sagesse est courageuse et mâle, ses leçons ne sont point faites pour emprunter le ton impérieux de la superstition, dont le but ne semble être que de consterner, d’avilir, d’anéantir l’esprit humain. Si le Philosophe a de l’énergie et de la chaleur dans l’âme ; s’il est susceptible d’une indignation profonde, s’il s’irrite contre les mensonges dont son espèce est la victime ; qu’il attaque avec force les préjugés qui sont les vraies sources de ses maux ; qu’il détruise dans l’opinion de ses semblables l’empire de ces Prêtres et de ces Tyrans qui abusent de son ignorance et de sa crédulité ; qu’il jure une haine immortelle à la superstition qui tant de fois fit nager la terre dans le sang ; qu’il jure une inimitié irréconciliable à cet affreux despotisme qui depuis tant de siècles a fixé son trône au milieu des nations éplorées. S’il se croit éclairé, qu’il instruise les autres ; s’il est plus intrépide, qu’il leur prête une main secourable ; s’il est libre, qu’il leur suggère les moyens de se mettre en liberté ; qu’il les détrompe de leurs préventions avilissantes, et bientôt les chaînes forgées par l’opinion tomberont de leurs mains. Insulter des malheureux, c’est le comble de la barbarie ; refuser de tendre la main à des aveugles, c’est le comble de la dureté ; leur reprocher avec aigreur d’être tombés dans l’abîme, c’est unir la folie à l’inhumanité43.
Si le Sage guéri de l’épidémie du vulgaire se trouve plus heureux et plus content de son sort ; si la sérénité règne dans son cœur, qu’il la communique aux autres ; le bonheur est un bienfait pour être partagé ; qu’il méprise donc lui-même et qu’il apprenne aux autres à mépriser ces futiles grandeurs, ces richesses souvent inutiles, ces plaisirs suivis de douleurs, ces vanités puériles qui remplissent la vie de tant d’inquiétudes, de chagrins et de remords ; qui s’achètent communément au prix de la paix intérieure, du bonheur réel, de la vertu, de l’estime que l’on se doit à soi-même et de l’affection que l’homme en société doit pour son propre intérêt chercher à faire naître dans ses associés. Le vrai Sage, s’il veut mériter la confiance de ses semblables, s’il prétend à la gloire d’être le médecin du genre humain, doit lui montrer l’intérêt le plus tendre ; il doit le plaindre, le consoler, le fortifier, le guérir ; il doit entrer dans ses peines, supporter ses égarements, regarder ses chagrins et ses transports comme des effets nécessaires de sa maladie, et ne point se rebuter de son ingratitude ou de ses délires ; le moment de la reconnaissance sera celui de la guérison.
Que dis-je ? Le Sage doit sa tendresse et sa pitié au vicieux, au criminel même ; il doit les plaindre des honteux liens qui les attachent au mal, des habitudes malheureuses qui rendent le vice nécessaire à leur bien-être, des préjugés aveugles qui les conduisent à la ruine : il doit leur montrer les précipices qui s’ouvrent sous leurs pas, les conséquences fatales de leurs égarements, les effets déplorables de leurs désordres et de leurs crimes. Il doit effrayer et détromper ces maîtres de la terre qui croient les malheurs des peuples nécessaires à leur grandeur, à leur puissance, à leur félicité : il leur peindra avec force les tableaux redoutables de ces Despotes égorgés par des sujets réduits au désespoir, de ces odieux Sultans mêlant à la fin leur sang à celui des victimes que leur caprice s’est immolées44. Ou bien, prenant un ton plus doux, il tentera d’amollir leurs cœurs, d’y réveiller l’humanité engourdie par le luxe, l’inexpérience du malaise, la flatterie ; il leur présentera le spectacle touchant des peuples plongés dans la misère, la sueur et les larmes ; si leur cœur est encore sensible à la vraie gloire, il leur montrera ces mêmes peuples soulagés par leurs soins, célébrant les louanges et bénissant les noms de ceux qui les rendent heureux. C’est ainsi que le Sage peut se flatter d’adoucir la férocité et de guérir les erreurs de ces Princes eux-mêmes qui, dupes des mensonges dont la flatterie les repaît, se croient intéressés à perpétuer l’ignorance, la faiblesse, l’indigence des nations : c’est surtout leur cure que la philosophie doit se proposer ; lorsque les chefs des corps politiques jouiront de la santé, les membres ne tarderont point à reprendre de la vigueur : les peuples ne sont malheureux et déraisonnables que parce que leurs Souverains ont rarement des idées vraies du bonheur et ne consultent point la raison : détrompons les Princes de leurs chimères et bientôt leurs sujets seront contents et raisonnables.
Si la philosophie trouve l’oreille des Souverains fermée à ses conseils, qu’elle s’adresse au peuple. La vérité a deux moyens de triompher de l’erreur : soit en descendant des chefs aux nations, soit en remontant des nations à leurs chefs. Ce dernier moyen est sans doute le plus solide et le plus efficace ; en effet, un Souverain vertueux disparaît souvent pour faire place à un Tyran insensé, dépourvu de talents, de lumières et de vertus ; mais une nation instruite et raisonnable n’est point sujette à mourir.
Quoi qu’il en soit, le philosophe portera toujours son tempérament dans sa philosophie. S’il a de la chaleur dans l’imagination, de l’élévation dans l’âme, du courage, sa marche sera impétueuse ; et dans son enthousiasme semblable à un torrent, il entraînera sans ménagement les erreurs humaines. Possède-t-il une âme sensible ? attendri sur le sort des mortels, il gagnera leur confiance, il remuera les cœurs, il versera du baume sur les plaies que l’aigreur ne ferait qu’envenimer. Le philosophe le plus doux, le plus tendre, le plus humain sera toujours le plus écouté ; la douceur attire et console, elle rend plus touchants les charmes de la vérité : si on la montre sous des traits irrités, parlant avec hauteur, entourée du cortège de la mélancolie, elle déplaît, elle révolte, elle ne peut attacher les regards.
C’est donc souvent à lui-même que le philosophe doit s’en prendre si ses leçons deviennent infructueuses et rendent la raison et la vérité désagréables pour ceux dont elles sont destinées à soulager les peines. Une philosophie tyrannique, impérieuse, insultante, humilie et ne persuade jamais ; une philosophie chagrine, austère, ennemie de la joie, effarouche et n’est point faite pour attirer. Une philosophie trop exaltée et qui propose une perfection impossible, étonne sans influer sur la conduite ou jette dans le découragement. Si les leçons du fanatique religieux s’efforcent d’élever l’homme au-dessus de la sphère pour s’égarer dans les régions de l’Empyrée, son propre poids le fera bientôt retomber sur la terre ; quelquefois il n’est averti que par de lourdes chutes qu’il ne devait point sortir d’une nature où tôt ou tard il est forcé de rentrer.
Il faut donc à l’homme une philosophie humaine qui l’attire, qui le console, qui le soutienne. C’est pour la nature, c’est pour la terre, c’est pour lui-même, c’est pour la société que l’homme est fait ; c’est ici-bas qu’il doit chercher sa félicité. Assez longtemps, il fut le jouet d’une philosophie surnaturelle, ou plutôt d’un vrai délire, qui le rendit insensé et furieux, qui ne lui montra son bonheur que dans les cieux et qui l’empêcha d’être heureux sur la terre. Assez longtemps, de prétendus sages lui ont ordonné de se détester lui-même, de s’avilir à ses propres yeux, d’étouffer les désirs de son cœur, de fuir les plaisirs, de faire divorce avec la félicité, de ramper dans l’affliction, de ne regarder la vie que comme un pèlerinage, de gémir et soupirer toujours ; ces vaines leçons si contraires à celles de la nature, ou ne furent point écoutées au sein de la dissipation, dans le tumulte des passions et des plaisirs, ou quand elles furent suivies, elles ne servirent qu’à rendre l’homme farouche, insociable, atrabilaire, mécontent de lui-même et des autres.
La sagesse n’est point l’ennemie des plaisirs légitimes et de la félicité des hommes. Son aspect n’est point fait pour effaroucher les rires et pour bannir les grâces ; elle ne combat que les plaisirs trompeurs que le repentir suit toujours ; elle ne s’arme que contre les passions opposées au repos des humains ; elle ne déclare la guerre qu’à ces préjugés qui les désolent. L’objet de ses désirs est de les rendre quelque jour plus contents ; de voir la liberté, l’abondance et la paix régner en tout pays, de voir l’industrie, l’activité et la joie ranimer leurs habitants. Si l’espoir du Sage n’est qu’une chimère, son âme honnête aime à s’en repaître ; cette illusion soutient son courage, anime son activité, l’excite à la recherche de la vérité et fait que son esprit produit des fruits utiles à la société.
Le spectacle de l’homme heureux ne peut déplaire qu’au Tyran et qu’au Prêtre, qui ne se plaisent à régner que sur des malheureux, qu’au sombre superstitieux, qui follement s’imagine que son Dieu s’irrite du bonheur de ses créatures, et qu’il fait un crime aux mortels de chercher les objets capables de rendre leur existence plus douce. Non, il n’est point de spectacle plus ravissant pour l’homme de bien que de voir des heureux ; il n’est point d’idée plus flatteuse que de pouvoir en faire. Contempler de sang-froid les maux de ses semblables, s’irriter de leur joie, condamner leurs plaisirs innocents, n’être point ému de leurs soupirs, se complaire à leur voir répandre des larmes, c’est avoir la férocité d’un tigre, l’âme atroce d’un Démon malfaisant.
Jamais la vraie sagesse ne défend à l’homme de s’aimer ; elle lui inspirera toujours un amour raisonné de lui-même ; elle l’encouragera à mériter sa propre estime et celle de ses associés ; elle approuvera les passions qui pourront lui attirer des sentiments si doux ; elle les dirigera vers des objets véritablement utiles ; elle ne blâmera que celles qui troubleront la société et qui nuiront au bonheur de ceux qui en seront tourmentés ; elle ne proscrira que ces plaisirs trompeurs et passagers que suivent des douleurs réelles et des regrets durables45. En un mot, le vrai philosophe est l’ami des hommes, l’ami de leur bien-être, l’ami de leurs vrais plaisirs. L’austérité, la sévérité, la rudesse ne sont point les signes qui caractérisent la sagesse. La brutalité, l’aigreur, l’impolitesse, la satire annoncent un homme dur, désagréable, mal élevé, et non un philosophe. La sagesse est aimable, elle a des charmes faits pour séduire tous les yeux, sa langue sait se proportionner au monarque comme au dernier des sujets ; fondée sur la vérité, elle ne conduira jamais les hommes à la corruption.
Mais la philosophie ne détruit pas l’homme dans celui qui la possède. Le philosophe n’est point un homme sans passions ; il ne serait qu’un imposteur et un charlatan s’il prétendait se mettre au-dessus de la douleur ou s’il voulait s’annoncer comme exempt des passions, des faiblesses, des infirmités humaines46. Ce n’est point une apathie Stoïque, une orgueilleuse insensibilité, une indifférence inhumaine qui prouvent la philosophie et qui caractérisent le philosophe ; le stupide a souvent une indifférence plus profonde que celle que la philosophie peut procurer. Le Sage a le droit d’être sensible ; il est susceptible d’attachement. Il sent le prix de l’amitié ; il éprouve un amour légitime pour les objets qui ont des droits sur son cœur, il entend le cri de l’infortune, il éprouve avec douleur les coups du sort, il est touché des peines des autres, il est affligé de celles dont il est la victime lui-même, il désire de les faire cesser ; il n’est point indifférent sur les richesses dont mieux que personne il connaît le bon usage ; il n’est point l’ennemi du pouvoir dont il sait la façon de se servir pour sa propre félicité ; il chérit la gloire, l’estime, la réputation comme des récompenses auxquelles tout homme utile est en droit d’aspirer.
En un mot, le vrai philosophe n’affecte rien ; de bonne foi avec lui-même et sincère avec les autres, il ne se fait pas un point d’honneur de cesser d’être un homme, de fuir ce qui lui doit plaire, de mépriser ce qui lui est avantageux ; il s’applaudit de ses lumières et se croit digne de l’estime et de l’affection des autres quand il en a bien mérité. Est-il dans l’indigence, il tâchera d’en sortir, mais il se respecte trop pour en sortir par des voies dont il aurait à rougir. Est-il dans le mépris ? Il cherche à se venger des injustes dédains par des talents, par d’utiles découvertes. Est-il dans l’affliction ? Il a plus de ressources et de motifs qu’un autre pour distraire son esprit par la réflexion : il se consolera dans les bras de l’étude. Est-il opulent ? Il sait l’art de jouir. Est-il assis sur le trône ? Il s’applaudira des moyens que le destin lui fournit de travailler à son propre bonheur, à sa propre gloire, à son propre plaisir en répandant à pleines mains le bonheur sur tout un peuple qui bénira son zèle et chérira la source de sa félicité.
Ce n’est donc ni la singularité, ni la misanthropie, ni l’arrogance qui constitue la philosophie ; c’est l’esprit observateur, c’est l’amour de la vérité, c’est l’affection du genre humain, c’est l’indignation et la pitié des calamités qu’il éprouve. En un mot, c’est l’humanité qui caractérise le Sage. Si la philosophie ne lui procure point un bonheur complet, elle le met au moins sur la route pour l’obtenir ; si elle ne le mène point toujours à la connaissance entière de la vérité, elle dissipe au moins une portion des nuages qui empêchent de l’apercevoir ; si elle ne lui montre point toujours des réalités, elle sert au moins à détruire pour lui un grand nombre d’illusions dont les autres mortels sont les jouets infortunés.
Chapitre VIII. De la Philosophie pratique et de la philosophie spéculative.
On nous répète sans cesse que ceux qui ont professé la philosophie et qui se sont vantés d’être les interprètes de la raison, loin de donner aux hommes des exemples de vertus, se sont très souvent livrés à des vices honteux et n’ont paru quelquefois n’avoir secoué le joug des préjugés que pour se permettre sans scrupule les dérèglements les plus condamnables. Ces défauts doivent être imputés aux hommes et non à la philosophie ; un homme doué de pénétration et de génie peut être vicieux, mais ce n’est point dans l’habitude de penser que l’on doit chercher la cause de sa corruption ; c’est son tempérament, ce sont ses passions, ce sont les idées fausses qu’il se fait du bonheur qui le déterminent au mal ; c’est l’habitude qui lui fait tenir une conduite qu’il est bien plus qu’un autre forcé de condamner. Souvent un esprit juste peut se trouver joint à un cœur pervers, de même que souvent un cœur droit peut se trouver joint à un esprit faux ou borné. D’ailleurs, un homme éclairé sur un point peut s’aveugler sur les autres ; il sentira la force d’un principe mais les mauvais penchants de son cœur seront plus forts que ses spéculations. Cependant il en est plus sévèrement puni que tout autre ; les lumières de son esprit, qu’il se trouve obligé de combattre à chaque instant, portent à tout moment sur sa conduite un jour fatal propre à réveiller en lui la honte et le remords. L’homme instruit qui fait le mal a bien plus que le méchant ignorant des motifs pour se haïr lui-même ; il a beau se faire illusion, il a la conscience de sa mauvaise foi et rougit de ses égarements parce qu’il en connaît les suites nécessaires. Le Médecin habile saisi d’une maladie en connaît mieux le danger que celui qui n’est point versé dans la Médecine47.
Nous voyons souvent des hommes corrompus se détromper des préjugés religieux dont leur esprit a senti la futilité, en conclure très imprudemment que la morale n’a point de fondements plus réels que la religion ; ils s’imaginent que celle-ci une fois bannie, il n’existe plus de devoirs pour eux, et qu’ils peuvent dès lors se livrer à toutes sortes d’excès. Si nous remontons à la source de la prétendue philosophie de ces mauvais raisonneurs, nous ne les trouverons point animés d’un amour sincère pour la vérité ; ce n’est point des maux sans nombre que la superstition fait à l’espèce humaine dont nous les verrons touchés ; nous verrons qu’ils se sont trouvés gênés des entraves importunes que la religion, quelquefois d’accord avec la raison, mettait à leurs dérèglements. Ainsi c’est leur perversité naturelle qui les rend ennemis de la religion, ils n’y renoncent que lorsqu’elle est raisonnable, c’est la vertu qu’ils haïssent encore bien plus que l’erreur ou l’absurdité ; la superstition leur déplaît non par sa fausseté, non par ses conséquences fâcheuses mais par les obstacles qu’elle oppose à leurs passions, par les menaces dont elle se sert pour les effrayer, par les fantômes qu’elle emploie pour les forcer d’être vertueux. Des hommes de cette trempe deviennent irréligieux sans avoir ni le cœur assez libre ni l’esprit assez éclairé pour devenir des philosophes ; ils renoncent au mensonge sans s’attacher à la vérité, à la morale, au bon sens, à la raison, qui s’opposeraient encore bien plus à leurs excès et qui, dûment examinés, leur fourniraient des motifs plus réels, plus solides, plus sûrs, pour résister à leurs penchants déréglés.
Pour être philosophe, il faut aimer la sagesse. Sage et Savant sont des termes synonymes chez les Orientaux. Mais pour aimer la sagesse, il faut en connaître le prix. Des hommes livrés au vice peuvent-ils être regardés comme des amis de la sagesse ? Des mortels emportés par le torrent de leurs passions, de leurs habitudes criminelles, de la dissipation, des plaisirs, sont-ils bien en état de venir chercher la vérité, de méditer la nature humaine, de découvrir le système des mœurs, de creuser les fondements de la vie sociale ? Non, le dérèglement ne sera jamais la suite de la vraie philosophie, les égarements du cœur et de l’esprit ne passeront jamais pour de la sagesse ; des hommes sans système et sans mœurs, pour s’être détrompés de quelques erreurs gênantes, ne pourront sans folie s’annoncer pour de profonds raisonneurs. La vraie sagesse ne se vantera point de ces conquêtes honteuses qu’elle a pu faire sur la superstition ; elle rougirait de compter parmi ses partisans des ennemis de toute raison, des esclaves de leurs passions, des êtres nuisibles au genre humain. Cette sagesse admettrait-elle au nombre de ses disciples des Princes, des Ministres, des Courtisans qui ne se sont détrompés de la superstition que dans la vue de trouver dans l’irréligion des motifs de plus pour se confirmer dans le crime ? La philosophie pourrait-elle se glorifier d’avoir pour adhérents dans une nation dissolue une foule de libertins dissipés et sans mœurs, qui méprisent sur parole une religion lugubre et fausse sans connaître les devoirs que l’on doit y substituer ? Sera-t-elle donc bien flattée des hommages intéressés ou des applaudissements stupides d’une troupe de débauchés, de voleurs publics, d’intempérants, de voluptueux, qui de l’oubli de leur Dieu et du mépris qu’ils ont pour son culte, en concluent qu’ils ne se doivent rien à eux-mêmes ni à la société, et se croient des sages parce que souvent, en tremblant et avec remords, ils foulent aux pieds des chimères qui les forçaient à respecter la décence et les mœurs ?
Non, la philosophie ne peut point être flattée de voir grossir sa cour par des êtres totalement dépourvus de raison, de lumières, de vertus. Le vrai philosophe est l’Apôtre de la raison et de la vérité ; il les cherche de bonne foi, il les médite dans le silence des passions, il les découvre aux autres, lorsqu’il s’en croit capable ; et s’il est pénétré des vérités qu’il annonce, il prouve par sa conduite la bonté de ses préceptes et la supériorité d’une morale naturelle sur une morale surnaturelle et fausse qui, si elle l’appuie quelquefois, la combat et la détruit encore bien plus souvent. Un méchant troublé par des passions orageuses, un scélérat endurci dans le crime, un voluptueux perpétuellement enivré de plaisirs déshonnêtes sont-ils donc en état de raisonner ? Ont-ils l’impartialité requise pour juger avec candeur ? Ont-ils le loisir de faire des expériences sûres ? Sont-ils assez clairvoyants pour démêler la vérité et la séparer du mensonge avec lequel on la trouve si souvent alliée ? Non, sans doute, des hommes légers, intéressés, dissipés, examinent toujours très mal ; s’ils entrevoient quelques lueurs de vérité, elles sont faibles ; ils n’embrassent jamais son ensemble, ils n’en voient que la partie qui flatte leurs passions, ils ne la prennent point pour guide. Les passions peuvent quelquefois rencontrer juste ; elles renversent souvent des erreurs et des préjugés qui s’opposent à leur marche mais la raison peut seule détromper parfaitement ceux qui la méditent avec les dispositions nécessaires.
Ainsi, l’on passera condamnation sur les reproches que l’on est quelquefois en droit de faire à ceux qui font profession de philosophie ; on conviendra du peu d’accord qui se trouve entre leur conduite et leurs leçons : on reconnaîtra que les grandes lumières et l’innocence dans les mœurs, la prudence dans la conduite, la probité même ne sont point toujours réunies. Mais enfin qu’en pourra-t-on conclure contre la philosophie ? La vérité en est-elle moins utile parce qu’elle est souvent annoncée par des hommes qui ne la prennent point eux-mêmes pour guides ? Les démonstrations du géomètre qui montre l’évidence en seront-elles moins certaines parce qu’il n’aura pas de mœurs ? La sagesse en est-elle moins précieuse parce qu’elle n’influe point sur la conduite de celui qui nous la découvre ? Lorsqu’assis autour d’une table abondamment servie, nous y trouvons des mets délicieux, allons-nous nous informer des mœurs de celui qui les a préparés ? Les Apôtres de l’erreur, les Ministres de la superstition, ne nous crient-ils point sans cesse qu’il faut adopter leurs leçons sans adopter leur conduite, toutes les fois que celle-ci dément leurs pompeuses spéculations48 ?
Distinguons donc pour toujours la vérité de celui qui l’annonce ; distinguons la sagesse de l’organe, souvent impur, qui en est l’interprète ; distinguons la philosophie de celui qui s’arroge le titre de philosophe ; adoptons la raison, de quelque part qu’elle nous vienne ; ne la rejetons jamais sous prétexte qu’elle n’est point annoncée par un être raisonnable ; quelle que soit sa conduite, écoutons avec docilité tout homme qui nous dira d’être humains, justes, sensibles, bienfaisants, époux tendres et fidèles, citoyens généreux et désintéressés ; n’écoutons jamais l’homme le plus grave dans son maintien, le plus austère dans ses mœurs, lorsqu’il nous prescrira d’être inhumains, zélés, intolérants, injustes ou indifférents envers nos semblables. Les leçons de la sagesse ont sans doute plus de poids dans la bouche d’un sage, mais elles ne sont point à dédaigner lors même que nous les recevons d’un homme qui ne suit pas ces mêmes leçons. Chérissons, admirons, imitons celui qui est assez heureux pour joindre la pratique au précepte, recherchons sa société, faisons-en notre ami ; lisons avec transport les maximes utiles du vicieux qui nous instruit, mais fuyons ses vices et n’imitons point sa folie.
Le Philosophe est un mortel respectable lorsqu’il prouve par sa conduite qu’il est lui-même pénétré des vérités qu’il annonce ; mais elles n’en sont pas moins des vérités lors même que ses actions démentent ses paroles. L’homme le plus pervers peut avoir de grands talents, il peut avoir médité la politique, approfondi la nature, étudié le cours humain ; bien plus, il peut avoir acquis des idées vraies de la morale et s’être enrichi de découvertes inconnues de celui qui, avec plus de sagesse, de simplicité, de vertu, aura moins de pénétration que lui ; des cœurs dépravés ont souvent bien plus de talents et d’esprit que les cœurs honnêtes et vertueux. La vérité, déjà si rare, le serait encore bien plus si les hommes ne voulaient l’admettre que lorsqu’elle leur sera présentée par des êtres parfaits. Le philosophe n’est point un Dieu, il n’est point égal aux Dieux49. Le philosophe est un homme sujet aux passions et aux infirmités humaines, il a besoin d’indulgence ; ses leçons sont estimables dès qu’elles sont avantageuses, sa conduite est blâmable dès qu’elle est déraisonnable ; il n’est plus l’apôtre de la raison, il est l’apôtre du vice dès que ses maximes tendent à corrompre les mœurs.
Distinguons donc deux sortes de philosophie ; l’une est spéculative et l’autre est pratique. L’une et l’autre peuvent encore se subdiviser en deux branches, celle qui est naturelle ou qui tient du tempérament, et celle qui est acquise. Quoi qu’il en soit, gardons-nous de regarder comme des amis de la sagesse, comme des bienfaiteurs du genre humain, ces imprudents raisonneurs qui quelquefois ont inventé des sophismes ingénieux pour disculper le crime, pour légitimer le désordre et pour jeter du doute sur les règles immuables des mœurs. Pour être un philosophe, il ne suffit point d’attaquer les préjugés reçus, il faut leur substituer des vérités utiles ; c’est peu de combattre les délires de la superstition si l’on ne la remplace par la saine raison. En vain le philosophe a-t-il anéanti les chimères, les dogmes, les vertus fausses et frénétiques que la religion révère, si d’un autre côté il permet aux mortels de suivre leurs penchants déréglés et de se livrer sans honte à leurs passions aveugles.
La sagesse ne peut donc point adopter ces écrits dangereux qui autorisent la débauche, qui amollissent le cœur, qui présentent le vice sous des couleurs aimables, qui justifient la fraude, qui décrient la sévérité des mœurs, qui jettent le ridicule sur la vertu, enfin qui répandent des nuages sur les devoirs invariables et sacrés qui découlent de notre être et qui sont les appuis de toute société. Quels reproches n’ont point à se faire ces écrivains lubriques et sans mœurs, dont les ouvrages dévorés par une jeunesse bouillante l’excitent à la débauche et l’animent à sa propre destruction ! De tels écrits sont des empoisonnements publics ; leurs Auteurs ressemblent à ces révoltés qui ouvrent les portes des prisons pour grossir leur parti des misérables qu’elles renferment. Infirmer ou détruire les lois éternelles de la raison, c’est travailler à la ruine du genre humain.
Ainsi après avoir attaqué les erreurs des mortels, celui qui médite n’ira point les remplacer par des erreurs nouvelles plus funestes que les premières ; à la tyrannie religieuse et politique, il ne fera point succéder l’anarchie des passions ; aux chaînes de la religion, il ne fera point succéder le déchaînement des vices ; aux pratiques et aux devoirs que le fanatisme impose, il fera succéder des vertus plus réelles. L’apologiste du vice n’est point l’ami de la sagesse ; c’est un attentat contre le genre humain que d’encourager l’homme à se nuire et de s’efforcer d’étouffer en lui la honte et le remords destinés à punir le crime. Celui qui justifie le désordre est un méchant qui ne travaille qu’à se justifier lui-même, ou qui cherche à corrompre ses semblables pour en faire des complices ou des approbateurs de ses goûts déréglés. Celui qui ne prévoit point les suites des passions et des vices ; celui qui ne sent pas combien la modération, la raison, la vertu sont nécessaires, est un imprudent dont les vues sont trop bornées pour donner des conseils au genre humain. D’ailleurs il est évidemment dans l’erreur et il trompe les autres. N’est-ce pas en effet être dans la plus grossière des erreurs que de croire que l’homme puisse impunément se livrer à la dissolution, à l’intempérance, à la débauche ? Quel philosophe que celui qui ne sait pas que, d’après les lois éternelles de la nature, le vice se punit toujours lui-même, lors même que les lois des hommes ne décernent aucune peine contre lui ! Que dis-je ? lors même que ses excès semblent légitimés par l’opinion publique. Dans les sociétés les plus corrompues, la voix publique s’élève contre le désordre, la débauche est méprisée ; les idées de la décence subsistent dans le plus grand nombre des esprits, au point que le vice se croit toujours obligé de s’envelopper des ombres du mystère. Dans les contrées où la dissolution des mœurs semble universellement autorisée par l’exemple de Grands, ceux qui s’en rendent coupables se croient obligés de cacher leurs intrigues criminelles ; ils sont forcés de rougir devant les personnes plus honnêtes ; ils éprouvent des embarras, des inquiétudes, de la honte. Enfin l’infidélité se voit par les divisions subsistantes entre des époux, qui ont perdu les uns pour les autres l’affection, l’estime et la confiance, c’est-à-dire les charmes les plus doux de l’union conjugale. Ainsi, dire aux hommes que l’infidélité n’est qu’une bagatelle, c’est leur dire que pour des êtres destinés à s’aimer, à s’estimer, à s’entraider, à supporter à frais communs les peines de la vie, il est indifférent d’être unis, et de s’occuper de leur bien-être mutuel50. Dire aux hommes que la débauche est permise, c’est leur annoncer que leur conservation, leur tranquillité, leur santé sont des choses peu faites pour les intéresser.
C’est à l’imprudence ou à la dépravation de quelques raisonneurs superficiels qu’est dû le décri dans lequel la philosophie est trop souvent tombée. En effet, on l’accuse de toujours détruire sans jamais édifier ; cette accusation serait sans doute fondée si l’on s’obstinait à substituer le nom sacré de philosophie à ces systèmes de délire que des spéculateurs en démence ont donnés pour les oracles de la raison. Le système de conduite dont les hommes ont besoin a toujours existé ; il ne faut que le montrer pour que son évidence soit aperçue ; l’Être intelligent n’a qu’à rentrer en lui-même, imposer silence à ses passions, écarter ses propres illusions, chercher de bonne foi la vérité, étudier les rapports, les devoirs et les droits d’un être qui sent, qui pense, qui vit en société : pour le montrer aux autres, il ne faut que lever le bandeau que le préjugé avait mis sur leurs yeux ; il ne s’agit que de dissiper les nuages du mensonge pour qu’ils voient la vérité.
La philosophie, je le répète, désavouera toujours les maximes de ces apologistes du vice qui empruntent son langage pour débiter leur poison. Elle ne peut compter au nombre de ses disciples les amis du désordre, qui n’attaquent la religion que parce qu’elle contredit quelquefois les funestes penchants de leurs cœurs ; qui ne luttent contre les lois que parce qu’elles gênent leurs inclinations ; qui ne méprisent l’autorité que parce qu’ils n’ont point la faculté d’en abuser eux-mêmes ; qui ne haïssent la tyrannie que parce qu’il ne leur est point permis d’être tyrans ; qui ne combattent les préjugés que parce que ces préjugés s’opposent à leurs passions, à leurs débauches, à leurs prétentions frivoles, à leur vanité. L’ennemi de la morale ne peut être l’ami de la philosophie ; l’avocat du vice est un aveugle ou un menteur qui ne peut être guidé par la vérité, et qui la hait nécessairement dans le fond de son cœur51.
Déclamer contre le préjugé, attaquer la superstition, exposer les abus du despotisme, combattre les craintes futiles des hommes, sont des entreprises dignes de la philosophie ; mais combattre la morale, anéantir la vertu, répandre sur elle le mépris et la satire, ne peut être que l’ouvrage de la démence et de la fureur. La religion peut être légitimement attaquée parce qu’elle est visiblement contraire à la vérité, à la raison, aux intérêts du genre humain, mais les coups du sage ne porteront jamais sur la vertu ; elle est pour les hommes une colonne lumineuse faite pour les guider dans la route de la vie, et que jamais ils ne perdront de vue sans danger : sa base, il est vrai, est souvent entourée de buissons, de ronces et de plantes venimeuses qui servent de repaire à des reptiles malfaisants ; en détruisant leur retraite, en découvrant ce monument auguste, en le dégageant des obstacles qui empêchent d’en voir les fondements, prenons garde de les dégrader ou de les ébranler ; sa chute entraînerait la ruine de la société. Arrachons donc ces lierres inutiles qui s’entrelacent autour de lui, mais ne touchons jamais au ciment solide qui sert à joindre ses parties.
Ce que nous venons de dire suffit pour fixer nos idées sur la philosophie et sur ceux qui la professent. Le philosophe est un homme qui connaît le prix de la vérité, qui la cherche, qui la médite ou qui l’annonce aux autres ; le sage est celui qui pratique ses leçons. Vérité, sagesse, raison, vertu, nature, sont des termes équivalents pour désigner ce qui est utile au genre humain ; la vérité tendra toujours à éclairer les hommes, les hommes les plus éclairés seront les plus raisonnables ; les hommes les plus raisonnables sentiront plus que d’autres l’intérêt et les motifs qu’ils ont de pratiquer la vertu. Sans l’étude de la nature, l’homme ne connaîtra jamais ni ses rapports, ni ses devoirs envers lui-même et les autres ; privé de cette connaissance, il n’aura ni principes sûrs ni bonheur véritable. Les hommes les plus instruits sont les plus intéressés à être les meilleurs : les grands talents doivent conduire aux grandes vertus. Tout homme qui fait le mal est un aveugle ; tout homme déréglé est un être dépourvu de raison dont la conduite prouve qu’il méconnaît sa nature, qu’il ignore ce qu’il se doit à lui-même, ce qu’il doit aux autres, le prix attaché à l’estime méritée de soi, l’intérêt qu’il a de mériter l’estime des êtres qui l’entourent. Quiconque ignore toutes ces choses ne peut être appelé un homme éclairé ; celui qui se montre insensible à la bienveillance, à l’approbation, à la tendresse de ses associés, ne diffère en rien des bêtes : celui qui ne s’aperçoit pas que ses vices tendent à sa propre destruction n’est point un Être intelligent, dont l’essence et le but sont de vouloir se conserver. Celui qui méconnaît les avantages inestimables de l’association et les moyens de la rendre utile et agréable à son être, n’est qu’un insensé et non un ami de la sagesse.
En effet, ce n’est point à des hommes de cette trempe qu’il appartient de chercher la vérité ; l’esprit n’est rien s’il n’est utile ; il est une arme dangereuse dans la main d’un méchant ; il produit les plus grands biens dans les mains de celui qui est assez instruit pour en connaître le véritable usage. Ainsi la philosophie n’est point faite pour ces êtres aveugles qu’une imagination pétulante et vive empêche d’examiner. Tout homme qui cherche à nuire n’est point un philosophe, dont l’objet ne peut être que de se rendre utile ; ce titre ne peut point convenir à ces esprits ingénieusement malfaisants, dont les vœux sont remplis lorsqu’ils ont ébloui la société par des saillies passagères nuisibles à leurs semblables. Quels avantages la société retire-t-elle de ces sarcasmes, de ces traits envenimés, de ces satires amères, de ces médisances et de ces calomnies cruelles dont l’esprit ne se sert trop souvent que pour faire éclore des haines, des querelles, des ruptures, ou pour porter avec dextérité le poignard dans les cœurs ? Un Être qui possède ce malheureux talent est-il donc un homme utile ? À quoi sert son génie, sinon à procurer une secousse passagère à l’oisiveté, à consoler l’envie et la médiocrité des chagrins que leur causent le mérite et les grands talents, et communément à faire craindre et détester celui dont la méchanceté amuse ?
La sagesse n’approuve point cet abus de l’esprit ; elle se propose des objets plus vastes, plus avantageux et une gloire plus solide ; elle ne nuit point aux hommes, elle en veut à leurs vices, à leurs erreurs, à leurs préjugés ; indulgente pour l’homme, qu’elle voit perpétuellement le jouet d’une nécessité fatale, elle attaque ses délires, elle décrie ses passions, elle le force quelquefois à rire de ses propres extravagances. Si elle excuse les infortunés qu’un penchant malheureux entraîne, elle ne doit aucun ménagement aux erreurs qui sont cause de leurs égarements. La satire est permise, elle est très légitime lorsqu’elle a pour objet de combattre les préjugés des hommes, d’attaquer leurs vices, de les exciter par les traits du ridicule à renoncer à leurs folies. La satire contre l’homme l’irrite, le révolte, l’afflige et ne le corrige point ; elle prouve bien plus la malignité que les lumières de celui qui les emploie. Que dirait-on d’un médecin qui se moquerait d’un malade à qui il offrirait une potion salutaire ? L’homme de bien se propose de détromper, de guérir, de faire goûter la raison, contre laquelle l’esprit est souvent prévenu ; il sait qu’il rendrait la vérité haïssable, qu’il indisposerait contre elle s’il montrait du fiel et de la mauvaise volonté.
