Denis DIDEROT
Entretien entre d’Alembert et Diderot
Le Rêve de d’Alembert
Suite de l’entretien entre d’Alembert et Diderot
Publié en 1830 (posthume)
Texte original en français
NOTICE PRÉLIMINAIRE
Dans une de ses lettres à Mlle Voland, datée du 2 septembre 1769, Diderot s’exprime ainsi : « Je crois vous avoir dit que j’avais fait un dialogue entre D’Alembert et moi. En le relisant il m’a pris fantaisie d’en faire un second et il a été fait. Les interlocuteurs sont D’Alembert qui rêve, Bordeu et l’amie de D’Alembert, Mlle de l’Espinasse. Il est intitulé le Rêve de D’Alembert. Il n’est pas possible d’être plus profond et plus fou. J’y ai ajouté après coup cinq ou six pages capables de faire dresser les cheveux à mon amoureuse ; aussi ne les verra-t-elle jamais ! Mais ce qui va bien vous surprendre, c’est qu’il n’y a pas un mot de religion et pas un seul mot déshonnête. Après cela je vous défie de deviner ce que ce peut être. »
Le 11 septembre il revient sur ce sujet et dit : « Si j’avais voulu sacrifier la richesse du fond à la noblesse du ton, Démocrite, Hippocrate et Leucippe auraient été mes personnages ; mais la vraisemblance m’aurait renfermé dans les bornes étroites de la philosophie ancienne, et j’y aurais trop perdu. Cela est de la plus haute extravagance, et tout à la fois de la philosophie la plus profonde ; il y a quelque adresse à avoir mis mes idées dans la bouche d’un homme qui rêve : il faut souvent donner à la sagesse l’air de la folie, afin de lui procurer ses entrées : j’aime mieux qu’on dise : « Mais cela n’est pas si insensé qu’on croirait bien, » que de dire : « Écoutez-moi, voici des choses très sages. »
Ce qui est vrai, c’est qu’il y a dans ces dialogues des choses très sages, très vraies et que Diderot y montre une connaissance approfondie de la physiologie, qui commençait à être une science expérimentale sérieuse et dont il devançait même les conclusions.
Mais, comme il le fait remarquer, il y a aussi des choses très folles, et ce sont les applications qu’il fait de ses idées à la morale sociale. Elles sont folles parce qu’elles s’attaquent à des conventions, à des préjugés, et que, lorsqu’on touche à ces arches saintes, on risque sa tranquillité, sa liberté, et qu’on peut être justement taxé de folie.
Aussi Diderot ne publia-t-il pas ces dialogues, et ne les communiqua-t-il qu’à peu de personnes. Naigeon lui-même n’en avait point de copie et il n’en parle dans ses Mémoires que d’après des notes prises par lui sur le manuscrit. Cependant Mlle de l’Espinasse se fâcha et fit faire par D’Alembert des reproches amers à Diderot, qui se décida à brûler son travail ; « sacrifice, dit Naigeon, que D’Alembert exigea impérieusement, mais qu’à la place de Diderot, peut-être il n’eût pas fait. »
Ce qui prouve la bonne foi de Diderot lors de cette exécution, c’est ce qu’on lit dans la lettre d’envoi qui accompagne ses Éléments de physiologie (inédits) qu’on trouvera dans la section Sciences de notre édition.
« J’ai satisfait à votre désir, écrit-il, autant que la difficulté du travail et le peu d’intervalle que vous m’avez accordé me le permettaient. J’espère que l’historique de ces dialogues en excusera les défauts.
« Le plaisir de se rendre compte à soi-même de ses opinions les avait produits ; l’indiscrétion de quelques personnes les tira de l’obscurité ; l’amour alarmé en désira le sacrifice ; l’amitié tyrannique l’exigea ; l’amitié trop facile y consentit ; ils furent lacérés. Vous avez voulu que j’en rapprochasse les morceaux ; je l’ai fait…
« Ce n’est ici qu’une statue brisée, mais si brisée qu’il fut presque impossible à l’artiste de la réparer. Il est resté autour de lui nombre de fragments dont il n’a pu retrouver la place.
« En changeant le nom des interlocuteurs, ces dialogues ont encore perdu le mérite de la comédie. »
Nous n’avons pas cette variante annoncée. Les Éléments de physiologie sont seulement les notes très détaillées et très intéressantes qui avaient servi à la reconstituer. Diderot avait peut-être appris à temps que l’œuvre qu’il croyait détruite ne l’était point et que, s’il en avait sacrifié le texte, d’autres en avaient conservé la copie.
Et cela heureusement, car, dit-il dans l’écrit que nous citons, « ces dialogues étaient, avec un certain mémoire de mathématiques que je me résoudrai peut-être à publier un jour, les seuls d’entre mes ouvrages dans lesquels je me complaisais. »
C’est dans les quatre volumes de Mémoires, etc., publiés en 1830, que ces dialogues ont paru pour la première fois. Ce sont sans doute les mêmes que Meisler et Naigeon ont parfois désignés sous ces titres : Entretiens sur l’origine des êtres ; de l’Observation des phénomènes du corps vivant et de la Connaissance de l’homme physique.
ENTRETIEN ENTRE D’ALEMBERT ET DIDEROT
D’ALEMBERT
J’avoue qu’un Être qui existe quelque part et qui ne correspond à aucun point de l’espace ; un Être qui est inétendu et qui occupe de l’étendue ; qui est tout entier sous chaque partie de cette étendue ; qui diffère essentiellement de la matière et qui lui est uni ; qui la suit et qui la meut sans se mouvoir ; qui agit sur elle et qui en subit toutes les vicissitudes ; un Être dont je n’ai pas la moindre idée ; un Être d’une nature aussi contradictoire est difficile à admettre. Mais d’autres obscurités attendent celui qui le rejette ; car enfin cette sensibilité que vous lui substituez, si c’est une qualité générale et essentielle de la matière, il faut que la pierre sente.
DIDEROT
Pourquoi non ?
D’ALEMBERT
Cela est dur à croire.
DIDEROT
Oui, pour celui qui la coupe, la taille, la broie et qui ne l’entend pas crier.
D’ALEMBERT
Je voudrais bien que vous me disiez quelle différence vous mettez entre l’homme et la statue, entre le marbre et la chair.
DIDEROT
Assez peu. On fait du marbre avec de la chair, et de la chair avec du marbre.
D’ALEMBERT
Mais l’un n’est pas l’autre.
DIDEROT
Comme ce que vous appelez la force vive n’est pas la force morte.
D’ALEMBERT
Je ne vous entends pas.
DIDEROT
Je m’explique. Le transport d’un corps d’un lieu dans un autre n’est pas le mouvement, ce n’en est que l’effet. Le mouvement est également et dans le corps transféré et dans le corps immobile.
D’ALEMBERT
Cette façon de voir est nouvelle.
DIDEROT
Elle n’en est pas moins vraie. Ôtez l’obstacle qui s’oppose au transport local du corps immobile, et il sera transféré. Supprimez par une raréfaction subite l’air qui environne cet énorme tronc de chêne, et l’eau qu’il contient, entrant tout à coup en expansion, le dispersera en cent mille éclats. J’en dis autant de votre propre corps.
D’ALEMBERT
Soit. Mais quel rapport y a-t-il entre le mouvement et la sensibilité ? Serait-ce par hasard que vous reconnaîtriez une sensibilité active et une sensibilité inerte, comme il y a une force vive et une force morte ? Une force vive qui se manifeste par la translation, une force morte qui se manifeste par la pression ; une sensibilité active qui se caractérise par certaines actions remarquables dans l’animal et peut-être dans la plante ; et une sensibilité inerte dont on serait assuré par le passage à l’état de sensibilité active.
DIDEROT
À merveille. Vous l’avez dit.
D’ALEMBERT
Ainsi la statue n’a qu’une sensibilité inerte ; et l’homme, l’animal, la plante même peut-être, sont doués d’une sensibilité active.
DIDEROT
Il y a sans doute cette différence entre le bloc de marbre et le tissu de chair ; mais vous concevez bien que ce n’est pas la seule.
D’ALEMBERT
Assurément. Quelque ressemblance qu’il y ait entre la forme extérieure de l’homme et de la statue, il n’y a point de rapport entre leur organisation intérieure. Le ciseau du plus habile statuaire ne fait pas même un épiderme. Mais il y a un procédé fort simple pour faire passer une force morte à l’état de force vive ; c’est une expérience qui se répète sous nos yeux cent fois par jour ; au lieu que je ne vois pas trop comment on fait passer un corps de l’état de sensibilité inerte à l’état de sensibilité active.
DIDEROT
C’est que vous ne voulez pas le voir. C’est un phénomène aussi commun.
D’ALEMBERT
Et ce phénomène aussi commun, quel est-il, s’il vous plaît ?
DIDEROT
Je vais vous le dire, puisque vous en voulez avoir la honte. Cela se fait toutes les fois que vous mangez.
D’ALEMBERT
Toutes les fois que je mange !
DIDEROT
Oui ; car en mangeant, que faites-vous ? Vous levez les obstacles qui s’opposaient à la sensibilité active de l’aliment. Vous l’assimilez avec vous-même ; vous en faites de la chair ; vous l’animalisez ; vous le rendez sensible ; et ce que vous exécutez sur un aliment, je l’exécuterai quand il me plaira sur le marbre.
D’ALEMBERT
Et comment cela ?
DIDEROT
Comment ? je le rendrai comestible.
D’ALEMBERT
Rendre le marbre comestible, cela ne me paraît pas facile.
DIDEROT
C’est mon affaire que de vous en indiquer le procédé. Je prends la statue que vous voyez, je la mets dans un mortier, et à grands coups de pilon…
D’ALEMBERT
Doucement, s’il vous plaît : c’est le chef-d’œuvre de Falconet. Encore si c’était un morceau d’Huez1 ou d’un autre…
DIDEROT
Cela ne fait rien à Falconet ; la statue est payée, et Falconet fait peu de cas de la considération présente, aucun de la considération à venir2.
D’ALEMBERT
Allons, pulvérisez donc.
DIDEROT
Lorsque le bloc de marbre est réduit en poudre impalpable, je mêle cette poudre à de l’humus ou terre végétale ; je les pétris bien ensemble ; j’arrose le mélange, je le laisse putréfier un an, deux ans, un siècle, le temps ne me fait rien. Lorsque le tout s’est transformé en une matière à peu près homogène, en humus, savez-vous ce que je fais ?
D’ALEMBERT
Je suis sûr que vous ne mangez pas de l’humus.
DIDEROT
Non, mais il y a un moyen d’union, d’appropriation, entre l’humus et moi, un latus, comme vous dirait le chimiste.
D’ALEMBERT
Et ce latus, c’est la plante ?
DIDEROT
Fort bien. J’y sème des pois, des fèves, des choux, d’autres plantes légumineuses. Les plantes se nourrissent de la terre, et je me nourris des plantes.
D’ALEMBERT
Vrai ou faux, j’aime ce passage du marbre à l’humus, de l’humus au règne végétal, et du règne végétal au règne animal, à la chair.
DIDEROT
Je fais donc de la chair ou de l’âme, comme dit ma fille, une matière activement sensible ; et si je ne résous pas le problème que vous m’avez proposé, du moins j’en approche beaucoup ; car vous m’avouerez qu’il y a bien plus loin d’un morceau de marbre à un être qui sent, que d’un être qui sent à un être qui pense.
D’ALEMBERT
J’en conviens. Avec tout cela l’être sensible n’est pas encore l’être pensant.
DIDEROT
Avant que de faire un pas en avant, permettez-moi de vous faire l’histoire d’un des plus grands géomètres de l’Europe. Qu’était-ce d’abord que cet être merveilleux ? Rien.
D’ALEMBERT
Comment rien ! On ne fait rien de rien.
DIDEROT
Vous prenez les mots trop à la lettre. Je veux dire qu’avant que sa mère, la belle et scélérate chanoinesse Tencin3, eût atteint l’âge de puberté, avant que le militaire La Touche fût adolescent, les molécules qui devaient former les premiers rudiments de mon géomètre étaient éparses dans les jeunes et frêles machines de l’un et de l’autre, se filtrèrent avec la lymphe, circulèrent avec le sang, jusqu’à ce qu’enfin elles se rendissent dans les réservoirs destinés à leur coalition, les testicules de son père et de sa mère. Voilà ce germe rare formé ; le voilà, comme c’est l’opinion commune, amené par les trompes de Fallope dans la matrice ; le voilà attaché à la matrice par un long pédicule ; le voilà, s’accroissant successivement et s’avançant à l’état de fœtus ; voilà le moment de sa sortie de l’obscure prison arrivé ; le voilà né, exposé sur les degrés de Saint-Jean-le-Rond qui lui donna son nom ; tiré des Enfants-Trouvés ; attaché à la mamelle de la bonne vitrière, madame Rousseau ; allaité, devenu grand de corps et d’esprit, littérateur, mécanicien, géomètre. Comment cela s’est-il fait ? En mangeant et par d’autres opérations purement mécaniques. Voici en quatre mots la formule générale : Mangez, digérez, distillez in vasi licito, et fiat homo secundum artem [dans un vase approprié, et qu’un homme naisse selon l’art]. Et celui qui exposerait à l’Académie le progrès de la formation d’un homme ou d’un animal, n’emploierait que des agents matériels dont les effets successifs seraient un être inerte, un être sentant, un être pensant, un être résolvant le problème de la précession des équinoxes, un être sublime, un être merveilleux, un être vieillissant, dépérissant, mourant, dissous et rendu à la terre végétale.
D’ALEMBERT
Vous ne croyez donc pas aux germes préexistants ?
DIDEROT
Non.
D’ALEMBERT
Ah ! que vous me faites plaisir !
DIDEROT
Cela est contre l’expérience et la raison : contre l’expérience qui chercherait inutilement ces germes dans l’œuf et dans la plupart des animaux avant un certain âge ; contre la raison qui nous apprend que la divisibilité de la matière a un terme dans la nature, quoiqu’elle n’en ait aucun dans l’entendement, et qui répugne à concevoir un éléphant tout formé dans un atome, et dans cet atome un autre éléphant tout formé, et ainsi de suite à l’infini.
D’ALEMBERT
Mais sans ces germes préexistants, la génération première des animaux ne se conçoit pas.
DIDEROT
Si la question de la priorité de l’œuf sur la poule ou de la poule sur l’œuf vous embarrasse, c’est que vous supposez que les animaux ont été originairement ce qu’ils sont à présent. Quelle folie ! On ne sait non plus ce qu’ils ont été qu’on ne sait ce qu’ils deviendront. Le vermisseau imperceptible qui s’agite dans la fange, s’achemine peut-être à l’état de grand animal ; l’animal énorme, qui nous épouvante par sa grandeur, s’achemine peut-être à l’état de vermisseau, est peut-être une production particulière et momentanée de cette planète4.
D’ALEMBERT
Comment avez-vous dit cela ?
DIDEROT
Je vous disais… Mais cela va nous écarter de notre première discussion.
D’ALEMBERT
Qu’est-ce que cela fait ? Nous y reviendrons ou nous n’y reviendrons pas.
DIDEROT
Me permettriez-vous d’anticiper de quelques milliers d’années sur les temps ?
D’ALEMBERT
Pourquoi non ? Le temps n’est rien pour la nature.
