Histoire naturelle de la superstition

D'Holbach

Sommaire

Chapitre I. Origine de la Superstition - la terreur en fut toujours la base.

Chapitre II. Des différentes Religions - il ne peut y en avoir de véritable. Des Révélations.

Chapitre III. Toutes les Religions nous donnent des idées également contradictoires et sinistres de la Divinité. De l’Idolâtrie. Du Polythéisme et du Monothéisme ou du dogme de l’unité de Dieu.

Chapitre IV. Du Sacerdoce.

Chapitre V. De la Théocratie ou du gouvernement Sacerdotal.

Chapitre VI. Alliance de la Tyrannie et de la Superstition.

Chapitre VII. De la corruption des mœurs et des préjugés introduits par le Despotisme et la Superstition.

Chapitre VIII. Des Guerres de Religion et Persécutions

Chapitre IX. De la Tolérance - elle est incompatible avec les principes fondamentaux de toute Religion.

Chapitre X. De l’influence de la Religion sur la Morale - la Religion ne peut en être la base.

Chapitre XI. Des prétendus devoirs des pratiques et des fausses vertus de la Religion. Dangers des Expiations.

Chapitre XII. Continuation du même sujet. Des perfections fanatiques de la superstition.

Chapitre XIII. La superstition contredit confond et détruit les vraies idées de la vertu. Principes naturels de la Morale.

Chapitre XIV. De l’influence de la Religion sur le bonheur des individus - elle les rend très malheureux.

Chapitre XV. De l’inutilité et de l’impossibilité de corriger ou de réformer la superstition. Des remèdes efficaces que l’on peut lui opposer.

Notes de l’auteur

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Paul-Henri Thiry, baron d’HOLBACH

Histoire naturelle de la superstition

Publié en 1768

Texte original en français
(l’orthographe a été modernisée)

Cet ouvrage a été publié sous le titre : La contagion sacrée OU Histoire naturelle de la superstition OU Tableau des effets que les opinions religieuses ont produit sur la terre. Nous retenons ici le titre Histoire naturelle de la superstition, plus éclairant sur son contenu.


Chapitre I. Origine de la Superstition ; la terreur en fut toujours la base.

Primus in orbe Deos fecit timor.

[La peur a été la première à créer des dieux dans le monde.]

L’homme n’est superstitieux que parce qu’il est craintif ; il ne craint que parce qu’il est ignorant.

Faute de connaître les forces de la nature il la suppose soumise à des Puissances invisibles, dont il croit dépendre, et qu’il s’imagine ou irritées contre lui ou favorables à son espèce. En conséquence il se figure des rapports entre ces Puissances et lui ; il se croit tantôt l’objet de leur colère et tantôt l’objet de leur tendresse ou de leur pitié ; son imagination travaille pour découvrir les moyens de les rendre propices ou de détourner leur fureur ; mais comme elle ne peut jamais lui montrer dans ces Dieux que des hommes exagérés, les rapports qu’il suppose entre ces êtres invisibles et lui-même sont toujours humains, et la conduite qu’il tient à leur égard est toujours empruntée de celle que tiennent les hommes, lorsqu’ils ont à traiter avec quelque être de leur espèce dont ils craignent la puissance ou dont ils veulent mériter la faveur. Ces rapports et ces moyens une fois trouvés, l’homme se comporte envers son Dieu comme l’inférieur envers le supérieur, comme le sujet envers son souverain, comme le fils envers son père, comme l’esclave envers son maître, comme le faible envers celui dont il craint le caprice ou le pouvoir. D’après ces notions il se fait des règles, il se trace un plan de conduite, accommodé aux idées agréables ou terribles que son imagination, guidée par son tempérament et ses circonstances propres, lui donne, de l’être invisible duquel il croit dépendre. Ainsi son culte, c’est-à-dire le système de la conduite relativement à Dieu, est nécessairement conforme aux notions qu’il s’en est faites, de même que ce Dieu lui-même a été formé sur sa façon propre de sentir. Lorsque l’homme a souffert de grands maux, il se peint un Dieu terrible devant lequel il tremble, et son culte devient servile et peu sensé : lorsqu’il croit en avoir reçu des bienfaits, ou lorsqu’il s’imagine être en droit d’en attendre, il voit son Dieu sous des traits plus radoucis, et son culte devient moins abject et moins déraisonnable. En un mot s’il craint son Dieu, il est capable de toutes sortes d’extravagances pour l’apaiser, parce qu’il le suppose vicieux, méchant, mal intentionné ; il a plus de confiance en lui et lui rend des hommages moins abjects d’après les Vertus et les bonnes qualités qu’il lui attribue ou qu’il désire trouver en lui, et d’après les faveurs qu’il croit en avoir reçus ou qu’il en attend pour la suite,

Tous les Cultes ou Systèmes Religieux de la terre sont fondés sur un Dieu qui s’irrite et qui s’apaise. Les hommes sont exposés à éprouver des calamités, et dans d’autres circonstances ils se trouvent dans une situation plus heureuse qu’ils attribuent également à cet Être ; ainsi son idée frappe diversement leurs imaginations ; tantôt elle les effraye, les afflige et les jette dans le désespoir ; tantôt elle excite en eux l’admiration, la confiance et la reconnaissance ; en conséquence les cultes qu’ils rendirent à cet Être se ressentirent des différentes passions ou manières dont ils furent affectés : Dieu, d’après les effets de la nature, parut tantôt terrible et tantôt aimable ; tantôt il fut l’objet des craintes et tantôt celui des espérances et de l’amour ; tantôt il fut un tyran redoutable pour ses esclaves, et tantôt il fut un père tendre qui chérissait ses enfants. Comme la nature n’agit point d’une façon uniforme dans les effets que nous éprouvons de sa part, nul Dieu ne put avoir une conduite uniforme ou qui ne se démentît jamais ; le Dieu le plus méchant, le plus susceptible de colère, eut quelques bons moments ; le Dieu le plus rempli de bonté eut nécessairement des moments d’humeur dont les hommes se crurent les objets.

C’est dans, cette conduite changeante et peu soutenue de la Divinité, ou plutôt dans les variations de la nature, que nous devons chercher les causes des moyens si opposés, et souvent si bizarres et si contradictoires, que nous voyons employés dans les cultes divers, et souvent dans la même Religion ; nous trouvons les mortels tantôt occupés à rendre des actions de grâces, se livrant à la joie, témoignant leur gaieté par des fêtes riantes ; tantôt, et plus souvent encore, nous les voyons plongés dans la tristesse, n’osant lever leurs yeux vers le ciel, occupés d’expiations, de sacrifices, de cérémonies qui annoncent la consternation la plus profonde et des efforts pour apaiser le courroux de la Divinité. C’est ainsi que toutes les Religions du monde ne font qu’un mélange périodique et continuel de pratiques qui nous décèlent les idées vacillantes que les hommes se sont faites des objets de leur culte.

C’est encore à la même cause que l’on doit assigner la diversité des opinions que les différents individus des mêmes sociétés, quoique sectateurs du même culte, se font et se feront toujours sur le Dieu qu’ils s’accordent à servir : les uns ne voient que le Dieu terrible, les autres ne voient que le Dieu bienfaisant ; les uns tremblent devant lui, les autres s’efforcent de l’aimer ; les uns se défient de lui, les autres ont en lui la confiance la plus entière. En un mot chacun dans ses idées suit son propre tempérament, ses préjugés, ses passions, ses circonstances, et tire des inductions avantageuses ou nuisibles pour lui-même ou pour les autres du système qu’il s’est fait sur son Dieu. L’un transi de frayeur gémit aux pieds de ses autels pour implorer sa pitié, l’autre lui montre une tendresse affectueuse et le remercie de ses bontés ; l’un se persuade que ce Dieu se plaît à tourmenter les humains et à les voir dans les larmes ; en conséquence il s’afflige, il s’inquiète, il renonce aux plaisirs ; l’autre, moins pusillanime, se persuade qu’un Dieu bon ne peut désapprouver qu’on use de ses bienfaits : l’un croit son Dieu colère et toujours prêt à frapper, l’autre le voit plus indulgent et prêt à pardonner ; l’un plongé dans la mélancolie, le chagrin et les infirmités, s’occupe sans relâche de son Dieu désolant ; l’autre, plus gai, plus dissipé, plus distrait par des affaires, n’y songe que rarement et cesse bientôt d’y penser : que dis-je ! Dans le courant de sa vie, et même dans le courant de sa journée, le même homme n’a point constamment la même idée de son Dieu ; sa notion varie dans la santé, et dans la maladie, dans la prospérité et dans l’adversité, dans la sécurité et dans le péril, dans l’enfance, dans la jeunesse ou dans l’âge des passions, dans l’âge mûr, dans la vieillesse, Cette notion varie encore selon les états ; les personnes les plus exposées aux entreprises périlleuses sont communément les plus sujettes à la superstition. Le mal fait toujours sur l’homme des impressions bien plus fortes que le bien ; ainsi le Dieu méchant l’occupe bien plus que le Dieu bon. Voilà pourquoi l’on voit dominer une teinte lugubre et noire dans toutes les Religions du monde. En effet nous voyons partout la Religion disposer les mortels à la mélancolie, les rendre sérieux, les porter à fuir la joie et les plaisirs, et souvent leur faire embrasser le genre de vie le plus désagréable et le plus opposé à leur nature. Dans tous les climats de la terre nous apercevrons des preuves de cette vérité ; nous trouverons que le nom de Dieu rappelle partout à la tristesse ceux qui s’en occupent sérieusement, renouvelle sans cesse en eux le sentiment de la frayeur, et nourrit dans leurs âmes des dispositions sombres et chagrinantes.

Cela ne doit point nous surprendre ; ce sont des calamités qui ont partout fait songer aux Divinités et imaginer des moyens de les apaiser. L’homme est superstitieux parce qu’il est ignorant et timide : il n’est point de mortel qui n’éprouve des peines : il n’est point de nation qui n’ait essuyé des revers, des désastres, des infortunes ; on les prit toujours pour des marques de la colère du Ciel faute d’en connaître les causes naturelles1. Accoutumés à regarder les Dieux comme les auteurs de toutes choses, ce fut à eux que les peuples s’adressèrent pour faire cesser les maux qui les affligeaient. Ils se fournirent indistinctement et sans examen à tous les moyens qu’on leur présenta soit pour les rendre favorables soit pour écarter leur courroux : l’homme stupide et troublé est dans une incapacité totale de rien examiner. Ne soyons donc point étonnés si nous voyons partout la race humaine trembler sous des Dieux cruels, frissonner à leur idée, et pour les désarmer se soumettre à mille inventions dont le bon sens est indigné.

En effet sur quelque portion de notre globe que nous portions les yeux, nous voyons les peuples infectés de superstitions, conséquences de leurs craintes et de l’ignorance où ils sont des vraies causes de leurs maux. Leur imagination troublée leur fit adopter sans réflexion les cultes qu’on leur annonça comme les moyens les plus sûrs d’apaiser les Dieux, auxquels la fourberie imputa toujours les malheurs du genre humain, Tout homme qui souffre, qui tremble et qui ignore, est disposé à la crédulité ; privé de ressources en lui-même il donne sa confiance à quiconque lui paraît plus instruit et moins effrayé que lui ; il le regarde comme un être privilégié favorisé du ciel, capable de le consoler et de remédier à ses peines2.

Au milieu des nations consternées, souffrantes et dénuées d’expérience il se trouva des ambitieux, des enthousiastes ou des fourbes, qui profitant de l’ignorance alarmée de leurs concitoyens, firent tourner à leur profit leurs calamités, leurs craintes et leur stupidité, s’attirèrent leur confiance, parvinrent à les subjuguer, et leur firent adopter leurs Dieux, leurs opinions et leurs cultes. Un mortel plus intrépide, plus éclairé, plus rusé, ou d’une imagination plus vive, prend un, ascendant nécessaire sur celui qui est plus faible, plus timide et plus simple que lui ; l’espoir de trouver des ressources et d’adoucir la rigueur de son sort attache le malheureux à son guide, il s’adresse à lui comme l’on a recours au premier Charlatan dans les maladies désespérées. Celui qui souffre ou qui tremble croit tout, consent à tout, pourvu qu’on lui promette de soulager ses peines, qu’on fixe ses incertitudes, et qu’on lui fournisse des moyens de se soustraire aux malheurs qui l’affligent ou qu’il craint. Voilà pourquoi tout homme qui pâtit ou qui est dans l’inquiétude, est toujours disposé à se livrer à la superstition ; c’est, surtout au sein des calamités publiques que les peuples écoutent la voix des imposteurs qui leur promettent des remèdes ; c’est : lorsque les nations sont consternées que les Inspirés, les Prophètes et les Ministres des Dieux deviennent tout puissants ; ils triomphent toutes les fois que les hommes sont infirmes, affligés, mécontents et chagrins. Les maladies et les revers livrent chaque mortel à ceux qui lui parlent au nom de la Divinité ; c’est près du lit d’un moribond que la Religion est sûre de remporter des victoires complètes sur la raison humaine.

Rien n’est donc plus naturel que de voir l’imposture triompher de la crédulité ; l’expérience, l’adresse et le génie donnent à quelques hommes un pouvoir sans bornes sur des nations ignorantes, consternées et plongées dans la misère. Le Vulgaire semblable à un troupeau timide, se rassembla près d’eux, reçut leurs conseils et leurs leçons avec avidité, souscrivit sans examen à ce qu’ils voulurent lui commander, ajouta foi aux merveilles qu’ils débitèrent, en un mot reconnut en tout leur supériorité : ceux-ci d’ailleurs s’attirèrent communément la confiance des peuples soit par des promesses flatteuses, soit par des bienfaits réels ; ils étonnèrent leurs esprits par des œuvres qu’ils ne purent comprendre, et souvent les enchaînèrent par la reconnaissance. Tous ceux qui donnèrent des Dieux, des lois et des cultes aux hommes, s’annoncèrent communément par des découvertes utiles et merveilleuses pour des ignorants ; ils s’insinuèrent dans leur confiance avant de leur commander ; ils leur firent espérer la cessation de leurs maux ; mais pour conserver leur empire, ils jugèrent qu’il était important de ne jamais bannir leurs inquiétudes ; ils les tinrent toujours flottants et suspendus entre l’espérance et la crainte ; ils prirent bien garde de ne point trop les rassurer ; au contraire ils eurent soin de renouveler fréquemment leurs alarmes, afin d’en demeurer les maîtres ; par là les Législateurs assurèrent leur pouvoir, ils le rendirent plus sacré en montrant à leurs disciples un Dieu terrible toujours prêt à punir ceux qui refuseraient de plier sous leurs propres volontés : la cause du Législateur fut toujours celle du Dieu dont il fut l’interprète et l’Envoyé

Ainsi des imposteurs, identifiés avec la Divinité, exercèrent le pouvoir le plus absolu ; ils devinrent des despotes et régnèrent par la terreur ; les Dieux servirent à justifier les excès et les crimes de leur tyrannie ; l’on fit des tyrans de ces Dieux mêmes ; l’on pardonna le crime et la déraison en leur nom, et les menaces du ciel vinrent à l’appui des passions de ceux qui annoncèrent ses décrets aux mortels ; on fit entendre à ceux-ci que la nature entière, armée par des Dieux jaloux, était conjurée contre eux ; que ces Dieux puissants, semblables aux Rois de la terre, veillaient sans cesse sur la conduite de leurs sujets, et le tenaient toujours prêts à punir avec fureur les moindres désobéissances ou les murmures contre les décrets annoncés de leur part. On prétendit que ces Dieux travestis en Rois ou en Tyrans étaient comme eux avides, bizarres, intéressés, envieux des biens de leurs sujets et de leur félicité : on supposa qu’ils exigeaient des tributs, des présents, des subsides, demandaient qu’on leur rendît des honneurs, qu’on leur adressât des vœux, et ne souffraient point que l’on négligeât le cérémonial et l’étiquette dont leur orgueil était flatté. Les interprètes de ces Rois invisibles furent seuls au fait de ces choses dont ils eurent soin de faire de très profonds mystères ; par là ils devinrent les arbitres de la conduite qu’on devait tenir à leur égard ; eux seuls savaient les intentions de la Divinité, la voyaient face à face, jouissaient de sa conversation familière, recevaient directement d’elle-même ses ordres et la méthode qu’il fallait suivre pour mériter ses grâces ou pour apaiser son courroux.

Prévenus que Dieu est un Monarque puissant, intéressé, jaloux de son pouvoir et prompt à s’irriter, les hommes se comportèrent toujours à son égard comme envers les souverains de la terre ; cet Être fut toujours traité en homme ; mais cet homme fut un homme privilégié : sa puissance le mit au-dessus des règles ordinaires, il ne connut de loi que son caprice, il fut un vrai Sultan d’Asie, et ses Ministres des Vizirs, aussi despotiques que lui. En effet nous voyons que toutes les Religions du monde n’ont peuplé l’Olympe que de Dieux pervers, qui remplirent la terre de leurs dérèglements, qui se firent un jeu à la destruction des humains, qui gouvernèrent l’univers d’après leurs fantaisies insensées. Accoutumées à croire que la licence doit être le partage du pouvoir, les nations crurent qu’à plus forte raison tout était légitime dans les Souverains célestes qu’elles adoraient. Elles ne virent donc dans leurs Dieux que des Maîtres licencieux à qui tout fut permis, qui se jouaient impunément du bonheur de leurs sujets, et dont ceux-ci ne pouvaient sans crime ou sans danger critiquer la conduite. Ces funestes idées empruntées de l’affreux despotisme, rendirent tous les cultes serviles, abjects, déraisonnables, et firent des Dieux les Êtres les plus contraires à la morale, les plus déraisonnables, les plus destructeurs de toute vertu.

La Divinité ainsi changée en un Souverain injuste et capricieux reçut les hommages des peuples, qui cherchèrent à la flatter par des bassesses, à la gagner par des présents, à la corrompre par des offrandes, à la fléchir par des prières. Comme les Rois, ainsi que les autres hommes, n’agissent que par intérêt, comme le désir de s’approprier les biens et les fruits du travail des autres est communément le grand mobile de ceux qui gouvernent, on pensa que le Roi du monde devait exiger des tributs, enviait les possessions de ses faibles créatures, était jaloux de leurs prospérités, regrettait même les avantages qu’il leur avait procurés, en un mot avait le caractère d’un Monarque fantasque qui retirait d’une main ce qu’il donnait de l’autre. Toutes les Religions, en conséquence de ces notions bizarres, ont représenté leurs Dieux divers comme avides, intéressés, gourmands, sensibles aux mets choisis et à la fumée des viandes3. Ainsi pour contenter les goûts de la Divinité, pour calmer son envie, pour alimenter sa paresse, pour assouvir son avarice, pour apaiser sa faim, chacun lui fit le sacrifice d’une portion de ses biens ou de sa félicité, et la régala des mets et des parfums qu’il jugea les plus propres à flatter son palais ou son odorat.

Les traits effrayants sous lesquels les fondateurs des différentes Religions du monde peignirent leurs Divinités, durent nécessairement rendre les hommes sanguinaires ; des Dieux méchants et cruels ne durent point avoir des sujets humains et pacifiques. Les nations accoutumées à ne voir dans leurs Dieux que des monstres altérés de sang, ne tardèrent point à croire que c’était par le sang qu’il fallait les apaiser ; elles pensèrent que c’était les servir suivant leur goût que de leur immoler des hommes, d’exterminer des peuples pour leur plaire, de tourmenter, de persécuter, de détruire en leur nom. Ainsi le sang humain coula sur tous les autels ; les sacrifices les plus barbares, les plus révoltants, les plus douloureux furent censés les plus agréables pour des Dieux anthropophages ; des peuples se firent un devoir de rassasier la Divinité par des milliers de victimes humaines ; d’autres l’apaisèrent par le sang de leurs Rois mêmes ; des mères, enfin, des mères ! Arrachant des enfants de leur sein, les donnèrent en repas à leur Dieu. À force de méditer un Dieu terrible et de raffiner sur les notions de sa cruauté, des nations éclairées sont parvenues jusqu’à cet excès de folie, de croire, que le Dieu de l’univers avait exigé la mort de son propre fils et que ce ne fut qu’à cette condition qu’il consentit à pardonner au genre humain ; il ne fallut pas moins que la mort d’un Dieu pour apaiser sa colère ! Ce fut-là sans contredit le dernier pas de l’extravagance théologique ; il est difficile d’imaginer qu’elle puisse aller au-delà.

Telles furent les suites des idées fâcheuses que les nations, se formèrent de leurs Divinités. Leurs Législateurs les ayant représentées sous les traits de la folie et de la Méchanceté, les hommes se conduisirent à leur égard comme des esclaves égarés, qui pour complaire à leurs maîtres tâchent de deviner et de servir leurs fantaisies, adoptent aveuglément leurs passions, et se font un mérite de se rendre les complices de leurs dérèglements. Voilà comme en partant du principe que Dieu était souvent irrité contre le genre humain et la cause de ses maux les nations se soumirent à des pratiques aussi abominables que bizarres, et peu à peu se persuadèrent que des cérémonies insensées pouvaient être méritoires, que la barbarie religieuse et la folie sacrée tenaient lieu de raison, de bon sens, de vertus. En conséquence les caprices et les passions des Dieux furent secondés, par le délire, leur culte devint souvent d’une atrocité, capable de révolter les cœurs les plus endurcis. L’aspect de la terreur fut celui sous lequel les mortels, plus sensibles à leurs maux qu’aux biens qu’ils éprouvaient envisagèrent communément leur Monarque céleste ; ce fut aussi, comme on a vu, sous cette face que les Législateurs eurent soin de le présenter, ils sentirent qu’un Dieu terrible était bien plus convenable à leurs intérêts, bien plus propre à rendre les peuples souples, qu’un Dieu bon facile dont on se serait trop aisément permis de violer les décrets ; si l’on attribua de la bonté à ce Dieu, elle fut prudemment contrebalancée par une sévérité toujours inquiétante et capable de fixer l’attention. C’est ainsi que les Dieux, après avoir été enfantés par la crainte, furent encore rendus plus effrayants par la fourberie des Législateurs, qui se sentirent intéressés à nourrir et à perpétuer la terreur dans les cœurs des hommes ; le fruit de cette affreuse politique ne fut point de les rendre meilleurs, de les attacher à la vertu, de leur faire observer les lois de la nature ; ce fut de les rendre plus soumis à leurs guides qu’à la raison, de les avilir à leurs propres yeux, d’étouffer en eux toute énergie, tout courage, tout sentiment de leur dignité. C’est en écrasant les hommes à force de terreurs, c’est en leur remettant sans cesse sous les yeux des objets propres à les inquiéter, c’est en troublant leur entendement ; c’est en irritant leur curiosité sans jamais la satisfaire ; c’est en parlant à leur imagination et en faisant taire leur raison, qu’on peut en faire des esclaves et les retenir éternellement sous le joug.

On nous dira peut-être, qu’en présentant un Dieu terrible aux hommes, des Législateurs éclairés crurent avoir trouvé le plus puissant des motifs pour les engager à vivre entre eux d’une manière raisonnable : mais pour rendre les mortels raisonnables, il ne faut point les tromper ; il ne faut point les forcer de renoncer à la raison, il ne faut point leur dire qu’il existe des préceptes plus importants ou plus saints que ceux de la nature : il faut leur montrer la vérité, leur faire sentir les rapports qui les lient les uns aux autres ; il faut leur donner une éducation et des lois qui les invitent, les habituent et les obligent à vivre d’une façon vraiment conforme à la nature. Le moyen le plus sûr d’égarer les hommes et de les rendre méchants, c’est de les rendre stupides, c’est de leur cacher ou de leur déguiser la vérité, de leur interdire l’usage de la raison et de leur ordonner ensuite le crime au nom du Ciel.

Ce fut la route que prirent tous ceux qui apportèrent des Dieux, des Religions et des Lois aux Nations. Loin de les éclairer et de former leur esprit, loin de leur enseigner la vraie morale, loin de leur apprendre les voies de la nature, ils ne leur parlèrent que par des énigmes et des allégories ; ils leur présentèrent des mystères ; ils ne les entretinrent que de fables ; ils redoublèrent autant qu’il fut en eux leurs incertitudes, leurs embarras et leurs craintes, et se firent surtout un devoir de ne jamais développer leur raison.

Par cet indigne abus de la confiance des peuples, ceux-ci n’eurent qu’un esprit de servitude ; jetés dans une perplexité continuelle et dépourvus de moyens de s’en tirer, ils furent toujours à la merci de leurs guides, qui sans principes de morale, étrangers à la vertu, assurés de l’impunité, furent avides, inhumains et menteurs, rendirent au nom du ciel les nations complices de leurs excès et les instruments de leurs passions.

L’ignorance et la crainte sont les deux sources secondes des égarements du genre humain. Il n’est donc point surprenant que des Divinités enfantées au sein des alarmes et des malheurs, et rendues plus hideuses encore par l’imposture et la politique, aient porté les hommes peu à peu aux plus affreux délires. Si la terreur, présidant à la formation des Dieux, empêcha les hommes de raisonner, si l’ignorance des forces de la nature ne leur permit pas de reconnaître ses effets nécessaires dans les révolutions et les désastres dont ils furent effrayés, il fallut nécessairement que les moyens qu’ils imaginèrent pour détourner ces maux et pour apaiser les Puissances auxquelles ils les attribuèrent, fussent aussi bizarres et déraisonnables que les Dieux qu’ils s’étaient formés. Chacun suivit en cela les caprices de son imagination ou de celle de ses guides ; plus les Divinités furent extravagantes et méchantes, plus les cultes dont on crut les honorer furent cruels et extravagants. Le raisonnement n’eut point de fil pour se guider toutes les fois qu’il fut question des êtres à la formation desquels la raison n’avait point eu de part. En conséquence la nature et le bon sens furent outragés dans presque tous les cultes que l’on rendit aux Puissances invisibles auxquelles on crut la nature subordonnée. Si le malheur, la faiblesse, l’inexpérience disposent, comme on a vu, l’homme à la crédulité, l’autorité, la confiance, l’habitude et l’inertie l’attachent à des opinions et à des usages qu’il n’a jamais pu, ni osé examiner ; ainsi sans s’en apercevoir il se remplit de préjugés : accoutumé à ne jamais consulter sa raison, il devient le jouet de sa propre démence ou de celle des autres, et l’on ne peut prévoir jusqu’où l’aveuglement et la déraison le porteront. Les conséquences d’une erreur que l’on regarde comme importante et sacrée doivent être aussi variées qu’étendues.

Chapitre II. Des différentes Religions ; il ne peut y en avoir de véritable. Des Révélations.

Des Dieux modifiés par des imaginations diverses ont dû suivre les caprices de ceux qui les ont annoncés, et les façons de les servir ne purent être que des suites de ces mêmes caprices. Si chaque individu est forcé de se faire un Dieu à part, d’après sa propre organisation et ses propres circonstances, s’il n’est pas deux êtres de l’espèce humaine qui aient précisément les mêmes idées de leur Dieu, il n’est pas surprenant que les inductions qu’ils en tirent soient infiniment diversifiées ; et l’on peut affirmer qu’il n’est pas deux hommes dans le monde qui aient précisément la même Religion. Tous les Dieux des nations ont des points généraux de ressemblance ; toutes les Religions s’accordent à plusieurs égards ; mais le Dieu et la Religion d’un même pays sont envisagés diversement par chaque individu ; chacun d’accord pour les admettre en gros, les modifie dans le détail à sa manière, et s’en fait des idées particulières ou propres à lui tout seul. Il ne peut donc point y avoir de Religion qui convienne à tous les hommes. Comme ceux-ci varient pour le tempérament, pour les idées, pour les circonstances physiques et morales qui les modifient, ils ne peuvent ni adorer le même Dieu ni convenir du culte qu’il faut lui rendre, ni des notions que l’on doit s’en former : le Dieu d’un lâche ne peut être le même que celui d’un homme intrépide et courageux ; le Dieu d’un esclave du Despotisme ne peut être le même que celui d’un Citoyen libre et qui connaît ses droits ; le Dieu d’un climat fertile et heureux ne peut être celui d’un climat disgracié ; le Dieu d’un homme robuste et sain ne peut être celui d’un mortel chétif et rempli d’infirmités. Par une conséquence nécessaire, la Religion doit suivre les idées que l’on s’est faites de sa Divinité ; et comme les hommes n’auront jamais de mesure commune pour décider des objets qui n’ont que leurs fantaisies pour base, nous sommes forcés de conclure que nulle Religion ne peut être vraie, et que jamais le genre humain ne pourra s’accorder dans les mêmes notions sur des objets purement imaginaires que chaque homme est obligé de voir diversement : il n’y a que la folie la plus tyrannique qui puisse entreprendre de décider quel est l’homme ou la nation qui ont le mieux rêvé, et dont les rêveries doivent servir de règle pour les autres.

Pour qu’une Religion fût vraie il faudrait qu’elle eût pour objet le culte d’un vrai Dieu. Mais parmi cette foule de Dieux divers que les nations adorent comment distinguer le véritable ? Sera-ce le plus puissant ? Partout on leur attribue le même pouvoir. Sera-ce le plus rempli de bonté, de sagesse, d’intelligence ? Partout nous voyons les nations gémir sous le poids de leurs maux tant physiques que moraux. Sera-ce le Dieu le plus raisonnable ? Hélas nous voyons partout les Dieux ne parler que le langage du délire. Sera-ce celui dont la Religion rend les hommes les plus heureux ? Nous voyons que partout la Religion est la source primitive de leur asservissement, de leurs préjugés religieux et politiques, de leurs querelles sanglantes, de leurs haines invétérées, de leurs tourments intérieurs, de leurs chagrins les plus cuisants. Sera-ce le Dieu dont la morale est la plus pure, la plus conforme à la nature de l’homme ? Nous voyons que partout la nature, la raison, la morale sont subordonnées aux caprices d’un Dieu changeant ou de ceux qui le font parler, et que ceux-ci substituent des devoirs ridicules et même des crimes réels aux lois immuables de la nature, aux devoirs de la raison, aux intérêts de la Société. Enfin sera-ce le Dieu qui rend les hommes meilleurs ? Nous voyons partout que les mortels oublient leur Religion et leur Dieu pour suivre les passions que leurs tempéraments, leur éducation, leurs gouvernements, leurs usages, leurs préjugés leurs opinions et l’exemple leur rendent nécessaires. Ainsi nulle Religion ne peut fixer les idées des hommes ; nulle Religion ne peut être utile à leur bonheur.

On nous dira peut-être que toutes les Religions du monde s’accordent à faire adorer des Dieux méchants, mais que l’on pourrait remédier aux inconvénients qui résultent de ces notions fausses, en supposant un Dieu parfaitement bon. Je réponds que cette supposition est totalement impossible ; dès qu’on suppose Dieu l’auteur de toutes choses, on se trouve obligé de lui attribuer également les biens et les maux dont ce monde est le théâtre : si l’on s’obstine à ne lui attribuer que le bien, en voyant les maux auxquels l’innocence et la vertu même sont exposées ici-bas, on se trouvera forcé de convenir ou que ce Dieu si bon ne peut les empêcher, ou que ce Dieu si parfait y consent, ou que ce Dieu si sage les permet ; idées qui sont également contraires à la toute-puissance et aux perfections divines : si un Dieu bon est le maître de la nature, les désordres tant physiques que moraux que nous trouvons dans le monde démentiront à tout moment la bonté qu’on lui attribue. Il est donc impossible de proposer aux hommes un Dieu qui puisse être constamment le modèle de leur conduite et l’objet de leur amour sincère.

La Religion est, nous dit-on, le système des devoirs de l’homme envers son Dieu ; cela posé, ces devoirs doivent donc être fondés sur les rapports subsistants entre ce Dieu et lui ; mais avant de pouvoir découvrir ces rapports, il faudrait connaître la nature de ce Dieu ; être assuré de ses attributs essentiels et de ses qualités ; être instruit de ses volontés ; s’être dûment convaincu si ses ordres sont réellement émanés de lui, ou s’ils n’ont point été supposés ou altérés par ceux qui nous parlent en son nom. D’un autre côté quels rapports véritables peut-il y avoir entre Dieu et les hommes ? Ne nous répète-t-on pas sans cesse que Dieu ne doit rien à l’homme ; qu’il est le maître de lui donner ou de lui refuser ses grâces ; qu’il est en droit de le punir d’avoir manqué des grâces qu’il n’a point voulu lui donner ; qu’il peut avec justice le damner pour des fautes qu’il n’a pu s’empêcher de commettre ? Quels rapports peut-il donc y avoir entre les hommes et un despote tout puissant qui ne consulte que sa fantaisie ?

Cependant toute Religion suppose non seulement des rapports entre Dieu et les hommes, mais encore quelque révélation, une manifestation de la Divinité, une promulgation de ses lois ; mais parmi ces révélations faites à tous les peuples de la terre en faveur de laquelle se déterminer ? Sera-ce pour celle qui nous donne l’idée la plus claire de la Divinité ? toutes se font un principe d’étouffer la raison, d’interdire l’examen, de nous proposer des mystères, de jeter notre esprit dans de profondes ténèbres ; toutes nous montrent un Dieu incompréhensible, des mystères impénétrables, des oracles inintelligibles, des lois opposées aux lumières du bon sens ; toutes nous ramènent à l’autorité des hommes ; mais pour s’en rapporter à l’autorité, il faut avoir des motifs de confiance en ceux qui se disent plus instruits que nous des volontés de la Divinité qu’ils nous annoncent ; et pour peu qu’on réfléchisse on est forcé de reconnaître que nul être fini ne peut se former une idée d’un Dieu que l’on dit infini, et que par conséquent tous les hommes n’ont jamais eu et n’auront jamais aucune notion réelle de l’Être qu’ils se croient obligés d’adorer ou d’honorer de leur culte. De tout cela l’on est obligé de conclure qu’il n’existe point de vraie Religion sur la terre, que les hommes n’ont que des superstitions, c’est-à-dire des Systèmes de conduite ridicules, arbitraires, insensés, et des opinions destituées de fondements.

Il n’est point de révélation qui soit propre à faire disparaître l’ignorance et les incertitudes où les hommes seront toujours sur le compte de la Divinité ; il n’en est pas qui, bien loin de jeter plus de jour sur cet Être, ne plonge l’esprit humain dans des ténèbres plus épaisses, et n’anéantisse son Dieu par les contradictions palpables qu’elle débite en son nom. En effet on nous dit que la révélation est une preuve de la bonté d’un Dieu, qui, dans sa miséricorde, a daigné se manifester à des hommes choisis par préférence à d’autres, afin de leur faire connaître ses volontés suprêmes et les moyens de mériter ses faveurs. Mais cela même ne prouve-t-il pas que le Dieu qui se révèle n’est ni bon ni équitable ? Si tous les hommes ont besoin de connaître la Divinité et de se conformer à ses vues, la révélation d’un Dieu bon aurait dû être universelle ; une révélation particulière annonce un Dieu favorable à un peuple particulier, mais injuste et cruel pour tous les autres, qu’il veut laisser dans leur aveuglement : ainsi toute révélation exclusive anéantit évidemment la bonté et la justice du père commun des mortels.

Toute révélation ne répugne pas moins à la sagesse divine qu’à la nature de l’homme ; quand même cette révélation pourrait être un moyen de connaître la Divinité et ses lois, ce moyen ne serait que momentané et trompeur. Tout ce qui passe entre les mains des hommes est sujet à s’altérer par les différents récits, par la vicissitude des langues, par l’amour du merveilleux, par le penchant à mentir, à exagérer, par la diversité des façons de voir, d’entendre, de comprendre, de penser ; par la variété presque infinie des esprits, des intérêts, des préjugés. Ainsi pour qu’une révélation fût stable il faudrait que la nature de l’homme fût changée ; mais en supposant l’homme tel qu’il est, il faut nécessairement que toute révélation devienne à la longue un vrai tissu de fables et de rêveries, diversement modifiées par les esprits divers qui l’annoncent, qui l’interprètent et qui la reçoivent. Quelles difficultés ne trouvons-nous pas à constater les faits qui se passent journellement dans les sociétés où nous vivons ? Ne voyons- nous pas que ce qui arrive dans un quartier d’une ville, en passant de bouche en bouche, s’altère et devient souvent un amas de contradictions et de mensonges avant de parvenir jusqu’à nous ? Combien est-il d’hommes qui sachent rendre fidèlement ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont entendu raconter ? Comment veut-on qu’une révélation conserve quelque permanence à. travers les siècles, les nations, les peuples ignorants, les Prêtres enthousiastes ou menteurs, les intérêts changeants ? Ainsi quand il y aurait eu en effet jadis une révélation véritable, cette révélation se corromprait, s’altérerait infailliblement, et deviendrait peu à peu un tissu de faussetés, au milieu desquelles il serait impossible de démêler la vérité primitive ; elle ne ferait par conséquent qu’un moyen absurde, ridicule incompatible avec la nature de l’homme et avec les projets immuables d’une Divinité toute-puissante.

En effet si Dieu s’est révélé dans le temps il a cessé dès lors d’être immuable, il a voulu dans un temps ce qu’il n’a point voulu dans un autre ; il a privé les hommes de ce qui leur était indispensablement nécessaire pour le leur accorder dans la suite ; il n’a pu tout d’un coup leur donner les connaissances et les lumières dont ils avaient besoin, ou s’il l’a pu il ne l’a point voulu, ce qui serait injurieux soit à sa puissance, soit à sa justice, soit à sa bonté4.

D’un autre côté une révélation variable et sujette à s’altérer ne serait pas compatible avec les attributs de la Divinité.

Quand Dieu lui-même se tiendrait suspendu au haut de l’atmosphère, d’où il annoncerait continuellement ses lois et ses volontés aux différents peuples de la terre qui passeraient sous ses pieds ; quand même il les annoncerait dans les différents idiomes de ces peuples, à moins de changer l’essence même de l’homme, il ne parviendrait pas à les amener à quelque uniformité de croyance ; les hommes demeurant ce qu’ils sont, entendraient, concevraient, expliqueraient ses oracles diversement ; sa révélation continuelle ne serait qu’une occasion continuelle de disputes entre eux, et peut-être qu’à chaque révolution du globe Dieu les trouverait s’entr’égorgeant pour savoir dans quel sens il faut entendre ses ordonnances du jour précédent. D’où il suit qu’une révélation momentanée serait une absurdité, et qu’une révélation continue serait un grand malheur pour notre espèce, en la laissant disposée comme elle l’est. Le Tout-Puissant aurait donc mieux fait de refondre l’homme afin de lui rendre une révélation utile, que de se donner la peine de l’instruire continûment et par lui-même.

Toutes les révélations qui existent sur la terre ont été faites par l’entremise des hommes ; la Divinité en tout pays s’est servie de l’organe de quelque mortel pour faire connaître ses volontés suprêmes. Mais pourquoi faire passer par la bouche d’un mortel faillible et menteur ce qu’elle pouvait inspirer directement aux cœurs des créatures qu’elle voulait éclairer ? À quoi bon tous ces miracles prétendus, faits pour appuyer le discours d’un homme, tandis qu’il n’était besoin que d’un acte de la volonté divine pour changer la nature humaine et convaincre toute la terre de ce qu’elle avait besoin de faire et de savoir ? Un Dieu présent partout et par conséquent présent à toutes les âmes, ne pouvait-il pas s’entretenir avec elles directement ? Pourquoi ayant un moyen si excellent et si sûr à faire connaître sa volonté, en prend-il un si mauvais, si suspect, si sujet à l’erreur ? Pourquoi pouvant agir en Dieu, agit-il en homme ? Pourquoi ne préfère-t-il pas des moyens infaillibles à des moyens douteux ? C’est un être bien étrange que le Dieu théologique ; il est revêtu de toutes sortes de qualités divines, c’est-à-dire incompréhensibles pour l’homme ; et cependant il agit toujours en homme ; Mais encore d’après les révélations qu’on lui attribue dans toutes les parties de la terre se conduit-il en homme infiniment sage, infiniment bon, infiniment juste, infiniment puissant, infiniment prévoyant et constant ? Non, sans doute ; il parle pour n’être point entendu ; il choisit un petit nombre d’hommes et réprouve tous les autres : il agit en Sultan qui ne doit rien à personne.

Cependant sa toute-puissance n’empêche pas tous ses projets d’échouer : l’homme est en pouvoir de l’offenser, de troubler l’ordre qui lui plaît, de lui désobéir, de se révolter contre lui. Enfin malgré son immutabilité ce Dieu est continuellement occupé à faire et à défaire son propre ouvrage ; l’homme l’oblige à chaque instant de changer de mesures ; la race humaine, qu’il a créée pour sa gloire, ne le glorifie point, elle ne fait que l’irriter et l’apaiser, provoquer sa fureur par des ouvrages continuels afin de la calmer par des prières et des bassesses continuelles ; en un mot Dieu devient le plus changeant et le plus malheureux des êtres, par la fatale liberté qu’il laisse à ses créatures de contrarier ses vues ; jamais le Tout-Puissant ne parvient à leur inspirer ni les opinions ni les dispositions qu’il désire ; il lui est plus facile de bouleverser les éléments, de suspendre la marche de la nature, de faire des miracles, que de changer le cœur de l’homme, qu’il tient pourtant dans ses mains.

Les lois contenues dans toutes les révélations connues et promulguées au nom de la Divinité sont-elles dignes d’un homme sage ? Elles sont partout puériles, insensées ; elles annoncent un Dieu fantasque, occupé de pratiques extravagantes, de cérémonies ridicules ; elles montrent un Dieu avide de présents et d’offrandes ; elles nous présentent un Dieu glorieux sensible aux bassesses, aux humiliations, aux flatteries de ses favoris, et n’accordant rien à ses amis, s’ils ne le lui arrachent à force de prières et d’importunités.

Ces révélations nous proposent-elles un Dieu bien moral ou propre à servir de modèle aux hommes ? Elles nous le montrent comme un séducteur, qui tend des pièges comme un juge inique, qui punit les fautes qu’il a invité ou permis de commettre comme un exterminateur des peuples ; comme se vengeant de l’ignorance nécessaire des mortels, et les châtiant d’avoir manqué des lumières et des forces qu’il n’a point voulu leur donner ; comme l’ennemi de la raison humaine ; comme le plus déraisonnable des tyrans : et par un renversement fatal de toutes les idées de morale l’on se croit obligé de louer en Dieu ce qu’on déteste dans l’homme, et de blâmer dans l’homme ce qu’on honore en son Dieu.

Toutes les Religions du monde nous parlent d’un Dieu qu’elles prétendent connaître, qu’elles assurent être le seul véritable, le seul digne d’être aimé et adoré ; mais aussitôt que la raison veut examiner les titres et les prétentions exclusives de ce Dieu, elle ne trouve partout qu’une égale folie ; partout esse voit les contradictions les plus frappantes, les inconséquences les plus marquées, la conduite la plus désordonnée. Elle voit en tout pays la Religion établie dans des temps d’ignorance et de barbarie : elle trouve que la Religion des enfants n’est que l’effet de la sottise des pères. Elle voit l’enthousiasme, l’autorité, l’imposture aidée de la tyrannie fermant partout la bouche à la vérité, à l’expérience, au bon sens. En un mot, lorsque exempts de préjugés nous voulons contempler ces Religions qui absorbent l’attention des peuples et de ceux qui les gouvernent, nous reconnaissons dans tous les Dieux le pinceau de la crainte, de la démence, de la fourberie ; nous ne trouvons qu’obscurité et mystères dans les dogmes qu’on leur attribue, nous ne voyons que délire dans les cultes qu’on leur rend, nous ne voyons que délire dans les inductions qu’on en tire, et tout conspire à nous prouver que la Religion, loin d’être l’instrument de la félicité des hommes, est la source empoisonnée d’où sont découlés tous leurs maux.

Chapitre III. Toutes les Religions nous donnent des idées également contradictoires et sinistres de la Divinité. De l’Idolâtrie. Du Polythéisme, et du Monothéisme, ou du dogme de l’unité de Dieu.

Chaque peuple eut ses Législateurs et ses Missionnaires, et chaque Législateur ou Missionnaire apporta un Dieu, un Culte, une Religion créés et modifiés d’après son propre cerveau, d’après les préjugés dont il avait été lui-même imbu, d’après ses propres intérêts, d’après les sentiments qu’il voulut inspirer à ceux dont il s’était attiré la confiance et les respects. Enthousiaste ou fourbe, et souvent l’un et l’autre à la fois, dans les peintures qu’il fit de la Divinité, dans les fables qu’il en raconta, dans les ordres qu’il annonça de sa part, dans les moyens qu’il indiqua pour lui plaire, il ne consulta que son imagination, que ses propres rêveries, que ses intérêts, que les opinions fausses déjà reçues par ceux qu’il voulait persuader. Il y eut donc autant de Divinités et de Religions qu’il y eut de Législateurs et d’Inspirés ; les Dieux n’eurent jamais que le caractère et n’eurent pour règle de conduite que les vues des personnages qui les annoncèrent aux peuples. Un Législateur ambitieux, fourbe, cruel dut offrir aux esclaves ou aux voleurs qui le choisirent pour chef un Dieu de son affreux caractère5. Un Législateur bilieux, sombre, capricieux et colère fit de son Dieu un être aussi désagréable que lui-même. Un Guerrier, un Conquérant représentèrent l’Être suprême comme un Monarque vaillant qui n’estimait que le courage. Un Imposteur voluptueux fit de son Dieu l’ami de la volupté et des plaisirs des sens. Un Inspiré dont les mœurs furent austères et farouches fit de son Dieu l’ennemi des plaisirs. Il fallut aussi consulter les dispositions des peuples et leurs façons de penser. Les Orientaux accoutumés à l’esclavage et soumis de tout temps à des Despotes sévères, inaccessibles, impitoyables, qui punissaient la moindre désobéissance avec la dernière rigueur, eurent des Dieu aussi absolus que leurs Rois. Ils furent esclaves de leurs Prêtres et de leurs Souverains, qui les infectèrent à l’envi de superstitions et de préjugés avilissants. Les peuples de l’Occident et du Septentrion, plus belliqueux, plus robustes, plus sains, eurent des Dieux guerriers, vu que la guerre était leur élément.

En un mot dans toutes les superstitions qui se répandirent sur la terre, les Dieux ainsi que leurs cultes, n’eurent pour base que le caractère des hommes qui les firent parler ; ils furent dans l’origine accommodés aux dispositions particulières et aux circonstances physiques et morales des peuples à qui on les annonçait. Ces dispositions sont dues aux tempéraments, aux climats, aux aliments, au genre de vie, aux besoins, aux gouvernements, aux mœurs, aux préjugés des différents habitants de notre globe ; et comme ces dispositions furent rarement les mêmes, les Dieux et les cultes furent nécessairement variés. Cependant, comme on l’a déjà fait observer, il y eut entre eux des ressemblances générales ; partout les Dieux furent des Rois, partout ils furent à craindre, partout la Religion fut abjecte et rampante ; les peuples les plus ignorants et les plus malheureux furent les plus superstitieux : mais en fait de superstitions, les plus folles et les plus étudiées doivent l’emporter sur les autres. C’est ainsi que l’Égypte, la Syrie, la Judée, la Phénicie, l’Indostan, peuvent être regardés comme les grands ateliers des Dieux et des Religions. Ce fut de ces contrées que l’on vit sortir des essaims de Missionnaires qui portèrent au loin leurs Divinités, leurs rites, leurs Mystères et leurs Fables. C’est dans l’Égypte surtout que prirent naissance les folies astrologiques, la magie, les enchantements, l’art des prestiges, la divination, la prophétie, les songes, et enfin la Métaphysique ou la science des Esprits et les profondeurs de la Théologie. Un pays mal sain, et tel que l’Égypte, dont les habitants étaient sujets à un grand nombre de maladies cruelles, devait être naturellement disposé à la superstition ; d’ailleurs un climat chaud a dû parmi leurs Prêtres oisifs faire éclore des spéculateurs sans nombre, des sorciers, des visionnaires des Devins, des Prophètes, des Inspirés et des rêveurs, dont les folies en imposèrent à un peuple malheureux et par son tempérament porté à la mélancolie. En conséquence nous voyons que l’Égypte fut le pays le plus extravagant, le plus religieux, le plus dominé par les Prêtres ; ceux-ci ont de proche en proche infecté l’univers de leurs rêveries et de leurs superstitions6.

Telles ont été et telles seront toujours dans les peuples les dispositions qui feront naître et qui feront adopter les superstitions et les idées théologiques. Cependant ces notions merveilleuses n’ayant jamais pour base que l’imagination, les rêveries de quelques hommes ainsi que l’ignorance, la crédulité, le peu de lumières de ceux qui les reçoivent, ne peuvent être invariables. Semblables aux fruits des arbres que l’on transplante, les Religions prennent, pour ainsi dire, le goût du terroir ; les Dieux primitifs changent de face, et les systèmes religieux sont forcés de s’accommoder aux circonstances et aux idées des peuples, qui varient avec leurs mœurs, leurs coutumes, leurs principes politiques, et les opinions de leurs guides. C’est ainsi que le Dieu des Égyptiens prend une nouvelle forme entre les mains du Législateur des Hébreux ; c’est ainsi que ce même Dieu prend un aspect nouveau chez les Chrétiens, et leur demande un culte tout différent de celui qui lui plaisait autrefois ; le même Dieu et le même système religieux prennent des nuances différentes chez les différentes nations. L’Anglais ne le voit point aujourd’hui des mêmes yeux qu’autrefois ; il n’en a plus des idées aussi atroces que ses pères, ou que ses voisins qui continuent à gémir sous la verge de leurs Prêtres.

En un mot les volontés immuables du Dieu suprême de l’univers sont modifiées, sont forcées de se prêter aux changements et aux progrès des esprits, aux révolutions des hommes : leurs Doctrines, leurs cultes, leurs liturgies, leurs opinions religieuses sont perpétuellement altérés par leurs circonstances présentes, toujours plus fortes que leurs spéculations merveilleuses : leurs Prêtres, qui jamais ne sont longtemps d’accord entre eux, ont eux-mêmes contribué à changer leurs systèmes religieux. Voilà comment, pour ainsi dire les Dieux ont changé de physionomie ; les hommes ne peuvent longtemps penser d’une façon uniforme sur des opinions qui n’ont jamais l’expérience et la raison pour base ; leurs chimères sont forcées de se diversifier. Ne soyons donc point surpris si la Religion enfantée par l’enthousiasme, soumise aux passions et aux intérêts des mortels, fut changeante comme eux ; il n’y a que les ouvrages de la raison qui soient capables de résister à leurs caprices ; il n’y a que la vérité qui demeure éternellement la même.

Malgré tous ces changements survenus dans les idées religieuses, malgré la dissonance des opinions des hommes, toutes les superstitions furent, comme on a vu en tout temps d’accord à voir dans leurs Dieux des êtres fâcheux faciles à irriter, propres à inquiéter : la Divinité fut toujours ennemie de la tranquillité de l’homme, ses Ministres la peignirent toujours sévère. La Religion fut l’Empire des ténèbres et des orages ; on n’y marcha jamais qu’à la lueur des éclairs ; ses sujets furent aveugles, et ses décrets furent exécutés, quelque difficiles et déraisonnables qu’ils parussent, quelque contraires qu’ils fussent à la nature, à la raison, au bon sens, au repos du genre humain ; les nations enivrées n’osèrent point examiner les ordres de leurs Dieux ; elles se crurent forcées d’obéir ; elles se flattèrent de les rendre propices, même en outrageant la nature, en violant ses lois les plus sacrées, en anéantissant leur propre félicité.

« Je suis, dit Jéhovah, un Dieu jaloux, vindicatif, impitoyable. Hébreux ! Je ne vous ai tirés des fers que pour servir ma jalouse fureur ; j’abandonne à votre rage la personne et les biens de l’impie Cananéen. Dépouillez, exterminez des nations qui m’irritent par leur culte ; périsse tout mortel qui ne me connaît point ; que l’enfant à la mamelle, que la femme éplorée, que le vieillard débile, que la brute elle-même soient impitoyablement égorgés. Ne craignez rien, je marche à votre tête, je dirige vos coups, j’applaudis et je récompense votre inhumanité ; je suis le Dieu des armées. C’est moi qui crée le juste et l’injuste ; la vie et la mort sont à moi ; toute la terre est mon domaine, obéissez et tremblez, car je suis le Seigneur ; je venge la désobéissance des pères sur leurs enfants innocents.

Écoutez, s’écrie Moloch, Tyriens et Carthaginois ! Je suis un Dieu sanguinaire ; faites nager mes autels dans le sang. Pour me rendre favorable, que la flamme dévore vos enfants, que la mère endurcie me présente d’un œil sec son fils palpitant ; mon oreille est charmée des cris de l’innocence ; mon odorat est flatté de la fumée des chairs brûlées ; c’est en étouffant la nature que l’on réussit à me plaire.

Romains ! Combattez avec fureur, (leur disent des Dieux injustes, qui leur abandonnent la terre pour la ravager) que le guerrier se dévoue et périsse avec courage : que la férocité soit pour vous la première des vertus ; vos Dieux approuvent la rapine et le meurtre ; accomplissez leurs oracles cruels : que vos bras victorieux fassent du monde entier le séjour du carnage : que le genre humain, soit égorgé sur l’autel de la patrie : que la nature lui soit immolée sans pitié.

Mexicains ! (dit un Dieu sauvage) volez à la conquête ; attaquez vos paisibles voisins ; saisissez des captifs pour les égorger devant moi : que leurs cœurs fumants me soient offerts. Je suis affamé de chair humaine ; songez à me rassasier, ou craignez mon courroux.

Mortels, engendrés dans la colère ! (dit le Dieu des Chrétiens) prosternez vos fronts dans la poussière ; immolez votre raison ; sacrifiez-moi vos penchants les plus doux ; fuyez les plaisirs de la vie ; détachez-vous de vous-mêmes et des objets que la nature vous rend chers ; haïssez un monde pervers, je suis jaloux de votre cœur ; rendez-vous misérables, que l’amertume et la tristesse empoisonnent vos jours ; je ne vous ai donné l’être que pour me repaître de vos douleurs ; ce monde n’est qu’un passage où je prétends vous éprouver ; souffrez, priez, gémissez, affligez-vous dans cette vallée de larmes ; j’aime à voir couler vos pleurs ; j’entends avec plaisir les accents plaintifs de vos gémissements ; vos hurlements suspendront peut-être mon tonnerre. Quel bonheur pour vous de me connaître ; sachez que je réserve des tourments éternels à quiconque ignorera mes volontés énigmatiques ; la raison m’est en horreur, je vous en défends l’usage, vivez dans les alarmes : nourrissez-vous de frayeurs, méditez mes jugements ; le temps ne mettra point de bornes à ma vengeance aussi cruelle que durable. »

Tel fut à peu près le langage que toutes les superstitions firent tenir aux Dieux ; elles eurent pour maxime invariable d’étourdir le jugement des hommes, de les accabler par la crainte et de les empêcher de raisonner. Quand l’homme est bien troublé, on n’a plus besoin de preuve pour lui persuader de croire or d’agir comme on voudra.