La philosophie, pour persuader et pour plaire, doit être douce, humaine, indulgente ; elle deviendrait criminelle si l’on s’en servait pour blesser ; elle serait insensée si elle révoltait les malades qu’elle se propose de guérir ; elle ne mériterait que du mépris et de la haine si elle ne servait que l’envie, la misanthropie ou l’humeur ; elle perdrait la confiance qu’elle doit s’attirer si elle décelait des passions nuisibles au genre humain.
Ceux qui nuisent le plus visiblement à leurs semblables ont souvent le front de se justifier en disant qu’ils sont véridiques ; et que la vérité étant importante au genre humain, il faut toujours la dire, quelles que puissent être ses conséquences pour les individus. C’est ainsi que la noirceur se couvre souvent du manteau de l’utilité. La vérité est sans doute nécessaire au genre humain quand elle l’intéresse ; il est avantageux de dénoncer à la société les erreurs qui lui nuisent ; un citoyen zélé est en droit de l’avertir des complots que les méchants ont formés contre son bonheur ; mais le philosophe, étant l’ami des hommes, n’en veut point aux hommes, il n’en veut qu’à leurs délires. Il ne fait point la satire, mais le tableau du genre humain. Ce n’est ni la malignité, ni l’envie, ni la vengeance qui doivent conduire sa langue ou son pinceau. Il n’est point un délateur, il n’est point l’assassin des réputations ; il défère le mensonge au tribunal de la raison, il en appelle à l’expérience des chimères. Il invite les mortels à renoncer aux préjugés qui les égarent pour suivre la vérité bienfaisante qui les conduira toujours à la félicité.
Il faut donc que le philosophe commence par se sonder lui-même ; qu’il se mette en garde contre les illusions de son cœur ; qu’il se défie de ses passions, qu’il se rende un compte fidèle des motifs qui l’animent ; qu’il annonce la vérité lorsqu’un mûr examen lui en aura fait sentir l’utilité. Pour peu qu’il rentre en lui-même, sa conscience bientôt lui fera connaître si ses motifs sont purs, s’il peut se les avouer à lui-même, s’il peut sans rougir et sans crainte les avouer aux autres.
Mais pour être assuré de cet examen, il faut nécessairement établir la paix dans son propre cœur. Tout homme qui est l’esclave d’un tempérament fâcheux, aigri par la malignité, poussé par des motifs déshonnêtes, n’est capable ni de s’éprouver lui-même, ni de découvrir la vérité, ni de la faire entendre aux autres ; ses leçons seraient suspectes, ses idées révolteraient et tous ses efforts ne viendraient point à bout de cacher les mobiles dangereux dont il serait animé. L’homme qui ne dit la vérité que pour nuire, se sert d’un instrument très utile pour faire un très grand mal.
On demandera peut-être s’il est quelquefois permis à l’homme de bien de mentir ou de dissimuler la vérité ? Je réponds que le mérite de la vérité n’est fondé que sur son utilité réelle et sur l’intérêt du genre humain ; ce mérite cesse dès que cette utilité et cet intérêt disparaissent ou ne sont que fictifs. Quelques Théologiens ont prétendu qu’il n’était jamais permis de faire du mal en vue du plus grand bien ; ils n’ont point vu que dans ce cas le mal devient un bien. Quelques-uns ont été jusqu’à dire qu’il n’était jamais permis de mentir quand même le monde entier devrait périr52. Il est aisé de sentir que ce principe fanatique n’est fondé que sur les idées incertaines que la Théologie se fait du bien et du mal, du vice et de la vertu. Le bien est ce qui est utile, le mal est ce qui est nuisible aux êtres de l’espèce humaine ; faire ou dire ce qui est véritablement utile à l’homme est un bien ; faire ou dire ce qui lui devient nécessairement nuisible est évidemment un mal. De quelle utilité la vérité serait-elle, par exemple, pour un malade, à qui son médecin se ferait un devoir de découvrir que son état est sans remède ? Lui dire la vérité, ne serait-ce pas de gaîté de cœur lui plonger le poignard dans le sein ? Est-il un Être assez déraisonnable pour blâmer un homme qui mentirait dans la vue de sauver sa patrie, son père, son ami, ou pour se sauver lui-même ? Nous ne devons la vérité aux hommes que lorsqu’elle leur est nécessairement utile ou nécessaire, nous ne la leur devons point lorsqu’elle leur est évidemment inutile ou dangereuse. Si l’on nous dit que, d’après nos principes, la vérité ne peut jamais être dangereuse ; nous répondrons que les aliments les plus sains, les plus nécessaires au genre humain entier, deviennent souvent une cause de mort pour quelques individus dont les organes sont viciés.
Chapitre IX. Des intérêts et des motifs qui doivent animer le philosophe. Du courage que doit inspirer la vérité.
SI ceux qui méditent la vérité et qui la montrent aux hommes sont quelquefois poussés par des passions nuisibles et par des motifs blâmables, il est néanmoins des motifs raisonnables et des passions louables qui animent les cœurs honnêtes et les excitent à l’examen. Nul homme dans sa conduite ne peut agir sans motifs ; nul homme ne peut être totalement dégagé de passions. C’est à nos passions que nous devons nos lumières ; l’amour de la gloire, le désir de se distinguer, l’honneur attaché à la découverte des grandes vérités, l’estime que s’attirent tôt ou tard ceux qui répandent des lumières, sont des passions utiles et légitimes sans lesquelles l’homme à talents ne serait jamais tenté de sortir de son inertie. Que dis-je ? les passions les plus fâcheuses ont servi quelquefois à éclairer les hommes, et la nature sait tirer le bien du sein même du mal. Ces passion font souvent du bien sans le savoir et détruisent à leur insu des erreurs dangereuses53. C’est communément l’oppression même qui, en comprimant fortement les ressorts des âmes, les oblige de réagir avec vigueur : les âmes s’engourdissent souvent au sein de la prospérité.
L’homme de bien a donc des passions et des motifs pour se dégager des préjugés, et même pour les combattre avec chaleur. Si le vice détermine quelques hommes à rompre avec la religion, il en est d’autres que la raison, l’amour de la vérité, l’intérêt de leur propre bonheur, la passion du bien public ont pu détromper.
Tant que l’erreur nous est avantageuse, nous ne sommes point tentés de l’examiner. Le commun des hommes n’est si attaché à ses préjugés que parce qu’il n’en connaît point les conséquences, ou parce qu’il les croit utiles, ou parce qu’il les juge sans remèdes. Les peuples habitués à la religion et au gouvernement qu’ils ont reçus de leurs pères, qu’ils croient nécessaires à leur bonheur, auxquels ils n’ont garde d’attribuer tous leurs maux, ne sont point tentés de les examiner ni d’en chercher les remèdes. Les Princes élevés dans la mollesse, dans l’ignorance de leurs véritables intérêts, et contents de jouir d’une gloire frivole, d’une puissance momentanée, d’une splendeur apparente, qui les mettent pour quelque temps à portée de satisfaire leurs caprices, ne sont point tentés d’examiner les titres de leur pouvoir, les droits des nations, les devoirs qui les lient à leurs sujets. Les grands, les riches, les citoyens les plus favorisés d’un État se contentent de jouir en paix de la faculté d’opprimer, de vexer, de contenir un peuple qu’ils dédaignent ; ils n’ont point de raisons pour désirer l’extinction de préjugés dont ils recueillent à tous moments les fruits ; en conséquence, ils jugent qu’il faut laisser subsister des erreurs dont ils ne souffrent point eux-mêmes ou qui leur sont avantageuses. Ces ministres des Dieux dont l’existence, l’opulence et la grandeur sont fondés sur l’opinion, n’ont point de motifs pour s’assurer si cette opinion a la raison pour base ; ils ont au contraire le plus grand intérêt que leurs titres célestes ne soient jamais discutés. Ainsi les erreurs humaines conservent toujours leur empire sur tous ceux qui ont intérêt de les maintenir, sur ceux qui n’en sentent point les conséquences, sur ceux qui n’en sont point assez gênés pour en être mécontents ; enfin sur tous ceux qui n’ont ni assez de lumières pour en connaître les remèdes, ni assez de courage et d’activité pour contredire les préjugés établis.
Si l’homme ne peut agir sans motifs, le philosophe en a sans doute pour s’élever contre les erreurs qui font le malheur du genre humain et pour s’appliquer à la recherche des vérités utiles. Il ne s’agit que de voir si ces motifs sont légitimes et s’il peut sans rougir les avouer aux autres. On accuse communément la philosophie d’être fille du chagrin et de la mauvaise humeur ; on nous peint les philosophes comme des mélancoliques mécontents de tout54 ; on nous dit qu’intéressés eux-mêmes, leurs jugements ne sont souvent rien moins qu’impartiaux. Avant de les condamner examinons donc leurs motifs, voyons s’ils sont honnêtes et si leurs passions sont fondées. Tout homme qui raisonne ne serait-il pas un imprudent, un insensé, s’il refusait de donner la plus sérieuse attention à l’examen d’une religion que tout conspire à lui montrer comme importante à son bonheur éternel ? Pour être mécontent de cette religion ou, si l’on veut, pour prendre de l’humeur contre elle, ne suffit-il pas des entraves continuelles qu’elle met à la marche de l’esprit humain, du renoncement total à la raison qu’elle ordonne, des dogmes insensés qu’elle présente, des mystères impénétrables qu’elle offre à la vénération ? Tout Être pensant n’est-il point nécessairement révolté des idées informes, contradictoires et funestes qu’on s’efforce de lui donner d’un Dieu capricieux, jaloux de son bonheur, qui se plaît à l’éprouver, qui prend un plaisir inhumain à voir couler ses larmes, qui lui prépare des supplices inouïs pour avoir aimé les objets qui l’attachent à la vie, pour avoir travaillé à rendre son existence plus agréable ? Quoi de plus légitime et de plus raisonnable que de s’assurer de la réalité de ces menaces et de ces terreurs dont les jours de tout homme conséquent à ses principes religieux devraient être continuellement empoisonnés ? Le Sage n’a-t-il donc point de motifs pour peser l’utilité ou la valeur de ces pratiques gênantes, de ces cérémonies puériles, de ces opinions révoltantes qu’on lui montre comme des objets assez importants pour absorber son attention, et pour lesquels il voit souvent le sang couler à grands flots sur la terre ? Que sera-ce s’il entrevoit une fois que cette religion qu’on lui montre comme si respectable, si utile, si sacrée, est la véritable source des maux dont le genre humain est forcé de gémir !
Ainsi le philosophe a des motifs légitimes pour être mécontent des préjugés religieux, et pour les examiner. En a-t-il de moins pressants pour être mécontent et pour s’affliger des préjugés politiques auxquels il voit les nations asservies ? Tout homme qui pense n’est-il pas à chaque instant le témoin et la victime de ce despotisme outrageant qui règne avec un sceptre de fer sur presque toutes les nations ? Ne voit-il pas qu’il bannit la justice, la sûreté, la liberté, la propriété, la vertu, la science, les talents des pays où il fixe son séjour ? S’il est père, n’a-t-il pas la douleur de voir dans l’avenir sa postérité plus malheureuse que lui-même, plongée dans des calamités plus grandes encore par les effets progressifs d’un gouvernement négligent, insensé, destructeur ? S’il est riche, ne voit-il pas ses biens à la merci de ces Sultans avides et de ces Vizirs impitoyables, dont la mauvaise foi rend toutes les fortunes chancelantes, dont les imprudences et les fortunes continuées épuisent les nations ? S’il est dans l’indigence, n’est-il point continuellement soumis aux vexations, aux mépris, aux injustices, aux extorsions de la puissance altière ? N’a-t-il pas autant de Tyrans que de supérieurs ? Sa liberté n’est-elle pas exposée à des dangers continuels ? La bonté de ses droits le protégera-t-elle contre le crédit ? Pour sa propre sûreté, ne sera-t-il pas obligé de briser le ressort de son âme et de trembler devant le vice altier, devant l’ignorance hautaine, l’incapacité présomptueuse, aux pieds de qui la crainte le force de ramper ?
A ces motifs personnels à tout citoyen qui sent que son sort est lié à celui de l’État, et assez puissants et légitimes par eux-mêmes pour exciter à la recherche de la vérité, le Sage en joint encore un grand nombre d’autres sur lesquels les ennemis de la philosophie ne peuvent exercer leur critique. Toute âme honnête et sensible n’est-elle donc point touchée des calamités publiques, des persécutions et des fureurs que le délire religieux excite au sein des nations ; des haines qui divisent des citoyens pour des opinions futiles ; des violences exercées par des Princes frénétiques qu’un sacerdoce impie arme contre des sujets dont ils devraient être les protecteurs et les pères ? Si le Sage doit s’intéresser au bien-être de l’homme, pour peu qu’il ait de l’énergie dans l’âme ne doit-il pas brûler d’indignation à la vue des horreurs que partout le Despotisme fait éprouver à son semblable ? S’il désire vraiment le bien du genre humain ; s’il regarde tous les hommes comme ses frères, ne doit-il pas gémir en voyant la fatale léthargie dans laquelle la tyrannie religieuse et politique fait languir des contrées que la nature destinait à être heureuses, abondantes et peuplées ? Quand il voit les violences, les fraudes, les rapines, les infamies dont sa nation est le théâtre, en un mot cette honteuse dépravation de mœurs dont le citoyen souffre si souvent et qui divise continuellement des êtres faits pour s’aimer et s’entraider, son cœur n’est-il pas forcé de s’affliger et de s’irriter contre les erreurs qui sont causes de ce renversement général ? S’il a du ressort dans l’esprit, n’est-il point révolté des fers que le sacerdoce et le pouvoir arbitraire forgent de concert pour lui-même et pour ses associés ? Ne rougit-il pas de se voir retenu par d’indignes liens qui l’avilissent et qui semblent destinés à l’enchaîner pour toujours dans l’ignorance et l’abrutissement ?
Pour chercher la vérité, il faut qu’elle intéresse ; elle n’est si rare sur la terre et n’y paraît si déplacée que parce que peu d’hommes en connaissent l’importance pour eux ; cette connaissance n’est elle-même que le fruit de la réflexion ; celui qui la découvre s’applaudit bientôt de posséder un trésor dont ses concitoyens méconnaissent le prix. La philosophie donne la liberté à l’esprit, elle l’élève, elle l’embrase, elle lui inspire du courage. Tout homme a plus ou moins la passion de se distinguer de ses semblables ; c’est le désir du pouvoir qui anime l’ambitieux, le désir de se distinguer par des titres, du crédit et du faste est le mobile du courtisan ; le désir de s’illustrer par la valeur pousse le guerrier aux dangers ; mais c’est le désir de se distinguer par ses lumières et de mériter l’estime et la tendresse de ses concitoyens en leur montrant la vérité qui excite l’homme de lettres à méditer, à parler, et à écrire.
Que l’ignorance intéressée cesse donc de reprocher à la philosophie son orgueil ; le philosophe n’est blâmable de l’estime qu’il a pour lui-même que lorsqu’elle n’est point fondée ; il n’a point de droits à celles des autres lorsqu’il ne leur est point utile ; il ne leur est point utile lorsqu’il ne leur découvre point des vérités nécessaires à leur bonheur ; ses prétentions sont nulles dès qu’au lieu de servir le genre humain il ne sert que ses passions injustes et sa propre vanité ; il efface tous ses bienfaits lorsque, par un ton arrogant, il insulte le genre humain ; il rend ses découvertes inutiles, il rebute dès qu’il humilie.
Faire un crime au philosophe de vouloir se distinguer, d’ambitionner l’estime des autres, de s’applaudir de ses travaux, d’attendre de ses concitoyens la reconnaissance qui en est le salaire légitime, c’est lui reprocher d’être homme, c’est exiger qu’il agisse sans motifs, c’est vouloir que la philosophie le dénature. Ôtez aux hommes le désir de l’estime et l’espoir d’être récompensés de leurs peines, bientôt toute l’industrie sera détruite et personne ne s’occupera du soin d’acquérir des talents55. Le désir de se tirer de l’indigence force l’homme du peuple au travail, il cesse de travailler si on lui retient son salaire. La passion de se distinguer produit l’émulation et fait fleurir les arts. La passion de la gloire doit animer le sage dans ses recherches ; cette passion est noble, honnête, légitime et la société est injuste toutes les fois qu’elle refuse son affection à ceux qui la servent utilement.
Oui, je le répète, le philosophe doit ambitionner la gloire : son esprit dégagé des liens qui enchaînent le peuple, et ces Grands eux-mêmes que leurs préjugés rendent si souvent peuple, doit se mettre au-dessus des objets puérils qui occupent la multitude. Semblable à l’aigle, il est fait pour planer au haut des airs ; c’est de là qu’il verra la petitesse des vains jouets qui absorbent l’attention des mortels. Son œil audacieux, semblable à celui de l’aigle, fixera ces fantômes divinisés, ces tyrans, ces conquérants, ces soleils dont la splendeur éblouit une terre qu’ils dessèchent au lieu de féconder.
Mais c’est en vain que le Sage s’est détrompé lui-même des erreurs qui aveuglent ses semblables, il n’a de droit sur leur estime que lorsqu’il se rend utile pour eux. Il ne se rend utile qu’en montrant la vérité ; si, comme Prométhée, il l’est allé ravir au haut du ciel, il doit s’attendre comme lui à gémir de l’avoir trouvée56. L’Olympe s’armera contre lui, la terre secondera ses fureurs, le genre humain effrayé de son audace le traitera d’insensé, de furieux. Si son âme a de la vigueur, si son imagination est allumée, s’il a pour la vérité le même enthousiasme que tant de mortels ont montré pour l’erreur et pour l’opinion, il se raidira contre les menaces et les persécutions que le mensonge tout puissant décerne contre tous ceux qui ont le courage de l’attaquer ; il se vengera des mépris de la grandeur, des oppressions de la Tyrannie, des calomnies du Sacerdoce, en découvrant aux hommes cette vérité qui tôt ou tard triomphera de l’imposture. Que dis-je ! les obstacles et les dangers mêmes irriteront son courage ; les hommes les plus pusillanimes sont forcés d’applaudir un mortel intrépide ; sa hardiesse leur en impose, elle devient un spectacle pour eux : le courage en tout genre fut toujours admiré par ceux qui ne se sentent point assez de force pour l’imiter57. Ainsi l’enthousiasme du vrai sera soutenu dans ses travaux et dans ses détresses par les regards de ses concitoyens étonnés ; à leur défaut, son imagination lui montrera la postérité applaudissant à ses entreprises, et la gloire couronnant son heureuse témérité. Le péril a des appâts pour les grandes âmes ; l’homme aime à se rendre compte de ses forces à lui-même ; il se félicite toutes les fois qu’il a bravé les dangers et surmonté quelque grande difficulté.
Ne blâmons donc point ces âmes fortes, ces ardents défenseurs de la vérité qui souvent ont bravé la colère de la tyrannie : remplis de l’enthousiasme de la gloire et de l’amour du genre humain, ou irrités à la vue des maux multipliés de leur espèce, de grands hommes ont osé quelquefois déchirer le bandeau de l’opinion et faire briller à nos yeux le flambeau de la vérité. Si le mensonge se glorifie de ses victimes, de ses enthousiastes, de ses martyrs, pourquoi la vérité n’aurait-elle pas les siens ? Si l’enthousiasme est louable, c’est sans doute qu’il a le bien-être du genre humain pour objet. Les hommes sont-ils donc en droit de blâmer ou de traiter de folie l’ivresse des âmes généreuses qui osent les servir, tandis qu’ils applaudissent et admirent ces conquérants qui bravent la mort pour satisfaire leur ambition sanguinaire, ces guerriers qui s’immolent à l’honneur prétendu de servir un Tyran méprisable ; tant d’hommes qui s’immolent tous les jours à l’opinion ridicule ou à de barbares préjugés ? Est-il donc plus extravagant de s’exposer pour la vérité si nécessaire aux nations que de risquer sa vie pour étendre d’inutiles conquêtes ? Est-il un outrage plus digne d’être repoussé par l’ami de sa Patrie que celui des Ennemis qui la trompent, qui l’enchaînent, qui rient de ses malheurs, qui travaillent à sa ruine ?
Ainsi, Sages qui méditez ! si vos âmes généreuses sont indignées des maux que le genre humain éprouve, des affronts que lui fait la tyrannie, des tragédies causées par l’imposture politique et religieuse ; quand votre imagination brûlante d’un si beau feu vous forcera de parler, frappez avec audace sur les erreurs de la terre ; attaquez avec franchise le mensonge et le préjugé ; faites tonner la vérité dans l’oreille des Rois ; secouez aux yeux des peuples son flambeau secourable ; inspirez à l’homme du courage, de l’estime pour lui-même, du mépris pour ses tyrans, de l’amour pour ses maîtres ; qu’il sente enfin sa grandeur, ses forces et ses droits. Apprenez aux nations qu’elles sont libres, que leurs mains ne sont point faites pour porter d’indignes chaînes, que ni les ministres des Dieux, ni les Rois de la terre ne sont point autorisés à les mettre dans les fers.
Apprenez à ces Rois qu’ils doivent le bonheur à leurs sujets, que c’est d’eux qu’ils empruntent leur autorité ; qu’elle n’est qu’une usurpation détestable lorsqu’ils s’en servent pour écraser ceux qu’ils sont destinés à protéger et à défendre. Apprenez aux Souverains qu’il n’est point de grandeur, de sûreté, de gloire pour eux s’ils ne commandent à des peuples heureux. Montrez-leur enfin que la vertu suppose des âmes contentes, et que des sujets que la superstition et le despotisme s’accordent à rendre infortunés et vicieux n’auront jamais la force et la vertu nécessaires au soutien des Empires.
Que les nations se félicitent donc lorsque d’heureuses circonstances font éclore dans leur sein des hommes assez intrépides pour prendre leurs intérêts : qu’elles ne méprisent du moins pas des enthousiastes éclairés qui, au risque de leur bonheur, de leur vie, leur annoncent la vérité et réclament pour elles : qu’elles ne regardent point comme de vils séditieux ou de mauvais citoyens ces mortels bienfaisants qui ont assez de courage pour attaquer les préjugés et pour troubler ce silence léthargique qui les endort sur tous leurs maux. Si ces héros généreux de la philosophie, si ces martyrs de la cause publique sont forcés de succomber sous le poids de la tyrannie, ce n’est point à leurs concitoyens qu’il appartient d’applaudir à la rage des tyrans ; ceux-ci n’accablent la vérité que pour les accabler eux-mêmes. Le mensonge peut être attaqué avec imprudence par celui qui s’expose à ses coups mais les fruits de la vérité sont toujours avantageux pour toute la race humaine. Ce ne fut point aux Romains qu’il appartint autrefois de tourner en ridicule la noble audace des Curtius, des Coclès, des Scævola, des Decius ; ils durent les admirer, respecter leur mémoire et s’attendrir au nom de ces illustres victimes dont l’heureuse témérité fut le salut de Rome58.
Assez souvent la philosophie ne présenta que des remèdes trop faibles pour la grandeur du mal. À quoi sert de temporiser lorsqu’il faudrait porter la cognée à la racine de l’arbre ? La douceur est funeste à des plaies que le fer seul est capable d’extirper. Souvent le philosophe trop timide, ou esclave, en partie des opinions de son siècle, craint de donner des couleurs trop fortes à la vérité ; c’est la trahir que de ne point la montrer toute entière, c’est la rendre inutile que de l’énerver, c’est se défier de son pouvoir que de la dissimuler.
Penser avec liberté, c’est n’avoir point les opinions du grand nombre ; c’est être dégagé des préjugés que la tyrannie croit nécessaires à son soutien ; le philosophe est un homme d’un âge plus mûr que ses concitoyens ; si son expérience le met à portée d’instruire les autres, il doit le faire avec franchise ; s’il a eu le bonheur de rencontrer la vérité, qu’il la montre toute nue, qu’il ne lui fasse point l’injure de la couvrir des vêtements du mensonge, qu’il ne l’établisse point sur des preuves trompeuses, que toujours véridique et sincère il ne fasse jamais de pacte avec l’imposture : qu’il dise ce qu’il sait ; son savoir est inutile s’il n’en fait part aux autres ; qu’il avoue ce qu’il ignore et qu’il ne recoure point à d’indignes subterfuges pour sauver sa vanité. En un mot, la fonction du sage est de montrer la vérité ; jamais il ne lui est permis de se rendre le complice du mensonge.
Les talents, les sciences et les arts sont destinés à rendre l’homme plus heureux en lui rendant son existence plus chère ; mais quelle peut être leur utilité s’ils ne se fondent sur l’expérience et la vérité ? Les lettres n’ont des droits à notre estime que lorsqu’elles sont jointes à l’utilité : elles ne nous sont utiles que lorsqu’elles nous montrent la vertu, la raison, la vérité plus aimables ; elles deviennent méprisables toutes les fois qu’elles ne servent qu’à embellir le vice, qu’à amollir le cœur, qu’à nourrir des passions criminelles, qu’à perpétuer nos illusions, nos préjugés, nos délires, qu’à favoriser la mollesse, qu’à charmer les ennuis de notre oisiveté, qu’à nous endormir dans nos chaînes. Les talents, possédés trop souvent par des âmes vénales, brûlent un encens servile sur l’autel de l’imposture ; les arts prostituent leurs ornements et leurs charmes au vice et à la flatterie ; trop souvent des empoisonneurs publics par leurs louanges odieuses encouragent les tyrans aux crimes, leur donnent une fausse idée de gloire, applaudissent à leurs fureurs et célèbrent avec emphase des victoires sanglantes que les nations expient par des siècles de misère59. Quoi ! la Poésie est-elle donc faite pour chanter les destructeurs des peuples et les fléaux du genre humain ! La langue sublime des Muses est-elle destinée à flatter des monstres altérés de sang, à les féliciter de leurs forfaits, à transmettre leurs crimes à la postérité sous des couleurs éclatantes ? L’éloquence faite pour élever les âmes des hommes, pour les toucher, pour les porter à la vertu, aux grandes choses, ira-t-elle prêter ses armes aux oracles de ces Dieux malfaisants ou de leurs Prêtres menteurs ? L’art de raisonner, qui ne doit se proposer que la recherche du vrai, s’abaissera-t-il jusqu’à s’occuper de puérilités, de disputes interminables sur des sujets futiles ? Ne se rendrait-il point criminel en prêtant des subterfuges à la mauvaise foi et des sophismes au mensonge ? On ne peut trop le répéter, la vérité doit être l’objet unique des recherches du philosophe ; c’est en la montrant aux autres qu’il se rend digne de leur estime et de leur amour, c’est en combattant leurs erreurs qu’il les rendra plus heureux ; c’est en se dégageant lui-même des préjugés qu’il deviendra plus tranquille et meilleur.
Chapitre X. De l’antipathie qui subsistera toujours entre la philosophie et la superstition. De l’esprit philosophique et de son influence sur les lettres et les arts.
C’est une chose remarquable que l’inimitié qui subsista de tous temps entre la Superstition et la Philosophie. Il y eut dans tous les siècles des penseurs dans les sociétés policées qui eurent le courage de s’écarter plus ou moins des opinions du vulgaire et de combattre ses préjugés. Nous voyons dans tous les âges la philosophie aux prises avec le fanatisme : nous trouvons dans l’antiquité les hommes les plus éclairés et les plus vertueux occupés à miner l’empire du Sacerdoce et souvent forcés de succomber sous ses coups. Nous voyons Socrate, le père de la morale, recevant la ciguë des mains d’une autorité tyrannique et de Lois insensées pour avoir osé lutter contre les Dieux de son pays. Nous voyons le profond Aristote banni de sa patrie ; nous voyons dans tous les siècles la science et le génie s’élever avec force contre l’imposture et réclamer plus ou moins ouvertement les droits de la raison contre une religion toujours impérieuse, toujours absurde, toujours puissante, toujours contraire au repos des mortels, toujours en contradiction avec la nature, toujours ennemie de l’expérience et de la vérité ; il fallut donc s’en séparer et vivre en guerre avec elle60. Les Ministres de la religion se montrèrent en tous pays les ennemis implacables de la philosophie, et les philosophes prirent en main la cause de l’homme avili par les Prêtres et asservi par les Tyrans : ils cherchèrent à l’instruire de ses devoirs que tout conspirait à lui faire oublier. Les Prêtres et les Tyrans, appuyés des préjugés du vulgaire, combattirent avec succès les Sages appuyés uniquement des forces de la raison ; les premiers, à l’aide du prestige, aveuglèrent les hommes, les conduisirent d’abîmes en abîmes et ne firent qu’éterniser leurs peines ; les autres, dépourvus de pouvoir et d’autorité, presque toujours obligés de se taire, instruisirent les nations à la dérobée, et quelquefois leur offrirent des remèdes contre les maux que l’erreur leur avait faits. Ainsi l’on vit dans les nations instruites deux puissances inégales aux prises ; l’une soutenue de l’autorité publique et de l’opinion nationale, résista toujours aux attaques de la raison et fut en état de faire une guerre offensive et cruelle à tous ses ennemis ; maîtresse du champ de bataille elle gouverna les Princes, elle écarta la sagesse auprès de leurs personnes, elle empoisonna leur enfance, elle présida à leurs conseils, elle s’empara de l’esprit des sujets. Enfin l’erreur triomphante fut en possession de régler le sort des Empires, elle infecta de son levain toutes les institutions humaines, elle obscurcit les sciences, elle découragea les talents, elle abusa du génie, elle dégrada les arts, elle les soumit à ses caprices ridicules, elle força tout à servir ses impostures et à orner ses délires. La sagesse, la philosophie, la liberté de penser ne furent le partage que de quelques âmes honnêtes qui pleurèrent en secret les maux de la patrie, ou qui risquèrent de devenir les victimes de leur courage toutes les fois qu’ils osèrent annoncer hautement la vérité. Les amis de la sagesse furent regardés comme des ennemis de tout bien ; la science vraiment utile fut punie et réprimée ; la vérité fut traitée d’imposture, la philosophie de sédition, la raison de délire : le philosophe, entouré d’une foule d’homme ivres, eut communément l’air d’être seul enivré.
On nous demandera peut-être s’il n’y a pas de l’extravagance à vouloir combattre avec des forces si inégales les erreurs des hommes ; des amis timides de la philosophie prétendront que c’est lui nuire que de faire entendre sa faible voix au milieu des acclamations et des triomphes que la superstition et le despotisme se font partout décerner. À quoi sert, nous dira-t-on, la vérité à des peuples de longue main écrasés, avilis, assoupis dans la misère ? À quoi sert de raisonner à des hommes frivoles énervés par la mollesse et par le luxe, dépourvus d’énergie et de courage, livrés à la dissipation et à des plaisirs puérils, et qui, contents de leurs chaînes, ne songent qu’à s’amuser sans s’occuper de leur bonheur solide ni de celui de leur postérité ? Enfin à quoi servent les lumières à des esclaves assez dégradés pour chérir leurs fers, assez extravagants pour trouver la vertu ridicule, assez désespérés pour croire que leurs maux sont sans remèdes ? La vérité ne serait-elle pas un présent funeste à des hommes qu’elle ne tirerait de leur assoupissement que pour leur faire connaître toute l’étendue de leurs maux ? Ne serait-elle pas inutile à des êtres si peu disposés à l’écouter ? Enfin des hommes plus amis de leur repos que du bonheur du genre humain, diront qu’il suffit d’être sage pour soi, qu’il faut abandonner les insensés à leurs folies61.
Je réponds que les maux des hommes ne sont jamais sans remèdes ; que la connaissance de la vérité les réveille, les rend actifs, affaiblit peu à peu l’influence des opinions qui causent leurs infortunes. Une nation qui s’éclaire ne peut point être sans ressources, ni pour toujours malheureuse ; c’est l’erreur et l’opinion qui asservissent le monde ; c’est de l’ignorance que viennent les malheurs de la terre. En guérissant les hommes de leurs fausses idées, on les verra tôt ou tard soulagés de leurs misères ; l’empire des méchants n’est fondé que sur l’opinion. Ainsi, que l’on change d’opinion et d’elles-mêmes les chaînes tomberont des mains des peuples. Les oppresseurs du genre humain, quelque aveugles qu’ils soient, pressentent ces effets ; en conséquence, ils n’omettent rien pour étouffer la vérité dès qu’elle ose percer ; à force de menaces et de persécutions, ils effraient tous ceux qui pourraient l’annoncer. De tous temps, le pouvoir injuste s’arma contre les écrits les plus utiles ; cependant, malgré tous ses efforts, ils subsistent aujourd’hui et servent encore à échauffer nos cœurs et à guider nos esprits. Les préceptes de Socrate sont parvenus jusqu’à nous, et la superstition qui le fit périr est depuis longtemps détruite et méprisée.
Que l’on ne nous dise donc point que les leçons de la sagesse sont inutiles ; les hommes ne subsistent-ils pas toujours ? Des vérités inconnues ou même odieuses à nos pères ne sont-elles pas adoptées par nous ? Si les vices de notre siècle, si les préjugés actuels s’opposent au bien qu’on veut nous faire, les instructions de la philosophie ne peuvent-elles point servir un jour à notre postérité, que ses malheurs forceront sans doute de recourir à la vérité ? Laissons-lui donc des ressources, transmettons-lui des lumières, prévoyons ses circonstances et ses besoins, et jouissons d’avance de sa reconnaissance, que presque toujours les contemporains refusent à ceux qui les éclairent.
Le Sage ne doit point se rebuter de l’ingratitude de ses concitoyens, il est l’homme de tous les temps et de tous les pays. Toujours plus avancé que son siècle, il y paraît déplacé ; si ses contemporains lui refusent leurs suffrages, il aura ceux de la postérité. Écouter les leçons d’un homme qui nous instruit, c’est avouer sa supériorité ; cet aveu coûte toujours à la vanité ; les mortels aiment mieux persister dans leurs antiques erreurs que de montrer de la déférence à celui qui les détrompe ; le mérite présent nous humilie, il révolte notre envie ; cette envie meurt avec l’objet qui l’avait excitée ; c’est alors que nous jugeons de sang-froid et que nous payons au mérite le tribut qu’il a le droit de prétendre. Le grand homme en tout genre est un objet incommode pour la vanité de son siècle ; le génie réduit toujours la médiocrité au désespoir ; celle-ci se venge par des mépris affectés, par la critique et la calomnie, de la jalousie qu’elle éprouve. Le temps rend les hommes plus justes, c’est après le trépas que l’homme à talents jouit des honneurs du triomphe ; c’est pour la postérité, c’est pour l’éternité que le Sage doit écrire, c’est du genre humain futur que le grand homme doit toujours ambitionner les suffrages62.
La vérité, comme le soleil, est faite pour éclairer le globe entier ; elle ne vieillit jamais ; elle ne connaît point les bornes que des conventions passagères ont mises aux sociétés politiques ; sa lumière est destinée à tous les habitants de la terre ; son flambeau souvent voilé de nuages ou éclipsé pour un temps aux yeux d’un peuple, sert pourtant à en guider un autre.
Tout homme qui médite ne jouit-il pas aujourd’hui d’une foule de vérités, de lumières, de découvertes jadis combattues, déprimées, étouffées, persécutées par ceux à qui elles étaient destinées ? Le Savant de nos contrées n’est-il pas à portée de puiser dans les sources devenues inutiles désormais à l’Assyrie dévastée, à l’Égypte abrutie, à la Grèce asservie, à l’Italie conquise par des barbares et soumise à des Prêtres ? La sagesse des Anciens est-elle donc perdue pour les Sages modernes ? N’est-ce donc pas pour le philosophe d’aujourd’hui qu’ont écrit les Platons, les Aristotes, les Cicérons, les Antonins ? N’est-ce point pour nos législateurs que les Solons, les Lycurgues, les Charondas ont médité ? N’est-ce pas pour nos moralistes que le sage Confucius a dans le fond de l’Orient, enseigné ses leçons ?