DIDEROT
Vous consentez donc que j’éteigne notre soleil ?
D’ALEMBERT
D’autant plus volontiers que ce ne sera pas le premier qui se soit éteint.
DIDEROT
Le soleil éteint, qu’en arrivera-t-il ? Les plantes périront, les animaux périront, et voilà la terre solitaire et muette. Rallumez cet astre, et à l’instant vous rétablissez la cause nécessaire d’une infinité de générations nouvelles entre lesquelles je n’oserais assurer qu’à la suite des siècles nos plantes, nos animaux d’aujourd’hui se reproduiront ou ne se reproduiront pas.
D’ALEMBERT
Et pourquoi les mêmes éléments épars venant à se réunir, ne rendraient-ils pas les mêmes résultats ?
DIDEROT
C’est que tout tient dans la nature, et que celui qui suppose un nouveau phénomène ou ramène un instant passé, recrée un nouveau monde.
D’ALEMBERT
C’est ce qu’un penseur profond ne saurait nier. Mais pour en revenir à l’homme, puisque l’ordre général a voulu qu’il fût ; rappelez-vous que c’est au passage d’être sentant à l’être pensant que vous m’avez laissé.
DIDEROT
Je m’en souviens.
D’ALEMBERT
Franchement vous m’obligeriez beaucoup de me tirer de là. Je suis un peu pressé de penser.
DIDEROT
Quand je n’en viendrais pas à bout, qu’en résulterait-il contre un enchaînement de faits incontestable ?
D’ALEMBERT
Rien, sinon que nous serions arrêtés là tout court.
DIDEROT
Et pour aller plus loin, nous serait-il permis d’inventer un agent contradictoire dans ses attributs, un mot vide de sens, inintelligible ?
D’ALEMBERT
Non.
DIDEROT
Pourriez-vous me dire ce que c’est que l’existence d’un être sentant, par rapport à lui-même ?
D’ALEMBERT
C’est la conscience d’avoir été lui, depuis le premier instant de sa réflexion jusqu’au moment présent.
DIDEROT
Et sur quoi cette conscience est-elle fondée ?
D’ALEMBERT
Sur la mémoire de ses actions.
DIDEROT
Et sans cette mémoire ?
D’ALEMBERT
Sans cette mémoire il n’aurait point de lui5, puisque, ne sentant son existence que dans le moment de l’impression, il n’aurait aucune histoire de sa vie. Sa vie serait une suite interrompue de sensations que rien ne lierait.
DIDEROT
Fort bien. Et qu’est-ce que la mémoire ? d’où naît-elle ?
D’ALEMBERT
D’une certaine organisation qui s’accroît, s’affaiblit et se perd quelquefois entièrement.
DIDEROT
Si donc un être qui sent et qui a cette organisation propre à la mémoire, lie les impressions qu’il reçoit, forme par cette liaison une histoire qui est celle de sa vie, et acquiert la conscience de lui, il nie, il affirme, il conclut, il pense.
D’ALEMBERT
Cela me paraît ; il ne me reste plus qu’une difficulté.
DIDEROT
Vous vous trompez ; il vous en reste bien davantage.
D’ALEMBERT
Mais une principale ; c’est qu’il me semble que nous ne pouvons penser qu’à une seule chose à la fois, et que pour former, je ne dis pas ces énormes chaînes de raisonnements qui embrassent dans leur circuit des milliers d’idées, mais une simple proposition, on dirait qu’il faut avoir au moins deux choses présentes, l’objet qui semble rester sous l’œil de l’entendement, tandis qu’il s’occupe de la qualité qu’il en affirmera ou niera.
DIDEROT
Je le pense ; ce qui m’a fait quelquefois comparer les fibres de nos organes à des cordes vibrantes sensibles. La corde vibrante sensible oscille, résonne longtemps encore après qu’on l’a pincée. C’est cette oscillation, cette espèce de résonance nécessaire qui tient l’objet présent, tandis que l’entendement s’occupe de la qualité qui lui convient. Mais les cordes vibrantes ont encore une autre propriété, c’est d’en faire frémir d’autres ; et c’est ainsi qu’une première idée en rappelle une seconde, ces deux-là une troisième, toutes les trois une quatrième, et ainsi de suite, sans qu’on puisse fixer la limite des idées réveillées, enchaînées, du philosophe qui médite ou qui s’écoute dans le silence et l’obscurité. Cet instrument a des sauts étonnants, et une idée réveillée va faire quelquefois frémir une harmonique qui en est à un intervalle incompréhensible. Si le phénomène s’observe entre des cordes sonores, inertes et séparées, comment n’aurait-il pas lieu entre des points vivants et liés, entre des fibres continues et sensibles ?
D’ALEMBERT
Si cela n’est pas vrai, cela est au moins très ingénieux. Mais on serait tenté de croire que vous tombez imperceptiblement dans l’inconvénient que vous vouliez éviter.
DIDEROT
Quel ?
D’ALEMBERT
Vous en voulez à la distinction des deux substances.
DIDEROT
Je ne m’en cache pas.
D’ALEMBERT
Et si vous y regardez de près, vous faites de l’entendement du philosophe un être distinct de l’instrument, une espèce de musicien qui prête l’oreille aux cordes vibrantes, et qui prononce sur leur consonance ou leur dissonance.
DIDEROT
Il se peut que j’aie donné lieu à cette objection, que peut-être vous ne m’eussiez pas faite si vous eussiez considéré la différence de l’instrument philosophe et de l’instrument clavecin. L’instrument philosophe est sensible ; il est en même temps le musicien et l’instrument. Comme sensible, il a la conscience momentanée du son qu’il rend ; comme animal, il en a la mémoire. Cette faculté organique, en liant les sons en lui-même, y produit et conserve la mélodie. Supposez au clavecin de la sensibilité et de la mémoire, et dites-moi s’il ne se répétera pas de lui-même les airs que vous aurez exécutés sur ses touches. Nous sommes des instruments doués de sensibilité et de mémoire. Nos sens sont autant de touches qui sont pincées par la nature qui nous environne, et qui se pincent souvent elles-mêmes ; et voici, à mon jugement, tout ce qui se passe dans un clavecin organisé comme vous et moi. Il y a une impression qui a sa cause au dedans ou au-dehors de l’instrument, une sensation qui naît de cette impression, une sensation qui dure ; car il est impossible d’imaginer qu’elle se fasse et qu’elle s’éteigne dans un instant indivisible ; une autre impression qui lui succède, et qui a pareillement sa cause au dedans et au-dehors de l’animal ; une seconde sensation et des voix qui les désignent par des sons naturels ou conventionnels.
D’ALEMBERT
J’entends. Ainsi donc, si ce clavecin sensible et animé était encore doué de la faculté de se nourrir et de se reproduire, il vivrait et engendrerait de lui-même, ou avec sa femelle, de petits clavecins vivants et résonnants.
DIDEROT
Sans doute. À votre avis, qu’est-ce autre chose qu’un pinson, un rossignol, un musicien, un homme ? Et quelle autre différence trouvez-vous entre le serin et la serinette ? Voyez-vous cet œuf ? c’est avec cela qu’on renverse toutes les écoles de théologie et tous les temples de la terre. Qu’est-ce que cet œuf ? une masse insensible avant que le germe y soit introduit ; et après que le germe y est introduit, qu’est-ce encore ? une masse insensible, car ce germe n’est lui-même qu’un fluide inerte et grossier. Comment cette masse passera-t-elle à une autre organisation, à la sensibilité, à la vie ? par la chaleur. Qui produira la chaleur ? le mouvement. Quels seront les effets successifs du mouvement ? Au lieu de me répondre, asseyez-vous, et suivons-les de l’œil de moment en moment. D’abord c’est un point qui oscille, un filet qui s’étend et qui se colore ; de la chair qui se forme ; un bec, des bouts d’ailes, des yeux, des pattes qui paraissent ; une matière jaunâtre qui se dévide et produit des intestins ; c’est un animal. Cet animal se meut, s’agite, crie ; j’entends ses cris à travers la coque ; il se couvre de duvet ; il voit. La pesanteur de sa tête, qui oscille, porte sans cesse son bec contre la paroi intérieure de sa prison ; la voilà brisée ; il en sort, il marche, il vole, il s’irrite, il fuit, il approche, il se plaint, il souffre, il aime, il désire, il jouit ; il a toutes vos affections ; toutes vos actions, il les fait. Prétendrez-vous, avec Descartes, que c’est une pure machine imitative ? Mais les petits enfants se moqueront de vous, et les philosophes vous répliqueront que si c’est là une machine, vous en êtes une autre. Si vous avouez qu’entre l’animal et vous il n’y a de différence que dans l’organisation, vous montrerez du sens et de la raison, vous serez de bonne foi ; mais on en conclura contre vous qu’avec une matière inerte, disposée d’une certaine manière, imprégnée d’une autre matière inerte, de la chaleur et du mouvement on obtient de la sensibilité, de la vie, de la mémoire, de la conscience, des passions, de la pensée. Il ne vous reste qu’un de ces deux partis à prendre ; c’est d’imaginer dans la masse inerte de l’œuf un élément caché qui en attendait le développement pour manifester sa présence, ou de supposer que cet élément imperceptible s’y est insinué à travers la coque dans un instant déterminé du développement. Mais qu’est-ce que cet élément ? Occupait-il de l’espace, ou n’en occupait-il point ? Comment est-il venu, ou s’est-il échappé, sans se mouvoir ? Où était-il ? Que faisait-il là ou ailleurs ? A-t-il été créé à l’instant du besoin ? Existait-il ? Attendait-il un domicile ? Homogène, il était matériel ; hétérogène, on ne conçoit ni son inertie avant le développement, ni son énergie dans l’animal développé. Écoutez-vous, et vous aurez pitié de vous-même ; vous sentirez que, pour ne pas admettre une supposition simple qui explique tout, la sensibilité, propriété générale de la matière, ou produit de l’organisation, vous renoncez au sens commun, et vous précipitez dans un abîme de mystères, de contradictions et d’absurdités.
D’ALEMBERT
Une supposition ! Cela vous plaît à dire. Mais si c’était une qualité essentiellement incompatible avec la matière ?
DIDEROT
Et d’où savez-vous que la sensibilité est essentiellement incompatible avec la matière, vous qui ne connaissez l’essence de quoi que ce soit, ni de la matière, ni de la sensibilité ? Entendez-vous mieux la nature du mouvement, son existence dans un corps, et sa communication d’un corps à un autre ?
D’ALEMBERT
Sans concevoir la nature de la sensibilité, ni celle de la matière, je vois que la sensibilité est une qualité simple, une, indivisible et incompatible avec un sujet ou suppôt divisible.
DIDEROT
Galimatias métaphysico-théologique. Quoi ? est-ce que vous ne voyez pas que toutes les qualités, toutes les formes sensibles dont la matière est revêtue, sont essentiellement indivisibles ? Il n’y a ni plus ni moins d’impénétrabilité. Il y a la moitié d’un corps rond, mais il n’y a pas la moitié de la rondeur ; il y a plus ou moins de mouvement, mais il n’y a ni plus ni moins mouvement ; il n’y a ni la moitié, ni le tiers, ni le quart d’une tête, d’une oreille, d’un doigt, pas plus que la moitié, le tiers, le quart d’une pensée. Si dans l’univers il n’y a pas une molécule qui ressemble à une autre, dans une molécule pas un point qui ressemble à un autre point, convenez que l’atome même est doué d’une qualité, d’une forme indivisible ; convenez que la division est incompatible avec les essences des formes, puisqu’elle les détruit. Soyez physicien, et convenez de la production d’un effet lorsque vous le voyez produit, quoique vous ne puissiez vous expliquer la liaison de la cause à l’effet. Soyez logicien, et ne substituez pas à une cause qui est et qui explique tout, une autre cause qui ne se conçoit pas, dont la liaison avec l’effet se conçoit encore moins, qui engendre une multitude infinie de difficultés, et qui n’en résout aucune.
D’ALEMBERT
Mais si je me dépars de cette cause ?
DIDEROT
Il n’y a plus qu’une substance dans l’univers, dans l’homme, dans l’animal. La serinette est de bois, l’homme est de chair. Le serin est de chair, le musicien est d’une chair diversement organisée ; mais l’un et l’autre ont une même origine, une même formation, les mêmes fonctions et la même fin.
D’ALEMBERT
Et comment s’établit la convention des sons entre vos deux clavecins ?
DIDEROT
Un animal étant un instrument sensible parfaitement semblable à un autre, doué de la même conformation, monté des mêmes cordes, pincé de la même manière par la joie, par la douleur, par la faim, par la soif, par la colique, par l’admiration, par l’effroi, il est impossible qu’au pôle et sous la ligne il rende des sons différents. Aussi trouverez-vous les interjections à peu près les mêmes dans toutes les langues mortes ou vivantes. Il faut tirer du besoin et de la proximité l’origine des sons conventionnels. L’instrument sensible ou l’animal a éprouvé qu’en rendant tel son il s’ensuivait tel effet hors de lui, que d’autres instruments sensibles pareils à lui ou d’autres animaux semblables s’approchaient, s’éloignaient, demandaient, offraient, blessaient, caressaient, et ces effets se sont liés dans sa mémoire et dans celle des autres à la formation de ces sons ; et remarquez qu’il n’y a dans le commerce des hommes que des bruits et des actions. Et pour donner à mon système toute sa force, remarquez encore qu’il est sujet à la même difficulté insurmontable que Berkeley6 a proposée contre l’existence des corps. Il y a un moment de délire où le clavecin sensible a pensé qu’il était le seul clavecin qu’il y eût au monde, et que toute l’harmonie de l’univers se passait en lui.
D’ALEMBERT
Il y a bien des choses à dire là-dessus.
DIDEROT
Cela est vrai.
D’ALEMBERT
Par exemple, on ne conçoit pas trop, d’après votre système, comment nous formons des syllogismes, ni comment nous tirons des conséquences.
DIDEROT
C’est que nous n’en tirons point : elles sont toutes tirées par la nature. Nous ne faisons qu’énoncer des phénomènes conjoints, dont la liaison est ou nécessaire ou contingente, phénomènes qui nous sont connus par l’expérience : nécessaires en mathématiques, en physique et autres sciences rigoureuses ; contingents en morale, en politique et autres sciences conjecturales.
D’ALEMBERT
Est-ce que la liaison des phénomènes est moins nécessaire dans un cas que dans un autre ?
DIDEROT
Non ; mais la cause subit trop de vicissitudes particulières qui nous échappent, pour que nous puissions compter infailliblement sur l’effet qui s’ensuivra. La certitude que nous avons qu’un homme violent s’irritera d’une injure, n’est pas la même que celle qu’un corps qui en frappe un plus petit le mettra en mouvement.
D’ALEMBERT
Et l’analogie ?
DIDEROT
L’analogie, dans les cas les plus composés, n’est qu’une règle de trois qui s’exécute dans l’instrument sensible. Si tel phénomène connu en nature est suivi de tel autre phénomène connu en nature, quel sera le quatrième phénomène conséquent à un troisième, ou donné par la nature, ou imaginé à l’imitation de la nature ? Si la lance d’un guerrier ordinaire a dix pieds de long, quelle sera la lance d’Ajax ? Si je puis lancer une pierre de quatre livres, Diomède doit remuer un quartier de rocher. Les enjambées des dieux et les bonds de leurs chevaux seront dans le rapport imaginé des dieux à l’homme. C’est une quatrième corde harmonique et proportionnelle à trois autres dont l’animal attend la résonance qui se fait toujours en lui-même, mais qui ne se fait pas toujours en nature. Peu importe au poëte, il n’en est pas moins vrai. C’est autre chose pour le philosophe ; il faut qu’il interroge ensuite la nature qui, lui donnant souvent un phénomène tout à fait différent de celui qu’il avait présumé, alors il s’aperçoit que l’analogie l’a séduit.