Quoi qu’il en soit, ceux qui inventèrent des Dieux et des cultes pour les nations ne firent d’abord que personnifier la nature, ses fonctions et la cacher sous le voile du mystère et de l’allégorie. Ce ne fut pas assez de la peindre à l’aide de la poésie, il fallut encore parler aux sens du peuple et lui montrer des objets matériels qui fixassent ses regards et qui lui représentèrent les Puissances invisibles qu’on lui disait d’adorer. Les Dieux prirent donc des formes, et l’emblème ou figure qu’une nation convint d’honorer fut son Dieu : de là toutes les figures bizarres que nous voyons devenir les objets des différents cultes des peuples ; nous y retrouvons néanmoins toujours la nature ou ses diverses opérations ; le temps, les saisons, les révolutions périodiques des astres, la terre, la fertilité, la génération, etc. Voilà les éléments primitifs dont on forma ces Dieux qui furent et qui seront toujours redoutables pour le genre humain, obstiné à donner de la vie, de l’intelligence, des projets à tout ce qui fait de l’impression sur lui ou à toutes les causes qu’il ne peut concevoir.

Ainsi les hommes assignèrent toujours des qualités humaines aux forces, aux Agents secrets dont ils ignorent la façon d’agir ; il n’est donc point difficile de deviner pourquoi ceux qui leur annoncèrent des Dieux les représentèrent le plus communément sous une forme humaine. C’est ainsi que la matière Éthérée, changée en Jupiter, fut représentée sous la forme d’un monarque armé de la foudre et porté par l’aigle qui plane au haut des airs. C’est ainsi que le temps, déguisé en Saturne, prit la forme d’un vieillard inexorable, dont la faux n’épargne rien ; c’est ainsi que la génération, métamorphosée en Vénus, devint une femme aimable, ornée de tous les attributs de la beauté, etc.

Mais le vulgaire ne sut jamais, ou du moins oublia bientôt l’objet qu’on lui représentait sous ces emblèmes ou images ; il crut que la Divinité même, ou quelque vertu secrète émanée d’elle, résidait dans la matière grossière ou dans la figure qu’on lui montrait ; il adora toujours le bois, la pierre, le marbre, l’airain ; ses vœux s’adressèrent à ces figures emblématiques, sans que son esprit remontât jusqu’aux objets que ces figures représentaient. Ainsi naquit l’idolâtrie. Le plus grand nombre des hommes fut et sera toujours idolâtre. Si quelques penseurs plus exercés ne virent dans les figures qu’on leur montrait que les emblèmes des Dieux, le peuple y vit les Dieux mêmes ; si dans des Religions plus raffinées quelques spéculateurs sont parvenus à spiritualiser la Divinité, le peuple la vit toujours, la respecta et l’adora dans les signes ou symboles sous lesquels on la lui présenta ; parmi nous les hommes qui se donnent pour les plus grands ennemis de l’idolâtrie adorent de cœur et d’esprit le pain sacré sous le symbole duquel le Dieu de l’univers est lui-même caché.

Ceux qui auraient pu détromper le vulgaire, en lui rappelant que les symboles et les formes qu’il voyait n’étaient point des Dieux, n’avaient aucune vertu, mais n’étaient destinés qu’à représenter d’une façon sensible des causes invisibles, des agents naturels, ou l’oublièrent eux-mêmes ou se gardèrent bien de lui découvrir la vérité ; ils furent toujours intéressés à le tromper, à redoubler ses erreurs, à lui persuader qu’ils étaient les possesseurs, les ministres et les interprètes, non d’une statue inanimée ou d’une forme de convention, mais de la Divinité même, d’un être puissant et redoutable, d’une force qui devait en imposer. L’intérêt des Ministres des Dieux est toujours de redoubler l’aveuglement et la surprise des hommes, afin de se rendre plus importants à leurs yeux7.

Les vues bornées du vulgaire ne lui permettant guère d’embrasser un grand ensemble, il ne put se figurer dans l’origine qu’un seul Dieu eût le pouvoir de gouverner toutes choses ; pour entrer dans ses idées, on fut obligé de multiplier les Dieux et leurs emblèmes ou figures ; l’air : la terre, les mers, le feu, les astres, les temps, les saisons furent divinisés, personnifiés, représentés : la paix et la guerre, la santé et la maladie, l’ivresse, la volupté, ainsi que les remords et la tristesse dépendirent de Divinités particulières, ou furent regardés comme des effets surnaturels ; enfin chaque ville, chaque famille, chaque homme eurent des Dieux particuliers, des Lares, des Pénates, des Anges tutélaires, des Patrons, des Saints.

Cependant quelques Législateurs ordonnèrent de n’adorer qu’un seul Dieu, et même de peur que les peuples n’adorassent son image en sa place, ils défendirent de le représenter sous aucun symbole ou figure. Quelques-uns d’entre eux eurent des peines infinies à forcer leurs sectateurs de n’adresser leurs hommages qu’à un être métaphysique et caché, qui n’en fut que plus propre à faire inutilement travailler leurs cerveaux. Ce ne fut qu’avec des peines infinies et par des massacres réitérés, que le chef des Hébreux détourna son peuple du culte des Dieux d’Égypte ; les annales sacrées de ce peuple matériel et grossier nous le montrent toujours disposé à retomber dans l’idolâtrie. Néanmoins la raison humaine ne gagna rien à n’avoir qu’un Dieu unique et dépourvu de figure ; cet être vague n’en fut que plus propre à mettre l’esprit des hommes à la torture : les adorateurs de ce fantôme invisible s’en formèrent des idées bizarres, discordantes, sujettes à des disputes éternelles ; les peuples ne virent jamais en lui qu’un Souverain jaloux, orgueilleux, animé des mêmes passions que les Tyrans de la terre. Ceux qui n’admirent qu’un seul Dieu, tirèrent de son unité même une conséquence très dangereuse ; ils voulurent qu’il régnât tout seul, ils combattirent pour étendre son empire, et persuadés que leur Dieu était le seul Roi légitime, ils regardèrent les autres Dieux comme des usurpateurs, et traitèrent leurs adorateurs en rebelles que l’on devait exterminer. Les Polythéistes furent bien plus accommodants ; ils pensèrent que chaque Dieu avait son district, et que sans l’offenser on pouvait tolérer et même admettre d’autres Dieux ses égaux. Le dogme de l’unité de Dieu fit de cet être un Souverain ombrageux, ennemi naturel de tous ceux qui voulaient partager son trône avec lui. Le Polythéisme au contraire supposa que les Dieux des nations formaient une Aristocratie ou République de souverains, qui, sans nuire à leur bonne intelligence, partageaient entre eux le gouvernement du monde, sans qu’aucun d’eux prétendît empiéter sur le département de son voisin. Lorsque les partisans de ces Dieux différents se firent la guerre, cette guerre fut politique et jamais religieuse ; le Dieu de la nation subjuguée recevait la loi de celui de la nation victorieuse, et souvent recevait les hommages du peuple vainqueur. Les Polythéistes furent communément moins zélés et plus tolérants que les adorateurs d’un seul Dieu. Le zèle n’est jamais autre chose dans l’homme que la passion de seconder l’ambition et l’orgueil d’un Dieu qui veut régner sans partage ; l’intolérance, la haine et la persécution sont des suites bien plus nécessaires dans un système religieux qui n’admet qu’un seul Dieu, que dans celui qui en admet plusieurs8.

Soit que la Religion n’eût pour objet qu’un seul Dieu, soit qu’elle en admît plusieurs, ce Dieu ou ces Dieux furent toujours traités en Rois. Le respect qu’on eut pour ces Princes invisibles ou pour les emblèmes ou figures qui les représentaient, fit qu’on les séquestra de la société ; on bâtit à ces Souverains cachés des Palais que l’on appela des Temples ; on les y plaça sur des Trônes, dans des appartements secrets, dont le vulgaire n’osa point approcher, et que l’on nomma Sanctuaires ; on leur dressa des tables ou des Autels ; on leur forma des cours composées de Ministres, d’Officiers et de Serviteurs, que l’on nomma des Prêtres ; enfin l’on ne cessa de combler de présents ces Souverains, ainsi que ceux qui leur furent attachés et que l’on crut honorés de leur confiance.

Par une suite des idées terribles que l’on avait données sur la Divinité, et pour nourrir dans les cœurs des peuples la crainte, le respect, la soumission, l’ignorance et la crédulité, on plaça communément les Dieux ou leurs images dans des endroits capables d’exciter et d’entretenir ces dispositions dans les âmes. Ce fut dans de sombres cavernes, dans le fond des forêts, dans des lieux redoutables par leur obscurité que l’on conduisit les mortels pour adorer les Dieux et pour recevoir leurs oracles. La superstition, dont l’inquiétude, la terreur et la mélancolie sont les vrais aliments, doit éviter le grand jour ; les Dieux ne doivent point se familiariser avec les hommes ; ils ne doivent leur parler qu’obscurément et dans des lieux qui les disposent à trembler ; ce n’est que dans les ténèbres qu’il faut adorer des êtres que l’on ne peut concevoir et dont il n’est point permis d’approfondir ni l’essence ni les décrets9.

Les hommes une fois parvenus à fixer sur la terre le séjour des objets de leurs craintes et de leurs espérances, voulurent recueillir les fruits de leurs démarches intéressées ; possesseurs de la Divinité, c’est-à-dire de la Puissance à qui tout est soumis, ils se crurent à portée de se procurer toutes les choses qu’ils pouvaient désirer, d’écarter toutes celles qui leur nuisaient, de fixer leurs incertitudes et même de connaître l’avenir par le secours des Intelligences qui tenaient dans leurs mains les destinées des mortels. Les Courtisans et les Ministres des Dieux ne tardèrent point à les contenter ; on les consulta sur tout, on supposa que des hommes qui jouissaient de la présence et de la familiarité du Souverain caché, devaient être instruits de ses volontés, et que confidents de ses projets, ils ne pouvaient ignorer ses desseins pour l’avenir. Ainsi les Prêtres furent partout les interprètes des Dieux, ils annoncèrent leurs oracles, ils prédirent l’avenir, et devenus participants de leur toute-puissance ils opérèrent des merveilles dont l’esprit du vulgaire fut surpris et confondu. Les Nations prosternées reçurent en tremblant leurs arrêts ; elles se soumirent sans murmure, elles adoptèrent sans examen les voies qu’on leur prescrivit pour rendre le ciel propice ; des œuvres, que l’on crut•surnaturelles parce qu’on ignora la façon dont elles étaient opérées, achevèrent de convaincre de la légitimité des ordres qu’on annonçait et passèrent pour la sanction de la Divinité. C’est ainsi que l’on vit naître une foule d’arts mystérieux, fondés sur le commerce intime des Prêtres avec les Dieux, qui sont connus sous les noms d’Astrologie, de Magie, de Théurgie, d’Enchantement, d’Évocations, de Miracles, de Divination ; ils furent exercés par tous les Prêtres du monde, et ces merveilles en imposeront toujours à la crédulité des peuples ; leur ignorance, leurs craintes, l’amour du merveilleux et la curiosité les disposeront éternellement à écouter et admirer les imposteurs qui les trompent, et à trouver divin tout ce qu’ils ne pourront concevoir.

Le vulgaire, toujours rempli de l’idée que son Monarque céleste est un être redoutable, n’osa point s’en approcher, il craignit de le voir de ses propres yeux : semblable à un esclave qui craint de rencontrer les regards irrités d’un maître colère et capricieux, il chargea ses Ministres, qu’il supposa ses favoris, de le voir pour lui ; le Dieu, caché pour tout, le monde, ne se montra d’abord à ceux-ci que sur des montagnes embrasées, au milieu des éclairs et des tonnerres, dans des solitudes effrayantes, dans des forêts ténébreuses, dans des antres et des cavernes ; dans la suite il ne se fit voir qu’à ses Prêtres qui seuls purent entrer dans son sanctuaire ; ce fut de ces lieux, dont l’accès fut interdit aux profanes, que la Divinité prescrivit ses lois, annonça ses dogmes, régla les cérémonies de son culte, ordonna des rites, des expiations, des sacrifices, et surtout fixa le sort de ses Ministres chéris. Ce fut à grands coups de tonnerre que l’on inculqua aux hommes la manière de servir leur Dieu, et ce fut par le mystère qu’on les retint sous le joug.

Toutes les superstitions du monde se vantent d’avoir quelque Dieu pour fondateur ; toutes se fondent sur l’autorité divine, toutes interdisent l’usage de la raison lorsqu’il s’agit des preuves sur lesquelles elles s’appuient ; enfin toutes menacent des châtiments les plus terribles quiconque aura l’audace de douter des prétendues vérités qu’elles annoncent. En un mot les personnages qui ont prescrit des cultes se sont partout arrogé le droit étrange de se forger des titres et de défendre aux hommes de les examiner. Pour peu que la raison nous parle, nous ne verrons dans toutes les Religions que les ouvrages informes du fanatisme, de l’ambition, de l’avarice et de l’imposture de ceux qui se sont placés entre le genre humain et ses Dieux.

Chapitre IV. Du Sacerdoce.

Rien n’eût été plus avantageux pour les nations que les instructions de quelques citoyens honnêtes, qui ayant consacré leur temps à l’étude de la Nature, à méditer ses voies, à faire des expériences, à s’enrichir de sciences réelles et de connaissances utiles, les eussent ensuite communiquées avec franchise à ceux que leur travail empêchait de s’occuper des mêmes objets. Si, au lieu de se repaître de chimères extravagantes et dangereuses, un certain nombre d’hommes se fût occupé de la morale, des rapports qui subsistent entre les êtres de l’espèce humaine, des devoirs qui en sont les suites, les Gouvernements la Morale, la Législation, la Physique se seraient perfectionnés, et la somme des maux du genre humain eût au moins diminué sur la terre. La Physique et une Morale fondée sur la nature sont les seuls objets dignes de l’attention des hommes ; l’une leur apprend à multiplier les biens dont ils jouissent, à repousser ou du moins à soulager les maux qui les affligent ou les menacent ; l’autre leur enseigne la vertu, et leur prouve qu’elle est le seul soutien des empires, des sociétés, des familles, et la source unique de la félicité publique et particulière. Mais quand les hommes furent une fois parvenus à se persuader qu’ils avaient un intérêt plus fort que celui de se rendre heureux dans leur existence actuelle ; quand ils ne regardèrent plus ce monde que comme un passage qui devait les conduire à une autre existence bien plus importante que celle dont ils jouissent maintenant, quand des fantômes furent devenus les seuls objets de tous leurs soins, la réalité fut négligée, et l’on se fit un crime de détourner un instant les yeux de dessus les pompeuses chimères sur lesquelles on fondait les espérances et ses craintes. Dès que les Dieux furent regardés comme arbitres du sort des mortels, ceux-ci s’imaginèrent avoir tout fait pour leur bonheur en suivant les voies qu’on leur avait indiquées comme propres à rendre ces Puissances favorables ou à détourner leur colère Ainsi leurs Ministres devinrent les seuls instructeurs des peuples ; ils n’occupèrent leurs esprits que des êtres invisibles dont ils étaient les interprètes, ils ne leur donnèrent que les connaissances obscures qu’eux-mêmes s’étaient formées, et les nations enivrées de superstition et de craintes, ne firent aucun pas vers la félicité. Lorsqu’elles se trouvèrent heureuses, on leur dit que leur bonheur était un bienfait du ciel, qu’il fallait l’en remercier. Furent-elles infortunées ? On leur dit que leurs maux étaient des châtiments visibles des Dieux, dont il fallait en tremblant adorer les jugements ; lorsqu’elles voulurent écarter les obstacles qui s’opposaient à leur bien-être, on leur persuada que c’était résister aux volontés du Très Haut ; des citoyens curieux voulurent-ils s’occuper de sciences utiles, on les traita de connaissances frivoles et méprisables, peu nécessaires à des mortels, qui ne doivent avoir que l’autre vie devant les yeux. Enfin des nations heureuses voulurent-elles étendre la sphère de leurs plaisirs ? On leur dit que tout ce qui pouvait leur plaire exciterait la fureur de leur Dieu, qui les condamnait en ce monde aux larmes et aux soupirs.

C’est ainsi que la Religion, jalouse de tout ce qui pouvait détourner l’attention des hommes, voulut les occuper seule ; elle s’empara exclusivement de l’éducation ; elle influa sur la législation ; la politique lui fut subordonnée ; la morale fut réglée par ses caprices ; la paix des sociétés fut sans cesse troublée par les dissensions nécessaires qu’elle fit naître ; la raison et l’expérience furent bannies à perpétuité ; la vraie science reçut des entraves ou fut proscrite avec dédain, et les nations privées de lumières, d’énergie, d’activité, furent tenues dans l’ignorance et dans un engourdissement, dont elles ne se tirèrent que pour se battre et soutenir les futiles décisions de leurs guides religieux. En un mot la superstition, uniquement occupée de ses fantômes, ne présenta jamais aux hommes des objets faits pour les intéresser ; ses instructions ne formèrent des esclaves ignorants, craintifs, inquiets, qui n’eurent de l’activité que pour se nuire, et qui furent prêts à fouler aux pieds les devoirs les plus saints toutes les fois qu’on leur fit entendre que le ciel le voulait ainsi.

Tels sont les fruits que les nations ont recueillis des instructions de leurs Docteurs sacrés ; ceux-ci toujours ennemis nés de la vérité, de la raison humaine, de la science, furent aveugles eux-mêmes, et prétendirent guider des hommes encore plus aveugles qu’eux, et qu’ils prirent à tâche d’aveugler de plus en plus. Si l’intérêt des hommes, la raison, le bon sens eussent été consultés, les arts se seraient perfectionnés, les travaux auraient été rendus plus faciles, et les nations actives eussent été à portée d’augmenter la somme de leur bien-être ; si l’on eût médité la politique, on aurait bientôt senti que le gouvernement pour être utile doit être juste, et que les sociétés ne peuvent être heureuses, si elles ne jouissent de la liberté, de la sûreté, de la paix ; si l’on eût consulté la raison, l’on eût trouvé que sans mœurs et sans vertu les nations ne peuvent subsister, et que la Religion, les gouvernements et les lois seront toujours inutiles pour contenir les passions des hommes, quand l’éducation, l’habitude, l’opinion, la tyrannie religieuse et politique s’efforceront continuellement de les corrompre, d’égarer les esprits et d’enchaîner les corps.

C’est à ceux qui ont médité ces grands objets qu’il appartient d’instruire les peuples ; eux seuls méritent le nom de Sages ; et ce sont les Sages qui devraient être les seuls Prêtres des nations. Au lieu de former des superstitieux, des lâches, des fanatiques, leurs instructions formeraient des Citoyens généreux, industrieux, éclairés, raisonnables. Par là peu à peu l’éducation répandrait des lumières, des connaissances, des vertus solides ; une jeunesse ainsi formée, formerait à son tour une postérité vertueuse, éclairée, libre. Chaque Père de famille transmettrait à ses enfants les principes, les sentiments, les vertus qu’il aurait acquis lui-même ; il développerait leur raison, il leur montrerait leurs intérêts les plus réels, il leur ferait de bonne heure contracter l’habitude de se rendre utiles, il leur ferait sentir le prix de l’honneur véritable ; il leur inspirerait le désir de mériter la bienveillance de ceux dont l’estime et les secours leur seront un jour si nécessaires ; il leur prouverait qu’ils sont intéressés à servir la patrie, à s’attacher à la grande famille dont l’association les a faits membres, à se conformer à des lois qui ont pour but le bien de tous ; en un mot il leur apprendrait à chérir les noms sacrés de vertu et de Patrie.

Au milieu de citoyens imbus de ces maximes, un gouvernement équitable, à l’aide des récompenses et des peines, donnerait de nouvelles forces aux instructions domestiques et paternelles ; ainsi la législation viendrait à l’appui de l’éducation ; elle contribuerait à fortifier les préceptes de la morale ; elle encouragerait les talents, elle rendrait la vertu nécessaire ; et le Souverain, intéressé lui-même à faire le bien, serait le Prêtre de la raison, le vrai guide de son peuple, le centre de tous les mouvements de la sphère sociale.

Il n’en fut point ainsi chez des peuples que tout concourut à remplir de terreurs et de superstitions ; ceux qui les instruisirent dans la Religion abattirent leur courage ; ils ne leur apprirent qu’à trembler devant leurs Dieux, à les apaiser par des présents, à les traiter comme des Rois dont la puissance était à craindre. Imbues de ces idées, les nations, après avoir formé des Cours à leurs Monarques célestes, se persuadèrent, comme on a vu, que semblables aux Souverains de la terre, les Dieux du ciel montraient de la prédilection pour ceux qui les servaient et les approchaient de plus près : ainsi l’on s’imagina que les Ministres et les Courtisans des Dieux, les Officiants de leurs palais, les personnes de leur cortège devaient être des hommes privilégiés, bien plus agréables à leurs yeux que le reste des mortels, et qui par leur crédit pouvaient tout obtenir de leurs maîtres.

Dans l’origine des sociétés les Législateurs en furent les premiers Prêtres ; ce furent donc eux qui leur apportèrent des Divinités, des Religions, des Mythologies, et toujours ils demeurèrent en possession d’annoncer et d’interpréter les volontés de leurs Dieux. Le sacerdoce appartint de droit à ces ambitieux bienfaisants ou rusés qui, après avoir mérité la confiance des peuples, s’emparèrent de leur instruction. Ils furent aidés dans leurs fonctions par des personnes éprouvées et choisies, sur lesquelles ils se reposèrent des détails du Ministère sacré, et qui partagèrent avec eux le respect des nations. Ainsi les Prêtres formèrent entre eux un ordre hiérarchique, et participèrent à l’éclat de la Majesté Divine, en raison des offices plus ou moins distingués qu’ils exercèrent auprès de la personne des Dieux ; ils constituèrent dans chaque Nation une classe distinguée, qui ne fut point confondue avec le vulgaire, dont la familiarité eût diminué la vénération. Des hommes uniquement destinés à servir les Dieux furent regardés comme Sacrés et Divins ; ils ne furent point placés sur la même ligne que les autres, qui, dégradés à leurs propres yeux, se crurent des profanes. Les Prêtres uniquement occupés de leurs soins importants se renfermèrent avec leurs Dieux dans leurs temples, ils vécurent dans la retraite, ils se rendirent inaccessibles au vulgaire, et leurs sanctuaires devinrent impénétrables : ce que l’on voit tous les jours perd bientôt le pouvoir d’en imposer10.

Anéanti devant son Dieu, objet confiant de ses dédains, le peuple ne se jugea plus digne de présenter lui-même ses offrandes et ses hommages à ce Monarque redouté, qu’il voyait renfermé avec ses Prêtres dans le fond d’un sanctuaire, il se crut obligé de recourir à l’intercession de ses favoris ; ceux-ci furent seuls en droit de lui parler, de lui présenter les dons du vulgaire, de prier et de sacrifier pour lui, et d’expier ses fautes. Seuls dépositaires des lois qu’ils avaient reçues des Dieux mêmes, ils furent seuls en droit de les interpréter. Ceux qui avaient le privilège exclusif de voir et d’entretenir la Divinité ou d’être inspirés par elle, étaient, sans doute, les seuls qui connussent ses véritables intentions et l’esprit de ses ordonnances. Des fonctions si nobles et si importantes firent partager aux Prêtres la vénération de l’Être invisible dont ils étaient les organes : médiateurs entre lui et les hommes, ils commandèrent aux nations, leurs décrets ne rencontrèrent plus d’obstacles ; qui eût en effet osé leur résister ? Les Rois, soumis comme les derniers de leurs sujets à l’empire des Immortels, furent toujours forcés de plier sous le joug du sacerdoce ; le choix d’un peuple superstitieux pourrait-il être douteux entre ses Maîtres célestes, ses guides sacrés et ses Souverains profanes dont la gloire est éclipsée par celle du Très Haut11?

Les connaissances, les talents, la science donnent une supériorité nécessaire à ceux qui les possèdent. Ce fut souvent en apportant des découvertes utiles à des nations ignorantes et sauvages que les Législateurs méritèrent leur confiance, leur firent adopter leurs Dieux, leurs cultes et leurs lois, et parvinrent à les subjuguer. Lorsque les cultes furent une fois établis, et les Prêtres séquestrés du vulgaire, ceux-ci se bornèrent au soin des autels, et dégagés par la générosité des peuples de l’embarras de songer à leur propre subsistance, ils eurent le loisir de se livrer à la contemplation, ils méditèrent pour les autres, et découvrirent souvent des choses avantageuses à la société. Les uns étudièrent les vertus secrètes des plantes, les maladies du corps humain, les moyens de les guérir ; d’autres observèrent le cours des astres et prétendirent bientôt y lire les destinées des mortels ; d’autres trouvèrent dans la nature des moyens d’étonner leurs concitoyens et d’en imposer à leur crédulité. Les Prêtres furent les premiers Médecins, les premiers Jurisconsultes, les premiers Législateurs, les premiers Juges, en un mot les premiers Savants des sociétés naissantes12 ; nous y voyons la Poésie, la Musique, la Médecine, l’Astrologie, la Magie, la Physique exercées par eux, et quelquefois même la Morale et la Philosophie ; leur savoir les fit considérer de tout le monde. Le souverain se servit d’eux dans ses entreprises ; le soldat les respecta au sein même du carnage. Chacun eut besoin de leurs secours ; chacun trouva dans son Prêtre des ressources, et le crut un homme divin, parce qu’il ne connut pas les secrets de son art. Aussi le sacerdoce eut-il soin de ne point communiquer la science ; en passant par ses mains les connaissances les plus simples contractèrent toujours un ton énigmatique et mystérieux qui en retarda visiblement les progrès ; jamais les Prêtres ne consentirent à découvrir la vérité toute nue, elle fut toujours masquée par eux sous des allégories, exprimée par des hiéroglyphes, couverte des ombres du mystère, réservée à un petit nombre d’hommes éprouvés et défigurée pour les autres par l’alliage du mensonge et du merveilleux13.

Nous n’en serons point étonnés quand nous réfléchirons que ce qui est simple, familier et connu, perd ses droits sur l’admiration des hommes, au lieu que le mystère irrite leur curiosité, le merveilleux fait travailler leur imagination et ils sont stupéfaits à la vue des choses qui surpassent leur entendement. Tout homme qui se dit possesseur d’un secret important, devient considérable aux yeux du vulgaire, acquiert de la supériorité, est regardé comme un être favorisé des cieux, C’est sur ces dispositions que furent toujours fondés les mystères ; les Prêtres par leur moyen se firent considérer, et ne communiquèrent leurs secrets qu’après s’être, par des épreuves multipliées ; assurés de la discrétion de ceux dont ils avaient irrité la curiosité14.

Comme les Dieux furent réputés les auteurs de tous les événements qui arrivent dans ce monde, il fut naturel de consulter leurs ministres dans toutes les entreprises et de ne rien faire sans leur aveu ; par là les Prêtres devinrent les arbitres du sort des États, tantôt ils encouragèrent les nations par des oracles favorables, tantôt ils les abattirent par des prédictions et des présages sinistres. De là cette foule d’Inspirés qui, sous les noms de Devins, de Voyants, de Prophètes, d’Augures, d’Haruspices, décidèrent de toutes les entreprises, rendirent souvent inutiles les projets les plus avantageux, furent toujours sûrs de commander à la stupidité des peuples et d’allumer dans leurs âmes les passions les plus contraires aux intérêts de la société15.

Les connaissances sublimes et variées des Prêtres les rendirent plus chers, plus précieux, plus respectables aux nations ; les ressources continuelles qu’elles crurent trouver en eux, leur crédit auprès des Dieux, la supériorité nécessaire que l’expérience leur donna sur les autres citoyens, les fit regarder comme l’ordre le plus important de toute société. Le merveilleux vint encore à leur secours ; plusieurs d’entre eux étudièrent la nature et mirent à profit ses phénomènes pour étonner, éblouir, intimider le vulgaire ; celui-ci toujours ignorant, crut ces effets surnaturels, et son imagination prévenue vit sans cesse tout ce que ses Prêtres voulurent lui faire voir16. De là cette foule de prodiges, de prestiges, de miracles que l’on regarda comme des signes indubitables de la volonté du ciel, qui s’expliquait par le désordre ou la suspension que les Dieux à la voix de leurs Prêtres mettaient dans les lois de la nature. Ces merveilles prétendues assurèrent de plus en plus la puissance sacerdotale, confondirent la raison des peuples, et les disposèrent à croire aveuglément tout ce qu’on voulut proposer à leur crédulité. En effet comment résister à des hommes auxquels la nature elle-même est forcée d’obéir ? Comment douter de la vérité de leurs paroles, tandis que le ciel et la terre leur rendaient les plus éclatants témoignages ? Comment refuser de soumettre la raison à des personnages capables d’opérer des merveilles si propres à la confondre ? C’est à force de prodiges que l’on peut venir à bout de dompter la raison ; une œuvre surnaturelle, qui n’est jamais qu’un effet dont le peuple ne connaît point la vraie cause, sera toujours, pour lui un argument plus fort que les raisonnements les plus sensés ; la raison ne parle souvent qu’à des hommes incapables de l’entendre et de suivre les preuves dont elle s’appuie ; un miracle parle aux yeux des hommes les plus grossiers, et porte la conviction avec lui.

La plupart de ceux qui ont donné des Religions aux hommes ont donc prouvé leurs missions par des miracles ; mais toutes les Religions du monde datent des temps d’ignorance ; plus les peuples sont ignorants plus le merveilleux a de pouvoir sur eux, et plus on est en droit de récuser leur témoignage ; cependant dès que nous doutons de la vérité d’une Religion, on nous ferme la bouche en nous citant les merveilles que ses fondateurs ont opérées aux yeux d’une multitude, dont on reconnaît l’ignorance et la stupidité : on voit que des prestiges, dont une populace sans lumière fut témoin, servent encore de preuves à des hommes plus éclairés que la réflexion et l’expérience ont détrompés du merveilleux. Ce ne fut jamais que dans les temps de ténèbres que les Prêtres eurent le pouvoir de faire descendre du ciel les titres de leur grandeur, mais ces titres s’effacent, s’anéantissent, et peuvent difficilement se renouveler lorsque les nations sont parvenues à s’éclairer. Dans les sociétés instruites il ne se fait plus de miracles ; alors le sacerdoce, faute de pouvoir en opérer de nouveaux, est réduit à faire usage des miracles anciens17.

Chapitre V. De la Théocratie ou du gouvernement Sacerdotal.

Telles sont les armes avec lesquelles le sacerdoce est parvenu à conquérir les nations, et à se placer sur le trône de l’univers, à côté des Dieux devant lesquels il faisait trembler les hommes. Les erreurs du genre humain se sont diversifiées ; des superstitions vieillies et tombées dans le mépris ont fait place à des folies nouvelles ; les Dieux eux-mêmes ont changé, mais quel que fût leur sort, les artifices, les ressources et le pouvoir de leurs Ministres furent toujours les mêmes ; les espérances et les craintes des peuples, leur ignorance et leur crédulité, leur passion pour le merveilleux rendirent les Prêtres en tout temps les maîtres et les guides des nations ; toujours ils commandèrent à leur imagination, ils enchaînèrent leurs esprits, ils partagèrent le pouvoir et la majesté des Dieux qui furent en règne.

Si, comme on a vu dans le chapitre précédent, les Législateurs des peuples en furent les premiers Prêtres ; par une suite nécessaire ils en devinrent souvent les premiers Souverains. Plus on s’enfoncera dans l’Antiquité plus on y verra le sacerdoce et le pouvoir suprême exercés par les mêmes hommes. Rien en effet ne fut plus naturel que de se soumettre en tout et sans réserve à l’autorité de ces personnages respectables dont on avait reçu tant de bienfaits, que l’on supposait les favoris des Dieux, qui opéraient tant de merveilles, par le ministère desquels on recevait les volontés du ciel. Que de titres pour leur accorder la soumission la plus aveugle, la confiance la plus entière, la vénération la plus profonde ! Quel ascendant ne doivent pas donner à ceux qui les possèdent sur une multitude ignorante, la connaissance des secrets de la nature, le talent de la parole, l’art d’allumer l’imagination, le secret d’abattre l’âme et surtout le privilège de faire parler les Dieux ! Rien ne peut, sans doute, égaler le pouvoir qu’une âme forte ou rusée, à l’aide de l’enthousiasme et des prodiges, sait prendre sur des âmes faibles, tremblantes, dénuées d’expérience et de la faculté de penser.

Ne soyons donc point surpris si nous trouvons presque partout des vertiges plus ou moins marqués du gouvernement sacerdotal ; il dut être absolu et despotique parce que la volonté des Dieux doit être la règle des hommes et n’est point faite pour rencontrer des obstacles ; il dut être illimité dans son pouvoir, parce que ce serait un crime que d’oser faire un pacte ou des conventions avec un Dieu, que sa puissance suprême dispense de toute obligation, et qui ne peut s’asservir à aucuns devoirs. Les lois pénales durent être effrayantes, parce qu’il n’est point de plus grand crime que de désobéir à son Dieu ou de se révolter contre lui ; ce gouvernement dut être violent et tyrannique parce que la terreur en fut la base ; il dut être insensé parce qu’il eut pour règle et pour modèle des êtres fantasques et déraisonnables, copiés d’après les plus méchants des hommes ; enfin l’impunité enhardissant sa licence, il dut tout se permettre et faire éclore les abus les plus criants.

Tant que le gouvernement sacerdotal n’eut point de concurrent, on lui donna le nom de Théocratie ou de gouvernement divin. Dieu fut censé gouverner par lui-même toutes les fois qu’il n’eut que ses Ministres pour représentants, des Prêtres pour Interprètes de ses volontés ; cependant à la longue des profanes ambitieux, respectant peu les droits du sacerdoce, sont presque partout parvenus à lui ravir une portion de sa puissance divine. Ce fut, sans doute, l’abus que les représentants de la Divinité firent de leur pouvoir, ce furent l’indolence présomptueuse et les excès des Prêtres souverains, qui engagèrent les peuples et les soldats à consentir à ce partage de l’autorité souveraine18.

Le sacerdoce fit une faute irréparable pour avoir négligé de toujours réunir la force des armes à celle de l’opinion, ce qui aurait rendu son empire éternel.

Ainsi la tyrannie sacerdotale se détruisit elle-même en grande partie ; des guerriers actifs, ambitieux, arrachèrent peu à peu le sceptre des mains trop faibles pour le soutenir, ou qui en avaient visiblement abusé ; ils dépouillèrent les Dieux et leurs Ministres d’un pouvoir trop étendu, ils laissèrent à ceux-ci le soin de gouverner les esprits, et se chargèrent eux-mêmes de l’administration politique ; par là il s’établit deux Législateurs et deux Puissances dans toutes les nations. Mais le sacerdoce conserva toujours le droit de parler au nom des Dieux et de faire chanceler les Rois mêmes sur leur trône ; sa puissance spirituelle, fondée sur l’opinion, fut toujours assez forte pour ébranler les Empires jusque dans leurs fondements.

Les Prêtres néanmoins, peu contents du pouvoir qui leur était resté, cherchèrent toujours à remonter sur le trône dont une force profane les avait chassés ; dans toutes les nations la puissance spirituelle fut la rivale et l’ennemie de la puissance temporelle : le prêtre n’oublia jamais que ses droits venaient du ciel ; jamais il ne fut véritablement soumis aux Souverains de la terre. Toutes les fois qu’il se sentit trop faible pour combattre l’autorité politique à visage découvert, il cabala sourdement contre elle, il regarda toujours les Rois profanes comme des usurpateurs, et il ne leur pardonna que lorsque ceux-ci se laissèrent guider par lui, et lui permirent de régner sur eux-mêmes.

Les annales d’un grand nombre de peuples nous soumissent des exemples mémorables de l’ascendant que le sacerdoce sut prendre sur les Rois. Diodore de Sicile nous apprend que les Prêtres de Méroë ordonnaient à leur Monarque de se donner la mort, dès qu’il avait eu le malheur de déplaire à la Divinité ; le Souverain, sans répliquer, était obligé de se conformer à ce terrible arrêt. Nous voyons chez les Hébreux un conflit perpétuel entre les Rois d’un côté, et les Prêtres, les Inspirés, les Prophètes d’un autre ; tout Prince qui ne fut point aveuglément dévoué aux Ministres du Très-Haut fut communément traversé dans toutes ses entreprises, et n’eut pour l’ordinaire qu’une fin tragique à espérer. Parmi les Chrétiens le sacerdoce donna dans tous les siècles des preuves fréquentes de son pouvoir ; souvent les hommes de cet ordre ont jugé et déposé leurs Souverains. Aujourd’hui même encore dans les pays qui se flattent d’être les plus éclairés, le levain de la superstition est toujours assez fort pour embraser l’imagination des peuples fanatiques, disposés à venger les outrages prétendus que, la puissance souveraine ose faire à leur Dieu ; ce Dieu fait cause commune avec ses Ministres ; il est bien rare qu’il laisse impunies les injures qu’on leur fait ou le mépris de leurs ordres.

Tout favorisa le sacerdoce dans ses entreprises, ses prétentions, ses attentats ; les préjugés qui lui attachaient le vulgaire furent bien plus forts et plus enracinés que ceux qui les soumettaient à leurs souverains temporels. Il n’est guère de contrées où l’intérêt des Prêtres n’ait fait couler à grands flots le sang des nations. Les peuples plongés dans l’ignorance eurent communément dans leurs guides spirituels une confiance opiniâtre, fatale à leur propre tranquillité. L’intérêt du Prêtre fut toujours l’intérêt de son Dieu, les droits du Prêtre furent les droits de ce Dieu, les prétentions furent fondées sur l’autorité divine, ses opinions passèrent en tout temps pour des oracles du ciel, ses crimes mêmes furent sacrés et les lois civiles n’eurent point le droit de les punir. Ainsi le ciel et la terre s’armèrent de concert lorsqu’il fut question des intérêts du sacerdoce ; les Rois eux-mêmes n’y touchèrent point impunément, ils furent obligés de se soumettre comme les autres à ses décisions ; ils s’exposèrent à une perte certaine dès qu’ils voulurent y résister. Quels droits plus incontestables que ceux que la Divinité a formellement donnés ? Quelle force peut résister à l’épée du Seigneur ?

Toutes les fois que des Souverains essayèrent de limiter le pouvoir de ces hommes indomptés, méprisèrent leurs opinions futiles, voulurent arrêter leurs excès et dompter leur opiniâtreté, en un mot crurent devoir les empêcher d’abuser de leur puissance, aussitôt mille clameurs s’élevèrent de toutes parts. La majesté de l’être suprême se trouvait outragée, le culte était en danger, les fondements du temple étaient ébranlés, les nations étaient menacées des plus affreux désastres. Les noms d’impies, de sacrilèges, d’ennemis du ciel, d’usurpateurs, de tyrans, furent prodigués aux Monarques qui n’eurent point pour l’Ordre sacré la déférence qu’il exigeait. Vous allez tous périr ! Le ciel est irrité ! Les Dieux sont attaqués ! Le temple est profané ! la puissance civile met la main à l’encensoir ! Tels sont les cris de guerre du sacerdoce ; à ces mots effrayants, dans les temps d’ignorance et de vertige, le fanatique aiguisa ses couteaux, les peuples se soulevèrent, ils suivirent sous leurs guides spirituels l’étendard de la révolte, et mille bras se présentèrent pour servir contre le trône la vengeance des ministres des autels. Le ciel fut toujours prêt à prendre parti pour ses serviteurs irrités ; tout Prince qui leur résista se révolta contre Dieu même, il devint dès lors indigne de vivre ou de régner. Ne soyons point surpris de ces maximes si nuisibles au repos des États, ni des excès qui en furent les conséquences nécessaires ; dès que les Dieux sont les maîtres des Rois ainsi que des sujets ; dès que rien n’est plus important que leur culte ; dès que la Religion est supposée d’institution divine ; dès que les Prêtres sont les seuls dépositaires des volontés du Très-Haut, la puissance temporelle doit être en tout subordonnée à la puissance spirituelle ; tout Prince qui lui résisterait serait un rebelle insensé, qui méconnaîtrait la source de sa propre autorité. Si le pouvoir des Rois n’est, comme tant de Souverains ont follement prétendu, qu’une émanation de celui du Très-Haut, si c’est à Dieu seul qu’ils reconnaissent devoir leur autorité, et si d’un autre côté les Prêtres sont les uniques interprètes des volontés de ce Dieu, il n’est point douteux que d’après ces principes un Monarque est déchu de son pouvoir dès que le ciel déclare sa volonté par la bouche de ses Ministres ; si sur leurs ordres il refusait de déposer le sceptre et la couronne, il ne serait plus qu’un usurpateur ; si c’est Dieu qui fait les Rois, Dieu doit avoir en tout temps le droit de les défaire.

D’où l’on voit que les Souverains en prétendant n’être redevables de leur pouvoir qu’à Dieu seul, et n’être comptables qu’à lui de leurs actions, se sont mis dans une dépendance réelle du caprice des Prêtres, toujours seuls en droit de faire parler la Divinité ; mais lorsque celle-ci se sera une fois expliquée, lorsqu’elle aura rejeté ou proscrit le Souverain qui lui déplaît, quel parti prendront les peuples ? Combattront-ils contre Dieu même ? S’exposeront-ils à sa colère éternelle ? Non, sans doute ; il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. Les Rois ne sont à craindre qu’en ce monde, la vengeance divine s’étend au-delà même du trépas. D’après ces notions les peuples ne peuvent donc hésiter à se déclarer pour leurs Prêtres, et chaque fanatique religieux doit se persuader qu’il fait une action méritoire en détruisant le Prince que ses Prêtres lui désignent comme un rebelle, un tyran, un être proscrit par son Dieu même. Dans un pays superstitieux le sort des Rois doit être perpétuellement dans les mains du sacerdoce ; si les peuples étaient conséquents, les Théologiens seraient toujours les seuls arbitres des Empires et de ceux qui les gouvernent ; ceux qui parlent au nom des Dieux sont faits pour être les vrais maîtres des Nations et pour n’en point reconnaître ici-bas19.

En effet le pouvoir sacerdotal est partout établi sur les fondements les plus solides ; il a pour lui les craintes et les espérances des hommes ; l’éducation, l’habitude, l’ignorance et la faiblesse viennent continuellement à son secours et affermissent son empire. Cébes nous représente l’imposture comme assise à l’entrée de la porte qui conduit à la vie, et faisant boire à tous ceux qui s’y présentent la coupe de l’erreur. Cette coupe c’est la superstition ; ses Ministres s’emparent des premières années de la jeunesse, l’éducation des citoyens est partout confiée aux interprètes des Dieux ; elle n’a pour objet que de les infecter de la contagion sacrée, de les prémunir contre les remèdes afin de les mettre pour la vie sous la dépendance de leurs Charlatans spirituels. Ainsi dès l’enfance l’homme s’accoutume à ne rien voir de si grand que son Prêtre ; les premiers soins des instituteurs de la jeunesse se bornent à lui inspirer un attachement servile pour des chimères utiles au sacerdoce, une soumission profonde à ses ordres, une confiance aveugle dans ses décisions, un respect insensé pour ses Mystères, une aversion très forte pour la raison. Ces Instituteurs sentent que c’est dans un âge tendre et dépourvu d’expérience qu’il faut semer les idées sur lesquelles l’importance du sacerdoce doit un jour se fonder. C’est ainsi que dans tous les pays les Prêtres se forment une pépinière d’esclaves, qui dans l’âge mûr seront prêts à embrasser leur cause, à seconder leurs passions et à produire les révolutions qu’ils se croiront intéressés à exciter. Par l’effet d’une politique insensée l’éducation n’est que l’art de faire des superstitieux, des fanatiques et de mauvais citoyens20.

La vénération des peuples pour les Ministres de la Divinité ne fut jamais stérile ; ils ne tardèrent point à combler de présents, de donations et de récompenses les favoris du ciel, aux instructions, aux intercessions et aux importants services desquels ils s’imaginèrent qu’était due la prospérité des États. Il ne faut donc point s’étonner des richesses qu’en tous lieux la superstition généreuse des Monarques et de leurs sujets accumula de siècles en siècles sur les Prêtres, dont les sacrifices, les prières, les méditations, que dis-je ! dont l’inaction et l’oisiveté furent regardés comme les causes de la faveur du Très-Haut. On crut enrichir Dieu lui-même en comblant ses amis, et ses serviteurs, d’honneurs, de pouvoir, de bienfaits, et en les faisant nager dans l’abondance. On ne vit rien de plus légitime que de les faire vivre dans une splendeur qui répondît à la dignité du maître qu’ils servaient21.

L’oisiveté tranquille, abondante et honorée dont les bienfaits des Rois et des peuples firent jouir le sacerdoce, lui procura le loisir de méditer ; une vie dégagée de soins et de travaux dut être favorable à la rêverie : la Divinité fut, sans doute, le principal objet de celle des Prêtres qui lui devaient leur existence, la considération, les richesses dont ils jouissaient. Il fallut s’en occuper, afin de prescrire aux peuples ce qu’ils devaient faire et penser ; mais comment s’accorder sur les choses qui regardent un objet si vague que la Religion et que tous les hommes sont forcés de voir si diversement ? Il n’y eut donc aucune harmonie entre les systèmes que firent éclore les contemplations sacerdotales ; ils furent sujets à des contestations éternelles ; on ne put jamais convenir de rien, et la force seule fut capable de terminer les querelles. Les Ministres de la superstition raisonnèrent et disputèrent toujours entre eux sur le Dieu qu’ils annonçaient aux mortels, sur ses attributs, sur la façon d’entendre ses oracles, sur le culte qui lui plaisait le plus, sur sa façon d’agir, etc. ; ces objets prirent dans les esprits des modifications peu uniformes ; les Prêtres, uniquement d’accord sur la nécessité de proscrire la raison, ne purent convenir d’aucun autre point, et leurs vaines hypothèses ne présentèrent en tout temps qu’une mer de conjectures et d’incertitudes, dans laquelle l’esprit humain fut forcé de se perdre. La vanité, l’intérêt, l’entêtement sont les vraies sources des sectes, des hérésies et des divisions entre les Prêtres. Les brigands se battent communément quand il s’agit de partager le butin.

Ces inconvénients eussent été peu fâcheux si les querelles du sacerdoce, réservées aux hommes de cet ordre, n’eussent point intéressé le repos des nations ; mais rien de ce qui regarde le ciel ne doit être indifférent aux mortels ; ainsi les Souverains et les sujets se crurent indispensablement obligés de prendre part aux disputes de leurs guides spirituels ; ils se seraient fait un crime de rester les spectateurs indifférents de leurs combats ; ils crurent qu’il s’agissait de leur propre bonheur, tandis qu’il ne s’agissait que de l’ambition des Prêtres, de leur vanité puérile, et de leurs offrandes. On supposa follement que le bien-être des États devait nécessairement dépendre de leurs opinions. Des mots inintelligibles pour ceux mêmes qui les avaient inventés, des explications arbitraires, des cérémonies ridicules, suffirent en tout temps pour faire naître le trouble ; le sang des citoyens coula pour cimenter les systèmes bizarres de quelques fourbes ignorants qui jamais ne purent partager paisiblement entre eux les dépouilles des nations. Des Souverains dévots se crurent intéressés à faire valoir les opinions de leurs Prêtres et à se conformer à leurs vues, se prêtèrent lâchement aux passions, à l’orgueil et aux vengeances des plus indociles et des plus inutiles de leurs sujets ; ils leur immolèrent de gaieté de cœur des hécatombes humaines ; ils devinrent les protecteurs de leurs folies, les champions de leurs querelles, les ministres de leurs passions, les persécuteurs, les bourreaux d’un grand nombre de citoyens utiles, vertueux et tranquilles, dont tout le crime consistait à refuser de se soumettre aux décisions hautaines, aux cérémonies capricieuses, aux opinions étranges qu’un sacerdoce arrogant voulait leur imposer. L’humanité est révoltée à la vue des vexations, des proscriptions et des massacres que l’ambition, l’orgueil et l’opiniâtreté des Prêtres a produits dans ce monde ; la raison est interdite et consternée en parcourant les annales de ces hommes révérés qui, couverts de l’Égide de la Divinité, ont depuis des milliers d’années inquiété, persécuté, exterminé les malheureux habitants de la terre, et qui furent constamment les fléaux des Souverains et des sujets.

De siècle en siècle on vit sortir du sein de l’Ordre sacerdotal des spéculateurs extravagants, qui prétendirent avoir fait de nouvelles découvertes sur la Divinité et ses voies ; ils ne firent que diversifier les erreurs et les rêveries du genre humain, et les Nations payèrent de leur sang les systèmes inconcevables qu’ils leur annonçaient comme les objets les plus intéressants pour elles. Les peuples ne furent jamais que des instruments aveugles et vils de leurs Prêtres, qui les enivrèrent de leurs propres passions, de leurs délires ou de leurs impostures ; ils se crurent trop heureux de périr pour une si belle cause ; ils ne s’aperçurent jamais que ce qu’on leur donnait pour des oracles de Dieu n’était véritablement que les folies de quelques mauvais citoyens, enthousiastes, opiniâtres, ambitieux et fourbes.

De toutes les voies que le sacerdoce a suivies pour retenir les peuples sous le joug, il n’en fut point de plus efficace que l’ignorance, le mépris de la raison et cet abrutissement honteux où toujours il s’efforça de les plonger et de les retenir. Si les Ministres des Dieux furent jamais d’accord sur quelque chose, ce fut dans le projet d’aveugler ceux qu’ils voulurent guider. Le premier de leurs principes fut toujours de décrier la raison, d’en interdire l’usage, de la soumettre à leur propre autorité. Il faut au sacerdoce des esclaves qui ne voient que par ses yeux. Si en cela il consulta ses propres intérêts, il fit au genre humain une plaie profonde et incurable ; celui-ci ayant une fois appris à se défier de la seule lumière que la nature lui ait donnée pour distinguer le vrai du faux, le bien du mal, l’utile de ce qui est nuisible, ne connut plus d’autre règle que l’intérêt de ses Prêtres, et se porta au crime avec ardeur toutes les fois qu’ils l’ordonnèrent.

Cessons donc d’être surpris des obstacles que le sacerdoce mit en tout temps aux progrès des connaissances humaines, de la haine invétérée qu’il voua à la Philosophie, et des persécutions qu’il suscita dans tous les siècles contre ceux qui voulurent instruire, éclairer, détromper leurs concitoyens, les arracher à la superstition pour les ramener à la raison. Les vrais amis du genre humain trouvèrent toujours dans les Prêtres des ennemis implacables, qui à force de clameurs ou de violences étouffèrent les plaintes de la sagesse et de la liberté outragées. Leur amitié n’est réservée que pour les complices de leurs sinistres projets, ou pour des âmes abjectes qui auront pour leurs ordres une obéissance respectueuse, faite pour tenir lieu de talents et de vertus22. Tout homme qui pense, ou qui fait penser les autres, est l’ennemi naturel de tous ceux donc le pouvoir n’est fondé que sur l’absence totale de la réflexion. Les siècles les plus avantageux au sacerdoce furent ceux où les nations abruties et barbares ne virent que par les yeux de leurs Prêtres ; ces temps heureux furent pour eux des siècles d’or ; ce fut dans ces temps de ténèbres et de superstition que l’on vit des Pontifes hautains ; fouler aux pieds les têtes des Monarques avilis, leur ordonner insolemment de descendre du Trône, soulever les peuples contre les Princes assez hardis pour leur désobéir, enfin attirer dans leurs trésors les richesses et la substance des peuples, réduits à l’indigence pour enrichir les favoris de leur Dieu23.

L’abus fait toujours le pouvoir, et la licence est la compagne fidèle de l’impunité ; le Prêtre, regardé partout comme l’organe du ciel, ne fut jamais celui de la raison ; l’orgueil, l’avarice, la vengeance, la fourberie dictèrent continuellement ses arrêts ; quand le pouvoir sacerdotal fut une fois établi, la Divinité ne fut plus occupée que du soin d’étendre l’autorité de ses serviteurs, d’augmenter leur considération et leurs richesses, de menacer et de détruire tous ceux qui eurent la témérité de leur résister. Que dis-je ! La bonté des Dieux s’occupa même de leurs plaisirs ; en plusieurs pays la prostitution fut ordonnée en leur nom ; les abominations les plus étranges furent couvertes du manteau de la Divinité ; les hommes ne raisonnent plus et se soumettent à tout dès qu’on leur impose le silence en son nom24.

En un mot si l’ambition des Rois dépouilla le sacerdoce des apparences de la souveraineté, il lui resta toujours un pouvoir assez grand pour en imposer aux Monarques eux-mêmes ; ceux-ci furent obligés de trembler devant des hommes assez puissants pour les précipiter du trône, pour armer les peuples contre eux, pour rendre leurs projets inutiles. Dans presque tous les pays de la terre les souverains pour régner eurent besoin de l’attache de la Religion ; les peuples ne virent communément dans leurs Princes temporels que des hommes profanes, peu faits pour leur commander, à moins que la Divinité n’eût par la voix de ses ministres annoncé qu’elle approuvait leur choix ; ceux-ci par des cérémonies donnèrent leur sanction à la Royauté et rendirent les Rois plus respectables aux yeux des Nations25.

Ces réflexions nous montrent la vraie source du pouvoir que l’Ordre sacerdotal sut toujours conserver, de l’aveu même des Souverains temporels, La force de l’opinion est plus grande que celle des Souverains les plus absolus : les Princes se croient obligés de plier le genou devant les Prêtres, de fermer les yeux sur leurs excès, de laisser leurs crimes impunis, et souvent même de leur donner un pouvoir fatal au reste de leurs États. En effet dès que les Ministres du ciel sont armés du pouvoir, ils ne tardent point à devenir les plus insupportables des Tyrans. Dans les contrées où règne la superstition le Prêtre est ombrageux et cruel ; son intérêt exige qu’il soit inhumain et impitoyable ; il s’arroge le droit de fouiller dans la pensée, parce que c’est là que son empire doit se fonder : ennemi de la liberté de penser il ne doit jamais la tolérer ; les discours les plus équivoques sont faits pour alarmer ses soupçons ; toujours en défiance il doit éteindre avec célérité le germe des lumières qui pourraient éclairer ses impostures ; son intérêt veut qu’il détruise tout ce qui lui fait ombrage ; lui devenir suspect est déjà un crime assez grand pour mériter la mort26. La pitié, la justice, l’indulgence seraient des qualités nuisibles aux intérêts de ces fourbes, dont l’existence, la considération et le pouvoir sont attachés à l’ignorance de leurs concitoyens ; leur politique leur commande d’étouffer la sensibilité et le remords ; il faut que les ministres d’un Dieu colère soient terribles comme lui : dès que le Prêtre est méprisé, son idole ne tarde point à l’être, et son temple est désert.