Aidée de l’expérience des siècles passés, la philosophie, éclairant la politique et l’histoire, est à portée d’instruire ceux qui gouvernent aujourd’hui ; elle leur montrera les écueils où d’autres ont échoué ; elle leur découvrira les vraies causes de ces révolutions qui ont renversé les Empires ; elle leur fera voir à chaque page les tragiques effets de la tyrannie, de la superstition, du délire des Rois, des préjugés des peuples, de l’ambition des grands. Que l’on ne nous dise point que les nations n’en sont point devenues plus heureuses, que leurs chefs n’ont point été rendus plus sages. Le Briton, fatigué de ses despotes et de ses révolutions, ne s’est-il pas approprié les idées politiques de Sparte, d’Athènes, de Rome ? N’est-il point parvenu à forcer ses Monarques à devenir Citoyens ? Embrasé du beau feu qui brûla dans les cœurs des Harmodius, des Timoléons, des Dions, et qui fit disparaître la tyrannie de la Grèce, n’a-t-il pas juré une haine immortelle aux ennemis de sa liberté ? N’est-ce pas pour lui que les Thucydides, les Polybes, les Tacites ont écrit l’histoire63 ? Enfin, si l’Anglais n’est point encore parvenu à donner à son sort la perfection et la solidité dont il serait susceptible, c’est qu’encore asservi à mille préjugés, il n’a point eu le courage de faire usage de l’expérience antique et de l’appliquer à la guérison de ses maux, à la suppression totale de la superstition, à la perfection de l’éducation, à la réforme des mœurs, et que dupe de son avidité et de sa passion pour les richesses, il a cru que l’opulence suffisait pour rendre un peuple heureux.
Quoi qu’il en soit, les leçons de la sagesse ne sont jamais totalement perdues pour la race humaine. Le père de famille lorsqu’il plante, s’occupe agréablement pour lui-même et très utilement pour sa postérité, qu’il prévoit dans l’avenir64. Que l’homme qui pense se console donc si ses réflexions et ses travaux sont souvent inutiles à son siècle, et mal récompensés par ses contemporains. L’ami de la vérité doit porter ses vues au-delà des bornes de sa vie ; que ses yeux perçants envisagent les siècles futurs, qu’ils embrassent le vaste horizon du genre humain ; que son cœur s’attendrisse sur la postérité ; moins envieuse et moins prévenue, elle bénira sans doute un jour la mémoire de ceux qui l’auront éclairée, et qui lui auront tracé la route du bonheur. Ainsi que l’astre du jour, la lumière de la vérité semble éclairer successivement les différentes parties de notre globe ; la sagesse venue du fond de l’Orient le laisse maintenant dans les ténèbres pour éclairer l’Occident. Harrington, Locke, et vous sublime Montesquieu ! C’est peut-être pour l’Amérique que vos leçons sont destinées. Tout l’univers a des droits sur les lumières d’un grand homme ; c’est dans ce sens que le Sage est un citoyen du monde ; il doit servir la grande société ; la vérité est un bien commun à toute la race humaine ; ceux qui trouvent ce trésor sont tenus de lui en rendre compte ; c’est un vol de l’en priver. L’homme n’est estimable qu’en raison du bonheur qu’il procure à ses semblables ; l’homme de bien n’a point perdu son temps s’il a fait un seul heureux.
En convenant que la vérité est utile et nécessaire, on demandera peut-être si ses prétendus amis sont sûrs de l’avoir trouvée. « Tout dans ce monde, nous dira-t-on, est un problème, une énigme, un mystère ; notre entendement est borné ; tout homme est sujet à se tromper ; les génies les plus brillants ne s’annoncent souvent que par la grandeur de leurs écarts ; ainsi comment connaître avec certitude si ce que vous appelez des vérités ne sont point des erreurs aussi dangereuses que celles que vous voulez détruire ? » En partant de ce principe, on conclura qu’il faut laisser au genre humain ses idées, ses incertitudes et ses folies, si l’on ne peut les remplacer que par des incertitudes et des extravagances nouvelles.
Je réponds qu’un Philosophe, même avec le génie le plus vaste, les connaissances les plus profondes, les intentions les plus pures, peut sans doute se tromper et se faire illusion à lui-même. Il peut prendre pour des vérités incontestables des idées qui ne sont que les produits d’une imagination impétueuse, de ses propres préjugés, de sa façon de voir et de sentir. Cependant, en consultant la nature, l’expérience, la raison, l’utilité constante du genre humain il marchera d’un pas sûr à la vérité. D’un autre côté, les systèmes de la philosophie, n’étant pas des oracles divins, peuvent être examinés, discutés, rejetés s’ils sont faux, ou contraires au bien-être des hommes ; les principes de tout homme qui pense et qui parle au public peuvent être contestés, analysés, soumis à l’expérience et pesés dans la balance65. En un mot, l’autorité du philosophe ne fait point loi, et s’il cherche la vérité dans la sincérité de son cœur, il souscrira de plein gré à sa propre condamnation quand il s’apercevra qu’il s’est trompé. Prétendre être exempt d’erreur, c’est prétendre que l’on n’est point homme ; ne point reconnaître son erreur, c’est ou une vanité puérile ou une présomption insupportable ; résister à la vérité sentie, ou vouloir par des sophismes lutter contre elle, c’est vouloir l’asservir à son amour-propre, c’est se déclarer son tyran. Il n’y a que l’imposture et la mauvaise foi qui puissent craindre ou interdire l’examen ; la discussion fournit de nouvelles lumières au Sage, elle n’est affligeante que pour celui qui veut d’un ton superbe imposer ses opinions, ou pour le fourbe qui connaît la faiblesse de ses preuves, ou pour celui qui a la conscience de la futilité de ses prétentions. L’esprit humain s’éclaire même par ses égarements, il s’enrichit des expériences qu’il a faites sans succès, elles lui apprennent au moins à chercher des routes nouvelles. Haïr la discussion, c’est avouer qu’on veut tromper, qu’on doute soi-même de la bonté de sa cause ou qu’on a trop d’orgueil pour revenir sur ses pas. Enfin les nations ne peuvent trouver que les plus grands avantages à voir des hommes éclairés analyser avec sagacité, ou discuter avec chaleur les objets les plus essentiels à leur bonheur.
D’ailleurs nous ne voyons point qu’aucun système philosophique, qu’aucune discussion de morale aient excité des guerres ; jamais la philosophie n’ensanglanta l’univers. Si les philosophes eurent des disputes entre eux, la tranquillité des nations n’en fut point affectée ; la philosophie produisit différentes sectes qui eurent chacune leurs prosélytes, leurs chefs, leurs adhérents ; ils se haïrent souvent, mais les nations ne se battirent jamais pour eux ; les peuples ne se crurent point intéressés à s’engager dans leurs querelles ; les philosophes purent discuter sans conséquence pour le repos des États ; dépourvus de pouvoir, ils n’eurent point le droit d’obliger personne à penser comme eux. On vit jadis des Pythagoriciens, des Platoniciens, des Stoïciens, des Cyniques et des Pyrrhoniens se disputer quelquefois avec aigreur, parce que la vanité de l’homme le rend opiniâtre dans ses idées et n’aime point ceux qui refusent de rendre hommage à ses lumières ; mais on ne vit point parmi les philosophes des hérétiques ni des infidèles ; mots funestes inventés par les Théologiens pour détruire tous ceux qui ne voulurent point souscrire aux décisions que leur intérêt avait dictées66. La philosophie ne fut jamais nuisible au repos de la société que lorsqu’amalgamée avec la superstition elle fut forcée d’adopter ses fureurs, de colorer ses mensonges et d’appuyer ses rêveries.
En effet, depuis un grand nombre de siècles, quel indigne abus n’a-t-on pas fait de l’art de penser et de raisonner ? La philosophie fut envahie par des Prêtres ; corrompue par eux, elle prêta des secours aux apôtres de la déraison ; asservie à leurs vues, elle ne fut employée qu’à découvrir péniblement des sophismes et des subtilités propres à rendre l’absurdité probable et le mensonge plausible, et à munir des chimères et des fables contre les attaques du bon sens. Ainsi la science, qui semblait destinée à la recherche de la vérité, à guider la politique, à fixer la morale, à donner de la justesse à l’esprit, à convaincre le cœur de la nécessité de la vertu, à fournir aux mortels les moyens de se perfectionner, ne servit plus qu’à les aveugler par principes, qu’à les rendre obstinés dans leur ignorance, opiniâtres dans leurs délires ; en un mot, elle ne servit qu’à les armer contre la raison et les mettre en état de combattre avec succès les vérités les plus nécessaires à leur propre bonheur67.
Ainsi défigurée, la philosophie devint méconnaissable aux yeux de ceux qui voulurent sincèrement s’occuper de la recherche du vrai et de l’utilité du genre humain : dans ses hypothèses absurdes, dans sa mauvaise foi, dans ses vaines subtilités, dans ses effets souvent funestes aux nations, ils ne reconnurent point une science qu’ils jugèrent devoir être la pierre de touche du mensonge et l’ennemie de tout ce qui peut nuire au bien des hommes : enfin, dans un art fatal, inventé pour confondre les notions les plus simples, pour obscurcir la raison et la réduire au silence, pour rendre la morale incertaine et changeante, le Sage ne peut trouver le moindre vestige de cette science sublime et bienfaisante qui doit avoir l’expérience pour base et le bonheur de l’homme pour objet : ainsi tout lui parut autoriser la séparation de la prétendue philosophie religieuse et de la philosophie raisonnable ; la première ne lui parut qu’une vile prostituée asservie aux passions de la tyrannie et de l’imposture. Il reconnut ses dangers aux frénésies dont elle enivra l’univers. Il s’aperçut qu’elle ne servait qu’à troubler l’entendement, qu’à égarer l’imagination, qu’à dépraver l’esprit et le cœur des mortels, à les mettre aux prises et souvent à répandre leur sang.
La vraie philosophie ne produisit jamais des ravages sur la terre ; la fausse philosophie ou la Théologie l’a cent fois plongée dans l’infortune et dans le deuil. La religion est seule en possession de mettre des nations entières en feu pour des opinions ; ses partisans sont bien plus nombreux, plus obstinés, plus turbulents que ceux de la philosophie. Dans la religion, tout est divin, tout est de la dernière importance, tout mérite l’attention la plus sérieuse ; ses principes, établis par le maître absolu de la vie et de la mort, ne peuvent être ni discutés sans témérité, ni révoqués en doute sans impiété, ni combattus sans crime. Surnaturelle ou supérieure à la nature et à la raison, cette religion est en droit d’emprunter les secours de la raison humaine pour s’appuyer, mais jamais il n’est permis d’employer la raison pour l’examiner elle-même ; ce serait un sacrilège que de porter un flambeau profane dans ses obscurités sacrées ; ses sophismes sont respectables, ses contradictions sont des mystères, destinés à confondre l’entendement humain ; ses absurdités doivent être pieusement adorées et reçues sans examen ; enfin ses dogmes sont inflexibles, ils doivent être défendus et maintenus aux dépens même du sang, de la vie, du repos des nations. Partout où l’esprit des hommes sera préoccupé d’opinions religieuses, auxquelles ils attacheront leur bonheur éternel, la raison ne pourra rien sur eux, la nature criera vainement, l’expérience ne les convaincra jamais, et nulle force dans le monde ne se trouvera capable de contrebalancer un intérêt que l’imagination leur peindra comme devant étouffer tous les autres.
Après avoir montré que la vraie philosophie permet et désire l’examen de ses principes, et qu’elle n’a ni le pouvoir ni la volonté de troubler le repos des États, nous verrons bientôt si nous pourrons la justifier des incertitudes et des doutes qu’on l’accuse de répandre dans les esprits68. En attendant, nous dirons que la philosophie n’est problématique que lorsqu’elle s’occupe d’objets indifférents à notre bonheur. Si bien des choses dans ce monde sont des problèmes pour nous ; si nous sommes souvent réduits à douter et à ignorer, il nous est au moins donné de connaître avec certitude tout ce qui nous intéresse véritablement. La philosophie n’est incertaine que lorsqu’elle cesse de prendre la nature pour guide, ou lorsqu’elle ne suit que l’imagination et l’autorité : en cela elle s’égare comme la physique, la médecine, la géométrie elle-même ; en un mot, comme toutes les autres sciences quand elles se livrent au système sans affermir leurs pas par l’expérience : celle-ci est un guide sûr, tandis que l’imagination et l’autorité sont toujours des guides suspects ; ce n’est que par hasard qu’ils font rencontrer des vérités. Tout système qui n’a point l’expérience pour base est sujet à l’erreur ; jamais nous n’y verrons que des idées décousues, jamais nous ne trouverons d’accord entre ses parties69. L’esprit philosophique est l’esprit d’expérience et d’analyse ; il exige de la sagacité pour démêler le faux, souvent artistement entrelacé avec le vrai, pour juger de la certitude de l’expérience elle-même ; il exige du génie pour saisir l’ensemble d’un système ; il exige de la liberté et ne peut se soumettre aux entraves de l’autorité ; il exige du calme et du sang-froid, sans lesquels on ne fait jamais qu’enter de nouvelles erreurs sur les erreurs anciennes ; il exige de la sincérité et de la bonne foi, sans lesquelles il ne fournit que des moyens de se faire illusion à soi-même et de tromper les autres ; enfin il exige de la vertu, qui n’est que la disposition de se rendre utile au genre humain et de mériter son estime, sa bienveillance, son amour par le bien qu’on lui fait.
L’esprit philosophique n’est qu’un esprit de vertige, lorsqu’il ne suit que l’imagination ; il est un esprit de servitude lorsqu’il rampe bassement sous l’autorité ; il est un esprit de mensonge lorsqu’il ne cherche qu’à se tromper et à faire illusion aux autres ; il est un esprit puéril, un vain jeu de l’enfance lorsqu’il ne s’occupe que d’objets étrangers au bonheur des hommes.
Liberté, vérité, utilité, voilà les caractères de l’esprit philosophique, voilà la devise du philosophe. Ainsi tout ce qui intéresse la félicité humaine entre dans son département ; la politique et la morale constituent son domaine ; c’est surtout de ces sciences que dépend le bien-être des nations. Le vrai et l’utile sont les signes uniques auxquels la philosophie consent à s’arrêter ; c’est d’après cette mesure invariable qu’elle juge tous les objets, qu’elle les approuve ou les rejette, qu’elle les estime ou les méprise.
En un mot, l’esprit philosophique est l’esprit d’utilité ; c’est dans la balance de l’utilité que le philosophe doit peser les hommes, leurs œuvres et leurs prétentions. Il y met indistinctement ces religions si respectées ; et s’il a le courage de tenir la balance d’une main sûre, il trouve qu’elles sont la source fatale des misères humaines et que s’il en résulte quelques faibles avantages pour un petit nombre d’individus, il en résulte nécessairement une foule de maux pour des nations entières. Il met dans cette même balance ces Despotes que l’opinion fait regarder comme des Dieux et qui trop souvent sont des Démons pour les peuples qu’ils devraient rendre heureux. Il y met ces Grands si fiers de leur naissance, de leurs titres, de leur rang élevé, et souvent il ne trouve en eux que des âmes abjectes, des cœurs pervers, des esclaves arrogants que d’autres esclaves s’obstinent à révérer tandis qu’ils sont les instruments de leur ruine, au lieu d’être leurs défenseurs et leurs soutiens. Enfin, il met dans cette balance les lois, les institutions, les opinions, les usages ; et quels que soient les préjugés qui les favorisent, il condamne ces choses lorsqu’il les trouve dangereuses, il les méprise dès qu’elles sont inutiles, il les décrie quand il en voit les conséquences fâcheuses.
On accuse souvent l’esprit philosophique de refroidir le cœur et de faire du philosophe un juge austère propre à effaroucher les jeux innocents, incapable de se prêter aux illusions aimables des arts, insensible aux charmes des grâces. Ce préjugé fait souvent des ennemis à la philosophie de la plupart de ceux qui cultivent les Lettres et les Arts70. La vraie sagesse n’est point l’ennemie des plaisirs ; elle approuve et chérit tout ce qui peut contribuer à rendre notre existence plus agréable ; elle ne condamne que ce qui peut nuire, elle ne dédaigne que ce qui est inutile au bonheur ; mais nous avons déjà vu que par un honteux abus des talents de l’esprit destiné aux plaisirs, à l’amusement, à l’utilité du genre humain ne sont trop souvent employés qu’à orner des passions funestes, à flatter le crime, à peindre des objets futiles, à rendre plus agréable le poison de l’erreur : la sagesse est-elle donc faite pour approuver la poésie lorsqu’elle chante les tyrans, les conquérants, les destructeurs de la terre ; ou lorsque molle et efféminée, elle ne nous occupe que d’extravagances amoureuses, de voluptés, de fadeurs puériles, de fables et de chimères propres à gâter l’esprit et à corrompre le cœur71 ! Peut-elle approuver l’histoire, quand pour flatter la tyrannie elle laisse guider sa plume au mensonge ou fait l’apothéose des bourreaux du genre humain ? Peut-elle admirer l’éloquence quand elle prête ses secours à l’imposture et au fanatisme ou quand elle séduit les mortels pour les faire consentir à leurs misères ? Peut-elle s’empêcher de condamner ces fictions romanesques qui n’ont pour objet que d’amuser l’oisiveté et de nourrir les rêveries déshonnêtes d’un lecteur vicieux, par le tableau séduisant et souvent obscène d’une passion souvent dangereuse dès qu’elle est écoutée ? Enfin la philosophie, occupée du vrai et qui ne peut trouver du goût que dans ce qui est conforme à la nature, consentira-t-elle à faire cas de ces productions bizarres du luxe et de la fantaisie, dans lesquels il voit les arts soumis aux caprices de la mode, au faux goût du siècle, à la frivolité ?
Voulez-vous mériter les suffrages de la sagesse ? Poètes ! Peignez-nous la nature ; ses trésors sont inépuisables ; embellissez la vérité, montrez-la par ses côtés les plus aimables ; voilez quelquefois ses appâts sous les ombres de la fiction afin de les rendre plus neufs, plus piquants, plus variés. Orateurs ! Foudroyez le mensonge ; montrez la vérité ; donnez-lui de la noblesse et de l’énergie ; rendez-la touchante et pathétique ; qu’en parlant à l’imagination elle devienne plus séduisante et plus persuasive. Historiens ! Peignez avec force et vérité les délires des Rois, les dangers du Despotisme, les fureurs des conquêtes, les folies de la guerre, les extravagances du fanatisme, les abus du gouvernement, les dangereux effets des préjugés. Auteurs dramatiques ! Que vos Tragédies effraient le crime, qu’elles attendrissent en faveur de la vertu dans la détresse ; qu’elles inspirent la haine de l’oppression et l’amour de la liberté : que vos Comédies accablent le vice sous les traits du ridicule, qu’elles combattent les folies humaines, qu’elles forcent le spectateur de rire de ses propres faiblesses et de s’en corriger. Romanciers ! Intéressez-nous pour l’innocence ; montrez-nous dans vos fictions les charmes de la vertu, les dangers des passions ; qu’en amusant, elles gravent la vérité dans nos cœurs. Artistes ! Enfants de la peinture et de la sculpture ! consultez la nature, peignez-la fidèlement ; saisissez l’homme dans l’instant où il peut nous faire méditer et rentrer en nous-mêmes ; instruisez-nous par les yeux. C’est alors que le Sage applaudira vos talents divers, il estimera vos ouvrages, il en sentira l’utilité. Si l’esprit philosophique guidait les talents et les arts, toutes leurs productions ramèneraient les hommes à l’utilité, au bonheur, à la vertu.
Ainsi la vraie philosophie chérit, approuve, admire en tout l’utilité, la conformité à la nature, la vérité ; ses jugements ne sont à craindre que pour la futilité, pour l’inutilité, pour ces talents pernicieux qui séduisent les hommes, qui les énervent, qui les rendent complices de leurs propres infortunes, qui les entretiennent dans leurs vices et leurs honteux préjugés. La Sagesse approuve les plaisirs honnêtes, les amusements innocents, les productions de l’esprit qui instruisent en plaisant ; elle ne peut accorder son suffrage à ce qui pervertit l’homme sous prétexte de le délasser. Elle sourit aux jeux aimables des Grâces ; elle se mêle aux concerts des Muses ; elle se prête aux essors de l’imagination ; elle approuve la fiction, elle applaudit les recherches, elle estime les inventions ingénieuses des arts toutes les fois que ces choses tendent au bonheur de la société ; elle ne montre un front sévère qu’à ce qui peut nuire ; elle ne marque du mépris qu’à ce qui est inutile et capable de détourner des objets intéressants pour l’homme.
Chapitre XI. De la cause des vices et des incertitudes de la philosophie. Du scepticisme et de ses bornes.
L’expérience, on ne peut trop le répéter, est le seul guide que le philosophe puisse suivre en sûreté ; la raison se trouble quand elle est emportée par une imagination trop fougueuse pour lui laisser le temps de peser les objets. C’est ainsi qu’on la voit quelquefois s’élancer dans les régions désertes de la métaphysique, s’arrêter à sonder des profondeurs inutiles, s’obstiner à des recherches dont il ne peut résulter aucun avantage réel. Égaré une fois, l’esprit humain est souvent longtemps à revenir de ses excursions ; cependant ses égarements servent eux-mêmes à l’instruire. Détrompé par l’inutilité de ses efforts, le philosophe apprend du moins à se défier de son imagination qui d’un vol téméraire voulait franchir les bornes de la nature ; il voit que hors d’elle il n’est rien qu’il puisse constater, rien qu’il puisse soumettre à l’expérience, ni par conséquent qui puisse servir de base à ses connaissances. Enfin il s’assure que tout ce que son imagination plaçait au-delà de la nature ne peut-être qu’incertain, illusoire, indifférent à son bonheur, peu digne de l’occuper72. Ainsi il se défie des suppositions gratuites dont il était parti ; il consent à ignorer des choses que le préjugé seul lui montrait comme importantes à connaître ; il apprend au moins à douter de ces prétendues vérités que l’éducation, l’habitude, l’exemple, l’autorité lui montraient comme indubitables. L’ignorance et l’incertitude peuvent humilier la vanité, elles ne doivent point affliger la sagesse73 ; savoir, c’est connaître les bornes où l’on doit s’arrêter ; mais pour connaître ces limites, il faut avoir souvent parcouru un grand espace. Le parcourir avec célérité, c’est avoir du génie ; le parcourir avec attention, c’est avoir de la sagacité ; n’y avoir rien découvert est souvent une découverte très utile ; c’est avoir beaucoup acquis que de s’être détrompé.
Quelques problématiques que soient pour nous les connaissances humaines, malgré les incertitudes dont les sciences sont remplies, l’homme poussé par le désir du bien-être parvient à la fin à connaître tout ce qui l’intéresse véritablement ; il distingue aisément ce qui lui est utile de ce qui lui est désavantageux ; il n’y a que lorsqu’il se fait un crime de ses recherches qu’il ne peut point s’éclairer. On peut affirmer sans témérité que les sciences que l’esprit humain n’est point parvenu à éclaircir, dans lesquelles il n’a point fait un pas, qu’au contraire à force de recherches et de disputes il n’a fait qu’obscurcir, sont des sciences idéales et des chimères indignes de son attention. Qu’est-il en effet résulté des efforts réunis de tous les Prêtres du monde pour éclaircir la Théologie ? Qu’ont produit enfin les méditations métaphysiques, les subtilités, les disputes de tant de génies réellement profonds qui se sont inutilement occupés des opinions religieuses et des prétendus oracles de la Divinité ? Les Prêtres furent communément les hommes les plus savants, les mieux récompensés dans toutes les nations ; leur science devrait sans doute être la mieux connue puisque l’intérêt et la capacité ont dû se combiner pour la faire étudier : cependant quels fruits la Théologie a-t-elle tirés de ses vaines recherches ? Hélas elle n’a pu mettre aucun de ses principes à l’abri des plus fortes attaques ; on lui a contesté jusqu’à l’existence du Dieu qui lui sert de base. Elle a en effet rendu ce Dieu méconnaissable et totalement impossible aux yeux de la raison et de la vertu par les fables qu’elle en a débitées, par les qualités contradictoires et incompatibles qu’elle a entassées sur lui, par la conduite ridicule et bizarre qu’elle lui a prêtée, par les faux raisonnements qu’elle a faits sur sa nature et sa façon d’agir. Ainsi de siècle en siècle, elle n’a fait que s’obscurcir et s’élancer dans ses propres filets ; elle n’a fait qu’aveugler l’esprit humain, elle n’a produit que des querelles, des schismes, des animosités qui ont fait couler à grands flots le sang des mortels frénétiques qu’elle avait pris soin d’enivrer.
Non contente de s’obscurcir elle-même, la Théologie a répandu ses ombres sacrées sur toutes les connaissances humaines ; ses notions surnaturelles ont partout infecté la Philosophie, qui en partant de ses principes, n’eut jamais qu’une marche incertaine et tremblante.
En effet, ce fut de la superstition que la Philosophie prit ses premières leçons. Incapable dans son enfance de consulter l’expérience, ses premiers pas furent guidés par l’enthousiasme, le merveilleux et l’imposture. Des Prêtres furent en tous pays les premiers savants des nations ; c’est dans une source si suspecte que furent obligés de puiser tous ceux qui voulurent s’instruire dans la philosophie. Ces Prêtres jaloux de leurs connaissances réelles ou prétendues, ne les communiquèrent qu’avec peine à ceux qui vinrent consulter leurs oracles ; ils enveloppèrent leur science, ou plutôt leur ignorance, des ombres du mystère ; ils ne parlèrent que par des énigmes, des symboles, des allégories et des fables dont ils se servirent pour masquer beaucoup d’erreurs et très peu de vérités.
Ainsi ce furent des Théologiens, des Prêtres, des Poètes qui jetèrent partout les premiers fondements de la science74. La Poésie, fille de l’imagination, fut la première philosophie ; elle embrassa tout ; elle parla de la nature, dont elle personnifia les parties, elle fit ainsi des Dieux ; elle arrangea l’univers ; elle raisonna de l’homme et de son sort futur ; elle s’empara de la Politique, elle fit des Lois, elle régla les mœurs. Entre ses mains tout devint merveilleux ; elle peupla l’univers de Puissances invisibles, d’Esprits, de Divinités favorables ou nuisibles, de Génies qui servirent à rendre raison des choses : en un mot, la Poésie par ses fictions ne fit de la nature entière qu’une scène d’illusions qui, consolidées par le temps, l’ignorance et la crédulité, se sont changées en vérités.
Tels sont les matériaux informes qui servirent autrefois à construire le fragile édifice des connaissances humaines. Nous voyons les Sages de la Grèce voyager en Égypte, en Assyrie, dans l’Indoustan, ramper aux pieds des Prêtres, se soumettre à des épreuves longues et rigoureuses pour mériter d’être admis à leurs importants mystères. Ils n’en tirèrent cependant que des fictions poétiques, des notions chimériques, une métaphysique obscure, incapable de servir de base à la science réelle, qui ne peut s’établir que sur l’expérience et sur des faits.
Si nous examinons de près la doctrine des plus célèbres philosophes de l’antiquité, nous trouverons de quoi prouver ce qui vient d’être avancé ; nous verrons que leur philosophie prétendue ne porte que sur les hypothèses fictives d’une Poésie théologique et mystique qu’ils ont prises pour des vérités démontrées. En effet, dans Pythagore, qui le premier chez les Grecs prit le nom de Philosophe ou d’ami de la sagesse, nous reconnaîtrons un disciple enthousiaste des Prêtres de l’Égypte, de la Chaldée et des Indes, parlant comme eux par symboles et peut-être aussi fourbe qu’eux75.
Nous voyons pareillement dans Platon, un Poète, plein d’imagination, d’enthousiasme et d’éloquence, dont les écrits sont remplis des notions théologiques et mystique qu’il avait été puiser chez les Prêtres égyptiens. Ces notions fructifièrent dans l’esprit exalté de cet homme Divin ; elles contribuèrent à faire éclore cette Philosophie romanesque et poétique qui séduisit les Grecs et qui sert encore de base à la superstition dont les modernes sont infectés76. En effet, c’est à lui que sont dues tant d’idées abstraites et merveilleuses dont l’esprit humain s’est imbu et qu’une philosophie plus sensée a tant de peine à déraciner. En un mot, dans la doctrine de Platon, que son obscurité fit prendre pour divine, des yeux non prévenus ne pourront s’empêcher de reconnaître l’empreinte de l’enthousiasme. Ils y trouveront beaucoup de rêveries plus propres à égarer qu’à éclairer l’esprit.
Dans Socrate lui-même, nous trouvons des signes indubitables d’enthousiasme et d’égarement. Que penser d’un homme qui se disait, ou qui de bonne foi se croyait, inspiré et dirigé par un Démon familier ? Socrate fit, dit-on, descendre la morale du ciel ; mais cette morale n’eût-elle pas été bien plus sûre et plus claire s’il l’eût prise sur la terre et fondée sur les besoins de l’homme ?
Que dirons-nous d’Aristote dont la philosophie, remplie d’ailleurs d’un grand nombre de vérités, n’a pas laissé de fournir pendant des siècles des armes puissantes aux apôtres de la superstition et de l’imposture pour combattre l’évidence et la raison ? Que de peines n’a-t-il point fallu pour soustraire l’esprit humain à l’autorité de l’Aristotélisme, afin de le ramener à l’expérience qu’il semblait avoir pour toujours abandonnée ? Quels ont été les cris du Sacerdoce quand des Sages ont osé détruire l’arsenal où il prenait les sophismes et les subtilités dont depuis longtemps il se servait pour aveugler le genre humain et confondre le bon sens77 !
Nous trouvons encore les empreintes du fanatisme et de la superstition, et même les idées du monachisme, dans les Stoïciens, qui par une frénésie ou une vanité ridicule firent consister la perfection à combattre la nature, à dénaturer l’homme, à faire parade d’une apathie impossible. Ces notions ne sont-elles pas les mêmes que celles que semblent avoir adoptées tant de Pénitents superstitieux qui font consister la vertu dans la fuite des objets que notre cœur désire ? La vraie philosophie nous invite à nous rendre heureux nous-mêmes par la vertu, qui consiste à travailler au bonheur des autres. Si les Stoïciens furent des fanatiques en morale, ils eurent des opinions pitoyables d’ailleurs. En effet, nous voyons qu’ils croyaient aux songes, ils alliaient la croyance d’un Dieu rond avec le système d’un fatalisme absolu. Enfin ils se perdirent souvent dans des recherches inutiles sur des objets étrangers à l’esprit humain, et n’eurent, comme la plupart des autres sages, que des idées théologiques, mystiques, obscures et remplies de contradictions.
La philosophie ancienne, partie, comme on a vu, de la superstition, en conserva toujours une teinte plus ou moins forte et n’osa que très rarement en secouer le joug ; il ne lui fut point permis d’abandonner l’imagination et l’autorité pour consulter uniquement l’expérience et la raison. Les ministres de la religion eurent en tous temps le pouvoir de punir et d’écraser les mortels assez courageux pour penser par eux-mêmes et s’écarter des préjugés reçus. Ainsi les vrais sages furent réduits à se taire, ou bien ils ne parlèrent que d’une façon obscure et ambiguë ; ils masquèrent leur doctrine sous des emblèmes et des symboles dont souvent l’intelligence s’est perdue. C’est de là qu’est venue la double Doctrine des anciens philosophes, dont l’une accommodée aux préjugés populaires, c’est-à-dire, à la Religion établie, se montrait dans les discours publics et les écrits, tandis que l’autre, souvent opposée à la première, était enseignée secrètement et transmise verbalement à un petit nombre d’auditeurs discrets et choisis.
C’est à cette méthode, que la tyrannie religieuse et politique força les philosophes de prendre, que sont dues, au moins en grande partie, les obscurités, les incertitudes, les inconséquences, les contradictions que l’on reproche à la philosophie ancienne, souvent devenue inintelligible pour nous : cependant celle des modernes n’est que très rarement exempte de ces mêmes inconvénients. Si les ouvrages de nos Sages nous présentent des vérités nouvelles et des systèmes utiles, on y rencontre à chaque page des traces plus ou moins marquées des préjugés dominants. D’ailleurs si les hommes les plus éclairés et les plus honnêtes ont rarement le courage de dire tout ce qu’ils pensent, ils ont plus rarement encore celui de faire un divorce complet avec les erreurs qu’ils voient universellement établies ou dont eux-mêmes éprouvent les influences à leur insu. Les personnes les plus sages ont des préjugés, des faiblesses, des passions, des intérêts, qui les empêchent de voir la vérité dans son entier, et de sentir les inconséquences et les contradictions de leurs écrits : que d’embarras pour la postérité lorsqu’elle voudra les juger !
Le peu de certitude des principes de la plupart des Philosophes anciens fit naître le Pyrrhonisme ; quelques penseurs se crurent autorisés à douter de tout, à la vue des systèmes inconséquents de plusieurs sectes, dont les partisans étaient parvenus à rendre obscures et douteuses les vérités les plus claires. Les Éclectiques, bien plus sages, ainsi que les disciples de la seconde Académie, sans s’attacher à aucune secte, prirent dans tous les systèmes ce qui leur parut ou plus probable ou plus vrai78.
C’est le parti que prendra toujours l’ami sincère de la vérité ; il ne s’en laissera point imposer par l’autorité des noms les plus célèbres ; il ne s’en rapportera qu’à l’expérience et à l’évidence ; il embrassera les opinions les plus probables partout où il les trouvera ; il saura qu’un système vrai ne peut être l’ouvrage ni d’un seul homme ni d’une secte, mais doit être le fruit tardif des travaux combinés de toute la race humaine, qui toujours partie de l’ignorance et de l’erreur, retardée par mille obstacles, surchargée de chaînes incommodes ne s’avance qu’à pas lents vers la science et la vérité.
Quoique les menaces de la superstition et les préjugés aient souvent réduit la sagesse au silence, et forcé la Philosophie de prendre un langage énigmatique ou peu sincère, elles ont néanmoins porté des coups sûrs à l’erreur. Dégoûtés de vaines chimères, quelques Sages audacieux ont consulté la nature et puisé la vérité dans son sein. C’est ainsi que Démocrite, Épicure, Lucrèce, son disciple, et tant d’autres ont osé s’affranchir des entraves de la superstition et du mensonge pour d’élever à la science par des routes nouvelles. Leur esprit libre des liens qui empêchent les hommes vulgaires de marcher, s’il ne rencontra pas toujours la vérité, renversa du moins un grand nombre d’erreurs. Leur exemple fut suivi par des modernes, qui osèrent comme eux sortir des sentiers battus et qui tentèrent de mettre l’homme dans le chemin du bonheur. Ils eurent peu de sectateurs ; les cris réunis du sacerdoce, des peuples, et même d’une philosophie pusillanime et vulgaire, empêchèrent d’adopter et même d’écouter des systèmes trop éloignés des préjugés que leur universalité avait rendus sacrés.
Il est donc aisé de reconnaître les causes qui ont jusqu’ici retardé les progrès de la Philosophie. Elle prit sa source chez les Poètes menteurs et chez les ministres de la superstition ; elle fut infectée du levain théologique ; au lieu de former des Sages, elle ne forma que des Théosophes, qui ne furent approuvés qu’autant que leurs systèmes s’accordèrent avec les opinions vulgaires. La Superstition et la Tyrannie tinrent toujours le fer levé sur ceux qui osèrent s’écarter des préjugés reçus79.