D’ALEMBERT
Adieu, mon ami, bonsoir et bonne nuit.
DIDEROT
Vous plaisantez ; mais vous rêverez sur votre oreiller à cet entretien, et s’il n’y prend pas de la consistance, tant pis pour vous, car vous serez forcé d’embrasser des hypothèses bien autrement ridicules.
D’ALEMBERT
Vous vous trompez ; sceptique je me serai couché, sceptique je me lèverai.
DIDEROT
Sceptique ! Est-ce qu’on est sceptique ?
D’ALEMBERT
En voici bien d’une autre ! N’allez-vous pas me soutenir que je ne suis pas sceptique ? Et qui le sait mieux que moi ?
DIDEROT
Attendez un moment.
D’ALEMBERT
Dépêchez-vous, car je suis pressé de dormir.
DIDEROT
Je serai court. Croyez-vous qu’il y ait une seule question discutée sur laquelle un homme reste avec une égale et rigoureuse mesure de raison pour et contre ?
D’ALEMBERT
Non, ce serait l’âne de Buridan.
DIDEROT
En ce cas, il n’y a donc point de sceptique, puisqu’à l’exception des questions de mathématiques, qui ne comportent pas la moindre incertitude, il y a du pour et du contre dans toutes les autres. La balance n’est donc jamais égale, et il est impossible qu’elle ne penche pas du côté où nous croyons le plus de vraisemblance.
D’ALEMBERT
Mais je vois le matin la vraisemblance à ma droite, et l’après-midi elle est à ma gauche.
DIDEROT
C’est-à-dire que vous êtes dogmatique pour, le matin, et dogmatique contre, l’après-midi.
D’ALEMBERT
Et le soir, quand je me rappelle cette circonstance si rapide de mes jugements, je ne crois rien, ni du matin, ni de l’après-midi.
DIDEROT
C’est-à-dire que vous ne vous rappelez plus la prépondérance des deux opinions entre lesquelles vous avez oscillé ; que cette prépondérance vous paraît trop légère pour asseoir un sentiment fixe, et que vous prenez le parti de ne plus vous occuper de sujets aussi problématiques, d’en abandonner la discussion aux autres, et de n’en pas disputer davantage.
D’ALEMBERT
Cela se peut.
DIDEROT
Mais si quelqu’un vous tirait à l’écart, et vous questionnant d’amitié, vous demandait, en conscience, des deux partis quel est celui où vous trouvez le moins de difficultés, de bonne foi, seriez-vous embarrassé de répondre, et réaliseriez-vous l’âne de Buridan ?
D’ALEMBERT
Je crois que non.
DIDEROT
Tenez, mon ami, si vous y pensez bien, vous trouverez qu’en tout, notre véritable sentiment n’est pas celui dans lequel nous n’avons jamais vacillé, mais celui auquel nous sommes le plus habituellement revenus.
D’ALEMBERT
Je crois que vous avez raison.
DIDEROT
Et moi aussi. Bonsoir, mon ami, et memento quia pulvis es, et in pulverem reverteris. [Souviens-toi, que tu es poussière et que tu redeviendras poussière (Genèse, 3,19)]
D’ALEMBERT
Cela est triste.
DIDEROT
Et nécessaire. Accordez à l’homme, je ne dis pas l’immortalité, mais seulement le double de sa durée, et vous verrez ce qui en arrivera.
D’ALEMBERT
Et que voulez-vous qu’il en arrive ? Mais qu’est-ce que cela me fait ? Qu’il en arrive ce qui pourra. Je veux dormir, bonsoir.
LE RÊVE DE D’ALEMBERT
Interlocuteurs : d’Alembert, Mademoiselle de L’Espinasse, le médecin Bordeu7.
BORDEU
Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a de nouveau ? Est-ce qu’il est malade ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je le crains ; il a eu la nuit la plus agitée.
BORDEU
Est-il éveillé ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Pas encore.
BORDEU
Après s’être approché du lit de D’Alembert et lui avoir tâté le pouls et la peau.
Ce ne sera rien.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Vous croyez ?
BORDEU
J’en réponds. Le pouls est bon… un peu faible… la peau moite… la respiration facile.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
N’y a-t-il rien à lui faire ?
BORDEU
Rien.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Tant mieux, car il déteste les remèdes.
BORDEU
Et moi aussi. Qu’a-t-il mangé à souper ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Il n’a rien voulu prendre. Je ne sais où il avait passé la soirée, mais il est revenu soucieux.
BORDEU
C’est un petit mouvement fébrile qui n’aura point de suite.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
En rentrant, il a pris sa robe de chambre, son bonnet de nuit, et s’est jeté dans son fauteuil, où il s’est assoupi.
BORDEU
Le sommeil est bon partout ; mais il eût été mieux dans son lit.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Il s’est fâché contre Antoine, qui le lui disait ; il a fallu le tirailler une demi-heure pour le faire coucher.
BORDEU
C’est ce qui m’arrive tous les jours, quoique je me porte bien.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Quand il a été couché, au lieu de reposer comme à son ordinaire, car il dort comme un enfant, il s’est mis à se tourner, à se retourner, à tirer ses bras, à écarter ses couvertures, et à parler haut.
BORDEU
Et qu’est-ce qu’il disait ? de la géométrie ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Non ; cela avait tout l’air du délire. C’était, en commençant, un galimatias de cordes vibrantes et de fibres sensibles. Cela m’a paru si fou que, résolue de ne le pas quitter de la nuit et ne sachant que faire, j’ai approché une petite table du pied de son lit, et je me suis mise à écrire tout ce que j’ai pu attraper de sa rêvasserie.
BORDEU
Bon tour de tête qui est bien de vous. Et peut-on voir cela ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Sans difficulté ; mais je veux mourir, si vous y comprenez quelque chose.
BORDEU
Peut-être.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Docteur, êtes-vous prêt ?
BORDEU
Oui.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Écoutez. « Un point vivant… Non, je me trompe. Rien d’abord, puis un point vivant… À ce point vivant il s’en applique un autre, encore un autre ; et par ces applications successives il résulte un être un, car je suis bien un, je n’en saurais douter… (En disant cela, il se tâtait partout.) Mais comment cette unité s’est-elle faite ? (Eh ! mon ami, lui ai-je dit, qu’est-ce que cela vous fait ? dormez… Il s’est tu. Après un moment de silence, il a repris comme s’il s’adressait à quelqu’un.) Tenez, philosophe, je vois bien un agrégat, un tissu de petits êtres sensibles, mais un animal !… un tout ! un système un, lui, ayant la conscience de son unité ! Je ne le vois pas, non, je ne le vois pas… » Docteur, y entendez-vous quelque chose ?
BORDEU
À merveille.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Vous êtes bien heureux… « Ma difficulté vient peut-être d’une fausse idée. »
BORDEU
Est-ce vous qui parlez ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Non, c’est le rêveur.
Je continue… Il a ajouté, en s’apostrophant lui-même : « Mon ami D’Alembert, prenez-y garde, vous ne supposez que de la contiguïté où il y a continuité… Oui, il est assez malin pour me dire cela… Et la formation de cette continuité ? Elle ne l’embarrassera guère… Comme une goutte de mercure se fond dans une autre goutte de mercure, une molécule sensible et vivante se fond dans une molécule sensible et vivante… D’abord il avait deux gouttes, après le contact il n’y en a plus qu’une… Avant l’assimilation il y avait deux molécules, après l’assimilation il n’y eu a plus qu’une… La sensibilité devient commune à la masse commune… En effet, pourquoi non ?… Je distinguerai par la pensée sur la longueur de la fibre animale tant de parties qu’il me plaira, mais la fibre sera continue, une… oui, une… Le contact de deux molécules homogènes, parfaitement homogènes, forme la continuité… et c’est le cas de l’union, de la cohésion, de la combinaison, de l’identité la plus complète qu’on puisse imaginer… Oui, philosophe, si ces molécules sont élémentaires et simples ; mais si ce sont des agrégats, si ce sont des composés ?… La combinaison ne s’en fera pas moins, et en conséquence l’identité, la continuité… Et puis l’action et la réaction habituelles… Il est certain que le contact de deux molécules vivantes est tout autre chose que la contiguïté de deux masses inertes… Passons, passons ; on pourrait peut-être vous chicaner ; mais je ne m’en soucie pas ; je n’épilogue jamais… Cependant reprenons. Un fil d’or très pur, je m’en souviens, c’est une comparaison qu’il m’a faite ; un réseau homogène, entre les molécules duquel d’autres s’interposent et forment peut-être un autre réseau homogène, un tissu de matière sensible, un contact qui assimile, de la sensibilité active ici, inerte là, qui se communique comme le mouvement, sans compter, comme il l’a très bien dit, qu’il doit y avoir de la différence entre le contact de deux molécules sensibles et le contact de deux molécules qui ne le seraient pas ; et cette différence, quelle peut-elle être ?… une action, une réaction habituelles… et cette action et réaction avec un caractère particulier… Tout concourt donc à produire une sorte d’unité qui n’existe que dans l’animal… Ma foi, si ce n’est pas de la vérité, cela y ressemble fort… » Vous riez, docteur ; est-ce que vous trouvez du sens à cela ?
BORDEU
Beaucoup.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Il n’est donc pas fou ?
BORDEU
Nullement.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Après ce préambule, il s’est mis à crier : « Mademoiselle de l’Espinasse ! Mademoiselle de l’Espinasse ! — Que voulez-vous ? — Avez-vous vu quelquefois un essaim d’abeilles s’échapper de leur ruche ?… Le monde, ou la masse générale de la matière, est la ruche… Les avez-vous vues s’en aller former à l’extrémité de la branche d’un arbre une longue grappe de petits animaux ailés, tous accrochés les uns aux autres par les pattes ?… Cette grappe est un être, un individu, un animal quelconque… Mais ces grappes devraient se ressembler toutes… Oui, s’il n’admettait qu’une seule matière homogène… Les avez-vous vues ? — Oui, je les ai vues. — Vous les avez vues ? — Oui, mon ami, je vous dis que oui. — Si l’une de ces abeilles s’avise de pincer d’une façon quelconque l’abeille à laquelle elle s’est accrochée, que croyez-vous qu’il en arrive ? Dites donc. — Je n’en sais rien. — Dites toujours… Vous l’ignorez donc, mais le philosophe ne l’ignore pas, lui. Si vous le voyez jamais, et vous le verrez ou vous ne le verrez pas, car il me l’a promis, il vous dira que celle-ci pincera la suivante ; qu’il s’excitera dans toute la grappe autant de sensations qu’il y a de petits animaux ; que le tout s’agitera, se remuera, changera de situation et de forme ; qu’il s’élèvera du bruit, de petits cris, et que celui qui n’aurait jamais vu une pareille grappe s’arranger, serait tenté de la prendre pour un animal à cinq ou six cents têtes et à mille ou douze cents ailes… » Eh bien, docteur ?
BORDEU
Eh bien, savez-vous que ce rêve est fort beau, et que vous avez bien fait de l’écrire.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Rêvez-vous aussi ?
BORDEU
Si peu, que je m’engagerais presque à vous dire la suite.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je vous en défie.
BORDEU
Vous m’en défiez ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Oui.
BORDEU
Et si je rencontre ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Si vous rencontrez, je vous promets… je vous promets de vous tenir pour le plus grand fou qu’il y ait au monde.
BORDEU
Regardez sur votre papier et écoutez-moi : L’homme qui prendrait cette grappe pour un animal se tromperait ; mais, mademoiselle, je présume qu’il a continué de vous adresser la parole. Voulez-vous qu’il juge plus sainement ? Voulez-vous transformer la grappe d’abeilles en un seul et unique animal ? amollissez les pattes par lesquelles elles se tiennent ; de contiguës qu’elles étaient, rendez-les continues. Entre ce nouvel état de la grappe et le précédent, il y a certainement une différence marquée ; et quelle peut être cette différence, sinon qu’à présent c’est un tout, un animal un, et qu’auparavant ce n’était qu’un assemblage d’animaux ?… Tous nos organes…
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Tous nos organes !
BORDEU
Pour celui qui a exercé la médecine et fait quelques observations…
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Après !
BORDEU
Après ? Ne sont que des animaux distincts que la loi de continuité tient dans une sympathie, une unité, une identité générales.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
J’en suis confondue ; c’est cela, et presque mot pour mot. Je puis donc assurer à présent à toute la terre qu’il n’y a aucune différence entre un médecin qui veille et un philosophe qui rêve.
BORDEU
On s’en doutait. Est-ce là tout ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Oh que non, vous n’y êtes pas. Après votre radotage ou le sien, il m’a dit : « Mademoiselle ? — Mon ami. — Approchez-vous… encore… encore… J’aurais une chose à vous proposer. — Qu’est-ce ? — Tenez cette grappe, la voilà, vous la croyez bien là, là ; faisons une expérience. — Quelle ? — Prenez vos ciseaux ; coupent-ils bien ? — À ravir. — Approchez doucement, tout doucement, et séparez-moi ces abeilles, mais prenez garde de les diviser par la moitié du corps, coupez juste à l’endroit où elles se sont assimilées par les pattes. Ne craignez rien, vous les blesserez un peu, mais vous ne les tuerez pas… Fort bien, vous êtes adroite comme une fée… Voyez-vous comme elles s’envolent chacune de son côté ? Elles s’envolent une à une, deux à deux, trois à trois. Combien il y en a ! Si vous m’avez bien compris… vous m’avez bien compris ? — Fort bien. — Supposez maintenant… supposez… » Ma foi, docteur, j’entendais si peu ce que j’écrivais ; il parlait si bas, cet endroit de mon papier est si barbouillé que je ne le saurais lire.
BORDEU
J’y suppléerai, si vous voulez.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Si vous pouvez.
BORDEU
Rien de plus facile. Supposez ces abeilles si petites, si petites que leur organisation échappât toujours au tranchant grossier de votre ciseau : vous pousserez la division si loin qu’il vous plaira sans en faire mourir aucune, et ce tout, formé d’abeilles imperceptibles, sera un véritable polype que vous ne détruirez qu’en l’écrasant. La différence de la grappe d’abeilles continues, et de la grappe d’abeilles contiguës, est précisément celle des animaux ordinaires, tels que nous, les poissons, et des vers, des serpents et des animaux polypeux ; encore toute cette théorie souffre-t-elle quelques modifications… (Ici Mademoiselle de l’Espinasse se lève brusquement et va tirer le cordon de la sonnette). Doucement, doucement, mademoiselle, vous l’éveillerez, et il a besoin de repos.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je n’y pensais pas, tant j’en suis étourdie. (Au domestique qui entre.) Qui de vous a été chez le docteur ?
LE DOMESTIQUE.
C’est moi, mademoiselle.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Y a-t-il longtemps ?
LE DOMESTIQUE.
Il n’y a pas une heure que j’en suis revenu.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
N’y avez-vous rien porté ?