Telles sont les maximes que les ministres de la Divinité mettent en pratique dans les États, où la stupidité religieuse des peuples et où la politique fausse et barbare des Souverains laissent au sacerdoce le droit de juger dans sa propre cause. La vie de chaque citoyen est à la merci de quelques Tyrans impitoyables, qui vigilants et environnés de délateurs, détruisent souvent sur des soupçons légers tous ceux qui leur sont suspects. Du consentement des Rois, des prétendus Pères des peuples, ces monstres disposent insolemment des biens, de la personne et du sang de leurs sujets qu’ils immolent à leur propre sûreté. C’est ainsi que nous voyons les ministres d’un Dieu, que l’on dit humain et rempli de bonté, régner par les prisons, les tortures et les flammes, et répandre dans les esprits une sombre terreur, qui avilit les peuples, qui les rend inhumains, qui brise en eux tout désir de s’instruire. Mais qu’importe à la superstition que les peuples soient humains, industrieux ou fortunés, que les États soient florissants et peuplés, que les Royaumes passagers de la terre jouissent de l’abondance et de la considération, que les sciences, l’activité et la puissance leur donneraient ? Les intérêts du ciel sont-ils faits pour céder à des vues si frivoles ? Qu’importe au sacerdoce que les peuples soient pauvres, affamés, ignorants pourvu qu’il soit lui-même opulent et respecté ?

Le Prêtre et le Tyran ont la même politique, et les mêmes intérêts ; il ne faut à l’un et à l’autre que des sujets imbéciles et soumis ; le bonheur, la liberté, la prospérité des peuples leur parait inquiétante ; ils se plaisent à régner par la crainte, la faiblesse et la misère : ils ne se trouvent forts que lorsque ceux qui les entourent sont énervés et malheureux Tous deux sont corrompus par le pouvoir absolu, la licence et l’impunité ; tous deux corrompent, l’un pour régner et l’autre pour expier ; tous deux se réunissent pour étouffer les lumières, pour écraser la raison et pour éteindre jusqu’au désir de la liberté dans le cœur des hommes.

Tels sont les véritables traits sous lesquels dans tous les âges, dans tous les pays, dans toutes les superstitions le sacerdoce s’est montré. On pourrait le définir une ligue formée par quelques imposteurs contre la liberté, le bonheur et le repos du genre humain. Le mensonge, la terreur, l’ignorance et la crédulité furent les vrais soutiens de son pouvoir ; le désir de dominer, l’avarice, l’orgueil, la vengeance furent les vrais mobiles ; quelquefois sa politique fut obligée de se prêter aux circonstances et de déroger à ses propres idées. Le Prêtre fut un vrai Protée ; tantôt il voulut séduire ou éblouir les peuples par sa douceur, sa modération, son désintéressement, sa pauvreté, sa tempérance, son aversion pour les plaisirs ; enfin par ses mortifications et ses austérités ; tantôt il frappa leurs yeux par de prétendus miracles, par des oracles du ciel, par des extases, des visions, des inspirations, des prophéties ; tantôt il leur en imposa par son pouvoir, son luxe, ses richesses, par la pompe de ses cérémonies ; mais sous quelque forme que le sacerdoce se soit montré, son projet fut toujours visiblement de tromper et d’asservir les mortels : ses membres tantôt enthousiastes, fanatiques et dupes de leur propre imagination, n’en furent que plus propres à rendre les peuples complices de leurs folies ; tantôt hypocrites et fourbes ils méprisèrent au fond du cœur les Dieux qu’ils annoncèrent, et se moquèrent de la simplicité des malheureux qu’ils dépouillaient et trompaient. L’habitude de mentir les identifia avec l’imposture ; l’intérêt les força toujours à détester la vérité, l’impunité les enhardit aux plus affreux attentats. Dépourvus souvent eux-mêmes de lumières et de raison, ils substituèrent à la vraie morale une foule de cérémonies, d’expiations, de dogmes et de pratiques avantageuses pour eux seuls ; ils mirent des systèmes et des opinions à la place des actions ; les Dieux complices et fauteurs de leurs passions n’eurent d’autre fonction que de servir à couvrir leurs forfaits, à sanctifier leurs fraudes, à justifier leurs crimes, à les mettre, à couvert de la vengeance publique. Les Rois et les peuples combattirent pour eux, prirent en main leur cause et se firent un devoir de soutenir la bonté de leurs ridicules décisions : ils ne s’aperçurent jamais que la Divinité qui parlait par leur bouche, souvent en contradiction avec elle-même, ordonnait et approuvait dans un temps ce qu’elle avait défendu et condamné dans un autre. La haine, la discorde la persécution et les furies évoquées des enfers par le pouvoir magique des ministres du ciel, se répandirent chez les peuples et bannirent de la terre l’affection, la justice, la concorde et la paix. En un mot on peut leur appliquer ce que Virgile dit des Harpies :

Tristius baud illis monstrum, nec saevior ulla
Pestis et ira Deum stygiis sese extulit undis.

[Il n’y avait pas de monstre plus triste, ni plus sauvage qu’eux.
La peste et la colère firent surgir Dieu des flots stygiens.]

C’est pour récompenser ces bienfaiteurs du genre humain que les nations aveugles ont accumulé des richesses et des honneurs sur ces dépositaires des volontés divines, qui ne furent jamais d’accord sur rien de ce que la Divinité demandait des hommes. Les peuples se sont réduits à la mendicité pour payer ces personnages révérés de leurs spéculations incertaines, de leurs prières stériles, de leurs sacrifices superstitieux, de leurs opinions variables, de leurs subtilités inintelligibles, de leur obstination invincible, de leurs révoltes et des désordres qu’ils excitaient dans les États. Par les inventions sacerdotales l’unité des sociétés politiques fut rompue, les peuples furent soumis à deux Législations impossibles à concilier ; l’autorité des souverains fut presque toujours en guerre avec celle des Dieux, et lorsqu’elles se réunirent les sujets furent accablés. La morale fut incertaine, celle de la nature ne put jamais s’accorder avec celle des ministres inhumains de la Divinité. Enfin le bien public devint le jouet continuel de quelques mauvais citoyens, qui prétendirent ne tenir que du Ciel les biens que les Nations leur avaient accordés ou qu’ils en avaient obtenus par la fraude. Cependant ces enfants ingrats déchirèrent mille fois le sein de la patrie. Tyrans dans le pouvoir et factieux sous l’oppression, suivant que leurs intérêts l’exigeaient, on les vit armer tour à tour les mains des sujets contre l’autorité légitime et cette autorité devenue tyrannique contre ses propres sujets. Ces hommes célestes eurent tantôt la bassesse de seconder les vues injustes des despotes, ils flattèrent ces lions, ils nourrirent leur voracité, pourvu qu’apprivoisés par eux seuls, ils fussent prêts à détruire leurs ennemis. On les vit tout permettre à la tyrannie superstitieuse, et les peuples furent contenus ; mais lorsque des Monarques sages ont voulu diminuer leur pouvoir, contenir leur zèle destructeur, fermer leurs bouches empoisonnées, les faire rentrer dans l’ordre, aussitôt les peuples furent alarmés, et soulevés ; la révolte, les assassinats, le poison, la trahison vengèrent le ciel des outrages que l’on faisait à ses représentants. Ce fut communément au nom de Dieu et pour venger sa gloire que les plus grands forfaits se sont commis sur la terre27.

La droite raison et la saine politique nous prouvent que c’est l’utilité qui devrait être la seule mesure constante de l’attachement, de la reconnaissance, des prérogatives et des récompenses que chaque société doit accorder à ses membres ; mais cette utilité n’est jamais que relative ; tant que les rations seront nourries dans la superstition, elles ne verront rien de plus utile pour elles que le culte de leur Dieu, et les personnages qu’elles regardent comme ses ministres, ses organes, ses interprètes et ses favoris : ceux-ci, malgré tous leurs excès, seront les plus chéris, les plus considérés, les mieux récompensés, les plus fidèlement obéis ; on croira que leurs crimes mêmes sont approuvés du ciel, et jamais on ne distinguera le Prêtre de son Dieu, on ne consentira point que la puissance profane réprime la puissance sacrée, dont le ressentiment attirerait celui du Très-Haut28. Dans une nation superstitieuse le Monarque ne sera jamais que le premier esclave de la superstition ou de ses Prêtres ; les intérêts de l’État seront forcés de céder à ceux de la Religion ou de ses ministres, et ceux-ci seront toujours en droit d’être inutiles et nuisibles ; ils recueilleront des fruits où ils n’auront semé que des ronces et des épines. Ils seront récompensés de leur oisiveté, de leur inutilité et même des troubles, des guerres et des révolutions qu’ils excitent si souvent au sein des nations.

Jusques à quand, Peuples aveugles, nourrirez-vous, caresserez-vous échaufferez-vous des enfants ingrats qui vous dévorent ! Jusques à quand, victimes et dupes de vos faiblesses, souffrirez-vous dans vos murs des hommes étrangers à l’État dès qu’il faut le secourir et qui ne veulent être citoyens que pour l’appauvrir et le troubler ? Quels avantages réels la politique peut-elle se promettre d’un corps qui subsiste aux dépens de la société, pour laquelle il ne fait rien ? Ne vous lasserez-vous donc jamais de travailler, de vous réduire à l’indigence, de combattre pour entretenir l’ambition, le faste, l’avarice, l’obstination de quelques Prêtres hautains, qui en échange de votre sang et de vos trésors ne vous donnent depuis tant de siècles que des instructions insensées, des systèmes obscurs, des mystères impénétrables, des cérémonies vaines, des prières dont jamais jusqu’ici vous n’avez goûté les fruits ? Les sacrifices multipliés, les vœux fervents, les pratiques et les offrandes de ces prétendus médiateurs entre le ciel et vous ont-ils rendu votre destin plus doux ? Ont-ils fait disparaître de vos contrées les stérilités, les contagions, les famines ? Ont-ils diminué, ou plutôt n’ont-ils pas augmenté le nombre et les fureurs de vos guerres ? Leurs exhortations réitérées, leur morale si vantée vous ont-elles vraiment éclairés sur vos devoirs, vous ont-elles rendus plus humains, plus justes, plus indulgents, plus sages ? Vos enfants, élevés par leurs soins, ont-ils été plus soumis, plus reconnaissants, plus attachés, plus disposés à servir la patrie ? Ces interprètes respectables de la Divinité, autorisés à parler à vos Souverains, les ont-ils rendus plus équitables, plus actifs, plus vertueux ? Ont-ils fait tonner la vérité dans leurs oreilles endurcies ? Ont-ils brisé les chaînes de l’oppression, de l’iniquité, de la tyrannie ? Hélas ! bien loin de là, ces hommes que vous respectez n’ont fait que troubler votre raison, que vous rendre aveugles, qu’appesantir le joug affreux du Despotisme sur vous.

Chapitre VI. Alliance de la Tyrannie et de la Superstition.

La faiblesse, l’ignorance, les vices et la méchanceté des Princes les mirent presque toujours dans l’impossibilité de se passer des secours du sacerdoce ; ils en eurent besoin pour tyranniser sûrement et contenir des sujets, que leurs caprices et leurs folies faisaient gémir sans cesse. Privés de lumières et de talents, engourdis dans la mollesse, endormis dans les grandeurs, trompés par la flatterie, et plus souvent encore emportés par des passions auxquelles ils n’avaient point appris à résister, les souverains ne connurent presque jamais leurs devoirs, les rapports nécessaires qui subsistaient entre eux et leurs sujets, les mobiles qu’il fallait employer pour les faire concourir aux vues de la politique, les intérêts qui les liaient à leurs peuples, les lois qui convenaient le mieux à leurs besoins. En un mot ils ignorèrent presque toujours en quoi consiste la vraie puissance d’un État, et la vraie grandeur d’un Souverain ; il fallut régner par le préjugé secondé de la force ; le caprice fut leur unique loi ; un pouvoir sans bornes fut l’objet de tous leurs vœux ; et devenus les ennemis les plus cruels de leurs peuples, il fallut chercher des moyens surnaturels pour les contenir, pour les diviser, pour les empêcher de résister au mal qu’on leur faisait éprouver, enfin pour éteindre dans les cœurs l’amour du bien-être et de la liberté, il n’y eut que la Religion qui pût opérer ces miracles ; c’est à elle seule qu’il appartient de triompher de la raison, d’étouffer la nature et de rendre les peuples complices des maux dont ils sont accablés. Par son secours les Souverains pour la plupart devinrent des Tyrans, et crurent n’avoir point à craindre les inconvénients de la Tyrannie.

L’expérience nous montre en effet que les mauvais Souverains furent communément les fléaux des nations, les ennemis de leur repos, les destructeurs de leur félicité, les sources véritables de leurs calamités. Rien n’eût été plus heureux pour les États que d’avoir dans leur sein des citoyens privilégiés, respectables pour les Tyrans eux-mêmes, qui pussent sans danger leur annoncer la vérité, réprimer leur licence par la crainte du Très-Haut, et stipuler les intérêts du genre humain. Un Emploi si noble semblait appartenir de droit à des hommes qui se disaient les organes d’un Dieu juste et terrible. Combien se fussent-ils rendus chers à leurs concitoyens, déjà si prévenus en leur faveur, s’ils eussent voulu leur servir de rempart contre l’injustice et la tyrannie ! Quelle considération n’eussent-ils pas acquise si, au lieu de s’occuper d’inutiles rêveries, ils eussent avec vigueur prêché l’équité, l’humanité, la paix, et s’ils eussent appuyé les droits du genre humain de l’autorité du Ciel ! Qui eût pu leur reprocher leur pouvoir, leurs prérogatives, leurs richesses, s’ils en eussent fait usage pour le bien des sociétés, ou pour contenir ces fiers despotes dont aucune force sur la terre ne peut arrêter les passions ? Le Sage eût été entraîné à leur pardonner leurs erreurs, leurs fables, leurs mensonges mêmes, s’ils s’en fussent du moins servis pour effrayer ces Monarques, que leur inexpérience, leur aveuglement tiennent, pour ainsi dire, dans une enfance perpétuelle.

Hélas ! Ce ne fut point là l’esprit du sacerdoce : Content d’obtenir pour lui seul les richesses, la considération, l’indépendance, il ne se servit de ses armes divines que pour contenter ses propres passions ; il aima mieux, et trouva bien plus court de flatter les vices des Tyrans pour obtenir le crédit et la faveur ; il les aida dans leurs efforts pour écraser les peuples ; il asservit ceux-ci à leurs maîtres les plus indignes ; et les intérêts d’un vulgaire méprisé furent honteusement sacrifiés à leur politique insensée, à leur ambition, à leur avidité.

Le sacerdoce privé, comme on l’a vu, du trône ne perdit jamais l’espoir d’y remonter ; il ne fit que changer de batteries ; les vices, les passions, les folies des mauvais Princes leur rendirent les Prêtres utiles, et la superstition des Tyrans fournit aux Ministres des Dieux les moyens de les tyranniser eux-mêmes : ils régnèrent sur eux par leur faiblesse et leur crédulité, ils furent assurés par là de régner sur leurs sujets, Ils encensèrent donc la grandeur, ils eurent une lâche complaisance pour elle, ils sanctifièrent ses prétentions arrogantes ; par là ils encouragèrent ses excès, et bien loin de l’effrayer par les menaces de la Religion, ils promirent eu son nom des expiations faciles pour les crimes qui pouvaient encore exciter les craintes et les remords du Despote effréné. Ainsi le sacerdoce, pour son propre intérêt, sema de fleurs le chemin de la Tyrannie, soulagea les scrupules apaisa les cris de sa conscience, la rassura contre le ressentiment des peuples, et fit entendre à ceux-ci que le ciel ordonne qu’ils souffrissent l’oppression sans murmurer. Par là les sujets furent livrés à leurs Despotes, qui les traitèrent en esclaves, que les Dieux n’avaient formés que pour contenir leurs fantaisies. On fit parler ces Dieux, ils autorisèrent l’injustice, ils permirent la violence, ils prescrivirent aux nations de gémir en silence. En un mot les Rois devinrent des Divinités sur la terre, et leurs volontés les plus iniques furent aussi respectées que celles que l’on prétendait émanées de l’Olympe.

Ce fut sans doute en reconnaissance de ces importants services que les Despotes devinrent les protecteurs et les appuis de la superstition ; il y eut presque toujours un pacte entre eux et le sacerdoce ; ils se liguèrent contre les peuples et rien ne put résister à leurs efforts réunis. Les mauvais Rois, les Tyrans, les Conquérant, tous ces guerriers inhumains qui firent gémir la terre sous le poids de leurs crimes éclatants, tous ces Souverains voluptueux, indolents, corrompus, dont les vices et les folies furent les vraies causes des malheurs des nations ; en un mot tous ces Princes ou faibles ou pervers qui furent les sources visibles des malheurs, des stérilités, des contagions, des famines et des guerres qui désolaient les États, furent très disposés à prêter l’oreille à des flatteurs qui, sans gêner leurs passions, expiaient tous leurs crimes, calmaient leurs inquiétudes, les réconciliaient avec le ciel, et persuadaient aux peuples que c’étaient les Dieux qui étaient les auteurs des maux, dus aux extravagances cruelles ou à l’incapacité de leurs chefs.

L’on mit donc sur le compte de la Divinité ce qui était visiblement l’effet d’une administration inique et violente. Les mauvais succès des entreprises les plus imprudentes, l’agriculture opprimée qui produisit des disettes, les campagnes dépeuplées par la misère et des extorsions sans nombre ; des revers causés par le défaut d’expérience et de talents, ne furent jamais attribués à leurs véritables auteurs ; on calomnia les Dieux ; on leur attribua ces maux ; ces événements furent annoncés comme des châtiments du ciel ; les nations aveuglées par leurs idées religieuses, méconnurent la cause évidente de leurs désastres ; elles ne virent jamais que leurs infortunes étaient dues aux chefs insensés, à des conseils extravagants, à des hommes sans vues qui décidaient de leur sort ; follement persuadées que leurs maux venaient de la fureur du Très-Haut, elles ne virent point qu’ils ne partaient que du trône sur lequel étaient si souvent assis des hommes indignes de gouverner ; elles eurent, comme on a vu, la simplicité d’expier les crimes et les folies de leurs Souverains, qui seuls étaient coupables, et dont les sujets étaient déjà les victimes habituelles. Il est rare que le ciel fasse longtemps éprouver sa colère aux peuples dont les chefs sont justes, éclairés, vigilants ; de tels Princes parviennent bientôt à réparer ou suspendre les injustices du sort. Plus les peuples sont malheureux et les Souverains pervers, plus les offrandes aux Dieux, les expiations et les prières deviennent nécessaires : les Prêtres ont donc le plus grand intérêt à faire durer la méchanceté des maîtres et la misère des esclaves. Le Prêtre n’est jamais plus heureux qu’au sein des calamités.

Aussi la Religion et ses ministres justifièrent-ils presque toujours les forfaits de la Tyrannie ; ils aimèrent mieux accuser etnoircir les Dieux que d’offenser les Tyrans : et comme par une fatalité trop commune les nations furent soumises pour l’ordinaire à des Princes peu dignes de commander, peu capables de rendre les peuples heureux ; les calamités n’eurent point de fin, les maux se perpétuèrent. C’est ainsi que le Despotisme et la superstition s’alimentèrent réciproquement ; les nations toujours infortunées par leurs gouvernements, crurent le ciel constamment irrité ; elles apaisèrent sa colère, elles furent obligées d’expier, elles devinrent superstitieuses, pour faire cesser les maux que leur faisait le despotisme autorisé par la superstition ; elles ne furent réconciliées avec les Dieux que dans les intervalles très courts où des Souverains éclairés et raisonnables permirent à leurs sujets de respirer et d’être heureux29.

L’éducation que reçoivent, pour l’ordinaire, ceux que la naissance destine au trône les instruit bien moins des vrais devoirs qu’ils auront un jour à remplir que des vaines chimères de la Religion ; ainsi remplis de préjugés, dépourvus de principes, étrangers à la saine morale, ignorant leurs obligations, ils ont de la religion sans jamais avoir de la vertu. Les terreurs et les menaces dont on effraye leur enfance sont communément des barrières trop faibles contre la furie des passions qui les assaillent dans l’âge mûr, c’est-à-dire, dans un temps où le pouvoir et la flatterie les mettent à portée de se satisfaire ; ils se livrent donc au mal, et si quelquefois les remords les tourmentent, c’est bien plus pour des fautes légères que la Religion leur grossit que pour des injustices affreuses, pour des omissions criminelles, pour de coupables négligences dont des nations entières souffrent sans intermission. En effet quels sont les crimes pour lesquels la superstition excite les regrets des Souverains ? Ce sont des vices causés par un tempérament fragile ; ce sont des voluptés, condamnables, sans doute, lorsqu’elles détournent un Souverain de l’attention qu’il doit à ses peuples, mais bien moins criminelles que des guerres inutiles, des rapines journalières, des extorsions multipliées, des invasions continuelles de la liberté et de la propriété de leurs sujets. On ne leur apprend point à rougir ou à gémir de leur condescendance funeste pour des favoris indignes, ni même de ces brillants forfaits, par lesquels le sang et les trésors de leurs peuples sont indignement prodigués. La Religion ou ses ministres ne leur reprochent point l’iniquité de leurs récompenses, l’impunité dont ils laissent jouir ceux qui les approchent, l’injustice qui les guide dans la distribution des grâces, les récompenses qu’ils enlèvent au mérite, à la vertu, pour les donner souvent au vice et à l’incapacité. On ne leur fait point des crimes de leurs attentats éternels contre leurs voisins ; de cette affreuse politique qui tend à tout écraser et à tout envahir ; de ces usurpations violentes ou frauduleuses qu’ils décorent du nom de conquêtes ; de ces traités violés, ni de ces parjures qui les déshonorent. Tels sont pourtant les crimes que la raison condamne et dont les suites sont funestes à des nations entières ; cependant nous voyons les Princes les plus dévots les commettre sans scrupules, tandis que la transgression de quelque devoir superstitieux, l’omission de quelque cérémonie futile excitent tous leurs remords. Le sacerdoce excuse et pardonne aisément dans les Princes les fautes qui influent sur la société, il les remet au nom de la Divinité ; il n’a point la même indulgence quand il s’agit de ses droits prétendus ou de la transgression des devoirs qu’il a lui-même inventés. Un Monarque superstitieux croit n’avoir rien à se reprocher pourvu qu’il n’ait omis aucune des pratiques insensées que la superstition lui impose ; il est sûr de laver par leur moyen ses crimes les plus nuisibles et les outrages les plus cruels qu’il fait à la morale et à la raison.

Les Souverains éclairés, équitables, vertueux, qui s’occupent sérieusement du bonheur de leurs peuples, n’ont point besoin de la Religion pour régner, ni du sacerdoce pour contenir leurs sujets, ni de leurs expiations pour apaiser des remords ; ils savent que le premier de leurs devoirs est d’être justes, que leur plus grande gloire est de faire des heureux ; assurés de l’affection des peuples ils ne craindront point l’inimitié des Dieux ; guidés dans leurs démarches par un amour sincère du bien public, ils n’auront pas besoin que l’on trompe des hommes dont ils font le bonheur réel et actuel. Les Dieux, le sacerdoce et les fraudes religieuses ne sont utiles ou nécessaires qu’aux Princes qui n’ont ni la volonté ni le talent de bien faire ; des sujets opprimés, mécontents et malheureux ont besoin d’être contenus par des prestiges ; il faut les bercer de fables afin de les endormir sur leurs peines. Des Souverains faibles, ignorants et méchants, méprisés et détestés de leurs sujets, ont recours à l’autorité divine pour se faire obéir et respecter ; ils mendient les secours du sacerdoce pour éblouir les peuples ; il faut qu’ils les trompent par un respect réel ou simulé pour la Religion ; et si à leurs vices ils joignent de la dévotion, ils croiront devoir apaiser la Divinité qu’ils offensent avec remords, et ils se flatteront de la corrompre ou de la mettre dans leurs intérêts par des bassesses, par des présents, par des pratiques et des cérémonies, ou bien par un zèle destructeur, qui leur coûtent toujours bien moins qu’une conduite équitable, que des soins vigilants, que des vertus réelles.

Si nous examinons les choses sans préjugé, tout nous convaincra que la Religion ne fut inventée que pour suppléer aux lumières, aux talents, aux vertus et aux soins de ceux qui gouvernent les peuples ; incapables pour l’ordinaire de leurs fonctions sublimes, peu instruits des vrais mobiles faits pour agir sur les hommes, nourris dans une ignorance profonde de leurs véritables devoirs, endurcis par l’inexpérience de la misère, enhardis par l’impunité à donner un libre cours à toutes leurs passions, entretenus dans tous leurs vices par la flatterie, corrompus par le luxe et la mollesse, et sans cesse forcés de recourir à l’injustice pour contenter leurs fantaisies continuelles et l’avidité de leurs Courtisans, il fallut emprunter le secours des illusions pour éblouir et faire trembler des peuples qu’ils n’avaient ni le pouvoir ni la volonté de rendre plus heureux. Il fallut que de tels Princes achetassent par des honneurs, des richesses et des grâces l’alliance du sacerdoce, qui fut toujours le maître des passions des hommes ; il fallut se fortifier de son secours pour anéantir la raison et le bonheur des sujets.

Voilà pourquoi la Religion fut de tout temps regardée comme le plus puissant des ressorts de la politique. Aristote dit avec raison qu’un Tyran doit paraître inviolablement attaché au culte de ses Dieux, et que son zèle pour eux sert à écarter de lui le soupçon d’injustice. Cette maxime, adoptée par Machiavel, fut toujours fidèlement suivie par les Princes qui voulurent plus sûrement tyranniser les peuples ; les Rois les plus injustes ne furent point les moins religieux30. De concert avec le sacerdoce ils attaquèrent la liberté de leurs sujets, et parvinrent à élever leur pouvoir arbitraire sur les ruines de la félicité publique ; le pouvoir absolu ou la faculté de tyranniser fut la récompense de leur lâche complaisance pour les Prêtres, de leur honteuse hypocrisie, ou de leur dévotion pusillanime.

Oui, je le répète, c’est à la Religion seule que les mortels sont redevables de l’affreux despotisme qui règne par toute la terre, et qui fait l’objet des désirs de tous les Souverains du monde. Le Mahométan est esclave, parce qu’il prend ses Souverains pour des Dieux. L’Espagnol, l’Indien, le François et le Siamois, l’Africain et le Russe sont des esclaves, parce qu’ils croient que leurs chefs leur commande de droit divin. Le Briton serait encore esclave, s’il n’avait secoué le joug de ce honteux préjugé.

Tous les esclavages se tiennent ; les hommes accoutumés à déraisonner sur les Dieux, à trembler sous leur verge, à leur obéir sans examen, ne raisonnent plus sur rien. Persuadés que les Dieux sont des Êtres jaloux, cruels, méchants, à qui l’injustice est permise, ils se persuadent que leurs Rois jouissent des mêmes prérogatives. Les premiers Législateurs ou Souverains des nations furent, comme on a vu, des Prêtres, des Envoyés, des Représentants de la Divinité ; lorsque le pouvoir temporel fut arraché des mains de ces Prêtres Rois ou de leurs successeurs, les Rois profanes trouvèrent les peuples déjà depuis longtemps accoutumés au pouvoir absolu, et à l’obéissance la moins raisonnée ; ils continuèrent donc à régner sur les mêmes principes que le sacerdoce, et à jouir d’un pouvoir illimité comme le sien : ou bien les Princes profanes s’aperçurent bientôt que, pour opprimer les peuples impunément, il fallait employer l’arme puissante de l’opinion, dont les Prêtres furent toujours les vrais dépositaires. Ceux-ci, en possession de commander à la crédulité des nations, établirent l’autorité des Monarques sur la même base que la leur ; ils les environnèrent de l’éclat de la Majesté Divine, ils les annoncèrent comme les Représentants et les images de la Divinité ils en firent des Dieux sur terre, ils mirent les peuples à leurs pieds, et parvinrent à leur persuader que les hommes, auxquels ils consentaient d’obéir pour l’avantage de la société, étaient des Êtres d’un ordre supérieur, plus favorisés du ciel, plus éclairés de ses lumières, qui ne tenaient leur pouvoir que de Dieu seul, qui n’étaient comptables de leurs actions qu’à lui, et dont les ordres, comme les siens, ne devaient point trouver de résistance.

Ainsi à l’aide de la superstition tout Monarque devint un Dieu ; sa nation anéantie devant lui ne fut plus rien ; commander fut le partage de l’un, obéir sans répliquer à ses ordres infaillibles fut le partage de l’autre. L’imagination ayant formé ses Dieux sur le modèle des Rois absolus et souvent déraisonnables, la Religion forma les°Rois de la terre sur le modèle de ses Dieux ; les Monarques divinisés furent des Despotes comme eux, ils ressemblent aux Êtres qu’ils devaient représenter. Le pouvoir et l’impunité firent naître en eux la licence ; leurs passions et leurs esprits furent sans cesse écoutés ; la raison écrasée sous le poids du pouvoir religieux et politique n’osa plus se faire entendre ; la liberté fut bannie, l’opinion prit la place de la vérité, les erreurs religieuses influèrent sur la Politique, et les nations, dupes de leurs superstitions, gémirent sans relâche des maux qu’elles se crurent obligées à souffrir en silence ; elles ne cessèrent d’adresser des vœux fervents au ciel, et d’apaiser les Dieux pour les crimes que commettaient leurs licencieux Représentants : ceux-ci, contents de jouir d’un pouvoir que l’opinion rendait inviolable et sacré, n’eurent besoin d’acquérir aucun des talents et des vertus nécessaires au gouvernement ; les peuples devinrent les jouets de leurs fantaisies ou de celles des favoris qui gouvernèrent pour eux.

Tels furent, et tels seront toujours, les effets de l’association cruelle que nous voyons subsister entre la Tyrannie et la Superstition ; ces deux fléaux se sont confédérés pour rendre les nations aveugles et malheureuses ; tous deux règnent par la terreur, par l’ignorance et l’opinion ; tous deux sont les ennemis jurés de la raison humaine et de la vérité ; tous deux se donnent un appui réciproque : la superstition égare, enivre les esprits, la tyrannie les subjugue et les terrasse ; la première justifie les excès de la seconde ; l’une fait expier aux peuples les crimes qu’elle permet à l’autre ; l’une fait regarder ce monde comme un passage où les mortels sont destinés à gémir, afin que l’autre y puisse librement exercer ses ravages. En un mot nous voyons partout que le Prêtre fait trembler et désarme le sujet, afin que le Despote le dépouille impunément31.

Si les Souverains n’avaient pas trop communément une volonté permanente de nuire à leurs sujets, de les dépouiller, de les asservir, ils n’auraient pas un besoin continuel de se liguer avec des imposteurs, ni de partager avec eux l’autorité souveraine et les dépouilles des nations. Mais quand un Prince ignore ses véritables intérêts, quand plongé dans la mollesse il n’a jamais songé à ses devoirs, quand enivré d’encens il s’est accoutumé à ne voir aucune de ses passions contredite ; quand il n’a jamais appris ni ce qu’il doit à des hommes ni l’art de les gouverner ; quand il se croit intéressé à opprimer des êtres amoureux de la liberté ; il est nécessairement forcé de les plonger dans l’ignorance, de les retenir dans leurs préjugés, et de se servir des fantômes que l’erreur a placés dans leur imagination pour troubler leur entendement, pour les effrayer, pour les rendre complices du mal qu’il veut leur faire, et pour les empêcher de s’élever contre un pouvoir qui les accable. La Religion, je le répète, ne semble faite que pour dispenser les Rois d’acquérir les connaissances nécessaires pour régner ; la protection supposée de la Divinité suffit pour les faire respecter des malheureux qu’ils écrasent ; il est, sans doute, plus aisé de tromper les mortels que d’avoir la vigilance et les talents propres à les rendre heureux, Le Despotisme est de toutes les manières de gouverner la plus facile ; il faut des soins, des lumières, des vertus pour gouverner suivant les règles de l’équité, il ne faut que de la force dans le Monarque et de l’ignorance dans les sujets pour gouverner d’après le caprice.

Il est donc aisé de voir pourquoi la superstition, si favorable aux vues ambitieuses et à l’incapacité des Princes, en fut toujours chérie et protégée, au point même de faire souvent d’un grand nombre d’entre eux les persécuteurs et les bourreaux d’une portion de leurs sujets fidèles, et les vils instruments de la vengeance de leurs Prêtres. Des souverains crédules, ambitieux, avides, furent sans doute intéressés à soutenir une Religion qui leur donnait le droit d’exercer la tyrannie, en les mettant à l’abri de ses conséquences. Leurs esprits rétrécis, leurs âmes de lâches et cruelles, leur ivresse continuelle les empêchèrent de voir que le Despotisme est un vautour qui se déchire lui-même, et qui finit toujours par périr des blessures qu’il se fait ; leur peu de sagacité ne leur permit point de lire dans l’avenir les suites de leurs passions momentanées ; ils ne virent point que ce pouvoir énorme que la superstition plaçait dans leurs mains ne leur procurait que pour un temps le funeste avantage de commander à des forçats mécontents et malheureux, que la même superstition pouvait à tout moment déchaîner et soulever contre eux : ils ne sentirent pas qu’un peuple superstitieux, rendu furieux par l’excès de ses maux, devient souvent un animal féroce, qui à la voix d’un Prêtre fanatique est prêt à s’élancer sur le conducteur rigoureux qui le tient dans ses fers ou qui a provoqué sa fureur : enfin ces Politiques insensés ne virent point que partout où le Prêtre a du pouvoir, le Souverain n’est jamais que son premier sujet, son satellite, l’exécuteur de ses arrêts ; ils ne virent point que les peuples ne sont soumis à l’autorité civile qu’autant que celle-ci l’est à l’autorité spirituelle ; que le bien-être de l’État et ses intérêts les plus chers sont subordonnés aux principes du sacerdoce et de la Religion ; que les abus ne peuvent être retranchés parce qu’ils sont devenus sacrés ; que le Despotisme Religieux et Politique prive les nations de raison, de vertus, de science, de forces, d’activité., d’industrie ; et que dès que la superstition domine, tout tombe dans la langueur, dans le découragement, dans la misère. Dans un pays superstitieux il n’y a que le Prêtre qui soit puissant et considéré ; dans un pays soumis au brigandage despotique, le Tyran n’a de pouvoir que celui que le Prêtre lui laisse ; l’union de leurs forces écrase les peuples sans ressource, leur désunion finit toujours par être fatale au Despote.

Plus une Religion dégrade l’homme, plus elle convient aux sujets d’un Tyran ; tout Prince qui voudra tyranniser impunément doit régner par les Prêtres et les mettre dans ses intérêts32. Le Despotisme est l’ouvrage de la Superstition, mais elle le détruit dès qu’il cesse de vouloir se laisser guider par elle. Il ne fallut pas moins qu’une dégradation totale de l’espèce humaine, un abrutissement honteux, un renoncement complet à la nature et au bon sens, pour que l’homme, qui par essence désire le bien-être, consentît à se laisser opprimer, souffrît qu’on arrachât de ses mains le fruit de son travail, permît à des hommes comme lui de disposer de son sang, de ses biens, de sa liberté, de sa personne, sans qu’il en résultât aucun avantage pour lui-même. C’est à la Religion que ce miracle fut réservé ; les fables atroces qu’elle débita sur le compte de ses cruelles Divinités persuadèrent à l’homme qu’en ce monde le bonheur n’était point fait pour lui, et que les décrets de la Providence voulaient qu’il y souffrît. Les menaces du sacerdoce lui firent craindre de travailler à son bien-être, et lui ôtèrent même la pensée de résister aux maux qu’on lui faisait éprouver ; les espérances vagues dont on reput son imagination lui firent oublier ses infortunes présentes ; on lui montra dans l’avenir des récompenses qui devaient amplement le dédommager de ses peines. L’éducation l’accoutuma dès l’enfance à porter le joug ; l’habitude lui rendit ce joug nécessaire ; la tyrannie le força de le porter toute sa vie ; l’ignorance l’empêcha de connaître sa propre dignité et d’examiner les droits de ceux qui le foulaient à leurs pieds. C’est ainsi que la superstition rendit l’homme partout esclave des Dieux et des hommes. Le Despotisme est le présent funeste que le ciel fit à la terre ; c’est lui qui fut la boëte de Pandore d’où les guerres, les pestes, les famines et les crimes font sortis pour ravager notre triste séjour.

Chapitre VII. De la corruption des mœurs et des préjugés introduits par le Despotisme et la Superstition.

Pour peu que nous ayons le courage de remonter aux vraies sources des choses, nous trouverons donc, dans la superstition, ou dans les erreurs sacrées du genre humain, l’unique cause des calamités morales qui les affligent, des mauvais gouvernements qui les oppriment, des passions qui les tourmentent, des haines qui les divisent et de ces mœurs dont la corruption est presque devenue incurable, parce qu’on en a toujours méconnu les vrais remèdes. Vouloir corriger les mœurs des hommes et les rendre plus sages sans changer leurs gouvernements est un projet impossible ; ces gouvernements dépravés sont fondés sur les notions dont la Religion les nourrit et les abreuve dans l’enfance, que l’habitude enracine dans leurs esprits, que l’exemple confirme et fortifie que le préjugé rend sacrées et inviolables et que la violence appuie et rend nécessaires. Il faut donc détromper les hommes de leurs erreurs religieuses, qui influent sur la politique d’une façon si marquée, si l’on veut les conduire au bonheur. La vérité, répandue peu à peu, les empêchera d’attacher du prix à des préjugés dont ils sont les victimes ; les intérêts de l’humanité bien connus feront disparaître ces animosités et ce zèle furieux qui ne sont propres qu’à troubler le repos des sociétés : une morale, dont les préceptes ne seront point contredits par des Dieux méchants et des Princes pervers, ramènera les sujets à la vertu sans laquelle les Empires ne peuvent être ni heureux ni puissants.

L’homme, comme on l’a dit, s’est fait un Dieu de la même nature que lui-même, mais cet Être humanisé ne fut point ainsi que l’homme soumis à des devoirs : il n’eut besoin de personne, par conséquent il ne dut rien ; il n’eut d’autre règle que sa volonté, il eut toujours la force de se faire obéir, on reçut ses bienfaits comme des faveurs, on se soumit en tremblant aux calamités les moins méritées, qu’on crut venir de sa part ; même en le craignant on s’efforça de l’aimer malgré les injustices, qu’on n’eut jamais le courage d’oser lui imputer. La Religion, qui semble faite pour renverser toutes les idées, ne permit jamais qu’on jugeât ses principes d’après les notions ordinaires ; les hommes furent assez aveugles pour approuver dans leur Dieu ce que la raison les forçait de condamner dans leurs semblables. Ses proportions gigantesques éloignèrent ce Dieu, ou plutôt cet homme divinisé, de tous les autres êtres de l’espèce humaine ; il eut pourtant comme l’homme des intérêts, des passions, des fantaisies et des vices, mais sa toute-puissance lui donna le privilège de les satisfaire ; il n’eut point de décence ni de mesures à garder avec ses créatures ; quoiqu’il les eût formées pour lui rendre leurs hommages, elles n’étaient point nécessaires à sa félicité ; quoiqu’elles l’offensassent à chaque instant, elles ne pouvaient point mettre des obstacles à ses desseins ; malgré ses promesses formelles, elles n’étaient point en droit de rien exiger de lui ; sans crime elles ne pouvaient se plaindre des afflictions non méritées qu’il lui plaisait de leur envoyer. Ainsi asservir Dieu à des règles, limiter son pouvoir, se plaindre de ses caprices, exiger qu’il eût de la raison fut regardé comme une révolte, comme un crime de Lèse-majesté Divine, comme le plus grand des attentats. La toute-puissance fut donc d’un côté, la faiblesse, la soumission, l’anéantissement furent de l’autre ; les hommes durent tout à Dieu, celui-ci ne leur dut rien ; les premiers furent liés, l’autre fut indépendant.

Cet Être si peu moral devint pourtant le modèle des Rois qui furent ses Représentants et ses images : indépendants comme lui, la société leur dut tout, sans qu’ils dussent rien à la société. Un petit nombre de mortels d’une espèce privilégiée reçut donc de droit divin le pouvoir d’être injuste et de commander aux autres ; ceux-ci, en faveur de leurs chefs se crurent forcés de renoncer au bien-être, de travailler pour eux seuls, de combattre et de périr dans leurs querelles ; en un mot de se soumettre sans réserve aux désirs les plus extravagants et les plus nuisibles des maîtres que le ciel leur avait donnés dans sa colère.

Par une suite de ces fausses idées l’art de régner ne fut plus que l’art de profiter des erreurs et de l’abjection d’âme où la superstition avait plongé les peuples. La politique ne fut que l’art de contenir les nations même en les tyrannisant, en les immolant aux intérêts les plus faux. Dans chaque État le gouvernement ne fut qu’une ligue du Souverain avec un petit nombre de sujets favorisés, pour tromper et dépouiller tous les autres. Partout les Monarques armés du pouvoir public, seuls distributeurs des grâces, maîtres absolus de disposer des biens désirés par les hommes, seuls à portée de faire naître les désirs et possesseurs exclusifs de la faculté de les satisfaire, firent germer dans les cœurs de leurs sujets une foule de passions, telles que l’ambition ou la soif de la grandeur, l’avarice ou la soif des richesses, le luxe, le faste, la vanité, et toutes ces folies qui naissent de l’envie ou de la comparaison fâcheuse de son état avec celui d’un autre que l’on suppose plus heureux que soi33. Par là les intérêts des Citoyens se divisèrent ; chacun d’entre eux fut le rival et l’ennemi de tous les autres ; plaire à la puissance souveraine fut le suprême bonheur, l’unique but des efforts de tous ceux qui purent en approcher ; la jalousie impuissante, la faiblesse et la misère tourmentèrent ceux qui ne purent se faire jour jusqu’au trône. Ainsi le Souverain, source unique des grâces, éclipsa la société et la divisa pour régner ; la nation réduite au néant, et devenue par son imprudence incapable de veiller à sa propre sûreté, de résister au mal qu’on pouvait lui faire, ou de récompenser les services qu’on lui rendait, fut oubliée, négligée, méconnue par ses enfants ; il n’y eut dans chaque contrée qu’un être unique et central, qui allumât toutes les passions, qui les mît en jeu pour son avantage personnel, et qui récompensât ceux qui lui parurent les plus utiles à ses vues. La volonté du Monarque prit la place de la raison ; son caprice devint la loi, sa faveur fut la mesure de l’estime, de l’honneur, de la considération publique ; il créa le juste et l’injuste ; le vol cessa d’être un crime aussitôt qu’il l’eut permis ; l’oppression fut légitime dès qu’elle se fit en son nom ; l’impôt n’eut pour objet que de fournir à ses folles dépenses et d’assouvir la voracité de ses Courtisans insatiables. La propriété fut envahie, par un maître qui prétendit que tout était à lui. La liberté fut proscrite parce qu’elle gêna sa licence ; les sujets se persuadèrent bientôt que ce qui était autorisé par leurs Souverains était décent et louable ; les idées de l’équité s’éteignirent dans toutes les âmes ; les citoyens applaudirent à leur propre ruine. En servant le Souverain on crut servir la Patrie ; le guerrier crut être utile à son pays en le tenant sous le joug et en le forçant de plier sous les caprices de son maître34. Le concussionnaire le prétendit un homme très nécessaire, le juge en rendant des arrêts dictés par le crédit, ne fut point déshonoré ; le Représentant de sa nation la vendit pour de l’argent et trafiqua de sa propriété. Le Ministre fut estimé en raison des moyens qu’il trouva d’étendre les prérogatives du Prince et les misères de l’État.

C’est ainsi que les Souverains divinisés par la Religion et corrompus par ses Prêtres, corrompirent à leur tour les cœurs de tous leurs sujets, les divisèrent d’intérêts, anéantirent les rapports qui subsistaient entre eux, les rendirent ennemis les uns des autres, et détruisirent la morale pour eux. Après avoir excité dans toutes les âmes une soif ardente, que seuls ils purent apaiser, les chefs des nations réservèrent le bien-être, l’opulence, la grandeur et les plaisirs pour ceux qui sauront trouver grâce à leurs yeux ; on ne leur plut qu’en servant leurs passions, en flattant tous leurs vices, en faisant plier la société sous leurs volontés déréglées. Dès lors la justice ne fut faite que pour le misérable ; les grands, les favoris, les riches, les heureux furent dispensés de ses rigueurs ; tout le monde soupira pour le rang, le pouvoir, les titres, les dignités, les emplois ; toutes les voies qui les procurèrent furent réputées légitimes et honnêtes ; chacun voulut se soustraire à la force pour l’exercer sur les autres ; chacun voulut acquérir les moyens d’être méchant sans péril. De cette manière les citoyens partout se sont partagés en deux classes ; l’une beaucoup moins nombreuse, opprima ; l’autre, composée de la multitude, fut opprimée ; l’insolence, l’orgueil, le faste, le luxe, les plaisirs furent le partage de la première ; le travail, le mépris, l’indigence, la faim et les larmes furent le partage de la seconde ; l’une eut le privilège de piller, d’outrager, de vexer le malheureux ; l’autre n’eut pas même le droit de se plaindre, et fut obligée de digérer en silence les affronts les plus sanglants35.

Les peuples accoutumés à craindre la Divinité tremblèrent non seulement devant les Rois, mais encore devant tous ceux qui eurent du pouvoir. Le crédit, la grandeur ne furent plus que la faculté d’opprimer et de nuire ; l’autorité tint lieu de raison et de justice ; on envia bientôt ces citoyens privilégiés que leurs Monarques avaient mis à portée de distribuer des grâces ou de se rendre formidables. De même que les grands par des bassesses, des vices et des crimes, s’étaient le plus souvent élevés au faîte des grandeurs, l’homme obscur les imita de loin, leur sacrifia sa conscience, s’avilit devant eux, se rendit le complice et le ministre de leurs extorsions et de leurs infamies. Ainsi peu à peu l’honneur, la probité, la décence furent bannis des nations. Le Monarque fut entouré d’une Cour déréglée, qui de proche en proche corrompit le vulgaire ; la vertu ne fut le partage que de quelques âmes trop altières pour ramper sous le vice puissant, ou de quelques Citoyens honnêtes, dépourvus d’ambition et contents de leur sort, qui n’eurent rien à demander à la grandeur, devenue méprisable à leurs yeux, et dont d’ailleurs ils n’auraient rien obtenu36.

Par une suite nécessaire de la perversité que la licence produisit dans les chefs, la politique intérieure fut ignorée ou ne fit qu’étendre les plaies des nations. La législation réglée par les fantaisies d’une Cour vicieuse, ne fut qu’une gêne imposée à la liberté des citoyens : la Jurisprudence fut l’art de semer entre eux la zizanie à l’aide des idées obscures et fausses qu’elle donna de l’équité. Les récompenses furent le prix de l’intrigue ; les peines ne se proportionnèrent qu’aux intérêts des puissants ; en un mot les lois, au lieu d’assurer le bonheur de tous, ne servirent qu’à mettre les riches et les grands à l’abri des atteintes des pauvres et des faibles que la tyrannie voulut toujours tenir dans l’opprobre et la misère ; l’agriculture fut négligée ; le cultivateur opprimé fut forcé de renoncer à son travail, les Provinces furent dépeuplées, le commerce reçut des entraves de la part d’un gouvernement avide ; enfin le despotisme, au lieu de chercher à contenter les peuples et à conserver les mœurs, fut dans une défiance continuelle de ses propres sujets ; il remplit ses États de délateurs, de sycophantes, de traîtres, occupés à calmer les inquiétudes des Souverains, des Ministres et des Grands, qui eurent la conscience de la haine et des murmures que leur conduite devait exciter.

La politique extérieure ne fut pas moins déraisonnable ; les Princes injustes envers leurs sujets ne le furent pas moins entre eux : ils furent perpétuellement jaloux de leurs avantages réciproques ; les nations se virent continuellement en guerre ! Pour des querelles qui ne les intéressèrent nullement ; elles parurent n’être placées sur la terre que pour leur destruction mutuelle ; on vit partout et sans interruption des combats furieux entre des peuples, ennemis sans savoir pourquoi ; ils périrent successivement des coups qu’ils se portèrent, et des plaies inutiles que leur firent le caprice et l’ambition de leurs chefs inquiets, orgueilleux et remuants.

Les nations firent consister leur puissance et leur grandeur à mettre de grandes richesses dans les mains des Souverains, afin de leur fournir les moyens de les corrompre et de les asservir elles-mêmes.

Que la race humaine cesse donc de chercher dans les fautes de ses pères la cause de la dépravation des mœurs et des calamités répandues dans le monde ; l’erreur sacrée est cette faute radicale qui entraîna la corruption, et qui ouvrit la porte aux maux du genre humain ; c’est la science de Dieu qui fut pour lui le fruit défendu ; c’est pour avoir voulu le goûter qu’il s’est perdu. C’est pour avoir formé la Divinité sur le modèle des plus méchants des hommes, c’est pour avoir cru que les Rois étaient ses images, c’est pour avoir donné à ces Rois un pouvoir illimité, comme le sien ; c’est pour les avoir laissés les maîtres absolus des volontés et des passions des peuples, que les mœurs et la félicité sont disparues de la terre. Ces Souverains divinisés ont rempli les sociétés de traîtres, d’ambitieux, d’avares, d’envieux, de jaloux, d’ennemis de leur Patrie, sur qui ni la raison ni la morale ne peuvent rien, parce que tout les force d’être méchants, ou de renoncer aux choses dans lesquelles le préjugé leur apprend à placer leur bonheur. Telles furent les suites de l’Erreur qui persuada aux mortels que les Dieux étaient des Rois, et que les Rois étaient des Dieux dont jamais les nations n’avaient droit de contredire les volontés ou de limiter le pouvoir. Les Princes sont partout les maîtres des mœurs et de la félicité de leurs sujets ; les mœurs des uns et des autres ne seront honnêtes et les États heureux et florissants que lorsque les volontés des chefs seront forcées de se conformer aux lois invariables de la nature, de l’équité, de la raison, et non aux modèles déraisonnables que l’ignorance et l’imposture ont placés dans les Cieux.

Les Souverains tiennent leur pouvoir ou de Dieu ou des hommes : s’ils le tiennent de Dieu, il doit être absolu, ou du moins les Prêtres seuls sont en droit de le limiter ; si leur pouvoir est absolu, il doit nécessairement leur corrompre et le cœur et l’esprit ; des intérêts aveugles étant souvent les seuls mobiles des actions humaines, quels motifs de bien faire peuvent avoir des êtres indépendants, qui n’ont rien à espérer ou à craindre de la part des hommes, qui méprisent leurs jugements et font insensibles à leur affection, qui n’ont acquis ni le goût ni l’habitude de la vertu ? Si les Rois tiennent leur pouvoir des hommes, ils n’en jouissent qu’à condition de les rendre heureux ; manquent-ils à leurs engagements, les hommes ne peuvent être tenus de remplir les leurs.

Toutes les erreurs se touchent, elles naissent les unes des autres ; et si nous remontons à leur source, nous les verrons toujours sortir des préjugés religieux dont le genre humain est infecté ; c’est de la superstition que sortent tous nos préjugés politiques. Trompés une fois dans nos idées sur les Dieux et sur les Souverains qui les représentent, tout le système de nos opinions n’est plus qu’une longue chaîne de préjugés. En effet sur quoi se fondent nos sentiments d’admiration, de respect et d’affection pour le rang, la grandeur, la naissance, les titres et les honneurs, en un mot pour toutes les distinctions que le Gouvernement n’accorde pour l’ordinaire qu’aux sollicitations, aux intrigues, aux bassesses et aux trahisons de quelques citoyens plus intrigants, plus adroits ou plus méchants que les autres ? Dans presque tous les pays la faveur, les préjugés et les intérêts des Cours sont l’unique mesure des jugements que l’on porte sur les hommes ; on ne les estime jamais d’après eux-mêmes : leurs talents, leur mérite personnel, leurs vertus, les services réels qu’ils rendent à la patrie, font comptés pour rien ; on ne les juge et ne les considère que d’après la place qu’ils occupent auprès du Monarque, d’après l’opinion qu’il en a, d’après les honteux services qu’ils lui rendent trop souvent. Que de maux ne découlent pas de ces funestes préjugés ! par eux le crédit n’est plus que la faculté d’être injuste impunément et d’écraser la faiblesse innocente ; les titres, les emplois, les honneurs ne sont que des signes imposants, qui couvrent l’ignorance et l’incapacité, et les décorent aux yeux des peuples éblouis : enfin le hasard de la naissance, une prétendue noblesse dans quelques citoyens leur tiennent lieu de talents et de vertus, les appellent aux honneurs, leur procurent des distinctions, leur donnent des privilèges au détriment de leurs concitoyens dégradés ; ainsi le préjugé et la partialité du Prince leur confèrent souvent le pouvoir d’être injustes, de s’élever au-dessus des lois, les mettent en droit d’opprimer et de mépriser leurs semblables, qui se croient pétris d’un limon bien moins pur que ces Grands altiers qu’on leur fait regarder comme des Demi-Dieux, dans les pays où, règnent l’opinion et le délire37.