Ainsi l’imposture et le délire continuèrent à régler la marche de l’esprit humain. La philosophie ne fut guidée que par de faibles lueurs de vérité qui furent à chaque instant éteintes par les ténèbres du mensonge et les coups de l’autorité. Ses pas furent chancelants parce qu’ils furent rarement affermis par l’expérience : dupe de l’imagination, elle ne consulta point la raison ; elle prit des fictions poétiques pour des principes incontestables. Au lieu de remonter, suivant les règles d’une saine Logique, du plus connu à ce qui l’est moins, les penseurs, pour la plupart commencèrent par s’élancer dans les espaces imaginaires d’un monde intellectuel, invisible, inconnu, pour en déduire les lois, faites pour régler un monde réel, visible et facile à connaître. Au lieu de sonder la nature et ses voies on se créa des chimères et des causes occultes qui servirent à tout expliquer, et qui dans le fait ne furent propres qu’à rendre tout plus obscur. On substitua des mots aux choses ; on disputa toujours et l’on ne put rien éclaircir. La saine Physique fut négligée pour une Métaphysique imaginaire ; la nature entière fut une scène d’illusions mue par un pouvoir magique dont on n’eut point d’idées. L’homme fut méconnu, parce qu’on le supposa guidé par des mobiles fictifs. La vraie morale fut ignorée parce qu’on ne la fonda point sur la nature de l’homme, et parce que l’on n’imagina que des motifs impuissants et douteux pour le pousser à bien faire. La Politique fut inconnue parce qu’on ne lui donna point les lois de la nature pour fondement, ni l’équité pour base.
En un mot, la philosophie, subordonnée aux préjugés et guidée par les faux principes que la superstition lui avait fournis, ne fut pour l’ordinaire d’aucune utilité ; elle ne servit qu’à procurer de l’exercice à l’esprit de quelques penseurs oisifs, qui se disputèrent toujours sans jamais pouvoir s’entendre ni convenir de rien. Telle est la route que la religion, appuyée par l’autorité souveraine et par les opinions des peuples, trace partout à la science qui devrait conduire les mortels à la vérité, et qui ne les conduit qu’à des erreurs dangereuses. Trompée par une métaphysique sacrée, la philosophie n’est souvent qu’une science de mots, inintelligible pour les hommes qu’elle prétend éclairer. Ils disputent sur tout, ils n’ont sur rien des principes assurés : leurs querelles, que la religion, comme on a vu, rend toujours importantes et très souvent funestes, seraient entièrement inutiles si elles ne faisaient sortir quelquefois du sein même de l’erreur de faibles étincelles de vérité, qui recueillies par ceux qui l’aiment, serviront quelques jours à composer un flambeau propre à guider l’esprit humain.
Ce n’est qu’à force d’erreurs que l’homme est réduit à s’éclairer ; ce n’est qu’à force de chutes qu’il peut apprendre à marcher d’un pas sûr ; il fallait que la philosophie s’égarât en partant de faux principes ; il fallait qu’elle tombât en voulant s’élever au-dessus de la nature ; il faudra que tôt ou tard elle revienne à cette nature, qui seule peut, en lui montrant la vérité, la mettre à portée de guérir les plaies que l’erreur politique et sacrée fait partout aux malheureux habitants de la terre.
Ce n’est donc pas aux partisans de la Théologie qu’il appartient de reprocher aux Philosophes leurs égarements, leurs contradictions et leurs doutes : ces inconvénients sont visiblement l’ouvrage de la Tyrannie politique et religieuse. En effet, n’est-ce pas à elle-même que la Théologie devrait s’en prendre si tout en ce monde est devenu problématique et douteux ? N’est-ce pas par son moyen que l’expérience est bannie, que la raison est proscrite, que la vérité est persécutée, que les meilleurs esprits sont à la gêne et chargés de honteux liens ? N’est-ce pas la religion qui, s’emparant de tout, a perverti la logique, rendu la morale incertaine, corrompu la politique, converti en énigmes les vérités les plus claires et forcé la philosophie de se conformer à son délire ?
Si douter de tout est un signe de folie, ne douter de rien est le signe d’une extravagance orgueilleuse. La vraie sagesse détrompée par l’expérience se défie de ses forces, et ne cesse de douter que lorsqu’elle voit la certitude et l’évidence. Il n’en est point ainsi de la Théologie ; elle rejette l’expérience et le témoignage des sens ; elle méprise la raison, elle prétend la subjuguer et la soumettre à l’imagination : entre ses mains, des fables, des rêveries, des conjectures se changent en certitudes, de faibles probabilités en principes démontrés ; à l’en croire, ses partisans illuminés reçoivent du ciel même des faveurs distinguées, des yeux bien plus perçants, à l’aide desquels ils découvrent des vérités inaccessibles à l’esprit du reste des mortels, tandis que nous voyons que la Théologie n’a pas un seul principe qui ne puisse être fortement contesté. Si ses défenseurs ont cette pénétration en partage, qu’ils laissent au moins la liberté de douter ou d’errer à ceux que la nature n’a point autant favorisés ; qu’ils ne les punissent point cruellement d’avoir des sens trop grossiers ou des âmes trop pesantes pour s’élever aux régions de l’Empyrée, ou pour ne point sentir les preuves de ceux qui ont pu les parcourir. Enfin les disputes théologiques qui depuis tant de siècles ont coûté tant d’efforts à l’esprit humain, tant de sang et de trésors aux nations, ne sont point parvenues à donner à la Théologie la moindre solidité, la moindre certitude, la moindre unanimité80.
Les hommes parviennent tôt ou tard à éclaircir plus ou moins leurs idées sur les objets réels qu’ils ont intérêt de connaître ; ils raisonneront sans succès et sans fruit sur les objets qui n’existent que dans leur imagination, ou qui ne seront fondés que sur des hypothèses dont ils n’auront point le courage d’examiner les fondements. Tout être qui sent et qui pense, dès qu’il est à portée de faire des expériences, découvre bientôt les moyens de se conserver et de se rendre heureux : ce n’est que faute d’expériences qu’il reste en chemin ou qu’il s’égare. Le besoin lui donne des ailes, il le rend industrieux, il lui fait tenter la nature, il le familiarise avec ses lois lors même qu’il est incapable de les méditer ; c’est ainsi que l’homme du commun parvient à labourer, à forcer la terre de le nourrir, à se garantir des injures de l’air, à multiplier ses ressources, à varier ses plaisirs. Une chaîne d’expériences successives conduit l’homme sauvage jusqu’à l’état où nous le voyons dans une société civilisée, où il s’occupe des sciences les plus sublimes et des connaissances les plus compliquées. Nous le trouvons plus ou moins éclairé dans les choses sur lesquelles la marche de son esprit et le cours de ses expériences n’ont point été gênés ; nous le trouvons ignorant et déraisonnable dans les choses qu’il n’a pu soumettre à l’examen. Il faut que l’homme soit libre pour qu’il s’éclaire ; il faut qu’il soit dégagé de crainte et de préjugés pour s’assurer des objets qui l’intéressent ; il faut qu’il sente ses véritables besoins pour qu’il se donne la peine de chercher les moyens de les satisfaire. La politique, la science du gouvernement et la morale sont bien moins difficiles à concevoir que le calcul, que la musique ou qu’une infinité d’arts et de professions que nous voyons journellement exercés par des hommes qui nous paraissent dépourvus de lumières et d’esprit.
Pour donner à tout homme des idées justes sur le gouvernement, ne suffit-il pas de lui faire sentir qu’il a droit d’être heureux, que son bien est à lui, que le fruit de son labeur lui appartient en propre, que nul de ses semblables n’a le droit d’être injuste à son égard, de le vexer, de le priver du fruit de ses peines ; que ses forces et sa volonté combinées avec celles de ses associés suffisent pour faire cesser les malheurs qui l’affligent ? Pourquoi donc les nations connaissent-elles si peu des vérités si claires ? Pourquoi sont-elles comme des troupeaux que des pasteurs tondent et livrent ensuite à des bouchers cruels qui les mènent à la mort ? C’est que leurs guides religieux et politiques les ont enivrées d’opinions sur lesquelles ils ne leur ont jamais permis de réfléchir. Jamais elles n’ont pensé à leurs propres intérêts ; on les a menacées de dangers chimériques si jamais elles tentaient de mettre fin à leurs peines.
Pourquoi les hommes sont-ils dans l’incertitude et le doute sur la morale ; pourquoi vivent-ils dans un honteux oubli de leurs devoirs les plus saints ? pourquoi la vertu est-elle si problématique et si rare ? C’est que l’on néglige leur éducation, c’est que l’on fonde leurs devoirs sur les oracles de leurs Prêtres : c’est que les chefs qui les gouvernent les rendent vicieux ou ignorent eux-mêmes les vrais mobiles qui les porteraient à la vertu ; c’est que ceux qui leur enseignent la morale ne connaissent point ses principes naturels, et qu’au lieu de l’établir sur l’essence de l’homme, sur le désir du bonheur, sur son intérêt réel, ils lui donnent des bases chimériques et la fondent sur des hypothèses ridicules81. Les vérités de la morale sont aussi simples, aussi démontrées, aussi susceptibles d’être senties par les hommes les plus grossiers que les vérités dont l’assemblage constitue l’agriculture ou une profession quelconque. Les hommes ne sont dans le doute que parce qu’on les empêche de faire des expériences, ou parce que ceux qui les instruisent n’osent point en faire eux-mêmes et craignent de leur montrer la vérité.
On blâme avec raison un scepticisme qui affecte de ne rien savoir, de n’être sûr de rien, de jeter du doute sur toutes les questions. Dès que nous serons raisonnables, nous saurons distinguer les choses sur lesquelles nous devons douter de celles dont nous pouvons acquérir la certitude. Ainsi, ne doutons point des vérités évidentes que tous nos sens s’accordent à nous montrer, que le témoignage du genre humain nous confirme, que des expériences invariables constatent à tout moment pour nous. Ne doutons point de notre existence propre ; ne doutons point de nos sensations constantes et réitérées ; ne doutons point de l’existence du plaisir et de la douleur ; ne doutons point que l’un ne nous plaise et l’autre ne nous déplaise ; par conséquent ne doutons point de l’existence de la vertu, si nécessaire à notre être et au soutien de la société ; ne doutons pas que cette vertu ne soit préférable au vice qui détruit cette société, et au crime qui la trouble ; ne doutons point que le despotisme ne soit un fléau pour les États et que la liberté affermie par les Lois ne soit un bien pour eux ; ne doutons point que l’union et la paix ne soient des biens réels, et que l’intolérance, le zèle, le fanatisme religieux ne soient des maux réels, qui dureront aussi longtemps que les peuples seront superstitieux.
S’il n’est point permis à des êtres raisonnables de douter des vérités qui leur sont démontrées par l’expérience de tous les siècles, il leur est permis d’ignorer et de douter de la réalité des objets qu’aucun de leurs sens ne leur a jamais fait connaître ; qu’ils en doutent surtout quand les rapports qu’on leur en fait seront remplis de contradictions et d’absurdités ; quand les qualités qu’on leur assignera se détruiront réciproquement, quand malgré tous les efforts de l’esprit il sera toujours impossible de s’en former la moindre idée. Qu’il nous soit donc permis de douter de ces dogmes théologiques, de ces mystères ineffables, incompréhensibles même pour ceux qui les annoncent ; doutons de la nécessité de ces cultes si contraires à la raison ; osons douter des révélations prétendues, des préceptes révoltants, des histoires si peu probables que des Prêtres intéressés débitent aux nations pour des vérités constantes. Doutons des titres de la mission de ces imposteurs qui nous parlent toujours au nom d’une divinité qu’ils avouent ne point connaître. Doutons de l’utilité de ces religions qui ne se sont illustrées que par les maux dont elles ont accablé le genre humain. Doutons des principes de ces Théologiens impérieux qui ne furent jamais d’accord entre eux, sinon pour égarer les peuples et faire naître partout des querelles et des combats. Doutons de la réalité de ces vertus divines et surnaturelles qui rendent les hommes engourdis, inutiles et nuisibles, et qui leur font attendre dans le ciel la récompense du mal qu’ils se seront faits à eux-mêmes ici-bas, ou qu’ils auront fait aux autres. L’inutilité et les dangers des préjugés religieux ne peuvent être douteux que pour ceux qui jamais n’en ont envisagé les conséquences fatales ou qui refusent de se rendre à l’expérience de tous les âges.
On voit donc que le scepticisme philosophique a des bornes fixées par la raison. Douter de la réalité ou de l’utilité des vertus sociales, ce serait douter de l’existence du plaisir ; ce serait douter s’il existe des mets dont notre bouche soit agréablement affectée. Douter s’il est des vices et si nous leur devons notre haine, c’est douter de l’existence de la douleur, ce serait mettre en problème s’il existe des poisons ; être incertain sur les sentiments que l’homme doit avoir pour le vice et la vertu, c’est affecter d’ignorer si la santé est préférable à la maladie.
L’expérience suffit pour nous faire découvrir tout ce que nous avons besoin de connaître dans notre existence actuelle ; elle ne nous abandonne que lorsque notre curiosité inquiète nous porte à vouloir approfondir des matières étrangères à notre esprit, et qui dès lors ne peuvent aucunement intéresser. En récompense, tout ce que l’expérience montre constamment à nos sens bien disposés, est certain et suffit pour nous guider dans les routes de la vie. En appliquant ces découvertes à notre conduite, nous serons des philosophes pratiques, des sages véritables, des hommes vertueux ; si, contents de nos spéculations, nous les démentons dans la pratique, nous ne serons que des vicieux éclairés.
Que les détracteurs de la philosophie cessent donc de se prévaloir contre elle des choses qu’elle nous laisse ignorer ; qu’ils cessent de lui reprocher son scepticisme ou l’incertitude dans laquelle elle jette les esprits sur une infinité d’objets ; ceux sur lesquels l’expérience ne peut rien nous apprendre, sont inutiles dès lors ou sont pour nous comme s’ils n’existaient point. Tout homme de bonne foi n’affectera point d’indécision sur les choses que l’expérience de tous les temps, de tous les pays, de tous les individus de l’espèce humaine, pourra s’accorder à lui montrer comme favorables ou comme nuisibles ; si l’on ne peut douter qu’un embrasement ne soit capable de réduire une ville en cendres, l’on ne peut douter que le fanatisme religieux, les passions des Rois, les désordres des sujets ne conduisent les États à leur destruction.
D’ailleurs, comme on vient de le prouver, ce n’est point aux ennemis de la philosophie qu’il appartient de l’accuser d’être incertaine et chancelante. Les ministres de la religion sont-ils donc plus d’accord dans leurs principes que les philosophes ? Ne laissent-ils aucuns doutes dans les esprits de leurs disciples ? Ne s’excite-t-il aucuns débats entre eux ? Sont-ils parfaitement unis de sentiments sur les Dieux qu’ils présentent, sur les cultes qui peuvent leur plaire, sur la façon d’entendre leurs décrets infaillibles ? Qu’ils ne reprochent donc plus à la philosophie ses lumières incertaines qui la forcent d’aller à tâtons ; le doute modeste et l’ignorance avouée ne sont-ils point préférables à une science présomptueuse, à une ignorance tyrannique, à une arrogance dogmatique et décidée qui rendent les mortels opiniâtres et cruels ?
Quelle perplexité ! Quels embarras pour tout homme qui pense, si parvenu à l’âge mûr, et non préoccupé des préjugés de l’enfance, il voulait se décider en faveur de l’une des religions si variées qui se partagent l’empire de notre globe ! Comment choisir entre ces différents Dieux, ces différents cultes, ces dogmes si contradictoires, ces fables si bizarres que nous voyons les objets de la vénération de tant de peuples qui couvrent la face du monde ! Toutes les religions ne prétendent-elles pas à la même importance ? Toutes ne se vantent-elles pas d’être émanées du ciel ? Toutes ne disent-elles pas que leur Dieu est le maître des autres Dieux ? Leurs prétentions sont égales, leurs titres sont les mêmes, chacune croit posséder exclusivement la vérité et la faveur du Très-Haut ; chacune promet un bonheur ineffable à ses disciples, et menace de tourments éternels ceux qui refusent d’admettre ses hypothèses ; chacune se fonde sur des miracles, ou sur des œuvres contraires au cours de la nature ; chacune se glorifie de ses pénitents, de ses enthousiastes, de ses martyrs ; enfin l’homme sensé ne voit partout qu’une égalité de fables, d’absurdités, de mensonges : il voit avec douleur que les sectateurs de toutes ces folies se détestent, se regardent avec horreur, se détruisent réciproquement, et que le nom même de la religion est pour eux le flambeau des furies à la sombre lueur duquel ils se déchirent et se massacrent sans pitié.
Que pensera le philosophe à la vue de ces sectes multipliées qui, parties d’une même tige ou enfantées par les mêmes pères, ne font que se traiter avec plus d’inimitié ? Quelle est celle dont la haine lui paraîtra la mieux fondée ? Partout la religion lui tend des pièges et met sa pénétration en défaut : nul système ne lui offre des idées claires ; nulle hypothèse ne lui montre cet heureux accord, cette liaison, ce bel ensemble que l’on ne rencontre jamais que dans les ouvrages de la vérité. En jugera-t-il par les effets ? Hélas ! nulle religion ne lui montre des sectateurs unis, contents, heureux, jouissant de la paix, indulgents, justes, tempérants, humains et vertueux. En un mot, il ne trouve point que le bonheur soit nulle part l’ouvrage de la religion ; il la voit au contraire perpétuellement aux prises avec la félicité publique, en travaillant à détruire le bien-être dans l’esprit de tous ceux qu’elle a soumis à son joug.
Ainsi défendons notre esprit d’une science fatale dont les avantages sont impossibles à connaître et dont les suites pernicieuses sont assurées. Abandonnons des systèmes qui ne sont propres qu’à diviser les enfants de la terre, puisqu’ils se fondent sur des rêveries impossibles à concilier. Consentons à ne jamais parcourir des labyrinthes où les mortels se sont toujours égarés ; renonçons à des notions que l’expérience des siècles et que les efforts du genre humain n’ont jamais pu constater : enfin, que l’homme sage ne cherche plus la vérité dans ces productions informes de l’ivresse et de l’imposture, dont la fausseté est prouvée par le mal qui en résulte. Tout ce qui contredit le bien-être de l’homme, ne peut avoir que le mensonge pour auteur ; tout système qui lui nuit ne peut être véritable ; la vérité n’est un bien que parce qu’elle est utile ; elle n’est utile que parce qu’elle est nécessaire au bonheur de l’homme ; le bon et le vrai sont inséparablement associés ; ce qui est vrai ne peut être mauvais ; ce qui est mauvais ne peut être véritable ; ce qui est bon ne peut avoir la fausseté pour base ; ce qui est nuisible ne peut être que l’ouvrage de la fraude et du délire, et par conséquent ne peut mériter les respects du vrai Sage. La sagesse n’est rien si elle ne conduit au bonheur.
Chapitre XII. Si la Philosophie contribue au bonheur de l’homme et peut le rendre meilleur.
Dans toutes ses entreprises l’homme cherche nécessairement le bonheur ; nous le voyons continuellement occupé du soin d’acquérir ce qu’il juge utile et d’écarter ce qu’il présume devoir nuire à sa félicité. Il jouit de sa raison, il agit d’une façon conforme à la nature d’un être intelligent toutes les fois qu’il travaille à se mettre en possession d’un bien-être solide, dont il soit à portée de jouir constamment et indépendamment des caprices du sort. Nous estimons très heureux tout homme qui découvre les moyens de posséder à chaque instant les objets de ses désirs ; nous trouvons légitimes les voies qu’il met en usage pour se rendre heureux, dès qu’elles ne sont point nuisibles aux êtres de notre espèce ; nous chérissons ces moyens dès que nous les trouvons utiles à nous-mêmes, et nous admirons son intelligence, ses talents, sa conduite, à mesure qu’il les emploie avec plus de succès pour procurer à lui-même et aux autres des avantages véritables. Un être intelligent est celui qui sait adapter les moyens les plus propres à la fin qu’il se propose.
La philosophie spéculative est, comme on a vu, la connaissance de la vérité, ou de ce qui peut vraiment et solidement contribuer au bonheur de l’homme. La philosophie pratique est cette connaissance appliquée à la conduite de la vie. La philosophie spéculative dépend de la justesse de nos idées, de nos jugements, de nos expériences ; la philosophie pratique dépend de notre organisation particulière, de notre tempérament, des circonstances où nous nous trouvons, des passions plus ou moins fortes que nous avons reçues de la nature et des obstacles plus ou moins puissants que nous rencontrons pour les satisfaire. Le bonheur n’est jamais que l’accord qui se trouve entre nos désirs et nos besoins, et le pouvoir de les satisfaire.
Mais nous avons deux sortes de besoins : les uns sont des besoins physiques, inhérents à notre nature, ils sont à peu près les mêmes dans tous les êtres de notre espèce. Les autres sont des besoins imaginaires ; ils sont fondés sur nos opinions vraies ou fausses, sur des réalités ou sur des chimères, sur l’expérience ou sur l’autorité, sur la vérité ou sur nos préjugés. Ces besoins varient dans presque tous les individus de l’espèce humaine et dépendent de l’imagination diversement modifiée par l’éducation, par l’habitude, par l’exemple, etc.
Tous les hommes cherchent le bonheur mais ils sont sujets à se tromper, et sur les objets dans lesquels ils le font consister et sur les moyens de les obtenir. L’ignorance, l’inexpérience, les préjugés dont ils sont continuellement abreuvés, les empêchent de distinguer le bonheur de ce qui n’en est que le signe, et leurs passions inconsidérées les aveuglent sur les routes qu’ils prennent pour se le procurer. C’est ainsi que l’argent, devenu la représentation du bonheur dans toutes les sociétés policées, est l’objet des désirs de presque tous les citoyens ; ils se persuadent qu’ils seront heureux dès qu’ils en posséderont assez pour être à portée de contenter tous leurs désirs ; et souvent ils emploient des travaux incroyables et les voies les plus déshonnêtes pour l’acquérir ; enrichis une fois ils s’aperçoivent bientôt qu’ils n’en sont pas plus avancés, que leur imagination toujours féconde leur forge des besoins fictifs avec bien plus de promptitude qu’ils ne peuvent les satisfaire ; ils trouvent que leurs passions assouvies ne leur laissent que des remords et des chagrins qui punissent leur imprudente avidité. Il en est de même de l’ambition ou du désir du pouvoir ; on regarde ce pouvoir comme un bonheur réel, on se flatte qu’il fournira les moyens de s’asservir les volontés des hommes, et de les faire concourir à ses propres desseins ; mais bientôt l’ambitieux voit ses espérances déçues ; il se sent malheureux parce que son imagination lui suggère que son pouvoir n’a pas encore toute l’étendue nécessaire pour contenter tous ses caprices et ses désirs insatiables. Il en est de même de tous les objets qui excitent les passions des hommes et que leurs tempéraments ou leurs préjugés leur font désirer comme utiles à leur bonheur. C’est ainsi que les uns soupirent après des dignités, des honneurs, des distinctions, des titres ; tandis que d’autres soupirent après la renommée, l’estime de leurs concitoyens, et d’autres plus modérés travaillent à se procurer le contentement intérieur, qui ne peut être que le fruit de la vertu.
La philosophie spéculative, n’étant que la recherche de la vérité, apprend à fixer un juste prix aux choses, d’après l’utilité réelle qui peut en résulter ; elle donne donc nécessairement des avantages à ceux qui s’en occupent ; si elle ne détruit point les vices du tempérament, elle sert du moins à les corriger : si elle ne remédie point à l’ardeur des passions, elle fournit au moins des motifs pour les réprimer.
Quant à la philosophie pratique, elle ne peut être solidement fondée que sur les tempéraments. Des passions modérées, des désirs bornés, une âme paisible sont des dispositions nécessaires pour juger sainement des choses et pour régler sa conduite ; une âme impétueuse est sujette à s’égarer. Nos passions ne sont jamais plus efficacement réprimées que quand elles le sont par la nature ; nos besoins ne sont jamais plus aisés à satisfaire que quand elle les a limités82. Pour être heureux nous-mêmes, il faut que la nature établisse un juste équilibre dans notre cœur et mette nos désirs à l’unisson de nos facultés : pour rendre les autres heureux, il faut que notre conduite à leur égard soit d’accord avec leurs désirs ; pour modérer ses propres désirs, il suffit de voir les objets tels qu’ils sont.
C’est cette heureuse disposition que nous reconnaissons dans les vrais Sages, en qui la spéculation éclairée fortifie toujours la pratique. C’est dans son propre cœur que le vrai philosophe va puiser la philosophie ; il y trouve ses passions dans l’ordre ; les désirs qui s’y forment sont honnêtes et faciles à contenter ; ceux qui seraient déshonnêtes ou difficiles à satisfaire sont aussitôt réprimés par les motifs destinés à les contenir. Une indifférence raisonnée sert à circonscrire ses besoins : il ne hait, il ne méprise ni les richesses, ni le pouvoir, ni la grandeur ; mieux que personne, il connaît les moyens de s’en servir pour son bonheur ; mais son âme accoutumée à la tranquillité se rebuterait des efforts pénibles qu’il faudrait faire pour les obtenir ; son cœur noble rougirait s’il fallait employer la bassesse, la fraude, ou sacrifier l’estime de soi-même et des autres pour se les procurer ; il se console donc lorsqu’il s’en voit privé ; d’ailleurs, l’expérience lui montre les traverses nécessaires que rencontrent tous ceux qui multiplient leurs rapports. Il s’enveloppe alors du manteau de la philosophie, qui n’est autre chose que le contentement de soi, le calme intérieur, le retour agréable sur soi-même, qui ne peuvent être le partage que de la sagesse pratiquée.
En effet, l’homme à qui la nature accorde les dispositions, ou qu’elle place dans les circonstances nécessaires pour s’occuper de la recherche du vrai et pour pratiquer les leçons de la sagesse, détrompé des objets futiles dont le vulgaire est enivré, exempt par son tempérament des passions emportées qui entraînent les autres, garanti par l’étude de l’ennui qui dévore l’ignorante oisiveté, libre des inquiétudes qui tourmentent l’ambitieux, l’avare, l’intrigant ; le Sage se plaît avec lui-même, la retraite n’a rien de fatigant pour lui83. S’il forme des désirs, ils sont faciles à satisfaire ; ne peut-il les contenter ? Le juste prix qu’il sait mettre aux choses l’empêche de sentir trop vivement les privations affligeantes pour le commun des mortels ; son âme est préparée contre les rigueurs du sort ; les événements ont sur lui moins de prise que sur l’inconsidéré qui ne s’est point mis en garde contre les coups de la fortune.
La philosophie ne peut pas sans doute changer le tempérament ni rendre l’homme impassible, mais du moins elle lui fournit des consolations inconnues de ceux qui n’ont point réfléchi. Si elle n’en fait point un être parfait, elle lui fournit plus qu’à d’autres des motifs pour se rendre meilleur et pour se familiariser avec les accidents de la vie : elle sait même tourner ses privations à son profit. Que de choses, disait Socrate, dont je n’ai nul besoin ! Ainsi le vrai philosophe s’applaudit avec raison de ne point dépendre ni des succès incertains, ni des objets que le caprice du sort peut lui ravir à chaque instant ; il a droit de se féliciter d’être bien avec lui-même, d’être exempt des désirs incommodes, des besoins innombrables, des terreurs imaginaires qui tourmentent les âmes vulgaires ; il trouve partout des raisons pour s’accommoder à son état, qu’il juge très heureux dès qu’il se compare aux autres.
Le philosophe qui met son bonheur à méditer trouve à tout moment le moyen de jouir ; il éprouve à chaque instant des plaisirs inconnus à ces êtres frivoles pour qui la nature entière vaguement parcourue est bientôt épuisée. Il porte au-dedans de lui-même une source intarissable de plaisirs diversifiés ; tout fournit une ample moisson à son esprit. Dans la solitude, il se nourrit des provisions que l’univers, le genre humain et la société lui fournissent incessamment. Enrichi d’une foule d’expériences, son esprit se sert de pâture à lui-même84. Le passé, le présent, l’avenir l’occupent agréablement ; il ne connaît point la langueur ; son âme est sans cesse éveillée, agissante, occupée ; le monde met sous ses yeux des tableaux aussi étendus que variés ; tout le ramène avec plaisir à lui-même.
L’habitude de converser avec soi tend toujours à rendre l’homme meilleur. On ne consent à descendre au fond de son propre cœur que lorsqu’on est satisfait de l’ordre qui s’y trouve. Les mortels, pour la plupart, sont perpétuellement occupés à s’éviter eux-mêmes ; ils cherchent dans les dissipations coûteuses, dans les plaisirs bruyants, des diversions aux chagrins qui les rongent, aux passions qui les troublent, aux ennuis qui les dévorent. Socrate avait raison de dire qu’une vie sans examen ne peut être appelée une vie. Connaître la sagesse et pratiquer la philosophie, c’est vivre avec connaissance de cause ; c’est multiplier son être ; c’est diversifier ses sensations à l’infini ; c’est savourer chaque instant de sa durée ; c’est se sentir, c’est mettre l’univers dans la balance, c’est apprendre à s’aimer quand on en est vraiment digne, c’est apprendre à se corriger pour mériter d’être bien avec soi ; en un mot, le philosophe pratique, c’est l’homme de bien éclairé85.
Heureux, et mille fois heureux celui qui te cultive, ô divine Sagesse ! Heureux celui que la nature et la réflexion ont rendu propre à tes célestes entretiens ! Les Muses, si souvent bannies du palais de la Grandeur ne dédaignent pas sa pauvreté ; elles viennent lui faire compagnie dans son humble réduit ; il jouit de leurs concerts harmonieux. La Poésie l’échauffe de ses brillantes images, l’Histoire rend présents à ses yeux les hommes qui ne sont plus ; la Puissance altière vient comparaître devant son tribunal équitable ; Uranie descend du firmament pour lui communiquer ses découvertes ; le livre entier de la nature est ouvert à ses yeux ; il s’égare avec plaisir dans le dédale du cœur humain ; la Politique ne le croit point indigne de ses leçons ; la Morale et ses préceptes sont son occupation la plus chère ; rien ne trouble des plaisirs renaissants et diversifiés. L’homme le plus heureux n’est-il donc pas celui qui peut toujours s’occuper délicieusement ? Que manque-t-il au bonheur du Sage si la fortune favorable l’exempte des soins incommodes que l’indigence lui imposerait ? Quel mortel plus heureux si jouissant de l’opulence, il possède un cœur sensible au plaisir de faire des heureux !
L’enthousiasme du Sage est une chaleur douce et vivifiante qui le pénètre et l’échauffe, qui se communique à des âmes analogues, et qui s’alimente ainsi de lui-même. S’il opère des changements sur les esprits de ses concitoyens, ils sont doux, jamais ils ne produisent ces secousses violentes et inconsidérées qui ébranlent ou qui troublent les Empires. Le philosophe n’est point assis sur le trépied comme le fanatique et l’imposteur ; il ne rend point d’oracles ; il ne cherche point à effrayer ou à séduire comme le prêtre ; il ne songe point à exciter des troubles comme l’ambitieux ; il ne veut que porter le calme et la paix dans les âmes, et les ramener à cette raison paisible dont les institutions des hommes s’efforcent de les éloigner ; l’objet de ses désirs est de mériter la gloire ; elle ne peut sans injustice être ravie à tous ceux qui les servent utilement.
Voilà l’esprit qui doit guider le philosophe ; voilà, comme on l’a dit ailleurs, l’ambition et les motifs qu’il peut avouer sans rougir, et que nul homme sur la terre n’est en droit de blâmer. Pour peu qu’il considère ces erreurs accumulées qui aveuglent les mortels, cette longue chaîne de calamités qui les affligent, son cœur s’attendrit, il en cherche les causes primitives, il en voit les conséquences, il en propose les remèdes et croit faire son devoir en communiquant ses idées à la société dont il est membre, à laquelle il est comptable de ses lumières.
Si le Sage ne peut se flatter de faire disparaître tout d’un coup les préjugés des hommes, il se flatte au moins d’en détruire quelques-uns ou de les ébranler peu à peu ; s’il ne peut espérer que ses leçons soient écoutées de ses contemporains, il étendra ses vues sur la postérité ; si ses concitoyens sont sourds à sa voix et s’obstinent à conserver les opinions qui les divisent et qui troublent leurs âmes, il parvient au moins à se procurer à lui-même le calme heureux qu’il ne peut communiquer aux autres. Dégagé de leurs funestes opinions, il se met en liberté ; il contemple de sang-froid les vains fantômes dont on se sert pour l’effrayer ; il apprécie les espérances et les craintes qu’on lui montre dans l’avenir ; il examine les fondements de ces notions merveilleuses que la violence s’efforce de faire adopter ; enfin il les juge d’après les effets terribles qu’elles produisent en ce monde, d’après le trouble affreux qu’elles portent dans tous les cœurs ; il en conclut que c’est en vain que le genre humain attendrait son bien-être de ces systèmes qui ne font que perpétuer de race en race des extravagances et des désordres.
Le vrai Sage préfère la réalité aux doutes et aux chimères ; son bonheur véritable et présent à son bonheur idéal et futur ; la vertu réelle aux préceptes souvent nuisibles et toujours contradictoires de ceux qui font parler la Divinité. Telles sont les dispositions du philosophe désabusé des préjugés ; tels sont les motifs de ses recherches et les fondements de ses principes. En un mot, tel est l’homme sur qui les calomnies du sacerdoce veulent attirer la vindicte publique. Tel est l’homme qu’elles montrent comme l’ennemi de toute vertu, le destructeur de toute morale, l’apologiste du crime, le défenseur du vice, l’empoisonneur de la société. Si l’on s’en rapporte aux partisans de la religion ou à ceux qu’on nomme dévots, il n’est plus de principes pour quiconque a secoué le joug de la religion, il n’a plus de motifs pour suivre la raison, ni pour aimer la vertu ; on le défère à la société comme prêt à se livrer à toutes les impulsions d’une nature déréglée, dépourvu de honte et de remords, ne vivant que pour le moment, indifférent au bien public, n’écoutant que ses passions et ne voyant rien de plus important que de les satisfaire au plus tôt. Le vulgaire alarmé de ses écrits croit qu’aussitôt qu’ils seront lus la femme va se livrer à l’adultère, le fils à la révolte, la fille à la prostitution, le serviteur au larcin, l’ami à la trahison, les concitoyens à la fraude, le peuple au vol et aux assassinats, le Souverain à la tyrannie, les Magistrats à l’iniquité, etc. Mais hélas ! malgré les vaines chimères dont on se sert partout pour effrayer les humains, ces désordres ne subsistent-ils pas ? Voyons-nous que la Religion en impose à tant de gens corrompus que leurs passions sollicitent au mal ? L’autorité suprême, que nous trouvons partout revêtue d’un si grand pouvoir, bien loin de contenir les passions des hommes, ne contribue-t-elle pas plus que tout autre à les allumer ? Tout ne s’efforce-t-il pas d’étouffer les idées de probité, de décence ? Les dérèglements les plus affreux ne s’autorisent-ils point par l’exemple ? L’opinion publique n’est-elle pas plus forte que la terreur des lois, que la religion même ? Enfin les supplices si cruellement multipliés sont-ils capables d’en imposer à tant de malheureux que mille causes réunies poussent incessamment au crime ?
Il faut donc chercher des remèdes plus réels et plus efficaces à la dépravation humaine que ceux qui jusqu’ici n’ont fait que l’augmenter. Il faut remplacer des opinions fausses par des opinions plus vraies. Les préjugés établis ne paraissent si avantageux à la plupart des hommes que parce qu’ils favorisent leur ignorance, leur paresse naturelle, et les dispensent de chercher et de mettre en jeu des mobiles plus réels qui porteraient à la vertu. On croit que l’on a tout fait pour ses enfants en les rendant religieux ; le Souverain se tient assuré de la patience et de l’obéissance de son peuple en le rendant superstitieux ; le père de famille se flatte, par le secours de son prêtre, de contenir sa femme, ses enfants, ses valets ; le Monarque croit par son moyen être déchargé du soin de faire de bonnes lois, de veiller à l’éducation publique, de s’occuper du bonheur de son peuple. Que les Princes éclairés rendent leurs peuples heureux, et ils n’auront aucun besoin de les tenir dans l’ignorance ; qu’ils encouragent la vertu, qu’ils la récompensent fidèlement, qu’ils punissent le crime, qu’ils ne soient jamais injustes eux-mêmes, et bientôt ils auront des sujets honnêtes, équitables et vertueux. Que les pères ne soient point dissipés et livrés à la débauche ; qu’ils apprennent à leurs enfants les suites des voluptés ; qu’ils leur montrent le libertin languissant sur un grabat ; qu’ils leur fassent voir l’intempérant abruti, méprisé, privé de la santé ; qu’ils montrent à leurs filles la débauche n’osant lever les yeux ; qu’ils donnent à leurs compagnes l’exemple de la fidélité ; que celles-ci, mères actives et soigneuses, donnent à leurs filles l’exemple d’une vie réglée et occupée ; que tout conspire dans les familles à rendre la probité, la décence, la vertu respectables, et bientôt l’on reconnaîtra l’inutilité des chimères pour contenir les hommes ; l’on sentira l’efficacité d’une morale réduite en pratique et rendue habituelle ; l’on cessera de regarder les leçons de la philosophie comme destructives des bonnes mœurs, et le philosophe comme l’ennemi de la vertu.