LE DOMESTIQUE.
Rien.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Point de papier ?
LE DOMESTIQUE.
Aucun.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Voilà qui est bien, allez… Je n’en reviens pas. Tenez, docteur, j’ai soupçonné quelqu’un d’eux de vous avoir communiqué mon griffonnage.
BORDEU
Je vous assure qu’il n’en est rien.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
À présent que je connais votre talent, vous me serez d’un grand secours dans la société. Sa rêvasserie n’en est pas demeurée là.
BORDEU
Tant mieux.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Vous n’y voyez donc rien de fâcheux ?
BORDEU
Pas la moindre chose.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Il a continué… « Eh bien, philosophe, vous concevez donc des polypes de toute espèce, même des polypes humains ?… Mais la nature ne nous en offre pas. »
BORDEU
Il n’avait pas connaissance de ces deux filles qui se tenaient par la tête, les épaules, le dos, les fesses et les cuisses, qui ont vécu ainsi accolées jusqu’à l’âge de vingt-deux ans, et qui sont mortes à quelques minutes l’une de l’autre8. Ensuite il a dit ?…
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Des folies qui ne s’entendent qu’aux Petites-Maisons. Il a dit : « Cela est passé ou cela viendra. Et puis qui sait l’état des choses dans les autres planètes ? »
BORDEU
Peut-être ne faut-il pas aller si loin.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
« Dans Jupiter ou dans Saturne, des polypes humains ! Les mâles se résolvant en mâles, les femelles en femelles, cela est plaisant… (Là, il s’est mis à faire des éclats de rire à m’effrayer.) L’homme se résolvant en une infinité d’hommes atomiques, qu’on renferme entre des feuilles de papier comme des œufs d’insectes, qui filent leurs coques, qui restent un certain temps en chrysalides, qui percent leurs coques et qui s’échappent en papillons, une société d’hommes formée, une province entière peuplée des débris d’un seul, cela est tout à fait agréable à imaginer… (Et puis les éclats de rire ont repris.) Si l’homme se résout quelque part en une infinité d’hommes animalcules, on y doit avoir moins de répugnance à mourir ; on y répare si facilement la perte d’un homme, qu’elle y doit causer peu de regrets. »
BORDEU
Cette extravagante supposition est presque l’histoire réelle de toutes les espèces d’animaux subsistants et à venir. Si l’homme ne se résout pas en une infinité d’hommes, il se résout, du moins, en une infinité d’animalcules dont il est impossible de prévoir les métamorphoses et l’organisation future et dernière. Qui sait si ce n’est pas la pépinière d’une seconde génération d’êtres, séparée de celle-ci par un intervalle incompréhensible de siècles et de développements successifs ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Que marmottez-vous là tout bas, docteur ?
BORDEU
Rien, rien, je rêvais de mon côté. Mademoiselle, continuez de lire.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
« Tout bien considéré, pourtant, j’aime mieux notre façon de repeupler, a-t-il ajouté… Philosophe, vous qui savez ce qui se passe là où ailleurs, dites-moi, la dissolution de différentes parties n’y donne-t-elle pas des hommes de différents caractères ? La cervelle, le cœur, la poitrine, les pieds, les mains, les testicules… Oh ! comme cela simplifie la morale !… Un homme né, une femme provenue… (Docteur, vous me permettrez de passer ceci…) Une chambre chaude, tapissée de petits cornets, et sur chacun de ces cornets une étiquette : guerriers, magistrats, philosophes, poètes, cornet de courtisans, cornet de catins, cornet de rois. »
BORDEU
Cela est bien gai et bien fou. Voilà ce qui s’appelle rêver, et une vision qui me ramène à quelques phénomènes assez singuliers.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Ensuite il s’est mis à marmotter je ne sais quoi de graines, de lambeaux de chair mis en macération dans de l’eau, de différentes races d’animaux successifs qu’il voyait naître et passer. Il avait imité avec sa main droite le tube d’un microscope, et avec sa gauche, je crois, l’orifice d’un vase. Il regardait dans le vase par ce tube, et il disait : « Voltaire en plaisantera tant qu’il voudra, mais l’Anguillard9 a raison ; j’en crois mes yeux ; je les vois : combien il y en a ! comme ils vont ! comme ils viennent ! comme ils frétillent !… » Le vase où il apercevait tant de générations momentanées, il le comparait à l’univers ; il voyait dans une goutte d’eau l’histoire du monde. Cette idée lui paraissait grande ; il la trouvait tout à fait conforme à la bonne philosophie qui étudie les grands corps dans les petits. Il disait : « Dans la goutte d’eau de Needham, tout s’exécute et se passe en un clin d’œil. Dans le monde, le même phénomène dure un peu davantage ; mais qu’est-ce que notre durée en comparaison de l’éternité des temps ? moins que la goutte que j’ai prise avec la pointe d’une aiguille, en comparaison de l’espace illimité qui m’environne. Suite indéfinie d’animalcules dans l’atome qui fermente, même suite indéfinie d’animalcules dans l’autre atome qu’on appelle la Terre. Qui sait les races d’animaux qui nous ont précédés ? qui sait les races d’animaux qui succéderont aux nôtres ? Tout change, tout passe, il n’y a que le tout qui reste. Le monde commence et finit sans cesse ; il est à chaque instant à son commencement et à sa fin ; il n’en a jamais eu d’autre, et n’en aura jamais d’autre.
« Dans cet immense océan de matière, pas une molécule qui ressemble à une molécule, pas une molécule qui ressemble à elle-même un instant : Rerum novus nascitur ordo [Un nouvel ordre des choses est né], voilà son inscription éternelle… » Puis il ajoutait en soupirant : « vanité de nos pensées ! ô pauvreté de la gloire et de nos travaux ! ô misère ! ô petitesse de nos vues ! Il n’y a rien de solide que de boire, manger, vivre, aimer et dormir… Mademoiselle de l’Espinasse, où êtes-vous ? — Me voilà. » — Alors son visage s’est coloré. J’ai voulu lui tâter le pouls, mais je ne sais où il avait caché sa main. Il paraissait éprouver une convulsion. Sa bouche s’était entr’ouverte, son haleine était pressée ; il a poussé un profond soupir, et puis un soupir plus faible et plus profond encore ; il a retourné sa tête sur son oreiller et s’est endormi. Je le regardais avec attention, et j’étais toute émue sans savoir pourquoi, le cœur me battait, et ce n’était pas de peur. Au bout de quelques moments, j’ai vu un léger sourire errer sur ses lèvres ; il disait tout bas : « Dans une planète où les hommes se multiplieraient à la manière des poissons, où le frai d’un homme pressé sur le frai d’une femme… J’y aurais moins de regret… Il ne faut rien perdre de ce qui peut avoir son utilité. Mademoiselle, si cela pouvait se recueillir, être enfermé dans un flacon et envoyé de grand matin à Needham… » Docteur, et vous n’appelez pas cela de la déraison ?
BORDEU
Auprès de vous, assurément.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Auprès de moi, loin de moi, c’est tout un, et vous ne savez ce que vous dites. J’avais espéré que le reste de la nuit serait tranquille.
BORDEU
Cela produit ordinairement cet effet.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Point du tout ; sur les deux heures du matin, il en est revenu à sa goutte d’eau, qu’il appelait un mi… cro…
BORDEU
Un microcosme.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
C’est son mot. Il admirait la sagacité des anciens philosophes. Il disait ou faisait dire à son philosophe, je ne sais lequel des deux : « Si lorsque Épicure assurait que la terre contenait les germes de tout, et que l’espèce animale était le produit de la fermentation, il avait proposé de montrer une image en petit de ce qui s’était fait en grand à l’origine des temps, que lui aurait-on répondu ?… Et vous l’avez sous vos yeux cette image, et elle ne vous apprend rien… Qui sait si la fermentation et ses produits sont épuisés ? Qui sait à quel instant de la succession de ces générations animales nous en sommes ? Qui sait si ce bipède déformé, qui n’a que quatre pieds de hauteur, qu’on appelle encore dans le voisinage du pôle un homme, et qui ne tarderait pas à perdre ce nom en se déformant un peu davantage, n’est pas l’image d’une espèce qui passe ? Qui sait s’il n’en est pas ainsi de toutes les espèces d’animaux ? Qui sait si tout ne tend pas à se réduire à un grand sédiment inerte et immobile ? Qui sait quelle sera la durée de cette inertie ? Qui sait quelle race nouvelle peut résulter derechef d’un amas aussi grand de points sensibles et vivants ? Pourquoi pas un seul animal ? Qu’était l’éléphant dans son origine ? Peut-être l’animal énorme tel qu’il nous paraît, peut-être un atome, car tous les deux sont également possibles ; ils ne supposent que le mouvement et les propriétés diverses de la matière… L’éléphant, cette masse énorme, organisée, le produit subit de la fermentation ! Pourquoi non ? Le rapport de ce grand quadrupède à sa matrice première est moindre que celui du vermisseau à la molécule de farine qui l’a produit ; mais le vermisseau n’est qu’un vermisseau… C’est-à-dire que la petitesse qui vous dérobe son organisation lui ôte son merveilleux… Le prodige, c’est la vie, c’est la sensibilité ; et ce prodige n’en est plus un… Lorsque j’ai vu la matière inerte passer à l’état sensible, rien ne doit plus m’étonner… Quelle comparaison d’un petit nombre d’éléments mis en fermentation dans le creux de ma main, et de ce réservoir immense d’éléments divers épars dans les entrailles de la terre, à sa surface, au sein des mers, dans le vague des airs !… Cependant, puisque les mêmes causes subsistent, pourquoi les effets ont-ils cessé ? Pourquoi ne voyons-nous plus le taureau percer la terre de sa corne, appuyer ses pieds contre le sol, et faire effort pour en dégager son corps pesant10 ?… Laissez passer la race présente des animaux subsistants ; laissez agir le grand sédiment inerte quelques millions de siècles. Peut-être faut-il, pour renouveler les espèces, dix fois plus de temps qu’il n’en est accordé à leur durée. Attendez, et ne vous hâtez pas de prononcer sur le grand travail de nature. Vous avez deux grands phénomènes, le passage de l’état d’inertie à l’état de sensibilité, et les générations spontanées ; qu’ils vous suffisent : tirez-en de justes conséquences, et dans un ordre de choses où il n’y a ni grand ni petit, ni durable, ni passager absolus, garantissez-vous du sophisme de l’éphémère… » Docteur, qu’est-ce que c’est que le sophisme de l’éphémère ?
BORDEU
C’est celui d’un être passager qui croit à l’immortalité des choses.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
La rose de Fontenelle qui disait que de mémoire de rose on n’avait vu mourir un jardinier ?
BORDEU
Précisément ; cela est léger et profond.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Pourquoi vos philosophes ne s’expriment-ils pas avec la grâce de celui-ci ? nous les entendrions.
BORDEU
Franchement, je ne sais si ce ton frivole convient aux sujets graves.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Qu’appelez-vous un sujet grave ?
BORDEU
Mais la sensibilité générale, la formation de l’être sentant, son unité, l’origine des animaux, leur durée, et toutes les questions auxquelles cela tient.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Moi, j’appelle cela des folies auxquelles je permets de rêver quand on dort, mais dont un homme de bon sens qui veille ne s’occupera jamais.
BORDEU
Et pourquoi cela, s’il vous plaît ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
C’est que les unes sont si claires qu’il est inutile d’en chercher la raison, d’autres si obscures qu’on n’y voit goutte, et toutes de la plus parfaite inutilité.
BORDEU
Croyez-vous, mademoiselle, qu’il soit indifférent de nier ou d’admettre une intelligence suprême ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Non.
BORDEU
Croyez-vous qu’on puisse prendre parti sur l’intelligence suprême, sans savoir à quoi s’en tenir sur l’éternité de la matière et ses propriétés, la distinction des deux substances, la nature de l’homme et la production des animaux ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Non.
BORDEU
Ces questions ne sont donc pas aussi oiseuses que vous les disiez.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Mais que me fait à moi leur importance, si je ne saurais les éclaircir ?
BORDEU
Et comment le saurez-vous, si vous ne les examinez point ? Mais pourrais-je vous demander celles que vous trouvez si claires que l’examen vous en paraît superflu ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Celles de mon unité, de mon moi, par exemple. Pardi, il me semble qu’il ne faut pas tant verbiager pour savoir que je suis moi, que j’ai toujours été moi, et que je ne serai jamais une autre.
BORDEU
Sans doute le fait est clair, mais la raison du fait ne l’est aucunement, surtout dans l’hypothèse de ceux qui n’admettent qu’une substance et qui expliquent la formation de l’homme ou de l’animal en général par l’apposition successive de plusieurs molécules sensibles. Chaque molécule sensible avait son moi avant l’application ; mais comment l’a-t-elle perdu, et comment de toutes ces pertes en est-il résulté la conscience d’un tout ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Il me semble que le contact seul suffit. Voici une expérience que j’ai faite cent fois… mais attendez… Il faut que j’aille voir ce qui se passe entre ces rideaux… il dort… Lorsque je pose ma main sur ma cuisse, je sens bien d’abord que ma main n’est pas ma cuisse, mais quelque temps après, lorsque la chaleur est égale dans l’une et l’autre, je ne les distingue plus ; les limites des deux parties se confondent et n’en l’ont plus qu’une.
BORDEU
Oui, jusqu’à ce qu’on vous pique l’une ou l’autre ; alors la distinction renaît. Il y a donc en vous quelque chose qui n’ignore pas si c’est votre main ou votre cuisse qu’on a piquée, et ce quelque chose-là, ce n’est pas votre pied, ce n’est pas même votre main piquée ; c’est elle qui souffre, mais c’est autre chose qui le sait et qui ne souffre pas.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Mais je crois que c’est ma tête.
BORDEU
Toute votre tête ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Non, tenez, docteur, je vais m’expliquer par une comparaison, les comparaisons sont presque toute la raison des femmes et des poètes. Imaginez une araignée…
D’ALEMBERT
Qui est-ce qui est là ?… Est-ce vous, mademoiselle de l’Espinasse ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Paix, paix… (Mademoiselle de l’Espinasse et le docteur gardent le silence pendant quelque temps, ensuite Mademoiselle de l’Espinasse dit à voix basse :) Je le crois rendormi.
BORDEU
Non, il me semble que j’entends quelque chose.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Vous avez raison ; est-ce qu’il reprendrait son rêve ?
BORDEU
Écoutons.
D’ALEMBERT
Pourquoi suis-je tel ? c’est qu’il a fallu que je fusse tel… Ici, oui, mais ailleurs ? au pôle ? mais sous la ligne ? mais dans Saturne ?… Si une distance de quelques mille lieues change mon espèce, que ne fera point l’intervalle de quelques milliers de diamètres terrestres ?… Et si tout est un flux général, comme le spectacle de l’univers me le montre partout, que ne produiront point ici et ailleurs la durée et les vicissitudes de quelques millions de siècles ? Qui sait ce qu’est l’être pensant et sentant en Saturne ?… Mais y a-t-il en Saturne du sentiment et de la pensée ?… pourquoi non ?… L’être sentant et pensant en Saturne aurait-il plus de sens que je n’en ai ?… Si cela est, ah ! qu’il est malheureux le Saturnien !… Plus de sens, plus de besoins.