Les flatteries du sacerdoce et les opinions religieuses rendirent les Souverains licencieux, et remplirent les peuples d’idées fausses dont ils ne sentirent point les conséquences ; ceux-ci ne trouvèrent rien de grand, de respectable, d’estimable que ce que leurs Souverains leur montrèrent comme tel ; ils furent à genoux devant la stupidité, l’ignorance et le vice même, lorsque leurs préjugés les leur firent respecter. Si les nations, si honteusement déprimées à leurs propres jeux, eussent été capables de recourir à la raison, elles se seraient, sans doute, aperçu que leur volonté seule pouvait conférer la puissance souveraine ; elles auraient reconnu que ces prétendues Divinités sur la terre, devant qui elles s’étaient prosternées n’étaient au fond que des hommes, chargés par elles-mêmes de les conduire au bonheur ; qui devenaient des brigands, des ennemis et des usurpateurs dès qu’ils abusaient contre elles du pouvoir qu’elles ont déposé dans leurs mains. La moindre réaction n’eût-elle pas dû leur faire sentir que c’est pour leur bien-être et leur propre sûreté que le gouvernement fut institué ; que c’est pour les nations que les Rois font faits et non les nations pour les Rois ? Les peuples ne verront-ils jamais que ces guerres inutiles, ces victoires fatales, achetées au prix de leur sang et de leurs possessions, ne serviront jamais qu’à perpétuer leurs misères, à les épuiser, à les conduire à la ruine ? N’ouvriront-ils jamais les yeux pour voir que la terre, est plus grande, qu’il ne faut pour nourrir, contenir et rendre ses habitants heureux, et que l’ambition des Princes cherche à étendre leurs domaines, sans jamais s’occuper du soin d’étendre le bonheur des peuples qu’ils gouvernent ? Quel bien, résulte-t-il en effet de ces guerres continuelles par lesquelles notre globe est devenu le séjour de carnage et un repaire de bêtes féroces occupées à se détruire ? Ne voyons-nous pas les nations successivement effacées de la terre par les délires des Souverains qui les mettent aux prises, et périr des plaies affreuses qu’elles se font réciproquement ? Quels fruits retirent-elles de ces intervalles si courts qui suffisent à peine pour cicatriser leurs blessures ? Sont-elles donc bien rassurées par ces traités insidieux que la fraude et l’ambition sont toujours prêtes à violer ? Ne se lasseront-elles jamais d’être les jouets d’une politique odieuse, qui les sacrifie à chaque instant aux futiles intérêts de quelques chefs qui jamais ne songèrent à les rendre fortunées, et qui dépourvus de justice et de bonne foi font du monde entier le théâtre de leurs passions effrénées ? Désabusées de leurs préjugés religieux et politiques, ne briseront-elles jamais le charme de l’opinion, qui, bien plus encore que la force, les tient enchaînées ? Ne lieront-elles point à leur, tour les mains de ces Monarques redoutés pour les empêcher de leur nuire ? Seront-elles toujours obligées de gémir pendant des siècles entiers des folies passagères de leurs Maîtres insensés ou de leurs indignes ministres, et s’obstineront-elles à expier leurs fautes et apaiser le ciel pour des forfaits auxquels leur volonté n’a point de part ? Enfin ne reviendront-elles jamais de ces préjugés avilissants qui leur persuadent que leur sang, leur personne et leurs biens appartiennent à des hommes divinisés, et que le Très-Haut n’a fait tous les peuples de la terre que pour contenter l’orgueil, l’ambition et le faste d’un petit nombre de Princes, devenus les fléaux du reste des humains ?

Si les Souverains eux-mêmes consultaient la nature et leurs vrais intérêts ; s’ils sortaient de l’ivresse où les plonge l’encens des ministres de la superstition, la raison leur montrerait qu’ils sont des hommes subordonnés au grand tout qu’ils gouvernent, au bien-être duquel ils sont intéressés, chargés par les nations de travailler à leur bonheur et à leur sûreté, de veiller à leurs besoins, de réunir leurs forces ; distingués, honorés, récompensés en vertu de ces services, et perdant tous leurs droits dès qu’ils manquent à leurs engagements. Ils reconnaîtraient qu’ils sont les serviteurs et les guides de ces nations, leurs Représentants et non les images des Dieux ; ils sentiraient qu’un pouvoir établi sur le consentement des peuples, sur leur affection, sur leurs intérêts véritables est bien plus solide que celui qui se fonde sur des prétentions imaginaires.

Ils trouveraient que la vraie gloire consiste à rendre des hommes heureux ; que la vraie puissance consiste à les réunir de volontés et d’intérêts ; que la vraie grandeur consiste, dans l’activité, les talents et les vertus. Tout leur apprendrait que la justice est une barrière qui protège également le sujet et le Prince ; que cette justice veut que les hommes soient libres sans être licencieux ; que la liberté peut seule former des citoyens généreux ; que la vérité en fait des êtres raisonnables ; que l’éducation suffit pour les rendre vertueux ; que la loi doit réprimer le crime ; que les récompenses doivent exciter les talents ; et qu’un Roi n’est puissant qu’à la tête d’une nation généreuse et contente. Enfin, au lieu de consulter les flatteurs et les Prêtres qui les trompent, s’ils appelaient la raison à leur secours, ils verraient que la Patrie pour être chère doit procurer le bonheur à ses membres ; que la loi pour être respectée doit être utile et juste ; que l’autorité pour être aimée doit être bienfaisante.

Chapitre VIII. Des Guerres de Religion et Persécutions

La superstition ne servit jamais qu’à corrompre les Princes et en faire des Tyrans soupçonneux qui devinrent ses défenseurs zélés ; ses ministres n’eurent d’autre emploi que de former aux Tyrans des esclaves, et les Tyrans en échange leur immolèrent tous ceux qui refusèrent de s’humilier devant eux. En effet nous voyons presque partout le sacerdoce, aidé de la puissance temporelle, établir ses dogmes à coups d’épée et faire recevoir ses décisions à force de violences, de proscriptions, de carnage et de flammes.

Indépendamment des intérêts qui lient le Despote avec son Prêtre, nous trouvons dans la Religion elle-même le germe des fureurs qu’elle excite si souvent sur la terre. Tout système religieux fondé sur un Dieu si jaloux de ses droits qu’il s’offense des actions et des pensées des hommes, un Dieu vindicatif et qui veut qu’on défende sa cause, une telle Religion, dis-je, doit rendre ses sectateurs inquiets, turbulents, inhumains, méchants par principes et implacables par devoir. Elle doit porter le trouble sur la terre toujours remplie de spéculateurs dont les idées sur la Divinité ne s’accorderont jamais ; elle doit appeler les peuples au combat toutes les fois qu’on leur dira que l’intérêt du ciel l’exige. Mais Dieu ne parle jamais aux mortels que par des interprètes, et ceux-ci ne le font parler que suivant leurs propres intérêts, et ces intérêts sont toujours très opposés à ceux de la société. Le vulgaire imbécile ne distinguera jamais son Prêtre de son Dieu ; dupe de la confiance aveugle il n’examinera point les ordres, il marchera tête baissée contre ses ennemis, et sans s’informer jamais du sujet de la querelle (qu’il serait d’ailleurs incapable d’entendre) il égorgera sans scrupule ou s’exposera à mourir pour la défense d’une cause dont il n’est point instruit. Sa fureur se proportionnera néanmoins à la grandeur du Dieu qu’il croit intéressé dans la querelle ; et comme il sait que ce Dieu est tout-puissant et que tout lui est permis, il ne mettra point de bornes à sa propre haine, à sa férocité ; il les regardera comme des effets légitimes du zèle que son Dieu doit exciter dans ses adorateurs.

Voilà pourquoi les guerres de Religion sont les plus cruelles de toutes. Aussitôt que l’on fait sonner le nom de la Religion dans l’oreille des peuples, une terreur sombre s’empare des esprits, des inquiétudes vagues les agitent ; on écoute le Prêtre ou l’Inspiré dans un morne silence ; la crainte est de toutes les passions la plus contagieuse ; celle des Dieux n’ayant point d’objet pour se fixer va toujours en augmentant, chacun tremble, sans en savoir la cause ; chacun redouble les craintes de son voisin et multiplie les siennes propres, l’inquiétude et la consternation se répandent sur tous les visages, et tandis que le prophète parle à l’imagination, le fanatique aiguise son glaive ou son couteau.

Si à ces dispositions se joignent encore des malheurs publics, des mécontentements, des calamités, c’est alors que le peuple avale à longs traits le poison du fanatisme ; au sortir des leçons de son Prêtre il va détruire sans examen les objets de son courroux et de ses déclamations. Dans une nation superstitieuse le sacerdoce est toujours maître de troubler le repos de l’État, et d’exciter les passions du peuple contre les prétendus ennemis de son Dieu. Les Souverains dont les sujets sont malheureux doivent trembler toutes les fois qu’un Prêtre fanatique monte dans la tribune aux harangues. Il peut de là ébranler leurs trônes et donner à leurs sujets le signal de la rébellion.

Dans les guerres politiques l’intérêt dont les combattants sont animés est bien plus faible à leurs yeux que dans les guerres religieuses ; dans celles-ci chaque soldat se persuade qu’il est personnellement intéressé dans la querelle ; il se croit le vengeur de son Dieu, sous les yeux duquel il s’imagine combattre ; il voit ce Dieu prêt à le punir s’il montrait de la mollesse, ou s’il ne se battait point avec l’ardeur qu’il doit au Souverain céleste de qui dépend son éternelle félicité. Enivré de ces puissants motifs, le père méconnaît son fils, celui-ci méconnaît l’auteur de ses jours ; le frère égorge son frère, le citoyen son voisin ; tout combattant devient pour l’autre un ennemi personnel ; chacun croit mériter la rémission de ses crimes et se rendre digne des récompenses éternelles à proportion qu’il se montre plus cruel. Il a la folie de se persuader qu’il lave ses péchés dans son propre sang et dans celui des autres ; le meurtre, la trahison, la fraude, la violation des droits de la nature se changent en vertus à ses yeux ; les actions les plus noires lui semblent légitimes contre des victimes dévouées à la vengeance céleste ; il cesse de regarder ses semblables comme des hommes, il suppose que leur révolte contre le ciel les a transformés en des bêtes, à qui il ne doit plus rien et sur qui il peut exercer la cruauté la plus étudiée. En un mot toute âme en qui le fanatisme religieux n’a point éteint les sentiments de l’humanité, est brûlée d’indignation et déchirée de pitié à la vue des barbaries, des perfidies et des tourments recherchés que la fureur religieuse a fait inventer aux hommes ; leur cruauté devint ingénieuse toutes les fois qu’il fut question de leur Dieu. La Religion qui se vantait d’apporter la paix à la terre a fait éclore elle-même dans le sein des nations des noirceurs et des atrocités plus dignes des Cannibales et des Anthropophages que des sectateurs d’un Dieu clément et miséricordieux.

Nous avons vu que les autels de presque toutes les Divinités du monde ont été arrosés du sang humain ; mais ce sang ne fut point toujours répandu dans des temples ; les Ministres d’un Dieu, qui s’appelle à la fois le Dieu des vengeances et des miséricordes, ont pendant des siècles entiers couvert en son nom la face de la terre de carnage et d’horreurs ; des Royaumes vastes furent leurs autels, les Rois et les peuples se sont chargés du soin d’égorger les victimes pour eux. La Religion moderne, qui se vante d’être l’appui de la politique et de la morale, a coûté plus de sang aux habitants du monde que celles qui ordonnaient formellement les sacrifices les plus révoltants. Jusqu’à nos jours les Prêtres du Dieu de paix, les Ministres d’une Religion dont on vante la pureté, lorsqu’ils en ont le pouvoir, perpétuent chez quelques peuples des holocaustes ou des sacrifices humains qui ne le cèdent en rien pour la cruauté à ceux que des Prêtres barbares offraient chez les Mexicains à leurs Dieux abominables38.

Lorsqu’ils ne jouissent point du droit de se venger par eux-mêmes, ils ne laissent ; pas de souffler le feu de la discorde, et d’animer pour leurs querelles les peuples et les citoyens à leur destruction réciproque. Un Dieu sanguinaire ne peut avoir des ministres très bien doux : un Dieu jaloux ne peut avoir des sujets pacifiques et tranquilles. Dès qu’il s’agit de la Religion, tous les liens du sang, de la morale, de la politique doivent être rompus par celui qui se persuade que cette Religion est plus importante que la patrie, que la famille, que la vertu. Un superstitieux, conséquent à ses principes, ne doit voir que le ciel, il doit fouler aux pieds son père, sa mère, ses parents, ses amis, ses concitoyens, pour se faire un chemin vers les récompenses, qui ne seront le prix que des sacrifices qu’il consentira de faire à ce Dieu ; tout homme qui lui est sincèrement attaché ne peut se dispenser de sentir et de montrer la plus forte antipathie contre quiconque lui paraîtra l’ennemi de sa Religion, la cause de la colère divine, un obstacle à la gloire de son Monarque céleste ; s’il en a le pouvoir il doit immoler sans hésiter tous ceux qui s’opposent aux progrès de son règne ; ce Monarque ne doit avoir aucun concurrent sur la terre, il ne souffre point que le cœur se partage entre lui et ses créatures.

D’où l’on voit que dans une nation dévouée à la superstition l’Interprète des volontés du Très-Haut doit être l’arbitre du sort de l’État ? Le maître absolu de la vie du Souverain et des sujets. Il lui suffit de crier à l’impie pour faire égorger tout Prince qui lui déplaît ou tout mortel qui résiste à ses décisions sacrées. Le superstitieux ira-t-il examiner ses ordres ? Non, sans doute ; il lui suffit de savoir que son Prêtre parle au nom du ciel dont les décrets impénétrables ne sont point faits pour être examinés ; l’État dût-il périr, il faut qu’il détruise tous ceux que la vengeance divine voudra lui désigner ; il faut que sur l’ordre de son Dieu il devienne sourd aux cris de sa nature, insensible à la pitié, indifférent sur le bonheur de sa patrie, et prêt à troubler son repos pour expier ses propres fautes.

Ne soyons donc point surpris, si nous voyons la Religion armer si souvent les mains des hommes et les rendre inhumains par piété. La superstition l’emporta toujours sur la politique, la morale et la raison. Ces terreurs étouffèrent la nature, brisèrent les nœuds les plus sacrés et métamorphosèrent l’homme en un tigre affamé de carnage.

Pour se convaincre que nous n’avons point exagéré le tableau des effets pernicieux de la superstition et des ravages qu’elle a causés dans les nations, que l’on jette les yeux sur nos annales sacrées : nous y voyons un peuple choisi par son Dieu pour être le fléau, l’exterminateur de ses voisins, l’usurpateur de leurs possessions, le perturbateur de leur repos. Consultons nos propres, annales ; ne verrons-nous pas durant une longue suite de siècles notre Europe engraissée du sang des adorateurs d’un même Dieu ? Nous trouverons l’Allemagne et l’Italie couvertes des cadavres de ceux qui ont péri dans les querelles du Sacerdoce et de l’Empire. Nous verrons que c’est l’ambition pontificale et la frénésie religieuse qui firent entreprendre ces Croisades extravagantes, qui, sous prétexte de recouvrer la Terre-Sainte, armèrent des Brigands Chrétiens, persuadés par des Saints qu’ils laveraient dans le sang des Infidèles leurs horribles forfaits. Nous verrons des millions d’hommes assurés d’acquérir par là la rémission de leurs crimes, se livrer sans pudeur aux plus affreux excès. Par une suite de ce délire nous verrons l’Europe entière dépeuplée par des Souverains insensés, injustes, usurpateurs, qui transportèrent leurs sujets en Asie, où ils trouvèrent le tombeau que la folie leur avait creusé. Partout nous trouverons les traces ensanglantées de la férocité religieuse. Nous verrons la France déchirée par d’affreuses guerres civiles ; sa capitale dans une nuit inondée du sang de cinquante mille Citoyens ; deux de ses Rois successivement égorgés par le couteau de la Religion, Nous verrons dans notre Patrie un Roi, enivré par la Religion de ses fausses prérogatives, monter sur l’échafaud et devenir la victime mémorable de son entêtement pour d’indignes préjugés. Nous verrons la Tyrannie couverte du manteau de la Religion ordonner la persécution chez le Batave, et l’obliger de combattre contre son odieux Tyran. C’est la Religion, qui servant de voile à l’avarice, alla chercher des victimes dans un nouveau monde. Les nations de l’Amérique écrasées, tourmentées, asservies par les disciples du Dieu de paix, eurent sans doute lieu de regretter longtemps les Dieux cruels de leurs Ancêtres.

En un mot c’est la Religion qui depuis tant de siècles est presque seule en possession de faire massacrer les Rois, de soulever et de diviser les sujets, de rompre l’union des sociétés, de leur donner le signal de la guerre, de les lier ou les séparer d’intérêts, de faire éclore partout des extravagances et des fureurs, inconnues dans l’Antiquité à des peuples qui permettaient à chacun de suivre paisiblement le culte de ses pères. Ces peuples que l’on nous peint comme des aveugles, ne se sont point arrogé le droit affreux de tyranniser la pensée ; ils ne trouvèrent pas à chaque instant, comme nous, des motifs renaissants pour se haïr et pour s’exterminer ; ce fut à des nations qui se prétendent les plus favorisées du ciel et instruites par la Divinité même, qu’il était réservé de subtiliser sur la Religion, d’inventer des moyens ingénieux pour mettre les esprits à la torture, et de porter le trouble jusque dans les consciences des hommes39.

Si la superstition permettait de consulter la nature, la raison, l’intérêt des nations ; si la Religion ne faisait point aux hommes un devoir de fouler aux pieds toutes les considérations humaines, ils sentiraient que l’équité, la modération, l’indulgence et la paix sont la base de toute morale, et les soutiens de toutes les sociétés politiques ; ils verraient que leurs idées religieuses ne peuvent être les mêmes sur des objets que chacun voit diversement ; ils se convaincraient donc que les opinions religieuses peuvent varier, mais que les devoirs de la morale, fondés sur leur propre nature, doivent ne varier jamais. Ils regarderaient comme des furieux et des ennemis de leur espèce ces prétendus organes de la Divinité qui ne font servir ses lois que pour troubler, diviser, armer les nations ; ils imposeraient un silence éternel à ces fanatiques qui prêchent la discorde, le zèle et le carnage, et qui sous prétexte des intérêts du ciel portent la désolation sur la terre. Si les prestiges de la superstition n’eussent point engourdi et fasciné l’entendement des peuples, ils ne se seraient point rendus les complices, les exécuteurs et les victimes des projets insensés de ces Tyrans religieux et politiques qui de tout temps ont élevé l’édifice de leur grandeur sur les cadavres de leurs esclaves et sur les débris des Empires. Mais aveuglé dès le berceau ; le vulgaire fut toujours prêt à recevoir la fureur qu’on voulut lui inspirer de la part de ses Dieux ; on lui avait fait sucer avec le lait la haine la plus forte contre tous ceux qui ne pensaient point comme lui, qui n’adoraient pas le même Dieu, qui ne suivaient point le même culte, ou qui en adorant le même Dieu l’honoraient diversement. Ainsi les nations se devinrent réciproquement odieuses, les sujets d’un même État, les membres d’une même société, d’un même corps, d’une même famille, furent les uns pour les autres des étrangers, des ennemis, et se regardèrent avec horreur. La Religion apporta le glaive entre eux, et les sépara pour toujours ; les Empires furent exposés à des fermentations continuelles ; les citoyens furent toujours prêts à se haïr, à se tourmenter, à s’égorger au premier signal d’un Despote ou d’un Prêtre, et chacun se fit un point d’honneur de massacrer ou de périr, de donner ou de recevoir la mort, pour une Religion que l’on ne comprit jamais.

Tout homme raisonnable est consterné et forcé de gémir en voyant combien il en a coûté aux nations pour une foule d’opinions, de dogmes, d’articles de foi, de pratiques arbitraires, ridicules, bizarres que le sacerdoce voulut leur imposer. Aux yeux du superstitieux rien de ce qui touche sa Religion ne paraît indifférent, tout est de la dernière importance, tout intéresse son salut éternel ; les moindres innovations dans la doctrine, les moindres changements dans le culte, les altérations les plus légères dans une cérémonie, furent toujours pour les peuples des sources intarissables de disputes, de persécutions et de guerres40. Il fallut des siècles de contestations et de combats avant de pouvoir convenir sur la façon d’entendre les volontés révélées par la Divinité, sur lesquelles ses infaillibles interprètes ne purent jamais s’accorder. Les Prêtres se disputèrent toujours, et leurs sectateurs partagés se haïrent et se firent la guerre, sans jamais avoir d’idées précises des objets qui les divisaient. Il ne faut point en être surpris. Dès qu’il s’agit de fantômes qui n’existent que dans l’imagination, de rêveries qui ne peuvent être uniformes, des siècles de disputes ne peuvent rien terminer ; l’éternité elle-même ne pourrait concilier des systèmes qui ne portent que sur des suppositions fausses, et sur des absurdités enfantées par des imposteurs divisés d’intérêts ou par des cerveaux donc les délires ne purent être les mêmes.

Il n’appartient qu’à la vérité de mettre les hommes d’accord ; l’expérience et la, raison étant pour toujours exclues des disputes théologiques, la force, l’opiniâtreté, la violence restent seules en possession du champ de bataille, et demeurent en droit de décider. Les plus forts, les plus adroits, les plus obstinés finissent par subjuguer les plus faibles, et prescrivent à tous les opinions qu’ils ont à suivre : ceux qui ont les Puissances pour eux prennent exclusivement les dires fastueux de fidèles, de vrais croyants, d’Orthodoxes ; et pour rendre leurs adversaires odieux ils leur prodiguent les noms de blasphémateurs, d’Impies, d’hérétiques, d’infidèles. Ceux à qui l’on applique ces dénominations inventées par la fureur théologique, perdent dès lors tout droit dans la société, qui cesse de les regarder comme des hommes ; la superstition anéantie les rapports qui subsistaient entre eux et leurs concitoyens. Le sacerdoce déclara souvent que les Fidèles ne devaient ni justice, ni bonne foi, ni indulgence, ni pitié à des êtres qui s’étaient révoltés contre ses décisions41.

Chapitre IX. De la Tolérance ; elle est incompatible avec les principes fondamentaux de toute Religion.

Il n’est, sans doute, personne qui ne soit indigné ou affligé à la vue des effets terribles que nous venons de rapporter, et qui ne soit obligé de convenir de la réalité des maux qui furent les suites des opinions religieuses des hommes ; on nous dira, peut-être, que ce n’est point à la Religion elle-même, mais à l’abus de la Religion, que sont dus les excès dont nous avons parlé ; on prétendra que l’abus des choses les plus utiles peut devenir nuisible, et que c’est aux passions des hommes que l’on doit attribuer les fureurs donc la Religion ne fut que le prétexte.

Je réponds que c’est dans les principes de la Religion même, dans le Dieu qui lui sert de base, dans les idées funestes que le genre humain s’en est faites, qu’il faut chercher la source des malheurs qui n’en furent et qui n’en seront jamais que des suites nécessaires. Les hommes qui, comme on l’a déjà remarqué précédemment, éprouvent alternativement des biens et des maux dans leur existence actuelle, et font honneur à la Divinité de tout ce qui leur arrive dans ce monde, ne peuvent, quel qu’effort qu’ils fassent, lui attribuer une bonté permanente ; dès qu’ils souffrent, ils doivent la craindre ; et dès qu’ils la craignent ils doivent la supposer méchante, où du moins ils sont forcés de se défier de ses dispositions, tantôt bonnes, tantôt mauvaises pour eux. Un Dieu qui sait tout, qui peut tout, sans la permission duquel rien ne se fait ici-bas, ne peut être regardé comme invariablement bon. Le Dieu terrible doit toujours éclipser dans l’esprit des hommes le Dieu favorable. Le Dieu dangereux les occupera bien plus que le Dieu rempli de bonté dont ils n’ont rien à craindre ; ainsi l’idée de Dieu réveillera nécessairement le sentiment de la frayeur, sentiment qui suppose de la méchanceté dans l’objet qui l’excite.

La Religion ramènera toujours les hommes à la crainte ; tout objet vague qui les fait trembler les occupera sans relâche, fera fermenter leurs esprits, excitera des disputes entre eux, et les portera tôt ou tard à des extrémités. Toute Religion demande pour premier sacrifice un renoncement total à la raison ; dès que les hommes cessent de prendre la raison pour guide dans l’examen de la chose qu’ils croient la plus importante pour eux, ils n’auront garde d’être retenus par elle toutes les fois qu’il s’agira de la Religion ; ainsi leur conduite ne sera jamais qu’une suite d’égarements. Si Dieu est l’auteur de la Religion, elle doit commander à la nature même ; elle doit lui imposer silence lorsqu’elle aura la témérité de contredire ses volontés, ou celles de ses interprètes. Si c’est la volonté divine qui décide du juste et de l’injuste, Dieu est le maître de la vertu ; à sa voix le crime peut devenir vertu et la vertu peut devenir crime. Voilà donc la morale subordonnée aux caprices des interprètes de la Divinité. Dieu est le premier Souverain des nations, il commande aux Rois mêmes, il règle le sort des Empires ; ainsi la Politique doit être soumise à la Religion ; les intérêts passagers et temporels des Gouvernements ne sont point faits pour balancer un instant les intérêts de la Divinité, et de ses Ministres, chargés d’apprendre ses intentions aux hommes. La nature, la raison, la morale, la vertu, le bien-être des États sont donc faits pour céder à la Religion, qui, émanée de l’arbitre souverain des hommes et des choses, doit nécessairement triompher de tout ce qui s’opposerait à ses vues.

Toutes ces notions sont des Corollaires tirés des premiers principes sur lesquels toute Religion est fondée. D’où l’on voit que les hommes sont inconséquents toutes les fois qu’ils démentent par leur conduite le système d’après lequel ils partent ; il ne leur est point permis de déroger à leurs principes, et lorsqu’ils s’écartent de la route nécessaire que la Religion leur trace, ils se rendent sans doute coupables envers Dieu. Lorsqu’ils voudront être conséquents, ils exécuteront sans répliquer les ordres qu’on leur donnera de la part du ciel, ils recevront avec docilité les passions qu’on voudra leur inspirer au nom de Dieu, ils détruiront indistinctement les ennemis de sa gloire, ils serviront les complots de ceux qui connaissent ses profonds desseins ; et, s’il le faut, ils porteront le trouble dans la société, ils risqueront de la dissoudre, lorsque Dieu demandera qu’on lui en fasse le sacrifice.

C’est donc aux principes mêmes de la Religion que nous devons attribuer les folies et les excès dont elle fut toujours la cause ; les hommes trompés sur la Divinité, tirèrent de leurs principes les inductions les plus nuisibles à leur bonheur ici-bas ; leur conduite devint nécessairement une longue chaîne d’extravagances. La Religion, qu’il n’est jamais permis de contredire ou d’examiner, rendra toujours respectables aux peuples les fureurs des ambitieux, des enthousiastes et des fourbes qui mettront habilement sur le compte des Dieux les horreurs enfantées par leurs passions détestables. Quoi de plus odieux qu’un manteau toujours prêt à couvrir les forfaits les plus avérés ! Quoi de plus légitime que de détruire des chimères au nom desquelles la terre fut toujours désolée ! Si la raison reprenait sur l’homme ses droits usurpés par l’erreur, ne sentirait-il pas que tout ce qui par soi-même ou par ses suites nécessaires porte le trouble dans la société ; tout ce qui bannit la concorde entre des êtres destinés à s’aimer, et se secourir mutuellement ; tout ce qui leur soumit des prétextes pour se haïr, se tourmenter et s’égorger ; enfin tout ce qui les asservit et les rend malheureux, ne peut être regardé que comme une intention funeste, une conspiration contre le genre humain, qui peut être légitimement attaquée, justement dénoncée livrée à l’indignation et au mépris.

Une superstition qui aura pour objet de son culte un Dieu redoutable, perfide, cruel et sanguinaire, doit finir tôt ou tard par faire des fanatiques, des enthousiastes, des mélancoliques, des furieux ; elle sera entre les mains des tyrans et des imposteurs une arme sûre pour ensanglanter le monde et pour le remplir de malheureux, Si des fourbes, détrompés d’une telle Religion, la font servir à leurs vues, si des ambitieux en font usage pour appuyer leur politique, si des âmes vénales et intéressées trouvent en elle des moyens de contenter leur avarice ; si des entêtés s’en servent pour venger leur orgueil, ils ne réussiraient jamais dans leurs indignes projets, si leurs passions n’étaient point secondées par des peuples stupides et dévots qui croient de bonne foi se rendre agréables à leur Dieu, en se prêtant aux crimes ordonnés par ses Ministres, ou utiles aux Tyrans qui commandent en son nom. Avec le cœur le plus droit et l’âme la plus honnête celui qui est pénétré de la crainte de son Dieu ne peut s’empêcher de haïr ceux que sa Religion lui désigne comme des ennemis de ce Dieu ; si ce Dieu est un Monarque jaloux, il doit régner sans partage ; s’il n’y a qu’une seule Religion qui lui plaise, il faut l’établir partout ; quelqu’un s’oppose-t-il à ses progrès, il faut l’exterminer. Est-elle attaquée, il faut prendre son parti, il faut périr pour elle.

Tolérer une Religion c’est permettre un culte que l’on croit offensant pour son Dieu ; c’est faire céder les intérêts de sa gloire à une politique humaine, abominable à ses yeux ; rien dans le monde n’est plus important que Dieu, c’est de lui que dépend le sort des humains, l’essentiel est de lui plaire, il est assez puissant pour rendre les sociétés heureuses et florissantes sans le secours de l’homme ; ne vaut-il pas mieux qu’un État soit languissant et dépeuplé, que de renfermer un grand nombre de citoyens infidèles qui attireraient infailliblement sur lui la colère des Cieux ?

Il faudra donc que les Princes, Lieutenants et Représentants de la Divinité, chargés de venger ses droits, défenseurs de sa Religion, s’arment du glaive pour extirper l’impiété et l’hérésie de leurs États ; qu’ils bannissent, persécutent et détruisent ceux de leurs sujets que le Clergé leur dénoncera comme les ennemis de Dieu, S’ils négligeaient d’obéir à ses Ministres ; si un Gouvernement trop doux refusait de tremper ses mains dans le sang, si l’intérêt de l’État l’engageait à demeurer neutre entre le ciel et la terre ; enfin si les opinions du Prince étaient offensantes pour Dieu ; dès lors il serait indigne de le représenter, et comme tel traité par le Clergé en impie, en rebelle, en tyran, peu fait pour commander à un Peuple fidèle42.

Telles sont, et telles doivent être pour un esprit conséquent, les maximes d’une Religion fondée sur les oracles d’un Dieu partial, jaloux de sa gloire, qui veut régner sans partage ; qui s’intéresse aux opinions des hommes ; qui a cent fois ordonné le meurtre et les assassinats. Ceux qui en adoptant une pareille Religion suivent des maximes contraires, sont des raisonneurs peu conséquents bien plus touchés des intérêts futiles de l’État, des préceptes d’une morale humaine, qui consultent plutôt la douceur de leur propre caractère, le cri de la nature, que les intérêts de la Religion, que les ordres de leur Dieu, que son caractère emporté : l’homme véritablement dévot doit nécessairement lui sacrifier toutes les autres considérations. Si ce Dieu est terrible, il est un prévaricateur, un insensé toutes les fois qu’il refuse de complaire à son atrocité. Sous un Dieu colère et méchant la tolérance est une lâcheté criminelle, c’est une véritable trahison.

Ainsi, que le Chrétien religieux étouffe le cri de la nature s’il veut être conséquent à ses principes. En vain se flatterait-il de concilier la tolérance avec le Dieu terrible qu’il a reçu des Hébreux. Le Dieu qui n’a créé son premier père que pour lui tendre un piège, n’est-il donc pas un Dieu dont il faut se défier ? Le Dieu qui commanda le sacrifice de son fils unique à cet Abraham qu’il honora de son alliance, n’est-il pas un Dieu cruel ? Le Dieu qui ne voulut s’apaiser que par la mort de son propre fils, n’est-il donc pas de tous les Dieux le plus implacable ? Le Dieu de ce Moïse, dont le Christianisme révère les oracles, de ce Jephté qui sacrifia sa fille, de ce cruel David qui fut un homme selon son cœur, de ce Phinées et de ces Lévites qui furent choisis pour le servir en récompense de leurs assassinats, n’est-il pas un Dieu furieux ? Le Dieu qui se dit le Dieu des armées et des vengeances, qui ordonne d’exterminer les nations et leurs Divinités, qui fait nager les villes des Cananéens dans le sang, qui veut que l’on massacre les Rois, qui ordonne par ses Prophètes de passer les femmes, les vieillards et les enfants au fil de l’épée, est-il donc un Dieu bien rempli de bonté ? Enfin le Dieu qui veut que ses adorateurs pleurent, gémissent, se mortifient, et qui destine à des flammes éternelles la plus grande partie de ses enfants, est-il un père bien tendre, un Dieu favorable ? Non, le Dieu des Chrétiens est un Dieu de sang ; c’est par le sang qu’il veut être apaisé ; c’est par des flots de sang qu’il faut désarmer sa fureur ; c’est dans le sang qu’il faut éteindre son foudre allumé par les crimes de la terre ; c’est par des torrents de larmes qu’il faut laver ses iniquités ; c’est par des cruautés qu’il faut lui témoigner son zèle ; c’est par la frénésie qu’il faut lui prouver sa soumission. L’esprit du Christianisme est un esprit destructeur : son Dieu ordonna la destruction, ainsi que tout Chrétien détruise ses ennemis ; qu’il détruise son propre corps s’il veut lui plaire ; qu’il persécute, qu’il combatte, au risque de périr lui-même, et qu’il serve un Dieu vengeur qui récompensera son zèle, et qui punirait son indifférence et sa tiédeur.

On ne manquera pas de nous dire que le Dieu des Chrétiens, si sévère autrefois, s’est radouci, depuis qu’il s’est réconcilié avec le genre humain par la mort de son fils ; que ses préceptes ont changé ; que si dans le temps de sa colère il exerça une justice rigoureuse, désarmé maintenant, il leur recommande l’humanité, la justice, la concorde et la paix. Ainsi donc c’est de la bouche d’un Dieu immuable que nous voyons sortir des ordres si contradictoires ; il condamne aujourd’hui ce qu’il prescrivit autrefois : d’après des volontés si discordantes quelle conduite faudra-t-il donc tenir ? Faut-il aimer ou assassiner ses ennemis ? N’est-il pas aujourd’hui comme alors également irrité des pensées et des actions des hommes ? Ses adorateurs ne sont-ils pas maintenant aussi intéressés qu’autrefois à lui montrer de l’affection ou du zèle ? Sa cause doit-elle être à présent trahie, abandonnée, méprisée, et si jamais elle eut besoin du bras des hommes pour la défendre, pourquoi n’aurait-elle pas encore besoin de leur secours ? Sous un Dieu vindicatif peut-on avoir trop de zèle, le parti de la douceur ne serait-il pas un parti dangereux ? Quand même il l’aurait recommandée, peut-on supposer qu’il pût savoir mauvais gré à ceux qui transgresseront ses ordres par un excès d’attachement pour lui ?

C’est de la diversité des commandements que le même Dieu donna en différents temps, que résulte la diversité des opinions que les Chrétiens ont adoptées sur la Tolérance ; les uns, plus conséquents sans doute à leurs principes, veulent que l’on persécute, que l’on tourmente, que l’on établisse la Religion et ses dogmes par le feu, par le fer, par les supplices : d’autres veulent qu’on se contente de gémir en silence sur les erreurs de ses frères égarés, et qu’on remette au Tout-Puissant le soin de juger et de se venger lui-même. Les uns ne prêchent que le sang et le carnage ; les autres se contentent de haïr intérieurement ou de mépriser ceux qui ne pensent point comme eux ; car au fond il est impossible au dévot d’aimer sincèrement et son Dieu et ceux qui l’offensent. Les uns préfèrent leur Dieu à la morale, à la vertu, au repos de l’État : les autres le sacrifient à la douceur des mœurs, à leur tempérament honnête, à la bonté de leur cœur, à l’équité naturelle, à l’intérêt des nations.

Si le bon sens et la raison avaient à décider entre des opinions si contraires, les hommes sauraient bientôt à quoi s’en tenir ; mais on ne les consulte jamais dès qu’il s’agit de la Religion. Ainsi les adorateurs du même Dieu n’ont pu convenir jusqu’à présent s’il était plus expédient et plus conforme à ses vues de persécuter que de tolérer ses adversaires : les deux partis admettent un Dieu terrible, mais qui se dit néanmoins le Dieu de la paix ; chacun des disputants autorise son opinion par des preuves également fortes, par des exemples également décisifs, par des ordres également formels ; au milieu de ces querelles les Chrétiens étonnés ne savent point encore s’ils doivent être bons ou méchants, cruels ou pacifiques, justes ou injustes, indulgents ou emportés. L’un participe avec joie au sacrifice qu’on fait d’un hérétique que ses inquisiteurs ont condamné aux flammes ; il ne doute pas que son supplice ne soit un sacrifice de bonne odeur, propre à lui attirer les faveurs du ciel ; l’autre détourne avec horreur ses yeux de cette affreuse tragédie, et voudrait arracher du bûcher le malheureux dont le crime est de s’être trompé.

Ne soyons point surpris de cette discordance dans les idées des superstitieux Chrétiens. Leur Dieu dans quelques circonstances ordonna formellement le massacre, l’injustice, le crime et la vengeance ; il approuva le vol, l’usurpation, le meurtre, le Régicide : Il voulut qu’on traitât avec la dernière barbarie tous ceux qui ne connaissaient ni son nom ni sa Loi : dans d’autres occasions, ses intérêts ayant changé, ce même Dieu recommanda la douceur, défendit la violence, ordonna la soumission aux Puissances de la terre, modéra le zèle fougueux de ceux qui s’ingéraient de défendre sa cause, se réserva le soin de se venger, et voulut que ses sectateurs observassent les règles de l’humanité.

Comment régler sa conduite sur les, volontés d’un Dieu si visiblement en contradiction avec lui-même ? Ne voit-on pas clairement que ces ordres opposés ont été les effets des intérêts, du tempérament, des passions, des circonstances de ceux qui à différentes reprises ont fait parler la Divinité ? Ne sent-on pas qu’ils ont consulté les dispositions, les besoins, les mœurs et les idées des peuples à qui ils annonçaient ses décrets ? Si un Législateur cruel, assuré de son autorité sur un peuple de brigands et de voleurs, lui ordonna le meurtre et le carnage, un imposteur, dénué de forces, et de pouvoir, fut obligé d’annoncer un Dieu plus modéré, dans un pays où lui-même avait besoin d’indulgence ; il eût été extravagant, il eût révolté les esprits, s’il eût prêché l’intolérance. Moïse maître absolu de ses Israélites sauvages, stupides et indigents, leur parlait selon leurs vues en leur disant d’exterminer et de piller ; le Christ n’eût été qu’un insensé s’il eût tenu le même langage à une poignée de malheureux qui s’étaient attachés à lui43.

Les Apôtres d’une Religion naissante et opprimée furent donc obligés de recommander, la patience, la tolérance et la douceur ; parvenue au pouvoir elle changea bientôt de ton ; pour lors elle ne prêcha que vengeance, que fureur, et fit du monde entier un vaste cimetière. La conduite ordonnée par la Religion dut changer avec les circonstances de ses Minières ; leur politique versatile fut forcée de s’accommoder aux temps ; humble, rampante, facile dans l’origine, elle ne se permit d’élever sa tête et sa voix, de rendre ses sectateurs turbulents, de semer la discorde, de braver la puissance civile, de ravager la terre, que lorsqu’elle se sentit assez forte pour le faire impunément. Ce furent toujours les intérêts des guides spirituels des peuples qui réglèrent leurs passions ; ils rendirent à volonté leurs sectateurs doux ou emportés, patients ou féroces, soumis ou rebelles, humains ou barbares suivant que les circonstances l’exigeaient. Les Prêtres des Chrétiens ont de tout temps soumis les intérêts publics à leurs propres caprices, la morale à leurs fantaisies, la conduite des hommes à leurs décisions ; ils trouvèrent, quand ils voulurent, dans les oracles du ciel des raisons pour justifier les opinions les plus contraires ; l’ambiguïté et les contradictions de ces oracles les mirent toujours à portée de décider de la manière qui leur convenait le mieux ; des ordres clairs et précis, des lois qui ne se contredirent point, des commandements conformes à la raison n’ont pas besoin d’interprètes ; c’est l’autorité qui explique et qui décide toutes les fois que la raison est forcée de se taire.

Malgré l’incertitude dans laquelle le langage de la Divinité et de ses Prêtres semble laisser le Chrétien sur le parti qu’il doit prendre dans les questions qui intéressent sa Religion, celui de la douceur, de l’indulgence, de la tolérance ne peut être le plus sûr ; il le sentira s’il fait attention au caractère de son Dieu, et aux traits sous lesquels on le lui montre dans ses livres sacrés. Les adorateurs d’un Dieu qui punit les enfants des fautes de leurs pères ; qui a cent fois ordonné ou approuvé des actions criminelles, qui a fait assassiner des Rois et détruire des nations entières, dont les Prophètes ont souvent fait massacrer des milliers d’hommes pour quelque offense ou transgression44 ; les adorateurs, dis-je, d’un Dieu de ce caractère ne peuvent être Tolérants, et ses Prêtres ne peuvent sans le trahir ou sans nuire à leur cause être sincèrement pacifiques et modérés ; un Prêtre tolérant perdrait bientôt son empire ; son intérêt exige que l’on égorge et que l’on persécute, il faut user de violence pour inculquer des opinions absurdes ; la liberté de penser sera toujours funeste au sacerdoce. En vain lui dira-t-on que le Dieu qui s’est montré si terrible, si sanguinaire, est devenu depuis plus humain et plus facile, l’idée de sa férocité primitive est bien plus utile à des imposteurs méchants que celle de sa bonté subséquente ; cette idée est bien plus propre à troubler le cerveau du fanatique et du zélé ; ils se croiront donc forcés d’être cruels, ils justifieront leur barbarie par l’exemple de leur Dieu et des personnages révérés qui ont eu le bonheur de lui plaire ; leurs Prêtres leur diront que la Divinité courroucée demande de grands sacrifices ; que ce qu’elle approuve dans un temps peut lui déplaire dans un autre ; ils leur montreront dans des livres saints des révoltes, des assassinats et des soulèvements rapportés avec éloge, et leurs pieux sectateurs croiront ces actions louables et permises toutes les fois que les intérêts du ciel l’exigeront45.

En un mot dès qu’on suppose un Dieu sévère et cruel, la sévérité et la cruauté doivent toujours l’emporter sur la tolérance et la douceur ; la persécution est un devoir ; et quel que soit le dommage que la politique en dût souffrir, le parti le plus sûr, sera d’exterminer tous ceux qui déplaisent à la Divinité. Son caractère moral suffit pour fixer les incertitudes du dévot ; il n’y a que des indifférents, des lâches, des serviteurs peu attachés qui puissent consentir à demeurer tranquilles ou permettre qu’on offense le Monarque céleste. Aussi voyons-nous presque toujours que la Religion eut le pouvoir de diviser les citoyens, de les mettre aux prises, d’exciter des persécutions, et de produire des ravages inouïs. L’esprit de paix ne put rien contre l’emportement des passions que le zèle fit éclore ; le fanatisme victorieux étouffa la voix de la nature, de l’humanité, de la politique ; la douceur ne fut le partage que de quelques âmes honnêtes, trop faibles pour arrêter la fougue des Tyrans, des Prêtres et des peuples forcenés. Tolérant ou impie furent presque toujours des synonymes pour les Dévots et les Prêtres. Le partisan de la douceur fut regardé comme un fauteur de crime ; il n’osa point montrer ses sentiments odieux et pour le despotisme et pour le sacerdoce, il fut réduit à gémir en secret des maux de sa patrie qu’il voyait la victime d’un zélé destructeur ou d’une politique trop aveugle ou trop timide pour contenir les fureurs des Prêtres. Les Gouvernements séduits par eux ou dans la crainte de leur déplaire traitèrent en sujets rebelles tous ceux qui refusaient de se conformer à leurs opinions ; et souvent la persécution força les sectaires de se soulever en effet contre une autorité cruelle qui leur faisait sentir ses coups, sans jamais leur faire éprouver ses bontés.

Il ne faut donc point s’étonner si nous ne voyons nulle part la Tolérance vraiment établie parmi les Chrétiens, ni même dans le monde entier. Partout la différence des Religions met une différence très marquée entre les citoyens du même État : dans les pays mêmes qui se vantent d’être les plus libres et les plus dégagés du fanatisme religieux, si l’on y permet l’exercice de quelques Religions différentes de celle qui domine ou de celle du Souverain, c’est toujours à regret, avec beaucoup de restrictions, et ceux qui les professent sont au moins haïs et méprisés par les partisans du culte dominant ; ils sont exclus des places, des récompenses et des grâces ; ils sont forcés de vivre inutiles à la société, et les talents les plus éminents ne peuvent vaincre les obstacles que la Religion oppose à leur avancement. Partout nous voyons les différents sectaires se détester. Le nom seul de la Religion d’un homme diminue l’estime et l’affection de ses concitoyens pour lui, et les Gouvernements n’ont ni assez de sagesse ni assez de courage pour tenir une balance égale entre tous leurs sujets : les sectateurs de la Religion dominante semblent être les seuls enfants de l’État, la partialité que le Gouvernement a pour eux doit nécessairement exciter l’envie, la jalousie et la haine de ceux qu’il rejette ou qu’il exclut des faveurs ; par cette politique stupide, l’État se remplit de sujets, qui dès l’enfance apprennent à s’envier, à se mépriser, à se regarder avec horreur, et qui se persuadent que ceux qui ne pensent point comme eux ou qui suivent un culte différent sont des êtres d’une espèce différente de la leur46. Partout la secte la plus puissante, (c’est-à-dire celle qui a pour elle le souverain et ses cohortes) écrase, dédaigne et gêne toutes les autres, et le Gouvernement se règle sur les opinions théologiques dans la conduite qu’il tient envers ses sujets ; partout les Gouvernements ne semblent travailler qu’à se faire des ennemis secrets de tous ceux qui ne pensent point comme eux. L’on ne peut être soldat si l’on ne souscrit aux décisions de la théologie ; l’on ne peut être magistrat ni prendre part à l’administration publique, ni soutenir la puissance civile, si l’on n’est parfaitement soumis à la puissance sacerdotale ; l’on ne peut prétendre être récompensé de ses services si l’on n’admet des formules, des articles de foi, des opinions imaginées par les spéculateurs qui ont fixé la croyance ; l’on ne peut enseigner les arts ou les sciences les plus étrangères à la Religion sans avoir son attache. En un mot tous ceux qui n’adoptent point le système dominant de l’État ou du Prince sont comme des pestiférés, que l’on séquestre des autres, de peur qu’ils ne les infectent de leur contagion. D’après ces notions ridicules la société perd les secours et ses droits sur la tendresse d’un très grand nombre de ses enfants qui demeurent toujours comme des étrangers dans leur propre patrie.

Jusqu’à présent le plus grand effort de la raison humaine et de la politique se borne à permettre à des sectes différentes de vivre dans la société ; malgré cette prétendue tolérance ceux qui n’ont point la théologie du Prince ne laissent pas d’éprouver de continuels déboires, des injustices marquées, d’essuyer des préférences douloureuses, d’être sans cesse les victimes du mépris et de la partialité. C’est dans les principes du Christianisme même qu’il faut chercher la source d’une conduite si peu morale et si contraire au bien des États ; tout homme assez vain pour se croire le favori de son Dieu doit mépriser tous ceux qui ne jouissent point d’un pareil avantage. Tout homme qui croit que son Dieu s’irrite des faux raisonnements ou du culte des autres ne doit point les supporter ; il doit se séparer d’avec eux, ou du moins il ne doit les souffrir que quand il ne peut faire autrement.

Les préjugés des peuples et la conduite des Gouvernements envers les citoyens qui différent de la Religion dominante, se mesurent toujours sur le crédit plus ou moins grand dont le Clergé jouit dans un pays. Toutes les fois que le sacerdoce a du crédit, il tourmente, il persécute, il fait périr quiconque ne pense point comme lui ; la politique forcée de se prêter à ses cruelles fantaisies n’a que le soin d’égorger pour lui.

Partout où le Prêtre domine, l’orthodoxie, c’est-à-dire la déférence aveugle pour ses décisions est la chose la plus importante, l’omission de ses pratiques est une faute impardonnable ; l’hérésie, ou la liberté de penser sont des crimes d’État ; une parole indiscrète contre la Religion, ou le refus de se conformer à ses rites, sont des forfaits dignes de mort. Nourri dans ces idées le peuple ne voit un hérétique qu’avec horreur ; il le regarde comme un monstre, il contemple ses tourments avec curiosité, et pousse sa férocité dévote jusqu’à voir sa mort avec édification ; il applaudit à ses bourreaux. En Espagne et en Portugal le jour destiné aux sacrifices humains que l’État offre à son Dieu ou à ses Prêtres, est un jour solennel qui nourrit la dévotion d’un peuple empressé de prendre part à une fête si sainte.

Il est très difficile qu’une même Religion, professée par des nations différentes, n’éprouve des altérations ; si les Princes et les États sont rivaux en politique, les Prêtres sont rivaux en superstition ; l’intérêt et l’orgueil persuadent à chacun d’eux qu’ils sont les seuls dépositaires d’une foi pure, et chaque peuple est convaincu que ses guides sont les meilleurs. Toutes les sectes modernes qui divisent et l’Europe et l’Asie nous montrent des exemples sans nombre de l’insociabilité religieuse. Le Mahométan sectateur d’Omar déteste le Persan qui suit la secte d’Aly. Un Anglais méprise un François parce que celui-ci est attaché à bien des dogmes que le premier a jugés ridicules ; le Français à son tour méprise l’Espagnol et le Portugais qui ne trouvent rien de plus naturel que de brûler tous ceux qui n’ont pas une Foi aussi implicite que la leur. La Religion plus encore que les bornes des États sépare leurs habitants ; l’indifférence totale pour la Religion est un pas essentiel pour rendre les nations plus humaines et sociables. Parmi les artifices dont la politique sacerdotale s’est de tout temps servie pour conserver son empire sur ses esclaves, le plus adroit fut de leur rendre odieux les sectateurs des autres Religions, de rompre toute communication sociale avec eux ; de leur interdire toute alliance, toute liaison avec des hommes qu’elle leur fit regarder comme des ennemis, des méchants, des proscrits. Le peuple se persuade même que son Dieu attache quelque signe de réprobation à quiconque ne le sert point à sa manière ; il a de la peine à regarder un Hérétique, un Idolâtre, un Juif comme un homme ordinaire ; les Prêtres savent très bien que la conversation familière et le commerce de la vie pourraient désabuser leurs disciples, et leur montreraient que cet homme, qu’ils regardent comme odieux, a pourtant souvent des vertus et mérite leur estime ; ces découvertes seraient, sans doute ; nuisibles au sacerdoce, dont l’intérêt fut toujours de séparer son troupeau de celui de ses rivaux, et d’élever entre ses esclaves et ceux des autres un mur de séparation. De là toutes les déclamations contre la tolérance ; de là ces lois si barbares, ces usages si choquants que nous voyons établis dans un grand nombre de pays contre les infortunés que la Religion rejette. Le véritable intérêt du Prêtre est que l’on traite comme un animal immonde et nuisible, tout homme qui a le malheur de n’être pas de son avis ; la Religion rendra toujours les hommes insociables47. L’intérêt du sacerdoce veut que tous ceux qui ne lui sont pas soumis soient comptés pour des ennemis de l’État ; le peuple ignorant ne pourra jamais consentir à montrer de l’amitié à des êtres que sa Religion condamne ; et le Gouvernement ne peut, sans attirer sur lui et sur sa nation le courroux céleste, tolérer les ennemis du Dieu auquel il est soumis lui-même.

Cela suffit pour nous faire sentir la futilité de la distinction que l’on fait de la Tolérance religieuse et de la Tolérance civile ou politique ; la première est impossible ; elle serait incompatible avec tout système religieux, que chacun n’admet que parce qu’il le suppose plus agréable à Dieu que tous les autres. Elle supposerait que la Divinité n’a point fait connaître ses volontés aux hommes, et qu’elle voit d’un œil égal tous les cultes qu’on lui rend ; ce qui n’accommoderait point la vanité du Clergé qui veut seul avoir rencontré juste. Enfin la Tolérance religieuse ne s’accorderait point avec ses intérêts ; il veut que ses sujets spirituels pour être soumis et réunis aient une même croyance ou la même crédulité et ne puissent jamais briser aucuns des chaînons qui les attachent à lui. L’unité d’aveuglement ou l’accord dans la démence sont nécessaires à une multitude que l’on veut asservir et retenir facilement sous le joug.

La Tolérance civile n’est guère plus possible. Quand bien même le sacerdoce consentirait à s’y prêter (ce que l’on ne doit point espérer) le souverain n’est-il pas sous l’empire de son Dieu ? Lui serait-il permis de temporiser avec ses ennemis ? Ne se rendrait-il pas coupable d’une indifférence criminelle s’il trahissait les intérêts de sa Religion ? Ne doit-il pas s’occuper du bonheur, du salut éternel de ses sujets ? Leur permettra-t-il de s’égarer et de se perdre à jamais ? Ne doit-il pas se servir de son autorité pour les forcer de rentrer dans la bonne voie, et de sauver leurs âmes bien plus importantes que leurs corps ? Ne doit-il pas user, s’il le faut, d’une cruauté salutaire pour les obliger de se rendre dignes du plus grand des biens48 ? Ainsi le Gouvernement, s’il est pénétré de l’amour de Dieu et des vérités de sa Religion, ne peut jamais consentir à tolérer l’hérésie, à conniver à l’impiété, à permettre que ses sujets se damnent. Aussi voyons-nous partout que l’intolérance religieuse entraîne nécessairement l’intolérance civile : celui que la Religion proscrit ne jouit nulle part de tous les avantages du citoyen.

Je le répète donc, l’histoire religieuse du genre humain nous montre toujours un esprit d’intolérance et de persécution dans toutes les superstitions du monde. Dans l’Antiquité la plus reculée nous voyons les partisans de différents Dieux ennemis les uns des autres. Sans nous arrêter à cet Hébreu dont les ordres exprès de leur Dieu jaloux ou de leurs Prophètes firent des monstres de cruauté et des fléaux pour leurs voisins, nous voyons des guerres sacrées en Égypte entre les adorateurs des Dieux divers de cette contrée si fertile en superstitions49. Le Perse qui adorait Oromaze sous l’emblème du feu sacré, fut l’ennemi des Dieux des Grecs et des Égyptiens, et détruisit par zèle tous les temples et les idoles des contrées où il porta ses armes victorieuses. Si les Polythéistes n’eurent point pour l’ordinaire un zèle aussi amer que les adorateurs d’un seul Dieu, cependant la Religion mit quelquefois le trouble entre eux ; le temple de Delphes pillé occasionna, comme on sait, parmi les Grecs la guerre qui fut nommée sacrée. Si le désir de faire des prosélytes ou d’acquérir de nouveaux sujets à son Dieu fut l’âme de quelques Religions, par une façon différente d’envisager les choses, quelques peuples furent jaloux de leurs Dieux et de leurs cultes, et ne voulurent point, ou du moins difficilement en faire part aux étrangers. Tel paraît avoir été l’esprit de la Religion des Romains mêmes, qui ne permirent jamais qu’à des peuples alliés, amis, favorisés, de faire des offrandes à Jupiter Capitolin. Nous retrouvons le même esprit exclusif dans les Bramines de l’Indostan ; ceux-ci regardent les étrangers comme indignes d’adorer leurs Divinités ou de participer à leurs bienfaits. D’où l’on voit que la Religion rend au moins orgueilleux, jaloux et dédaigneux ceux qu’elle ne rend point intolérants et cruels.