La vraie philosophie, comme on l’a si souvent répété, ne fait divorce avec la religion que parce qu’elle la trouve contraire aux intérêts du genre humain ; elle serait une pure frénésie si elle se privait des secours d’un mobile vraiment capable de rendre les leçons de la sagesse plus fortes sur les hommes. Quoi ! Est-ce donc au fanatique zélé et si souvent cruel qu’il appartient de reprocher son enthousiasme au philosophe qui ne prêche que l’indulgence et l’union ? De quel droit le superstitieux mélancolique et chagrin oserait-il accuser de misanthropie celui qui ne cherche qu’à rendre les mortels amis les uns des autres ? Le dévot exalté et toujours dans l’ivresse est-il fait pour blâmer l’homme qui prétend établir le calme dans tous les cœurs ? Le Sacerdoce ambitieux, décisif et toujours opiniâtre, est-il bien autorisé à taxer d’orgueil le Sage qui propose modestement ses vues, qui les soumet à l’examen, qui toujours invite à l’expérience, en un mot qui ne reconnaît d’autorité que celle de l’évidence ? Cette religion, depuis tant de siècles en possession de faire égorger des nations entières, a-t-elle des raisons pour craindre les triomphes de la sagesse, dont les disciples furent toujours les victimes de ses fureurs et de ses vengeances ? Enfin ces mauvais Princes, dont les exemples et les violences continuelles rendent tant de peuples infortunés et vicieux, sont-ils en droit d’accuser la philosophie d’énerver le courage et de corrompre les mœurs ? Ne sont-ce point plutôt leurs vices, leurs iniquités, leurs négligences qui découragent leurs sujets, qui les rendent méchants, qui les forcent au crime ? N’est-ce pas le fanatisme religieux qui seul s’arroge le droit de les soulever, de les enivrer, de leur mettre en main le couteau régicide ?
Malgré ces inconséquences, nous voyons la superstition si souvent meurtrière, honorée, récompensée, et la philosophie proscrite et calomniée ; ses disciples sont regardés comme des séditieux, comme des pestes publiques, comme des frénétiques dont le projet est d’anéantir toute vertu, de lâcher la bride aux passions, de troubler le repos des nations et de saper les fondements de l’autorité. Ainsi l’on appelle destructeurs de la vertu ceux qui veulent la substituer à ces vertus inutiles et insensées que la religion préfère à l’humanité, à l’indulgence, à la grandeur d’âme, à l’activité ! L’on accuse de corrompre les mœurs, des hommes qui ne connaissent d’autre religion que la morale ! On traite de perturbateurs des spéculateurs paisibles qui gémissent des troubles, des désordres et des ravages que des zélés turbulents excitent en tout pays ! On regarde comme les ennemis des trônes ceux qui voudraient mettre les souverains à couvert des attentats du fanatisme, et fonder leur pouvoir sur les lois, sur l’équité, la bonté, la raison, et sur l’amour des peuples !
Par quelle étrange fatalité ne peut-on être approuvé des hommes qu’en nourrissant leurs préjugés, en flattant leurs tyrans, en secondant les vues sinistres de tous ceux qui les écrasent ? Jusqu’à quand les mortels regarderont-ils comme leurs amis ceux qui ne font qu’encourager leurs oppresseurs et consolider leurs chaînes ? C’est ainsi que les nations sont pour ainsi dire de moitié dans les maux qu’on leur fait ; c’est ainsi que les âmes les plus honnêtes se laissent quelquefois prévenir contre la philosophie, par les suggestions du sacerdoce intéressé, des fauteurs de la tyrannie, des adhérents de l’iniquité, en un mot de tous ceux que leurs passions rendent les ennemis de la sagesse et les persécuteurs de la vérité.
Le dévot ne peut contempler sans colère la sécurité de ceux qui ne tremblent point comme lui ; il s’irrite en voyant qu’ils ont mis sous leurs pieds des terreurs qui, sans le rendre meilleur, le font frissonner lui-même ; il craint d’être un objet de risée pour le Sage qu’il voit moins pusillanime et plus éclairé que lui ; d’ailleurs tout superstitieux se croit obligé de montrer de l’ardeur dans la cause de son Dieu, il se persuade que ce Dieu peut avoir des ennemis, et que c’est le servir que de les décrier, les calomnier, les détruire. En conséquence, il se croit tout permis contre eux ; la fraude, le mensonge, l’injustice, l’inhumanité deviennent des moyens légitimes de nuire quand on les emploie dans la cause du Très-Haut.
Tels sont les hommes par lesquels en tout temps la philosophie fut décriée, et dont le public eut la faiblesse de partager les passions ; la superstition et la tyrannie furent toujours assez habiles pour se faire appuyer de ceux-mêmes qu’elles écrasèrent. Ainsi dans l’opinion publique, le nom de philosophe devint souvent le synonyme de débauché, d’homme sans mœurs, sans probité, sans loi ; et même d’un fou méprisable dont les méditations avaient troublé le cerveau, ou d’un séditieux dont l’insolence devait être étouffée dans son sang. Les hypocrites, les superstitieux et les flatteurs, toujours lâches, et par conséquent cruels, sont pour l’ordinaire implacables et privés d’indulgence ; leurs passions diverses s’enveniment au contraire par l’approbation d’un Dieu, qui sert à les justifier et à les rendre plus fortes. L’homme donnera toujours un libre cours à ses passions toutes les fois qu’il se persuadera qu’elles sont approuvées par son Dieu.
La moindre réflexion suffirait néanmoins pour rendre suspectes les idées sinistres que l’imposture ou la calomnie s’efforcent d’inspirer contre les philosophes ; nous les avons déjà suffisamment distingués de ces libertins vicieux qui se vantent de professer la sagesse lors même qu’ils l’outragent par leurs mœurs ou leurs écrits ; nous n’entreprenons donc l’apologie que de ceux qui, brûlant d’un amour sincère de la vérité et du désir de se rendre utiles, ont pesé des opinions et combattu des préjugés qu’ils ont trouvés nuisibles. C’est sur l’alliage monstrueux que l’on a prétendu faire de la morale avec la religion que sont fondés les reproches et les imputations calomnieuses que l’on vomit sans cesse contre la philosophie ; l’on a cru que ce mélange ridicule ne pouvait plus se séparer ; on s’est imaginé que le mensonge et la folie ne pouvaient sans danger être détachés de la sagesse et de la vérité, dégradés par cette union. Quoi donc ! parce que la théologie est une science imaginaire ou l’ouvrage de l’enthousiasme et de l’imposture, s’ensuit-il que la morale fondée sur la nature de l’homme, ne soit comme elle qu’une science idéale ? Celui qui ne croit pas des chimères, qui ne s’occupe point l’esprit de vaines conjectures, qui refuse de se soumettre à des pratiques déraisonnables, qui rejette avec horreur des préceptes nuisibles au bien-être des humains, peut-il refuser de croire qu’il est homme, qu’il vit sur la terre, qu’il a des associés utiles à son bonheur, dont il est intéressé de mériter la bienveillance et de cultiver l’affection ? Celui qui refuse d’admettre ces prétendues révélations, ces oracles obscurs qu’on lui annonce comme émanés du ciel, ces mystères inintelligibles pour ceux-mêmes qui les font adorer, est-il en droit de mépriser cette révélation que la nature fait à tout homme intelligent ? Parce qu’un homme dédaigne des cérémonies puériles et bizarres, des questions inutiles ou dangereuses, s’ensuit-il qu’il doive se mettre au-dessus des lois de la décence, des règles de la pudeur, des préceptes de la vertu ? De ce qu’il ose fermer les yeux sur un avenir impénétrable pour ne s’occuper que de son bonheur présent, en conclura-t-il qu’il peut se livrer ici-bas à une intempérance destructive, à des penchants qui rendraient son existence incommode, à des vices et des crimes qui le dégraderaient, ou le feraient détester de ses Concitoyens86 ?
Non, il n’est point de liaison entre un acquiescement stupide à des fables, et l’obéissance éclairée, respectueuse, raisonnée que tout être pensant doit aux lois évidentes, aux vérités saintes, aux préceptes si clairs de la nature. Elle nous dira toujours que pour être heureux il faut que l’homme se conserve lui-même, et que par sa conduite il détermine les autres à seconder ses vues. Voilà le précis de toute morale ; c’est à cela que se réduisent les dogmes de la raison si souvent obscurcis ou contredits par la religion. En suivant cette règle, le Sage est assuré d’être heureux dans ce monde, quel que puisse être son destin dans un autre.
La superstition s’est tellement emparée de l’esprit humain, s’est tellement identifiée avec l’homme, qu’il semblerait que tous ceux qui s’en séparent cessent d’être des hommes, sont des êtres dénaturés et perdent tout droit aux avantages de la société. Partout la philosophie est proscrite, exclue de l’éducation publique, de la faveur et de la présence des Rois, de l’amitié des Grands, elle vit isolée, elle languit dans les mépris, elle ne parle qu’à des sourds ou à des insensés. Les droits de la raison, par une longue prescription, sont tombés dans un tel oubli que l’on se moque de tous ceux qui veulent les faire revivre, et que l’on regarde comme des Tribuns rebelles ceux qui ont le courage de réclamer pour elle un empire usurpé par l’erreur. Penser librement ou être en démence sont réputés la même chose ; parler ou écrire avec liberté passe pour un excès d’audace, qui mérite les châtiments les plus sévères. Tout homme qui prend en main la cause de la vérité n’a d’autre récompense en ce monde que la conscience d’avoir bien fait ; s’il se tire de son obscurité, il doit s’attendre à être accablé sous les traits de l’envie, du mépris, de la satire, de la calomnie, de la haine puissante ; sa mort même, loin de toucher, n’est regardée que comme un juste salaire de son imprudente folie. Ainsi, le philosophe doit consentir à croupir dans l’oubli, à ramper dans l’indigence, à vivre dans l’inutilité, ou bien s’il ose élever sa voix dans la foule, il ne doit espérer que des prisons, des fers, des supplices infamants.
Que dis-je ! La tyrannie attaque souvent la philosophie jusque dans l’obscurité qui semblait la dérober à ses fureurs. Il n’est presque point de contrée sur la terre où il soit permis à l’homme de penser avec liberté. La superstition s’arroge le droit de fouiller dans la pensée ; le despotisme ombrageux punit jusqu’aux paroles ; le vulgaire, qui n’a jamais que les impressions qu’on lui donne, regarde avec colère tous ceux qui ne sont point aussi stupides que lui. Partout la liberté de pensée nuit à la fortune et au repos ; dans les pays qui se vantent d’être les plus libres, le préjugé est assez puissant pour punir quiconque s’écarte des opinions reçues. Voilà sans doute la cause de la lenteur des progrès que fait la vérité ; voilà pourquoi les nations ont tant de peines à perfectionner leur sort ; voilà pourquoi les principes de la morale ne sont ni connus ni suivis. Il n’y a que la liberté de penser, de parler et d’écrire qui puisse éclairer les nations, les guérir de leurs préjugés, faire disparaître leurs abus, réformer leurs mœurs, perfectionner leurs gouvernements, assurer les Empires, faire fleurir les sciences, porter les hommes à la vertu.
Ainsi le vrai Philosophe n’est point un homme à craindre, l’ami de la vérité n’est point l’ennemi du genre humain. L’ennemi de la tyrannie est l’ami du pouvoir légitime, des lois équitables, des institutions raisonnables. Celui qui hait le despotisme est bien plus l’ami des Princes que les flatteurs qui les trompent. Celui qui combat les préjugés des Grands n’est point l’ennemi de la grandeur éclairée, noble, bienfaisante, utile à son pays. L’ennemi d’un fanatisme odieux n’est point un rebelle, un régicide, un perturbateur de la société. Celui qui décrie les vertus inutiles et fictives de la religion, respecte et recommande les vertus réelles et nécessaires au bien-être des humains. Celui qui se dégage des idées fausses du vulgaire travaille du moins à son propre bonheur.
Chapitre XIII. Des vraies causes de l’inefficacité de la philosophie. La vraie morale est incompatible avec les préjugés des hommes.
De toutes les accusations que l’ignorance et la mauvaise foi intentent contre les philosophes, il n’en est point de plus grave et de plus mal fondée que celle qui les taxe d’une volonté permanente de détruire sans jamais édifier ; c’est à cette imputation que des personnes même bien intentionnées, font souvent à la philosophie, qu’il est important de répondre, afin que la vérité n’ait plus pour adversaire que ceux qui auront le courage de se déclarer hautement les ennemis du genre humain, les défenseurs du mensonge, les soutiens des erreurs humaines. Quoique nous ayons déjà en partie répondu à cette difficulté, il est nécessaire de s’y arrêter encore.
L’on accuse la philosophie de tout fronder, de tout blâmer, de n’être contente de rien, de n’être de l’avis de personne, de faire main-basse sur tout ce que l’opinion et l’habitude rendent le plus respectable aux hommes. Nous avons déjà prouvé que ses mécontentements sont légitimes et fondés ; nous avons fait sentir que tout homme qui pense et qui s’intéresse au bonheur de ses semblables ne peut voir sans douleur, sans indignation, sans colère, les fatales erreurs que l’imposture fait sucer avec le lait ; le poison dont le fanatisme infecte les peuples, l’ignorance profonde dans laquelle la superstition les nourrit ; le renoncement à la raison dont elle leur fait un devoir, cette abjection d’âme qu’elle transforme en vertu ; cette léthargie stupide dans laquelle par ses soins les nations sont partout plongées ; enfin ces frénésies cruelles et sanguinaires qu’elle excite partout où elle fait éclore ses dangereuses querelles. Tout citoyen qui gémit sous l’oppression, qui se voit la victime impuissante du pouvoir, de l’injustice et des mépris, de la rapacité d’un gouvernement inique, n’est-il point forcé de maudire les indignes préjugés qui font naître et qui soutiennent ces abus si criants ? N’est-il pas tenté d’examiner les titres et les droits prétendus de tant de monstres divinisés, de ces courtisans insolents, de ces esclaves qui se croient formés d’une argile plus pure, de tant de malfaiteurs que l’opulence ou la faveur font jouir impunément de la faculté de fouler et d’écraser leurs malheureux concitoyens ? Tout homme qui raisonne n’est-il pas consterné en voyant ces guerres inutiles et fréquentes qui dépeuplent le monde ? N’est-il pas choqué des usages barbares, des lois absurdes, des abus sans nombre et souvent si cruels, des opinions insensées qu’il voit régner sur la terre ? Enfin tout homme qui prend quelque intérêt au sort de son espèce a-t-il tort d’être mécontent d’une religion ennemie, qui ne semble inventée que pour fournir à des Princes en délire les moyens d’accabler les nations, de faire taire l’équité, de violer sans risque les lois de la raison ? Est-il donc possible à un être qui sent et qui pense de voir sans émotion les droits de l’homme partout impudemment outragés, le bonheur des peuples trahi et sacrifié, la justice immolée au caprice d’un petit nombre de mortels, qui n’apportent d’autres titres que ceux que leur donnent l’ignorance, les préjugés, la stupidité ? Il faut avoir un cœur d’airain ou une âme de boue pour contempler les cruautés et les folies dont les hommes sont les victimes, sans en être attendri. Il n’y a que des monstres dénaturés par l’erreur ou par l’intérêt, qui puissent avouer que les maux de l’humanité ne sont pas faits pour les toucher ; le Sage vertueux est un homme ; il trouve que tout ce qui intéresse l’homme a des droits sur son cœur87.
Les mécontentements d’un cœur honnête sont donc très légitimes et très fondés ; tout homme qui ne s’est point dépouillé de tout sentiment d’humanité doit verser des larmes sur les maux de son espèce et s’occuper, s’il le peut, des moyens d’en écarter les causes ; indiquer la cause du mal et laisser agir la nature est le seul moyen que la vérité doive employer ; ce n’est qu’à l’imposture irritée qu’il appartient d’aiguiser des poignards, d’exciter des tumultes, de se venger par des trahisons et des crimes. La vertu opprimée se contente de gémir et ses plaintes sont rarement écoutées. Dans ce cas, nous dira-t-on peut-être, à quoi sert de se plaindre ? Hélas ! n’est-ce donc pas une consolation pour les infortunés que de s’entretenir de leurs peines ? Il n’y a que les bourreaux impitoyables du genre humain qui puissent avoir l’injustice de s’irriter des soupirs et de punir les cris qu’ils arrachent aux mortels ; le dernier degré de barbarie, c’est d’étouffer les gémissements des misérables que l’on tourmente. Si l’humanité exige que l’on plaigne les malheureux, la justice demande que l’on réclame pour eux, et que l’on ruine les erreurs d’où partent tous leurs maux. Pour les soulager, il ne s’agit que de dissiper le mensonge, et bientôt l’on verra paraître la vérité ; l’édifice dont les hommes ont besoin, le sanctuaire et l’asile où ils trouveront la fin de leurs misères, a toujours subsisté ; pour que nos yeux le découvrent, il suffit de lever le voile dont l’imposture et le prestige s’efforcent de l’environner.
Il est en effet un monument aussi vieux que le monde ; les âges n’ont point endommagé sa solidité ; sa beauté ne dépend point des caprices et des conventions des hommes, elle est faite pour frapper en tout temps les yeux qui voudront la considérer ; sa simplicité fit souvent méconnaître son mérite, il parut trop uniforme à des yeux dépravés ; mais la justesse de ses propositions, l’heureux accord de ses parties, la majesté de son ensemble, l’étendue de son utilité feront toujours l’admiration de tous ceux qui s’arrêteront pour le contempler. Que l’on détruise le temple gothique de la superstition ; que l’on brise ces ornements inutiles et sans goût qui menacent nos têtes ; que l’on fasse disparaître ces ténèbres qui couvrent notre entendement, et bientôt nous verrons le temple de la nature que celui des chimères dérobait à nos regards ; son sanctuaire éclairé est ouvert à tous les hommes ; le Souverain qui commande et le sujet qui obéit, le philosophe qui médite et le cultivateur qui travaille, peuvent également venir y consulter la vérité : elle leur parle à tous une langue intelligible, elle leur donne des leçons proportionnées à leurs besoins ; elle n’annonce point de mystères, elle ne s’enveloppe point d’allégories, elle n’est point entourée du cortège de la terreur, elle n’enivre point les mortels d’espérances chimériques ; elle leur montre ce qu’ils sont, elle les instruit de leurs vrais intérêts, elle leur apprend à s’aimer, à travailler à leur propre bonheur ; elle leur prouve que ce bonheur, par des chaînes indestructibles, est lié à celui de leurs semblables ; ceux qui refusent de l’entendre sont malheureux dès lors ; ceux qui suivent ses lois sont immédiatement heureux ; la nécessité punit et récompense pour elle ; la haine, les mépris, la honte, les remords, le vertige vengent les outrages qu’on lui fait ; la tendresse, l’estime, la gloire et le contentement intérieur sont les récompenses assurées de ceux qui s’attachent à son culte. Les Souverains qui la consultent ont des Empires heureux, florissants et puissants ; ceux qui refusent de l’écouter n’ont qu’un pouvoir précaire fondé sur l’opinion et ne règnent que sur des États malheureux : les sociétés dociles à sa voix ont de l’activité, des talents, des vertus ; celles qui la dédaignent sont sans lumières, sans principes et sans mœurs.
Si tant d’hommes méconnaissent les devoirs que la nature leur impose, c’est que tout contribue à les défigurer, à les rendre douteux. La religion a toujours pour principe de combattre la nature, d’anéantir des passions nécessaires, d’avilir la raison, de lutter contre l’évidence, de lui opposer sous le nom de vérités divines des dogmes inintelligibles, des mystères impénétrables, des préceptes incompatibles avec le bonheur des humains. La politique ne combat pas moins cette nature, elle contredit évidemment le but de la société, l’ordre éternel des choses ; elle n’a pour objet que d’ôter à l’homme sa liberté naturelle, d’envahir sa propriété, de soumettre ses désirs aux fantaisies de ceux qui le gouvernent et qui trop souvent l’invitent à être vicieux et méchant. La nature est pareillement contrariée par la loi ; elle n’est trop communément que la nature de l’homme soumise à la violence et forcée de plier sous le joug du caprice et de l’iniquité puissante. Enfin la nature est étouffée dès le berceau par l’éducation, dont le but ne semble être que de remplir l’esprit de préjugés propres à lui rendre chers l’aveuglement, le fanatisme, la servitude ; ou à faire adopter tous les vices sans lesquels on ne peut réussir dans des sociétés corrompues.
Ainsi tout concourt à empêcher l’homme de s’éclairer, de se connaître, de sentir ses rapports, de consulter sa raison, de travailler à sa félicité propre, et de voir qu’elle est liée à celle de ses associés. C’est pourtant de cette connaissance que dépend toute la morale, et c’est à la morale que le bien des sociétés, des Princes qui les commandent, sera toujours nécessairement attaché.
Si la religion et le gouvernement s’accordent partout à faire des sujets stupides, ils deviendront corrompus ; si les mobiles les plus forts obligent sans cesse les hommes à craindre la vérité, à suivre le torrent du préjugé, à se conformer à l’usage en dépit de la raison, à vivre dans une guerre perpétuelle avec leur propre nature, à résister à l’expérience, à fermer les yeux aux lumières les plus frappantes, comment veut-on qu’ils aient des idées de morale ? Si les hommes et les récompenses sont partout réservés à la bassesse, à l’incapacité, au hasard de la naissance, à l’opulence injustement acquise ; si l’homme ne peut se promettre de parvenir au bien-être sans immoler sa vertu ; si cette vertu n’est elle-même qu’un sacrifice douloureux de ses intérêts les plus chers ; si partout les talents, l’activité, la grandeur d’âme, la noblesse des sentiments sont réprimés ou punis ; quel succès peut-on apprendre des préceptes incommodes d’une morale qui mis en pratique empêcherait d’obtenir tous les avantages que l’on montre à tous les mortels comme dignes de leurs efforts ? Comment leur faire entendre qu’ils doivent être humains, indulgents, modérés, tandis que leurs Prêtres leur diront d’être zélés, opiniâtres, ennemis de leur propre repos et de celui des autres ? Comment leur persuader qu’ils doivent être équitables, sincères, désintéressés, lorsque l’exemple et l’éducation leur feront sentir qu’il ne peut y avoir de bonheur pour eux s’ils n’obtiennent la faculté d’opprimer, et de s’enrichir par toutes sortes de moyens ? Enfin comment les convaincre que la vertu est un bien, lorsqu’ils la verront sans cesse négligée, méprisée, persécutée ? Les hommes ne seront vertueux que lorsqu’ils trouveront qu’il est utile de l’être ; ils ne sentiront cet intérêt que lorsqu’ils auront des lumières, ils ne seront éclairés que lorsqu’ils cesseront d’être esclaves du Despotisme et de la Superstition.
Rien de plus évident et de mieux prouvé que l’incompatibilité de la morale avec les principes religieux et politiques des hommes. Sous des Dieux injustes annoncés par des Prêtres menteurs ; sous des chefs licencieux et méchants, les sujets ne seront jamais ni vertueux ni heureux. La morale est forcée de rompre pour toujours avec la religion et la politique. En vain les Tyrans et les Prêtres se donnent-ils pour les protecteurs et les apôtres de la vertu ; elle ne peut s’accommoder ni des caprices des uns ni des impostures des autres. Elle ne peut approuver le trafic honteux des expiations que le sacerdoce établit entre le ciel et la terre : elle ne peut se prêter ni aux vues de ces imposteurs qui mettent leurs mensonges à la place de la vérité, ni de ces tyrans qui substituent leurs volontés aux lois de la nature et aux intérêts de la société.
Ainsi la morale est forcée de renoncer à la faveur des hommes pervers, qui ne se servent de son nom que pour attirer les mortels dans leurs pièges dangereux. Elle choisit pour ses interprètes et ses ministres des hommes plus honnêtes, qui après avoir médité la vérité, ont le courage de l’annoncer aux autres. Par là, il s’établit deux religions dans les sociétés civilisées ; l’une ne s’occupe que de fantômes, et ne cherche qu’à plonger ses disciples dans l’aveuglement, l’autre s’occupe de l’étude de la nature, et du soin de guérir les esprits des plaies que les puissances rivales ne font qu’envenimer sans cesse. L’une défend à l’homme de penser, l’autre lui dit de faire des expériences, de travailler sans relâche à rendre son sort plus doux. L’une lui défend de consulter la raison ; l’autre le ramène toujours aux autels de cette raison injustement dédaignée, qui seule peut lui procurer de vrais biens. Les apôtres de l’une fondent leur mission sur des prestiges, des mensonges et des merveilles qu’ils défendent d’examiner ; les apôtres de l’autre fondent la leur sur l’expérience et recommandent de tout examiner. Les uns emploient la violence et les menaces pour établir leurs opinions ; les autres se servent de la persuasion et cherchent à attendrir l’homme sur sa propre situation. Les uns portent le trouble dans la société et la terreur dans les âmes ; les autres font des efforts pour y porter la sérénité, la concorde et la paix. Enfin les uns prêchent une morale humaine, les autres annoncent une morale surnaturelle, mystique, obscure, contradictoire, impossible à pratiquer.
L’on ne manquera pas de reprocher à la morale philosophique son peu d’efficacité et le peu de fruit qu’elle a produit jusqu’ici : nous en conviendrons sans peine, mais nous dirons que cette inefficacité n’est due qu’aux obstacles insurmontables que la vérité rencontre de toutes parts, aux traverses et aux persécutions qu’on lui suscite, au mépris que l’on montre à la philosophie et à tous ceux qui l’annoncent. La superstition, le mensonge et le préjugé sont de longue main en possession de l’esprit des hommes, ils enseignent hautement, tandis que la vérité ne peut donner des leçons qu’à la dérobée, et n’ose jamais élever sa voix contre les menaces imposantes du Despotisme et du Sacerdoce. D’ailleurs, comme on a vu, le philosophe lui-même, soit effrayé de la puissance du mensonge, soit imbu en partie des préjugés régnants, n’ose ni les attaquer de front ni rompre totalement avec eux. La plupart des écrivains rebutés de la variété et de la multiplicité des vices et des maux du genre humain n’ont point tenté de remonter à leurs vraies causes ou bien ils ont jugé qu’il serait inutile de vouloir les combattre ; d’autres étonnés des différentes formes sous lesquelles les vices se masquent, ont désespéré de les découvrir, ils ont regardé l’homme comme une énigme, et les peuples comme destinés à languir à jamais dans l’erreur.
Nous avons assez prouvé que c’est dans les préjugés qu’il faut chercher la vraie cause du peu de progrès des lumières et surtout de la morale88. Des philosophes furent jadis les législateurs des peuples, les instituteurs des Princes et des héros. Dans les temps glorieux de la Grèce et de Rome, les hommes destinés à gouverner l’État, à défendre la patrie, à l’aider de leurs conseils, allaient chercher les leçons de la sagesse dans les écoles des Sages. C’est de là qu’on vit sortir des Xénophons, des Épaminondas, des Cicérons ; on n’accusait point alors l’étude de la philosophie de détacher le citoyen de son pays, de le refroidir sur ses devoirs, de le rendre incapable des projets dignes de l’ambition. Des Princes, des Généraux, des Consuls, des Sénateurs puisaient dans la philosophie, maintenant si dédaignée, les maximes nécessaires à l’administration publique. Les Rois eux-mêmes honoraient cette philosophie, l’invitaient à leurs Cours, se faisaient gloire de devenir les disciples des Sages et ne rougissaient point d’apprendre d’eux l’art pénible de régner. Par un effet de la barbarie de nos gouvernements modernes, toujours armés, toujours féroces et superstitieux, l’ignorance est l’apanage de la grandeur ; la naissance et les titres donnent le droit exclusif d’approcher de la personne des Rois ; ce n’est qu’à des ignorants illustres qu’il est permis d’élever les mortels destinés à commander aux autres ; des Prêtres fanatiques ont seuls droit de les instruire ; des Grands dépourvus de lumières, des Courtisans intéressés à corrompre leurs maîtres sont chargés d’entretenir et de former le cœur des Princes que le sort destine à gouverner les Empires. Est-il donc surprenant de voir si souvent les maîtres de la terre privés de sentiments, de grandeur d’âme, de talents89 ? Les peuples gémissent de race en race sous des Princes à qui l’orgueil de l’étiquette, le faste, la prodigalité tiennent lieu de gloire ; à qui une superstition servile tient lieu de vertu.
Ainsi par la folie des préjugés, la sagesse est écartée du Trône ; des Courtisans abjects, des Prêtres insensés ou trompeurs, des Grands qui se font gloire de leur stupidité, forment autour du Souverain une épaisse muraille que la voix de la vérité ne peut jamais percer. Si par hasard les plaintes de la raison pénètrent jusqu’à lui, bientôt on lui persuade que ces plaintes les plus légitimes sont des cris séditieux ; que tout homme qui pense est un rebelle et un ennemi du pouvoir, un mauvais citoyen ; qu’il faut le châtier dès qu’il ose parler, ou qu’il n’est destiné qu’à languir dans l’obscurité. C’est ainsi que le Prince apprend dès son enfance à mépriser ou à haïr la raison qui pourrait l’éclairer. C’est ainsi que les nations deviennent les jouets de quelques hommes livrés à l’erreur pour toujours, et que la vérité ne peut jamais détromper.
Par une suite de l’importance fatale que les Souverains et les peuples attachent à la religion, ses ministres sont partout chargés du soin d’élever la jeunesse et d’instruire les citoyens. Ces hommes mercenaires leur enseignent-ils la sagesse ? Leur montrent-ils leurs vrais rapports ? En font-ils des Pères, des Époux, des Amis, des Sujets actifs, des Citoyens vertueux ? Non, ils en font ou des esclaves abjects de la tyrannie religieuse, ou des fanatiques remuants prêts à tout entreprendre pour elle, des pieux inutiles, des ignorants entêtés et déraisonnables, des hypocrites intrigants, factieux et rebelles quand il s’agit de leurs Prêtres ; en un mot, des insensés souvent aussi nuisibles à eux-mêmes qu’à la société. Qu’apprend-on dans les écoles de ces maîtres vénérables, qui remplacent parmi nous les Sages d’Athènes et de Rome ? A la philosophie, ils ont substitué un jargon barbare que l’on peut définir l’art de déraisonner par système, et d’obscurcir les vérités les plus claires ; leurs écoles sont les arsenaux dans lesquels on arme l’esprit au point de le mettre à l’épreuve de toutes les attaques de la raison. L’éducation et les instructions que le Sacerdoce donne à des citoyens se bornent à leur dire ce qu’ils doivent aveuglément croire, sans jamais leur indiquer comment ils doivent agir et pour eux-mêmes et pour la patrie. Des dogmes, des fables, des mystères, des pratiques, des cérémonies ridicules absorbent l’attention des peuples ; on leur inspire un attachement imbécile pour ces importantes folies, et la haine la plus cruelle ou le mépris le plus injuste contre tous ceux qui ne partagent point leur délire.
Ainsi l’instruction sacerdotale, au lieu de développer la raison, ne fait que l’écraser dans son germe ; au lieu d’exciter l’esprit à la recherche de la vérité, elle s’égare dans des chemins tortueux qui n’y conduisent jamais ; au lieu d’enseigner une morale humaine et sociable, elle rend l’homme haineux, intolérant, cruel ; au lieu de déployer l’énergie et l’activité de l’âme, elle la plonge dans la langueur, elle rétrécit le génie, elle met des entraves à l’esprit, elle le détourne de la science, elle l’intimide, elle étouffe en lui le désir de la gloire, elle lui ôte le courage de s’élever aux grandes choses. En un mot, elle persuade que le moyen le plus sûr d’obtenir le bien-être est de ramper, de se laisser guider, de gémir, de prier, de ne rien entreprendre d’utile à la Patrie. D’ailleurs est-il une patrie en ce monde pour le superstitieux ? Et peut-il y en avoir une pour l’esclave dont le pays n’est pour lui qu’une prison incommode ?
Quelle peut être la morale d’un être ainsi dépravé ? Il ne connaît d’autres vertus que celles qui conviennent aux intérêts de son Prêtre ; celui-ci lui fait entendre que sa nature est essentiellement corrompue ; il lui fait un mérite de sa profonde déraison ; il lui dit d’attendre dans l’autre monde la récompense de son inutilité en celui-ci ; il l’applaudit de son ignorance soumise, de l’abjection de son âme, de sa haine pour la vérité, et quand il lui a fait remplir quelques pratiques futiles et des devoirs imaginaires, il l’assure que sa conduite est agréable aux yeux d’une Divinité pour laquelle il a pris soin de lui inspirer une crainte servile capable d’anéantir en lui tous les sentiments nécessaires à son bonheur ici-bas. D’où l’on voit que la religion ne fait point connaître à l’homme sa nature véritable ; elle le jette dans l’abattement, elle le rend méprisable à ses propres yeux, elle brise le ressort de son âme ; elle ne lui présente que des motifs imaginaires, elle ne lui offre que des fantômes, et jamais des réalités !
La législation suppose pareillement la nature humaine essentiellement dépravée, tandis que c’est visiblement la négligence et la perversité de ceux qui les rendent injustes, ambitieux, avares, envieux, dissimulés, vains, fourbes et vicieux. Les Souverains n’emploient pour l’ordinaire les mobiles qu’ils ont en main que pour inviter quelques citoyens qu’ils favorisent ou qui leur sont nécessaires, à les seconder dans le projet d’opprimer et de contenir les autres : la bassesse, la flatterie, la complaisance sont les uniques moyens de réussir auprès d’eux, et leurs lois ne sont que des entraves incommodes qui obligent le grand nombre à être le témoin tranquille du bien-être de ceux qui vivent de ses malheurs. La nécessité, le besoin, l’indigence forcent le malheureux d’éluder ou de violer ouvertement la loi qui le retient dans la misère ; il se permet le vol, la rapine, la fraude et n’écoute point une morale contraire à ses intérêts que la nécessité la plus urgente le force souvent à mépriser ; poussé par sa démence ou ses besoins, il brave tout, il s’expose à la mort dans la guerre qu’il fait à la société.