BORDEU
Il a raison ; les organes produisent les besoins, et réciproquement les besoins produisent les organes11.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Docteur, délirez-vous aussi ?
BORDEU
Pourquoi non ? J’ai vu deux moignons devenir à la longue, deux bras.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Vous mentez.
BORDEU
Il est vrai ; mais au défaut de deux bras qui manquaient, j’ai vu deux omoplates s’allonger, se mouvoir en pince, et devenir deux moignons.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Quelle folie !
BORDEU
C’est un fait. Supposez une longue suite de générations manchotes, supposez des efforts continus, et vous verrez les deux côtés de cette pincette s’étendre, s’étendre de plus en plus, se croiser sur le dos, revenir par-devant, peut-être se digiter à leurs extrémités, et refaire des bras et des mains. La conformation originelle s’altère ou se perfectionne par la nécessité et les fonctions habituelles. Nous marchons si peu, nous travaillons si peu et nous pensons tant, que je ne désespère pas que l’homme ne finisse par n’être qu’une tête12.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Une tête ! une tête ! c’est bien peu de chose ; j’espère que la galanterie effrénée… Vous me faites venir des idées bien ridicules.
BORDEU
Paix.
D’ALEMBERT
Je suis donc tel, parce qu’il a fallu que je fusse tel. Changez le tout, vous me changez nécessairement ; mais le tout change sans cesse… L’homme n’est qu’un effet commun, le monstre qu’un effet rare ; tous les deux également naturels, également nécessaires, également dans l’ordre universel et général… Et qu’est-ce qu’il y a d’étonnant à cela ?… Tous les êtres circulent les uns dans les autres, par conséquent toutes les espèces… tout est en un flux perpétuel… Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. Il n’y a rien de précis en nature… Le ruban13 du père Castel… Oui, père Castel, c’est votre ruban et ce n’est que cela. Toute chose est plus ou moins une chose quelconque, plus ou moins terre, plus ou moins eau, plus ou moins air, plus ou moins feu ; plus ou moins d’un règne ou d’un autre… donc rien n’est de l’essence d’un être particulier… Non, sans doute, puisqu’il n’y a aucune qualité dont aucun être ne soit participant… et que c’est le rapport plus ou moins grand de cette qualité qui nous la fait attribuer à un être exclusivement à un autre… Et vous parlez d’individus, pauvres philosophes ! laissez là vos individus : répondez-moi. Y a-t-il un atome en nature rigoureusement semblable à un autre atome ?… Non… Ne convenez-vous pas que tout tient en nature et qu’il est impossible qu’il y ait un vide dans la chaîne ? Que voulez-vous donc dire avec vos individus ? Il n’y en a point, non, il n’y en a point… Il n’y a qu’un seul grand individu, c’est le tout. Dans ce tout, comme dans une machine, dans un animal quelconque, il y a une partie que vous appellerez telle ou telle : mais quand vous donnerez le nom d’individu à cette partie du tout, c’est par un concept aussi faux que si, dans un oiseau, vous donniez le nom d’individu à l’aile, à une plume de l’aile… Et vous parlez d’essences, pauvres philosophes ! laissez là vos essences. Voyez la masse générale, ou si, pour l’embrasser, vous avez l’imagination trop étroite, voyez votre première origine et votre fin dernière… Ô Architas ! vous qui avez mesuré le globe, qu’êtes-vous ? un peu de cendre… Qu’est-ce qu’un être ?… La somme d’un certain nombre de tendances… Est-ce que je puis être autre chose qu’une tendance ?… non, je vais à un terme… Et les espèces ?… Les espèces ne sont que des tendances à un terme commun qui leur est propre… Et la vie ?… La vie, une suite d’actions et de réactions… Vivant, j’agis et je réagis en masse… mort, j’agis et je réagis en molécules… Je ne meurs donc point ?… Non, sans doute, je ne meurs point en ce sens, ni moi, ni quoi que ce soit… Naître, vivre et passer, c’est changer de formes… Et qu’importe une forme ou une autre ? Chaque forme a le bonheur et le malheur qui lui est propre. Depuis l’éléphant jusqu’au puceron… depuis le puceron jusqu’à la molécule sensible et vivante, l’origine de tout, pas un point dans la nature entière qui ne souffre ou qui ne jouisse.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Il ne dit plus rien.
BORDEU
Non ; il a fait une assez belle excursion. Voilà de la philosophie bien haute ; systématique dans ce moment, je crois que plus les connaissances de l’homme feront des progrès, plus elle se vérifiera.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et nous, où en étions-nous ?
BORDEU
Ma foi, je ne m’en souviens plus ; il m’a rappelé tant de phénomènes, tandis que je l’écoutais !
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Attendez, attendez,… j’en étais à mon araignée.
BORDEU
Oui, oui.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Docteur, approchez-vous. Imaginez une araignée au centre de sa toile. Ébranlez un fil, et vous verrez l’animal alerte accourir. Eh bien ! si les fils que l’insecte tire de ses intestins, et y rappelle quand il lui plaît, faisaient partie sensible de lui-même ?…
BORDEU
Je vous entends. Vous imaginez en vous, quelque part, dans un recoin de votre tête, celui, par exemple, qu’on appelle les méninges, un ou plusieurs points où se rapportent toutes les sensations excitées sur la longueur des fils.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
C’est cela.
BORDEU
Votre idée est on ne saurait plus juste ; mais ne croyez-vous pas que c’est à peu près la même qu’une certaine grappe d’abeilles ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Ah ! cela est vrai ; j’ai fait de la prose sans m’en douter.
BORDEU
Et de la très bonne prose, connue vous allez voir. Celui qui ne connaît l’homme que sous la forme qu’il nous présente en naissant, n’en a pas la moindre idée. Sa tête, ses pieds, ses mains, tous ses membres, tous ses viscères, tous ses organes, son nez, ses yeux, ses oreilles, son cœur, ses poumons, ses intestins, ses muscles, ses os, ses nerfs, ses membranes, ne sont, à proprement parler, que les développements grossiers d’un réseau qui se forme, s’accroît, s’étend, jette une multitude de fils imperceptibles.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Voilà ma toile ; et le point originaire de tous ces fils c’est mon araignée.
BORDEU
À merveille.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Où sont les fils ? ou est placée l’araignée ?
BORDEU
Les fils sont partout ; il n’y a pas un point à la surface de votre corps auquel ils n’aboutissent ; et l’araignée est nichée dans une partie de votre tête que je vous ai nommée, les méninges, à laquelle on ne saurait presque toucher sans frapper de torpeur toute la machine.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Mais si un atome fait osciller un des fils de la toile de l’araignée, alors elle prend l’alarme, elle s’inquiète, elle fuit ou elle accourt. Au centre elle est instruite de tout ce qui se passe en quelque endroit que ce soit de l’appartement immense qu’elle a tapissé. Pourquoi est-ce que je ne sais pas ce qui se passe dans le mien, ou le monde, puisque je suis un peloton de points sensibles, que tout presse sur moi et que je presse sur tout ?
BORDEU
C’est que les impressions s’affaiblissent en raison de la distance d’où elles partent.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Si l’on frappe du coup le plus léger à l’extrémité d’une longue poutre, j’entends ce coup, si j’ai mon oreille placée à l’autre extrémité. Cette poutre toucherait d’un bout sur la terre et de l’autre bout dans Sirius, que le même effet serait produit. Pourquoi tout étant lié, contigu, c’est-à-dire la poutre existante et réelle, n’entends-je pas ce qui se passe dans l’espace immense qui m’environne, surtout si j’y prête l’oreille ?
BORDEU
Et qui est-ce qui vous a dit que vous ne l’entendiez pas plus ou moins ? Mais il y a si loin, l’impression est si faible, si croisée sur la route ; vous êtes entourée et assourdie de bruits si violents et si divers ; c’est qu’entre Saturne et vous il n’y a que des corps contigus, au lieu qu’il y faudrait de la continuité.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
C’est bien dommage.
BORDEU
C’est vrai, car vous seriez Dieu. Par votre identité avec tous les êtres de la nature, vous sauriez tout ce qui se fait ; par votre mémoire, vous sauriez tout ce qui s’y est fait.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et ce qui s’y fera ?
BORDEU
Vous formeriez sur l’avenir des conjectures vraisemblables, mais sujettes à erreur. C’est précisément comme si vous cherchiez à deviner ce qui va se passer au dedans de vous, à l’extrémité de votre pied ou de votre main.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et qui est-ce qui vous a dit que ce monde n’avait pas aussi ses méninges, ou qu’il ne réside pas dans quelque recoin de l’espace une grosse ou petite araignée dont les fils s’étendent à tout ?
BORDEU
Personne, moins encore si elle n’a pas été ou si elle ne sera pas.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Comment cette espèce de Dieu-là…
BORDEU
La seule qui se conçoive…
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Pourrait avoir été, ou venir et passer ?
BORDEU
Sans doute ; mais puisqu’il serait matière dans l’univers, portion de l’univers, sujet à vicissitudes, il vieillirait, il mourrait.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Mais voici bien une autre extravagance qui me vient.
BORDEU
Je vous dispense de la dire, je la sais.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Voyons, quelle est-elle ?
BORDEU
Vous voyez l’intelligence unie à des portions de matière très énergiques, et la possibilité de toutes sortes de prodiges imaginables. D’autres l’ont pensé comme vous.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Vous m’avez devinée, et je ne vous en estime pas davantage. Il faut que vous ayez un merveilleux penchant à la folie.
BORDEU
D’accord. Mais que cette idée a-t-elle d’effrayant ? Ce serait une épidémie de bons et de mauvais génies ; les lois les plus constantes de la nature seraient interrompues par des agents naturels ; notre physique générale en deviendrait plus difficile, mais il n’y aurait point de miracles.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
En vérité, il faut être bien circonspect sur ce qu’on assure et sur ce qu’on nie.
BORDEU
Allez, celui qui vous raconterait un phénomène de ce genre aurait l’air d’un grand menteur. Mais laissons là tous ces êtres imaginaires, sans en excepter votre araignée à réseaux infinis : revenons au vôtre et à sa formation.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
J’y consens.
D’ALEMBERT
Mademoiselle, vous êtes avec quelqu’un : qui est-ce qui cause là avec vous ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
C’est le docteur.
D’ALEMBERT
Bonjour, docteur : que faites-vous ici si matin ?
BORDEU
Vous le saurez : dormez.
D’ALEMBERT
Ma foi, j’en ai besoin. Je ne crois pas avoir passé une autre nuit aussi agitée que celle-ci. Vous ne vous en irez pas que je ne sois levé.
BORDEU
Non. Je gage, mademoiselle, que vous avez cru qu’ayant été à l’âge de douze ans une femme la moitié plus petite, à l’âge de quatre ans encore une femme la moitié plus petite, fœtus une petite femme, dans les testicules14 de votre mère une femme très petite, vous avez pensé que vous aviez toujours été une femme sous la forme que vous avez, en sorte que les seuls accroissements successifs que vous avez pris ont fait toute la différence de vous à votre origine, et de vous telle que vous voilà.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
J’en conviens.
BORDEU
Rien cependant n’est plus faux que cette idée. D’abord vous n’étiez rien. Vous fûtes, en commençant, un point imperceptible, formé de molécules plus petites, éparses dans le sang, la lymphe de votre père ou de votre mère ; ce point devint un fil délié, puis un faisceau de fils. Jusque-là, pas le moindre vestige de cette forme agréable que vous avez : vos yeux, ces beaux yeux, ne ressemblaient non plus à des yeux que l’extrémité d’une griffe d’anémone ne ressemble à une anémone. Chacun des brins du faisceau de fils se transforma, par la seule nutrition et par sa conformation, en un organe particulier : abstraction faite des organes dans lesquels les brins du faisceau se métamorphosent, et auxquels ils donnent naissance. Le faisceau est un système purement sensible ; s’il persistait sous cette forme, il serait susceptible de toutes les impressions relatives à la sensibilité pure, comme le froid, le chaud, le doux, le rude. Ces impressions successives, variées entre elles, et variées chacune dans leur intensité, y produiraient peut-être la mémoire, la conscience du soi, une raison très bornée. Mais cette sensibilité pure et simple, ce toucher, se diversifie par les organes émanés de chacun des brins ; un brin formant une oreille, donne naissance à une espèce de toucher que nous appelons bruit ou son ; un autre formant le palais, donne naissance à une seconde espèce de toucher que nous appelons saveur ; un troisième formant le nez et le tapissant, donne naissance à une troisième espèce de toucher que nous appelons odeur ; un quatrième formant un œil, donne naissance à une quatrième espèce de toucher que nous appelons couleur.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Mais, si je vous ai bien compris, ceux qui nient la possibilité d’un sixième sens, un véritable hermaphrodite, sont des étourdis. Qui est-ce qui leur a dit que nature ne pourrait former un faisceau avec un brin singulier qui donnerait naissance à un organe qui nous est inconnu ?
BORDEU
Ou avec les deux brins qui caractérisent les deux sexes ? Vous avez raison ; il y a plaisir à causer avec vous : vous ne saisissez pas seulement ce qu’on vous dit, vous en tirez encore des conséquences d’une justesse qui m’étonne.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Docteur, vous m’encouragez.
BORDEU
Non, ma foi, je vous dis ce que je pense.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je vois bien l’emploi de quelques-uns des brins du faisceau ; mais les autres, que deviennent-ils ?
BORDEU
Et vous croyez qu’une autre que vous aurait songé à cette question ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Certainement.
BORDEU
Vous n’êtes pas vaine. Le reste des brins va former autant d’autres espèces de toucher, qu’il y a de diversité entre les organes et les parties du corps.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et comment les appelle-t-on ? Je n’en ai jamais entendu parler.
BORDEU
Ils n’ont pas de nom.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et pourquoi ?
BORDEU
C’est qu’il n’y a pas autant de différence entre les sensations excitées par leur moyen qu’il y en a entre les sensations excitées par le moyen des autres organes.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Très-sérieusement vous pensez que le pied, la main, les cuisses, le ventre, l’estomac, la poitrine, le poumon, le cœur ont leurs sensations particulières ?
BORDEU
Je le pense. Si j’osais, je vous demanderais si parmi ces sensations qu’on ne nomme pas…
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je vous entends. Non. Celle-là est toute seule de son espèce, et c’est dommage. Mais quelle raison avez-vous de cette multiplicité de sensations plus douloureuses qu’agréables dont il vous plaît de nous gratifier ?
BORDEU
La raison ? c’est que nous les discernons en grande partie. Si cette infinie diversité de toucher n’existait pas, on saurait qu’on éprouve du plaisir ou de la douleur, mais on ne saurait où les rapporter. Il faudrait le secours de la vue. Ce ne serait plus une affaire de sensation, ce serait une affaire d’expérience et d’observation.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Quand je dirais que j’ai mal au doigt, si l’on me demandait pourquoi j’assure que c’est au doigt que j’ai mal, il faudrait que je répondisse non pas que je le sens, mais que je sens du mal et que je vois que mon doigt est malade.
BORDEU
C’est cela. Venez que je vous embrasse.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Très volontiers.
D’ALEMBERT
Docteur, vous embrassez mademoiselle, c’est fort bien fait à vous.
BORDEU
J’y ai beaucoup réfléchi, et il m’a semblé que la direction et le lieu de la secousse ne suffiraient pas pour déterminer le jugement si subit de l’origine du faisceau.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je n’en sais rien.