Quoi qu’il en soit de ces diversités, toute Religion, comme on l’a tant prouvé, eut toujours pour objet quelque Dieu cruel dont les Prêtres intéressés à faire trembler les mortels rendirent le culte effrayant, abominable ; les Phéniciens, les Tyriens, les Carthaginois donnèrent leurs propres enfants en repas à leur Dieu. Endurcies par la Religion, des femmes sont parvenues à vaincre la tendresse maternelle ; elles assistèrent à ces cruels sacrifices qu’elles furent obligées de contempler d’un œil sec ; elles entendirent sans émotion le cri de ces victimes arrachées de leurs mamelles. Nous voyons presque partout les affreux Ministres des autels transformés en bourreaux, s’armer du couteau sacré et porter un œil curieux sur les entrailles palpitantes de l’homme. Loin de désabuser les peuples de ces rites abominables, ils se crurent intéressés à les entretenir dans une férocité sombre et à rendre la Religion terrible. Le culte de Diane, qui demandait des victimes humaines, nous prouve que la Religion des Grecs, que l’on regarde communément comme remplie de gaieté, fut cruelle et sanguinaire, au moins dans son origine50. Nous trouvons que les Romains ont immolé des hommes dans les commencements de la République. Chacun sait que les combats des gladiateurs étaient des usages sacrés. Si ces nations se départirent par la suite de ces usages détestables, c’est que peu à peu la raison força la Religion de prendre un ton plus doux. Les hommes, comme on l’a si souvent répété, puisèrent communément dans le sein des malheurs leurs idées sur la Divinité ; il fallut des siècles de prospérités ou le progrès très lent de la raison humaine pour les rendre plus doux et moins religieux ; mais de nouveaux malheurs renouvelèrent souvent les idées noires qu’ils s’étaient formées de la Religion.

L’on ne peut présumer que des Religions souillées de pareilles abominations fondées sur des Divinités si barbares, entretenues par des spectacles si révoltants, pussent être humaines, indulgentes, tolérantes : dès qu’on se suppose l’ouvrage d’un Dieu cruel, il faut lui ressembler, il faut le servir selon son goût, il faut lui immoler des hommes, il faut s’immoler soi-même. Les sacrifices d’Abraham, de Jephté et du Dieu des Chrétiens, et les horribles massacres des Nations de Canaan, supposent, comme on a dit, un Dieu aussi avide de sang, aussi cruel, aussi ennemi du genre humain, et peut-être même plus atroce que les Dieux farouches des Grecs, des Phéniciens, des Mexicains. Il n’est pas un Chrétien qui ne frémisse lorsqu’on lui parle du culte affreux de ces derniers, et qui ne s’efforce de disculper son Dieu des actions abominables qu’il a tant de fois ordonnées.

Toutes les fois qu’il s’agit de la Religion les hommes sont si aveugles que jamais ils ne s’appliquent à eux-mêmes les jugements qu’ils portent sur la conduite des autres. Un Chrétien condamne aujourd’hui les Dieux barbares de l’Antiquité païenne, les sacrifices qu’on leur faisait ; il est saisi d’indignation contre ces Prêtres infâmes qui leur immolaient des hommes et qui entretenaient les peuples dans d’horribles superstitions dont la nature frémit ; mais ne s’aperçoit-il pas que par la même raison il devrait condamner son Dieu, à qui des Prêtres, également odieux, immolent aujourd’hui des hérétiques, au nom duquel ces mêmes Prêtres prêchent la guerre et le carnage, et que les Princes croient servir en tourmentant leurs sujets ? Le même Chrétien qui a le front de blâmer le zèle destructeur du musulman, qu’il voit le glaive et l’Alcoran à la main ravager et l’Asie et l’Afrique, a-t-il donc le courage de blâmer ce Moïse, ce Josué, ce Gédéon qui au nom de Jéhovah vont piller et détruire des nations ? Est-il un Dieu dans les Religions anciennes ou modernes à qui l’on ait sacrifié en tout temps un plus grand nombre de victimes humaines qu’au Dieu des Juifs et des Chrétiens ? Le Dieu du Mexique lui-même fut-il jamais honoré de sacrifices aussi terribles que ceux qu’offrirent au leur les peuples de l’Europe, divisés pendant des siècles par les démêlés superstitieux des Papes et des Empereurs51 ? Chaque homme pardonne à son Dieu ou à ses Ministres les actions les plus noires, et les suppose exclusivement en droit de commettre des crimes. Telles sont les suites de l’aveuglement religieux, il suspend dans les hommes l’usage de leur jugement, il les empêche de voir dans leurs Religions, dans leurs usages, dans les choses mêmes qui se passent sous leurs yeux, des infamies et des horreurs qui les révolteraient s’ils n’étaient pas les dupes de leurs préjugés.

Tel spectateur s’attendrit jusqu’aux larmes ou brûle d’indignation et de colère lorsqu’il voit au Théâtre la peinture des effets du fanatisme dans la Tragédie d’Iphigénie : il déteste l’imposteur Calchas, en voyant qu’il se sert du nom des Dieux pour forcer un père tendre de consentir au sacrifice révoltant d’une fille chérie : ce même spectateur méconnaît les mêmes crimes dans le sacrifice d’Isaac ordonné par son Dieu ; dans le sacrifice de Jésus-Christ exigé par ce même Dieu. Il ne fait point attention qu’il n’est point de tragédie qui présente des forfaits aussi grands que ceux que ses livres saints attribuent à un Moïse, un Josué, un Samuel, un David, une Judith, etc. Est-ce que la Religion change l’essence des choses ? Est-ce que des noms changés font disparaître le crime ? N’est-ce pas anéantir l’idée d’un Dieu que de supposer qu’il ait pu commander des infamies ?

Cependant tous les Dieux furent toujours peints sous des traits abominables ; tous les cultes furent lugubres et inhumains ; toutes les Religions rendirent les hommes tristes et insociables ; tous les Prêtres ont régné par la terreur, la violence et le crime. Plus les Ministres du Ciel eurent de crédit et de pouvoir, plus les peuples furent stupides et déraisonnables. Partout où le sacerdoce est le maître, les peuples et les Souverains sont intolérants ; la liberté de penser est proscrite, la raison est étouffée, la science est bannie, la superstition triomphe des sentiments de la nature et du bonheur des États. Les nations qui se flattent de jouir de la tendresse de leur Dieu et qui donnent le plus de pouvoir à ses Prêtres ne sont pour l’ordinaire ni les plus riches ni les plus peuplées, ni les plus puissantes, ni les plus fortunées. Dans ces contrées où le Prêtre insolent et le Cénobite inutile sont seuls opulents, récompensés, considérés ; le reste des citoyens croupit dans l’inertie, dans l’engourdissement, dans la misère, et languit dans un abrutissement léthargique qui lui ôte le sentiment même de ses maux. Un découragement total s’empare des esprits ; les talents, les arts, les sciences, enfants de la liberté, sont avilis et dégradés, ou n’ont de mobiles que ceux que la superstition leur donne52. L’agriculture, le commerce, l’industrie reçoivent des entraves continuelles. L’État est plongé dans une stagnation fatale ; le peuple dévotement se livre à la paresse, et se croit assez heureux d’avoir une foi pure et la faveur de son Dieu. Le Souverain lui-même est pauvre et débile, et le guerrier qui prodigue son sang dans les combats a la douleur de voir que le Prêtre qui lève ses mains au ciel, ou que le fanatique qui trouble la société, sont mieux récompensés qu’il ne l’est pour avoir défendu la patrie.

C’est ainsi que par les suites nécessaires de l’intolérance, des persécutions et du despotisme temporel et spirituel, nous voyons des nations, autrefois respectables et florissantes, presque totalement anéanties, dépeuplées, engourdies. Les contrées de l’Europe, pour lesquelles la nature semblait avoir épuisé ses bienfaits, sont incultes et languissantes, croupissent dans la misère, gémissent sous un double despotisme, et chérissent lâchement le joug d’une Religion qui les dévore. C’est elle en effet qui a, pour ainsi dire, anéanti le Midi de l’Europe, plus superstitieux que le Septentrion ; les descendants avilis des Romains et des fiers Ibériens, sont aujourd’hui des esclaves sans courage, sans activité, sans mœurs. Partout où le sacerdoce commande, les terres et les esprits demeurent sans culture, la vraie morale est ignorée, la liberté et la science sont bannies, l’industrie est gênée, le nerf des États s’affaiblit, et la nation tombe en décadence ; tout est forcé de céder à la superstition victorieuse, à l’ignorance enracinée, à des préjugés invincibles, au despotisme destructeur, à la paresse érigée en vertu.

Indépendamment de la ligue toujours subsistante que nous avons montrée entre le despotisme et la superstition, la Tyrannie politique est nécessaire à la Tyrannie religieuse ; la première détruit le bien-être des peuples et les force d’être superstitieux ; des nations heureuses, abondantes, libres, instruites, éclairées négligeraient les Prêtres et leurs pratiques pour s’occuper d’objets utiles. C’est sur un peuple malheureux que la Religion a le plus de pouvoir ; le sacerdoce est toujours sûr que l’infortune et les calamités ramèneront à ses pieds des esclaves que le bien-être rendrait audacieux et rebelles à ses ordres. C’est ainsi que le despotisme et la superstition se prêtent réciproquement les mains ; ils s’unifient pour tout détruire ; l’intolérance leur est nécessaire, et la félicité des peuples ne peut résister à leurs efforts réunis.

Ce qui vient d’être dit suffit pour faire voir que toute Religion est essentiellement intolérante par ses principes et pour ses intérêts ; ainsi tant que l’on regardera le culte comme la chose la plus importante, il faudra tout lui sacrifier jusqu’à la prospérité, à la puissance et au repos des États ; le zèle ou l’attachement pour la Religion l’emportera sur les règles de la politique et de la raison. Quand les peuples seront paisibles et tolérants, ils ne devront leur tranquillité momentanée qu’à une heureuse inconséquence, ou à des intérêts présents, qui leur feront perdre de vue des principes naturellement propres à les rendre féroces et cruels. Les intérêts de ce monde triompheront alors pour un temps de l’atrocité des Dieux ; leurs Ministres seront forcés de se contenir, ou de ne point débiter des maximes contraires au bien public ; l’État pourra jouir d’un repos passager jusqu’a ce que le fanatisme, renaissant de ses cendres, reprenne de nouvelles forces, ou que favorisé par des circonstances imprévues, il produise de nouveaux embrasements. Le Prêtre n’est indulgent que quand il ne lui est point permis de persécuter ; dès qui se sent en forces la cruauté ne lui coûte rien, et il trouve que le crime est nécessaire pour soutenir l’imposture53.

Voilà les funestes avantages que la Religion a procurés et procurera toujours aux Gouvernements et aux mœurs qu’elle se vante de soutenir ; utile pour un temps aux seuls Tyrans, elle nuit aux bons Princes et aux nations ; inquiète et turbulente elle produit continuellement des querelles ; arrogante et présomptueuse elle se ferait un crime de céder à la raison. Toujours en délire, ses sectateurs seront toujours disposés à se battre sans savoir pourquoi : toujours en contradiction avec eux-mêmes, ses Prêtres, suivant leurs intérêts présents, prêcheront la tolérance ou la persécution, l’obéissance ou la révolte, la douceur ou les assassinats ; mais ses principes mêmes sont destructeurs ; ils ne sont propres qu’à mettre en fermentation les esprits et à causer des troubles ; la Religion sera toujours implacable, elle ne peut sincèrement pardonner à ses ennemis ; si elle fait une trêve avec eux, elle se fera un devoir de la rompre toutes les fois qu’elle en aura l’occasion, et la Divinité justifiera toujours ses infractions et ses crimes.

Que la raison, que la saine politique jugent après cela de la réalité des avantages qui peuvent résulter des systèmes religieux. Est-il bien vrai que la Religion ou que les préjugés sacrés soient nécessaires au gouvernement des peuples ? Est-il si avantageux de les tromper, de les aveugler, de leur cacher la vérité ? Est-il dangereux de les désabuser de ces chimères qui sont pour eux une source de crimes, de combats et de fureurs ? Seront-ils donc bien malheureux d’être délivrés des fers de ces Prêtres qui les asservissent à deux jougs également onéreux ?

Les personnes de bonne foi reconnaîtront, sans doute, la vérité du tableau qui vient d’être tracé ; elles avoueront que toutes les Religions imaginées jusqu’à présent et subsistantes aujourd’hui sont inutiles et dangereuses. Mais on nous demandera, peut-être, si la Religion, ayant une influence si marquée sur les hommes et se trouvant si propre à les pervertir, ne pourrait pas entre des mains habiles devenir un mobile très puissant pour les porter à la vertu. On demandera si un Législateur plus honnête et plus éclairé que ceux qui jusqu’ici ont apporté des cultes aux nations, ne pourrait pas introduire un Dieu formé sur le modèle d’un homme vraiment bon, équitable, rempli de sagesse. En un mot on demandera s’il ne serait pas possible de présenter aux mortels une Religion vraiment utile, capable de les rendre bienfaisants, équitables, paisibles et vertueux ?

Nous avons déjà en partie répondu à cette question54. Nous avons fait voir qu’en supposant qu’un Dieu colère est l’auteur de toutes choses, il était impossible de lui attribuer une bienfaisance, une sagesse, une équité, une prévoyance qui ne se démentent jamais. Ainsi ce Dieu ne sera jamais un modèle à proposer aux hommes.

Nous ajouterons encore à cette réponse que toute Religion est nécessairement fondée sur un Dieu qui s’irrite et qui s’apaise ; en effet s’il n’était tantôt courroucé et tantôt favorable, quels rapports pourrait-on supposer entre les hommes et lui ? À quoi serviraient les prières, les cultes, les sacrifices, les Prêtres, dans une Religion qui supposerait un Dieu constamment propice ? Il faut donc nécessairement un Dieu colère dans toute Religion ; il faut qu’on puisse l’apaiser pour le ramener à la bonté. Cela posé, sa sévérité n’en imposera jamais qu’à l’homme de bien, dont souvent elle troublera le cerveau, tandis que sa bonté rassurera le méchant, qui comptera toujours pouvoir facilement l’apaiser, La Religion étant l’ouvrage de l’imagination, ne peut jamais avoir de principes assurés, elle détruira toujours d’une main ce qu’elle établira de l’autre ; les expiations anéantiront dans les cœurs les effets de la crainte que pourrait y faire naître l’idée d’un Dieu sévère.

D’ailleurs l’ignorance où les hommes seront toujours sur l’Essence divine, fera de la Divinité un vrai Protée, que chaque homme sera forcé de voir diversement, et de composer à sa manière ; cet être arbitraire fera nécessairement éclore des querelles et des animosités entre ceux qui s’en occuperont, surtout à cause de l’importance qu’ils attacheront à leurs opinions. Ceux mêmes qui annoncent ce Dieu aux hommes et qui se donnent pour les interprètes de ses volontés célestes seront-ils jamais d’accord entre eux ? Ne voyons-nous pas que leurs importantes rêveries ne font que les diviser ? Les nations ne sont-elles pas assez folles pour prendre parti dans leurs querelles sans même y rien comprendre ? Les Ministres de la Divinité ne sont-ils pas en tout pays en droit d’inquiéter les consciences et de tout mettre en combustion ? Dès qu’on suppose un Dieu très irascible, il faut un culte, il faut des expiations, il faut des Prêtres, il faut des penseurs qui s’en occupent, qui en raisonnent, qui en parlent aux autres ; et comme les hommes sont toujours des hommes, ils se tromperont eux-mêmes, ou ils tromperont les autres ; ils auront des passions, des intérêts, des extravagances, et ceux qui les prendront pour guides, en croyant plaire à leur Dieu, ne seront que les instruments des folies ou des impostures de ses Prêtres.

Enfin toute Religion fondée sur une révélation sera toujours fondée sur le mensonge, et ne se soutiendra que par le mensonge et la force. Ceux qui trompent les hommes, toujours méchants eux-mêmes, ne seront jamais disposés à les rendre bons, honnêtes et vertueux ; le plus grand intérêt des imposteurs est de les rendre souples et déraisonnables ; il n’y a que la raison et la vérité qui puissent rendre les hommes solidement heureux ; si le mensonge leur est utile, ce ne peut être que pour des moments passagers ; ceux qui sèment du vent finiront tôt ou tard par recueillir des tempêtes55.

Si l’on nous parle de la Religion naturelle, dont bien des gens vantent l’utilité, nous dirons qu’il n’existe point de Religion naturelle ; que la nature ne nous apprend rien ni sur les rapports qui subsistent entre elle et les êtres de l’espèce humaine, ni sur les moyens de lui plaire. En un mot la nature ne peut point nous découvrir aucun système religieux, l’expérience et la raison ne peuvent point en produire ; toute Religion est, par son essence, toujours en contradiction et avec la nature et avec elle-même.

Chapitre X. De l’influence de la Religion sur la Morale ; la Religion ne peut en être la base.

Si, comme on vient de le prouver, la Religion par ses principes mêmes et par les conséquences nécessaires que l’on en tire, ne peut être que nuisible à la saine politique, et tend à détruire tôt ou tard la tranquillité des États, il est évident que c’est faussement qu’on nous vante les avantages qu’elle procure à la morale, dont on prétend qu’elle est l’appui le plus solide. Ce qui nuit à la société ne peut être avantageux aux membres qui la composent, ce qui est contraire aux vues de tout bon Gouvernement ne peut être utile à des sujets qu’il doit protéger et faire vivre paisibles entre eux ; ce qui bannit la concorde des nations ; ce qui rend l’homme ennemi de son semblable ; ce qui a semé si souvent la discorde entre le Souverain et les sujets ; ce qui met sans cesse les citoyens aux prises ; ce qui se modifie diversement dans les esprits de tous les hommes, ne peut jamais servir de base à la morale, dont le but invariable doit être de rapprocher les mortels, de confondre leurs intérêts, de leur inspirer la justice et l’humanité, de réunir leurs volontés et de les faire travailler de concert à leur bien-être réciproque, toujours lié à celui de la société.

Tels sont les motifs et les devoirs que la morale annonce aux hommes ; si la Religion les fortifiait et les rendait plus sacrés, quelque incompréhensibles que ses dogmes pussent paraître d’ailleurs, on ne devrait point la rejeter pour cela ; il y aurait de la frénésie à vouloir l’attaquer si elle contribuait réellement à rendre les hommes meilleurs ; chercher à l’anéantir ce serait conspirer contre la société. Mais doit-on des ménagements à des systèmes d’erreurs et de préjugés dont les principes primitifs sont d’interdire l’usage de la raison, de fermer ses yeux à la vérité, de se haïr soi-même, de détester tous ceux qui ne voient pas des chimères des mêmes yeux, d’enivrer les mortels d’espérances frivoles et de craintes désespérantes sans les rendre plus vertueux ? Tout homme qui s’intéresse au bonheur de ses semblables et qui sent ce qu’il doit au genre humain, n’est-il pas autorisé à combattre des fantômes qui depuis tant de siècles servent de prétextes aux passions et aux fureurs des tyrans, des imposteurs, des extravagants, des orgueilleux, des avares et des fanatiques, qui prétendent guider les nations, et qui se croient intéressés à tromper, à diviser, à rendre leurs esclaves méchants et malheureux ? Détromper ses concitoyens de ce fatal système, en montrer la fausseté, faire sentir le danger de ses principes et leurs conséquences pernicieuses ; lui substituer des vérités, qui en éclairant les hommes les rendront toujours plus humains et plus sensés, ne peut être regardé comme un attentat que par ceux qui recueillent les fruits des égarements du genre humain.

Quand même, comme on vient de voir, on supposerait la possibilité d’imaginer une Religion conforme à l’intérêt des hommes, comme cette Religion serait toujours nécessairement fondée sur des chimères et des faussetés, il faudra nécessairement qu’elle dégénère en abus, en disputes, en fureurs, et qu’elle produise tôt ou tard des excès et des folies, proportionnés à l’importance que les peuples y attacheraient. Quand même dans l’origine le corps sacerdotal serait composé d’hommes les plus vertueux et les mieux intentionnés, il faudra nécessairement que ce corps, en possession de commander à la crédulité, se serve de la Religion et de la Divinité pour autoriser ses passions, pour augmenter son pouvoir, pour multiplier ses richesses, pour favoriser ses vues intéressées. Peu à peu les Prêtres persuaderont à leurs disciples que rien n’est plus essentiel pour eux que de se soumettre aveuglément, d’immoler leur raison et leur propre nature à la Divinité, qui jamais ne parlera que suivant les intérêts de ceux qui la feront parler. Après les avoir ainsi rendus déraisonnables il sera facile aux Prêtres de les pousser aux plus grands crimes ou de leur faire violer les devoirs les plus sacrés de l’homme, sous prétexte de se conformer aux volontés de Dieu. Ainsi toute Religion qui prétendra soumettre l’homme à l’empire d’un Dieu, le soumettra réellement à des Prêtres. Toute Religion qui lui proposera pour règle de sa conduite la volonté divine, ne lui proposera réellement pour règle que les volontés de l’ordre sacerdotal, seul en possession d’interpréter et d’annoncer les décrets de la Divinité. Ainsi des hommes intéressés deviendront les arbitres des mœurs et de la conduite des peuples, et les rendront injustes et malfaisants quand leurs vils intérêts l’exigeront. Une morale religieuse ne sera jamais qu’une morale accommodée aux vues du sacerdoce, celui-ci ne trouvant rien de plus important que d’aveugler les peuples afin de les faire sans cesse travailler à sa propre grandeur en leur persuadant qu’ils rempliront par là tous leurs devoirs envers Dieu.

Voyons d’abord si nous pouvons fonder notre morale et régler nos devoirs sur le caractère moral de la Divinité que l’on nous propose pour modèle. Dira-t-on que Dieu est bon ? Mais il ne l’est point relativement à la race humaine lorsqu’il l’afflige par des calamités ; sa bonté se dément donc et n’est point immuable ; ainsi Dieu est capricieux et changeant il détruit souvent cette harmonie, ce bel ordre que l’on admire dans l’univers. Nous appelons bonté dans un homme la disposition constante où il est de faire du bien à ses semblables dès que cette disposition change en lui ou dès qu’il fait du mal, nous lui retirons notre estime et nous l’appelons méchant. Dira-t-on que Dieu est juste ? Mais cette justice se dément pareillement, si, comme on est forcé de l’avouer, l’innocence et la vertu sont souvent dans l’infortune, et si dans le monde que nous habitons les personnes les plus honnêtes sont souvent les plus malheureuses. Nous disons qu’un homme est juste lorsqu’il est dans une volonté permanente de rendre à ses semblables ce qui leur appartient et de les traiter suivant leurs mérites ; ainsi dès que la vertu souffre sous un Dieu tout-puissant, nous sommes forcés de l’accuser d’injustice, et il ne peut être le modèle de la vertu que nous appelons Equité. Si l’on nous dit que Dieu ne doit rien à ses créatures, on détruit aussitôt son caractère moral, il n’est plus un modèle de justice, il n’est plus qu’un Tyran fantasque et déraisonnable56.

Si les spéculations Théologiques influaient constamment sur la conduite des hommes, rien ne serait plus propre à détruire en eux toute idée de vertu que les qualités dangereuses que toutes les Religions de la terre ont assignées à leurs Divinités. Les mortels accoutumés à supposer que leur Dieu est un être parfait, dont il n’est point permis de blâmer la conduite, qu’il faut imiter et suivre de loin, doivent chercher à lui plaire en agissant comme lui : qu’en peut-il résulter ? Si l’on m’assure que le Dieu que j’adore est jaloux, vindicatif, prompt à s’irriter, de quel droit pourra-t-on me dire que je ne dois pas être envieux, que je dois m’abstenir de la vengeance, qu’il faut mettre un frein à ma colère, qu’il convient d’étouffer la jalousie dans mon cœur ? Si l’on me montre des ambitieux, des zélés féroces, des assassins, des rebelles, des conquérants, des voleurs, des parricides, des adultères, comme des personnages agréables à ce Dieu, comme des êtres inspirés par lui, comme des hommes selon son cœur ; comment peut-on me dire ensuite qu’il faut s’abstenir du bien des autres, qu’il faut aimer sa patrie, qu’il faut observer le Droit des Gens ? Si l’on me persuade que la Divinité, sensible aux présents, exige une portion de mes biens est l’esclave d’un intérêt sordide, comment pourra-t-on me prouver que le désintéressement est louable ? De quel droit le Paganisme, adorateur d’un Saturne qui détrône son père ; d’un Jupiter qui mutile le sien et qui remplit le monde de ses adultères et de ses débauches ; de quel droit, dis-je, une telle Religion pouvait-elle recommander la piété filiale et la décence dans les mœurs ? Si l’on prétend que le Dieu perfide et séducteur que le Chrétien adore se plaît à tendre des embûches à ses faibles créatures, ne doit-il pas en conclure que la trahison, la fourberie sont permises, et que la fausseté est approuvée par la Divinité ? Si l’on assure que ce Dieu, d’un caractère si dangereux, s’offense des pensées, des paroles, des actions et des omissions des hommes, ne doit-il pas conclure que rien ne peut le dispenser de partager ses sentiments, et que pour lui plaire il doit plonger le couteau dans le sein de tout homme qui l’outrage ? D’après ces funestes idées chaque mortel devient nécessairement ennemi de son semblable : chaque nation doit détruire, combattre et troubler celle qui déplaît à son Dieu : la société du genre humain, l’union des familles, seront troublées ; les liens de la patrie, du sang, de l’amitié doivent à chaque instant se relâcher et se briser.

C’est aux idées odieuses, absurdes, informes et contradictoires que les différentes Religions du monde ont données de la Divinité, que l’on peut attribuer l’ignorance et l’incertitude continuelle où la plupart des hommes sont sur les devoirs de la morale. En fondant cette morale sur des Puissances invisibles, dont souvent le genre humain éprouvait les injustices ; en l’établissant sur des révélations incroyables, sur des oracles inintelligibles, sur des préceptes divins perpétuellement contradictoires, et souvent destructeurs des sociétés, nos guides spirituels ont plutôt sapé que fortifié les fondements de toute morale. Le superstitieux ne sait jamais à quoi s’en tenir : un Dieu, qu’on lui représente comme le plus cruel des Tyrans, comme un être captieux, comme un despote insensé, lui ordonne d’être bon, d’être humain et sincère : le même Dieu qui lui défend de voler, lui ordonne de dépouiller l’Égyptien par la fraude, et de s’emparer du pays de ses voisins ; le même Dieu qui lui prescrit la douceur, lui inspire le zèle, le fanatisme et la fureur.

Si nous voulons remonter à la source véritable de la dépravation des mœurs chez un grand nombre de peuples, nous verrons que c’est aux notions affreuses que la Religion leur a données de leurs Divinités qu’ils en furent redevables. Si dans une nation nous trouvons quelque usage inhumain, abominable, révoltant, nous nous tromperons rarement en présumant que c’est la superstition qui l’a fait adopter dans l’origine. C’est pour plaire à son Dieu que le Phénicien dénaturé lui sacrifiait ses enfants ; c’est pour contenter la jalousie de son Dieu que le Juif zélé portait le fer et la flamme chez ses voisins ; c’est pour satisfaire la passion de son Dieu lubrique que la femme de Babylone allait se prostituer dans son temple ; c’est dans l’idée de servir l’humeur vindicative et jalouse de son Dieu, que le Chrétien depuis tant de siècles se fait un devoir de tourmenter, de gêner, de vexer et de brûler ceux qu’il suppose ses ennemis. C’est pour apaiser la faim de son impitoyable idole que le Mexicain lui immolait à la fois les habitants d’une Province entière.

Les usages les plus étranges, les plus choquants, les plus opposés à la nature ont communément la Religion pour principe ; elle seule a le pouvoir d’étouffer dans les cœurs d’une nation entière les sentiments les plus ordinaires, de transformer les hommes en des bêtes féroces et insensées57. Une morale qui ne peut avoir que le bien des humains, que la justice, que la sociabilité pour objet, est forcée de disparaître devant un Dieu cruel, supérieur à la nature et à la raison, dont les ordres ne peuvent être discutés. Il faut être inhumain, injuste, fourbe et de mauvaise foi sous une Divinité à qui l’on attribue ces indignes dispositions ; toute morale est incompatible avec une Religion qui le proposera pour modèle. S’il existe des vertus parmi des hommes imbus de ces horribles notions, c’est que l’intérêt de leur nature les force à chaque instant de perdre de vue leur odieux modèle, et triomphe en eux de l’atrocité de leur Dieu. Si ce Dieu changeant ordonne tantôt le crime et tantôt la vertu, sa morale devient incertaine pour ses adorateurs ; chacun d’eux se fera un système de conduite dans lequel il ne suivra d’autre règle que son propre tempérament. En conséquence il sera paisible ou turbulent, humain ou malfaisant, dévot fougueux ou dévot pacifique, juste ou injuste, sincère ou dissimulé ; il trouvera dans son Dieu changeant et dans ses ordres discordants des raisons également fortes pour justifier une conduite, quelconque. En bonne foi, quelle serait donc une morale qui dépendrait du caprice et de l’intérêt de chaque homme, et qui n’aurait d’autre règle que son tempérament ou son organisation particulière, que le mouvement plus ou moins rapide de son sang, que les idées vraies ou fausses qu’on lui aurait inspirées ?

Une morale pour être vraie doit être la même pour tous les individus et pour toutes les nations : elle doit se fonder sur la nature, les besoins, les intérêts des êtres de l’espèce humaine vivants en société. Les hommes, peu d’accord sur leurs Dieux, sur les qualités qu’ils leur donnent, sur les cultes qu’ils leur rendent, sont forcés de s’accorder sur les principes généraux de la morale. Si dans leur conduite ils dérogent quelquefois à ces principes, cela vient de leurs erreurs, de leurs préjugés, de leurs passions, de la perversité de leurs institutions religieuses et politiques qui les obligent à devenir sourds au cri de la nature, et qui les empêchent de connaître ce que la raison exige d’eux. L’ignorance dans laquelle les gouvernements, d’accord avec les Prêtres, plongent les nations, est le plus grand obstacle que la morale ait à vaincre ; les hommes ne sont vicieux et méchants que parce qu’ils sont ignorants ; ils ne sont ignorants et dominés par des passions dangereuses que parce que leurs Dieux, leurs Souverains, leurs guides spirituels et temporels, leurs instituteurs, aveugles ou méchants eux-mêmes, ne songent point à les éclairer sur leurs devoirs, à leur développer la raison, à leur inspirer le goût de la vertu, à leur montrer les rapports qui les lient à leurs semblables, à leur faire connaître et leur tracer la vraie route du bonheur.

S’il était possible de se figurer un Dieu constamment favorable à l’espèce humaine, c’est-à-dire, dont la bonté, l’équité, la sagesse ne se démentissent jamais ; dont les volontés toujours d’accord avec elles-mêmes ne prescrivissent jamais à ses adorateurs que des actions honnêtes ou utiles à la société ; dont les interprètes parlaient toujours le langage de la raison ; dont les Représentants sur la terre ne fissent que fortifier les ordonnances par l’autorité des lois ; un tel Dieu pourrait servir de base à la morale, son culte serait cher et précieux aux hommes, ses oracles ne seraient que les lois de la nature rendues plus authentiques et plus sacrées ; la Religion n’en ferait que la promulgation, ses instructions les retraceraient perpétuellement au peuple, et le gouvernement les inviterait ou les forcerait de s’y conformer : mais un Dieu, vu diversement par chaque homme ou par chaque peuple, ne peut être la mesure des devoirs de tout le genre humain ; ses volontés exprimées si diversement dans différentes contrées, et si contradictoires dans la même Religion, ne peuvent fournir des règles invariables ; enfin ni les préceptes de ses interprètes, continuellement en disputes, ni les lois des Souverains, presque toujours injustes et partiales, ni les usages, souvent insensés des peuples ignorants et mal gouvernés, ne peuvent être les vraies règles des mœurs, ne peuvent s’accorder avec les intérêts communs des habitants de la terre.

Si je parcours la terre en demandant à chacun de ses habitants ce qu’il pense de la bonté, de la justice, de la douceur, de la sociabilité, de l’humanité, de la bonne foi, de la sincérité, de la fidélité dans ses engagements, de la reconnaissance, de la piété filiale, etc., la réponse ne sera point équivoque : chacun approuvera ces qualités, il les jugera nécessaires, il en parlera avec éloge : mais si je lui demande ce qu’il pense de son Dieu, ce que prescrivent les ordonnances, ce qu’enseignent ses Prêtres, ce que disent ses lois et ses Souverains, ce que ses usages demandent de lui, jamais nous ne pourrons nous entendre, jamais nous ne tomberons d’accord sur rien. Si je m’adresse aux enfants d’Israël, ils me diront qu’il faut voler et exterminer des Idolâtres réprouvés par leur Dieu ; le Chrétien zélé me dira que tout ce que son Dieu commande ne peut être que juste, que ses ordres ne sont pas faits pour être examinés, et qu’il faut adorer ses décrets lors même qu’il commande le crime. Un peuple féroce et conquérant me dira qu’on peut sans scrupule piller et ravager ses voisins ; un peuple commerçant m’assurera que tout est légitime pour la prospérité de l’État ; le Sauvage prétendra que la vengeance est permise, et doit être cruelle ; le Citoyen policé prétendra qu’elle est : un mal. L’Indien ou le François me diront que l’adultère n’est rien ; l’Espagnol et l’Arabe me diront que c’est un crime affreux ; le Tartare vagabond prétendra que l’on peut tuer son père lorsqu’il n’est plus bon à rien ; le Spartiate assurera que le bien de l’État exige que l’on tue ses enfants contrefaits. Si je consulte les sujets d’un Despote, ils me diront que sa volonté fait la loi, que ce qu’il ordonne est toujours juste, et que lui obéir ne peut jamais être un crime. Enfin si je consulte la raison j’apprends à quoi m’en tenir sur toutes ces décisions si discordantes ; elle me dit que tout ce qui est constamment utile au genre humain est un bien, et que tout ce qui par soi-même ou par ses conséquences nécessaires devient nuisible à la société est un mal très réel ; c’est là-dessus que j’établis une morale, et d’après les idées si différentes que je trouve répandues parmi les hommes, je m’aperçois que ni les Dieux, ni les Prêtres, ni les Gouvernements, ni des Lois informes ne peuvent nous prescrire des devoirs contraires à la nature, à l’essence du genre humain, au bien des sociétés ; j’en conclus que leurs oracles, dictés souvent par la passion, par l’inexpérience et le délire, ne peuvent être Les règles immuables de la conduite de l’homme.

C’est donc sur la nature que la morale doit se fonder. Tant que l’homme sera un être sensible et capable de penser, il sera forcé d’aimer la vertu et de haïr le crime ; il ne se trompera dans ses jugements que lorsque l’ignorance, la passion, la précipitation l’empêcheront de juger sainement. Toutes les fois que nous verrons l’homme méchant, nous trouverons en remontant à la source de ses dispositions, qu’elles sont dues à ses préjugés politiques et religieux, à son éducation, à ses habitudes vicieuses, à des opinions fausses dont son esprit s’est imbu ; le méchant est un homme ou mal organisé, ou dépravé par les préjugés.

L’enthousiasme et l’imposture ont inventé les Religions ; les préjugés de chaque peuple ont fait naître son culte, les besoins et les circonstances de chaque nation ont produit et modifié son gouvernement, ses usages et ses lois ; mais c’est l’expérience de l’homme, aidée par des réflexions sur sa propre nature, ce son les besoins invariables et constants de l’espèce humaine qui fixent pour toujours sa morale.

C’est, comme on l’a dit tant de fois, dans l’ignorance forcée où les hommes sont retenus, dans les préjugés qu’on les oblige de regarder comme sacrés, dans les vices de leurs gouvernements et de leurs Religions que nous devons chercher l’origine de cette dépravation générale que nous trouvons dans les mœurs ; il faudrait les éclairer, leur montrer la vérité, leur apprendre à faire usage de la raison, les gouverner avec équité, les élever dans de bons principes, leur faire sentir leurs véritables intérêts, les contenir par de bonnes lois ; alors on ne serait point dans la nécessité de les tromper. Les hommes sont partout traités comme des enfants, on les effraye par des fantômes ou on les apaise par des chimères, qui jamais ne peuvent tenir lieu d’un bonheur présent et réel. Souverains des nations, voulez-vous des sujets vertueux, éclairez-les, faites-les instruire, invitez-les à bien faire mais surtout rendez-les heureux : l’erreur ne peut être d’une utilité passagère et trompeuse que pour ceux qui sont incapables de leur procurer un bien-être véritable ou qui n’en ont point la volonté.

Vainement en effet s’est-on promis jusqu’ici de remédier à la perversité de l’homme en combinant la Morale avec la Religion ; on s’est faussement imaginé que c’était un chef-d’œuvre de politique de réunir le pouvoir des Dieux à celui de la raison ; cette alliance monstrueuse n’était pas faite pour durer ; par cette association trop inégale la Raison, fille de la Nature et de la Vérité, fut accablée ou éclipsé par la Religion, fille du Merveilleux et de Puissances invisibles à qui la nature est elle-même subordonnée. Partout où la morale fut unie à la superstition, celle-ci prit l’ascendant sur elle et finit toujours par l’asservir à son caprice ; elle ne put marcher sur la même ligne qu’une compagne enorgueillie de son origine céleste ; elle fut forcée de plier sous elle et de se prêter à ses merveilles, à ses impostures. insi la morale avilie par la Religion, devint un fanatisme pur, qui uniquement enivré de ses notions abstraites n’eut plus l’homme pour objet. Le Moraliste religieux perdit de vue la terre, son esprit ne fut occupé que des rapports fictifs qu’il supposa entre les faibles mortels et la Divinité dont il n’eut point d’idées. Guidé par les leçons du Prêtre l’homme ne connut point ce qu’il devait à ses semblables, ne s’occupa point de la société, se négligea lui-même, ne regarda la terre que comme un passage, fut absorbé dans ses rêveries inutiles, et se plongea dans une apathie dangereuse ; ou bien lorsqu’il eut de la chaleur dans le sang et de l’enthousiasme, il ne devint actif que pour tourmenter ses associés ou pour se nuire à lui-même ; ses yeux perpétuellement fixés sur un point éblouissant ne virent rien autour de lui, toute sa morale se borna à ne point détourner un instant ses regards des fantômes qui l’aveuglaient. Ainsi la morale religieuse ne fit jamais que des hommes engourdis, des frénétiques, des visionnaires sans jamais faire des êtres raisonnables ni de vrais citoyens.

Un homme instruit par la raison, formé par une éducation honnête, retenu par de bonnes lois, est saisi d’horreur à la vue ou au récit de toute action criminelle et nuisible ; celui qui est guidé par la Religion, ayant eu dès l’enfance l’esprit corrompu par des préjugés, ne suppose jamais de mal que dans ce qu’on lui dit de contraire aux ordonnances de la Religion, et de nuisible à ses intérêts ; il ne voit rien au-delà. Des pratiques négligées, des cérémonies omises, de pieuses minuties, des fautes imaginaires, lui font bien plus de peur et lui donnent plus de scrupules que des fautes réelles, que des crimes avérés. Persuadé que toute offense contre sa Religion est le plus grand des attentats, il se fait des monstres des omissions les plus légères, il éprouve des remords pour des transgressions puériles, et se pardonne aisément les choses les plus graves. Le dévot stupidement effrayé des menaces de ses Prêtres, ne voit rien de plus important que leurs ordres ; ébloui de leurs promesses tout le reste lui devient indifférent ; il est sûr par leurs secours de se remettre en grâce avec la Divinité, qu’il suppose plus facile sur le mal qu’on fait à ses créatures que sur le mépris de ses prétendues Lois. Fier de ses petitesses, qui le mettent bien avec son Dieu, il méprise la terre et se croit un modèle de vertus, même en se permettant des injustices, des vices, et souvent des forfaits.

C’est ainsi que la Religion, subrogée trop souvent à la morale, l’anéantit tout à fait et ne produit que des dévots sans vertus. Les hommes les plus religieux sont rarement les plus honnêtes et les plus sociables ; quant au plus grand nombre des hommes, la Religion les laisse tels qu’ils sont, ils persistent malgré elle dans les habitudes qu’elle condamne ; elle ne peut rien contre les passions violentes et habituelles ; elle est moins forte que l’usage, que l’opinion, que l’intérêt présent58 ; et quand les intérêts des hommes les échauffent elle ne peut résister au torrent qui les entraîne ; dès que la Religion leur paraît incommode ; ils la rejettent, ils la méprisent, ils se débarrassent de son joug, sans suivre pour cela les règles de la morale, sans recourir à la raison qui les gênerait encore bien plus que la Religion ; alors à la tyrannie religieuse succède quelquefois la licence la plus complète ; accoutumé à voir la morale uniquement fondée sur la Religion, le méchant se flatte que celle-ci une fois bannie, il n’existera plus de frein pour lui et qu’il pourra se livrer impunément au torrent de ses désirs ; il a discuté bien ou mal, mais toujours avec, partialité, le système qui le gêne ; et après avoir entrevu que sa Religion n’est qu’une sottise, il en conclut fort imprudemment que la morale n’est pas mieux fondée qu’elle.

D’autres incapables de discuter ne peuvent bannir de leur esprit les idées religieuses dont ils ont été nourris dès leur enfance, ils font alors un pacte avec la superstition, ils la concilient avec leurs dérèglements ; s’ils se séparent d’elle pour quelque temps, c’est en se promettant néanmoins tôt ou tard de s’en rapprocher par la suite, et de recourir aux moyens qu’elle est toujours prête à fournir aux transfuges qui lui reviennent. C’est ainsi que la plupart des hommes, quoique persuadés que la rapine, l’injustice, la violence, la débauche déplaisent à leur Dieu, ne laissent pas de s’y livrer dans la ferme confiance qu’ils pourront un jour se réconcilier avec le ciel qu’ils outragent sciemment59 ou bien dans les intervalles de raison que les passions, la dissipation et les plaisirs leur laissent, ils demandent pardon à la Divinité des fautes qu’ils ont commises, et qu’ils commettront de nouveau toutes les fois qu’ils y seront sollicités. Les nations sont remplies d’hommes vicieux qui savent allier la superstition avec le crime, qui périodiquement offensent et apaisent le ciel, ou qui se promettent d’expier dans la vieillesse ou à la mort les forfaits d’une vie remplie d’iniquités. Ils se flattent que leur attachement peu raisonné pour la Religion, pour ses dogmes étonnants, pour ses pratiques puériles, leur tiendra lieu de ce qu’ils doivent aux hommes, et leur rendra toujours la Divinité propice.

Ainsi la Morale n’a qu’à perdre lorsqu’elle est associée avec la Religion ; celle-ci fut toujours prête à pardonner, à expier les outrages qu’on faisait à cette morale : d’ailleurs la Religion veut occuper l’homme sans partage ; elle montre de l’indulgence pour les crimes qui ne regardent que les hommes, mais elle exagère et traite avec rigueur les fautes qu’elle invente, les moindres violations de ses règles, les omissions de ses pratiques, en un mot, l’infraction des devoirs fictifs qu’elle impose. Quand le Prêtre tient la balance pour peser les actions humaines, il la fait toujours pencher du côté de son propre intérêt ; il trouve que les crimes les plus affreux, les plus dignes du courroux céleste et des châtiments des hommes, sont ceux qui nuisent à son propre empire ; il change en fautes impardonnables des actions totalement indifférentes à la société ; il accoutume ses disciples à regarder avec horreur les personnes peu soumises à ses dogmes, réfractaires à ses caprices, dédaigneux pour ses mystères et ses leçons, peu pénétrés d’un saint respect pour ses rêveries et pour les objets qu’il propose à la vénération ; les peuples nourris dans ces préjugés sont bien plus révoltés d’une foule de crimes imaginaires que de ceux qui sont réellement pernicieux ou qui portent le désordre dans la société ; les mots vagues de profanation, d’hérésie, d’impiété, de sacrilège, font sur les esprits une impression bien plus forte que l’assassinat, la trahison, l’injustice, le vol, l’adultère60. Le vulgaire imbécile s’accoutume à regarder un homme qui n’a pas la même croyance que son Prêtre, ou qui n’est pas soumis à ses décisions, comme bien plus criminel que celui qui outrage la nature et la raison ou qui fait un tort évident à ses semblables. Si ces préjugés sont avantageux à la Religion et à ses Ministres, ils sont propres à éteindre dans les peuples toute idée de morale : par là les nations deviennent superstitieuses sans avoir la moindre idée de vertu.

D’après de semblables principes il ne faut point être surpris si nous trouvons une ignorance profonde de la morale, une honteuse dépravation dans la conduite, un oubli total des lois les plus simples de la raison et de l’humanité dans les pays les plus soumis à la superstition et à ses Ministres ; là les devoirs prétendus de la Religion absorbent tous les autres ; les actions les plus atroces trouvent de l’indulgence et de la faveur dans les Prêtres ; les temples sont ouverts aux meurtriers, aux voleurs, aux scélérats ; ils y trouvent des asiles contre la sévérité des lois ; ainsi le sacerdoce rend son Dieu le protecteur et le complice du crime, tandis que pour des opinions, souvent cachées, il a le front de faire égorger ou brûler des citoyens vertueux.

Quelles peuvent être les idées de morale d’un Espagnol, d’un Portugais ou d’un Italien, qui voit la puissance temporelle et spirituelle se réunir pour faire souffrir les tourments les plus recherchés à un malheureux Hérétique, à un Juif, à un homme qui par légèreté aura tenu quelques discours un peu libres sur la Religion, ou qui aura violé quelque ordonnance de l’Église, tandis qu’il voit le temple de son Dieu fournir une retraite sûre à un assassin dont les mains fument encore du sang de son semblable ? À la vue de cette conduite si favorable à l’ennemi réel de la société, et si cruelle pour celui qui a péché contre la Religion, l’homme qui en est le témoin ne doit-il pas se convaincre que le meurtre, le vol, la trahison sont des fautes très légères en comparaison de celles que la Religion punit avec tant de rigueur61 ? D’un autre côté dans les pays où l’ordre sacerdotal jouit d’un grand pouvoir, d’une autorité non disputée, d’une entière impunité ; où la Puissance temporelle n’a point le droit de réprimer les excès des Prêtres, où ceux-ci nagent dans l’opulence et vivent dans une honteuse oisiveté, leurs mœurs ne tardent point à se corrompre ; le vice impuni devient bientôt effronté ; le sacerdoce insolent de ses forces renonce à toute pudeur, il se permet toutes sortes d’attentats, et le peuple accoutumé à ne point critiquer la conduite de ses guides, à les imiter, à les justifier, se corrompt d’après leurs exemples ; des Prêtres ignorants, étrangers à la morale, dissolus et criminels eux-mêmes, le laissent croupir dans une ignorance complète de ses vrais devoirs, lui montrent de l’indulgence pour les vices dont ils sont eux-mêmes souillés, se prêtent facilement à remettre des fautes dont ils sont eux-mêmes coupables, et dont l’expiation devient toujours très lucrative pour eux62.

Chapitre XI. Des prétendus devoirs, des pratiques et des fausses vertus de la Religion. Dangers des Expiations.

Tels sont les importants services que la superstition rend à la morale ; voyons maintenant l’utilité que la science des mœurs peut retirer des devoirs et des pratiques que la Religion enseigne aux hommes ; analysons ces vertus sublimes auxquelles le sacerdoce attache le plus haut prix, dont il fait dépendre la bienveillance du ciel, dont l’omission lui paraît le plus affreux des crimes.

Si les idées que les prétendus interprètes de la Divinité se formèrent et donnèrent de l’Être suprême ne purent être que fâcheuses et contradictoires ; si leurs systèmes théologiques et leurs spéculations mystiques ne furent jamais que des amas d’absurdités, les cultes qu’ils prescrivirent et les devoirs qu’ils imposèrent ne furent ni moins inconcevables ni moins déraisonnables que les Divinités qui les enseignaient. Rien de plus étrange que les caprices de la superstition ; rien de plus incompréhensible et de plus ridicule que les actions qu’elle ordonne ; rien de plus extravagant et de plus inutile que les vertus desquelles ses Ministres font dépendre la faveur du Très-Haut. La raison est forcée de rougir dès qu’elle entend les préceptes bizarres qui sortent de la bouche de ces législateurs inspirés par le ciel. L’un crie à son peuple de retrancher le prépuce de ses enfants, de se laver fréquemment, de s’abstenir de certaines chairs abominables aux yeux du Seigneur, de renoncer à tout travail en certains jours, d’offrir de fréquents sacrifices, d’observer avec le dernier scrupule quelques cérémonies futiles. Un autre prescrit comme une chose importante au salut éternel que l’enfant, coupable avant même de naître, soit lavé et régénéré dans les eaux, qu’il s’abstienne de viande à des jours marqués ; qu’il s’acquitte fidèlement des cérémonies mystiques auxquelles les grâces d’en haut sont attachées, qu’il se soumette périodiquement à des rites sacrés devenus les canaux des grâces de son Dieu ; que par des génuflexions et des mouvements fréquents et du corps et des lèvres, par des formules invariables, il fasse descendre les faveurs du Tout-Puissant. Le Bramine dit à ses disciples de se laver dans les eaux du Gange ; il leur persuade que cette eau possède la faculté merveilleuse de purifier les âmes de leurs souillures ; il leur recommande surtout de respecter la vie de tout animal ou insecte, dont la mort attirerait infailliblement le courroux céleste sur lui.

On ne finirait point si l’on voulait rapporter toutes les pratiques et les inventions puériles auxquelles la Religion a dans différents pays attaché la complaisance ou la colère des Dieux. Le bon sens est dérouté en voyant les devoirs ridicules que la superstition capricieuse imposa toujours aux hommes ; l’esprit ne peut point deviner les motifs des bizarreries que le sacerdoce a inventées pour apaiser le ciel ou pour mériter ses bontés. La Religion se plut toujours à mettre la raison en défaut ; elle se crut intéressée à ne montrer au vulgaire que des symboles, des emblèmes, des énigmes, des mystères, des cérémonies qu’il adopta sans examen, auxquels sa crédulité le soumit, avec lesquels l’habitude le familiarisa, dont il ne sentit jamais le ridicule, et qu’il retint avec opiniâtreté parce que leur obscurité même les lui rendit plus chers. Les peuples ne furent jamais que des enfants qui se laissèrent guider par leurs Prêtres ; ceux-ci les tinrent pour toujours en tutelle au moyen de l’aversion qu’ils leur inspirèrent de bonne heure contre la raison. Il fut évidemment de l’intérêt de ceux qui voulurent asservir les hommes de les jeter dans des embarras continuels ; de mettre très souvent leur obéissance à l’épreuve, de les habituer à plier sous leurs caprices afin de les façonner au joug ; de multiplier leurs fautes, leurs scrupules et leurs expiations. Voilà sans doute pourquoi les Ministres de la Divinité sont parvenus en tout pays à lier presque toutes les actions de la vie au système religieux ; ils augmentent par là leur influence et leur pouvoir, ils se rendent nécessaires, ils trouvent dans la crédulité des peuples une source intarissable de richesses63.

Les pratiques et les devoirs prétendus que la superstition prescrit aux hommes seraient indifférents en eux-mêmes s’ils n’avaient partout pris la place des vrais devoirs que la nature leur impose ; mais le superstitieux pénétré de l’importance de la Religion, persuadé que rien de ce qu’elle ordonne ne peut être inutile ou méprisable, convaincu que rien n’est plus essentiel que de se conformer aux ordres de son Dieu, s’imagine avoir rempli tous les devoirs en suivant servilement les règles établies par ses prêtres, en montrant une exactitude scrupuleuse dans les pratiques futiles dont jamais il ne pénétra les motifs ; il crut avoir des vertus et être quitte envers la terre en adhérant aux dogmes inintelligibles qu’on lui annonçait, en faisant plier la raison sous l’autorité, en n’omettant jamais la moindre chose dans les lois sacerdotales que le préjugé lui montrait comme’, sacrées. Les expiations, les ablutions, les sacrifices, les cérémonies religieuses de toute espèce ne sont que des inventions funestes, par lesquelles l’homme substitue des mouvements physiques de son corps à des mouvements honnêtes et réglés de son cœur, à des habitudes utiles à la société. Toute Religion où l’on expie, invite à se rendre criminel. Or toute Religion suppose des moyens corporels et faciles d’apaiser la Divinité, d’où il suit que toute Religion est une source seconde de dépravations, dont le Clergé tout seul peut recueillir les fruits.

Si la Religion et ses Prêtres eurent tout à gagner en représentant la Divinité comme intéressée, comme envieuse des biens des hommes, comme avide de la chair des animaux, comme flattée de la fumée des sacrifices, la morale eut tout à perdre par l’indigne trafic qui s’établit entre le ciel et la terre64. Les expiations, comme on a vu, doivent enhardir au crime, le méchant devient plus téméraire dès qu’il se persuade qu’il existe des moyens d’apaiser son Dieu : jouit-il de l’opulence, il se tient assuré de pouvoir acheter de lui le droit de nuire à ses semblables, ; il entre en composition avec lui, il se conduit à son égard comme ces Ministres des Tyrans de l’Asie, qui achètent de leurs avides Maîtres la permission d’opprimer et de piller impunément leurs sujets, ou qui à force d’argent obtiennent d’eux le pardon des injustices, des vexations et des rapines qu’ils leur font éprouver, Socrate observe avec raison que celui qui donne à ceux qui n’ont besoin de rien, entend bien peu l’art de donner ; et Platon demande ce que les Dieux doivent penser des présents des méchants, puisqu’un homme honnête rougirait de recevoir les dons d’un scélérat.