Telles sont les idées fausses que la religion et la politique se font de l’homme ; tels sont les motifs qu’elles mettent en jeu pour le forcer d’agir : cependant, pour peu qu’on l’envisage sans préjugés, on trouvera qu’il n’est par lui-même ni bon ni méchant ; ses vices et ses vertus sont les suites de son tempérament modifié par la culture ; son esprit est un terrain qui produit en raison des semences qu’on y jette ; il est susceptible de recevoir toutes les impressions, les idées, les opinions qu’on lui donne : c’est l’habitude qui le familiarise avec ses notions vraies ou fausses ; ses vices ou ses vertus, les objets réels ou fictifs de ses passions diverses90, l’âge, l’exemple, l’autorité ne font que le confirmer dans sa conduite, cimenter ses habitudes, les changer en besoins : s’il est une fois trompé dans ses principes, s’il s’est fait de fausses idées du bonheur, s’il place son intérêt dans des objets nuisibles, c’est-à-dire, qu’il ne peut se procurer sans se nuire à lui-même et à ses pareils, il faut que sa conduite soit mauvaise, elle n’est plus qu’un tissu d’égarements : cette conduite eût été bonne, louable, vertueuse, si dans ce terrain propre à tout recevoir, l’on eût semé de bonne heure la vérité, la raison, la grandeur d’âme, la passion d’être utile, la bienfaisance, la justice, l’humanité. Ces semences eussent germé et produit des fruits avantageux, si la main bienfaisante du législateur eût arrosé ce terrain, eût arraché l’ivraie et les plantes inutiles ou pernicieuses qui s’opposent à leur croissance. En un mot, la vertu, les lumières, les talents deviendraient aussi communs qu’ils sont rares aujourd’hui, si la politique, au lieu d’être injuste, au lieu de se croire intéressée à la corruption et à l’avilissement des hommes, souffrait qu’on les familiarisât avec la vérité et ne faisait germer dans les cœurs que des passions utiles. C’est en vain que la religion, la morale, la sévérité des lois combattront des passions pour des objets que les hommes s’accoutumeront à regarder comme nécessaires ; les hommes seront toujours méchants, tant qu’ils n’auront aucun intérêt à bien faire ; jamais ils ne sentiront cet intérêt si la vérité ne les éclaire ; la vérité ne les éclairera que quand la sagesse guidera les conducteurs des nations.
C’est en vain que la philosophie méditera sur nos devoirs ; c’est en vain que la morale nous prescrira des vertus, si elles ne nous conduisent au bonheur. Dans la présente constitution des choses, la sagesse exclue de tout pouvoir, bannie de la faveur, méprisée par la grandeur altière, ne peut donner du poids à ses leçons ; en vain montre-t-elle la vérité ; en vain rappelle-t-elle les hommes à la raison que tout leur rend odieuse et nuisible ; en vain leur vante-t-elle les charmes de la vertu, qui jamais ne conduit qu’à la misère ; les préceptes de la philosophie ne seront que des déclamations inutiles tant que la religion prêchera sa morale fanatique, ses vertus insociables, le mépris de la raison au nom d’un Dieu plus important que la vie et dépositaire d’un bonheur éternel : tant que le Despotisme pervertira les cœurs, poursuivra la vérité et proscrira la vertu : tant que l’exemple du crime heureux anéantira ses spéculations et ses conseils : tant que le luxe, la dissipation, l’oisiveté, l’amour de la frivolité, allumeront dans tous les cœurs des passions impossibles à contenter sans nuire à la félicité publique. Pour que la sagesse se fit écouter et rendît ses leçons efficaces, il faudrait qu’elle procurât des avantages ; il faudrait qu’elle fût à portée de récompenser, il faudrait que l’on trouvât de l’intérêt à la suivre : en un mot, pour que les peuples se soumissent à la sagesse, il faudrait qu’ils fussent gouvernés par des Sages.
Tout est lié dans le monde moral comme dans le monde physique. Les volontés des hommes sont sujettes aux mêmes lois que tous les corps de la nature ; des impulsions qui partent de différents côtés leur font décrire des routes moyennes ou leur font changer de direction. Si les différents mobiles qui influent sur les volontés des hommes se réunissaient pour les porter au bien, ils seraient indubitablement vertueux parce que tous se trouveraient intéressés, invités, sollicités, forcés à l’être. Les mortels sont communément flottant entre le vice et la vertu ; leur volonté, que la nature met dans une sorte d’équilibre, est entraînée tantôt d’un côté tantôt d’un autre ; leur conduite n’est si souvent inconséquente et contradictoire ; leur pratique ne dément si fréquemment leurs spéculations que parce qu’à chaque instant leurs cœurs sont tirés selon des directions opposées par des intérêts qui se combattent les uns les autres ; c’est ainsi que l’humanité, l’indulgence, l’équité, la bienfaisance, la bonne foi, la modération, dont tout le monde reconnaît l’utilité et le prix, sont continuellement effacées du souvenir des hommes, soit par la superstition, soit par le gouvernement. La vertu, qu’en théorie tout le monde trouve aimable, déplaît parce que sa pratique nuit à notre bien-être ; parce qu’en la suivant il faut renoncer à des avantages présents. La raison et la vérité, que tout le monde juge nécessaires à l’homme, sont forcées de se taire devant la religion qui les condamne et la tyrannie qui les punit. Partout la superstition, la loi, l’usage, l’exemple autorise ce que la raison défend ; partout on souffre ou l’on est puni dès qu’on veut vivre conformément à la sagesse ; partout on court les plus grands dangers quand on veut annoncer aux autres la raison et la vérité.
C’est ainsi que l’homme est perpétuellement tiré de son équilibre par des forces contraires qui le font chanceler et tomber à chaque pas. Les mobiles propres à le déterminer, au lieu de se réunir pour le pousser où il devrait aller, sont continuellement en opposition : au milieu de ces efforts discordants, qui agissent à chaque instant sur lui, la nature, la raison, la vérité le soutiennent pourtant contre les assauts qu’il éprouve de toutes parts. L’homme est bon toutes les fois que son cœur tranquille n’est point forcé par quelque intérêt fictif d’être méchant ; il est raisonnable toutes les fois que l’on n’a point corrompu son jugement. Il serait vertueux si tout ne conspirait à le dénaturer, à l’empêcher de s’éclairer et de connaître ses véritables intérêts.
Nous ne pouvons douter que l’homme ne s’aime lui-même ou ne désire d’être heureux ; mais il a deux manières de faire son bonheur ; la première est de se rendre heureux sans préjudice des autres, elle est très légitime, elle s’appelle vertu quand elle remplit son objectif en procurant aux autres le bien-être qu’ils désirent pour eux-mêmes. La seconde consiste à se rendre heureux aux dépens de la félicité des autres ; celle-ci est injuste, elle s’appelle vice ou crime ; elle déplaît nécessairement à des êtres qui s’aiment eux-mêmes et qui désirent le bonheur. Ainsi, c’est de l’heureux accord de notre bien-être propre avec celui de nos associés que résulte la vertu.
Le grand art du moraliste, du législateur, du politique, consisterait donc à réunir, à confondre les intérêts des hommes ; ceux-ci ne sont méchants ou nuisibles à leurs semblables que parce que tout contribue à les diviser d’intérêts ou à rendre le bonheur de chaque individu totalement incompatible avec celui des êtres qui l’entourent.
Il est aisé de voir que la religion heurte de front les sentiments primitifs de notre nature en nous défendant de nous aimer nous-mêmes, en nous interdisant les plaisirs les plus innocents, en nous soumettant à des Dieux bizarres et malfaisants qui s’irritent de notre félicité, et dont l’idée funeste n’est propre qu’à troubler notre tranquillité. Cette religion, bien loin de nous unir d’intérêts avec les êtres de notre espèce, ne fait que diviser les malheureux enfants de la terre pour des notions futiles qu’ils n’entendirent jamais. En effet, comment concilier une nature qui nous porte à nous aimer, à nous conserver, à rendre notre existence agréable avec les décrets d’une divinité redoutable qui veut que ses créatures s’oublient elles-mêmes pour ne s’occuper que de ses terribles jugements ? Comment concilier nos propres intérêts et ceux des nations qui nous sollicitent à être actifs, laborieux, vigilants, industrieux, avec les préceptes ou les conseils d’une religion qui veut que nous renoncions à toutes les choses d’ici-bas et qui nous montre la perfection dans une vie inutile et contemplative, dans des mortifications volontaires, dans une frénésie qui souvent nous engage à nous détruire nous-mêmes ? Comment concilier l’équité, l’humanité, l’ordre public, avec un fanatisme querelleur qui apporte le glaive de division entre les hommes, qui les arme de zèle, qui bannit la concorde, qui ose même violenter la pensée et fouiller dans les replis du cœur de l’homme pour y trouver des prétextes de le haïr, de le persécuter, de l’exterminer ? Les nations ont-elles lieu de s’applaudir de ces guerres atroces que firent et que feront toujours naître dans leur sein des hommes enhardis par l’impunité, corrompus par l’oisiveté, qu’elles nourrissent pour les dévorer elles-mêmes et pour les déchirer par leurs disputes insensées ? Les intérêts des familles se trouvent-ils bien réunis par les préceptes insociables d’une religion qui fixe nos regards sur un Dieu jaloux de notre cœur et qui nous défend de la partager entre lui et ses créatures ? Comment accorder avec de tels principes les sentiments si doux que la raison devrait nous inspirer pour les êtres avec qui nous vivons, et que tout nous montre si nécessaires à notre propre félicité ? Que deviennent les douceurs de l’union conjugale, de l’amitié, sous les lois d’un Dieu farouche qui ordonne de quitter pour le suivre, père, mère, épouse, enfants, amis ?
Ce n’est donc point dans la religion qu’il faut chercher des motifs pour opérer cette heureuse réunion d’intérêts qui constitue le bonheur social ; nous ne les trouverons pas plus dans une aveugle politique, qui, grâce aux délires des Princes et aux préjugés des nations, n’est devenue que l’art de diviser les citoyens pour les dompter plus aisément. Quels sont en effet les fruits que la politique procure aux hommes ? Ne voyons-nous point les Souverains occupés sans cesse du projet d’anéantir la liberté des peuples, d’étouffer en eux l’amour du bien public ? Ne les voyons-nous pas séparer leurs intérêts de ceux de la patrie ; se liguer avec un petit nombre de citoyens perfides pour accabler tous les autres ; multiplier sans cesse des guerres inutiles et cruelles qui dépeuplent les États ; sur les prétextes les plus injustes et les plus frivoles troubler le repos de leurs voisins et prodiguer le sang de leurs propres sujets ; pour contenter leur ambition propre ou l’avidité de leurs cœurs, inventer chaque jour des moyens violents et raffinés d’envahir la propriété ; forcer les sujets à gémir sous l’oppression, à semer pour que d’autres recueillent, ou bien les inviter à devenir les complices des cruautés que la puissance souveraine fait éprouver à ceux qu’elle devrait défendre et secourir ? Les maîtres de la terre ne sont-ils point follement épris de l’idée vaine de se rendre heureux tout seuls, de contenter à chaque instant leurs passions, leurs fantaisies, leurs caprices sanguinaires ? S’ils font part de leur bien-être à quelques-uns de leurs sujets, n’est-ce point à ceux qu’ils jugent les plus propres à subjuguer les peuples, les plus disposés à les vexer, les plus ingénieux à les tourmenter, les plus grands ennemis de leurs concitoyens ? Ces politiques ne se servent-ils pas des amorces de la grandeur, du crédit, des richesses, des titres, des privilèges, des dignités pour semer la discorde et pour faire naître dans les uns l’ambition, l’avarice, la soif des honneurs, et dans tous les autres l’envie, l’esprit d’intrigue et une rivalité dangereuse qui fait que personne n’est content de son sort ? Sous de tels chefs, que sont les lois, les usages, les préjugés sinon des chaînes qui empêchent l’homme de travailler, qui gênent sa liberté, qui le dépouillent de ses biens sans aucun avantage ni pour lui-même ni pour la société, dont l’intérêt sert pourtant de prétexte aux violences qu’on lui fait ?
D’après sa religion, l’homme ne peut ni travailler à son bien-être ni s’occuper de son bonheur, sans risquer de déplaire à son Dieu ; d’après ses institutions politiques, il ne peut réclamer ses droits, travailler pour lui-même, servir la société, prendre ses intérêts en main sans s’exposer à déplaire aux arbitres de son sort qui prétendent avoir reçu de la divinité le droit inaliénable de tyranniser la personne et les biens de leurs sujets, et de se jouer à volonté du bien-être de la patrie. Enfin, par la rivalité fâcheuse qui s’établit entre les concitoyens d’un même État, nul homme ne peut se rendre heureux ou avoir l’amour qu’il a pour lui-même sans devenir un objet haïssable à tous ses concurrents.
Ainsi l’homme fut l’ennemi du ciel et de la terre, l’objet du courroux des Dieux et des hommes, toutes les fois qu’il osa travailler à sa propre félicité ; il fut obligé de s’isoler, de cacher ses desseins, de faire bande à part, de séparer ses intérêts de ceux des autres, et de devenir méchant parce qu’il vit que sans cela il serait inutile de se flatter d’obtenir les choses auxquelles les préjugés font attacher le bonheur : s’il rougit quelquefois de ses égarements, c’est lorsqu’il put entendre le cri de la nature ; elle lui montra quelquefois ses véritables intérêts, elle lui fit voir les sentiments nécessaires qu’il excitait dans ses semblables ; elle le força de se haïr et de se mépriser lui-même, toutes les fois qu’il eut la conscience de l’indignation et du mépris que sa conduite devait produire dans les autres.
Mais bientôt ces reproches de la conscience, ces remontrances de la raison furent étouffés par les intérêts puissants que la religion et la politique montrèrent à l’homme ; il se justifia ses excès à lui-même par la nécessité d’être heureux, et par l’impossibilité de l’être en suivant les conseils dangereux d’une raison contredite à chaque instant. C’est ainsi que le dévot zélé se justifie à lui-même sa malice, la noirceur de son âme, son humeur atrabilaire, sa lâche cruauté, son intolérance, par l’idée de plaire à son Dieu, et de défendre sa cause. C’est ainsi que le mauvais Prince se justifie ses rapines, ses extorsions, ses guerres sous prétexte du bien de son peuple et de la défense nécessaire des intérêts qui lui sont confiés. C’est ainsi qu’un courtisan se justifie ses bassesses, ses flatteries, ses trahisons, ses injustices par la nécessité de plaire à son Souverain, de se conformer à ses vues, de soutenir son rang, d’obtenir des grâces, d’avancer sa famille, de se mettre à portée de procurer des avantages aux autres. C’est ainsi que le voleur public se justifie par l’autorité du Prince qui lui permet de voler, par la Loi, par l’usage, par l’exemple d’autrui. C’est ainsi que le tyran subalterne se justifie par la nécessité d’exécuter des ordres supérieurs qui veulent qu’il soit injuste ou qu’il renonce à sa place. C’est ainsi que l’homme du peuple justifie ses fraudes et même ses crimes par le besoin de vivre et de subsister. En un mot, dans tous les États les hommes trouvent des raisons pour se justifier à eux-mêmes la conduite la plus odieuse et pour atténuer les iniquités que l’habitude leur a rendues nécessaires.
D’où l’on voit que les reproches de la conscience et les remontrances de la raison sont bientôt anéantis dans les cœurs des hommes que toutes leurs institutions forcent à violer les lois de la nature, et à mépriser les intérêts de la société, toutes les fois qu’ils veulent songer aux leurs. La morale devient incertaine pour eux, et lorsqu’ils sont criminels, ils trouvent une foule de motifs pour s’excuser de la conduite la plus criante.
Tels sont les fruits que la morale recueille en tout pays de la religion, de la politique, de l’usage, de l’opinion, qui contrarient presque toujours la vertu, ou qui combattent les intérêts les plus évidents du genre humain. Si l’on écoute quelquefois la nature, bientôt on est obligé de lui imposer silence pour écouter la religion, ou le gouvernement tout puissant, ou l’usage tyrannique, ou des préjugés dont souvent on reconnaît la folie. L’homme ne sait donc à qui entendre ; sa volonté est le jouet continuel de divers motifs opposés qui se disputent le droit de le déterminer. Il se décide pour l’ordinaire en faveur de ceux que ses passions présentes, ses caprices passagers, ses intérêts momentanés lui font trouver les plus forts ; ce n’est que quand par hasard les forces de l’intérêt et de la raison se réunissent que l’homme connaît des principes sûrs ; toutes les fois que ces forces se croisent, sa morale devient problématique ; son propre tempérament, ses habitudes, ses circonstances décident alors de sa conduite.
Cependant la morale est une pour tous les êtres de l’espèce humaine ; si leur nature est la même, quoique diversement modifiée dans les individus, leurs principes de conduite doivent être invariables, et la raison fondée sur l’expérience devrait toujours les guider. Si cette raison présidait, comme elle en a le droit, aux institutions humaines, la religion n’aurait jamais le front de la réduire au silence ; le gouvernement serait forcé de lui obéir ; la loi serait son interprète, l’éducation ne serait que la raison semée dans les cœurs et convertie en habitude ; alors tout s’accorderait à nous montrer nos véritables intérêts, à nous prouver la conduite que nous devons tenir, à nous rendre la vertu facile et la morale sacrée ; nous ne serions jamais incertains sur la façon dont nous devons agir, parce que toujours nous nous sentirions intéressés à bien faire.
Mais la religion, orgueilleuse de sa céleste origine, méprise la nature, rejette l’expérience, met en fuite la raison et veut élever ses intérêts sur la ruine de ceux des habitants de la terre. Éprise des objets merveilleux qui l’occupent dans l’Empyrée et des avantages imaginaires qu’elle y suppose, elle néglige ce monde et renverse tout ce qui pourrait nuire à l’empire exclusif qu’elle y veut exercer. D’un autre côté, l’autorité suprême placée entre les mains de quelques mortels divinisés ne connaît d’autre règle que son caprice, ni d’intérêt plus fort que celui de dépouiller les peuples qu’elle devrait protéger ; la nature, la raison, l’équité sont accablées sous le joug de la volonté arbitraire qui se rit impunément des plaintes de la faiblesse. Envahie par la religion, l’éducation, comme on a vu, n’a pour objet que d’énerver de bonne heure l’esprit et le cœur des mortels afin de les asservir pour toujours et de les apprivoiser avec les chaînes qu’ils porteront pendant la vie.
Les hommes n’ont jamais que la portion de raison que le Sacerdoce et le Despotisme consentent à leur laisser ; dès qu’ils vont au-delà, ils sont menacés de la colère du Ciel ou punis en ce monde. Le genre humain, retenu dans une enfance éternelle, ne peut faire un pas sans l’aveu de ses guides : ceux-ci ne l’occupent que de vains jouets ou de vaines terreurs pour en rester les maîtres ; ils ont soin d’écarter tous ceux qui pourraient le rassurer ou développer sa raison91.
Ne soyons donc point surpris si la vraie morale, contredite à chaque pas, a fait si peu de progrès. Les hommes n’ont eu jamais que celle qui convenait à leurs Prêtres et à leurs Tyrans ; elle fut capricieuse, versatile et changeante comme leurs intérêts et leurs volontés ; elle n’eut point de principes sûrs parce que tout ce qui est invariable est fait pour déplaire au caprice qui veut avoir la faculté de changer à tout moment. La sagesse ne put se faire entendre, parce qu’elle eut à combattre les intérêts de la méchanceté revêtue du pouvoir. La vérité fut dangereuse parce qu’elle conduisit évidemment à la ruine sous des maîtres dont la puissance n’avait pour appui que l’opinion et l’imposture. La morale, dépourvue de motifs sensibles, incapable de distribuer des récompenses et d’infliger des peines, privée de la faculté de procurer aucun des objets dont les mortels sont épris, ignorée ou méprisée par les Princes et les Grands, cultivée par des hommes obscurs et détestés, eût-elle pu se faire respecter dans des nations à qui tout rendait l’aveuglement, le vice, la déraison nécessaires ? En vain fit-elle des menaces ; elles ne furent point écoutées par des hommes que le malheur des autres pouvait seul rendre heureux ; en vain fit-elle des promesses, on la vit dans l’impossibilité de les tenir, ou de procurer des récompenses, des richesses, du crédit, des honneurs. En vain séduisit-elle l’imagination : on trouva bientôt que la vertu, si belle en théorie, était nuisible dans la pratique ou ne menait à rien.
Pour que la morale ait du pouvoir sur les hommes, il faut les éclairer sur leurs vrais intérêts ; pour qu’ils soient éclairés, il faut que la vérité puisse les instruire ; pour les instruire, il faut que le préjugé soit désarmé par la raison ; c’est alors que les nations, tirées de cette enfance que leurs tuteurs s’efforcent d’éterniser, s’occuperont de la réforme de leurs institutions, des abus de la législation, des idées fausses qu’inspirent l’éducation, les usages nuisibles dont elles souffrent à chaque instant. C’est alors que les sociétés humaines seront heureuses, actives, florissantes. C’est alors que les citoyens, détrompés de terreurs paniques, d’espérances imaginaires, des opinions qui les soumettent à des chefs corrupteurs et corrompus, sentiront que leur intérêt est lié à celui de l’État. C’est alors que l’éducation inspirera à la jeunesse le goût des objets utiles. En un mot, c’est alors que tout conspirera à donner des principes sûrs, invariables, non sujets à dispute. Tout confirmera les promesses de la morale ; tout encouragera la vertu et forcera le vice de lui céder la place.
La vertu est, de l’aveu de tout le monde, le soutien des Empires ; mais les nations ne peuvent être vertueuses si elles ne sont instruites. Des peuples ignorants remplis de préjugés, tremblant sous le joug de l’opinion, accoutumés à se mépriser eux-mêmes, découragés par l’oppression ne sont que des amas d’esclaves crédules et bornés, sans vues pour l’avenir, incapables d’activité, prêts à recevoir tous les vices qui pourront les tirer de la misère. Si tels sont les sujets auxquels le Despotisme veut commander, un gouvernement plus sensé en veut d’autres ; il veut des citoyens dont les intérêts se confondent avec ceux de l’État, qui s’occupent de sa félicité, qui le servent utilement, qui s’intéressent à sa prospérité et qui le défendent avec courage. La patrie n’est jamais qu’où se trouve le bien-être ; il n’y a de bien-être que dans une contrée gouvernée par des lois justes ; les lois ne sont justes que lorsqu’elles ont pour objet le bonheur du grand nombre. Un citoyen vertueux dans les États des Tyrans est un être déplacé, c’est une plante étrangère au climat où elle se trouve.
Cependant ces hommes si ennemis de toutes lumières sont eux-mêmes les victimes des préjugés des peuples. Combien de fois ces Princes qui ne demandent que des sujets abrutis, ne sentent-ils pas qu’ils auraient besoin qu’ils fussent plus éclairés ? Combien de fois ces Souverains fauteurs de la superstition ont-ils eu lieu de gémir de ses coups et des obstacles qu’elle mettait à leurs projets ? Ils trouvaient alors que les préjugés étaient bien plus forts qu’eux ; ils trouvaient que l’opinion sacrée était capable d’ébranler le trône même et de briser le sceptre dans la main des Rois ; enfin souvent ils ont trouvé la mort dans cette superstition ingrate qui les flattait de rendre leur personne inviolable et sacrée. Quelle que soit la lenteur des progrès de la raison, on ne peut douter qu’elle n’influe à la longue sur ceux-mêmes qui lui sont les plus opposés : la lumière de la vérité se réfléchit tôt ou tard sur le visage des méchants qui, en s’efforçant de l’éteindre, ne font souvent que la rendre plus éclatante et plus pure.
Il faut donc éclairer les mortels si l’on veut les rendre raisonnables ; il faut leur montrer leur vraie nature et leurs intérêts véritables ; il faut les arracher à leurs amusements puérils, les faire rougir de leurs préjugés avilissants, leur inspirer de la vigueur, leur enseigner leurs vrais devoirs, leur montrer leur dignité, et les conduire ainsi à la virilité. La vertu ennoblit l’âme ; elle apprend à l’homme à s’estimer lui-même ; elle le rend jaloux de l’estime des autres ; elle lui fait sentir qu’il est quelque chose dans la nature ; la raison lui prouve qu’il doit ambitionner les suffrages de ses concitoyens et que pour les obtenir d’une façon légitime et sûre, il doit acquérir des talents, se rendre utile et montrer des vertus : voilà la route que la sagesse ouvre à tous ceux qui voudront se distinguer. Toute considération qui n’est fondée que sur l’opinion et le préjugé ne peut être solide ; elle est faite pour disparaître aux approches de la vérité.
Chapitre XIV et dernier. La vérité doit tôt ou tard triompher de l’erreur, et des obstacles qu’on lui oppose.
Réformer le genre humain et le détromper de ses préjugés fut toujours une entreprise qui parut aussi vaine qu’insensée. Les personnes les mieux intentionnées et les plus éclairées sont, comme on a vu, trop souvent elles-mêmes tentées de croire que les folies des mortels sont incurables, et qu’il serait inutile de vouloir les guérir. Tout homme qui avoue le projet de changer les idées de ses semblables paraît à tous les yeux un extravagant, dont le moindre châtiment est d’être couvert de ridicule. Cependant si nous considérons attentivement les choses, nous trouverons des raisons très fortes, au moins pour douter, si l’opinion de ceux qui croient l’esprit humain inguérissable est réellement fondée. Si l’homme est un être raisonnable, comment peut-on imaginer que la raison ne soit point faite pour lui, ou ne soit uniquement réservée qu’à quelques individus choisis, tandis que l’espèce entière en sera toujours privée ? Quoi ! L’esprit humain n’est-il donc susceptible de se perfectionner que sur des objets frivoles ? Est-il condamné à demeurer dans une enfance perpétuelle sur ceux qui l’intéressent le plus ? Des nations forcées par les circonstances ne se sont-elles pas détrompées peu à peu d’une partie de leurs préjugés ? Celles qui se sont civilisées sont-elles les dupes des mêmes erreurs que leurs sauvages ancêtres ? Si le fanatisme de la religion, si des erreurs nuisibles sont souvent parvenues à changer la face du globe ; pourquoi l’enthousiasme de la vérité ne pourrait-il pas un jour saisir les peuples et les porter à faire main basse sur les opinions et les usages qui les désolent ? Faut-il donc désespérer de voir un jour les hommes fatigués de leurs délires, recourir à la vérité pour en trouver les remèdes ? Enfin n’est-ce pas faire à la race humaine la plus sanglante injure que de prétendre qu’il n’y a que l’erreur et le vice qui soient en droit de lui plaire, et que la vérité et la vertu, dont elle sent les charmes et le besoin, ne soient point faites pour l’éclairer ou pour guider sa conduite ?
N’ayons point de notre espèce des idées si défavorables. Si l’homme est dans l’erreur, c’est que tout conspire à le tromper ; s’il chérit le mensonge, c’est qu’il le prend pour la vérité ; s’il est obstinément attaché à ses préjugés, c’est qu’il les croit nécessaires à son repos, à son bien-être dans ce monde et dans l’autre. S’il méconnaît sa nature, c’est qu’il ne lui est point permis ni de penser par lui-même, ni d’entendre la vérité, ni de faire des expériences ; s’il ferme son oreille à la voix de la raison, c’est que tout concourt à le rendre sourd et à le prémunir contre elle ; c’est que les clameurs du fanatisme et de la tyrannie l’empêchent d’entendre ses leçons : enfin si sa conduite est si dépravée, si contraire à son propre bonheur et à celui des êtres avec lesquels il doit vivre, c’est que tous les motifs qui devraient se combiner pour le rendre vertueux se réunissent pour le retenir dans l’ignorance et le pousser au crime.
Cependant, ne désespérons point de la guérison du genre humain ; pourquoi ne se guérirait-il point par les mêmes moyens qui l’ont empoisonné ? Si c’est l’erreur qui causa tous ses maux, qu’on lui oppose la vérité ; si ce sont ses vaines terreurs qui l’ont égaré, qu’on le rassure ; si c’est l’éducation qui propage et qui éternise ses préjugés, qu’on la rende plus sensée ; si c’est pour avoir méconnu les voies de la nature qu’il s’est perpétuellement égaré, qu’on le ramène à cette nature, qu’il fasse des expériences, qu’il développe sa raison ; si ce sont ses gouvernements qui le rendent malheureux et qui corrompent ses mœurs, donnons-lui de la grandeur d’âme, montrons-lui tous ses droits, inspirons-lui l’amour de la liberté, prouvons à ses Souverains que leurs véritables intérêts sont essentiellement les mêmes que ceux des sujets qu’ils gouvernent et doivent l’emporter sur les intérêts futiles des flatteurs qui leur suggèrent qu’ils ne peuvent être puissants et respectés qu’en rendant leurs sujets faibles et misérables.
La nature, toujours en action, ne peut-elle donc point, dans ses combinaisons éternelles, faire naître des circonstances propres à détromper les hommes, au moins pour un temps, de leurs folies ? La nécessité ne peut-elle pas amener des événements qui les forcent à renoncer à leurs extravagances ? S’obstinera-t-elle toujours à les enchaîner dans les ténèbres de l’opinion ? Ne seront-ils jamais gouvernés par des Princes qui connaissent leurs avantages réels, leur vraie puissance, leur vraie gloire ? Les nations ne se lasseront-elles jamais de ces superstitions qui les appauvrissent sans fruit, de ce despotisme qui les énerve, de ces guerres qui les désolent, de ces jalousies qui les mettent aux prises, de ces conquêtes et de ces victoires qui coûtent le sang du citoyen, de ces vains efforts que suit l’épuisement des États ? Ne verrons-nous jamais les sociétés politiques détrompées de ces institutions qui les oppriment, de ces usages que le bon sens condamne, de ces préjugés qui n’ont que l’antiquité pour eux, de ces distinctions onéreuses qui font de tous les citoyens des oppresseurs ou des opprimés, des orgueilleux ou des hommes vils, des Grands altiers ou des esclaves rampants, des riches insatiables ou des indigents misérables, qui manquent du nécessaire et qui recourent au crime pour se le procurer ? Enfin, toutes les institutions tendront-elles toujours à peupler les villes d’êtres frivoles et vains, d’oisifs fatigués de leur existence ; de pères déréglés et négligents, de femmes légères, dissipées ou sans pudeur ; d’enfants rebelles et ingrats, de faux amis prêts à se trahir, d’avares courant après des richesses qui ne leur procureront point le bonheur ; d’ambitieux qui par toutes sortes de voies veulent obtenir un rang qui ne peut rassasier leurs désirs, de citoyens divisés d’intérêts, et indifférents sur le sort de la patrie ?
S’il n’est point permis de croire que la raison puisse un jour éclairer la race humaine entière, pourquoi ne nous flatterions-nous pas de la voir du moins régner sur une portion de la terre ? Si les nations, ainsi que les individus, ne peuvent espérer un bonheur permanent et inaltérable, pourquoi douter qu’elles puissent au moins en jouir pour quelque temps ? Osons donc prévoir ces heureux instants dans l’avenir ; que notre cœur se réjouisse de pressentir qu’un peuple puisse, du moins pendant des intervalles favorables, être gouverné par la raison. Le malade habituel ne prévoit-il pas avec plaisir les moments de repos que ses infirmités lui laisseront ? Les maux les plus violents ne sont-ils pas forcés de se suspendre quelquefois ? Le genre humain est-il le seul frénétique qui n’ait point des intervalles lucides ?
Ainsi le Sage qui aura médité ne se rebutera point des obstacles sans nombre que la vérité rencontre toutes les fois qu’elle contredit les préjugés universellement établis. C’est en remontant à leurs vraies causes que l’on peut en tarir la source ; c’est en détruisant ces causes que l’on anéantira leurs dangereux effets. Ramenons les hommes à l’expérience, et bientôt ils découvriront la vérité. Donnons-leur une balance dans laquelle ils puissent peser avec certitude leurs opinions, leurs institutions, leurs lois, leurs usages, leurs actions, leurs mœurs. Ils ne se tromperont jamais quand ils régleront leurs jugements sur l’utilité durable et permanente qui résulte de leurs façons de penser et d’agir. D’après cette règle éternelle, invariable, nécessaire, ils jugeront sainement de tout, leur esprit aura un guide sûr pour fixer à jamais ses idées.
En appliquant cette règle infaillible à la religion, ils trouveront que ses vaines chimères n’ont servi dans tous les temps qu’à troubler l’imagination de l’homme, qu’à porter la consternation dans son cœur, qu’à le remplir d’inquiétudes, qu’à étouffer en lui l’énergie nécessaire pour travailler efficacement à son bonheur ici-bas, ils verront que les notions religieuses, toujours directement opposées à celles de l’évidence et de la raison, doivent nécessairement donner lieu à des disputes interminables : ils sentiront que ces disputes, tant que l’on y attachera la plus grande importance, ne manqueront pas de troubler la tranquillité publique : l’histoire de tous les siècles leur prouvera que leurs Prêtres, loin de procurer aux mortels des moyens de parvenir au bonheur, n’ont été pour eux que des furies qui partout ont répandu la discorde, et se sont fait payer chèrement des mensonges et des ravages qu’ils ont apportés sur la terre. L’expérience journalière leur fera voir l’inutilité de ces prières dont elles fatiguent les Dieux ; de ces cultes, de ces pratiques, de ces rites, de ces sacrifices souvent barbares à l’aide desquels depuis tant de milliers d’années les nations se flattent vainement de rendre propices des divinités qui ne sont favorables qu’aux peuples bien gouvernés.
En examinant les avantages qui résultent des institutions politiques, l’on trouvera que presque en tout pays le caprice d’un seul homme, appuyé par les forces des instruments de son pouvoir, décide irrévocablement du sort des nations. Ils verront que les lois, nuisibles au plus grand nombre, n’ont pour objet que l’utilité du maître et de quelques citoyens qui par leurs lâchetés et leurs intrigues ont mérité sa faveur. Ils reconnaîtront que ces indignes Vizirs, ces Courtisans si fiers sur qui les richesses et les récompenses des sociétés s’accumulent, sont souvent les plus cruels ennemis de l’État, et que ces Grands qui s’attirent la considération, les respects, la vénération d’un peuple imbécile ne sont communément que les artisans des malheurs de la patrie. Ils demeureront convaincus que par les préjugés vulgaires si favorables à la puissance illimitée, les sujets ne sont pour l’ordinaire que des captifs destinés à gémir toute leur vie dans les fers, et à mordre la poussière aux pieds de quelques mortels, qu’ils ont la simplicité de croire d’une autre espèce que la leur. Détrompées de ces honteux préjugés, les nations sentiront qu’elles sont libres, qu’elles ont droit au bonheur, qu’elles peuvent en appeler des institutions absurdes de l’antiquité à leur utilité présente, et qu’elles ne sont point faites pour être éternellement des dupes d’opinions fausses, transmises de race en race sans jamais avoir été examinées. Elles trouveront que leurs chefs sont des hommes choisis par elles-mêmes pour veiller à leur sûreté, qui méritent leur soumission, leur reconnaissance, leur amour lorsqu’ils sont vraiment utiles ou fidèles à remplir les engagements qu’ils ont contractés avec elles. Le citoyen, cessant de s’avilir sans cause, demeurera persuadé qu’il n’est point un esclave, que la nature l’a fait libre, qu’il a des droits incontestables, que les mortels naissent égaux, que la seule vertu met de la différence entre eux, qu’ils ne doivent de l’affection et des respects, qu’à ceux qui par leurs talents, leurs vertus, leur utilité sont les plus nécessaires à la patrie et lui procurent les avantages les plus réels.
C’est sur l’utilité réelle ou supposée que se fondent nécessairement tous nos sentiments pour les hommes et pour les choses. Nous sommes visiblement dans l’erreur toutes les fois que nous accordons notre estime, notre vénération, notre amour à des hommes, à des actions, des usages, des institutions, des opinions inutiles ; le dernier degré de la démence est d’aimer et d’estimer ce qui nous est nuisible. Le citoyen le plus utile doit être dans tout État le plus chéri, le plus considéré, le mieux récompensé. Le Souverain vertueux est d’après ces principes le mortel le plus digne de l’attachement et des respects de tous ceux qui éprouvent à chaque instant les heureuses influences de ses soins vigilants. Ceux qui sous lui partagent les travaux pénibles de l’administration, sont évidemment les hommes le plus justement considérés. Les hommages que nous rendons à la grandeur, au rang, aux places, aux dignités ne peuvent avoir pour motifs que les avantages que nous recevons ou que nous sommes en droit d’espérer de ceux qui les possèdent ; ces hommages ne seraient plus que des effets d’une habitude machinale, d’une crainte servile, d’un préjugé déraisonnable, si nous les accordions indistinctement à des êtres malfaisants ou dépourvus de mérites. Les distinctions, les titres, les prérogatives sont faits pour représenter à nos yeux les services réels, les lumières, la faculté d’être utile ; dès que ces choses ne sont plus que les symboles de la faveur, de l’intrigue, de la bassesse, de la vénalité ; dès qu’elles ne servent qu’à couvrir l’ineptie, l’ignorance, la fraude, la méchanceté favorisées ; dès qu’elles ne nous annoncent que le pouvoir de nuire, nous devenons les complices des maux que nous éprouvons quand nous leur prostituons un encens qui n’est dû qu’au mérite et à l’utilité.