BORDEU
Votre doute me plaît. Il est si commun de prendre des qualités naturelles pour des habitudes acquises et presque aussi vieilles que nous.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et réciproquement.
BORDEU
Quoi qu’il en soit, vous voyez que dans une question où il s’agit de la formation première de l’animal, c’est s’y prendre trop tard que d’attacher son regard et ses réflexions sur l’animal formé ; qu’il faut remonter à ses premiers rudiments, et qu’il est à propos de vous dépouiller de votre organisation actuelle, et de revenir à un instant où vous n’étiez qu’une substance molle, filamenteuse, informe, vermiculaire, plus analogue au bulbe et à la racine d’une plante qu’à un animal.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Si c’était l’usage d’aller toute nue dans les rues, je ne serais ni la première ni la dernière à m’y conformer. Ainsi faites de moi tout ce qu’il vous plaira, pourvu que je m’instruise. Vous m’avez dit que chaque brin du faisceau formait un organe particulier ; et quelle preuve que cela est ainsi ?
BORDEU
Faites par la pensée ce que nature fait quelquefois ; mutilez le faisceau d’un de ses brins ; par exemple, du brin qui formera les yeux ; que croyez-vous qu’il en arrive ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Que l’animal n’aura point d’yeux peut-être.
BORDEU
Ou n’en aura qu’un placé au milieu du front.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Ce sera un Cyclope.
BORDEU
Un Cyclope.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Le Cyclope pourrait donc bien ne pas être un être fabuleux.
BORDEU
Si peu, que je vous en ferai voir un quand vous voudrez15.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et qui sait la cause de cette diversité ?
BORDEU
Celui qui a disséqué ce monstre et qui ne lui a trouvé qu’un filet optique. Faites par la pensée ce que nature fait quelquefois. Supprimez un autre brin du faisceau, le brin qui doit former le nez, l’animal sera sans nez. Supprimez le brin qui doit former l’oreille, l’animal sera sans oreilles, ou n’en aura qu’une, et l’anatomiste ne trouvera dans la dissection ni les filets olfactifs, ni les filets auditifs, ou ne trouvera qu’un de ceux-ci. Continuez la suppression des brins, et l’animal sera sans tête, sans pieds, sans mains ; sa durée sera courte, mais il aura vécu.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et il y a des exemples de cela ?
BORDEU
Assurément. Ce n’est pas tout. Doublez quelques-uns des brins du faisceau, et l’animal aura deux têtes, quatre yeux, quatre oreilles, trois testicules, trois pieds, quatre bras, six doigts à chaque main. Dérangez les brins du faisceau, et les organes seront déplacés : la tête occupera le milieu de la poitrine, les poumons seront à gauche, le cœur à droite. Collez ensemble deux brins, et les organes se confondront ; les bras s’attacheront au corps ; les cuisses, les jambes et les pieds se réuniront, et vous aurez toutes les sortes de monstres imaginables.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Mais il me semble qu’une machine aussi composée qu’un animal, une machine qui naît d’un point, d’un fluide agité, peut-être de deux fluides brouillés au hasard, car on ne sait guère alors ce qu’on fait ; une machine qui s’avance à sa perfection par une infinité de développements successifs ; une machine dont la formation régulière ou irrégulière dépend d’un paquet de fils minces, déliés et flexibles, d’une espèce d’écheveau où le moindre brin ne peut être cassé, rompu, déplacé, manquant, sans conséquence fâcheuse pour le tout, devrait se nouer, s’embarrasser encore plus souvent dans le lieu de sa formation que mes soies sur ma tournette.
BORDEU
Aussi en souffre-t-elle beaucoup plus qu’on ne pense. On ne dissèque pas assez, et les idées sur sa formation sont bien éloignées de la vérité.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
A-t-on des exemples remarquables de ces difformités originelles, autres que les bossus et les boiteux, dont on pourrait attribuer l’état maléficié à quelque vice héréditaire ?
BORDEU
Il y en a sans nombre, et tout nouvellement vient de mourir à la Charité de Paris, à l’âge de vingt-cinq ans, des suites d’une fluxion de poitrine, un charpentier né à Troyes, appelé Jean-Baptiste Macé16, qui avait les viscères intérieurs de la poitrine et de l’abdomen dans une situation renversée, le cœur à droite précisément comme vous l’avez à gauche ; le foie à gauche ; l’estomac, la rate, le pancréas à l’hypocondre droit ; la veine-porte au foie du côté gauche ce qu’elle est au foie du côté droit ; même transposition au long canal des intestins ; les reins, adossés l’un à l’autre sur les vertèbres des lombes, imitaient la figure d’un fer à cheval. Et qu’on vienne après cela nous parler de causes finales !
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Cela est singulier.
BORDEU
Si Jean-Baptiste Macé a été marié et qu’il ait eu des enfants…
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Eh bien, docteur, ces enfants…
BORDEU
Suivront la conformation générale ; mais quelqu’un des enfants de leurs enfants, au bout d’une centaine d’années, car ces irrégularités ont des sauts, reviendra à la conformation bizarre de son aïeul17.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et d’où viennent ces sauts ?
BORDEU
Qui le sait ? Pour faire un enfant on est deux, comme vous savez. Peut-être qu’un des agents répare le vice de l’autre, et que le réseau défectueux ne renaît que dans le moment où le descendant de la race monstrueuse prédomine et donne la loi à la formation du réseau. Le faisceau de fils constitue la différence originelle et première de toutes les espèces d’animaux. Les variétés du faisceau d’une espèce font toutes les variétés monstrueuses de cette espèce.
(Après un long silence, Mademoiselle de l’Espinasse sortit de sa rêverie et tira le docteur de la sienne par la question suivante :)
Il me vient une idée bien folle.
BORDEU
Quelle ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
L’homme n’est peut-être que le monstre de la femme, ou la femme le monstre de l’homme.
BORDEU
Cette idée vous serait venue bien plus vite encore, si vous eussiez su que la femme a toutes les parties de l’homme, et que la seule différence qu’il y ait est celle d’une bourse pendante en dehors, ou d’une bourse retournée en dedans ; qu’un fœtus femelle ressemble, à s’y tromper, à un fœtus mâle ; que la partie qui occasionne l’erreur s’affaisse dans le fœtus femelle à mesure que la bourse intérieure s’étend ; qu’elle ne s’oblitère jamais au point de perdre sa première forme ; qu’elle garde cette forme en petit ; qu’elle est susceptible des mêmes mouvements ; qu’elle est aussi le mobile de la volupté ; qu’elle a son gland, son prépuce, et qu’on remarque à son extrémité un point qui paraîtrait avoir été l’orifice d’un canal urinaire qui s’est fermé ; qu’il y a dans l’homme, depuis l’anus jusqu’au scrotum, intervalle qu’on appelle le périnée, et du scrotum jusqu’à l’extrémité de la verge, une couture qui semble être la reprise d’une vulve faufilée ; que les femmes qui ont le clitoris excessif ont de la barbe ; que les eunuques n’en ont point, que leurs cuisses se fortifient, que leurs hanches s’évasent, que leurs genoux s’arrondissent, et qu’en perdant l’organisation caractéristique d’un sexe, ils semblent s’en retourner à la conformation caractéristique de l’autre. Ceux d’entre les Arabes que l’équitation habituelle a châtrés perdent la barbe, prennent une voix grêle, s’habillent en femmes, se rangent parmi elles sur les chariots, s’accroupissent pour pisser, et en affectent les mœurs et les usages… Mais nous voilà bien loin de notre objet. Revenons à notre faisceau de filaments animés et vivants.
D’ALEMBERT
Je crois que vous dites des ordures à MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
BORDEU
Quand on parle science, il faut se servir des mots techniques.
D’ALEMBERT
Vous avez raison ; alors ils perdent le cortège d’idées accessoires qui les rendraient malhonnêtes. Continuez, docteur. Vous disiez donc à mademoiselle que la matrice n’est autre chose qu’un scrotum retourné de dehors en dedans, mouvement dans lequel les testicules ont été jetés hors de la bourse qui les renfermait, et dispersés de droite et de gauche dans la cavité du corps ; que le clitoris est un membre viril en petit ; que ce membre viril de femme va toujours en diminuant, à mesure que la matrice ou le scrotum retourné s’étend, et que…
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Oui, oui, taisez-vous, et ne vous mêlez pas de nos affaires.
BORDEU
Vous voyez, mademoiselle, que dans la question de nos sensations en général, qui ne sont toutes qu’un toucher diversifié, il faut laisser là les formes successives que le réseau prend, et s’en tenir au réseau seul.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Chaque fil du réseau sensible peut être blessé ou chatouillé sur toute sa longueur. Le plaisir ou la douleur est là ou là, dans un endroit ou dans un autre de quelqu’une des longues pattes de mon araignée, car j’en reviens toujours à mon araignée ; que c’est l’araignée qui est à l’origine commune de toutes les pattes, et qui rapporte à tel ou tel endroit la douleur ou le plaisir sans l’éprouver.
BORDEU
Que c’est le rapport constant, invariable de toutes les impressions à cette origine commune qui constitue l’unité de l’animal.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Que c’est la mémoire de toutes ces impressions successives qui fait pour chaque animal l’histoire de sa vie et de son soi.
BORDEU
Et que c’est la mémoire et la comparaison qui s’ensuivent nécessairement de toutes ces impressions qui font la pensée et le raisonnement.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et cette comparaison se fait où ?
BORDEU
À l’origine du réseau.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et ce réseau ?
BORDEU
N’a à son origine aucun sens qui lui soit propre : ne voit point, n’entend point, ne souffre point. Il est produit, nourri ; il émane d’une substance molle, insensible, inerte, qui lui sert d’oreiller, et sur laquelle il siège, écoute, juge et prononce.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Il ne souffre point.
BORDEU
Non : l’impression la plus légère suspend son audience, et l’animal tombe dans l’état de mort. Faites cesser l’impression, il revient à ses fonctions, et l’animal renaît.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et d’où savez-vous cela ? Est-ce qu’on a jamais fait renaître et mourir un homme à discrétion ?
BORDEU
Oui.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et comment cela ?
BORDEU
Je vais vous le dire ; c’est un fait curieux. La Peyronie18, que vous pouvez avoir connu, fut appelé auprès d’un malade qui avait reçu un coup violent à la tête. Ce malade y sentait de la pulsation. Le chirurgien ne doutait pas que l’abcès au cerveau ne fût formé, et qu’il n’y avait pas un moment à perdre. Il rase le malade et le trépane. La pointe de l’instrument tombe précisément au centre de l’abcès. Le pus était fait ; il vide le pus ; il nettoie l’abcès avec une seringue. Lorsqu’il pousse l’injection dans l’abcès, le malade ferme les yeux ; ses membres restent sans action, sans mouvement, sans le moindre signe de vie ; lorsqu’il repompe l’injection et qu’il soulage l’origine du faisceau du poids et de la pression du fluide injecté, le malade rouvre les yeux, se meut, parle, sent, renaît et vit.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Cela est singulier ; et ce malade guérit-il ?
BORDEU
Il guérit ; et, quand il fut guéri, il réfléchit, il pensa, il raisonna, il eut le même esprit, le même bon sens, la même pénétration, avec une bonne portion de moins de sa cervelle.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Ce juge-là est un être bien extraordinaire.
BORDEU
Il se trompe quelquefois lui-même ; il est sujet à des préventions d’habitude : on sent du mal à un membre qu’on n’a plus. On le trompe quand on veut : croisez deux de vos doigts l’un sur l’autre, touchez une petite boule, et il prononcera qu’il y en a deux.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
C’est qu’il est comme tous les juges du monde, et qu’il a besoin d’expérience, sans quoi il prendra la sensation de la glace pour celle du feu.
BORDEU
Il fait bien autre chose : il donne un volume presque infini à l’individu, ou il se concentre presque dans un point.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je ne vous entends pas.
BORDEU
Qu’est-ce qui circonscrit votre étendue réelle, la vraie sphère de votre sensibilité ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Ma vue et mon toucher.
BORDEU
De jour ; mais la nuit, dans les ténèbres, lorsque vous rêvez surtout à quelque chose d’abstrait, le jour même, lorsque votre esprit est occupé ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Rien. J’existe comme en un point ; je cesse presque d’être matière, je ne sens que ma pensée ; il n’y a plus ni lieu, ni mouvement, ni corps, ni distance, ni espace pour moi : l’univers est anéanti pour moi, et je suis nulle pour lui.
BORDEU
Voilà le dernier terme de la concentration de votre existence ; mais sa dilatation idéale peut être sans bornes. Lorsque la vraie limite de votre sensibilité est franchie, soit en vous rapprochant, en vous condensant en vous-même, soit en vous étendant au-dehors, on ne sait plus ce que cela peut devenir.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Docteur, vous avez raison. Il m’a semblé plusieurs fois en rêve…
BORDEU
Et aux malades dans une attaque de goutte…
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Que je devenais immense.
BORDEU
Que leur pied touchait au ciel de leur lit.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Que mes bras et mes jambes s’allongeaient à l’infini, que le reste de mon corps prenait un volume proportionné ; que l’Encelade de la fable n’était qu’un pygmée ; que l’Amphitrite d’Ovide, dont les longs bras allaient former une ceinture immense à la terre, n’était qu’une naine en comparaison de moi, et que j’escaladais le ciel, et que j’enlaçais les deux hémisphères.
BORDEU
Fort bien. Et moi j’ai connu une femme en qui le phénomène s’exécutait en sens contraire.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Quoi ! elle se rapetissait par degrés, et rentrait en elle-même ?
BORDEU
Au point de se sentir aussi menue qu’une aiguille : elle voyait, elle entendait, elle raisonnait, elle jugeait ; elle avait un effroi mortel de se perdre ; elle frémissait à l’approche des moindres objets ; elle n’osait bouger de sa place.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Voilà un singulier rêve, bien fâcheux, bien incommode.
BORDEU
Elle ne rêvait point ; c’était un des accidents de la cessation de l’écoulement périodique.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et demeurait-elle longtemps sous cette menue, imperceptible forme de petite femme ?
BORDEU
Une heure, deux heures, après lesquelles elle revenait successivement à son volume naturel.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et la raison de ces sensations bizarres ?
BORDEU
Dans leur état naturel et tranquille, les brins du faisceau ont une certaine tension, un ton, une énergie habituelle qui circonscrit l’étendue réelle ou imaginaire du corps. Je dis réelle ou imaginaire, car cette tension, ce ton, cette énergie étant variables, notre corps n’est pas toujours d’un même volume.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Ainsi, c’est au physique comme au moral que nous sommes sujets à nous croire plus grands que nous ne le sommes ?
BORDEU
Le froid nous rapetisse, la chaleur nous étend, et tel individu peut se croire toute sa vie plus petit ou plus grand qu’il ne l’est réellement. S’il arrive à la masse du faisceau d’entrer en un éréthisme violent, aux brins de se mettre en érection, à la multitude infinie de leurs extrémités de s’élancer au delà de leur limite accoutumée, alors la tête, les pieds, les autres membres, tous les points de la surface du corps seront portés à une distance immense, et l’individu se sentira gigantesque. Ce sera le phénomène contraire si l’insensibilité, l’apathie, l’inertie gagne de l’extrémité des brins, et s’achemine peu à peu vers l’origine du faisceau.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je conçois que cette expansion ne saurait se mesurer, et je conçois encore que cette insensibilité, cette apathie, cette inertie de l’extrémité des brins, cet engourdissement, après avoir fait un certain progrès, peut se fixer, s’arrêter…
BORDEU
Comme il est arrivé à La Condamine : alors l’individu sent comme des ballons sous ses pieds.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Il existe au delà du terme de sa sensibilité, et s’il était enveloppé de cette apathie en tout sens, il nous offrirait un petit homme vivant sous un homme mort.