Mais les passions des hommes, leurs habitudes vicieuses, leurs penchants déréglés, leurs fantaisies criminelles et momentanées, font qu’ils sont bien plus disposés à écouter la superstition facile que la sagesse austère ou que la saine morale. Celle-ci condamne avec rigueur les actions déshonnêtes, et montre au méchant toute l’horreur de sa conduite ; l’autre le console par l’espoir de se réconcilier avec le ciel, et calme ainsi ses craintes et ses remords. L’homme vicieux et criminel trouve dans la Religion des ressources infinies contre les reproches de sa conscience : il lui est bien aisé d’acquiescer du bout des lèvres à des dogmes qu’il n’entend point, d’adhérer à des systèmes qu’il ne se donne point la peine d’examiner, que de consulter une morale gênante ; il préfère sans peine des pratiques qui le dispensent de changer de conduite, de combattre ses penchants, de renoncer à ses habitudes : disposé à se tromper lui-même et de moitié avec son Prêtre, il se promet que des prières, des mouvements du corps, des sacrifices, des offrandes, quelques regrets stériles et passagers le remettront en faveur avec son Dieu, qui, touché de ses présents et de les bassesses, lui pardonnera les outrages qu’il a faits à ses semblables : il trouve bien plus commode d’égorger des agneaux, de bâtir des temples, de faire des largesses aux Prêtres, de leur confesser ses crimes, de répéter quelques prières, de se mettre dans une posture humiliante, que de sacrifier son ambition, son avarice, que de résister à des habitudes criminelles, que de briser les liens qui l’attachent au vice. Si frappé des instructions et des menaces de sa Religion, l’homme corrompu renonce pour quelque temps à sa conduite déréglée, il ne tarde point à la reprendre, assuré que cette Religion le recevra toujours à bras ouverts, que Dieu intéressé et fléchi par ses soumissions lui pardonnera ses écarts, et que son Prêtre lui fournira des moyens de le débarrasser du fardeau des remords. Une pente facile conduit au crime ; on n’oppose qu’une faible résistance à ses désirs dès qu’on se promet de pouvoir à volonté se réconcilier avec son Dieu. « Va au Temple, dit la superstition ; immole des victimes ; humilie-toi en présence de la Divinité ; adresse-lui tes prières ; accuse-toi devant ses Prêtres, et tes péchés te sont remis ». Ainsi par la lâche complaisance de la Religion la vie du criminel devient un cercle de crimes et d’expiations ; un Dieu sévère cède aux instances de ses Ministres et leur donne le pouvoir de remettre en son nom les outrages que l’on a faits, et que l’on continuera de faire à ses créatures. Un repentir qui n’aura point de suites suffit pour calmer la conscience, et le méchant est pardonné tandis que son cœur est toujours le même65. C’est ainsi que quelques formules, quelques regrets périodiques et passagers, quelques prières suffisent pour rétablir la paix dans l’âme injuste d’un Prince, dont la vie est marquée par des oppressions continuelles ; d’un courtisan avide, vindicatif et fourbe ; d’un Concussionnaire qui s’engraisse de la substance du pauvre, de la veuve, de l’orphelin ; d’un juge qui tient une balance inégale ; d’une femme infidèle qui souille la couche de son mari.

Ces sons donc d’être surpris si les hommes les plus pervers, les plus livrés à la débauche, à des habitudes criminelles, à des vices honteux, sont souvent attachés à la Religion qu’ils outragent par leur conduite ; ils la regardent comme une ressource ; ils sont sûrs qu’elle les recevra lorsqu’ils voudront recourir à elle, ils savent qu’indulgente elle sera toujours prête à les laver de leurs iniquités ; ils croient que leur Dieu facile ne peut manquer de leur pardonner lorsqu’ils fléchiront le genou devant ses Ministres. Voilà pourquoi nous trouvons du zèle dans ceux mêmes que leurs mœurs corrompues sembleraient devoir rendre les ennemis de la Religion ; ils ne peuvent souffrir qu’on leur ôte la perspective des ressources dont ils espèrent tôt ou tard se servir ; ils craignent qu’on ne les prive des moyens commodes qui, sans gêner leurs passions, en diminuent les remords. Que le méchant qui refuse obstinément de renoncer à ses dérèglements, à ses crimes, soit dévoré de honte et de remords, qu’il en soit déchiré ; c’est trahir la société que de le soulager ; qu’il ne trouve du repos que dans une conduite honnête ; qu’il ne se pardonne à lui-même que lorsqu’il aura réparé le mal qu’il aura commis, et que des Prêtres impudents ne s’arrogent point le droit de remettre au nom des Dieux des fautes dont les hommes sont les victimes.

Les Prêtres en tout pays ont réduit en tarif les délits des mortels. Ainsi les Ministres du Très-Haut ont prétendu mesurer jusqu’à quel point il était permis de l’outrager ! La vraie morale n’a qu’une mesure invariable pour fixer la grandeur des fautes ; les plus nuisibles à la société sont les plus grandes à ses yeux ; elle nous ordonne de ne point agir tant que nous sommes dans l’incertitude sur les effets de nos actions ; elle blâme indistinctement tout ce qui par soi-même ou par ses conséquences éloignées produit sur nous-mêmes et sur les autres des effets destructeurs ; elle ne trouve permis que ce que la raison approuve ; et la raison n’approuve que ce qui est conforme à notre nature propre et à l’intérêt de la société où nous vivons. Quelles que soient les décisions de la Religion, de la loi, de l’usage, de l’opinion, la saine morale ne peut regarder comme vertueuses que les actions vraiment utiles, et comme criminelles que les actions nuisibles au genre humain ; enfin elle décidera sans hésiter que tout ce qui nous nuit à nous-mêmes est une folie, et que tout ce qui tend à troubler la paix des hommes, a les opprimer, à les rendre malheureux, est un crime, que l’autorité du ciel et de la terre ne peut jamais justifier.

Sur quoi tombent pour l’ordinaire les scrupules et les remords que la Religion fait naître ? Quels sont les crimes que ses Ministres reprochent avec le plus d’aigreur ? Quelles sont ces transgressions qui, selon eux y allument toute la colère divine ? Hélas ! les fautes que la Religion condamne avec le plus de sévérité ont, comme on a vu, rarement le bien public pour objet ; elle nous apprend à frémir devant des mots, à éviter avec horreur des crimes fictifs, par lesquels elle prétend qu’un Dieu impassible est vivement offensé. Ainsi des actions indifférentes, des paroles peu considérées, des opinions involontaires, irritent le Tout-Puissant contre ses faibles créatures. Aux yeux de la droite raison, l’injustice, la rapine, la médisance, la calomnie, la fraude, l’ingratitude, la dureté, sont des crimes plus réels et plus graves que ces fautes prétendues qui ont pour objet un Dieu, à la gloire ou à la puissance duquel on devrait supposer que l’homme est incapable de nuire, d’après les idées mêmes que la Religion s’efforce de nous en donner. Les fautes que la superstition nous exagère, et que suivant ses idées les hommes punissent avec le plus de rigueur, sont communément des choses qui n’intéressent aucunement le repos de la société.

Est-il rien de plus propre à confondre nos idées sur la morale que le droit que le sacerdoce s’arroge de forger des crimes et des vertus ? Quelles sont en effet ces vertus si vantées auxquelles la superstition attache exclusivement la complaisance du ciel ? La première de ces vertus consiste dans une soumission aveugle aux dogmes et aux opinions que le sacerdoce nous propose, vertu à laquelle on met un si haut prix que quelques Docteurs ont eu le front d’enseigner qu’elle suffisait pour sauver les hommes sans les œuvres. Il faut convenir en effet que cette prétendue vertu est la plus utile à la Religion et à ses Ministres ; elle doit être bien chère aux méchants, qui, en acquiescant sur parole aux systèmes qu’on leur prescrit, ou en se dispensant de l’embarras de les examiner, se trouvent assurés des bontés de leur Dieu, même sans rien changer à leur conduite criminelle, ou sans montrer aucune vertu aux êtres de leur espèce. Cette foi, ce pieux aveuglement, ce renoncement total à la raison est une disposition si nécessaire dans les principes de la Religion moderne des Européens qu’elle a le front de proscrire les vertus les plus avantageuses au genre humain, dans ceux qui d’ailleurs ne sont pas soumis à ses décisions, à son culte, à ses Mystères ; elle traite insolemment de vertus fausses toutes celles qui n’ont point sa croyance pour base66. Est-il donc rien de plus destructeur pour la morale que de faire mépriser ou de montrer comme des crimes les actions les plus honnêtes, les pins héroïques, les plus nécessaires à la race humaine ? La modération d’un Aristide ; la sagesse d’un Socrate ; l’inflexible équité d’un Caton ; les rares vertus d’un Antonin ne sont donc que des péchés aux yeux des hommes qui prétendent enseigner la morale ! La tempérance, la bienfaisance, l’humanité, l’équité, la modération d’un Infidèle, d’un Idolâtre, d’un Philosophe, sont-elles donc des qualités moins estimables que l’injustice, la férocité, la barbarie d’un dévot ou d’un Prêtre ? Gardons-nous de le penser ; la vertu ne dépend ni du caprice, ni des rêveries théologiques ; l’homme qui est bon et vertueux à Pékin ne peut être un méchant ni à Rome, ni à Paris, ni à Londres. Il n’y a que la superstition qui puisse fasciner l’esprit au point de croire qu’un homme ne puisse être honnête sans ajouter foi à ses fictions absurdes.

Cependant l’intérêt du Clergé voulut que des opinions si ridicules s’établissent ; tous ceux qui lui résistent lui deviennent inutiles, et pour les rendre odieux à la société, il les défère comme des hommes sans mœurs et sans vertus ; en conséquence le dévot se figure que ceux qui ne sont point soumis à sa Religion sont de mauvais citoyens, et qu’il n’est de vertus réelles que celles que prescrit le caprice de son Prêtre : celui-ci ne règle la morale que sur son intérêt. Les espérances que le sacerdoce donne pour une autre vie ne sont destinées que pour ceux qui lui auront été bien soumis dans la vie présente, qui lui auront humblement sacrifié leur raison, qui auront aveuglément adhéré à ses dogmes, qui auront été soigneux à remplir les devoirs qu’il a fixés, qui lui auront fait des largesses, qui se seront montré zélés pour ses intérêts, qui auront marqué beaucoup d’amour à une Divinité, que dans toutes les Religions du monde ses Ministres ont représentée sous les traits les plus propres à repousser les cœurs. Comment en effet aimer sincèrement un être inconnu par sa nature, mais que ses Prêtres pour leur intérêt ne laissent pas de peindre en tout pays comme le plus terrible et le plus malin des Tyrans ? Par quelle fatalité la raison est-elle forcée de méconnaître les vertus que la théologie nous recommande ? Par quel délire la superstition proscrit-elle les vertus que la raison approuve’ ? Nous offensons les Dieux lorsque nous refusons de regarder comme des vertus le zèle farouche, la cruauté, la persécution qui sont des suites de l’amour divin ; nous offensons la nature et la raison et nous devenons très nuisibles à nous-mêmes et à nos semblables dès que nous tendons aux perfections fanatiques que la Religion nous propose.

La nature nous dit de nous conserver, de jouir, de travailler à notre bonheur, de rendre notre existence agréable : la raison nous apprend que pour faire partager aux autres les sentiments de l’amour que nous avons pour nous-mêmes, pour obtenir leur estime, leur reconnaissance et leurs secours, nous devons leur faire du bien ou leur montrer des vertus : quels motifs aurons-nous pour faire le bien si la Religion nous ordonne de nous haïr nous-mêmes, de fuir l’estime des autres, de nous avilir à nos propres yeux, de n’agir qu’en vue d’un Dieu que nous ne connaissons point, de renoncer pour lui plaire aux douceurs que la nature nous présente, de nous détacher des objets nécessaires à notre félicité ? En nous vantant cette abjection d’âme qu’elle nomme humilité, la Religion ne brise-t-elle pas l’unique mobile qui dans ce monde pervers pousse l’homme à bien faire, la seule récompense qui reste à la vertu ? Comment veut-on que celui qui s’est rendu insensible à l’estime de lui-même, ou à qui l’on fait un crime de s’aimer, soit jaloux de mériter la tendresse et l’estime de ceux avec lesquels le Destin le fait vivre67 ?

Chapitre XII. Continuation du même sujet. Des perfections fanatiques de la superstition.

Renoncer à la raison, s’aveugler volontairement, fermer obstinément l’oreille à la vérité, s’occuper uniquement de chimères effrayantes, sans jamais les concevoir ; immoler à des rêveries les penchants les plus légitimes de son cœur ; combattre avec zèle et détruire avec fureur ceux qui refusent de rêver comme nous ; sacrifier aux caprices de nos Prêtres notre bien-être et le repos de la société ; vivre dans les soupirs et les larmes ; renoncer aux bienfaits que l’on croit néanmoins partir des mains de la Divinité ; mortifier ses sens, se rendre la vie insupportable ; défendre avec chaleur des préjugés que l’on n’a point examinés ; sceller, s’il le faut, son opiniâtreté de son sang ; telles sont les vertus étranges que la Religion appelle surnaturelles et divines, sans doute parce qu’elles sont contraires à la nature, parce que la raison n’en devine pas les motifs, ou serait forcée, si elle les pesait de les désapprouver. Ce sont ces vertus qu’elle préfère à celles que par dédain elle nomme humaines ou fausses, parce qu’elles sont fondées sur l’essence de l’homme, utiles à son bonheur, nécessaires au soutien des sociétés68. Elle fait bien plus de cas de ces vertus fictives que de l’humanité, de la justice, de la concorde, de la grandeur d’âme, de l’activité. Sois cruel, méchant, inhumain, mais crédule, nous crie la superstition ; sois doux, bienfaisant, modéré, et pense comme tu voudras, nous dit la vraie sagesse. Vis inutile sur la terre, rends-toi volontairement malheureux dans ce monde périssable, ne songe qu’à l’avenir, nous dit l’une ; sois magnanime, actif, laborieux, nous dit l’autre ; travaille à ton bonheur présent, rends-toi cher à tes concitoyens, mérite leur estime par tes services et tes vertus.

Depuis un grand nombre de siècles, il semble que la politique complice de la superstition n’ait cherché qu’à détruire dans les cœurs des hommes les seuls mobiles qui pouvaient les rendre vertueux en les rendant utiles à l’État. Les gouvernements ont abandonné la morale aux ministres de la Religion, dont l’intérêt ne fut jamais que de faire des rêveurs inutiles, des citoyens abjects, des fanatiques dangereux disposés à les servir aveuglément. La théologie indifférente sur les mœurs réelles ne s’est occupée que de subtilités, d’hypothèses gratuites, de commentaires sur les oracles de son Dieu ; la soumission à ses décisions lui fut bien plus avantageuse que la raison, que la recherche de la vérité, que la vraie science, que la morale ; les gouvernements persuadés que la Religion leur suffisait pour conduire les peuples et les rendre soumis, et pour leur inspirer le goût de la vertu, ou, peut-être, contents de commander à des âmes avilies, ignorantes, vicieuses et sans mœurs, se bornèrent à les forcer d’être orthodoxes et religieux, sans jamais songer à les faire instruire de leurs véritables devoirs. La théologie polémique infecta et désola le monde ; on n’entretint les mortels que de dogmes, de mystères, de mythologies, de commentaires sur des livres obscurs ; on obligea les sujets à croire ce qu’ils n’entendirent jamais, à se conformer à des cérémonies, à s’asservir à des usages arbitraires ; les Souverains ne pensèrent ni à faire de bonnes lois, ni à récompenser la vertu et les talents, ni à punir et décourager le vice et l’incapacité ; la façon de penser en matière de Religion fut seule consultée ; à ce prix il fut permis d’être sans mœurs et sans vertus. Plus nous considérerons la Religion et plus nous verrons qu’elle détruit la morale et qu’elle détourne l’homme des objets vraiment dignes de l’occuper.

Quels sont les importants avantages que les Nations recueillent des hommes que la Religion leur forme ? Le dévot croit-il avoir rempli tous ses devoirs, croit-il être bon Citoyen, bon Époux, bon Père ; en un mot croit-il être bien utile, parce qu’il a mis dans sa mémoire des dogmes qu’il n’entend pas ; parce qu’il fréquente les temples assidûment ; parce qu’il répète mille fois de vaines formules de prières ; parce qu’il assiste fidèlement aux cérémonies de son culte, parce qu’il écoute attentivement les instructions de ses Prêtres ; parce qu’il s’abstient avec scrupule de certains aliments, parce qu’il fuit le monde et vit dans la retraite où il se repaît de spéculations stériles, parce qu’il partage son bien avec des Prêtres et des Moines, et leur rend ce qu’il a pris à la société ? Est-ce être citoyen que de ne rien faire pour son pays ? Est-ce être un bon Père que de négliger sa fortune ? Est-ce être bien utile que de perdre tout son temps en prières ? Cependant quiconque se conduit de la sorte paraît un homme réglé et de bonnes mœurs aux yeux de la Religion, tandis que la société n’en retire aucun fruit69.

Elle en retire encore bien moins de ces perfections prétendues que nous proposent des Religions, qui se vantent pourtant d’être utiles et nécessaires au genre humain. En effet en quoi consistent ces perfections merveilleuses ? Ceux qui veulent y parvenir se vouent à un célibat volontaire qui dépeuple la société, qui brise les liens du citoyen avec sa patrie, qui anéantit la tendresse pour ses proches, qui fait souffrir la nature, forcée de réclamer contre un enthousiasme dont elle est affligée. D’autres se refusent aux plaisirs les plus légitimes, ils croiraient irriter leur Dieu s’ils jouissaient de ses bienfaits ; ils s’imaginent plaire à l’auteur en détestant ses ouvrages ; ils pleurent, ils gémissent, ils se tourmentent, ils se mortifient, enfin ils se croient parvenus au comble de la perfection en se détachant de tout ce qui les entoure, en se haïssant eux-mêmes, en remplissant leurs jours d’amertumes et de douleurs, en détruisant peu à peu l’existence que la nature leur ordonne de chérir et de conserver. C’est ainsi que presque toutes les Religions de la terre nous montrent une foule d’insensés qui dans leur folie regardent comme des vertus la haine et le mépris de soi, l’esclavage volontaire, la mélancolie, l’oisiveté, les soupirs, la cruauté contre soi-même ; en un mot des outrages perpétuels faits à la nature, sans profit réel ni pour la société, ni pour soi.

C’est néanmoins sur ces idées absurdes que se fonde la conduite étrange de tant de pieux forcenés que la superstition nous montre partout comme des modèles achevés de la perfection. Quelles vertus réelles le bon sens peut-il démêler dans ces malheureux pénitents, pour avoir inventé mille manières de se tourmenter en cette vie afin de mériter les joies ineffables de l’autre ? Quel mérite un homme sensé peut-il trouver dans ces enthousiastes qui croyant soutenir les intérêts d’un Dieu dont ils n’ont point eu d’idées certaines et d’une Religion qu’ils avaient adoptée sur parole, ont souffert la mort avec un courage digne d’une meilleure cause, ont affronté mille dangers pour répandre leurs préjugés merveilleux, ont cru se rendre chers à la Divinité en montrant une opiniâtreté plus forte que les Tyrans, les supplices et les bourreaux ? Dans toutes les Religions du monde il s’est trouvé des hommes d’une imagination embrasée, d’un entêtement invincible, d’un courage à toute épreuve, qui ont cru que leur Dieu demandait le sacrifice de la vie qu’ils avaient reçue de lui et qui par leur constance dans les tourments ont donné des spectacles mémorables dont l’humanité gémit, dont la raison rougit, mais dans lesquels la Religion trouve des preuves de sa bonté.

Elle ne s’enorgueillit pas moins de ces Pénitents fameux qui semblent s’être disputé à qui découvrirait les façons les plus rares de se tourmenter eux-mêmes. Quels avantages les sociétés ont-elles recueillis de tant de Solitaires, d’inutiles Anachorètes, de Cénobites austères, de Fakirs frénétiques, de Talapoins insensés que la crédulité révère partout et que la superstition admire comme des chefs-d’œuvre de vertu ? Que verrons-nous dans ces désespérés et dans leur conduite étrange, sinon une profonde mélancolie nourrie par l’idée d’un Dieu barbare, et peut-être une vanité flattée de l’idée de se distinguer du commun des mortels et d’arracher leur admiration ? Pénitents insensés ! Est-ce donc un Dieu bon que vous croyez servir en devenant les ennemis de vous-mêmes ? Avouez votre démence, c’est un mauvais génie, c’est un Démon que vous adorez : c’est d’un Père bizarre qui se plaît à voir ses enfants affamés et dans les pleurs que vous êtes les enfants : c’est d’un Tyran furieux qui aime à voir régner la désolation autour de lui que vous croyez dépendre. Si votre Religion n’était pas à tout moment en contradiction avec elle-même, ne vous dirait-elle pas qu’un Dieu bon ne peut être flatté de vos tourments ; qu’un Dieu qui sait tout, connaît ce qu’il vous faut sans que vous le fatiguiez par d’éternelles demandes ? Ne sentiriez-vous pas vous-mêmes que jouir de ses bienfaits c’est entrer dans ses vues, c’est lui rendre vos hommages ? S’il chérit ses créatures, n’est-ce pas le servir que de leur être utile ? Aimer les ouvrages de ses mains n’est-ce pas l’aimer lui-même ? En jouir n’est-ce pas s’exciter à la reconnaissance envers lui ?

Mais sous un Dieu que l’on croit bien moins l’ami que l’ennemi du genre humain, les esprits sont forcés de s’égarer à force d’idées lugubres ; et par une conséquence nécessaire c’est par la tristesse et les gémissements que l’on s’imagine le servir et désarmer sa colère. Ce fut là, sans doute, le point de vue qui frappa une foule d’extravagants ; par un maintien grave, par une conduite austère, par de la misanthropie, par de la mauvaise humeur, par des privations cruelles et par mille supplices étudiés, ils n’ont paru vouloir annoncer aux hommes que le méchant caractère du maître qu’ils servaient. Un Dieu plein de rigueur doit faire disparaître la gaieté : il faut se conformer à son humeur sombre et sauvage : voilà pourquoi le superstitieux en tout pays se crut obligé de vivre séquestré, de faire divorce avec les plaisirs, de se séparer des objets qui pouvaient le détourner de ses sombres idées.

L’orgueil, comme on l’a fait entendre, eut, sans doute, beaucoup de part à l’étrange conduite de ces personnages dont la Religion fait ses héros70. La singularité attire les regards du vulgaire ; un genre de vie pénible lui en impose ; les tours de force l’éblouissent, il finit par regarder comme des favoris du ciel, comme des hommes divins et surnaturels, ceux qui paraissent avoir triomphé de la nature, et s’être mis au-dessus de ses besoins. Si nous regardons sans prévention les motifs de la conduite de la plupart des enthousiastes que la superstition admire, nous trouverons qu’une imagination impétueuse ou bien une mélancolie profonde leur font entreprendre leur genre de vie pénible ; des espérances vagues, et plus souvent encore l’orgueil les y soutiennent ; la vénération des peuples les paye avec usure des maux volontaires qu’ils se font : ceux-ci s’imaginent follement que leur Dieu ne peut sans injustice le dispenser de récompenser et de chérir des mortels qui ont eu le courage de souffrir, de renoncer aux plaisirs de tout quitter pour lui ; ils le croient obligé de faire part de sa gloire à des fous qui lui font ces inutiles sacrifices ; ils ne doutent pas que ces hypocondriaques sacrés n’aient du crédit à sa Cour, et que leurs prières ne soient très efficaces auprès de lui. Enfin le Pénitent se persuade à lui-même qu’il a bien mérité de son Dieu, qu’il est obligé de lui savoir gré et de l’estimer de sa pusillanimité, de sa mélancolie, de son fanatisme, et même de sa vanité puérile.

Nous avons déjà parlé plus d’une fois de cette vertu inquiète et turbulente, de cette fièvre sacrée que la Religion a nommée zèle ; elle est fondée sur un attachement aveugle à la cause prétendue de son Dieu et sur la nécessité d’étendre son empire. Cette vertu si vantée et souvent si destructive non seulement porte le désordre dans une nation, mais encore ceux qui la possèdent sont poussés à des entreprises hasardeuses dont ils deviennent communément les premières victimes : c’est au zèle que plusieurs sectes sont redevables de ces enthousiastes infatigables qu’on voit aller an bout du monde porter les oracles et le culte de leur Dieu : ils se figurent que, semblable aux Souverains ambitieux de la terre, il aime à voir augmenter son Domaine ; en conséquence ils traversent les déserts et les mers pour lui former des Colonies ; ils vont aux dépens de leur sang lui acquérir de nouveaux sujets. Cependant leur zèle est souvent mal récompensé dans ce monde ; les Dieux qu’une possession antérieure a rendu maîtres du pays punissent les téméraires qui viennent les y troubler.

De toutes les passions il n’en est point que la Religion flatte et rende plus indomptable que la vanité, c’est un sang bouillant, une bile très âcre, un tempérament colère qui forment les zélés : joignez à ces dispositions beaucoup d’ignorance, d’orgueil et de présomption, ce zèle deviendra d’une opiniâtreté invincible. Rien n’est plus opiniâtre qu’un homme dont la Religion a dépravé la conscience ; rien de plus inflexible qu’un ignorant qui se croit instruit et se flatte d’avoir son Dieu pour lui, de combattre pour sa cause, de l’avoir pour témoin de son courage et de son zèle. Lors même que les hommes le blâment, il n’en devient que plus obstiné dans son délire ; son orgueil le soutient contre tout l’univers, il regarde son entêtement comme l’effet des secours divins, il ne lui vient aucun doute sur la bonté de son jugement, il abonde dans son propre sens, il n’examine rien, il regarde son aveuglement comme sacré, et sans envisager les conséquences il se jette tête baissée dans les plus grands dangers. Le fanatique ignorant et de bonne foi est souvent plus à craindre que l’imposteur et l’hypocrite. Ce sont des personnages de cette trempe que nous voyons dans ces champions qui portent souvent le trouble au sein des nations, et qui pénétrés de la bonté de leur cause ne cèdent jamais à des considérations humaines. Il n’est point de désordres que l’on n’excite sans scrupule dès qu’on le persuade que l’on défend son Dieu, tandis que l’on ne défend que sa vanité propre, son ignorance présomptueuse, ses préjugés imbéciles ; l’univers dût-il en périr on rirait au milieu de ses ruines ; l’opiniâtreté religieuse sera toujours capable d’ébranler les États71.

Tels font les hauts faits et les vertus fatales des différents héros dont la Religion orne ses fastes ; telles sont les qualités merveilleuses auxquelles elle décerne des palmes et des triomphes, ce sont là les perfections vers lesquelles le fanatisme ordonne à ses victimes de tendre sans relâche. La contemplation, la prière, la retraite, l’oisiveté, le renoncement au monde et à ses plaisirs, le mépris de la raison, de l’expérience, de la science, les austérités, des tours de force, enfin le courage d’affronter la mort en troublant la société ; telles sont les éminentes vertus par lesquelles les fondateurs et les soutiens d’un grand nombre de sectes se sont distingués aux yeux du vulgaire.

Les peuples imbéciles demeurent stupéfaits à la vue de ces personnages inimitables ; mais leur admiration n’est point stérile ; on comble bientôt de richesses, d’honneurs, et de présents ces favoris des Dieux : le renoncement aux choses de la terre leur vaut peu à peu la plus grande opulence. Les nations séduites par l’humilité fastueuse de ces grands personnages se dépouillent pour enrichir ceux qui s’étaient d’abord voués à la pauvreté ; elles s’empressent d’élever et de distinguer des hommes qui font gloire de mépriser les grandeurs ; on fait nager dans le luxe ceux qui s’étaient d’abord refusé le nécessaire. Ce fut ainsi que les successeurs des enthousiastes indigents qui fondèrent la Religion Chrétienne, sont devenus peu à peu des Princes puissants qui marchèrent égaux aux Rois et qui souvent les forcèrent de leur céder le pas72. Un respect héréditaire les rendit vénérables aux yeux des peuples prévenus lors même qu’on ne trouva plus en eux la moindre trace des vertus ridicules qui faisaient admirer leurs prédécesseurs.

La vertu, on ne peut trop le répéter, est l’utilité du genre humain ; l’oisiveté ne peut être utile ; la contemplation, la prière, la retraite ne peuvent être avantageuses ; des macérations, des tourments gratuits, la misanthropie, la bile, le fanatisme et l’opiniâtreté ne peuvent être mis au nombre des vertus. Ainsi la superstition par ses fausses vertus, par la supériorité qu’elle leur donne sur les véritables, par les devoirs extravagants qu’elle substitue à celles-ci, loin d’être l’appui de la morale, ne paraît inventée que pour l’affaiblir ou la détruire. Enfin les dogmes et les principes fondamentaux d’une Religion qui sert un Dieu revêtu de qualités, sont incompatibles avec la droite raison. Les principes deviendront incertains et chancelants, même en supposant un Dieu bon, dès que l’on prétendra que ce modèle de nos devoirs n’est point astreint aux règles ordinaires, ou qu’il a pu se départir un instant de l’équité, de la bienfaisance et de la bonté. Comment allier une morale assurée avec une Religion dont le premier dogme est que la Divinité a pu permettre que l’homme la plus chérie de les créatures succombât à une tentation qu’elle avait elle-même placée sur son chemin, et s’est prévalu de sa faute pour le punir et envelopper dans sa disgrâce toute sa race innocente ? Est-il bien possible de concilier la morale avec une Religion qui nous apprend qu’un Dieu, ayant trompé les hommes, les punit injustement, et en fait les jouets de ses cruelles fantaisies ? Si l’on voulait combiner une Religion si monstrueuse avec la saine morale, celle-ci subordonnée à la première ou serait renversée, ou ne serait jamais sûre de rien.

Chapitre XIII. La superstition contredit, confond et détruit les vraies idées de la vertu. Principes naturels de la Morale.

De la contradiction si palpable qui se trouve très souvent entre les dogmes fondamentaux que toute Religion nous enseigne et les vrais principes de la morale, il en résulte des inconvénients marqués pour la dernière ; la morale est toujours combattue par le dogme, et par ce choc elle est presque toujours affaiblie ou anéantie. Le dogme vient du ciel, il sert de base à la Religion, par conséquent il doit l’emporter sur la morale, qui vient des hommes, et qui n’a que le genre humain pour objet. Le dogme ne peut changer, la foi est invariable ; les faits que l’on raconte de la Divinité étant supposés indubitables par l’homme religieux, doivent régler sa conduite, il doit imiter son Dieu, et si ce Dieu a commis souvent les actions les plus atroces et les plus noires, c’est en vain que la raison voudra l’en détourner, le dogme plus respectable qu’elle lui apprendra ce qu’il doit faire. Dans une Religion qui enseigne que la Divinité a pu être dans mille occasions l’auteur ou le fauteur du crime, du massacre, de l’injustice, de la persécution, de l’intolérance, on ne voit pas de quel droit la morale s’ingérerait de dire aux hommes de s’abstenir de la violence, de vivre en paix, de suivre invariablement les règles de la justice et de l’humanité. Si l’on nous réplique que ce même Dieu a donné des preuves de sa bonté, il en résultera que celui qui l’adore et l’imite peut être bon et méchant, suivant que son tempérament et les circonstances l’exigeront.

Ainsi la morale enseignée par toute Religion, qui suppose nécessairement un Dieu changeant, ne sera jamais que douteuse ; elle dépendra de l’intérêt et du caprice de chaque superstitieux, et du point de vue sous lequel il envisagera son céleste modèle, qui tantôt se montre à lui sous les traits de la bonté et tantôt sous ceux de la méchanceté ; ç’est à lui de choisir à quel Dieu il lui convient de ressembler. Demandez à la Religion Chrétienne si l’humanité, la concorde, et l’amour du prochain sont des vertus ; elle vous répondra sans hésiter que son fondateur recommande ces dispositions comme les plus essentielles pour plaire à la Divinité : demandez aux Ministres de cette même Religion si le féroce Moïse, si le barbare David, si tant de Rois sanguinaires et zélés qui ont égorgé, persécuté tourmenté des hérétiques, ont été agréables à leur Dieu ? Ils vous diront qu’ils ont été dévorés d’un saint zèle qui doit l’emporter sur l’humanité, la douceur et l’amour du prochain.

L’on ne peut cependant disconvenir que la Religion ne soit quelquefois d’accord avec la raison. Pour bien tromper les mortels, il est important d’allier le mensonge avec la vérité ; il faut leur persuader qu’on veut les rendre heureux ; il faut les séduire et les éblouir ; ils seraient infailliblement révoltés d’une Religion visiblement contraire en tout point aux intérêts de leur nature, et qui leur déclarerait qu’elle vient anéantir la morale. Ainsi la Religion est forcée d’emprunter le langage de cette raison, qu’elle défend néanmoins de consulter et d’exercer ; elle est obligée de se servir de la morale pour attirer les mortels ; ses Apôtres et ses Missionnaires les séduisent par une conduite modérée, par des vertus, au moins apparentes, par des mœurs rigides, par une conduite réglée, par des leçons utiles dont ils entremêlent leurs folies. Ainsi la morale est un marchepied dont la Religion s’est quelquefois servie pour s’élever sur le Trône ; dès qu’elle y est parvenue elle la méprise, elle la néglige, elle la force de céder le premier rang à cette morale fictive qui n’a que l’imagination pour base, et l’intérêt des Prêtres pour objet. Alors les vertus fondées sur les rapports subsistants entre les chétives créatures, sont des vertus secondaires ; la Religion ne souffre point qu’on les compare avec celles qu’elle fonde sur des rapports imaginaires. Partout où le système religieux domine, les intérêts de la terre doivent être nécessairement subordonnés à ceux du ciel ; et si Dieu nous commande d’être cruels, fanatiques et rebellés, c’est en vain que la morale et la politique nous diront d’être humains, indulgents et soumis. Dès que la superstition est la plus forte, la raison est forcée de se taire ; la morale devient sa servante, elle n’est écoutée qu’autant qu’elle parle conformément aux vues de sa maîtresse impérieuse, et presque toujours en délire. La Religion a seule l’oreille du maître de toutes choses ; elle est seule dépositaire de ses intentions cachées ; elle jouit exclusivement du pouvoir d’attirer ou de désarmer son courroux ; ainsi c’est elle seule qu’il faut suivre, et ses préceptes tiennent lieu de tout aux yeux de ses sectateurs.

Il ne faut qu’ouvrir les yeux pour reconnaître l’inefficacité des notions religieuses pour rendre les hommes meilleurs ; les idées d’un Dieu vengeur et rémunérateur ne peuvent rien contre les passions de ceux qui en paraissent le plus fortement convaincus ; les Tyrans et les Prêtres même qui fondent tous leurs droits sur la Religion, n’en sont ni plus justes, ni plus réglés dans leurs mœurs, ni plus vertueux : que dis-je !, nous avons montré que les nations les plus religieuses et les plus orthodoxes sont communément les plus plongées dans l’ignorance de la saine morale ; n’en soyons point surpris ; la Religion persuade aux hommes qu’elle leur suffit ; elle leur fait une morale accommodée aux intérêts de ses Ministres ; elle expie tous les forfaits, elle calme tous les remords, elle réconcilie avec Dieu ; par son crédit puissant, elle procure les récompenses éternelles à ceux mêmes qui les ont le moins méritées ; ces avantages peuvent-ils être mis dans la balance avec ceux que la morale procure ? D’ailleurs rien de plus aisé que d’être religieux, tandis que, dans la présente constitution des choses, rien de plus difficile que d’être vertueux. L’univers est rempli d’hommes religieux ; il est des nations entières chez lesquelles personne n’a jamais douté des dogmes qu’on leur annonce, la vertu y est-elle plus commune pour cela ? Les sociétés en sont-elles plus heureuses de ce que les Tyrans qui les oppriment observent scrupuleusement des pratiques religieuses ? Une nation en est-elle moins vexée parce que son Despote ; dévot, accompagné d’une foule de courtisans hypocrites, va au temple implorer la clémence du ciel sur un peuple que ses oppressions, ses injustices et ses folies retiennent dans la misère ? Il semble que la Religion ne soit faite que pour jouer les hommes, ou pour leur donner le change sur les auteurs de leurs maux. Qu’importe-t-il aux nations que ceux qui les gouvernent soient religieux ou impies ? Un Tyran crédule est-il moins un Tyran que celui qui ne croit point à la Religion ? Un Ministre, un Courtisan, un Prêtre, qui pillent, qui trompent, qui oppriment les peuples, en sont-ils donc des hommes moins nuisibles parce qu’ils allient l’ignorance et la crédulité à tous leurs crimes ? La Religion, loin de rendre les hommes plus vertueux, leur fournit des moyens de se dispenser de l’être ; elle sanctifie les fraudes du sacerdoce ; elle justifie, elle expie les crimes de la Tyrannie ; elle réconcilie avec Dieu tous ceux qui ont outragé et offensé ses malheureuses créatures. Ainsi, loin de rendre la morale plus respectable, elle invite à violer ses règles, elle émousse les aiguillons de la conscience ; mais jamais d’un scélérat elle ne parvient à faire un homme honnête et vertueux.

Que l’on ne nous parle point de ces changements merveilleux que la Religion opère sur les cœurs des hommes ; de ces conversions éclatantes, qui, de l’aveu même de ceux qui les vantent, sont si rares qu’on les regarde comme des effets surnaturels de la grâce divine. En bonne foi la vraie morale gagne-t-elle beaucoup à ces prodigieux changements, à ces révolutions subites qui se font dans le tempérament ou la conduite de quelques hommes, touchés par la Religion ? La société est-elle bien dédommagée des vices et des crimes dont elle a longtemps souffert, parce que ceux qui les ont commis ont tout d’un coup pris le parti de fréquenter les Temples, de multiplier leurs prières, de pratiquer des jeûnes et des austérités, de vivre dans la retraite, de fuir le grand monde, de renoncer à ses plaisirs, sans songer à réparer tous les maux qu’ils ont faits ? La Religion osera-t-elle se vanter de rectifier ces penchants habituels qui enchaînent l’homme à ses vices ? Fera-t-elle d’un Conquérant, incommode à ses sujets et à ses voisins, un Monarque paisiblement occupé du soin de rendre ses États heureux ? Amollira-t-elle le cœur inaccessible d’un avare qui toute sa vie ne fait que thésauriser ? Déterminera-t-elle un Courtisan hautain, un Ministre injuste à renoncer à leurs vexations, à leur orgueil dédaigneux ? Engagera-t-elle un voleur public à restituer ses biens à la société ou à s’abstenir de ses rapines ? Non, sans doute ; la Religion opère rarement de pareils miracles. Que résulte-t-il donc de ces importants changements, qu’on lui attribue et qu’elle nous montre comme capables de réjouir la Divinité et toute sa cour céleste ? Chacun dans les remèdes que sa Religion lui propose, consulte son propre tempérament, il fait choix de ceux qui sont les plus analogues à ses passions et à ses intérêts et qui lui coûtent le moins. Ainsi l’homme colère, impérieux et d’un sang échauffé, deviendra zélé, persécuteur, intolérant ; l’homme d’une imagination forte deviendra fanatique, l’homme bilieux et mélancolique ira dans la retraite nourrir sa misanthropie ; l’avare consentira à faire de fréquentes abstinences ; le prodigue versera son bien dans le sein des pauvres ; la femme, jadis dissolue, ennuyée de ses galanteries, aimera son Dieu d’après la vivacité de son tempérament, et deviendra peut-être une dévote inspirée.

Ainsi chacun de ceux que la Religion a touchés ne fera que donner un nouveau cours à ses passions habituelles, et croira plaire à son Dieu en se livrant, en vue de lui, à leurs impulsions. Les changements merveilleux que la Religion opère consistent toujours à tourner vers des chimères les passions qui avaient antérieurement d’autres objets ; ses guérisons se bornent à appliquer des remèdes idéaux à côté d’un mal réel. La société ne peut rien gagner à une dévotion, si souvent incommode, à des prières et des jeûnes inutiles, à des austérités insensées, à ces visions extatiques, qui succèdent à des vices dans ceux qui l’ont troublée. Une nation longtemps tyrannisée, dépouillée, réduite à la mendicité, se trouvera-t-elle bien dédommagée par les regrets tardifs d’un Monarque pusillanime qui, au lit de la mort et dans l’impuissance de lui nuire désormais, demandera pardon à son Dieu du mal qu’il lui a fait pendant toute sa vie ? Si quelqu’un méritait de mourir dans le désespoir, ce serait, sans doute, ces hommes de sang, dont la vie n’a été qu’un tissu de crimes et d’injustices ; la Religion ne devrait point écarter de leur couche les torches des furies ; leurs exemples effrayeraient au moins le crime audacieux et puissant ; leur supplice et leurs remords en imposeraient, peut-être, à ces monstres cruels qui se font un jeu du malheur, des soupirs et des larmes des peuples.

En supposant les changements que les idées religieuses produisent dans les cœurs des hommes, plus utiles, plus réels ou plus fréquents qu’ils ne sont, nous trouverons toujours, en prenant la balance, que les biens que la superstition fait aux hommes ne peuvent se comparer aux maux ; continuels et sans nombre qui en sont les suites immédiates et nécessaires. Si ses terreurs et ses menaces influent quelquefois sur les mœurs de quelques individus, mettent un frein à des passions peu fortes, contiennent quelques hommes timides, que le tempérament, que l’éducation, l’opinion publique et la crainte des lois auraient déjà suffisamment contenus, ces faibles avantages peuvent-ils donc dédommager la race humaine des plaies réitérées que le fanatisme lui fait en tout temps ? Les désordres et les calamités que la Religion produit sont vastes et journaliers, ils se font sentir à chaque instant à des nations entières ; les biens qu’elle peut faire, s’ils existent, sont rares, sont personnels et particuliers, se bornent à quelques individus que leur tempérament n’invite point fortement au mal. Pour un bras que la crainte des Dieux arrête, il en est cent mille qu’elle arme pour la destruction. Les fureurs religieuses sont des épidémies ; lorsqu’elles sont allumées, ni la raison, ni les lois, ni la puissance souveraine ne peuvent plus les arrêter.

En un mot si nous pesons les avantages et les désavantages de la Religion, nous verrons que les maux qu’elle a faits sont immenses comme l’océan, et que les biens qu’elle peut faire sont comme une goutte d’eau. Comparons en effet les guerres, les persécutions, les tyrannies, les troubles, les assassinats, les violences que le nom de Dieu a fait commettre sur notre globe ; avec le bien qui a pu résulter dans chaque siècle de la bonne conduite de quelques hommes qui, même sans Religion, eussent été d’honnêtes gens. Un remède, justement décrié pour avoir empoisonné des Nations entières, serait-il donc avantageux parce qu’il aurait guéri deux ou trois citoyens, ou parce qu’il n’aurait pas fait périr quelques individus d’un tempérament plus sain et plus robuste que les autres ? Il est sans doute des poisons capables de procurer quelquefois une guérison, ou plutôt des soulagements momentanés, à des hommes bien constitués, mais ils finissent par détruire et donner la mort au plus grand nombre de ceux qui les emploient.

Plus nous considérerons les choses et plus nous aurons lieu de nous convaincre que la Religion fut en tout temps un flambeau dont la lumière trompeuse ne servit qu’à égarer les mortels et embraser leur séjour. Ce flambeau secoué par le fanatisme, l’imposture et la Tyrannie, ne fit qu’allumer des passions cruelles, des fureurs inextinguibles, des discordes fatales, et produire des révolutions sanglantes. Par les disputes religieuses, toujours suites nécessaires de systèmes qui n’ont de fondement que dans l’imagination des enthousiastes ou l’intérêt des fourbes, qui n’ont que l’ignorance opiniâtre et présomptueuse pour garant, que l’autorité et la violence pour preuves, l’homme fut presque toujours séparé de l’homme ; son cœur fut déchiré par des haines immortelles, ses notions superstitieuses ne le rendirent actif que pour se nuire à lui-même, et incommode aux êtres que la nature devait lui rendre chers. Loin de lui inspirer des vertus, la Religion le rendit essentiellement injuste, inhumain, emporté, malfaisant ; ou si elle le rendit paisible, elle ne fit que le plonger dans le chagrin, la langueur, l’apathie et l’inaction.

Cette Religion qui se vante de fortifier la morale en sape donc réellement les véritables fondements ; elle en fait un édifice flottant en l’air, en l’établissant sur des Dieux incompréhensibles, sur des révélations incroyables, sur des préceptes absurdes et contradictoires, sur des oracles qui si souvent combattent la nature, la raison, les intérêts de l’espèce humaine : les vertus qu’elle recommande et les devoirs qu’elle impose sont non seulement puériles et inutiles, mais souvent encore sont détestables aux yeux de la sagesse. Enfin tout nous prouve que l’homme religieux ne peut être humain, tolérant, bienfaisant, s’il n’est inconséquent, ou s’il ne renonce dans la pratique aux principes destructeurs de sa Religion, qui veut qu’il sacrifie les intérêts les plus évidents, ceux de la vertu et de la raison même, dès qu’il s’agira des intérêts cachés de la Divinité.

Ainsi distinguons pour toujours la morale, d’une Religion qui ne s’identifie avec elle que pour la détruire : ne confondons plus cette morale évidente avec un amas de chimères, qui depuis tant de siècles la défigurent au point de la rendre totalement méconnaissable ; séparons la vérité de l’alliage impur du mensonge et de l’imposture ; montrons son éclat aux hommes ; que sa lumière les éclaire, et les fasse marcher d’un pas sûr vers l’utilité, vers la vertu réelle, d’où dépend leur bonheur sur la terre. Eteignons les noirs flambeaux de la superstition, qui après avoir obscurci nos yeux ne nous font marcher qu’à tâtons, nous font chanceler à chaque pas, et qui sous prétexte de nous conduire à un bonheur lointain que l’imagination nous montre dans les cieux, ne nous permettent point de regarder à nos pieds, et de jouir de celui que la raison nous présente. Au lieu d’une morale mystique, ténébreuse, surnaturelle, donnons aux hommes une morale claire, sociable, naturelle ; la Religion est fondée sur l’enthousiasme et le merveilleux ; la Morale a pour objet les intérêts de l’homme ; la Religion a pour objet les intérêts des ennemis des hommes ; la Morale a l’expérience, la raison, la vérité pour ses garants ; la Religion n’a pour garants que l’ignorance, l’imposture et la tyrannie. La Morale élève le cœur de l’homme, lui montre sa dignité, lui enseigne ses droits, lui inspire de l’activité, de l’énergie, du courage ; la Religion l’épouvante, le dégrade, ne l’occupe que de sa bassesse, comprime le ressort de son âme, le met au désespoir et finit communément par le rendre furieux. La Morale dit à l’homme de travailler à son bonheur ; la Religion lui prescrit de se priver de tous les objets propres à le rendre heureux, sous peine d’encourir la colère d’un Dieu, dont le plaisir est de voir gémir ses créatures infortunées. La Morale dit à l’homme de chérir les êtres qui l’entourent ; la Religion lui dit d’aimer par-dessus toutes choses un Tyran odieux, qui lui ferait un crime de sa tendresse pour de viles créatures. La Morale lui dit d’être doux, humain, pacifique, indulgent ; la Religion lui fait un devoir d’être zélé, persécuteur, haineux, séditieux, toutes les fois qu’il s’agira de la cause de son Dieu ou de ses Prêtres. La. Morale lui dit d’être raisonnable ; la Religion lui fait un crime d’écouter sa raison. Des bornes immobiles doivent donc à jamais séparer l’empire de la Morale et celui de la Religion ; ils ne sont point faits pour s’unir, leurs intérêts ne peuvent se confondre ; leurs sujets ne peuvent s’allier ; ceux de l’une ne peuvent être les amis de ceux de l’autre, ils ne peuvent combattre sous les mêmes étendards.

Que l’on ne nous dise donc plus que la Morale sans le secours de la Religion serait insuffisante pour rendre les hommes bons et vertueux. Serait-il donc plus difficile d’inculquer dès l’enfance à des êtres raisonnables des vérités utiles et palpables, que des rêveries nuisibles et dépourvues de vraisemblance, que des contradictions sensibles, que des mystères et des fables révoltantes pour le bon sens ? Est-il plus aisé de leur faire comprendre ce que c’est qu’un Dieu voilé de nuages, que de leur faire connaître l’homme et sa véritable nature ? Trouve-t-on plus d’embarras à leur faire sentir leurs devoirs véritables, la conduite qu’ils doivent tenir par intérêt pour eux-mêmes, qu’à leur remplir l’esprit d’hypothèses inintelligibles, de dogmes merveilleux, ou qu’à les soumettre à des cérémonies futiles, à des pratiques gênantes, à des rites dont le bon sens ne peut deviner l’utilité ? L’homme serait-il donc plus disposé par sa nature à prendre des opinions fausses et avilissantes, que des vérités propres à élever son âme, à l’ennoblir à ses propres yeux, à le consoler, à lui donner du ressort ? Est-il plus difficile de le convaincre qu’il doit s’aimer et s’estimer lui-même, qu’il est fait pour travailler à son propre bonheur, que de lui persuader de se haïr, de se nuire, de s’affliger ? Trouve-t-on plus de facilité à l’anéantir, à en faire un esclave, à l’abrutir, qu’à lui montrer ses prérogatives et ses droits ? En un mot peut-on de bonne foi prétendre qu’un être doué de sens eût plus de peine à placer dans sa mémoire les leçons si simples, si claires, si évidentes de la vraie morale, que les préceptes inintelligibles, que les fables bizarres, que les dogmes absurdes, que les mystères et les articles de foi de sa Religion ? La théorie ou la pratique des vrais devoirs de l’homme sont-elles plus difficiles à saisir que les éléments d’un art quelconque, que les principes d’une science, ou même que les connaissances, souvent très compliquées, qu’exige le métier d’un Artisan ?

C’est à la Théologie et à ses vains sophismes qu’il faut s’en prendre, si la morale est devenue une science obscure, remplie d’énigmes et de contradictions, dont l’ensemble fut impossible à saisir même par les penseurs les plus profonds. Par son moyen la science des mœurs, fondée sur des principes immuables, fut soumise aux caprices des Dieux, ou plutôt de ceux qui les firent parler73. Nous avons fait voir dans tout le cours de cet ouvrage les conséquences fâcheuses qu’eurent les notions affligeantes qu’on inspira aux mortels sur la Divinité, toujours modifiée par l’enthousiasme, l’imposture et l’intérêt ; toujours despotique, injuste, et peu morale ; toujours proposée comme modèle, malgré les traits hideux sous lesquels on se complut à la peindre ; cette Divinité devint le germe second de tous les égarements du genre humain ; la nature disparut auprès d’elle, la raison ne fut plus consultée ; l’homme n’eut plus d’autre morale que celle qui lui fut prescrite par une Théologie effrayante, inconcevable et peu d’accord avec elle-même ; la Religion fut l’unique objet de l’attention des hommes ; ils crurent avoir des mœurs, posséder des vertus, remplir tous leurs devoirs en accomplissant fidèlement les ordonnances inutiles et souvent criminelles qu’on faisait descendre du ciel. En vain la nature et la vérité leur criaient-elles de songer à la terre, de s’occuper de leur bonheur présent, de chercher les moyens de l’obtenir, de cultiver la raison qui leur disait d’être bons, justes, indulgents et paisibles ; ils voulurent du merveilleux, il leur fallut des oracles divins, surnaturels, énigmatiques ; et ces oracles sublimes les rendirent inquiets, insociables, malheureux, ou les empêchèrent de savoir à quoi s’en tenir.

En un mot la morale de la nature fut écrasée sous l’autorité de la Religion qui lui fut préférée ; la raison simple fut obligée de céder au merveilleux ; sa voix ne fut point écoutée dès qu’on crut entendre la voix redoutable de l’être à qui tout est soumis : la morale devint une science compliquée, obscurcie par la théologie et qui lui fut toujours soumise. Elle fut incertaine et flottante, elle n’eut point de principes assurés, elle heurta souvent de front les lois de la nature ; l’utilité générale, le bien des sociétés furent obligés de céder au fanatisme, ou bien il fallut recourir à des subtilités infinies pour les concilier avec les ordres bizarres et déraisonnables de ce Monarque invisible, qui s’était réservé le droit de gouverner la terre par ses Ministres et ses affreux Représentants. L’amour si naturel que l’homme a pour lui-même, le désir de se conserver et de rendre son existence heureuse, les sentiments d’affection qu’il doit à ses semblables, les intérêts de l’État, sa prospérité, son repos furent traversés par des ordres formels de la Divinité qui voulait que l’homme s’étudiât sans relâche à se rendre malheureux dans un monde qu’on ne lui montra que comme un passage pour arriver dans un autre.

Les fondements de la morale ne furent pas moins ébranlés par les Princes que la superstition a partout déifiés. Leurs caprices, leurs passions, leurs délires passèrent pour décrets du ciel ; les peuples furent obligés de s’y soumettre, et les institutions les plus contraires à la saine morale, les préjugés les plus dangereux, les Lois les plus iniques réglèrent souvent la conduite des sujets ; ils n’eurent aucune idée ni du bien ni du mal, ils se crurent autorisés à mal faire dès que le souverain, l’opinion ou l’usage le permirent. C’est ainsi que la guerre, le carnage, l’usurpation, la conquête, la rapine, la mauvaise foi, la fourberie politique parurent des choses honnêtes, légitimes et nécessaires lorsqu’elles furent ordonnées par le Prince, par les prétendus intérêts de l’État, dès qu’elles eurent des exemples pour elles. En conséquence il n’y eut plus de justice sur la terre, la vertu en fut bannie ; c’est ainsi que le vol cessa d’être un crime dès que le Prince y trouva son intérêt. Les outrages les plus sanglants faits à la nature humaine, passèrent dans l’esprit des peuples pour des actions louables, dès qu’ils furent approuvés ou ordonnés par des Souverains que l’on crut en droit de tout rendre licite, et aux volontés desquels la morale fut par conséquent subordonnée comme à celles des Dieux.

À ces causes si puissantes qui corrompirent la morale et qui la rendirent incertaine et chancelante, joignons encore ces usages souvent nuisibles et criminels, ces préjugés fatals qui constituèrent l’opinion publique, qui influèrent sans cesse sur la conduite et les idées des Citoyens et qui autorisèrent ou du moins justifièrent partout les actions les plus contraires à ! a vertu et aux intérêts du genre humain. Par une suite de ces notions dépravées les vertus les plus réelles furent quelquefois regardées avec mépris, elles devinrent les objets du ridicule, elles attirèrent des châtiments et l’ignominie à ceux qui en dépit des opinions reçues osèrent les pratiquer. C’est ainsi que dans des nations accoutumées à la guerre et à mettre le plus haut prix au carnage, la douceur, la patience, l’oubli des injures furent regardés comme des lâchetés, et ceux qui les exercèrent furent notés d’infamie. C’est ainsi que dans des nations soumises de longue main à des gouvernements dépravés, l’amour du bien public fut traité de folie, et l’ami de sa nation fut regardé comme un séditieux punissable. C’est ainsi que chez des peuples corrompus, les vices les plus honteux furent souvent approuvés ou justifiés par l’exemple et conduisirent aux honneurs ; la fidélité conjugale, la pudeur, l’innocence des mœurs furent traitées de faiblesses et chargées de ridicules.