Pour peu que nous réfléchissions, nous serons convaincus que l’utilité, ou du moins son image ou ses apparences souvent trompeuses, sont toujours les objets que les hommes chérissent, admirent, honorent. Leurs sentiments sont raisonnables toutes les fois que leur affection et leur vénération portent sur des objets vraiment avantageux ; ils sont dans l’aveuglement et le délire quand les objets de leur vénération en sont indignes, c’est-à-dire sont inutiles ou pernicieux pour eux-mêmes.
L’utilité des talents de l’esprit fut en tout temps reconnue par les mortels ; la supériorité des lumières a subjugué le monde. Des hommes plus instruits que les autres ont pris en tout temps un ascendant nécessaire sur ceux qui n’avaient ni les mêmes ressources ni les mêmes talents. Les premiers législateurs des nations furent des personnages plus éclairés que le vulgaire qui portèrent des lumières, de la science, de l’industrie à des Sauvages épars, dénués de secours, exposés à la faim, à la misère, privés d’expérience, dépourvus de prévoyance, en un mot dans l’état de l’enfance. Ces hommes, merveilleux sans doute pour des êtres malheureux, les réunirent en société, facilitèrent leurs travaux, leur apprirent les moyens de mettre leurs forces à profit, développèrent leurs facultés, leur découvrirent quelques secrets de la nature, réglèrent leur conduite par des lois. Les sociétés tirées de la barbarie, rendues plus heureuses par les soins de leurs législateurs, reconnaissantes de leurs bienfaits, obéirent de plein gré à des hommes si utiles, eurent en eux la confiance la plus entière ; reçurent avidement leurs leçons, adoptèrent indistinctement les vérités et les fables qu’ils voulurent annoncer, montrèrent la déférence la plus entière pour eux ; en un mot, les chérirent, les respectèrent et finirent souvent par les adorer comme des êtres plus grands, plus sages, plus puissants que les mortels ordinaires.
D’où l’on voit que les hommes les plus utiles ont été les premiers Législateurs, les premiers Prêtres, les premiers Souverains, les premiers Dieux des nations. Nous voyons partout l’utilité déifiée. Des peuples ignorants, languissant dans la misère, ne subsistant qu’avec peine, exposés continuellement aux rigueurs de la nature, sans moyen de s’en garantir, durent regarder comme des Êtres d’un ordre supérieur, comme des Puissances surnaturelles, comme des Divinités ceux qui leur apprirent à soumettre la nature elle-même à leurs propres besoins. Tout est prodigieux, tout est divin pour l’homme sans expérience : en conséquence, nous voyons en tout pays les peuples à genoux devant les personnages qui les premiers leur enseignèrent à cultiver, à semer, à moissonner. Les Osiris, les Bacchus, les Cérès ne furent que des hommes expérimentés qui portèrent à des Sauvages des connaissances utiles ; les Hercules, les Odins, les Mars nous montrent des guerriers qui apprirent aux nations l’art de se défendre et d’attaquer avec succès. En un mot, tous ceux qui s’annoncèrent par des découvertes, des talents, des qualités extraordinaires, sont devenus les maîtres, les oracles et souvent les Dieux des hommes.
C’est sans doute là-dessus que dans l’origine se fonda le pouvoir de ces personnages célestes dont la mémoire et la vénération se sont transmises jusqu’à nous. Les Orphées, les Moïses, les Numas furent des êtres de ce genre ; ils devinrent de leur vivant les Souverains absolus des sociétés qu’ils avaient formées. Leurs successeurs héritèrent de leur pouvoir ; les peuples accoutumés à leur joug, soit par déférence à leurs volontés, soit par reconnaissance pour leur mémoire, eurent pour ces successeurs ou pour leurs descendants la même soumission qu’ils avaient montrée à leurs prédécesseurs ou leurs pères. Ils furent honorés, obéis, enrichis ; on continua de recevoir leurs arrêts ; ils furent chargés de veiller à la sûreté publique ; on leur laissa le pouvoir illimité de régler le sort de la société qui les rendit dépositaires de ses forces, de ses richesses et de son autorité92.
Mais l’abus accompagne communément le pouvoir ; les hommes qui dans l’origine avaient été utiles devinrent bientôt inutiles et dangereux. La puissance, qui leur avait été confiée par la société fut tournée contre elle-même ; les chefs des nations séparèrent leurs intérêts de ceux de leurs sujets ; ils se liguèrent avec quelques-uns d’entre eux pour subjuguer et dépouiller tous les autres ; dépositaires des richesses publiques, dispensateurs des récompenses, maîtres absolus des grâces, ils ne les répandirent que sur ceux qui furent utiles pour eux-mêmes et nuisibles à leurs concitoyens. Les Prêtres, destinés à instruire les peuples, formèrent un ordre à part plus instruit que les autres, qui n’eut pour objet que de les tromper, de les tenir dans l’ignorance afin de les soumettre et de les dévorer à l’aide de l’opinion. Ils prêtèrent leurs secours à la Tyrannie quand elle leur fut favorable, ils se déclarèrent les ennemis de l’autorité légitime quand elle leur fut contraire ; leur empire subsiste encore parce que les peuples n’ont point acquis des lumières suffisantes pour découvrir la futilité et le danger de leur vaine science.
Malgré les maux continuels que les peuples éprouvèrent en tout temps de la part de leurs guides temporels et spirituels, ils crurent toujours pouvoir attendre d’eux de la protection, des secours, du bonheur. Ils souscrivirent à leurs caprices, ils obéirent à leurs décrets, ils adoptèrent sans examen leurs opinions, leurs préjugés, leurs dogmes ; ils continuèrent à respecter des institutions antiques, des usages, des règles, des pratiques, des préceptes qu’ils crurent avantageux pour eux-mêmes parce que leurs ancêtres y avaient été aveuglément soumis. En un mot, ils s’imaginèrent toujours voir des Dieux dans leurs Souverains les plus incapables ou les plus méchants ; ils crurent voir des hommes éclairés de lumières surnaturelles, doués d’une sagesse consommée, d’une probité à toute épreuve dans leurs Prêtres ; ils crurent voir les défenseurs de la patrie dans les guerriers qui la retenaient dans les chaînes de la servitude ; ils crurent voir des hommes utiles et respectables dans ceux à qui l’intrigue et la faveur avaient procuré des places, des honneurs, des distinctions qu’ils supposèrent des récompenses du mérite. Ils crurent voir des êtres d’un ordre supérieur dans tous ceux qui jouissaient de la grandeur, du pouvoir, de la naissance ; ils considérèrent, ils honorèrent les signes de l’utilité dans ceux-mêmes qui furent les plus inutiles, ou même les plus dangereux à la société.
Ainsi par la suite de leurs préjugés habituels, les peuples continuèrent à respecter sans raison les objets de l’admiration de leurs ancêtres ; ils eurent une vénération traditionnelle pour des hommes que souvent leur mérite et leurs talents auraient dû placer au dernier rang93. Fiers des suffrages stupides d’une multitude ignorante, ils s’en prévalent insolemment pour lui faire éprouver les plus cruels outrages : couverts du masque de l’utilité, ils recueillent sans pudeur les fruits de la reconnaissance peu raisonnée des peuples pour ceux qui dans l’antiquité la plus reculée leur ont procuré quelquefois des avantages réels, mais plus souvent encore imaginaires. Tels sont les faibles titres que présentent aux nations ceux qui jouissent exclusivement du droit de régler leurs destinées.
Les institutions religieuses et politiques, ainsi que les préjugés et les opinions des peuples, datent des temps d’ignorance, c’est-à-dire, de ces siècles où l’inexpérience et la faiblesse des nations les livraient sans réserve au pouvoir de quelques hommes assez rusés pour les séduire, ou assez forts pour les dompter. L’ignorance et la crainte ont fait naître les religions et les cultes ; ainsi l’ignorance fut en tout temps la base du pouvoir sacerdotal, qui ne peut subsister qu’autant que subsisteront les ténèbres de l’esprit humain. L’imprudente reconnaissance des peuples, leur défaut de prévoyance, leurs idées superstitieuses, enfin la violence ont fait éclore le despotisme, le pouvoir illimité, les lois injustes, les distinctions partiales, les privilèges et les titres accordés aux soutiens d’une puissance illégitime. Ainsi le pouvoir arbitraire ne peut subsister qu’autant que subsisteront l’imprudence et la stupidité des peuples qui s’en laissent accabler.
Avec des titres si peu fondés, cessons donc d’être surpris de voir ceux qui n’en ont point d’autres à présenter, s’opposer au progrès de la vérité, dont la force ferait cesser le charme qui tient les nations engourdies. L’ignorance et l’erreur sont favorables à ceux qui ont intérêt à nuire ; l’obscurité est l’asile ténébreux de tous ceux qui trompent ; la vérité est l’ennemie née des êtres malfaisants ou qui ne veulent point se désister de leurs projets dangereux ; elle est l’amie des cœurs droits et sincères et de tous ceux qui consentent à revenir de leurs égarements. La crainte de la vérité est un signe infaillible de l’imposture, de la fraude, de la perversité confirmée ; s’irriter contre la vérité, s’en offenser, la poursuivre, la persécuter, indiquera toujours une conscience alarmée, qui tremble de voir sa turpitude exposée au grand jour, et payée du mépris ou de l’indignation qui lui sont dus. Déclarer sa haine contre la vérité, c’est proclamer ouvertement qu’on a sujet de la craindre et que l’on est résolu de persister dans son iniquité.
Ces réflexions peuvent expliquer la conduite que tiennent constamment tous ceux qui s’opposent avec fureur aux progrès de l’esprit humain, et qui font des efforts continuels pour retenir les peuples dans les ténèbres de l’ignorance. C’est ainsi que le zèle, l’esprit intolérant et persécuteur des Prêtres, leur inimitié pour la science, leur haine pour la philosophie et pour ceux qui la professent, prouvent évidemment la conscience qu’ils ont de la faiblesse de leur cause, de la futilité de leurs systèmes, la crainte de voir leurs opinions discutées et l’imposture dévoilée aux yeux de l’univers. La cruauté de ces Prêtres décèle la lâcheté de leurs âmes ; l’imposture est toujours inquiète et craintive ; la lâcheté fut toujours et perfide et cruelle, parce qu’elle ne se crut jamais en sûreté ; les méchants ne veulent jamais être vus tels qu’ils sont ; ils savent que le voile du préjugé peut seul adoucir la difformité de leurs traits.
C’est d’après les mêmes principes que les Tyrans déclarent une haine irréconciliable à la vérité et s’efforcent d’écraser ceux qui ont l’âme assez forte pour oser l’annoncer. Dès que cette vérité les blesse, ils interposent habilement le voile de la religion entre eux et leurs sujets ; ils échauffent les peuples contre cette vérité en la faisant passer pour une sédition, un délire, un attentat contre le ciel même, pour un blasphème contre les représentants de la Divinité. Au défaut de la religion, ils font intervenir l’intérêt public et défèrent à la vengeance des nations ceux qui ont le courage de stipuler pour elles, de leur montrer leurs droits, de leur indiquer les routes du bonheur, de les désabuser des opinions funestes dont elles sont les victimes. En un mot, à l’aide de la Loi, qui n’est communément que l’expression de son propre caprice, le Tyran travestit l’ami du genre humain, le bienfaiteur de ses concitoyens en un rebelle, un infâme, un perturbateur, dont les fureurs doivent être rigoureusement châtiées. Que prouve cette conduite inique des maîtres de la terre sinon une conscience alarmée, une défiance inquiète sur la réalité de leurs droits, un dessein permanent de continuer à opprimer des peuples dont l’ignorance et la stupidité sont les uniques appuis de la puissance odieuse qu’on exerce contre eux ?
Le plus grand nombre des hommes craint la vérité parce qu’il craint d’être apprécié et mis au-dessous de la valeur que lui attache le préjugé, ou qu’il se fixe à lui-même. Tout homme qui pèse les choses dans la balance de l’utilité est un juge incommode pour des imposteurs ou des charlatans, qui sentent qu’ils ont tout à perdre de l’examen. La grandeur réelle, accompagnée de la vertu, de la bienfaisance, de l’équité, ne craint point les approches du Sage ; elle est bien plus flattée des suffrages de l’homme éclairé que des respects imbéciles d’une multitude ignorante et servile. La grandeur factice et fausse est ombrageuse, elle a la conscience de sa propre petitesse ou de sa perversité ; elle évite avec raison les regards pénétrants qui pourraient démêler l’homme méprisable au travers des titres, des honneurs, des dignités ; il ne lui faut que des flatteurs, des stupides, des délateurs, des sycophantes, des complaisants disposés à dévorer les outrages pour obtenir des grâces. L’homme droit, qui connaît la vérité a communément l’âme haute : la conscience de sa propre dignité l’empêche de s’avilir ; il se respecte lui-même ; il ne s’abaisse point à l’intrigue, il sait qu’elle n’est faite que pour ceux qui n’ont ni talents ni vertus : l’éclat ni la grandeur ne lui en imposent point ; il connaît ses droits, il sait qu’il est homme et que nul mortel sur la terre ne peut, sans se dégrader et se déshonorer, exercer un pouvoir inique sur lui ; il sait que l’oppresseur injuste et les esclaves qui l’applaudissent sont les plus méprisables des humains. Il ne pliera donc point un genou servile devant eux ; si la noble fierté de son cœur s’oppose à sa fortune, il sera consolé par l’estime des gens de bien. Le vrai Sage ne rend hommage qu’au mérite, aux talents, à la vertu ; il ne prodiguera jamais son encens au faste, au crédit, au pouvoir ; il paiera librement un tribut légitime à la puissance lorsqu’il la verra vraiment occupée du bonheur des hommes. Il reconnaît un ordre hiérarchique dans la société ; il sait que le Souverain qui remplit ses devoirs difficiles est le premier des hommes ; il sait que le Ministre qui travaille péniblement au bonheur des nations est le plus grand des citoyens ; il sait que le mérite et les talents unis à la grandeur en sont bien plus éclatants ; il sait que celui qui sert vraiment la patrie doit être chéri, distingué, respecté. Il sait que le vrai mérite est accessible au mérite et que la grandeur éclairée est disposée à prévenir, encourager, à tendre la main aux talents dans l’obscurité, et qu’il serait inutile et dangereux pour l’homme de bien de se présenter aux yeux de l’ignorance superbe, de l’arrogance hautaine, de la perversité soupçonneuse94. Enfin il sait que l’homme de génie, peu fait à l’intrigue et au manège, ne peut lutter avec succès contre la médiocrité toujours souple et rampante.
Ainsi la vérité et ceux qui l’ont méditée ne peuvent être des objets déplaisants que pour ceux qui, dépourvus de mérite et de grandeur réelle, se sont habitués à se repaître de chimères et à faire valoir des titres frauduleux. L’homme de bien ne s’approche de la grandeur que lorsque la grandeur l’appelle. C’est quand le Souverain s’occupera sincèrement de l’utilité générale que le Philosophe aura l’ambition de servir son pays ; rien de plus déplacé, de plus inutile, de plus odieux que l’homme qui pense dans une nation livrée au despotisme, à l’imprudence, au luxe, à la corruption ; les idées les plus saines, les plus évidentes paraissent des systèmes chimériques à des êtres frivoles qui n’entendent jamais le langage de la raison ; l’impéritie trouve impraticables les moyens les plus simples et les plus efficaces ; le Despote est un enfant dépourvu de prévoyance ; il ignore l’art de préparer les événements, de semer pour recueillir, de planter pour obtenir des fruits : toujours guidé par le caprice du moment, il ne s’occupe jamais du bonheur à venir ; tous ceux qui osent réclamer contre ses puériles fantaisies lui paraissent des censeurs incommodes, des rêveurs ridicules, des frondeurs haïssables, des sujets séditieux. Des chefs imprudents ne sont point en état d’envisager le lendemain, ils n’écoutent que ceux qui leur fournissent les moyens de satisfaire sur le champ leurs désirs pétulants. La réflexion mûrit l’esprit ; le Sage est un homme fait, qui dans un pays frivole se trouve entouré d’une troupe inconsidérée dont il excite la risée ou la haine dès qu’il entreprend de faire parler la raison. L’homme de génie n’est qu’un rêveur pour des hommes ordinaires ; l’homme de bien est odieux pour des êtres corrompus ; le ton mâle de la vérité est trop fort pour des mortels efféminés qui se sentent trop faibles pour arrêter un État sur le penchant de sa ruine : il n’y a que des âmes fortes qui puissent exécuter ou saisir les projets du Génie.
Que l’on cesse donc d’être étonné du déchaînement presque universel qui s’élève contre la philosophie ou contre ceux qui ont le courage d’annoncer la vérité, et de stipuler les intérêts du genre humain. La Politique, ainsi que la Théologie, est devenue un monopole entre les mains de quelques hommes, qui seuls se prétendent en droit de s’occuper des intérêts des nations ; quiconque, sans leur aveu, a la témérité de penser au bien public, est traité de la même manière que les marchands frauduleux. Ce n’est jamais qu’en fraude que la vérité se fait jour dans un pays mal gouverné, dont le mensonge est la monnaie courante. Ce n’est qu’en travaillant sous terre qu’on creusera la ruine des formidables remparts que l’erreur oppose partout à la félicité des hommes.
Les grands et le peuple sont dans toutes les nations les derniers qui s’éclairent, parce qu’ils connaissent le moins l’intérêt qu’ils ont de s’éclairer ; d’ailleurs les premiers croient recueillir tous seuls les fruits des erreurs de la terre. Le vulgaire ne connaît presque jamais la vraie source de ses maux : lorsque ses peines sont poussées à l’excès, lorsqu’il est au désespoir, il y cherche des remèdes violents qui finissent communément par les multiplier. C’est alors que les Princes, souvent aux dépens de leur trône et de leur vie, sont forcés de reconnaître le danger de commander à des hommes abrutis ; c’est alors que ces despotes inconsidérés voient l’étendue des dangers dont l’abus du pouvoir est toujours accompagné95 ; c’est au sein de la disgrâce et de l’infortune où le caprice les plonge que les grands s’aperçoivent qu’ils sont eux-mêmes les victimes de la tyrannie qu’ils ont alimentée96.
Nul homme dans les États n’est donc vraiment intéressé au maintien des préjugés. L’imposture et l’erreur ne donneront jamais que des avantages passagers, que des ressources peu sûres, qu’une puissance chancelante, que des titres incertains et fragiles : il n’y a que la vérité, la raison, la vertu qui puissent donner une force, une sécurité complète. Le Souverain ne peut être puissant qu’à la tête d’un peuple florissant et nombreux ; il ne peut être aimé que par un peuple sensible à ses bienfaits et à ses soins ; il ne peut être courageusement défendu que par un peuple magnanime qui se sente intéressé à la conservation de son maître ; ce maître ne peut avoir des sujets intrépides, industrieux, vertueux, attachés à la patrie que quand il commande à des hommes libres. Les grands n’ont une grandeur réelle que quand ils sont libres eux-mêmes. Il n’est point de grandeur pour des esclaves que le souffle d’un Sultan peut à chaque instant précipiter dans la poussière ; il ne peut y avoir de vraie grandeur, de vrai courage, de vraie patrie sans liberté ; le Tyran est lui-même l’esclave de ses craintes, et des Satellites qui l’entourent : sa vie et sa couronne sont à tout désespéré qui bravera la mort. Le Prince n’est libre et sûr qu’au milieu de citoyens contents. Un peuple bien gouverné n’est point tenté de changer de maître ; un peuple aveugle et malheureux est toujours dangereux : si une nation éclairée est difficile à tyranniser, elle est facile à gouverner ; elle ne deviendra point aisément le jouet ou l’instrument ni du fanatisme religieux ni de l’ambition des méchants.
Si l’Europe a des avantages sur les autres parties de notre globe, c’est sans doute à la supériorité de ses lumières qu’elle est redevable de ses forces et de sa gloire. Parmi les nations européennes, quelles sont les plus actives, les plus riches, les plus florissantes ? Ce sont évidemment celles qui sont les plus éclairées. L’on a vu de tout temps les nations les plus libres et les moins superstitieuses, prendre un ascendant nécessaire sur celles qui étaient accablées sous la tyrannie politique et religieuse. L’on a vu avec étonnement le Batave peu nombreux, privé des faveurs de la nature, faire trembler la Monarchie la plus redoutable de notre monde, et prospérer tandis que ses anciens Tyrans sont tombés dans la décadence et le mépris. Les Princes, les Ministres, les Grands, à la vue des conséquences funestes de leurs délires, de l’épuisement que leurs caprices réitérés ont causé, du découragement que l’oppression a produit, de l’abjection et du mépris où les met leur imprudence, sont, quelquefois trop tard, forcés de recourir à la sagesse qu’ils ont longtemps dédaignée, aux lumières qu’ils ont méprisées, à la vérité qu’ils ont eue en horreur.
La nécessité ramène tôt ou tard les hommes à la vérité ; vouloir lutter contre elle, c’est lutter contre la nature universelle qui force l’homme de tendre au bonheur dans chaque instant de sa durée. Ainsi malgré tous les efforts de la tyrannie, malgré les violences et les ruses du Sacerdoce, malgré les soins vigilants de tous les ennemis du genre humain, la race humaine s’éclairera ; les nations connaîtront leurs véritables intérêts ; une multitude de rayons rassemblés formera quelque jour une masse immense de lumière qui échauffera tous les cœurs, qui éclairera les esprits, qui environnera ceux-mêmes qui cherchent à l’éteindre. Si la vérité concentrée dans l’esprit d’un petit nombre d’hommes fait des pas lents, ils n’en sont pas moins sûrs ; elle se répand de proche en proche et finira par produire un embrasement général dans lequel toutes les erreurs humaines se trouveront consumées.
Ne regardons point cette espérance comme chimérique et vaine ; l’impulsion est donnée : à la suite d’un long assoupissement dans les ténèbres de l’ignorance et de la superstition, l’homme s’est enfin réveillé ; il a repris le fil de ses expériences, il s’est défait d’une portion de ses préjugés, il a pris de l’activité ; le commerce l’a mis en société avec les êtres de son espèce ; les mortels ont fait un trafic de leurs idées, de leurs découvertes, de leurs expériences, de leurs opinions. Des inventions ingénieuses facilitent la propagation des vérités : l’imprimerie les fait circuler promptement et consigne à la postérité des découvertes dont elle pourra faire usage. Des ouvrages immortels ont porté les coups les plus sûrs au mensonge ; l’erreur chancelle de toutes parts ; les mortels en tout pays appellent la raison à grands cris, ils la cherchent avidement : rassasiés des productions propres à les amuser dans leur enfance, ils demandent une pâture plus solide ; leur curiosité se porte irrésistiblement vers les objets utiles ; les nations, forcées par leurs besoins, songent partout à réformer des abus, à s’ouvrir de nouvelles routes, à perfectionner leur sort. Les droits de l’homme ont été discutés, les lois ont été examinées et seront simplifiées, la superstition s’est affaiblie, et partout les peuples sont devenus plus raisonnables, plus libres, plus industrieux, plus heureux, dans la même progression que leurs préjugés religieux et politiques ont diminué.
En un mot, l’homme s’occupe partout de son bonheur ; malgré la lenteur des progrès de son esprit, il ressent vivement l’impulsion qu’il a reçue : les obstacles qu’on oppose à sa tendance et à sa marche ne feront que le rendre plus opiniâtre ; ceux-mêmes qui se sont efforcés d’éteindre les lumières n’ont fait que les répandre ; le grand homme est partout assuré des suffrages du génie, de la probité, de la raison ; celui qui a trouvé la vérité, échauffé de son beau feu, brûle de le communiquer aux autres ; enivré d’un enthousiasme utile, il ferme les yeux sur les obstacles et les dangers ; la ciguë que la tyrannie lui présente, les coups dont elle le frappe, loin de briser le ressort de son âme, le font réagir avec plus d’énergie ; au défaut de la reconnaissance de ses contemporains, son imagination s’allume à la vue de la postérité, qui plus éclairée comprendra mieux son langage, rendra justice à ses travaux, et reconnaîtra l’utilité de ses principes que la stupidité regarde comme les rêves d’un cerveau dérangé, comme des systèmes impraticables, comme des paradoxes insensés.
Mais qu’est-ce qu’un paradoxe, sinon une vérité opposée aux préjugés du vulgaire, ignorée du commun des hommes, et que l’inexpérience actuelle les empêche de sentir ? Un paradoxe est pour l’ordinaire le résultat d’une longue suite d’expériences et de réflexions profondes dont peu d’hommes sont capables : ce qui est aujourd’hui un paradoxe pour nous sera pour la postérité une vérité démontrée. L’homme de génie pense de son temps comme pensera l’avenir ; il n’est point de son siècle, il parle très souvent une langue inintelligible pour lui. Les philosophes profonds sont les vrais prophètes du genre humain. Le Sage sait que les routes battues ne conduisent qu’à des erreurs universelles, et que le seul moyen de rencontrer la vérité est de s’écarter du chemin où la multitude s’égare.
De son vivant, le Philosophe qui pense avec courage, ou dont l’esprit résiste au torrent de l’opinion, paraît ou un homme étrange, ou un téméraire punissable, ou un fou ridicule ; ses idées ne sont approuvées que par ceux qui pensent comme lui ; leur suffrage lui suffit, il a pour lui ses vrais juges, il jouit de la récompense de ses peines97 ; il se console des mépris ; il en appelle à la raison future de la sentence de ces juges frivoles ou intéressés, qui ne connaissent d’autre règle que leurs passions ou qu’une routine stupide. L’avenir qu’il a devant les yeux le dédommage du présent. Il sait que, semblable au grain de blé, ce n’est qu’après avoir été enfoui dans la terre que le philosophe est fait pour donner son fruit. Si le désir de la gloire et l’heureuse illusion des suffrages de la postérité ne soutenaient dans quelques âmes l’amour de la vérité, l’indignation contre l’iniquité, l’enthousiasme du bien public, bientôt la terre serait privée d’êtres pensants et le genre humain en proie aux imposteurs qui le trompent, aux tyrans qui l’abrutissent, aux vices qui le déchirent, n’aurait plus ni raison, ni vertu, ni bonheur.
Malgré l’obscurité du crépuscule où les nations semblent encore errer, des coups fréquents de lumière annoncent l’aurore et la venue du grand jour ; la vérité, comme le soleil, ne peut point rétrograder ; les ténèbres disparaissent d’une façon sensible ; les savants des nations sont dans un commerce perpétuel ; ces heureux Cosmopolites, en dépit des inimitiés politiques, demeurent toujours liés ; les ouvrages du génie se répandent en tous lieux ; une découverte intéressante passe en un clin d’œil, des climats hyperboréens jusqu’aux Colonnes d’Hercule ; un livre qui renferme des vérités utiles ne périt plus : la Tyrannie la plus acharnée ne peut plus étouffer les productions de la science ; la Typographie rend indestructibles les monuments de l’esprit humain. Les Nations européennes, sans une révolution totale du globe, ne retomberont jamais dans cette barbarie qui fut si longtemps leur partage et dans laquelle la superstition et le despotisme tâchent en vain de les faire rentrer. Les circonstances des nations, leurs intérêts mal entendus, les passions de leurs chefs, les événements imprévus pourront bien arrêter ou retarder quelque temps les progrès des connaissances ; mais la vérité, semblable au feu sacré, sera toujours conservée quelque part : dès que les hommes voudront s’instruire, il leur sera facile de reprendre le fil des expériences ; les digues mêmes que l’on oppose à la science et à la vérité ne serviront qu’à pousser plus fortement les mortels à les chercher, et leur donneront de nouvelles forces pour l’atteindre. L’esprit humain s’irrite des entraves qu’on lui met ; la vérité, semblable aux eaux longtemps accumulées, renversera quelque jour les vains obstacles de l’erreur.
Que les hommes qui pensent répandent donc les lumières qu’ils ont acquises ; qu’ils écrivent, qu’ils laissent aux races futures des traces de leur existence ; que sensibles à la gloire, ils soient touchés de l’idée de se survivre, qu’ils laissent des monuments qui déposent qu’ils n’ont point inutilement vécu. Si leurs ouvrages sont vrais, s’ils sont vraiment utiles, ni la rage impuissante de la Tyrannie, ni les clameurs intéressées du Sacerdoce, ni les censures de l’ignorance, ni les fureurs de l’envie ne pourront les abolir ; ils passeront de races en races ; la gloire de leurs auteurs ne se flétrira point ; l’immortalité couronnera leurs travaux.
Ainsi Sages ! je le répète, vous n’êtes point les hommes de votre temps ; vous êtes les hommes de l’avenir, les précurseurs de la raison future. Ce ne sont ni les richesses, ni les honneurs, ni les applaudissements du vulgaire que vous devez ambitionner ; c’est l’immortalité. Répandez donc à pleines mains des vérités, elles fructifieront un jour. Trop souvent, il est vrai, vous semez dans une terre ingrate ; vos services sont payés de la haine la plus cruelle ; des persécutions vous menacent ; le préjugé condamne et flétrit vos écrits, la grandeur les dédaigne, la frivolité les juge ridicules ; mais ne souffrez point que l’injustice et la folie brisent le ressort de vos âmes : laissez rugir la Tyrannie ; laissez tonner la superstition ; laissez siffler les serpents de l’envie ; le vrai mérite, comme le soleil, peut être quelque temps offusqué par des nuages, mais il en sort toujours plus éclatant et plus pur. Si la nature humaine est susceptible de perfection ; si l’esprit humain n’est point fait pour s’égarer toujours ; voyez dans l’avenir la sagesse et la vérité devenir les guides des Rois, les Législatrices des peuples, les objets du culte des Nations. Voyez les noms des Apôtres de la raison gravés au temple de mémoire. Voyez les interprètes de la nature chéris et dédommagés des injustices et des mépris de leur siècle. Comptez que la raison est un asile auquel les passions des hommes les forceront enfin de recourir : la vérité est un roc inébranlable contre lequel les tempêtes qui agitent le genre humain obligeront ses erreurs de venir se briser.
Que dis-je ? Nul homme de génie n’est, même de son temps, privé de récompense. En dépit des menaces de la grandeur, des calomnies de l’imposture, des injustices de l’envie, des sarcasmes de la frivolité, le grand homme jouit des applaudissements que son cœur doit désirer. Nul ouvrage intéressant pour l’espèce humaine et vraiment digne d’estime ne tombe dans l’oubli. Un bon livre surnage toujours au torrent de l’erreur ; la voix du mensonge, de la critique, de l’imposture, est souvent forcée de joindre en frémissant son suffrage à celui des mortels qui applaudissent la vérité.
Quel est en effet chez les hommes l’ouvrage vraiment utile qui soit tombé dans l’oubli ? Ne jouissons-nous pas avec reconnaissance des leçons que nous ont transmises nos sages maîtres de l’antiquité ? Ne bénissons-nous pas la mémoire de ces Génies bienfaisants qui souvent, pour nous instruire, se sont exposés à l’Ostracisme, à l’exil, à la mort ? Enrichis de leurs découvertes, aidés de leurs conseils, ne sommes-nous pas à portée de marcher en avant ? Déjà le genre humain s’est acquis un vaste fonds de lumières, d’expériences, de vérités : un grand nombre d’êtres pensants s’est occupé des moyens de rendre l’homme heureux ; la religion, la jurisprudence, la morale ont été mises dans la balance ; la science de la nature, la médecine, la chimie, l’astronomie, la navigation tendent de jour en jour à la perfection ; on a quitté le système pour consulter l’expérience, pour amasser des faits, pour chercher la vérité ; ne doutons pas qu’elle ne se trouve et qu’elle ne devienne un jour le guide sûr des nations depuis tant de siècles égarées par l’opinion. La vérité est le lien commun de toutes les connaissances humaines ; elles sont faites pour se procurer un appui réciproque ; nous ne pouvons douter qu’elles ne forment un jour un vaste fleuve qui entraînera toutes les erreurs et les barrières impuissantes qu’on oppose à son cours.
Opinionum commenta delet dies, Naturæ judicia confirmat. Cicero.
[La citation exacte est : Opinionis enim commenta delet dies, naturæ iudicia confirmat. « Avec le temps les opinions des hommes s’évanouissent, mais les jugements de la nature se fortifient. » De natura deorum, I, 2]
NOTES DE L’AUTEUR
1 Cette Dissertation est de feu M. Du Marsais ; elle est insérée dans un Recueil publié sous le titre de Nouvelles Libertés de Penser.
2 Nunquam aliud natura, aliud sapientia dicit. Juvénal, Satyr. 14, vers. 321.
3 Si, comme on vient de le dire, le préjugé est un jugement porté avant d’examiner, il est clair que toutes les opinions religieuses et politiques des hommes ne sont que des préjugés, vu qu’ils ne peuvent examiner les premières sans crime et les dernières sans danger.
4 Pauci sunt qui consilio se suaque disponant : ceteri, eorum more quae fluminibus innatant, non eunt sed feruntur. Senec. Epist. XXIII. Il dit ailleurs Qui pecorum ritu sequuntur antecedentium gregem, pergentes, non qua eundum est sed qua itur. Seneca de Vita Beata. C. I.
5 L’illustre Président de Thou dit dans la Préface de son Histoire « qu’un État est perdu dès que ceux qui gouvernent ne distinguent plus les gens de bien des méchants. » Eam civitatem interire necesse est, cujus præfecti probos ab improbis discernere nesciunt.
6 Les Chefs de la société ne semblent point faire attention au pouvoir immense que la prédication donne au Clergé. Des milliers d’hommes, uniquement attachés aux intérêts de leur corps, sont à portée de remuer les passions de tout un peuple, et l’expérience nous prouve que souvent leurs harangues sacrées ont donné aux peuples superstitieux le signal de la révolte. L’auteur d’Hudibras appelle la chaire le tambour Ecclésiastique.
7 Omnis stultitia laborat fastidio sui. Senec.
8 Id honestum putant quod a plerisque laudatur. Cicero.
9 St. Augustin dit : Hoc quod amant volunt esse veritatem. M. Nicole a dit depuis : « Nous n’aimons pas les choses parce qu’elles sont vraies, mais nous les croyons vraies parce que nous les aimons. » V. Essais de Morale Tom. II. Hobbes dit que toutes les fois que la raison s’oppose à l’homme, l’homme s’oppose à la raison. Voir son Épître dédicatoire au Comte de Newcastle. César avait dit avant eux : Quæ volumus et credimus libenter, et quæ sentimus ipsi reliquos sentire speramus. De Bello Gallic. Lib. II, Cap. 27.
10 Les Ennemis de la raison humaine nous répètent sans cesse que l’expérience est douteuse, que les sens nous trompent, que leur témoignage est suspect, etc. Nous leur demanderons si l’imagination et l’enthousiasme, qu’il leur plaît d’appeler illumination, inspiration, révélation, grâce, sont des guides plus sûrs que l’expérience ou que les sens ? Nos sens peuvent nous tromper, sans doute, et nous faire porter des jugements précipités lorsqu’ils sont viciés, ou lorsque nous ne réfléchissons point. La réflexion nous sert à redresser les erreurs de nos sens.
11 Horace a dit : Interdum vulgus rectum videt.
Cependant tout homme qui écrit ne peut se proposer de faire connaître la raison qu’à ceux qui sont susceptibles de l’entendre : ainsi pour l’ordinaire les ouvrages utiles ne sont faits ni pour les grands ni pour les hommes de la lie du peuple ; les uns et les autres ne lisent guère ; les grands d’ailleurs se croient intéressés à la durée des abus, et le bas peuple ne raisonne point. Ainsi tout écrivain doit avoir en vue la partie mitoyenne d’une nation, qui lit, qui se trouve intéressée au bon ordre, et qui est, pour ainsi dire, une moyenne proportionnelle entre les grands et les petits. Les gens qui lisent et qui pensent dans une nation ne sont point les plus à craindre. Les révolutions se font par des fanatiques, des Grands ambitieux, par des Prêtres, par des soldats, et par une populace imbécile, qui ne lisent ni ne raisonnent.