BORDEU
Concluez de là que l’animal qui dans son origine n’était qu’un point, ne sait encore s’il est réellement quelque chose de plus. Mais revenons.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Où ?
BORDEU
Où ? au trépan de La Peyronie… Voilà bien, je crois, ce que vous me demandiez, l’exemple d’un homme qui vécut et mourut alternativement… Mais il y a mieux.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et qu’est-ce que ce peut être ?
BORDEU
La fable de Castor et de Pollux réalisée ; deux enfants dont la vie de l’un était aussitôt suivie de la mort de l’autre, et la vie de celui-ci aussitôt suivie de la mort du premier.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Oh ! le bon conte. Et cela dura-t-il longtemps ?
BORDEU
La durée de cette existence fut de deux jours qu’ils se partagèrent également et à différentes reprises, en sorte que chacun eut pour sa part un jour de vie et un jour de mort.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je crains, docteur, que vous n’abusiez un peu de ma crédulité. Prenez-y garde, si vous me trompez une fois, je ne vous croirai plus.
BORDEU
Lisez-vous quelquefois la Gazette de France ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Jamais, quoique ce soit le chef-d’œuvre de deux hommes d’esprit19.
BORDEU
Faites-vous prêter la feuille du 4 de ce mois de septembre, et vous verrez qu’à Rabastens, diocèse d’Alby, deux filles naquirent dos à dos, unies par leurs dernières vertèbres lombaires, leurs fesses et la région hypogastrique. L’on ne pouvait tenir l’une debout que l’autre n’eût la tête en bas. Couchées, elles se regardaient ; leurs cuisses étaient fléchies entre leurs troncs, et leurs jambes élevées ; sur le milieu de la ligne circulaire commune qui les attachait par leurs hypogastres on discernait leur sexe, et entre la cuisse droite de l’une qui correspondait à la cuisse gauche de sa sœur, dans une cavité il avait un petit anus par lequel s’écoulait le méconium.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Voilà une espèce assez bizarre.
BORDEU
Elles prirent du lait qu’on leur donna dans une cuiller. Elles vécurent douze heures comme je vous l’ai dit, l’une tombant en défaillance lorsque l’autre en sortait, l’autre morte tandis que l’autre vivait. La première défaillance de l’une et la première vie de l’autre fut de quatre heures ; les défaillances et les retours alternatifs à la vie qui succédèrent furent moins longs ; elles expirèrent dans le même instant. On remarqua que leurs nombrils avaient aussi un mouvement alternatif de sortie et de rentrée ; il rentrait à celle qui défaillait, et sortait à celle qui revenait à la vie.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et que dites-vous de ces alternatives de vie et de mort ?
BORDEU
Peut-être rien qui vaille ; mais comme on voit tout à travers la lunette de son système, et que je ne veux pas faire exception à la règle, je dis que c’est le phénomène du trépané de La Peyronie doublé en deux êtres conjoints ; que les réseaux de ces deux enfants s’étaient si bien mêlés qu’ils agissaient et réagissaient l’un sur l’autre ; lorsque l’origine du réseau de l’une prévalait, il entraînait le réseau de l’autre qui défaillait à l’instant ; c’était le contraire, si c’était le réseau de celle-ci qui dominât le système commun. Dans le trépané de La Peyronie, la pression se faisait de haut en bas par le poids d’un fluide ; dans les deux jumelles de Rabastens, elle se faisait de bas en haut par la traction d’un certain nombre des fils du réseau : conjecture appuyée par la rentrée et la sortie alternative des nombrils, sortie dans celle qui revenait à la vie, rentrée dans celle qui mourait.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et voilà deux âmes liées.
BORDEU
Un animal avec le principe de deux sens et de deux consciences.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
N’ayant cependant dans le même moment que la jouissance d’une seule ; mais qui sait ce qui serait arrivé si cet animal-là eût vécu ?
BORDEU
Quelle sorte de correspondance l’expérience de tous les moments de la vie, la plus forte des habitudes qu’on puisse imaginer, aurait établie entre ces deux cerveaux ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Des sens doubles, une mémoire double, une imagination double, une double application, la moitié d’un être qui observe, lit, médite, tandis que son autre moitié repose : cette moitié-ci reprenant les mêmes fonctions, quand sa compagne est lasse ; la vie doublée d’un être doublé.
BORDEU
Cela est possible ? et la nature amenant avec le temps tout ce qui est possible, elle formera quelque étrange composé.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Que nous serions pauvres en comparaison d’un pareil être20 !
BORDEU
Et pourquoi ? Il y a déjà tant d’incertitudes, de contradictions, de folies dans un entendement simple, que je ne sais plus ce que cela deviendrait avec un entendement double… Mais il est dix heures et demie, et j’entends du faubourg jusqu’ici un malade qui m’appelle.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Y aurait-il bien du danger pour lui à ce que vous ne le vissiez pas ?
BORDEU
Moins peut-être qu’à le voir21. Si la nature ne fait pas la besogne sans moi, nous aurons bien de la peine à la faire ensemble, et à coup sûr je ne la ferai pas sans elle.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Restez donc.
D’ALEMBERT
Docteur, encore un mot, et je vous envoie à votre patient. À travers toutes les vicissitudes que je subis dans le cours de ma durée, n’ayant peut-être pas à présent une des molécules que j’apportai en naissant, comment suis-je resté moi pour les autres et pour moi ?
BORDEU
Vous nous l’avez dit en rêvant.
D’ALEMBERT
Est-ce que j’ai rêvé ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Toute la nuit, et cela ressemblait tellement à du délire, que j’ai envoyé chercher le docteur ce matin.
D’ALEMBERT
Et cela pour des pattes d’araignée qui s’agitaient d’elles-mêmes, qui tenaient alerte l’araignée et qui faisaient parler l’animal. Et l’animal, que disait-il ?
BORDEU
Que c’était par la mémoire qu’il était lui pour les autres et pour lui ; et j’ajouterais par la lenteur des vicissitudes. Si vous eussiez passé en un clin d’œil de la jeunesse à la décrépitude, vous auriez été jeté dans ce monde comme au premier moment de votre naissance ; vous n’auriez plus été vous ni pour les autres ni pour vous, pour les autres qui n’auraient point été eux pour vous. Tous les rapports auraient été anéantis, toute l’histoire de votre vie pour moi, toute l’histoire de la mienne pour vous, brouillée. Comment auriez-vous pu savoir que cet homme, courbé sur un bâton, dont les yeux s’étaient éteints, qui se traînait avec peine, plus différent encore de lui-même au dedans qu’à l’extérieur, était le même qui la veille marchait si légèrement, remuait des fardeaux assez lourds, pouvait se livrer aux méditations les plus profondes, aux exercices les plus doux et les plus violents ? Vous n’eussiez pas entendu vos propres ouvrages, vous ne vous fussiez pas reconnu vous-même, vous n’eussiez reconnu personne, personne ne vous eût reconnu ; toute la scène du monde aurait changé. Songez qu’il y eut moins de différence encore entre vous naissant et vous jeune, qu’il n’y en aurait entre vous jeune et vous devenu subitement décrépit. Songez que, quoique votre naissance ait été liée à votre jeunesse par une suite de sensations ininterrompues, les trois premières années de votre existence n’ont jamais été l’histoire de votre vie. Qu’aurait donc été pour nous le temps de votre jeunesse que rien n’eût lié au moment de votre décrépitude ? D’Alembert décrépit n’eût pas eu le moindre souvenir de D’Alembert jeune.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Dans la grappe d’abeilles, il n’y en aurait pas une qui eût eu le temps de prendre l’esprit du corps.
D’ALEMBERT
Qu’est-ce que vous dites là ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je dis que l’esprit monastique se conserve parce que le monastère se refait peu à peu, et quand il entre un moine nouveau, il en trouve une centaine de vieux qui l’entraînent à penser et à sentir comme eux. Une abeille s’en va, il en succède dans la grappe une autre qui se met bientôt au courant.
D’ALEMBERT
Allez, vous extravaguez avec vos moines, vos abeilles, votre grappe et votre couvent.
BORDEU
Pas tant que vous croiriez bien. S’il n’y a qu’une conscience dans l’animal, il y a une infinité de volontés ; chaque organe a la sienne.
D’ALEMBERT
Comment avez-vous dit ?
BORDEU
J’ai dit que l’estomac veut des aliments, que le palais n’en veut point, et que la différence du palais et de l’estomac avec l’animal entier, c’est que l’animal sait qu’il veut, et que l’estomac et le palais veulent sans le savoir ; c’est que l’estomac ou le palais sont l’un à l’autre à peu près comme l’homme et la brute. Les abeilles perdent leurs consciences et retiennent leurs appétits ou volontés. La fibre est un animal simple, l’homme est un animal composé ; mais gardons ce texte pour une autre fois. Il faut un événement bien moindre qu’une décrépitude pour ôter à l’homme la conscience du soi. Un moribond reçoit les sacrements avec une piété profonde ; il s’accuse de ses fautes ; il demande pardon à sa femme ; il embrasse ses enfants ; il appelle ses amis ; il parle à son médecin ; il commande à ses domestiques ; il dicte ses dernières volontés ; il met ordre à ses affaires, et tout cela avec le jugement le plus sain, la présence d’esprit la plus entière ; il guérit, il est convalescent, et il n’a pas la moindre idée de ce qu’il a dit ou fait dans sa maladie. Cet intervalle, quelquefois très long, a disparu de sa vie. Il y a même des exemples de personnes qui ont repris la conversation ou l’action que l’attaque subite du mal avait interrompue.
D’ALEMBERT
Je me souviens que, dans un exercice public, un pédant de collège, tout gonflé de son savoir, fut mis ce qu’ils appellent au sac, par un capucin qu’il avait méprisé. Lui, mis au sac ! Et par qui ? par un capucin ! Et sur quelle question ? Sur le futur contingent ! sur la science moyenne qu’il a méditée toute sa vie ! Et en quelle circonstance ? devant une assemblée nombreuse ! devant ses élèves ! Le voilà perdu d’honneur. Sa tête travaille si bien sur ces idées qu’il en tombe dans une léthargie qui lui enlève toutes les connaissances qu’il avait acquises.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Mais c’était un bonheur.
D’ALEMBERT
Ma foi, vous avez raison. Le bon sens lui était resté ; mais il avait tout oublié. On lui rapprit à parler et à lire, et il mourut lorsqu’il commençait à épeler très passablement. Cet homme n’était point un inepte ; on lui accordait même quelque éloquence.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Puisque le docteur a entendu votre conte, il faut qu’il entende aussi le mien. Un jeune homme de dix-huit à vingt ans, dont je ne me rappelle pas le nom…
BORDEU
C’est un M. de Schullemberg de Winterthour ; il n’avait que quinze à seize ans.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Ce jeune homme fit une chute dans laquelle il reçut une commotion violente à la tête.
BORDEU
Qu’appelez-vous une commotion violente ? Il tomba du haut d’une grange ; il eut la tête fracassée, et resta six semaines sans connaissance.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Quoi qu’il en soit, savez-vous quelle fut la suite de cet accident ? la même qu’à votre pédant : il oublia tout ce qu’il savait ; il fut restitué à son bas âge ; il eut une seconde enfance, et qui dura. Il était craintif et pusillanime ; il s’amusait à des joujoux. S’il avait mal fait et qu’on le grondât, il allait se cacher dans un coin ; il demandait à faire son petit tour et son grand tour. On lui apprit à lire et à écrire ; mais j’oubliais de vous dire qu’il fallut lui rapprendre à marcher22. Il redevint homme et habile homme, et il a laissé un ouvrage d’histoire naturelle.
BORDEU
Ce sont des gravures, les planches de M. Zulyer sur les insectes, d’après le système de Linnæus. Je connaissais ce fait ; il est arrivé dans le canton de Zurich en Suisse, et il y a nombre d’exemples pareils. Dérangez l’origine du faisceau, vous changez l’animal ; il semble qu’il soit là tout entier, tantôt dominant les ramifications, tantôt dominé par elles.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et l’animal est sous le despotisme ou sous l’anarchie.
BORDEU
Sous le despotisme, c’est fort bien dit. L’origine du faisceau commande, et tout le reste obéit. L’animal est maître de soi, mentis compos.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Sous l’anarchie, où tous les filets du réseau sont soulevés contre leur chef, et où il n’y a plus d’autorité suprême.
BORDEU
À merveille. Dans les grands accès de passion, dans les délires, dans les périls imminents, si le maître porte toutes les forces de ses sujets vers un point, l’animal le plus faible montre une force incroyable.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Dans les vapeurs, sorte d’anarchie qui nous est si particulière.
BORDEU
C’est l’image d’une administration faible, où chacun tire à soi l’autorité du maître. Je ne connais qu’un moyen de guérir ; il est difficile, mais sûr ; c’est que l’origine du réseau sensible, cette partie qui constitue le soi, puisse être affectée d’un motif violent de recouvrer son autorité.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et qu’en arrive-t-il ?
BORDEU
Il en arrive qu’il la recouvre en effet, ou que l’animal périt. Si j’en avais le temps, je vous dirais là-dessus deux faits singuliers.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Mais, docteur, l’heure de votre visite est passée, et votre malade ne vous attend plus.
BORDEU
Il ne faut venir ici que quand on n’a rien à faire, car on ne saurait s’en tirer.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Voilà une bouffée d’humeur tout à fait honnête ; mais vos histoires ?
BORDEU
Pour aujourd’hui vous vous contenterez de celle-ci : Une femme tomba à la suite d’une couche, dans l’état vaporeux le plus effrayant ; c’étaient des pleurs et des ris involontaires, des étouffements, des convulsions, des gonflements de gorge, du silence morne, des cris aigus, tout ce qu’il y a de pis : cela dura plusieurs années. Elle aimait passionnément, et elle crut s’apercevoir que son amant, fatigué de sa maladie, commençait à se détacher ; alors elle résolut de guérir ou de périr. Il s’établit en elle une guerre civile dans laquelle c’était tantôt le maître qui l’emportait, tantôt c’étaient les sujets. S’il arrivait que l’action des filets du réseau fût égale à la réaction de leur origine, elle tombait comme morte ; on la portait sur son lit où elle restait des heures entières sans mouvement et presque sans vie ; d’autres fois elle en était quitte pour des lassitudes, une défaillance générale, une extinction qui semblait devoir être finale. Elle persista six mois dans cet état de lutte. La révolte commençait toujours par les filets ; elle la sentait arriver. Au premier symptôme elle se levait, elle courait, elle se livrait aux exercices les plus violents ; elle montait, elle descendait ses escaliers ; elle sciait du bois, elle bêchait la terre. L’organe de sa volonté, l’origine du faisceau se roidissait ; elle se disait à elle-même : vaincre ou mourir. Après un nombre infini de victoires et de défaites, le chef resta le maître, et les sujets devinrent si soumis que, quoique cette femme ait éprouvé toutes sortes de peines domestiques, et qu’elle ait essuyé différentes maladies, il n’a plus été question de vapeurs.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Cela est brave, mais je crois que j’en aurais bienfait autant.