Telles sont les vraies causes qui ont anéanti la morale ou qui du moins en ont fait une science conjecturale, remplie d’incertitudes, dont les vrais principes sont devenus si difficiles à démêler. La Religion en fit une science romanesque par les fondements imaginaires qu’elle prétendit lui donner ; elle la détruisit par ses contradictions, et par les vertus fanatiques et meurtrières qu’elle prescrivit aux hommes ; elle la rendit obscure par ses subtilités, par les efforts qu’elle fit pour la concilier avec ses rêveries informes, et par les idées révoltantes qu’elle donna de son Dieu. Enfin elle confondit les idées de la morale en faisant regarder des opinions absurdes, des expiations, des cérémonies arbitraires comme des choses plus importantes que la vertu. La politique ne fut pas moins ennemie de la morale par les lois et les usages qu’elle enfanta, par les crimes qu’elle autorisa, par la corruption des mœurs que les souverains introduisirent, par les exemples qu’ils donnèrent, par les vices que des Cours dépravées propagèrent dans les nations. Enfin tout conspira à rendre les hommes ignorants et méchants, et à confondre leurs idées sur la morale.

Il n’est donc pas surprenant si cette science ainsi défigurée devint méconnaissable, et fut un sujet de recherches profondes et de disputes interminables pour ceux qui l’étudièrent. Tout en elle devint problématique, dès le premier pas on fut embarrassé de savoir sur quoi l’établir. Les Prêtres la fondèrent sur la volonté des Dieux, qui ne furent jamais les mêmes pour les habitants de la terre et dont les oracles prétendus furent aussi diversifiés que les idées ou les intérêts de ceux qui les firent parler. D’autres fondèrent la justice sur les lois discordantes admises par les nations, qui ne sont communément que les expressions des passions, des délires et de l’impéritie des chefs, ou des notions absurdes, des préjugés ridicules, des intérêts momentanés, des saillies imprudentes des différents peuples du monde. Par là l’on vit souvent les crimes les plus atroces, les actions les plus noires, les vices les plus honteux autorisés et légitimés dans un pays et détestés dans un autre ; la morale des peuples fut soumise aux bornes politiques de la convention ; ce qui fut horrible au-delà d’une rivière ou d’une montagne, fut une chose honnête et approuvée en deçà ; les Dieux, les Souverains et les Lois d’un État autorisèrent d’un côté ce que les Dieux, les Souverains et les Lois proscrivirent et punirent de l’autre. Le Tartare fut parricide, le Spartiate fit périr ses enfants, le Juif fut un brigand, le Chrétien un monstre de cruauté ; le Romain fut le fléau des nations74 ; l’Indien fut dissolu ; l’Espagnol fut cruel et intolérant. Cependant chacun de ces peuples se crut autorisé dans sa conduite abominable, soit par ses Dieux, soit par l’intérêt de la Patrie, soit par ses usages révérés. Belle morale, sans doute, qui n’a pour base que les idées peu raisonnées des peuples égarés par leurs guides religieux et politiques ! étranges mœurs que celles qui autorisent les crimes les plus affreux, les dérèglements les plus infâmes, les actions les plus révoltantes pour l’humanité !

Un seul soleil luit pour tous les habitants de notre globe, une seule morale doit les guider. Malgré la diversité de leurs opinions, de leurs institutions, de leurs lois, de leurs usages ; malgré la variété presque infinie que le climat et le tempérament mettent entre eux, leur nature est partout la même ; ils ont les mêmes sens, les mêmes besoins, les mêmes désirs ; ils sont forcés d’employer les mêmes moyens pour les satisfaire. Tous les hommes naissent, se nourrissent, se conservent, se détruisent de la même manière ; tous sont épris d’eux-mêmes, tous désirent le bonheur, tous pour y parvenir ; ont besoin d’assistance, tous cherchent ce qui leur paraît désirable, tous fuient ce qui leur semble nuisible ; tous sont susceptibles d’expériences, de réflexions, de plus ou de moins de raison ; ainsi tous sont capables de connaître le prix de la vertu et le danger du vice.

Voila les seuls principes sur lesquels on doit établir la morale universelle, faite pour tous les individus de l’espèce humaine ; il faut la fonder sur l’essence commune à tous les hommes, sur leur nature, sur leurs besoins constants ; il faut que l’expérience la confirme sans cesse et qu’elle ne soit jamais ni contredite ni démentie ; il faut qu’en tous lieux et en tout temps elle procure le bonheur, qui fait l’objet de nos désirs ; enfin il faut que destinée pour tous elle soit sentie par tous. Une morale fondée sur ces principes immuables est la seule qui convienne à des hommes, elle est la seule Religion nécessaire au genre humain75.

Qu’il nous suffise donc de savoir que la vertu est ce qui est constamment avantageux et le vice ce qui est nuisible à des êtres, qui sentent, qui désirent le plaisir et qui fuient la douleur. La vertu est le plaisir, le vice est la douleur, causés par les actes des volontés humaines. Pour régler nos actions il suffit d’être convaincus que tous les hommes, ainsi que nous-mêmes, cherchent leur propre bien-être, et par conséquent n’aiment que ceux qui secondent leurs désirs et sont forcés de haïr ceux qui les contrarient. La réflexion nous montrera chaque jour que seuls et privés de secours nous ne pouvons efficacement travailler à notre félicité propre ; que l’association nous est utile, et que pour qu’elle nous soit vraiment avantageuse, il faut que nos associés conspirent à nous aider : l’expérience nous apprendra les moyens de nous conserver ; elle nous prouvera la nécessité d’exciter par notre conduite la bienveillance des êtres capables de concourir à notre propre bonheur.

C’est à des principes si simples que se réduit le code de la nature. Les leçons de la morale ne sont donc point abstraites ou réservées à des penseurs profonds ; elles sont toujours proportionnées à l’entendement de l’homme, que dis-je ! de l’enfant même. La morale doit parler une même langue à tous les hommes, elle se fera toujours entendre d’eux quand elle s’expliquera clairement, ou lorsque le préjugé ne leur bouchera point les oreilles. Est-il donc si difficile de prouver à tout homme qu’il ne peut être heureux tout seul, qu’il a besoin pour cela de l’assistance des autres, et que ces secours ne s’accordent qu’au bien qu’on leur procure ? Faut-il des lumières bien étendues pour sentir qu’en nuisant à ceux qui nous entourent nous anéantissons notre propre félicité ? Faut-il un grand effort de génie pour s’apercevoir qu’un être qui s’aime lui-même et qui s’estime, doit tâcher par sa conduite de faire partager aux autres les sentiments qu’il éprouve ?

Il est vrai que ces préceptes si clairs deviennent obscurs et compliqués lorsqu’ils sont contredits par des systèmes imposants qui nous défendent de nous aimer nous-mêmes, de nous occuper de notre bonheur, de nous attacher aux Créatures, de perdre de vue le ciel qu’on nous montre souvent irrité du bien même que nous faisons, de l’affection que nous avons pour les êtres qui nous entourent, de l’indulgence que nous leur montrons. Ces mêmes préceptes sont pareillement anéantis par des gouvernements qui semblent prendre à tâche de rendre l’homme ennemi de ses associés et qui le forcent de haïr une patrie dont il n’éprouve que des mépris, des injustices et des rigueurs, si pour se rendre heureux lui-même il ne s’occupe à faire des malheureux.

Les hommes n’auront jamais de principes sûrs en morale tant qu’ils la feront dépendre d’une Religion dont les ordres seront plus respectés que ceux de la nature, dont les oracles seront plus écoutés que ceux de la raison, dont les caprices seront l’unique règle du juste et de l’injuste, dont les lois seront préférées à celles de la vertu, dont les prétendus intérêts deviendront bien plus chers que les vrais intérêts de la Société, dont les Ministres avides expieront les forfaits, dont les interprètes, tantôt flatteurs pour les Souverains les diviniseront et les convertiront en Tyrans, et tantôt séditieux, les feront égorger par leurs sujets fanatiques.

Enfin, l’on ne peut trop le répéter, il n’y aura point de morale pour les hommes tant qu’on leur proposera pour modèle un Dieu rempli de vices et d’imperfections. Un Dieu capricieux et changeant, un Dieu dont la conduite est toujours entourée de nuages, tel que celui que toutes les Religions adorent et prescrivent d’imiter, un Dieu sans cesse irrité contre l’homme, un Dieu despotique qui a le droit d’être injuste, parce qu’il est tout-puissant, ne peut servir de base à la morale ni être proposé à des hommes comme un modèle de la vertu76.

La morale ne sera qu’une science chimérique et ses leçons seront constamment méprisées tant qu’elle sera contredite par des Gouvernements corrompus aussi despotiques, aussi peu vertueux, aussi fantasques et déraisonnables que les Dieux de la superstition. Elle parlera inutilement aux sujets tant que leurs maîtres abuseront de leurs droits divins pour les empêcher de s’éclairer, pour les rendre vicieux, pour les forcer d’être malheureux, s’ils ne consentent à partager et à servir leurs passions et leurs frénésies.

Cependant la morale est faite pour régler sans partage le sort des hommes ; la vertu est la chose la plus importante pour eux ; elle doit commander aux Princes, régler les Gouvernements, diriger la Législation, maintenir la Société, fixer le droit des Gens, être la vraie boussole des Nations et des individus. Elle suffit pour les rendre heureux, elle a donc seule droit à leurs hommages, à leur culte, à leur obéissance, à leurs respects. Tous ceux qui la contredisent sont des séducteurs, des rebelles, des impies que l’on ne peut écouter sans danger. En un mot, je le répète, la morale est la seule Religion nécessaire à l’homme ; il est religieux dès qu’il est raisonnable, dès qu’il se rend utile, dès qu’il est vertueux ; il jouit de la raison lorsqu’il suit les impulsions de sa propre nature, conciliée avec celle des êtres parmi lesquels le Destin l’a placé.

Telle est la Religion que la nature a destinée pour tout le genre humain. Tout homme connaîtra ses dogmes, quand il voudra rentrer dans le fond de son cœur ; en consultant son être, en examinant ce qu’il est, ce qu’il veut, ce qu’il désire, il saura ce qu’il se doit à lui-même et ce qu’il doit aux autres. Il n’a donc pas besoin de recourir à la Religion, ni aux oracles de ses Ministres pour savoir ce qu’il doit faire ; il n’a pas besoin de porter ses vues au-delà de son existence actuelle pour trouver des motifs puissants de travailler à son bien-être présent ; il se voit dans ce monde ; il s’y trouve entouré d’êtres semblables à lui, disposés à l’aider s’il leur montre des sentiments qu’ils approuvent, et à le détester dès qu’il contrarie la tendance générale. Il n’a besoin ni des récompenses ni des menaces d’une autre vie pour faire le bien en celle-ci ; l’expérience lui prouve à tout instant, que le méchant est un être haïssable et méprisable, que l’homme de bien est chéri et respecté de ceux mêmes dont la conduite est opposée. Pour peu qu’il ouvre les yeux il voit que les sociétés ainsi que les membres qui les composent ne sont si misérables que parce que les vices des hommes se punissent toujours eux-mêmes. Il voit le Gouvernement puni, par l’indigence et la faiblesse, des maux qu’il fait à sa nation, dont son ambition, ses caprices, son avidité, sa corruption, ont épuisé les ressources, anéanti le courage, détruit l’activité. Une expérience journalière lui prouve invinciblement qu’il ne se permet pas à lui-même un vice, un excès sans en éprouver des remords, sans s’exposer au repentir, sans endommager son être.

Cette Religion si simple et si pure parle un langage uniforme à toutes les nations, elle est intelligible pour tout être sensible ; elle n’est point l’ouvrage de l’imagination, elle est faite par la nature humaine, qui nous est assez connue pour savoir ses vues, sa tendance invariable, ses mobiles et ses ressorts. Elle n’est point environnée des ombres du mystère, elle ne se couvre point du masque des fictions et des allégories. Elle ne se vante point d’être émanée des régions célestes, elle avoue qu’elle est humaine et destinée pour la terre. Elle n’est point réservée par une Divinité partiale à quelques hommes privilégiés, à quelques élus choisis ; elle est la Religion commune de tous les êtres raisonnables ; la nature en leur donnant le jour la destine à tous ses enfants, elle la sème dans tous les cœurs, elle l’y grave en caractères ineffaçables ; elle fonde l’authenticité de ses preuves sur le consentement de tous les hommes, sur le témoignage unanime de tous les peuples de la terre, sur l’amour raisonné que tout mortel a pour lui-même, sur le besoin constant qu’il a de ses semblables. Ses décrets, à couvert des révolutions de la terre, des injures du temps, des caprices de l’usage, ne peuvent être changés ni abrogés. Le culte qu’elle prescrit n’est point une pompe stérile qui ne parle qu’aux yeux ; ses dogmes ne sont point des spéculations vagues et sujettes à dispute ; il parle au cœur, ses préceptes sont d’agir en consultant la raison ; leur utilité se prouve à chaque instant. Egalement éloignée d’un enthousiasme insensé ou d’une ivresse sublime qui ravit l’homme au-dessus de sa sphère, ou de cet état d’avilissement où la superstition le précipite, cette Religion, conforme à la nature de l’homme, ne prétend pas le dénaturer ; elle lui laisse ses passions, elle les dirige et les approuve quand elles le rendent véritablement heureux, elle les nomme des vertus quand elles sont utiles à ses semblables, elle les admire quand elles procurent l’avantage de la société. Tout homme vertueux en est le Prêtre, les erreurs et les vices sont ses victimes, l’univers est son Temple, la vertu est sa Divinité.

Chapitre XIV. De l’influence de la Religion sur le bonheur des individus ; elle les rend très malheureux.

Nous avons examiné jusqu’ici les effets généraux de la Religion sur la politique et sur la morale ; il nous reste encore à examiner la façon dont elle opère sur les individus les plus soumis à ses lois, ou sur ceux qui se piquent de lui être le plus inviolablement attachés. Voyons donc si dans chaque société les hommes les plus religieux sont les plus heureux ; assurons-nous si les personnes les plus favorisées du ciel, les plus dignes de la complaisance du Très-Haut, jouissent de quelques prérogatives qui les distinguent des autres. Toutes les Religions du monde ont eu pour objet de leur culte quelque Divinité terrible et malfaisante ; si la crainte enfanta les Dieux et leurs cultes au sein des malheurs, ce fut la crainte qui fit durer leur Empire et ce furent des calamités qui ramenèrent aux pieds de leurs autels les hommes que le bien-être en avait éloignés. Une épidémie, une famine, un tremblement de terre, des succès malheureux ont toujours suffi pour replonger les nations dans la superstition ; une maladie, des traverses, la mélancolie ramènent souvent à la Religion les personnes mêmes qui semblaient s’en être détrompées pour toujours.

Cela posé, il est aisé de deviner pourquoi la Religion, qui n’est faite que pour réveiller des idées fâcheuses dans les esprits, et qui parle toujours sur un ton lugubre des tristes objets qu’elle annonce, déplaît communément aux personnes enjouées, ne trouve point de prise sur celles qui se livrent à la dissipation et aux plaisirs, ne rencontre que des sourds dans celles qu’emportent des passions fougueuses ou que lient des habitudes invétérées ; elle ne fait des impressions profondes que sur des mélancoliques mécontents, et malheureux, que le chagrin a mis au ton de ses leçons ; sur des infirmes et des lâches toujours prêts à trembler, et que la raison ne peut point rassurer ; sur des Enthousiastes dont l’imagination trop active se plaît à s’égarer ; enfin sur des ignorants, dont l’esprit faux ne se laisse point redresser par le jugement, et que l’inhabitude de penser par eux-mêmes rend susceptibles de recevoir les passions qu’on veut leur inspirer. Beaucoup de gens d’esprit peuvent être les dupes de la Religion, mais à coup sûr ils manquent de jugement au moins sur cet article77.

La terreur étant la base de toute superstition, nous devons en retrouver tes symptômes dans tous ceux qui sont infectés de cette dangereuse épidémie : nous voyons qu’elle remplit leur imagination de chimères effrayantes, dont ils sont poursuivis sans relâche, et qui empoisonnent tous leurs plaisirs : nous les trouvons agités de vains scrupules et tourmentés de remords pour les actions les plus indifférentes, dont souvent la Religion leur fait des crimes impardonnables. En un mot le superstitieux peut être comparé à ces hypocondriaques, continuellement alarmés de leurs maux imaginaires, et qui, sans cesse inquiets d’une santé que rien ne semble menacer, voient du danger partout, craignent de rencontrer la mort à chaque pas, et finissent par se rendre véritablement malades à force d’inquiétudes, de mélancolie et de remèdes.

De tout temps le superstitieux fut à peu près le même : les Dieux ont changé, leurs cultes se sont diversifiés, mais toujours le superstitieux a tremblé, toujours il fut ingénieux à se tourmenter, toujours il fit des efforts pour se rendre malheureux dans l’idée de plaire aux Puissances invisibles qu’il voulut honorer. « Celui, dit Plutarque, qui craint les Dieux, craint toutes choses ; il craint la terre, la mer, l’air, le ciel, les ténèbres et la lumière, le bruit et le silence, les songes, etc. : les esclaves, quand ils dorment, oublient la dureté de leurs maîtres ; le sommeil soulage les chagrins et les ennemis de ceux qui sont dans les prisons et dans les fers ; les plaies les plus envenimées, les ulcères les plus malins qui dévorent cruellement les membres donnent quelque relâche à ceux qui souffrent pendant qu’ils sont endormis […] la superstition ne permet point au superstitieux de respirer ; elle seule ne fait point de trêve avec le sommeil ; elle ne permet à l’âme de prendre aucun repos, ni de se rassurer en se débarrassant des idées funestes qu’elle a conçues de son Dieu. Bien plus, comme si le sommeil des superstitieux était un enfer et le séjour des damnés, il leur suscite des imaginations horribles, des visions effrayantes et monstrueuses ; il leur montre des Démons et des Furies qui tourmentent leurs âmes infortunées et les privent de leur repos par leurs propres songes, dont le superstitieux n’a point le courage de se moquer, même quand il est éveillé […] la mort, dit-il plus loin, est la fin de la vie pour tous les hommes, mais elle ne met point fin à la superstition ; elle étend son empire au-delà même du trépas ; ses craintes sont plus longues que la vie, puisqu’elle attache à la mort l’idée de malheurs éternels […] les superstitieux craignent les Dieux, et néanmoins ils recourent à eux ; ils les flattent et les accusent, ils les prient et les outragent […] d’où il suit qu’ils les haïssent ; ils ne peuvent avoir d’autres sentiments pour ces Dieux, vu qu’ils se persuadent qu’ils leur sont redevables des plus grands maux qu’ils aient endurés déjà, ou qu’ils s’attendent à souffrir dans la suite. »78

L’on ne peut rien ajouter aux traits vigoureux sous lesquels un des plus grands peintres de l’Antiquité nous montre le superstitieux ; nous y retrouvons ceux des superstitieux de notre temps, ou de toutes ces malheureuses victimes de l’enthousiasme, de l’ignorance et de la crainte, que la Religion rend les ennemis d’eux-mêmes. Lorsqu’ils ont une fois placé dans les cieux des êtres malfaisants, par lesquels ils supposent la nature gouvernée ; dès qu’ils en font dépendre leurs destinées dans cette vie et dans une autre, il faut nécessairement que leur esprit se remplisse de troubles et de terreurs ; il faut qu’ils s’occupent sans cesse de ces objets importants ; ils rechercheront continuellement leur propre conduite, ils se feront peur à eux-mêmes ; leur conscience alarmée sans cause, leur formera des scrupules ; à leurs yeux prévenus les actions les plus naturelles et les plus innocentes se changeront en crimes, et leur imagination leur montrera les bûchers éternels déjà préparés pour les expier. Ainsi le superstitieux, s’il est conséquent à ses principes religieux ou aux notions funestes qu’il s’est faites de la Divinité, doit vivre dans l’amertume et dans les larmes ; il saisit avec transport les pratiques les plus insensées qu’on lui propose pour apaiser son Dieu ; ses tristes jours se passent à expier des fautes souvent imaginaires ; uniquement absorbé par ses devoirs religieux, il ne peut vaquer à ce qu’il doit à ses semblables, il se ferait un crime de perdre son Tyran un instant de vue79. Perpétuellement occupé d’un objet désagréable, non seulement il devient inutile, mais encore sa mélancolie habituelle le rend farouche, insociable : toujours mécontent de lui-même, comment serait-il content des autres ? Obligé par devoir de se refuser tous les plaisirs et les douceurs de la vie, comment s’occuperait-il de procurer à ceux dont il est entouré des amusements qui déplairaient à son Dieu ? Enfin forcé de se haïr lui-même, aurait-il de l’affection, de l’indulgence, de la douceur pour ses semblables, et leur pardonnerait-il des fautes qui les rendent les objets de la colère divine ? Non ; le superstitieux toujours malheureux au dedans de lui-même, ne peut souffrir le spectacle du bien-être ; les plaisirs l’importunent ; la sérénité des autres doit elle-même l’offenser, et pour se rendre agréable à son Tyran céleste, il travaille sans relâche à se rendre insupportable à tous ceux qui l’approchent.

Tels sont communément, et tels devraient être toujours, les effets de la Religion sur ceux qui, pénétrés de ses notions terribles, veulent être conséquents à leurs principes. Il est impossible qu’un homme qui croit son Dieu susceptible de colère, de vengeance et de jalousie ; qui l’a toujours présent à l’esprit ; qui voit ses yeux étincelants perpétuellement ouverts sur sa conduite ; qui s’imagine que l’on peut l’offenser, même à son insu et contre son intention ; qui pense que ce Dieu jaloux ne veut point que le cœur se partage entre lui et ses créatures ; il est, dis-je, impossible qu’un tel homme se livre a la gaieté, se permette d’aimer ceux qui l’entourent, et s’occupe d’autre chose quel du redoutable Argus aux regards duquel rien ne peut le soustraire : tout plaisir est interdit à un mortel, qui ne voit ce monde que comme un séjour d’épreuves, où il vit sous les lois d’un Maître rigoureux, prêt à le rendre éternellement malheureux, pour avoir transgressé ses volontés captieuses et souvent inintelligibles ; se livrer à la joie en pareil cas, serait le comble de la folie ; le rire est insensé sous un Dieu lugubre, chagrin, capricieux ; il s’offenserait, sans doute, de la gaieté de ses esclaves, qu’il peut à chaque instant envoyer au supplice ; un Dieu triste et un Dévot gai sont des choses incompatibles80.

Il ne faut donc point être surpris de l’extérieur sombre et sévère, ni de l’humeur atrabilaire que nous trouvons dans la plupart des hommes profondément infectés du venin de la superstition ; une Religion affligeante est faite pour anéantir la paix de l’âme et pour déclarer la guerre aux plaisirs ; il faut gémir, souffrir et prier sous un Dieu qui lui-même a donné l’exemple des souffrances. De quel droit en effet la créature coupable se dispenserait-elle de souffrir quand son Dieu innocent a consenti à s’immoler lui-même ? C’est, sans doute, d’après ces principes que tous ceux qui se sont servis de la Religion pour prendre de l’ascendant sur les peuples, ont communément affecté une grande sévérité et beaucoup de mauvaise humeur, que l’on regarda toujours comme une véritable perfection. Plus une Secte est rigide, plus une superstition est triste, plus elles en imposent au vulgaire, qui les juge, avec raison, plus conformes aux intentions de son Dieu. Un enthousiaste, dont tout l’extérieur annonce l’austérité, dont le visage pâle et décharné porte l’empreinte de la pénitence, dont les yeux creusés paraissent mouillés de larmes, dont la voix plaintive fait retentir sourdement les voûtes d’un temple obscur, est très propre à remuer les esprits ; sa présence seule vaut un discours éloquent81.

L’on se tromperait néanmoins si l’on s’imaginait que la Religion dût agir de la même manière sur tous ceux qu’elle soumet à son joug ; ses effets sont aussi variés que les tempéraments des hommes ; une organisation heureuse l’empêche souvent de faire des impressions également profondes. D’ailleurs cette chimère se montre sous différents aspects, et chacun s’arrête à celui qu’il trouve le plus analogue à son propre caractère. C’est, sans doute, un bonheur pour les nations superstitieuses, qui ne rassembleraient qu’un amas de citoyens inutiles, sans énergie, haïssables les uns pour les autres, si leurs spéculations religieuses influaient sur tous de la même façon. Quoique les mortels, pour la plupart, n’envisagent la Divinité que du côté de la terreur et de la sévérité, il en est, comme on a vu, qui ferment les yeux sur ces qualités effrayantes pour ne fixer leurs regards que sur sa bonté, sa clémence, sa douceur ; tous les Dieux sont des Janus, ils nous montrent deux faces ; ainsi chacun choisit la face qui lui convient le mieux, et c’est toujours celle qu’il trouve la plus conforme à sa propre façon d’être. Un homme sensible et tendre ne se persuadera jamais que son Dieu soit inhumain ; il l’aimera comme un père, il ne le verra point régner avec un sceptre de fer, ou muni d’un cœur d’airain ; il sentira pour cet être, qu’il se peint sous des traits aimables, des accès de tendresse, de ferveur, de dévotion : si à ces dispositions il joint une âme douce et honnête, ses idées religieuses ne le rendront point l’ennemi de ses semblables ; il aura de l’indulgence pour eux ; en gémissant de leurs fautes, il ne se croira point en droit de les en punir ou de les reprendre avec aigreur. Un autre, pourvu d’une imagination vive, d’un tempérament échauffé et d’organes faibles, aura des extases, des visions, des inspirations d’en haut ; il croira de bonne foi aux chimères produites par les mouvements déréglés de son cerveau. Toutes ces différentes nuances font les dévots et les enthousiastes. C’est surtout chez les femmes que la ferveur religieuse agit avec le plus de force ; la faiblesse de leur organisation, leur timidité naturelle, leur peu d’expérience les disposent à la dévotion, et la vivacité d’une imagination que la réflexion refroidit rarement, les expose plus souvent que les hommes aux délires religieux82 : Si la Religion s’empare de l’esprit d’un homme ardent ou d’un sang bouillant, elle en fait un zélateur ; si elle opère sur celui d’un homme bilieux, sombre, mélancolique, tels que sont pour l’ordinaire les méchants tourmentés de remords, elle le rendra lâche et cruel ; la trahison et le crime ne lui coûteront plus rien dès qu’on lui promettra l’expiation des forfaits dont l’idée l’importune, ou dès qu’on lui montrera la grâce écrite au ciel. Ce sont ces dispositions qui forment des fanatiques, des persécuteurs, des assassins ; par de nouveaux crimes ils espèrent obtenir le pardon de ceux dont le souvenir vient troubler leur repos.

La Religion n’a pas le même pouvoir sur les hommes d’un tempérament flegmatique, ceux-ci sont trop tièdes pour elle, il lui faut des sectateurs zélés ; ce n’est que sur des âmes ardentes et susceptibles de passions fortes qu’elle agit fortement. Les détails de la superstition sont infiniment variés, le merveilleux qui lui sert de base fournit une pâture continuelle à l’imagination ; voilà, sans doute, pourquoi la dévotion remplace si souvent les passions frustrées et malheureuses ; elle s’empare pour l’ordinaire de tous ceux que leurs passions assouvies plongent dans le vide, dans le chagrin, dans l’ennui ; elle donne des protecteurs et des consolateurs dans le ciel à ceux qui se sont attiré des mépris, des disgrâces sur la terre ; les malheurs, les dégoûts, la honte, les remords, l’impuissance de jouir, la satiété, la vieillesse ramènent souvent les hommes aux pieds de la Religion ; la dévotion dédommage leur imagination du rang, de la fortune, de la réputation, de l’amour même.

L’homme du peuple est communément attaché à sa Religion parce qu’il est ignorant et malheureux ; le pauvre croit y trouver de la consolation à ses peines, il l’aime parce qu’elle lui fait entrevoir un meilleur sort ; le riche s’y livre parce que souvent au milieu de son opulence il éprouve des chagrins qui le rendent misérable ; le soldat en est susceptible parce qu’il vit au sein des dangers ; les Princes, les Grands, les Courtisans la jugent utile, non seulement pour pouvoir opprimer impunément, mais encore parce qu’ils la trouvent toujours disposée à calmer leurs remords : L’homme éclairé est quelquefois la dupe de la superstition parce qu’elle met son imagination en travail ; le sage a souvent de la peine à s’en défendre ; on le voit très fréquemment céder à ses attaques lorsque le chagrin l’abat et confond son jugement, ou lorsque la maladie, lui ôtant l’usage de ses facultés, le livre aux mains d’un Prêtre qui le sollicite, qui le trompe par des sophismes, et vient porter le trouble dans ses derniers moments. Voilà d’où viennent les triomphes si fréquents que la Religion remporte au lit de la mort sur ceux mêmes qui l’avaient méprisée ou négligée pendant toute leur vie. Cependant c’est l’homme sain et jouissant de sa raison qui seul est en état de juger83 ; il n’y a que l’imposture qui puisse se prévaloir du témoignage d’un mourant.

Chapitre XV. De l’inutilité et de l’impossibilité de corriger ou de réformer la superstition. Des remèdes efficaces que l’on peut lui opposer.

De tous les liens qui attachent les hommes à la Religion, l’habitude est le plus fort ; l’éducation identifie avec nous les opinions les plus étranges, nos premières idées nous restent communément toute la vie : elles ne nous choquent point dès que nous les avons reçues dans notre enfance, dès que nous les voyons autorisées par l’exemple, par l’opinion publique, par les lois, et surtout lorsque nous les voyons munies du sceau de l’antiquité84. Ainsi tout concourt à rendre la superstition chère aux hommes, ou à les maintenir dans une honteuse inertie qui les empêche de rien examiner. En matière de Religion presque tout le monde est peuple ; les grands et les riches occupés de leurs affaires ou de leurs plaisirs, ne songent plus que le vulgaire à examiner les fondements de leurs opinions ; presque personne d’entre eux ne se trouve assez gêné par sa Religion pour se révolter contre elle ; on la quitte et on la reprend suivant que les passions l’ordonnent ; ses spéculations paraissent sacrées à tout le monde, mais l’intérêt le plus faible l’emporte sur elles dans la pratique ; elles n’influent sur la conduite que lorsqu’elles s’accordent avec les passions ou lorsqu’elles les justifient. C’est ainsi que la Religion devient une arme sûre pour nuire aux hommes, sans jamais leur fournir des remèdes utiles. Le Dieu bon les invite à mal faire, le Dieu vengeur et méchant les rend insensés et cruels sans les rendre meilleurs.

Bien des gens sont convaincus de l’utilité et de la nécessité d’une Religion, très peu en connaissent les dangers : les souverains, ou superstitieux ou tyrans, la regardent comme l’appui de leur pouvoir, sans vouloir s’apercevoir qu’elle devient leur ennemie dès qu’ils refusent de se rendre ses esclaves. Les personnes les plus détrompées d’ailleurs des préjugés religieux ne laissent pas de se persuader que la Religion est nécessaire pour contenir le peuple : cependant ce peuple sans avoir rien examiné est toujours prêt à se soulever à la voix de ses Prêtres dès qu’on lui dit en gros que sa Religion est attaquée. En un mot les erreurs religieuses acquièrent une solidité inébranlable, parce que jamais on ne peut les attaquer sans péril, tandis que ceux qui les défendent sont applaudis, honorés, récompensés.

Tout semble donc conspirer à donner à la Religion des défenseurs ardents et à décourager ses adversaires ; toute innovation, toute opinion hasardée, toute cérémonie changée devient un monstre aux yeux des peuples ; ils se figurent que les foudres du ciel vont tomber en éclats sur eux pour les punir des blasphèmes de quelques spéculateurs. Si quelquefois une nation s’aperçoit des malheurs dans lesquels la superstition l’a plongée, jamais elle n’a ni assez de lumières ni de courage pour remonter jusqu’à leur source et pour détruire le levain qui tôt ou tard produira de nouvelles fermentations. Les hommes ne font que diversifier leurs folies religieuses ; ils ne quittent une superstition dont les abus les dégoûtent que pour en adopter une nouvelle, qu’il faut toujours acheter au prix du sang, et qui souvent devient encore plus funeste que la première. Ce sont des Dieux atroces et déraisonnables, formés sur le modèle des plus méchants des hommes, ce sont leurs attributs insensés et contradictoires, ce sont leurs oracles trompeurs, annoncés par le fanatisme et l’imposture, qui ont inondé l’univers de crimes et de misères : c’est le trône de ces idoles malfaisantes, ce sont ces fantômes dangereux qu’il faut renverser et détruire, si l’on veut tarir la source des maux dont le genre humain est inondé.

En effet les mortels ont-ils beaucoup gagné aux changements successifs que leurs Religions ont éprouvés ? Hélas ! ils n’ont fait que changer de délire, ils n’ont été ni moins esclaves, ni moins insensés, ni moins disposés à se nuire. Il n’appartient qu’à la vérité pure d’être toujours la même et de procurer pour toujours la liberté, le calme et la concorde. Les ouvrages décousus du mensonge et de l’enthousiasme se détruisent d’eux-mêmes : le temps n’a point respecté ces Dieux, qui pendant une longue suite de siècles ont fait trembler les nations et usurpé leur encens. Les Osiris, les Bélus, les Jupiter, autrefois si redoutés, sont aujourd’hui la risée de quelques peuples bien fiers de s’être détrompés de ces Divinités futiles ; ils les ont néanmoins remplacées par d’autres plus ridicules encore. Notre Europe a-t-elle donc lieu de se vanter d’avoir quitté les Dieux des Celtes et des Romains pour un vil artisan de Judée, mis à mort sur une croix, qui mille fois fut le signe de la révolte et du carnage pour ses disciples forcenés ?

Que les mortels ne nous parlent point de l’antiquité de leurs cultes ; ils n’ont adoré dans tous les temps que les mêmes fantômes, habillés diversement, suivant leurs besoins, leurs caprices, les fantaisies de leurs modes, de leurs opinions, de leurs folies. Toujours leurs vaines idoles régnèrent par les mêmes voies ; leur trône fut établi sur la crainte et sur la crédulité. D’ailleurs l’ancienneté d’une erreur ne sera jamais un titre valable aux yeux de là raison : les témoignages successifs et multipliés de la crédulité et de l’imposture ; les traditions du mensonge ; des fables et des merveilles racontées de père en fils pendant des milliers de siècles, ne pourront jamais rendre des folies respectables. Le Philosophe verra toujours dans les Dieux des nations des génies malfaisants, qui, semblables à ces lueurs trompeuses que le voyageur égaré a l’imprudence de suivre, n’ont servi qu’à faire quitter aux hommes la route de la félicité.

En effet ces systèmes religieux apportés aux nations par leurs législateurs, les ont-elles rendues plus heureuses ? Ces révélations merveilleuses que l’on a fait descendre du ciel, ont-elles soulagé les peuples des maux dont ils étaient accablés ? Ces changements successifs, que leurs circonstances ont obligé de faire à leurs Religions, ont-ils amélioré leur sort ? Non, sans doute ; tous ces pompeux mensonges, toutes ces rêveries diversifiées, loin de les guérir, n’ont fait que multiplier et diversifier leurs infortunes, combiner des erreurs nouvelles à des erreurs anciennes85. L’homme qui se crut instruit par la Divinité même n’en fut que plus malheureux ; l’importance qu’il fut obligé de mettre à des opinions et à de prétendus devoirs en fit souvent un être très dangereux pour lui-même et pour d’autres. Les Dieux ne semblent s’être révélés à la terre que pour rendre plus fâcheux le sort de ses habitants ; ils se montrèrent partout comme des Conquérants, qui ne laissent sur leur passage que les signes de la désolation, ou comme ces météores terribles, dont le souvenir ne se perpétue que par les traces des ravages qu’ils ont causés.

Les sociétés humaines furent communément sauvages, ignorantes, dépourvues de lumières et de connaissances dans les temps où leurs Législateurs leur donnèrent des Dieux, des cultes et des lois : à mesure que les mœurs, les circonstances et les besoins des nations changèrent, leurs idées religieuses durent aussi souffrir des changements ; le Dieu de l’homme social, policé, plus raisonnable, ne peut être le même que celui de l’homme errant, stupide et féroce : ainsi l’homme civilisé et plus éclairé sur ses intérêts doit peu à peu se dégoûter de la Religion, lorsqu’elle est devenue trop contraire à ses mœurs adoucies, aux idées qu’il a pu acquérir, à sa raison plus cultivée. Voilà pourquoi l’on voit souvent les peuples secouer le joug de leurs Dieux surannés pour en adopter d’autres dont ils attendent plus de bonheur : fatigués de leur tyrannie ou de celle de leurs Prêtres, détrompés des erreurs et des fables qu’on leur débite, ils adoptent quelquefois des nouveautés avec empressement, ou du moins ils prêtent l’oreille à ceux qui leur présentent leur ancienne Religion sous une forme nouvelle, moins contraire à leurs idées présentes.

Cependant les changements dans la Religion ne se font point tranquillement ; c’est toujours par des guerres, des révolutions, des massacres que les hommes sont forcés d’apprendre ce qu’ils ont à penser sur cette matière. La Religion ancienne, ayant communément pour elle la possession, le grand nombre et le pouvoir, opprime et persécute les Novateurs qui lui disputent ses titres ; à force de mauvais traitements elle irrite leur opiniâtreté et les oblige de s’armer pour repousser les violences qu’elle leur fait. Ainsi la guerre s’allume, et la force décide de la secte qui demeurera maîtresse du champ de bataille. Chez les hommes ce ne sont jamais que des passions et des folies, qui combattent d’autres passions et d’autres folies ; le délire le plus impétueux oblige le plus faible à lui céder la place. Au milieu de ces tumultes la raison ne peut se faire entendre ; des combattants également acharnés ne sont point en état de l’écouter ; vainement cette raison, d’accord avec leurs intérêts véritables, leur crierait-elle qu’ils se battent pour des chimères indignes de les occuper ; vainement leur montrerait-elle la futilité des objets qui les divisent et de cette Religion qui donne lieu à leurs disputes ; les fanatiques sont sourds, ils s’obstinent à se détruire pour soutenir la cause de leur entêtement.

Dans les disputes religieuses jamais on ne songe à discuter le fond, personne ne doute de sa bonté ; c’est toujours de la forme dont les combattants sont occupés86. Après que des sectes fougueuses se sont fatiguées à force de combats, se sont tourmentées tour à tour, ont fait couler des flots de sang, les nations n’en sont pas plus guéries de leurs folies ; elles laissent toujours subsister la racine d’un mal qui tôt ou tard produira de nouvelles calamités. Ce sont les idées funestes de la Divinité qu’il faut éteindre chez les hommes, si l’on veut leur ôter pour toujours le prétexte de se nuire : la raison ne pourra jamais se faire entendre d’eux tant qu’on leur dira de la soumettre à l’autorité de ces Dieux qui n’est que celle des interprètes de leurs décrets ; ceux-ci ne leur font parler que le langage de leur propre délire ou de leur propre intérêt.

Ce n’est pas non plus la raison ni l’amour de la vérité, ni le désir sincère de soulager les peuples et de leur procurer le bien-être, qui arment quelquefois les Princes contre la Religion : s’ils font divorce avec elle c’est lorsqu’elle s’oppose à leurs passions, à leurs intérêts, à leurs caprices. Ce ne fut pas l’idée de rendre plus heureux nos ancêtres qu’il tyrannisait qui détermina Henri VIII à secouer le joug de la Religion romaine, devenue depuis tant de siècles si fatigante pour eux. Ce fut le désir de jouir d’une femme que cette Religion lui défendait d’épouser. La Nation britannique débarrassée d’une superstition onéreuse crut en vain respirer en faisant des changements à ses opinions religieuses toujours entées sur le système ancien ; la Religion parmi nous se partagea en des sectes différentes, qui donnèrent lieu par la suite à de nouvelles guerres, et qui nous coûtèrent des torrents de larmes et de sang. C’est par le Dieu jaloux et dévorant que l’on doit commencer la réforme de la Religion ; tant que les hommes regarderont un tel Dieu comme l’arbitre de leur sort, ils s’en occuperont nécessairement, leur esprit fermentera sur son compte, ils en disputeront sans fin, ils se battront pour leurs opinions, qu’ils croiront importantes.

On conviendra, peut-être, que dans toutes les Religions les Prêtres n’ont donné que des idées absurdes et fausses de la Divinité ; mais qui peut se flatter d’en avoir des idées véritables ? Qui pourra se vanter de connaître son essence ? Le parti le plus sage ne ferait-il donc pas de n’en jamais parler ? Ne voit-on pas que les hommes ne cesseront jamais de se quereller sur un objet dont ils n’auront jamais des idées ni précises ni uniformes ? Que sera-ce s’ils se persuadent qu’un Dieu s’intéresse à leurs arguments ridicules, et se fâche contre ceux qui raisonnent mal de ce qu’il ne leur est point donné de savoir ?

La Théologie sera toujours une science de conjectures, sur lesquelles les mortels ne peuvent être d’accord ; s’ils veulent parler des Dieux, ils devraient au moins les supposer assez sages pour ne point se mêler de leurs disputes insensées, assez grands pour ne point s’alarmer de leurs opinions enfantines, assez justes pour ne point leur savoir mauvais gré d’avoir déraisonné sur des objets impossibles à comprendre87.

Faute de sentir la nécessité des maux que le Dieu bizarre de notre superstition moderne devait nécessairement produire, les spéculateurs, qui en des temps différents ont prétendu la réformer ou la rapprocher du bon sens, n’ont fait qu’élaguer et rajeunir un vieil arbre, prêt à reproduire en tout temps des rejetons funestes et des fruits empoisonnés ; ils ont greffé sur des mensonges un petit nombre de vérités stériles. D’accord sur les dogmes fondamentaux d’un système nuisible, les Prêtres des différentes sectes disputèrent sur des abus et des questions accessoires, sur des sophismes, des cérémonies, des détails ridicules. Dominés eux-mêmes par des passions et des intérêts étrangers à ceux de la société, ou trop aveugles pour s’élever jusqu’à la vérité, ils n’eurent communément pour objet que de nuire à leurs adversaires, de s’élever sur leurs ruines, de faire valoir leurs propres opinions, et de décrier celles des Théologiens qui ne pensaient pas comme eux. Le sacerdoce, sous quelque forme qu’il se soit montré, n’eut jamais que ses intérêts en vue. L’orgueil, la jalousie, l’avarice et l’ambition diviseront toujours les membres d’un corps dont l’existence ne se fonde que sur l’aveuglement des nations, dont ils disputent les dépouilles.

Ainsi les différentes réformes que l’on fît dans la Religion ne firent que multiplier les querelles, les combats et les misères des peuples : les prétendus réformateurs, fiers d’avoir découvert quelques abus, quelques erreurs, quelques fraudes grossières, les retranchèrent et bâtirent des systèmes nouveaux sur des fondements ruineux. Au lieu d’examiner des révélations mensongères, au lieu de rejeter avec mépris des livres sacrés ou ces recueils de fables révérées, de dogmes contradictoires, de mystères incompréhensibles, d’ordonnances opposées à la nature et à la raison, ces vains spéculateurs ne s’occupèrent que de commentaires, de distinctions, de subtilités ; et les nations n’en furent que plus malheureuses par les dissensions nouvelles, les persécutions, les tyrannies auxquelles ces idées discordantes donnèrent lieu à chaque pas. Quelles que fussent ses opinions, le Prêtre trouva toujours, soit dans les souverains, soit dans les sujets, des esprits disposés à entrer dans sa querelle ; ses décisions importantes furent toujours soutenues par le fer et par le feu. Se trouva-t-il opprimé, faible, persécuté ? Il prêcha la tolérance, la douceur, la liberté de conscience. Devint-il le plus fort pour avoir mis les puissances de son côté ? Il ne parla que de zèle, de vengeance et d’exterminer les ennemis du Seigneur88. Par un aveuglement qui tient du prodige, ses inconséquences les plus marquées ne furent jamais senties ; ses passions furent toujours écoutées, le repos des nations lui fut toujours sacrifié.

Si dans ces combats des sectes les unes contre les autres le masque de l’imposture fut quelquefois forcé de tomber, les peuples ne s’en aperçurent jamais. Le bandeau de l’opinion recouvrit bientôt leurs paupières, parce que jamais l’on n’eut le courage de l’écarter tout à fait. Malgré les révolutions continuelles dont la Religion fut le germe, elle fut toujours militante et triomphante, elle eut toujours le crédit de faire immoler ses ennemis à son Dieu ou à sa propre sûreté ; elle infecta les Rois ; elle enivra les sujets, elle porta l’incendie et le trouble dans le sein des États. Si les nations rougissent quelquefois des frénésies de leurs ancêtres, elles ne voient pas qu’à chaque instant elles sont elles-mêmes prêtes à tomber dans des excès également dangereux : elles ne sentent pas que l’éducation fanatique qu’on leur donne, l’aveuglement et l’ignorance de la morale où on les tient, les préjugés qu’on leur inspire, les haines religieuses dans lesquelles on les nourrit contre tous ceux qui ne se conforment point à leurs cultes, les injustices et les mépris que l’on fait éprouver aux sectaires, les richesses et le pouvoir immense qu’on accorde partout à des Imposteurs autorisés à infecter les peuples et à dominer les consciences, enfin les passions toujours indomptées des Prêtres, peuvent à tout moment faire éclore de nouvelles extravagances et de nouvelles tragédies.

Il s’est trouvé de tout temps des hommes qui ont réclamé plus ou moins fortement contre les abus et les excès de la superstition, mais très peu ont osé l’attaquer dans la source ; et d’ailleurs que pouvait leur faible voix contre les cris du sacerdoce, les menaces de la Tyrannie, les préventions de la multitude toujours esclave de l’habitude et du préjugé. Comment proposer des remèdes à des malades parvenus à chérir leurs maux, à les regarder comme utiles et nécessaires, et prêts à détruire leurs médecins ? Les prisons, la ciguë, les bûchers furent communément les récompenses dont on paya le zèle de ceux qui voulurent rompre le charme : leurs concitoyens, semblables à ces oiseaux de nuit pour qui le jour est incommode, s’élancèrent avec furie sur les mortels bienfaisants qui leur présentaient des lumières peu faites pour des yeux accoutumés aux ténèbres.

L’Autorité souveraine fut elle-même obligée de reculer cent fois devant les forces de la superstition. Les Princes éclairés qui lui ont marqué de l’indifférence et du mépris, en furent communément punis par le fanatisme irrité qui ne veut point qu’on dédaigne les objets de sa vénération. C’est en vain que des Rois sages, fatigués des excès de la superstition, ont voulu réprimer et dompter ce monstre, il trouva le moyen d’éluder leurs coups, l’hydre montra toujours des têtes renaissantes ; semblable à cet insecte étonnant qu’on voit se multiplier sous le couteau qui le divise, la chimère mutilée produisit de nouvelles chimères. Cela devait, sans doute, arriver ; temporiser avec le mal ce n’est point le détruire. Il n’est qu’un remède contre l’erreur, c’est la vérité. Mais les Tyrans, ainsi que les Prêtres, en furent toujours les ennemis ; les Souverains les mieux intentionnés crurent cette vérité dangereuse à leurs peuples, ils ne s’aperçurent point qu’elle ne peut nuire à leur pouvoir quand ils voudront ne l’employer qu’à faire des heureux ; l’erreur sacrée et ses prestiges ne sont nécessaires qu’aux imposteurs ou aux Princes ignorants et pervers qui veulent tromper les hommes et les asservir à leurs passions ; mais ces passions deviennent tôt ou tard fatales à des inconsidérés, qui sont communément les premières victimes de la stupidité des peuples. Nul Prince n’est intéressé à devenir Tyran89.

Souverains des Nations ! Régnez par la justice, la morale, et les lois, et vous régnerez sans les Prêtres. Vous n’aurez pas besoin des secours du mensonge pour gouverner des hommes, que vos soins vigilants rendront véritablement heureux. Vous n’aurez point à craindre que la vérité soulève des sujets, à qui la raison fera sentir le prix de vos bienfaits. Soyez grands, actifs, bienfaisants, équitables ; respectez la liberté et les possessions du citoyen ; ne souffrez point qu’on l’opprime en votre nom ; donnez-lui des lois utiles et sages ; faites qu’on lui forme le cœur ; qu’on lui inspire de bonne heure des talents et des vertus réelles ; récompensez fidèlement ces talents et ces vertus ; que le vice soit déshonoré et le crime puni partout où ils se trouveront, et bientôt votre Empire, fondé sur des idées véritables, sera plus solide que celui qui se fonde sur des mensonges et sur de vains préjugés. Princes ! Soyez Citoyens. Citoyens, choisis par les autres pour les guider, que votre cœur soit plus flatté de la gloire si douce de commander à des amis, à des hommes libres, à des patriotes actifs, industrieux, éclairés et vraiment vertueux, qu’à des ennemis, aigris par la captivité, engourdis, par la misère, dépourvus de lumières et de mœurs, dont l’unique vertu est : d’obéir aveuglément à des Prêtres, rivaux de votre pouvoir. Armez-vous enfin d’une juste défiance contre des hommes altiers dont les intérêts ténébreux ne seront jamais les vôtres. Tremblez à la vue des avantages inouïs dont jouissent des Citoyens qui ont le droit de se révolter et de nuire au nom du ciel ; arrachez de leurs mains ces armes si souvent dangereuses à vos pareils ; faites rentrer les Nations dans ces possessions depuis tant de siècles usurpées par la fraude ; que les richesses de l’imposture si longtemps employées à payer l’ignorance, l’orgueil, l’oisiveté, soient enfin appliquées à l’instruction des peuples. Que vos sujets n’apprennent plus à se haïr, à s’égorger, à se soulever pour des opinions. Qu’ils apprennent à être justes, humains, bienfaisants, modérés ; qu’ils apprennent à servir la Patrie et les chefs qui la rendront heureuse. Qu’ils apprennent de bonne heure à respecter la raison et la nature qui jamais ne leur conseilleront d’être séditieux et méchants.

Si la force de l’habitude a rendu les illusions chères à vos peuples, permettez à la science de saper l’empire du fanatisme ; tenez une balance égale entre les sectes ; n’entrez jamais dans leurs querelles indifférentes, que le poids de l’autorité rendrait trop sérieuses. Souffrez que chaque Citoyen spécule à sa manière pourvu qu’il agisse toujours conformément à la raison. Ainsi les Gouvernements seront les vrais guides des peuples ; ces peuples seront soumis pour leurs propres intérêts à un pouvoir que tout leur prouvera nécessaire à leur bonheur. Législateurs ! Gouvernez bien des hommes, heureux et libres, et les Dieux seront toujours propices à vos sujets : quelles que soient leurs opinions, elles ne seront dangereuses que lorsqu’on voudra les gêner90.

Pour vous, Tyrans aveugles et méchants ! qui dépourvus de raison, d’énergie, de vertus, ne vous sentez point capables de régner sans le secours des Prêtres, et de leurs illusions : vous ! dont le lâche cœur ne fait commander qu’à des esclaves abrutis ; vous ! dont la puissance, ainsi que celle de la superstition, n’est fondée que sur là crainte, l’opinion et le prestige ; gardez-vous de permettre que le moindre rayon de lumière vienne éclairer vos États engourdis : tenez vos peuples ensevelis dans de profondes ténèbres, dans une léthargie perpétuelle ; redoublez, s’il se peut, la nuit de leurs préjugés ; que la liberté soit bannie même de leur pensée ; que la vérité, toujours funeste pour vous et désolante pour eux, ne leur soit jamais montrée ; que la raison enchaînée, que la Science proscrite, que la sagesse persécutée, n’élèvent point leurs importunes voix pour troubler le silence de vos tristes contrées. Réprimez un courage qui ose discuter les droits de vos Dieux ; craignez qu’il ne respecte pas plus vos titres usurpés. Appelez donc la Religion à votre secours ; que ses Prêtres ordonnent à vos sujets de plier sous votre joug et de baiser vos chaînes ; mais songez que les oracles de leurs Dieux seront toujours plus forts que vos lois arbitraires. Cette Religion, dont vous empruntez l’assistance, tournera quelque jour contre vous-mêmes ses armes terribles et sacrées ; vous n’aurez du pouvoir qu’autant qu’elle le voudra ; vos sujets, rendus vos ennemis par vos vexations, n’hésiteront point entre elle et vous ; ses Prêtres vous précipiteront du trône auquel ils vous auront élevés, dès que vous refuserez d’être leurs premiers esclaves…

La Tyrannie et la Superstition sont deux monstres auxquels la félicité de nul Empire ne peut jamais résister quand ils combinent leurs efforts ; mais si leurs intérêts se séparent, la superstition triomphera tôt ou tard du Tyran son ouvrage. Régente impérieuse elle ne permet aux Princes d’être méchants, qu’à condition de les tenir en tutelle et de diriger leurs coups : sans cela bientôt marâtre elle méconnaît ses enfants.

Les Tyrans sont des enfants capricieux, gâtés par la superstition : uniquement occupés des vains jouets de leur enfance, ils sacrifient à leurs fantaisies passagères leur vraie gloire, leur bonheur solide, leur propre sûreté. Ils veulent que leurs sujets aveuglés soient guidés par des Prêtres aveugles, qui conduiront toujours et le Souverain et le Peuple dans des abîmes dangereux.

C’est pour se rendre heureux dans le monde actuel que les hommes se sont mis en société ; c’est pour y vivre tranquilles et sûrs qu’ils ont choisi des chefs, formé des Gouvernements, reconnu l’autorité des Lois qui les forçaient de conformer leur conduite à la raison, à l’intérêt général de leurs Associés. Ils n’ont jamais pu ni voulu soumettre leur pensée à l’autorité de personne ; vouloir l’enchaîner ou la rendre uniforme, c’est de tous les attentats le plus extravagant : la pensée sera toujours aussi libre que l’air, aussi incoercible que les vents.

La justice, la raison, la vertu, les talents peuvent seuls affermir les trônes des Souverains et la prospérité des Empires. Sans justice, point de sûreté pour les Gouvernements ni de liberté pour les citoyens : sans liberté, point de raison, ni de lumières, ni d’activité ; sans raison, point de mœurs ; sans lumières et sans mœurs un État ne peut être ni heureux ni puissant.


NOTES DE L’AUTEUR

1 Nous voyons que chez les Grecs tous les Philosophes qui ont essayé d’expliquer les phénomènes de la nature, comme les tonnerres, les tempêtes, les calamités, etc., par des causes physiques, ont été traités d’impies, et haïs par le peuple, qui croyait que ces choses sont des signes de la colère des Dieux.

2 Il est aisé de voir que le peuple hébreu, si méprisé et si maltraité par les Égyptiens, dut être fort disposé à écouter Moïse qui lui promit de le délivrer, et qui dans cet espoir lui fit exécuter et croire tout ce qu’il voulut. Il paraît que les Israélites étaient ou des Lépreux, des Éléphantiaques, des Forçats, ou des hommes vils, semblables à ceux qui composent encore aujourd’hui la dernière Tribu ou Caste chez les Indiens, et qui sont en horreur aux autres. La Religion Chrétienne fut pareillement embrassée dans son origine par la plus vile populace, qui crut que Jésus allait la délivrer et la mettre en honneur.