12 Ceux qui doutent de la possibilité de guérir les peuples de leurs préjugés n’ont qu’à jeter les yeux sur les Anglais, les Hollandais, les Suisses, etc. qui se sont très promptement guéris d’une partie des opinions de l’Église romaine, qu’ils avaient longtemps respectées, et des préjugés politiques qui les tenaient asservis au Despotisme. On nous dira que c’est par des troubles et des révolutions que ces peuples sont parvenus à se détromper. On répondra que c’est l’esprit tyrannique et persécuteur des Princes, le fanatisme des Prêtres, l’ambition des Grands qui ont causé ces troubles, qui eussent été moins grands si les peuples eussent été plus instruits, et leurs guides plus raisonnables. Enfin on répondra que ces peuples, après tout, y ont visiblement gagné et que des troubles passagers sont plus avantageux qu’une langueur éternelle sous une tyrannie continuée.
13 Les Souverains Pontifes des Chrétiens prétendent avoir exclusivement le droit de permettre la fondation des Universités. Dans les États de la Communion romaine ce sont des Ecclésiastiques qui enseignent les Belles-Lettres et les Sciences les plus étrangères à la religion. Cet abus subsiste même en Angleterre ; dans les Universités d’Oxford et de Cambridge, ce ne sont que des Ecclésiastiques qui enseignent. En Allemagne, les Universités Protestantes laissent à des Théologiens le soin d’enseigner la Théologie ; mais dans les Universités Catholiques ce sont des Prêtres et des Moines qui seuls ont le droit d’instruire la jeunesse dans toutes les Sciences. Nous voyons les mêmes abus chez les Indiens et les Mahométans. En un mot, partout les hommes ne semblent avoir été créés que pour les Prêtres.
14 Plerique rerum potentes perverse consulunt, et eo se munitiores putant quo illi, quibus imperitant, nequiores fuere. At contra id eniti decet, cum ipse bonus atque strenuus sis, uti quam optimis imperites. Sallust. S. Augustin s’exprime de même : reges, dit-il, non curant quam bonis sed quam subditis regnet, provinciæ regibus non tanquam rectoribus Morum, sed tanquam rerum dominatoribus et deliciarum suarum pro isoribus serviunt ; eosque non sinceriter honorant, sed nequiter ac serviliter timent. V. de Civitate Dei, Lib. II. Cap. 20.
15 Fallitur quisquis ullum facinus in rebus humanis publicum putat. Persuadentium vires sunt quidquid civitas facit ; et quodcumque facit populus, secundum id quod exasperatur, irascitur. V. Quintilian. Orat. XI.
16 Les Magistrats, dans la plupart des États, prennent le titre d’interprètes des Lois ; mais les Lois doivent être claires, le Magistrat est fait pour les appliquer, elles sont vicieuses dès qu’elles ne sont point à la portée de ceux qui doivent leur obéir. Un juge qui a le droit d’interpréter la Loi, ne tardera pas à la faire parler conformément à ses propres vues.
17 Chacun plaide en ce monde pour l’erreur ou le préjugé qui lui sont favorables, comme chaque homme corrompu plaide en faveur du vice qui lui plaît. Cependant l’intérêt de la société est une Loi générale qui proscrit tout préjugé ainsi que tout vice, quelque favorables ou agréables qu’ils puissent être à quelques individus. C’est l’intérêt général qu’il faut consulter, et d’après cet intérêt l’on trouvera qu’il n’y a point de préjugé ni de vice qui ne nuisent à la société, dont l’avantage doit être la Loi suprême.
18 Il est évident que ce sont uniquement les intérêts des Princes et des Prêtres qui font naître ces aversions nationales qui mettent à chaque instant tout l’univers en feu.
19 Il est aisé de sentir que la frivolité que l’on voit régner dans quelques nations, est l’effet du gouvernement, qui néglige de porter les esprits vers des objets grands et utiles, ou qui les en détourne. D’ailleurs l’instabilité qui règne dans les pays soumis au pouvoir arbitraire doit influer sur les esprits et les rendre volages, légers et vains, ou leur faire attacher un grand prix à des objets futiles. Le faste, la parure, l’amour de la dépense deviennent des choses nécessaires dans les pays gouvernés par des hommes qui prennent eux-mêmes le faste et la prodigalité pour de la grandeur, et qui n’ont point d’idées de l’utilité. Sicut Principes, ita et Populus. Dans une nation où les grands peuvent tout, il faut suivre cette maxime : Principibus placuisse viris non ultima laus est. Horat., Epist. 17. Lib. I, vers. 35.
20 Cicéron a dit : Nihil movebit sapiens in sacris, scit enim mortali naturae non esse possibile certi quidquam de his cognoscere. Cependant il se moquait lui-même de la superstition de son pays, et le livre de la divination était très propre à révolter les dévots de Rome. Justinien dit très gravement Quem mater amictum dedit semper esse custodiendum. Les Égyptiens, gouvernés par des Prêtres, furent ennemis de toute innovation ; les Chinois en sont ennemis par politique ; chez eux la vie la plus longue et la plus appliquée ne suffit pas pour apprendre à lire. Par une loi de Zaleucus, tout homme qui avait quelque innovation à proposer devait le faire la corde au cou. Ætodius, jurisconsulte français du XVIe siècle, voudrait que la même loi fût établie en France ; mais elle y subsiste dans le fait, ainsi que partout ailleurs.
21 Sous le Roi Jean, la Noblesse de France vit avec la plus grande douleur le peuple affranchi de la servitude, former, sous le nom de Tiers-État, un corps qui eût le droit de parler dans une nation dont il faisait la partie la plus nombreuse. Il n’est rien de plus avilissant pour les nations que les préjugés de la Noblesse ; dans plusieurs pays, le gros des citoyens n’est regardé que comme un troupeau de bêtes de somme. La Noblesse, d’où se tirent les courtisans et les grands, forme dans presque toutes les sociétés une Aristocratie réelle aussi nuisible au Souverain qu’onéreuse à son peuple. Le Prince n’est souvent forcé de fouler ses peuples que pour satisfaire l’avidité d’une Noblesse qui ne l’entoure que pour mendier sans cesse, parce qu’elle juge indigne d’elle de travailler inutilement. Le préjugé de la noblesse nuit à la Noblesse elle-même, qu’il empêche de faire sa fortune par des voies utiles à l’État. L’orgueil que donne la noblesse fait partout des nobles malheureux. Sont-ils dans l’indigence, vous les voyez ou trop fiers ou trop peu instruits pour s’en tirer.
22 La noblesse devrait être personnelle, et jamais héréditaire. Selon la remarque d’un homme d’esprit, l’Église romaine enseigne que l’on ne peut appliquer les mérites des vivants aux trépassés ; mais la noblesse prétend qu’on doit appliquer aux vivants les mérites des trépassés.
23 Dans quelques gouvernements militaires, on fait une très grande distinction entre la noblesse militaire et la noblesse de Robe. Celle-ci est dégradée par le Souverain lui-même ; il n’accorde point à ceux qui rendent la justice en son nom les mêmes distinctions qu’aux gens de guerre. Comme si la fonction de rendre la justice était moins honorable que celle de tuer des hommes souvent très injustement ! Il est évident que ce préjugé, défavorable aux ministres des Lois, est fondé sur les notions barbares et féroces d’un peuple conquérant, qui faisait un grand cas de la force et peu de cas de l’équité. Le guerrier est communément peu sensible à la justice. Comme Achille, Jura negat sibi nata, nihil non arrogat armis. Horat. de arte poétic. vers. 122.
24 Les Hommes semblent souvent s’offenser des secours qu’on leur présente. Indépendamment de l’intérêt, la vanité et l’envie sont deux grands obstacles qui s’opposent à la vérité. Tout homme qui dogmatise déplaît, tout homme qui s’annonce par quelque découverte fait craindre sa supériorité ; adopter ses idées, ce serait déférer à ses lumières, et reconnaître la grandeur de son génie, aveu toujours humiliant pour la vanité. Lorsque Harvey eut découvert la circulation du sang, il n’y eut en Europe qu’un seul Médecin qui fût de son avis, encore était-il étranger. En adoptant sa découverte, ses confrères eussent avoué leur infériorité et leur ignorance. Les Athéniens punirent celui qui voulait ajouter une nouvelle corde à la lyre. Le Parlement de Paris a proscrit l’usage de l’antimoine, etc., etc., etc.
25 Le Romain Manlius fut surnommé Torquatus pour avoir enlevé le collier à un Gaulois qu’il avait vaincu. Tous les Ordres de la Chevalerie ont des colliers pour marque distinctive. L’opinion et le préjugé viennent à bout de faire passer pour une décoration les signes les plus puérils et les plus ridicules.
26 V. Procop. Hist. Goth. Lib. I, cap. 2 ; et Peloutier, Hist. des Celtes, tome I, Livre II, chap. 7 et 8.
27 Grotius, Puffendorf, etc. Toutes les absurdités qui ont été débitées sur le Droit Politique viennent de ce qu’on a cru que les Princes et les peuples n’étaient pas soumis aux mêmes devoirs que les particuliers. De même, toutes les absurdités religieuses sont fondées sur ce qu’on a cru que les Dieux n’étaient point soumis aux Lois de la nature et de la raison, pouvaient agir arbitrairement, avoir une justice différente de la nôtre : d’où l’on voit à quel point les principes Politiques et Théologiques sont propres à corrompre la morale.
28 Dans la plupart des royaumes de l’Europe les Souverains ont détruit le gouvernement, ou plutôt l’anarchie féodale ; cependant les institutions féodales, si onéreuses pour les peuples, subsistent encore partout. Bien plus, les Lois romaines sont encore en vigueur dans un grand nombre de pays dont le gouvernement n’a rien de commun avec celui des Romains. La jurisprudence romaine elle-même, que le préjugé fait passer pour la sagesse écrite, n’est qu’un amas confus de Lois peu d’accord, compilées par les ordres du Despote Justinien et rédigées par un vil esclave de ce Prince. À proprement parler, les peuples n’ont nulle part un corps de Lois vraiment conforme à leurs besoins.
29 Il n’y a pas moins d’extravagance à vouloir se donner la torture pour justifier l’Antiquité de ses folies religieuses et politiques. En matière de religion, les hommes n’ont jamais raisonné. Bien des gens ne peuvent se persuader que les Païens ont adoré le bois, la pierre, les animaux, les oignons, etc. Ne voyons-nous pas de nos jours adorer du pain et manger le Dieu qu’on adore ? Il y eut sans doute des incrédules en tout temps, mais en tout temps la multitude fut crédule. Chez les Grecs, Évhémère, en décriant les Dieux, ne fit que ce qu’Adrien Baillet a fait plus doucement, et Bayle plus décidément, chez les Européens.
30 Il est évident que les Papes, que la plus nombreuse des Sectes Chrétiennes regarde comme les Vicaires de son Dieu, ont voulu rétablir le gouvernement Théocratique sur la terre. L’ambition des Rois les rendit inconséquents à leurs principes religieux ; en effet, si la religion est la plus importante des choses, il est clair qu’un Chrétien doit obéir en tout temps à son chef spirituel, et que l’autorité Ecclésiastique doit l’emporter toujours sur l’autorité civile. Si les Prêtres ont le droit d’excommunier un Prince ou de le bannir de l’Église, ils ont le droit de le rendre odieux à ses sujets ; et dès qu’il leur est odieux, il n’est plus en sûreté. D’où l’on peut conclure que les Prêtres sont les maîtres du sort des Souverains dans une nation superstitieuse.
31 …… Nihil est quod credere de se
Non possit cum laudatur Dis æqua potestas. Juvenal, Satir. IV, vers. 70.
Si l’on prenait pour éclairer les Princes la moitié des peines que l’on prend pour les flatter ou leur empoisonner l’esprit, il y a lieu de croire que l’on en ferait de grands hommes et que leurs sujets seraient bien plus heureux. Il est impossible de former le cœur d’un jeune Prince devant lequel ses instituteurs sont forcés de tomber à genoux.
32 Les privilèges, les prérogatives, les exemptions accordés en tout pays à quelques citoyens favorisés, et refusés à tous les autres, tendent visiblement à détruire le respect pour les Lois, et à éteindre dans les esprits les idées de l’équité. Quelles idées de justice peut avoir un citoyen qui voit que les Lois qui châtient le faible ne sont point faites pour les grands ?
33 La vénalité des charges paraît être un des excès les plus criants auxquels le Despotisme ait jamais pu se porter. Vendre le droit de juger, c’est annoncer à un peuple qu’on le regarde comme une vile marchandise dont on a le droit de disposer comme d’un cheval ou d’une bête de somme. Tout homme qui réfléchira aux terribles conséquences de la vénalité des charges de judicature, reconnaîtra facilement qu’elle est nécessairement dans une nation la ruine de toute justice, de tout talent, de toute société. Quand il suffit d’avoir de l’argent pour occuper une place, il n’est question que d’amasser assez d’argent pour l’acheter ; on ne s’embarrasse plus de s’instruire de ses devoirs, d’étudier les droits des hommes, d’acquérir des lumières. On ne s’informe que des prérogatives de sa charge, des émoluments qu’elle procure, du pouvoir qu’elle confère, de la faculté qu’elle donne de vexer impunément les autres sans être vexé soi-même. Si l’on demande quel remède apporter à ce mal, je dirais que c’est le concours, c’est de rendre les charges et les grands emplois de la société accessibles aux bonnes mœurs, à la probité reconnue, aux grands talents. Alors les bonnes mœurs, l’étude et les talents, assurés d’être récompensés, deviendront aussi communs qu’ils sont rares aujourd’hui et l’or ne sera plus la seule mesure de la valeur des hommes.
34 Voyez chapitre III. Les ennemis de la vérité et les fauteurs des abus subsistant affectent toujours d’être amis du repos, et de craindre que les peuples détrompés, c’est-à-dire, devenus plus raisonnables, ne deviennent plus méchants ; mais cette crainte est chimérique : les lumières tendent toujours à rendre les mœurs plus douces et à faire rejeter la violence. Un peuple féroce oppose des armes à ses maîtres, un peuple instruit leur oppose des remontrances, des représentations, des idées raisonnables. D’ailleurs les nations jouissent-elles d’un vrai repos sous un mauvais gouvernement ? Pacem appellant ubi solitudinem faciunt. Les peuples sous la tyrannie sont dans une crise perpétuelle.
35 Voir le commencement du chapitre II.
36 Ceux qui prétendent que l’on ne doit point dire la vérité, sont des hommes plus curieux de leur repos que du bien public. Celui qui disait que s’il tenait toutes les vérités dans sa main, il se garderait bien de l’ouvrir, n’avait certainement point d’enthousiasme pour le bien de ses concitoyens. Parum sepultæ distat inertiæ celata virtus. Horat. Carm. Lib. IV, Op. 9. Un anonyme Grec a dit avec raison que taire la vérité, c’est enfouir son or. V. Epigrammatum delectus ; et v. le chap. II de ce traité.
37 On dit que dans un vaisseau battu par une tempête, où chacun travaillait pour prévenir le danger, il se trouva un passager qui se tenait les bras croisés et qui paraissait totalement indifférent sur tout ce qui se passait autour de lui. Quelqu’un lui ayant demandé la raison de sa conduite, il se contenta de répondre qu’il n’était que passager. Voilà l’histoire de tous ceux qui ne s’intéressent point aux maux de leur pays.
38 Il est bien étrange que les Chrétiens, qui regardent les incrédules comme des hommes si blâmables, ne s’aperçoivent pas que, d’après leur façon de penser, ils condamnent les fondateurs de leur propre religion. Les Apôtres n’étaient-ils pas des incrédules et des perturbateurs du repos public à Jérusalem ? Les Missionnaires qui vont aux Indes ne sont-ils pas des séditieux qui annoncent des nouveautés ? Être incrédule, n’est-ce pas refuser de croire ce que l’on croit dans les pays où l’on se trouve ?
39 Apollonius de Thyane disait que le Dieu qui avait fait les Rois terribles, l’avait fait sans peur, paroles qui eussent été mieux placées dans la bouche d’un vrai Sage que dans celle d’un Imposteur.
40 Le philosophe est presque toujours forcé de s’écarter des opinions du vulgaire : mais tout homme qui n’a point les idées du vulgaire n’est pas un philosophe pour cela ; c’est l’amour de la vérité qui seul lui donne droit à ce titre.
41 Non seulement les hommes sont ingénieux à se tromper eux-mêmes et à justifier leurs vices à leurs propres yeux et à ceux des autres, mais ils ont l’adresse de faire tourner leurs défauts au profit de leur vanité ; ils croient que leurs concitoyens doivent leur savoir gré de leur mauvaise humeur, de leur bile, de leur orgueil, dès qu’ils les couvrent du beau nom de la philosophie.
42 Tacite dit d’Agricola retinuit, quod est difficillimum, ex sapientia modum. Tacit. in Vit. Agricol. Cap. 4, in fine.
43 Voyez dans La Fontaine la fable du Maître d’école et de l’Enfant qui se noie. Livre premier, Fable 19.
44 Ad generum Cereris sine cæde et vulnere pauci
Descendum Reges, et sicca morte Tyranni. Juvenal. Sat. X, vers. 112.
45 Modus ergo diligendi præcipiendus est homini, id est quomodo se diligat aut prosit sibi : quin autem se diligat aut prosit sibi dubitare dementis est. Senec.
46 Antonin disait au sujet de Marc-Aurèle : souffrez qu’il soit homme ; ni la philosophie ni l’empire n’ôtent point les passions.
47 Philosophus in ratione vitae peccans, hoc turpior est, quod in officio, cujus magister esse vult, labitur, artemque vitae professus, delinquint in vita. Cicero. Tusculan. II. Cap.
48 Non præstant philosophi quid loquuntur, multum tamen præstant quod loquuntur, quod honesta mente concipiunt. Seneca, de vita beata, Cap. XX.
Le Philosophe n’est pas comme le Prêtre qui s’engage à instruire par sa conduite, le Philosophe qui écrit s’engage à instruire par ses écrits.
49 Ingens intervallum inter me et cæteros homines factum est ; omnes mortales multo antecedo, non multum me Dii antecedunt. Senec. Epist. 54. Il appelle ailleurs les philosophes pares et socii Deorum, non supplices. Epist. 3. Sapiens tam æquo animo omnia apud alios videt contemnitque quam Jupiter. Epist. 74. C’est, dans un homme qui croit aux Dieux, joindre l’impiété à l’arrogance la plus ridicule.
50 Cela peut nous faire juger de la maxime de la Fontaine qui dit, en parlant de l’adultère :
Quand on le sait, c’est peu de choses ;
Quand on l’ignore, ce n’est rien.
51 Nulli vitio advocatus defuit. Senec. de ira. cap. XIII.
52 C’est l’opinion de saint Augustin.
53 C’est la passion de Henri VIII pour une femme qui fit bannir la superstition romaine d’Angleterre et qui fut cause de la grandeur à laquelle la Nation britannique s’est élevée. C’est dans les Princes allemands le désir de s’emparer des biens du Clergé qui fit naître le Luthéranisme. Les prêtres reprochent aux incrédules que ce sont les passions qui les portent à l’incrédulité, et ceux-ci leur pourraient répondre que c’est l’avarice, l’ambition et l’orgueil qui attachent si fortement les prêtres à leurs préjugés.
54 Aristoteles quidem ait omnes ingeniosos melancholicos esse. V. Cicero. Tuscul. lib. I. La mélancolie dispose à la réflexion, la dissipation en détourne.
55 Tout homme de bien doit penser et parler comme l’Hector du poète Nævius :
Laetus sum laudari me abs te, pater, a laudato viro. V. Tuscul. 4.
Un homme de mérite ne doit être sensible qu’aux éloges du mérite.
56 La devise de tous ceux qui répandent de grandes lumières pourrait être ce passage de Virgile :
…… alto
Quæsivit cœlo lucem, ingemuitque reperta, Æneid, Lib. 4. vers. 691-692.
57 L’on remarque que les lâches sont les plus empressés à fomenter les querelles et à engager les autres à se battre ; il en est de même des ouvrages que l’on trouve hardis, ils sont achetés et lus même par des hommes qui n’ont point le courage d’en profiter. Un écrivain courageux est regardé comme un homme dont on admire les tours de force sans songer à l’imiter.
58 Les âmes fortes sont rares et les âmes faibles très communes ; voilà pourquoi l’on blâme les écrivains qui montrent du courage. Est in animis, omnium fere, natura molle quiddam, demissum, humile, enervatum, languidum quodammodo. Si nihil aliud, nihil esset homine deformius. Cicero. Tusculan. II. Cap.
59 Voyez l’Épître de Boileau à Louis XIV, sur ses conquêtes.
60 Presque tous les philosophes de l’Antiquité ont eu deux sortes de doctrines, l’une publique et l’autre cachée (exotérique et ésotérique). Les ouvrages de Platon n’ont pour objet que de substituer la morale à la superstition. Ce dernier philosophe décrie partout les poètes, c’est-à-dire les théologiens de son temps, les oracles du Paganisme : voilà peut-être pourquoi les premiers pères de l’Église Chrétienne furent tous Platoniciens. La double philosophie des Anciens est évidemment la vraie cause de la peine que l’on a lorsqu’on veut démêler leurs véritables sentiments. Il faut parler clairement aux hommes, sans cela l’on ferait peut-être aussi bien de se taire. Mais la plupart des auteurs veulent jouir de leur vivant ; en conséquence, ou ils se croient obligés de voiler leurs sentiments trop contraires aux préjugés reçus, ou leurs ouvrages deviennent des énigmes inexplicables pour la postérité, qui y trouve perpétuellement l’erreur à côté de la vérité. Tout homme qui pense fortement écrit pour l’avenir ; s’il craint de se compromettre, qu’il lègue ses idées à la postérité. Voyez le Chapitre XI.
Il est bon de remarquer que souvent les Théologiens, après avoir vivement persécuté des Philosophes, ont fini par adopter leurs idées. C’est ainsi que les Théologiens modernes se servent aujourd’hui des preuves de l’immortalité et de la spiritualité de l’âme et de l’existence de Dieu imaginées par Descartes, qu’ils ont poursuivi comme un Athée.
61 Loquendum est ut plures, sapiendum ut pauci.
62 Presque tous les Pays se rendent coupables de la même folie que les Éphésiens, qui, après avoir banni Hermodore, le plus illustre des citoyens, passèrent un décret qui portait que personne n’excelle parmi nous. Le philosophe Héraclite disait que pour ce beau règlement, tous les Éphésiens auraient mérité la mort. V. Cicero. Tusculan. L. V. Cap.
63 En Angleterre sous Charles Ier, les partisans du despotisme ou du pouvoir arbitraire des Rois se plaignaient dans le siècle passé que c’était la lecture des anciens qui avait fait naître dans les cœurs l’enthousiasme de la liberté… Un ministre d’État français regardait indistinctement tous les gens de lettres comme des séditieux. V. Le Parrhasiana, tome II, p. 261.
64 Ergo arbores seret diligens agricola, quarum aspiciet baccam ipse nunquam ? vir magnus Leges institua, Rempublicam non seret ? Cicero. Tusculan. I.
65 Si l’on y fait attention, l’on trouvera qu’il ne peut point y avoir de livre vraiment dangereux. Qu’un écrivain vienne nous dire que l’on peut assassiner ou voler, on n’en assassinera et l’on n’en volera pas plus pour cela, parce que la loi dit le contraire : il n’y a que lorsque la religion et le zèle diront d’assassiner ou de persécuter que l’on pourra le faire, parce qu’alors on assassine impunément ou de concert avec la Loi, ou parce que dans l’esprit des hommes la Religion est plus forte que la Loi et doit être préférablement écoutée. Quand les Prêtres excitent les passions des hommes, leurs déclamations ou leurs écrits sont dangereux, parce qu’il n’existe plus de frein pour contenir les passions sacrées qu’ils ont excitées, et parce que les dévots n’examinent jamais ce que disent leurs guides spirituels.
66 Les défenseurs de la superstition accusent souvent les Philosophes de se contredire les uns les autres, et s’appuient de l’autorité des uns pour combattre les autres. Mais en Philosophie il n’est point d’autorité infaillible que celle de l’évidence ; la maxime de tout homme sensé est nullius jurare in verba magistri.
67 La Philosophie d’Aristote fut, comme on sait, pendant un grand nombre de siècles, le bouclier de la superstition. V. le Chapitre XI.
68 Voyez le Chapitre qui suit immédiatement (Chapitre XI).
69 Si nous examinons la marche de l’esprit humain, nous verrons toutes les sciences prétendues des hommes forcées de disparaître dès qu’ils se livrent à l’expérience. Nous verrons l’Astrologie détruite par l’Astronomie ; la Magie et les enchantements par la Médecine et la Physique, l’Alchimie par la Chimie positive ; la Religion qui est une combinaison informe de l’Astrologie, de la Magie et de la Charlatanerie en tout genre, doit être effrayée de tout ce qui annonce de l’expérience et de la raison. Voilà pourquoi elle est ennemie de toute science. L’étude de la nature expulsera tôt ou tard les chimères, les miracles, les prestiges dont on se sert en tous lieux pour tromper le genre humain.
70 Horace de arte Poet. vers. 309, a dit : Scribendi recte, sapere est et principium et fons. Ce qui signifie évidemment que pour faire de bons ouvrages en tout genre il faut sapere, c’est-à-dire avoir de la philosophie ; en effet ce Poète ajoute sur le champ : rem tibi Socraticæ poterunt ostendere chartæ. Ibid.
71 Il est aisé de voir que la Poésie a dû nuire au genre humain par les chimères dont elle l’a presque toujours imbu : ses fictions primitives ont représenté les Dieux comme des êtres vicieux, débauchés et méchants ; les ouvrages des Poètes étaient chez les Grecs et les Romains entre les mains des Enfants, qui devaient y puiser des notions très nuisibles à la morale : voilà sans doute pourquoi beaucoup de Philosophes se sont déclarés les ennemis de la Poésie, comme servant à corrompre les mœurs et à perpétuer des notions fausses et superstitieuses. Chez les modernes, la Poésie s’est presque toujours occupée de l’amour et très rarement d’objets vraiment intéressants ; aussi le règne de cette Poésie futile paraît-il tendre à sa fin. Ciceron s’écrie avec raison : O præclaram emendatricem vitæ poeticam ! quæ amore, flagitii et levitatis auctorem, in concilio Deorum collocandum putet. V. Tusculan. Lib. IV.
72 Pour peu qu’on y réfléchisse, on trouvera que les Prêtres sont parvenus à persuader aux hommes que les choses les plus essentielles pour eux sont celles qu’il leur est impossible de comprendre : de là vient la Foi, qui n’est jamais que la confiance implicite et illimitée que les hommes ont dans leurs Prêtres, confiance qui suppose un renoncement à la raison souvent fatal à la société.
73 Tout homme sensé doit dire avec Cicéron, nec me pudet, ut istos, fateri nescire quod nesciam ; ou bien, nescire quædam magna est scientiæ.
74 Orphée, Musée, Homère, Hésiode ont été visiblement des Théologiens, des pères de l’Église grecque. Les Druides, chez les Celtes, se transmettaient en vers les dogmes de leur Religion. Les livres des Hébreux sont pour la plupart des compositions poétiques. Toutes les Religions du monde sont fondées sur la Poésie.
75 Il est bien difficile de ne point accuser Pythagore de fourberie quand on considère les mensonges qu’il imagina dans la vue de se faire passer pour un homme extraordinaire et divin. Que penser d’un homme qui faisait des miracles, qui prédisait l’avenir, qui disait avoir été au siège de Troie, qui se vantait d’entendre l’harmonie des Sphères, qui montrait sa cuisse d’or, etc. ? Ne pourrait-on pas soupçonner ce philosophe prétendu d’avoir voulu fonder une secte religieuse ? Au moins a-t-il fondé une secte vraiment Monastique, composée des enthousiastes qu’il avait su séduire, qu’il soumit à des épreuves et à des règles très austères. Ses disciples le regardaient comme un Dieu, comme Apollon lui-même. V. Jamblique dans la Vie de Pythagore.
76 Il est très évident que c’est dans l’école de Platon que l’on a puisé les notions vagues de la Théologie sur l’essence Divine, sur l’âme, sur la spiritualité, sur l’immortalité, sur la vie future, etc. Ce Philosophe est perpétuellement égaré dans les régions inconnues du monde intellectuel. En lisant ses ouvrages, on y trouvera le germe de presque tous les Dogmes de la Religion Chrétienne. Son disciple Plotin semble surtout avoir fourni à nos Théologiens les matériaux de leur Métaphysique exaltée. Voyez le Platonisme dévoilé.
77 On sait que les clameurs des Théologiens ont forcé Descartes de s’expatrier.
78 Cicéron, qui était Académicien, explique très clairement la manière de philosopher de sa secte, en disant : Nos in diem vivimus ; quodeumque animos nostros probabilitate percussit id αδοξατος dicimus. Voy. Tusculan. quæst. V. Le même auteur dit au livre II : rationem, quo ea me cumque ducet sequar : ce qui doit être la devise de tout philosophe.
79 Les philosophes anciens et modernes peuvent être regardés pour la plupart comme des hérétiques ou des schismatiques, qui choqués de quelques vices de détail dans la religion, n’en examinent pas le fond. Sont-ils mutilés pour cela ? Non, sans doute, c’est en attaquant par parties l’édifice des folies humaines que nous parviendrons à le faire disparaître, et à nettoyer l’aire propre à recevoir l’édifice de la raison et de la vérité. Nous devons juger les philosophes et les écrivains comme nous jugeons nos amis ; pardonnons-leur des défauts en faveur de leurs bonnes qualités ; de même adoptons les vérités qu’un auteur nous présente, rejetons ses erreurs lorsque nous pourrons les sentir.
80 Il est bon d’observer en passant, que ceux qui défendent les préjugés et les superstitions des hommes sont applaudis, honorés, et payés, tandis que ceux qui les attaquent sont honnis, méprisés et punis. Malgré ces avantages, les partisans de l’erreur vivent dans des alarmes continuelles, et tremblent des moindres coups de leurs faibles adversaires, dénués de crédit, de richesses et de pouvoir.
81 Il est évident que les incertitudes que nous présentent presque tous les livres de morale viennent des idées fanatiques et romanesques qu’on lui a presque toujours associées : nos systèmes de morale ont communément pour base des notions théologiques et métaphysiques totalement étrangères à la nature de l’homme ; elles supposent toujours sa nature corrompue, l’expérience incertaine, sa raison sujette à le tromper. Toute morale doit se fonder sur le désir du bonheur, et pour être efficace elle doit conduire au bonheur.
82 Efficit hoc Phiosophia : medetur animis : inanes sollicitudines detrahit : cupiditatibus liberat : pellit timores. Sed hæc ejus vis non idem potest apud omnes : tum valet multum, cum est idoneam complexa naturam. V. Tusculan. II. Cap.
83 Turbam rerum hominum que desiderant qui se pati nesciunt. Senec. Cicéron dit de Scipion : duæ res quæ langorem afferunt cœteris, Scipionem acuebant, otium et solitudo. Cicer. de officiis, III. Qui secum loqui poterit sermonem alterius non requiret. Tusculan. V. Cap.
84 Ipse alimenta sibi.
85 Hic igitur (animus), si est excultus, et si ejus acies ita eu rata est ut non cœcetur erroribus, fit perfecta mens, id est absoluta ratio ; quod est idem ac virtus. Tusculan. V. Cap.
86 Quid de officio ? num quis Haruspicem consuluit quemadmodum sit cum parentibus, cum fratribus, cuni amicis vivendum ? quemadmodum utendum pecunia ? quemadmodum honore ? quemadmodum Imperio ? Ad Sapientes hæc, non ad divinos referri solent. Cicero, de Divinat. Lib. 2. Cap.
87 Homo sum ; humani nihil a me alienum puto. Terent. Heautontim, Act. I, Scen. 1.
88 V. Chapitre VI.
89 Agrippine ne voulait pas qu’on instruisît Néron dans la Philosophie. A philosophia eum mater avertit, monens imperaturo contrariam esse. Sa mère fut la première victime de son ignorance ; il fut superstitieux, il fut un grand Musicien, il fut un odieux Empereur. Les plus grands hommes d’État ont eu des idées bien différentes de la Philosophie ; mais pour l’admirer, il faut être éclairé et animé de l’amour du bien public, passion trop grande pour des âmes rétrécies. Voici comment un homme d’État, qui avait été ministre du plus grand Empire du monde, s’exprime en parlant à la philosophie. O vitæ philosophia dux ! ô virtutis indagatrix expultrixque vitiorum ! Quid non modo nos, sed omnino vita hominum sine te esse potuisset ?…… Tu inventrix legum ; tu magistra morun et disciplinæ fuisti ; ad te confagimus, a te opem petimus…… at philosophia quidem tantum abest ut perinde ac de hominum vita est merita laudetur, ut a plerisque neglecta, a multis etiam vituperetur. Vituperare quisquam vitæ parentem, et hoc parricidio se inquinare audet ! Cicero. Tusculan. V.
90 Erras si existimas vitia nobiscum nasci ; supervenerunt, ingesta sunt. Senec. Epist. 91, 95, 124.
Les Lois sont communément assez attentives à punir les crimes, mais ceux qui font les Lois ne s’occupent nullement du soin de les prévenir.
91 Nous voyons qu’en tout pays les hommes ne songent qu’à se procurer des amusements puérils et sont traités comme des enfants par ceux qui les gouvernent. Si les Princes favorisent des talents, ce ne sont pour l’ordinaire que ceux qui s’occupent d’objets futiles et peu intéressants pour la société. Si des Despotes ont quelquefois fondé et doté des sociétés littéraires, ce ne fut que pour avoir des esclaves qui rendissent hommage à leur vanité ; ces sociétés n’eurent point de liberté ; elles furent tenues dans une dépendance continuelle, la faveur dicta communément le choix des membres de ces Académies ; la liberté de penser, si nécessaire aux progrès de l’esprit, en fut exclue ; des talents médiocres et des âmes serviles furent maîtres des suffrages ; et si les individus produisirent des ouvrages utiles et lumineux, le corps n’en produisit point parce que le grand nombre fut abject et rampant. Nous voyons en Europe des Académies pour toutes les sciences et les arts, nous n’en voyons nulle part qui s’occupent de la politique et de l’art de bien vivre. Bien plus, il n’existe dans aucun pays une École de morale.
92 Il est évident que, par une suite de leurs anciens préjugés, les nations prennent encore leurs Souverains pour des Dieux. En effet, il faudrait des forces plus qu’humaines et des talents divins pour qu’un seul homme pût remplir dignement les fonctions et les devoirs immenses de la Souveraineté, devenus si compliqués depuis que les peuples se sont civilisés. Aussi, pour l’ordinaire les Princes ne gouvernent point par eux-mêmes ; souvent, ils n’ont aucune idée des devoirs de leur place et des besoins de l’État. Presque partout le chef est une Idole muette, dont les ministres interprètent les prétendus oracles.
93 Quelles que soient les préventions, tout homme raisonnable ne pourra disconvenir qu’un laboureur ou un artisan versés dans leurs professions ne soient des citoyens plus utiles à la société qu’un Général d’armée dont l’incapacité la perd, qu’un Pontife qui la trouble, etc.
94 Virtus, repulsæ nescia sordidæ,
incontaminatis fulget honoribus. Horat. Lib. III. Od. 2.
95 Ea demum tuta est potentia quæ viribus suis modum imponit. Plin. Panégyr.
96 Neque enim lex æquior ulla
Qam necis artifices arte perire sua.
97 Philosophia paucis est contenta judicibus, multitudinem consulto ipsa fugiens, eique ipsi et suspecta et invisa. Tusculan. II.