3 On reproche aux Dieux du Paganisme leur gourmandise et leur avidité, cependant le Dieu des Juifs est bien plus occupé que tous les autres des repas qu’on doit lui faire ; il insiste très longuement et avec prolixité sur les sacrifices qui lui font les plus agréables, et sur la manière d’apprêter les mets qu’il veut que son peuple lui serve. Enfin il recommande aux Israélites de ne jamais se présenter devant lui les mains vides. V. Exode chap. XXIII. vs. 15. usage qui s’observa de tout temps à la cour des Despotes de l’Orient.

4 Les Théologiens nous disent que la révélation Judaïque fut donnée pour rétablir parmi les hommes la Religion naturelle, que l’idolâtrie avait partout entièrement effacée ; mais la révélation Judaïque, quoique divine, fut imparfaite, et remplacée par la révélation Chrétienne, annoncée par Jésus-Christ, qui est venu suppléer aux défauts que Dieu avait mis ou laissés dans sa révélation antérieure. En bonne foi, ces notions sont-elles conformes à celle que l’on doit avoir d’un Dieu infiniment parfait ? S’il est tout puissant que ne rendait-il tout d’un coup les Juifs charnels et greffiers susceptibles de la révélation plus parfaite qu’il leur donna depuis ?

5 Quiconque lira la Bible même reconnaîtra dans le peuple Juif une nation de voleurs, de brigands, de bandits que Moïse parvint à soulever contre leur souverain, et à qui, à force de cruautés, il donna un Dieu aussi féroce et aussi méchant que lui, et très analogue à leur façon de penser.

6 Toute l’histoire ancienne prouve évidemment que l’Égypte fut le berceau de toutes les Religions. L’Adam des Hébreux ou le Jéhovah dont l’empire s’étend aujourd’hui si loin, est visiblement le même Dieu que l’Adon des Syriens et des Phéniciens, que l’Arys des Phrygiens. Tous ces Dieux ont été formés sur le modèle de l’Osiris Égyptien, qui dans l’origine était un emblème de la nature mourante pendant l’hiver et renaissante au printemps Voilà la véritable raison de la conformité qui se trouve entre les Mythologies anciennes et modernes. C’est en Égypte qu’Orphée avait puisé sa Théologie ; les Telchines, les Dactyli idei, les Curètes, etc., doivent être regardés comme des Missionnaires qui portèrent dans la Grèce des Dieux, des cultes, des Mythologies et des Théologies ; ils furent reçus avec empressement par les Grecs encore sauvages et qui n’étaient point réunis en sociétés. Les Juifs ont visiblement puisé leur Religion et leurs cérémonies chez les Égyptiens. Ils n’étaient que des Égyptiens Protestants. Les Chrétiens ne sont que des Juifs Schismatiques, qui ont avidement adopté la Métaphysique et la Théologie égyptienne, réchauffée par Platon et subtilisée depuis par une foule de profonds Théologiens.

7 C’est sans doute à cette politique qu’est due la fureur avec laquelle les Prêtres de l’Église romaine réprimèrent dans les commencements ceux qui osèrent examiner les dogmes de la présence réelle de la Divinité dans le pain consacré ou dans l’Eucharistie. L’intérêt du sacerdoce le décidera toujours pour l’opinion la plus favorable à ses intérêts. Dans les pays où l’Eucharistie n’est qu’un Emblème l’Église a bien moins de pouvoir que dans ceux où ce pain est Dieu lui-même.

8 Les Mages, les Juifs, les Chrétiens et les Mahométans, en un mot tous les Unitaires furent toujours haineux, intolérants, animés du désir de faire des Prosélytes. Ce fut en conséquence de sa Religion que Cambyse détruisit les temples d’Égypte et tua le bœuf Apis ; l’ivresse alors avait ranimé son zèle. Les Romains, qui étaient Polythéistes, sacrifiaient aux Dieux des pays où ils passaient ou qu’ils avaient subjugués ; ils se seraient fait un scrupule de les insulter ; il n’y eut que dans les temps où l’avarice l’emporta sur la superstition, que quelques-uns d’entre eux se permirent de piller des temples.

9 Nos église gothiques sont très propres à nourrir la superstition. Un Auteur italien a dit avec grande raison « que l’horreur sainte qu’inspire une caverne sacrée, une obscurité religieuse, un jour peu distingué de la nuit, sont des choses très propres à exciter le respect dans celui qui adore, et à augmenter la majesté nébuleuse de l’objet que l’on ne voit qu’à demi ». Les oracles se rendaient communément dans des lieux sombres et propres à exciter la terreur. Voyez Agostino Mescerci discorsi morali part. I.

Lucain a dit des habitants de Marseille :

Numina sic metuunt : tantum terroribus addit
Quos timeant non nosse Deos.

Phapsal. Llb. III.

10 Le Grand-Prêtre des Juifs n’entrait qu’une fois l’année dans le Saint des Saints. Il s’y présentait tout seul, et non sans une crainte vraie ou simulée d’en mourir Quelle devait être l’idée que le peuple d’Israël pouvait avoir de son Dieu si redoutable pour le Pontife lui-même. Chez les Païens il y avait des temples qui ne s’ouvraient pareillement qu’une seule fois dans l’année. En matière de Religion les hommes furent toujours traités comme des enfants ; tremblez devant mon Sanctuaire, dit Jéhovah. V. Lévitic. Ch. 19. Quiconque approchera du Tabernacle du Seigneur sera frappé de mort. Nombres chap. XVIII vs. 31. Votre Dieu est un feu dévorant. Deuteron Chap. V. vs. 24., etc.

11 Nulla res efficacius multitudinem regit quam superstitio : alioqui impotens, saeva, mutabilis, ubi vana religione capta est melius vatibus quam ducibus [suis] paret.

Quint. Curt. Lib. IV. Cap. 10.

12 En Égypte les Prêtres étaient Juges ; leur chef portait au col un saphir qu’on appelait Vérité. V. Aelian. var. Histor. XIV. Cap. 34. Les Druides exerçaient les fonctions de Juges parmi les Celtes.

13 L’allégorie consiste à énoncer une chose de manière à en faire entendre une autre. L’Antiquité nous atteste que l’allégorie était une invention d’Égypte ainsi que les hiéroglyphes : les Prêtres, jaloux de leurs découvertes, les imaginèrent comme des moyens de les transmettre à leurs successeurs, sans les faire connaître au vulgaire. Tous les Prêtres furent toujours mystérieux ; parmi les Druides il était défendu de coucher leur doctrine sacrée par écrit, de peur qu’elle ne fût examinée. C’est par le même principe que les plus rusés des Prêtres Chrétiens ont voulu ôter des mains du peuple les livres sur lesquels leur croyance est fondée ; il est évident que rien n’est plus absurde que d’imaginer qu’un Dieu bon et sage, voulant faire connaître ses intentions aux hommes, puisse se servir d’allégories, c’est-à-dire, d’un langage inintelligible pour le plus grand nombre d’entre eux.

14 Strabon Liv. XVII dit que Platon et Eudoxe, après un séjour de treize ans en Égypte, pendant lesquels ils ne cessèrent de faire leur tour aux Prêtres d’Héliopolis et de ramper devant eux, ne purent en rien obtenir que la découverte par laquelle on leur apprit que la vraie mesure de l’année était de six heures plus longue que celle qui était en usage chez les Grecs. Le ton mystérieux et fanatique de la Doctrine de Pythagore et de Platon est dû visiblement aux Prêtres égyptiens dont tous deux avaient pris des leçons.

15 Euripide dit que celui qui devine le mieux est le meilleur Prophète. Les Prophètes des Hébreux étaient évidemment des Jongleurs, des Devins, des diseurs de bonne aventure, tels que ceux qu’on trouve dans tous les pays du monde, vivant de la simplicité des peuples.

16 Tous les tours ou miracles, que la Bible attribue à Moïse et aux Sorciers de Pharaon, semblent prouver que les Prêtres d’Égypte possédaient un grand nombre de secrets de physique et de chimie que leur génie mystérieux a fait perdre depuis. Peut-être que Moïse, dont la face parut resplendissante aux Israélites, avait connaissance du phosphore de Godefroy. Quels miracles les Prêtres du Paganisme n’auraient-ils pas pu opérer à l’aide de la poudre à canon, et du magnétisme, etc. ! Moïse avait, sans doute, beau jeu avec les Israélites puisqu’il leur faisait croire qu’une colonne de nuée les conduisait, tandis que cette colonne n’était réellement qu’un brasier qu’il faisait porter à la tête de l’armée, suivant l’usage des Orientaux.

17 On voit par là pourquoi les Prêtres ont toujours été ennemis de la science et des nouvelles découvertes.

À mesure que les hommes deviendront plus instruits, la puissance sacerdotale doit nécessairement diminuer ; l’étude de la nature doit surtout déplaire aux Prêtres, elle est propre à renverser leurs systèmes métaphysiques, et à leur ôter à jamais le pouvoir de faire des miracles.

À l’égard de l’esprit mystérieux que l’on voit régner dans toutes les Religions tant anciennes que modernes, il est fondé, comme on a dit, sur ce que les hommes se font communément une haute idée de ce qu’ils ne comprennent pas ; les choses qu’on leur cache font travailler leurs cerveaux. Synésius dit avec raison « que le peuple méprise toujours ce qui est facile à comprendre, et que par conséquent il faut que la Religion lui présente quelque chose de surprenant et de mystérieux pour frapper ses yeux et pour exciter sa curiosité. » La Religion romaine est bien plus populaire que la Religion protestante, vu que la première est plus absurde et plus hérissée de mystères, tandis que la seconde s’est rendue difficile sur quelques Dogmes insensés, quoiqu’elle en admette tant d’autres, aussi contraires au bon sens. Peut-être que l’obscurité, la bizarrerie, l’absurdité mystérieuse du Christianisme sont les causes de l’avidité avec laquelle il fut reçu. En matière de Religion la plus divine est la plus merveilleuse, la plus inconcevable est la meilleure.

18 Les livres des Hébreux nous montrent un Législateur envoyé par un Dieu tout sacerdotal, uniquement occupé de ses Prêtres qui veut que son peuple choisi n’obéisse qu’à des Prêtres. Ce ne fut qu’à la longue que les Hébreux, devenus guerriers, arrachèrent aux Prêtres leur pouvoir et forcèrent le Dieu et son Prophète de leur donner un Roi qui combattit à leur tête. Le Dairi des Japonais fut longtemps le Pontife et le Roi de ce pays ; à la fin la puissance civile fut arrachée de ses mains par un Général ambitieux. La Théocratie subsista fort longtemps chez les Mahométans, dont les Califes ou successeurs de Mahomet, furent des despotes spirituels et temporels, jusqu’à ce que la puissance civile fut ôtée et des hommes trop indolents pour l’exercer. Dans l’Indostan la Caste des Bramines ou Prêtres de l’Indostan, se prétend supérieure à celle des Rajas ou Princes ; il fut un temps où le sceptre était entre les mains de ces Prêtres. La Théocratie subsista longtemps en Europe ; le Pape au nom de son Dieu, dont il se dit le Vicaire, y exerça le pouvoir le plus absolu sur les Rois de sa secte. Son insolence et son avidité révoltèrent peu à peu les Souverains et dégoûtèrent quelques peuples de son joug ; cependant l’on ne peut douter que les Gouvernements Chrétiens ne soient encore partout honteusement soumis aux Prêtres.

19 Les Prêtres dans les nations modernes ne portent point les armes ; le Papisme (c’est-à-dire la secte la plus sacerdotale et la plus sanguinaire du Christianisme) a pour maxime que l’Église abhorre le sang ; il est vrai que ses Prêtres ne le répandent guère par eux-mêmes ; ils ont communément à leurs ordres des Princes et des Magistrats qui les dispensent de cette peine ; ceux-ci se trouvent trop heureux d’être les vils exécuteurs de leurs vengeances divines. Les Druides, chez les Gaulois et les Germains, exécutaient les criminels et les immolaient aux Dieux. Les Prêtres du Paganisme et du Judaïsme étaient de vrais bouchers, que leurs sacrifices dégoûtants devaient familiariser avec la cruauté.

20 Nos deux Universités d’Oxford et de Cambridge jouissent, comme on sait, de revenus immenses, qui vont, dit-on, à près de 200 000 livres sterling ; cependant personne n’ignore que ces deux Écoles sont dans des principes très opposés aux intérêts de notre nation et sont des pépinières de Jacobites, ou d’Esclaves.

21 La plupart des Monastères que l’on trouve en Europe, ainsi que ceux qui subsistaient dans notre Île avant la Réformation, ont été fondés dans des siècles d’ignorance et de superstition par des scélérats puissants, qui après avoir vécu comme des Tyrans et des Bêtes féroces, croyaient racheter leurs péchés en dotant richement des Prêtres fainéants. Parmi nous, Ossa, Prince Saxon très méchant, s’est surtout distingué par les riches Donations qu’il a faites à l’Église. L’Empereur Constantin, qui fut un scélérat, fut le plus grand bienfaiteur du Clergé Chrétien ; en récompense le Clergé le montre comme un Saint.

22 Socrate mourut la victime des Prêtres ; Aristote fut obligé de se condamner à un exil volontaire parce qu’Eurymédon, Prêtre de Cérès, l’accusa d’impiété. Descartes fut forcé de s’expatrier, etc. Mahomet se vantait d’être le Prophète sans lettres. Omar son successeur fit brûler la Bibliothèque d’Alexandrie. Saint Grégoire Pape détruisit autant qu’il put tous les ouvrages des anciens. De tout temps la superstition et la politique ont déclaré la guerre éternelle à tous les auteurs et aux livres qui pouvaient éclairer les hommes. Saint Paul nous met en garde contre la science qui, selon lui, n’est propre qu’à enfler, c’est-à-dire, à donner du ressort aux esprits.

23 Alexandre III Pape mit le pied sur la gorge de l’Empereur Frédéric Barberousse. Le même Pape fit fouetter le Roi d’Angleterre Henri II. Le Pape Célestin III se fit mettre une couronne entre les pieds et la posa ainsi sur la tête de l’Empereur Henri VI, qui se tenait à genoux devant lui ; il la renversa aussitôt pour lui apprendre ce qui lui arriverait s’il n’était pas soumis au Saint Siège. Samuel déposa Saül, qu’il avait fait Roi d’Israël, et donna sa couronne à David. Les Evêques Français déposèrent Louis le Pieux dans un Concile tenu à Soissons. Le Grand-Prêtre de Congo est en droit de déposer le Souverain du Pays, etc., etc.

24 Chez les Babyloniens la Religion voulait qu’une fois dans la vie chaque femme allât se prostituer dans le temple d’Astarté. Les mystères des Païens n’ont été très souvent que des scènes d’impudicités. Le Pontife de Caltcut a le privilège de déflorer pour son Dieu la femme du Souverain. Chez les Nègres le serpent qu’ils adorent choisit parmi les filles du pays celles qu’il veut honorer de ses embrassements. Partout où les Prêtres ont du pouvoir, leurs mœurs ne tardent pas à se corrompre. Chez les Juifs, les Prêtres enfants d’Héli dormaient avec les femmes qui venaient invoquer le Seigneur à l’entrée du Tabernacle. Les Prêtres espagnols et portugais vivent, comme on sait, dans la plus grande licence, sans que les maris jaloux osent trouver à redire aux débauches que ces guides spirituels commettent avec leurs femmes. Chez les Papistes la confession auriculaire fournit aux Prêtres mille moyens de corrompre les femmes.

25 La Cérémonie du sacre des Rois, regardée comme si nécessaire chez quelques peuples, est une marque indubitable de leur indépendance du sacerdoce ; elle annonce au peuple que la Divinité consent à son choix et le ratifie ; cet usage, établi chez les Hébreux, subsiste encore parmi nous. Le Roi d’Éthiopie est obligé d’être agrégé au sacerdoce pour parvenir à la couronne. Le Sultan des Turcs reçoit du Mufti le droit de commander aux Musulmans ; ce Prêtre lui ceint le cimeterre. Platon dit qu’en Égypte on choisissait d’abord les Rois parmi les Prêtres ; quand par la suite on faisait choix d’un homme de guerre il était aussitôt agrégé à l’ordre sacerdotal. V. Plutarch. de Iside et Osiride. La même chose se pratiquait en Perse ; les Rois étaient initiés parmi les Mages. V. Prideaux. On assure que l’Empereur d’Allemagne a le droit de faire les fonctions de Diacre lorsqu’il assiste à la Messe célébrée par le Pape. Les Empereurs romains prenaient le titre de Souverains Pontifes.

26 La Jurisprudence de l’Inquisition n’a pour objet que de trouver des coupables ; d’où l’on voit que la Jurisprudence diffère des lois civiles, qui sont communément favorables à l’accusé. Elle n’est pas moins contraire à la justice naturelle qui veut qu’on laisse plutôt échapper un coupable que de punir un innocent. Le tribunal infernal de l’Inquisition fut inventé par le Pape et le Clergé romain, mécontents du peu de zèle que les Princes séculiers montraient contre les ennemis de l’Église.

27 Combien de Princes massacrés par le couteau sacré ! L’Empereur Henri VI fut empoisonné dans une hostie consacrée par un Moine dominicain. Ce Prince avait eu le malheur de déplaire au Pape Clément V. Le Pape Sixte V prononça devant ses Cardinaux l’Éloge du Moine qui avait assassiné Henri III Roi de France. Baronius assure que le Ministère du Pape est double, que l’un consiste à paître et l’autre à tuer. Ces maximes sont fort anciennes parmi les Prêtres : Samuel coupa lui-même le Roi Agag en morceaux.

28 Ce ne fut jamais sans des peines incroyables et sans un courage inflexible que les Souverains sont parvenus à mettre les Prêtres à la raison. Les mots d’immunités et de droit divin furent des barrières que la politique n’osa jamais franchir. Les immunités Ecclésiastiques consistent à ne point contribuer comme les autres citoyens aux besoins de l’État, et dans le droit de troubler impunément l’ordre de la société. Le fameux démêlé de Paul V Pape avec la République de Venise était fondé sur ce que le Sénat avait défendu aux Prêtres de faire de nouvelles acquisitions, et voulait punir un Moine pour avoir violé une fille d’onze ans et l’avoir ensuite assassinée.

29 Dès que les nations éprouvent de grandes calamités…… recours à des superstitions et leurs Prêtres…… par des prières publiques dont ils sont bien……… l’utilité de ces vaines prières n’en a point encore désabusé les peuples. Ce n’est point, disait Caton, …………… : quand on se livre à la……………implore les Dieux, ils sont en colère, ils haïssent, ils sont sourds.

30 Personne ne fut plus dévot ni plus ami des Prêtres que Louis XI, Charles-Quint, Philippe II, Catherine de Médicis, la Reine Marie, Louis XIV, et Jacques II. Ce sont assurément ces Princes qui ont fait le plus de mal à leurs sujets et à leurs voisins. Je crois qu’en général les nations n’ont point de plus grand fléau à craindre qu’un Despote ignorant et dévot.

31 L’Empereur Justin établit le premier un Inquisiteur contre les Hérétiques, afin de s’approprier leurs biens. Voyez Procopii hist. Areana. Ferdinand V Roi d’Aragon érigea en 1484 le tribunal de l’Inquisition en Espagne, en Sicile et en Sardaigne, afin d’avoir un prétexte pour s’emparer des biens des Maures et des Juifs, sans avoir l’air d’un Tyran.

32 On sait que dans notre île le haut Clergé fut toujours favorable aux prétentions extravagantes de la Couronne. La haute Église a presque toujours prêché la doctrine de l’obéissance passive, de la non-résistance, du droit divin des Rois. Nos Universités d’Oxford et de Cambridge furent toujours dans le parti de la maison de Stuart. Jacques II n’eût peut-être point été chassé, s’il n’eût pas offensé les Evêques. Mais le Clergé ne reconnaît plus le droit divin des Rois, quand les Rois lui en font éprouver les effets ; pour lors il crie bien fort, d’être traité comme il mérite.

Neque enim Lex aequior ulla est,
Quam necis artifices arte perire sua.

33 Le Luxe, qui est la cause de la destruction des Êtres, et qui fait fouler aux pieds toutes les vertus, prend sa source dans des cours corrompues, dont chacun veut prendre le ton. Il y a plus de luxe dans les pays despotiques que dans les pays républicains, qui ont une idole de moins. Notre grand Milton dit avec raison que le faste superflu d’une Monarchie suffirait communément aux dépenses nécessaires d’une République.

34 C’est avec grande raison que nos zélés patriotes se sont fortement élevés contre les armées perpétuelles (handing armies). Les soldats sont partout les ennemis de leur partie et les satellites des Tyrans, qui les préfèrent aux autres parce qu’ils les aident à les subjuguer. Dans les pays despotiques, où le gouvernement est militaire, les gens de guerre sont les hommes les plus distingués de l’État, et la noblesse est pour les Princes une pépinière d’esclaves prêts à tout entreprendre pour lui. Il ne peut y avoir de citoyens vraiment nobles que dans un Pays libre.

35 Pétrone dit avec raison : Quoscunque homines in hac urbe videritis, scitote in duas partes esse divisos. Nam aut captantur aut captant. […]. Adibitis […] tanquam in pestilentia campos, in quibus nihil aliud est nisi cadavera quae lacerantur, aut corvi qui lacerant.

36 Il est moralement et physiquement impossible que le mérite conduise à la fortune dans un pays tyrannique, vénal et corrompu. Le mérite y devient une cause d’exclusion. La vertu élève l’âme, elle ne sait ni ramper, ni acheter le crédit, ni flatter le vice et l’incapacité.

37 Dans quelques pays de l’Europe il y a autant de distance entre un Noble et un Roturier, entre un homme de qualité et un bourgeois, qu’entre un homme et un chien. En Pologne, en Allemagne, etc., les Seigneurs sont propriétaires des biens et même de la personne de leurs Vassaux. Les Courtisans et les Grands, dans les pays despotiques, sont des espèces de Prêtres, qui écartent avec dédain le vulgaire profane de leur idole révérée ; de même que les Prêtres des Dieux, ils veulent qu’on leur immole la nature et la raison : tout homme obscur qui ose réclamer contre eux les droits de la justice et de l’humanité, leur paraît insolent.

38 Le célèbre Torquemada, Inquisiteur d’Espagne, se vantait d’avoir fait périr par le fer et par le feu plus de 25 000 Hérétiques. Le massacre de la Saint-Barthélemy en fit périr autant dans la seule ville de Paris. Le massacre d’Irlande coûta la vie à cent cinquante mille Protestants. Dans la croisade contre les Albigeois on brûla les habitants de plusieurs villes entières. On ne peut lire sans frémir les cruautés exercées par ordre des Princes et du Clergé contre les Vaudois, les Anabaptistes, les Protestants de France, de Savoie, de Hongrie. Les Prêtres sont évidemment les plus absurdes et les plus méchants des hommes ; c’est à force de supplices qu’ils veulent faire aimer la Religion, ou plutôt leur maxime est la même que celle d’un Tyran ; Oderint dum metuant.

39 L’Antiquité païenne paraît avoir ignoré le secret de tourmenter les consciences. C’est au Christianisme qu’il était réservé d’inventer des symboles de croyance, des professions de foi, des formulaires, etc., que sous peine d’être persécutés l’on fit souscrire à ceux dont la façon de penser était suspecte aux Chefs de l’Église. Il est aisé de juger par là si l’Europe a beaucoup gagné en se faisant Chrétienne. L’on pourrait pronostiquer avec assez de certitude la chute prochaine du Christianisme ; il ne pourra subsister dès que les hommes auront assez de lumières pour sentir qu’il leur est plus important d’être humains et sociables, que d’avoir une foi bien orthodoxe. L’intolérance essentielle à cette Religion, plus qu’à toute autre, doit nécessairement en dégoûter les gouvernements, dès qu’ils entreverront les premières lueurs de la raison, et dès qu’ils s’occuperont de leurs intérêts les plus évidents.

40 Ce fut le désir d’introduire le Surplis et la Liturgie Anglicane en Écosse qui fit périr Charles I. sur un échafaud : Au dernier siècle il y eut de grands troubles à Hambourg, à l’occasion de la dispute qui s’était élevée entre deux Ministres, dont l’un soutenait que dans l’Oraison Dominicale il fallait dire Père Notre, au lieu de Notre Père : toute la ville prit parti dans cette importante querelle. Les Chrétiens ont été en dispute pendant des siècles sur le temps de la célébration de la Pâque ; sur des mots, des lettres, des virgules.

41 C’est une maxime établie à la Cour de Rome que l’on ne doit point garder les engagements pris avec des hérétiques ; d’où il suit que jamais une nation Protestante ne peut faire un traité solide avec un Prince Catholique.

42 Autrefois le Pape déclarait hérétiques tous les Princes qui lui résistaient ; dès lors ils étaient déchus de la couronne, et les peuples absous du serment de fidélité.

43 Malgré l’esprit de modération et de douceur que les Chrétiens attribuent à Jésus-Christ, l’Évangile nous le montre quelquefois très emporté et sous les traits d’un perturbateur du repos public. En disant ouvertement des injures aux Prêtres de son pays, et en chassant sans autorité les vendeurs du temple, il ne montra pas assurément cet esprit pacifique que les disciples nous vantent. Il est évident que le Christ fut l’ennemi, juré des Prêtres, de leurs autels, de leurs temples, de leurs sacrifices ; et c’est précisément sous ces traits que nos Prêtres d’aujourd’hui nous dépeignent un impie et un citoyen dangereux. Si plusieurs passages de l’Évangile des Chrétiens semblent recommander la tolérance, beaucoup d’autres ordonnent formellement la haine et la persécution. Jésus dit qu’il est venu apporter le glaive ; qu’il est venu séparer le fils d’avec son père ; que celui qui n’écoutera pas l’Église doit être regardé comme un Païen et un Publicain. Saint Paul ordonne d’éviter un hérétique comme un homme pervers. Saint Jean défend de recevoir et de saluer un hérétique, etc.

44 La Bible nous apprend que Moïse (qui était le plus doux des hommes) fit égorger plus de quarante mille Israélites, pour avoir désobéi à ses commandements : la tribu de Lévi fut promue au sacerdoce pour avoir exécuté ses ordres sanguinaires. Les Papes ont fait immoler à la Religion (c’est-à-dire à leur intérêt) des millions de Chrétiens. Les Espagnols et les Portugais traitaient les habitants des Indes comme des bêtes ; les premiers ont, dit-on, massacré plus de vingt millions d’Américains. Les Mahométans n’ont point été moins féroces dans leurs conquêtes ordonnées par leur Prophète.

45 Josué extermina les peuples de Canaan ; Ahod tua Eglon son Roi, à l’instigation de Samuel. David se souleva contre son maître. Les Prophètes des Hébreux furent toujours des séditieux. Les Rois de Juda ne furent agréables à Dieu que quand ils furent des monstres. Le Pape s’est arrogé le droit de déposer les souverains et de dispenser les sujets du serment de fidélité. Jaques Clément assassina Henri III. Roi de France. Henri IV fut tué par un fanatique élevé par les Jésuites, qui ont toujours prêché le régicide et la persécution. Cette doctrine est très conforme à l’esprit du Christianisme ; un Chrétien ne doit rien préférer à la cause de Dieu. Personne n’ignore que ce sont les Jésuites qui ont tramé parmi nous la conspiration des poudres.

46 En parcourant l’histoire du monde l’on ne trouve une tolérance réelle établie qu’à la Chine, sous la Dynastie des Princes de la race de Gengis kan ; ces Princes admettaient dans leurs conseils des Idolâtres, des Arméniens, des Juifs, des Mahométans et des sectateurs de Confucius. La Religion ne cessera de causer des troubles dans les États que lorsque les Gouvernements seront assez sensés pour ne pas plus inquiéter les citoyens sur leur façon de penser, que sur les mets qu’ils font servir sur leurs tables.

47 Les Hébreux dans les temps les plus reculés n’admettaient à leur table que ceux qu’ils admettaient à leurs autels. Voyez Genèse chap. XI. III. vs. 32. L’intolérance est fort ancienne dans le monde. Saint Jérôme nous apprend que suivant les traditions Judaïques le Patriarche Abraham pensa être brûlé pour avoir refusé de reconnaître la Divinité du feu adoré par les Chaldéens, dont il avait quitté le culte. V. Hieronymi traditiones in Genesim 11, 28, 32. Les Juifs appelaient le temple de Samarie, le Temple du fumier et quelquefois sichar, le mensonge. Les Samaritains de leur côté appelaient le temple de Jérusalem Domus stercoris. Plus les sectes ont de rapports et plus elles se haïssent ; ce sont alors des parents qui se détestent. La grande haine des Chrétiens contre les juifs vient, sans doute, de ce qu’ils ont enlevé le Dieu de ces derniers, qui sont le plus à portée de convaincre leur Religion de fausseté. Il est beaucoup de pays en Europe où l’on maltraite les Juifs et où on leur fait payer le même péage qu’à des pourceaux. Ces Juifs étaient si peu sociables que Juvénal dit d’eux :

Non monstrare viam eadem nisi sacra colenti,
Quaesitum ad fontem solos deducere Verpos.

V. Satyr. XIV.

48 Les Gouvernements qui tyrannisent les consciences couvrent leur infamie du prétexte de l’intérêt qu’ils prennent au salut des âmes. On pourrait leur dire de ne point s’inquiéter des âmes, qui seront toujours très bien, quand les corps seront contents. Les Princes sont chargés du sort de rendre leurs sujets heureux en ce monde, c’est l’affaire de chacun des citoyens de chercher les moyens d’être heureux dans l’autre.

49 On prétend que Busiris, qui était un Tyran, dans la vue de diviser ses sujets et de les empêcher de se réunir contre lui, les rendit ennemis les uns des autres en leur donnant des Dieux différents ou différents emblèmes de la Divinité.

Inde furor vulgo, quod numina vicinorum. Odit uterque locus, cum solos credat habendos. Esse deos, quos ipse colit.

Juvénal

Un Chat tué par un Soldat romain pensa causer une révolution en Égypte.

50 C’est à l’occasion de ces cruautés religieuses que Lucrèce s’écrie :

Tantum religio potuit suadere malorum !

Au moins est-on certain que l’on pratiquait des cérémonies cruelles et abominables dans les mystères du Paganisme qui sont appelés Φρικτά Μυστήρια, des Mystères horribles. Le magistrat fut souvent obligé de les abolir. On remarquera que les mystères furent des folies innocentes, tant que le Magistrat civil y présida ; mais ils devinrent cruels et détestables quand les Prêtres en eurent la direction.

51 Combien de millions d’hommes ont été égorgés en Europe, même depuis la réformation ! Combien l’Église romaine a-t-elle coûté de sang à la France ! Les Français nos voisins malgré leur légèreté naturelle et leur politesse si vantée, ne furent ni moins cruels ni moins opiniâtres que des bêtes féroces toutes les fois qu’il fut question de la Religion. La façon dont ils en usent avec les Protestants nous prouve qu’en fait de fanatisme ils sont encore les mêmes que du temps de leurs guerres de Religion. La fameuse guerre de trente ans en Allemagne, terminée par la Paix de Westphalie, n’eut pour prétexte et pour cause que le zèle religieux servant de marque à l’ambition de la Maison d’Autriche, toujours unie d’intérêts avec les Prêtres et les Moines contre ses propres sujets et ceux de ses Voisins.

52 Depuis quinze siècles nous ne voyons dans toute l’Europe d’autres monuments que des Églises de mauvais goût, ornées de peintures hideuses et dégoûtantes ; de Monastères richement dotés pour nourrir des Moines fainéants ; des Universités rendues opulentes pour faire pulluler des Prêtres et des superstitieux. Dans les temps où les peuples furent les plus pauvres on trouva le secret d’élever des Cathédrales et des temples très coûteux. L’entretien de la Divinité fut toujours l’article le plus considérable de la dépense des nations. Que de millions sont possédés en Italie, en Portugal, en Espagne, en France, en Allemagne par les plus inutiles et les plus méchants des hommes ! Notre Île elle-même n’est-elle pas dévorée par ces sauterelles ? combien les nations seraient-elles florissantes, si elles eussent employé en aqueducs, en canaux, à l’agriculture, au perfectionnement des arts utiles, les sommes qu’elles ont inutilement dépensées à nourrir des hommes oisifs, à bâtir des Églises somptueuses, à payer des Théologiens, à enrichir des Prêtres et des Moines ! On assure que l’Église Cathédrale de Tolède possède un trésor estimé cinq cent mille livres sterling. Notre-Dame de Lorette est, dit-on, plus riche encore.

53 Plusieurs de nos Théologiens se sont depuis peu hautement déclarés pour la tolérance dans leurs écrits. Je ne les accuse point de manquer de sincérité, ou de chercher à faire leur cour, mais je les accuse d’inconséquence. Un Chrétien tolérant est un homme qui renonce à ses principes ; un Prêtre tolérant est un homme qui renonce à ses intérêts et qui trahit son corps. Pour se convaincre de cette vérité, l’on n’a qu’à faire attention aux clameurs que les écrits du savant Docteur Hoadley ont excitées parmi ses confrères du Clergé. Saint Augustin, s’est déclaré pour la tolérance, mais il changea bientôt d’avis. La liberté de l’examen est un article fondamental de Religion Protestante, mais nos Prêtres Protestants persécuteraient et brûleraient très volontiers tous ceux qui d’après leur examen ne pensent pas comme eux.

54 V. chapitre I.

55 V. Osée chap. VIII. vs. 7.

56 On fait consister la vertu à ressembler à la Divinité Un Païen qui se serait proposé Jupiter pour modèle, eût-il été bien vertueux ? Un Juif ou un Chrétien qui voudraient imiter le Dieu de la Bible, auraient-ils une morale bien pure ? Cependant il est évident que le Jupiter les Païens était un Dieu moins méchant que le Dieu des Chrétiens ; si la conduite du premier invitait à la débauche, la conduite du second invite à commettre des assassinats. Les Européens n’ont point gagné à changer les Dieux de leurs ancêtres.

57 Dans l’île de Formose la Religion ordonne, aux femmes, qui avant un certain âge sont enceintes, de se faire fouler aux pieds de la Prêtresse. La Religion chez les Jagas, peuple d’Afrique, voulait que les guerriers pour se rendre invincibles se frottassent le corps avec la graisse de leurs enfants pilés dans un mortier. Dans presque tout l’Indostan la Religion exige que les femmes se brûlent sur les cadavres de leurs maris. Sur la côte de Coromandel la Religion veut que les filles soient déflorées par une Idole. Dans les Pays Catholiques Romains la Religion prétend que des filles malheureuses gémissent toute leur vie dans le chagrin et dans les fers.

58 La même Religion qui permettait et approuvait autrefois les combats singuliers, les défend aujourd’hui, sous peine de damnation éternelle ; cependant dans les pays les plus superstitieux nous voyons des duels, parce que l’opinion publique, plus forte que la Religion, fait regarder ceux qui refusent de se venger d’une injure, comme des lâches et comme des personnes déshonorées : D’où nous devons conclure que l’idée de l’opinion publique est plus forte que la Religion. Les Courtisans sont communément les plus corrompus des hommes et les plus disposés à sacrifier leur honneur et leur conscience à leur avancement ; ils disent comme les grands du Royaume d’Achem, Dieu est bien loin, mais le Roi est tout près.

59 Le Christ dit dans l’Évangile : faites-vous des amis dans le ciel avec les richesses injustement acquises. Ces paroles ne sont-elles pas bien consolantes pour tous ceux qui pillent les peuples, et qui sont assurés d’obtenir le pardon de leurs vols en faisant des largesses aux pauvres ? C’est peut-être en conséquence de ce principe que l’on voit tant de voleurs publics et particuliers chez les Chrétiens. Les Princes pillent les peuples, occupés à se piller les uns les autres. Les marchands les plus dévots se permettent des fraudes et des supercheries.

60 Quand on vient à examiner de près le sens des mots terribles sous lesquels les peuples croient communément désigner les crimes les plus affreux, on trouve que réellement ces mots ne désignent que des choses déplaisantes pour les Prêtres, et très peu intéressantes pour le reste des hommes. L’hérésie n’est qu’une façon de penser différente de celle du Clergé ; il en est de même de l’impiété, des blasphèmes, des sacrilèges qui n’ont jamais pour objet que des choses que l’intérêt du Clergé voudrait faire passer pour vénérables et saintes.

61 En Espagne et en Portugal le peuple fait, dit-on, des efforts pour soustraire un meurtrier aux poursuites de la justice ; il favorise son évasion et sa retraite dans une Église ou dans un couvent. D’un autre côté lorsque l’Inquisition poursuit quelqu’un, chacun s’empresse de prêter main forte et de le faire saisir : le Père est forcé de livrer son fils, le Mari de livrer sa femme, sous peine d’être punis comme fauteurs d’hérétiques.

62 Tout le monde sait à quel point la débauche, la dissolution et la lubricité sont portées par les Prêtres et les Moines espagnols et portugais : soustraits au pouvoir temporel, qui les craint et les respecte, ils le livrent impunément à leurs vices et à leurs passions criminelles ; l’Autorité séculière ne peut les punir même pour les crimes les plus noirs que de concert avec la Puissance Ecclésiastique, qui rarement consent que l’on punisse ses sujets, dans la crainte sans douce du scandale. L’on sait d’un autre côté que ces nations les plus dévotes de l’Europe sont les plus dissolues, les plus vindicatives, et celles où les assassinats sont les plus fréquents, où la vraie morale est la plus ignorée, où le peuple est le plus malheureux et le Clergé le plus puissant. Il est de l’intérêt des Prêtres que le peuple soit sans mœurs, ils ont alors l’occasion de faire des expiations plus fréquentes.

63 Dans le Papisme le Prêtre ne perd pas son disciple un instant de vue. Il le baptise, il l’élève, il le marie, il le réconcilie, il le guérit de ses scrupules, il apaise ses remords ; la mort même ne le garantit pas de la tyrannie et des exactions des Prêtres ; dans quelques sectes Chrétiennes le Clergé tire un plus grand parti de ses Esclaves morts que de ses Esclaves vivants. Un habitant de l’Indostan n’est pas moins que le Chrétien infesté par ses Prêtres ; ceux-ci sont perpétuellement occupés à le purifier de ses fautes et à lui tirer son argent. Pour peu que l’un réfléchisse on demeurera convaincu que ce que l’on nomme le culte de Dieu n’est au vrai que le culte des Prêtres, qui n’ont imaginé des Religions en tout pays que pour leur propre utilité. Le seul malheur qui résulterait pour un État de la suppression du culte et des systèmes Théologiques, serait de forcer une foule d’hommes oisifs et méchants à chercher une façon de subsister plus honnête que l’imposture.

64 Lucien observe que les sacrifices supposent les Dieux gourmands, avides, intéressés, et semblables à des mouches, toujours prêts à dévorer les pauvres animaux et à sucer leur sang. V. Lucian. Jupit. Tragic, V. dans Platon le Dialogue d’Eutyphon. Le même Platon dans sa République Livre II ne veut pas que les riches aient dans leurs maisons des chapelles particulières, il exige qu’ils sacrifient en public, afin de leur ôter la faculté d’expier en secret leurs crimes avec trop de facilité.

65 Philippe II. Roi d’Espagne fut, ainsi que Louis XIV Roi de France, un débauché et un Tyran très dévot. Jovien, qui succéda à l’Empereur Julien, tout crapuleux qu’il était, préférait sa foi à l’Empire, qu’il ne voulut accepter qu’à condition de ne point régner sur des Païens. Louis XI demandait à la Vierge Marie la permission de commettre ses assassinats, qu’il expiait ensuite par des présents à l’Église, des confessions, et des communions. La confession chez les Papistes est un grand encouragement au crime ; si elle retient quelques hommes, l’absolution qu’elle procure en pervertit bien d’autres.

66 Sénèque de vita beata cap. III dit : rerum naturae adsentior ; ab illa non deerrare, ad illius legem exemplumque formari, sapientia est. Il dit ailleurs (chap. II) Habeo melius certiusque lumen quo a falsis vera dijudicem : animi bonum animus inveniat.

67 Les Prêtres disent toujours que c’est l’orgueil qui fait des incrédules, et que c’est aux humbles que Dieu se fait connaître. L’humilité n’est tant recommandée par les Prêtres Chrétiens que parce qu’ils sentent le besoin qu’ils ont de disciples bien stupides qui ferment volontairement les yeux à toutes leurs absurdités.

68 Rien de plus désavantageux à la Religion Chrétienne que le parallèle qu’on pourrait faire des Saints, des Héros, des Demi-Dieux, des grands Hommes, des Sages du Paganisme, avec les Saints et les Sages du Christianisme. Dans les premiers nous voyons des hommes courageux, remplis de grandeur d’âme, de bienfaisance, d’équité, et toujours occupés à rendre des services au genre humain. Dans les grands personnages que l’on propose aux Chrétiens pour modèles on ne voit que des Solitaires et des Moines abjects, des Martyrs enthousiastes, des Prêtres fanatiques et séditieux, des Docteurs embrouillés, des Pénitents inutiles au monde. Quelle comparaison entre Socrate et Saint Dunstan ; Cicéron et Saint Augustin ; entre Caton et Thomas Becket ; entre Marc-Aurèle et David ! Un Saint, chez les Païens, était un Citoyen plein de courage et d’énergie. Un Saint chez les Chrétiens est ou un lâche sans âme, ou un scélérat turbulent, ou un persécuteur inhumain, ou un Martyr frénétique, ou un Théologien en délire. Pour peu que l’on considère les principes de la morale Chrétienne, on sera forcé d’avouer qu’elle ne tend qu’à séparer les hommes les uns des autres ou bien à le mettre aux prises par le saint zèle qu’elle leur inspire.

69 Des Docteurs ont enseigné qu’un Chrétien ne pouvait être ni Magistrat, ni Soldat, ni Marchand. Les Prêtres de l’Église romaine attachent une très grande vertu au célibat : cette perfection sublime a du moins l’avantage de les détacher de la société. Nous voyons dans notre histoire que l’idée de perfection attachée à la continence fut cause de l’extinction successive de toutes les maisons royales de l’Heptarchie.

70 On peut appliquer aux Pénitents et aux Cyniques de toutes les Religions ce que Quintilien disait aux Cyniques de son temps. Vos vero, novo genere ambitus, adorationem miseria captatis.

71 Un grand zélé suppose toujours très peu de lumières et de jugement. Les Juifs, parmi les quatre choses, qui suivant leurs Rabbins détruiront l’univers ou amèneront le Jugement universel, comptent un homme bien religieux et bien sot. L’Église Chrétienne a eu beaucoup d’hommes de cette trempe : les plus grands Héros du Christianisme ont été ou des ambitieux intrigants et turbulents, ou des imbéciles fortement attachés à leurs préjugés, et qui les soutenaient avec opiniâtreté. Saint Athanase, Saint Cyrille et notre Thomas Becket de Canterbury, etc. ont été visiblement des séditieux, ou des fous, que l’intérêt ou la sottise animaient à troubler l’État pour l’acquit de leur conscience. L’ignorance est la mère de la dévotion ; l’ignorance obstinée et bouillante est la mère du zèle.

72 En Angleterre, sous nos Rois Saxons l’on expiait, un meurtre par une amende. Une Loi d’Alfred fixait un prix à la vie du Roi même ; mais la composition pour la vie de l’Archevêque-Primat, était plus forte que pour celle du Souverain. Dans le Droit Canonique de l’Église romaine le Pape est comparé an Soleil et l’Empereur à la Lune : celui-ci doit être soumis au Pape qui ne l’est à personne. Le Pape a deux glaives, l’un spirituel et l’autre matériel ; ce dernier est entre les mains des Rois, mais doit être employé sous le bon plaisir du Pontife. L’Empereur est une Lime qui ne peut agir si le Pape ne la tient dans sa main. V. les Décrets de Cratien.

73 Il est aisé de voir que Platon et Pythagore ont puisé leur morale mystique chez les Prêtres égyptiens. La morale est de toutes les sciences la plus claire, la plus simple ; c’est la rendre inutile que de la rendre mystérieuse ; c’est la rendre inconcevable que de la combiner avec la Religion, qui n’est jamais qu’un tissu de fables, d’allégories et de mystères.

74 Il est évident que ce fut la Religion qui rendit les Romains conquérants. C’est-à-dire injustes et sanguinaires : des oracles divins leur avaient, comme aux Juifs, promis l’Empire du monde. Virtus, chez les Romains, signifiait le courage et la férocité nécessaires à des brigands déterminés à tout envahir.

75 Cicéron dit avec raison : Natura duce errari nullo modo potest. Tertullien, tout fanatique qu’il était, convient que la Loi divine est inutile à la morale. Quaeres igitur, dit-il, Dei legem, habens communem istam in publico mundi, in naturalibus tabulis. Vide Tertull. de Corona militis.

76 Les Théologiens nous disent que la Justice de Dieu n’est pas la même que la Justice des hommes. Mais dans ce cas qu’entendent-ils eux-mêmes par la Justice divine ? Il nous est impossible de nous faire une autre idée de la Justice que celle que nous voyons reconnue parmi les hommes : si Dieu n’est point juste à leur manière, il leur est impossible de savoir s’il l’est ou comment il peut l’être.

77 On est tout surpris de voir un grand nombre de personnes très sensées sur toute autre chose, raisonner très mal ou plutôt ne point raisonner du tout dès qu’il s’agit de la Religion : on les voit même pour l’ordinaire refuser d’écouter les raisons qu’on veut leur proposer. Cependant ce phénomène s’explique par la force de l’éducation, de l’habitude et du préjugé. Comment veut-on que des gens à qui l’on a dit dès l’enfance que la Religion est au-dessus de la raison, qu’elle n’est point de son ressort, que c’est un crime d’en douter ou de la citer au tribunal d’une raison que l’on prétend corrompue ; comment, dis-je, veut-on qu’ils se servent de la raison en matière de Religion ? Le savant homme qui parmi nous a fait le Christianisme raisonnable, a été forcé, de le dénaturer ; le délire et la raison ne sont pas faits pour s’accorder.

78 V. Plutarch. De Superstitiones. Les Grecs nommaient la superstition crainte des génies malfaisants. Les hommes tant qu’ils sont heureux ne se livrent guère à la superstition. C’est le malheur qui les y dispose. Quinte-Curce remarque qu’Alexandre, depuis la défaite de Darius, ne consultait plus les devins, mais quand il vit les Bactriens révoltés, les Scythes inondant ses États, et la blessure qui le tenait au lit, il dit à Aristander de faire des sacrifices. V. Quint., Curt. Lib. VII. Cléomène Roi de Sparte devint fort superstitieux à la suite d’une longue maladie, tandis que pendant toute sa vie il avait négligé la Religion ; quelqu’un lui en ayant montré sa surprise, de quoi vous étonnez-vous ? lui dit-il, je ne suis plus ce que j’étais alors, et n’étant plus le même, je ne suis plus du même avis. V. Erasmi Apophtegmata.

79 Un Empereur Chrétien se croyait obligé de demander pardon à Dieu de tout le temps qu’il ôtait à ses prières pour le donner au gouvernement de l’État. Une secte de Chrétiens appelés Eyxitai ou Messaliens faisait consister la perfection à toujours prier. Las Prêtres et les Moines Papistes, Japonais, Chinois, Indiens, Mahométans ne font que prier, ce qui suppose un Dieu qui ne sait pas ce qu’il leur faut, ou qui est assez malin pour ne point vouloir l’accorder facilement.

80 Les Chrétiens les plus dévots sont ordinairement chagrins et mélancoliques ; tout doit continuellement les ramener à la tristesse. Est-il permis d’être gai quand on adore un Dieu flagellé, couronné d’épines, crucifié ? Apulée reproche aux Égyptiens leurs chants et leurs cérémonies lugubres ; leur Osiris fut, comme le Christ, un Dieu très malheureux et qui avait essuyé bien des traverses. L’Adonis des Syriens fut encore un Dieu malheureux, dont les tristes adorateurs se mutilaient et se déchiraient comme les Prêtres de Cybèle ou comme les Yogis indiens, ou comme les Moines Chrétiens du Papisme.

L’idée de Dieu doit perpétuellement affliger celui qui le médite ; ce Dieu est pour lui un Lutin Domestique, dont il ne peut se débarrasser.

81 Les fanatiques qui ont causé les plus grands ravages sur la terre, en ont communément imposé au vulgaire par une grande rigidité. Nos Puritains n’ont acquis tant de pouvoir dans le siècle passé que parce qu’ils affectaient des mœurs austères et qu’ils prêchaient en parlant du nez. À l’aide de ces grimaces ces fripons enthousiastes se persuadaient qu’ils étaient parfaits, et les Chrétiens parfaits ne sont point disposés à laisser en repos ceux qu’ils jugent moins parfaits qu’eux. Les plus grands libertins sont moins à craindre pour un État que des saints.

82 C’est surtout parmi les femmes que l’on voit des Inspirées, des dévotes, des illuminées. Les révolutions fréquentes qu’éprouve leur machine les rendent susceptibles d’extases, de visions, de mouvements convulsifs que l’on prend pour surnaturels. C’était une femme qui rendait les oracles à Delphes. Velleda, selon Tacite, réglait les entreprises des Germains, qui respectaient beaucoup les femmes, parce qu’ils leur supposaient le don de Prophétie. Bien des Chrétiens ont eu les mêmes idées ; ils ont fait des Saintes et des Prophétesses d’un grand nombre de femmes hystériques, mélancoliques et visionnaires, qui souvent se sont crû des inspirées, et l’ont fait croire à d’autres. Il est bon de remarquer que ce fut à l’instigation des femmes que presque tous les Rois du Nord et de l’Occident ont embrassé la Religion Chrétienne. Dans les querelles religieuses les femmes sont les plus Acres et les plus obstinées, parce que ce sont elles qui sont le moins au fait de la question.

83 Le Docteur Burnet nous a donné de grands détails sur la mort édifiante du Comte de Rochester, qui après avoir vécu en libertin, se convertit à la mort ; il en tire des preuves en faveur de sa Religion, mais cette conversion ne prouve rien, sinon qu’un débauché, qui a fort peu raisonné toute sa vie, peut encore moins raisonner à la mort.

84 Est-il un homme parmi nous à qui dans l’âge de raison l’on pût persuader que trois ne font qu’un et qu’un fait trois ; que Dieu a pu mourir pour s’apaiser lui-même ; que ce Dieu peut se changer en pain, etc. ? Cependant l’éducation parvient tous les jours à mettre de pareilles idées dans l’esprit des personnes les plus raisonnables d’ailleurs ; et si elles ont de l’enthousiasme, elles se feront égorger pour les défendre : à leur avis c’est celui qui refuse de croire ces dogmes merveilleux, qui passe pour un insensé. Il y a pourtant ; une raison qui rend les opinions les plus folles très durables, c’est qu’on ne les examine point et que lors même qu’on les examine l’esprit n’y trouve jamais que des mots vides de sens ou des idées qui ne présentent aucun côté direct par où l’on puisse les attaquer Les mystères et les dogmes de la Religion sont d’une nature aussi fugitive que les Dieux ou les fantômes qui leur servent de base ; des Dieux inintelligibles, de purs Esprits ; des chimères doivent enfanter des chimères. Comme les Dieux exigent des sacrifices, on a cru qu’on ne pouvait leur en faire un plus grand que celui de la raison et du bon sens ; ou bien chacun a dit : que sait-on si des Dieux que je ne conçois pas, ne peuvent point agir d’une façon dont je n’ai nulle idée ? Voila, je crois, comme on penche à croire tous les mystères.

85 Toutes les Religions du monde sont des amas confus de dogmes, de mystères, de rites anciens, amalgamés avec des inventions modernes. En remontant à la source de la plupart des usages et des opinions du Christianisme, on les retrouvera chez les Égyptiens, les Chaldéens, les Phéniciens, les Grecs, les Romains et les Celtes. Cette Religion est un chaos dans lequel on aperçoit des vestiges de toutes les extravagances anciennes. Les nouvelles révélations qu’on annonce aux hommes sont toujours greffées sur des révélations antérieures ; les cultes se fondent les uns sur les autres comme les langues, et sont, comme elles, sujets à des variations continuelles. La plupart des Dogmes et des Mystères des Chrétiens sont évidemment empruntés de Pythagore et de Platon, qui ont été puiser leur Doctrine chez les Prêtres égyptiens : d’où l’on voit que les opinions les plus respectées parmi nous ne sont que des rêveries de quelques Païens enthousiastes ou trompeurs. Pallavicini convient que sans Aristote l’Église n’aurait point eu plusieurs de ses articles de Foi. V. Diction. De Bayle art. Aristote.

86 Rien de plus utile à l’Église que des hérésies, un Apôtre l’a dit ; les querelles des Novateurs absorbent communément les plus grands génies d’un pays, qui prennent parti pour ou contre. Ainsi les hommes les plus capables d’attaquer les erreurs de l’esprit humain et de la superstition, au lieu d’être utiles, deviennent des chefs de parti et perdent leur temps en disputes futiles. Quels biens n’auraient pas fait nos Réformateurs, si au lieu d’attaquer quelques dogmes ridicules de l’Église romaine, ils eussent employé leur génie à démolir le Christianisme, qui depuis tant de siècles fait le malheur des nations européennes ! Quels services n’auraient pas pu rendre à la raison humaine des hommes tels que Luther, Calvin, Melanchthon, Érasme, etc. !

87 « C’est assez, dit Théophraste, de permettre au peuple d’être sot sans souffrir qu’il devienne une bête féroce… que l’on donne cours à sa folie mais qu’on s’oppose à sa fureur ». Dans toutes les révolutions et les séditions causées par la Religion, on ne voit que des dévots imbéciles conduits par des fripons hypocrites.

88 Dans tous les schismes et démêlés sur la Religion les parties disputantes ont communément le secret d’avoir tort de part et d’autre. Toute secte est rampante quand elle est faible, et quand elle est forte elle veut tout envahir. Les Anabaptistes, qui ont été les devanciers de nos paisibles Quakers, ont mis autrefois l’Europe en combustion.

89 Ad generum Cereris sine caede et vulnere pauci Descendunt Reges, et sicca morte Tyranni. Juvénal. Satyr. X.

90 Un Gouvernement sensé ne peut pas se proposer de guérir tout d’un coup toute une Nation de ses préjugés religieux, mais il peut, et il doit empêcher que ces préjugés ne deviennent nuisibles ; il y parviendra sûrement en ne se mêlant jamais ni des disputes des Prêtres ni des opinions des citoyens, et en punissant quiconque troublera le repos des autres sous prétexte de leurs opinions. Quand la façon de penser sur la Religion sera aussi libre que la façon de penser sur les sciences, telles que la Physique ou la Géométrie, l’on n’aura point à craindre que la Théologie excite dans l’État des secousses plus dangereuses que les disputes sur ces objets, qui jamais n’intéressent la tranquillité publique.