BORDEU
C’est que vous aimeriez bien si vous aimiez23, et que vous êtes ferme.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
J’entends. On est ferme, si, d’habitude ou d’organisation, l’origine du faisceau domine les filets ; faible, au contraire, si elle en est dominée.
BORDEU
Il y a bien d’autres conséquences à tirer de là.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Mais votre autre histoire, et vous les tirerez après.
BORDEU
Une jeune femme avait donné dans quelques écarts. Elle prit un jour le parti de fermer sa porte au plaisir. La voilà seule, la voilà mélancolique et vaporeuse. Elle me fit appeler. Je lui conseillai de prendre l’habit de paysanne, de bêcher la terre toute la journée, de coucher sur la paille et de vivre de pain dur. Ce régime ne lui plut pas. Voyagez donc, lui dis-je. Elle fit le tour de l’Europe, et retrouva la santé sur les grands chemins.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Ce n’est pas là ce que vous aviez à dire ; n’importe, venons à vos conséquences.
BORDEU
Cela ne finirait point.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Tant mieux. Dites toujours.
BORDEU
Je n’en ai point le courage.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et pourquoi ?
BORDEU
C’est que du train dont nous y allons on effleure tout, et l’on n’approfondit rien.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Qu’importe ? nous ne composons pas, nous causons.
BORDEU
Par exemple, si l’origine du faisceau rappelle toutes les forces à lui, si le système entier se meut pour ainsi dire à rebours, comme je crois qu’il arrive dans l’homme qui médite profondément, dans le fanatique qui voit les cieux ouverts, dans le sauvage qui chante au milieu des flammes, dans l’extase, dans l’aliénation volontaire ou involontaire…
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Eh bien ?
BORDEU
Eh bien, l’animal se rend impassible, il n’existe qu’en un point. Je n’ai pas vu ce prêtre de Calame24, dont parle saint Augustin, qui s’aliénait au point de ne plus sentir des charbons ardents ; je n’ai pas vu dans le cadre25 ces sauvages qui sourient à leurs ennemis, qui les insultent et qui leur suggèrent des tourments plus exquis que ceux qu’on leur fait souffrir ; je n’ai pas vu dans le cirque ces gladiateurs qui se rappelaient en expirant la grâce et les leçons de la gymnastique ; mais je crois tous ces faits, parce que j’ai vu, mais vu de mes propres yeux, un effort aussi extraordinaire qu’aucun de ceux-là.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Docteur, racontez-le-moi. Je suis comme les enfants, j’aime les faits merveilleux, et quand ils font honneur à l’espèce humaine, il m’arrive rarement d’en disputer la vérité.
BORDEU
Il y avait dans une petite ville de Champagne, Langres, un bon curé, appelé le ou de Moni, bien pénétré, bien imbu de la vérité de la religion. Il fut attaqué de la pierre, il fallut le tailler. Le jour est pris, le chirurgien, ses aides et moi nous nous rendons chez lui ; il nous reçoit d’un air serein, il se déshabille, il se couche, on veut le lier ; il s’y refuse ; « placez-moi seulement, dit-il, comme il convient ; » on le place. Alors il demande un grand crucifix qui était au pied de son lit ; on le lui donne, il le serre entre ses bras, il y colle sa bouche. On opère, il reste immobile, il ne lui échappe ni larmes ni soupirs, et il était délivré de la pierre, qu’il l’ignorait.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Cela est beau ; et puis doutez après cela que celui à qui l’on brisait les os de la poitrine avec des cailloux ne vît les cieux ouverts.
BORDEU
Savez-vous ce que c’est que le mal d’oreilles ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Non.
BORDEU
Tant mieux pour vous. C’est le plus cruel de tous les maux.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Plus que le mal de dents que je connais malheureusement ?
BORDEU
Sans comparaison. Un philosophe de vos amis en était tourmenté depuis quinze jours, lorsqu’un matin il dit à sa femme : Je ne me sens pas assez de courage pour toute la journée… Il pensa que son unique ressource était de tromper artificiellement la douleur. Peu à peu il s’enfonça si bien dans une question de métaphysique ou de géométrie, qu’il oublia son oreille. On lui servit à manger, il mangea sans s’en apercevoir ; il gagna l’heure de son coucher sans avoir souffert. L’horrible douleur ne le reprit que lorsque la contention d’esprit cessa, mais ce fut avec une fureur inouïe, soit qu’en effet, la fatigue eût irrité le mal, soit que la faiblesse le rendît plus insupportable.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Au sortir de cet état, on doit en effet être épuisé de lassitude ; c’est ce qui arrive quelquefois à cet homme qui est là.
BORDEU
Cela est dangereux, qu’il y prenne garde.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je ne cesse de le lui dire, mais il n’en tient compte.
BORDEU
Il n’en est plus le maître, c’est sa vie ; il faut qu’il en périsse.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Cette sentence me fait peur.
BORDEU
Que prouvent cet épuisement, cette lassitude ? Que les brins du faisceau ne sont pas restés oisifs, et qu’il y avait dans tout le système une tension violente vers un centre commun.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Si cette tension ou tendance violente dure, si elle devient habituelle ?
BORDEU
C’est un tic de l’origine du faisceau ; l’animal est fou, et fou presque sans ressource.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et pourquoi ?
BORDEU
C’est qu’il n’en est pas du tic de l’origine comme du tic d’un des brins. La tête peut bien commander aux pieds, mais non pas le pied à la tête ; l’origine à un des brins, non pas le brin à l’origine.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et la différence, s’il vous plaît ? En effet, pourquoi ne pensé-je pas partout ? C’est une question qui aurait dû me venir plus tôt.
BORDEU
C’est que la conscience n’est qu’en un endroit.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Voilà qui est bientôt dit.
BORDEU
C’est qu’elle ne peut être que dans un endroit, au centre commun de toutes les sensations, là où est la mémoire, là où se font les comparaisons. Chaque brin n’est susceptible que d’un certain nombre déterminé d’impressions, de sensations successives, isolées, sans mémoire. L’origine est susceptible de toutes, elle en est le registre, elle en garde la mémoire ou une sensation continue, et l’animal est entraîné dès sa formation première à s’y rapporter soi, à s’y fixer tout entier, à exister.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et si mon doigt pouvait avoir de la mémoire ?…
BORDEU
Votre doigt penserait.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et qu’est-ce donc que la mémoire ?
BORDEU
La propriété du centre, le sens spécifique de l’origine du réseau, comme la vue est la propriété de l’œil ; et il n’est pas plus étonnant que la mémoire ne soit pas dans l’œil, qu’il ne l’est que la vue ne soit pas dans l’oreille.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Docteur, vous éludez plutôt mes questions que vous n’y satisfaites.
BORDEU
Je n’élude rien, je vous dis ce que je sais, et j’en saurais davantage, si l’organisation de l’origine du réseau m’était aussi connue que celle de ses brins, si j’avais eu la même facilité de l’observer. Mais si je suis faible sur les phénomènes particuliers, en revanche, je triomphe sur les phénomènes généraux.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et ces phénomènes généraux sont ?
BORDEU
La raison, le jugement, l’imagination, la folie, l’imbécillité, la férocité, l’instinct.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
J’entends. Toutes ces qualités ne sont que des conséquences du rapport originel ou contracté par l’habitude de l’origine du faisceau à ses ramifications.
BORDEU
À merveille. Le principe ou le tronc est-il trop vigoureux relativement aux branches ? De là les poètes, les artistes, les gens à imagination, les hommes pusillanimes, les enthousiastes, les fous. Trop faible ? De là ce que nous appelons les brutes, les bêtes féroces. Le système entier lâche, mou, sans énergie ? De là les imbéciles. Le système entier énergique, bien d’accord, bien ordonné ? De là les bons penseurs, les philosophes, les sages.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et selon la branche tyrannique qui prédomine, l’instinct qui se diversifie dans les animaux, le génie qui se diversifie dans les hommes ; le chien a l’odorat ; le poisson l’ouïe, l’aigle la vue ; D’Alembert est géomètre, Vaucanson machiniste, Grétry musicien, Voltaire poëte ; effets variés d’un brin du faisceau plus vigoureux en eux qu’aucun autre et que le brin semblable dans les êtres de leur espèce.
BORDEU
Et les habitudes qui subjuguent ; le vieillard qui aime les femmes, et Voltaire qui fait encore des tragédies. (en cet endroit le docteur se mit à rêver et Mademoiselle de l’Espinasse lui dit :)
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Docteur, vous rêvez.
BORDEU
Il est vrai.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
À quoi rêvez-vous ?
BORDEU
À propos de Voltaire.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Eh bien ?
BORDEU
Je rêve à la manière dont se font les grands hommes.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et comment se font-ils ?
BORDEU
Comment la sensibilité…
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
La sensibilité ?
BORDEU
Ou l’extrême mobilité de certains filets du réseau est la qualité dominante des êtres médiocres.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Ah ! docteur, quel blasphème.
BORDEU
Je m’y attendais. Mais qu’est-ce qu’un être sensible ? Un être abandonné à la discrétion du diaphragme. Un mot touchant a-t-il frappé l’oreille, un phénomène singulier a-t-il frappé l’œil, et voilà tout à coup le tumulte intérieur qui s’élève, tous les brins du faisceau qui s’agitent, le frisson qui se répand, l’horreur qui saisit, les larmes qui coulent, les soupirs qui suffoquent, la voix qui s’interrompt, l’origine du faisceau qui ne sait ce qu’il devient ; plus de sang-froid, plus de raison, plus de jugement, plus d’instinct, plus de ressource.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je me reconnais.
BORDEU
Le grand homme, s’il a malheureusement reçu cette disposition naturelle, s’occupera sans relâche à l’affaiblir, à la dominer, à se rendre maître de ses mouvements et à conserver à l’origine du faisceau tout son empire. Alors il se possédera au milieu des plus grands dangers, il jugera froidement, mais sainement. Rien de ce qui peut servir à ses vues, concourir à son but, ne lui échappera ; on l’étonnera difficilement ; il aura quarante-cinq ans ; il sera grand roi, grand ministre, grand politique, grand artiste, surtout grand comédien, grand philosophe, grand poëte, grand musicien, grand médecin ; il régnera sur lui-même et sur tout ce qui l’environne. Il ne craindra pas la mort, peur, comme a dit sublimement le stoïcien, qui est une anse que saisit le robuste pour mener le faible partout où il veut ; il aura cassé l’anse et se sera en même temps affranchi de toutes les tyrannies du monde. Les êtres sensibles ou les fous sont en scène, il est au parterre ; c’est lui qui est le sage.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Dieu me garde de la société de ce sage-là.
BORDEU
C’est pour n’avoir pas travaillé à lui ressembler que vous aurez alternativement des peines et des plaisirs violents, que vous passerez votre vie à rire et à pleurer, et que vous ne serez jamais qu’un enfant.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je m’y résous.
BORDEU
Et vous espérez en être plus heureuse ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je n’en sais rien.
BORDEU
Mademoiselle, cette qualité si prisée, qui ne conduit à rien de grand, ne s’exerce presque jamais fortement sans douleur, ou faiblement sans ennui ; ou l’on bâille, ou l’on est ivre. Vous vous prêtez sans mesure à la sensation d’une musique délicieuse ; vous vous laissez entraîner au charme d’une scène pathétique ; votre diaphragme se serre, le plaisir est passé, et il ne vous reste qu’un étouffement qui dure toute la soirée.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Mais si je ne puis jouir de la musique sublime ni de la scène touchante qu’à cette condition ?
BORDEU
Erreur. Je sais jouir aussi, je sais admirer, et je ne souffre jamais, si ce n’est de la colique. J’ai du plaisir pur ; ma censure en est beaucoup plus sévère, mon éloge plus flatteur et plus réfléchi. Est-ce qu’il y a une mauvaise tragédie pour des âmes aussi mobiles que la vôtre ? Combien de fois n’avez-vous pas rougi, à la lecture, des transports que vous aviez éprouvés au spectacle, et réciproquement ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Cela m’est arrivé.
BORDEU
Ce n’est donc pas à l’être sensible comme vous, c’est à l’être tranquille et froid comme moi qu’il appartient de dire : Cela est vrai, cela est bon, cela est beau… Fortifions l’origine du réseau, c’est tout ce que nous avons de mieux à faire. Savez-vous qu’il y va de la vie ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
De la vie ! docteur, cela est grave.
BORDEU
Oui, de la vie. Il n’est personne qui n’en ait eu quelquefois le dégoût. Un seul événement suffit pour rendre cette sensation involontaire et habituelle ; alors, en dépit des distractions, de la variété des amusements, des conseils des amis, de ses propres efforts, les brins portent opiniâtrement des secousses funestes à l’origine du faisceau ; le malheureux a beau se débattre, le spectacle de l’univers se noircit pour lui ; il marche avec un cortège d’idées lugubres qui ne le quittent point, et il finit par se délivrer de lui-même.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Docteur, vous me faites peur.
D’ALEMBERT
(levé, en robe de chambre et en bonnet de nuit.)
Et du sommeil, docteur, qu’en dites-vous ? c’est une bonne chose.
BORDEU
Le sommeil, cet état où, soit lassitude, soit habitude, tout le réseau se relâche et reste immobile ; où, comme dans la maladie, chaque filet du réseau s’agite, se meut, transmet à l’origine commune une foule de sensations souvent disparates, décousues, troublées ; d’autres fois si liées, si suivies, si bien ordonnées que l’homme éveillé n’aurait ni plus de raison, ni plus d’éloquence, ni plus d’imagination ; quelquefois si violentes, si vives, que l’homme éveillé reste incertain sur la réalité de la chose…
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Eh bien, le sommeil ?
BORDEU
Est un état de l’animal où il n’y a plus d’ensemble : tout concert, toute subordination cesse. Le maître est abandonné à la discrétion de ses vassaux et à l’énergie effrénée de sa propre activité. Le fil optique s’est-il agité ? L’origine du réseau voit ; il entend si c’est le fil auditif qui le sollicite. L’action et la réaction sont les seules choses qui subsistent entre eux ; c’est une conséquence de la propriété centrale, de la loi de continuité et de l’habitude. Si l’action commence par le brin voluptueux que la nature a destiné au plaisir de l’amour et à la propagation de l’espèce, l’image réveillée de l’objet aimé sera l’effet de la réaction à l’origine du faisceau. Si cette image, au contraire, se réveille d’abord à l’origine du faisceau, la tension du brin voluptueux, l’effervescence et l’effusion du fluide séminal seront les suites de la réaction.
D’ALEMBERT
Ainsi il y a le rêve en montant et le rêve en descendant. J’en ai eu un de ceux-là cette nuit : pour le chemin qu’il a pris, je l’ignore.
BORDEU
Dans la veille le réseau obéit aux impressions de l’objet extérieur. Dans le sommeil, c’est de l’exercice de sa propre sensibilité qu’émane tout ce qui se passe en lui. Il n’y a point de distraction dans le rêve ; de là sa vivacité : c’est presque toujours la suite d’un éréthisme, un accès passager de maladie. L’origine du réseau y est alternativement active et passive d’une infinité de manières : de là son désordre. Les concepts y sont quelquefois aussi liés, aussi distincts que dans l’animal exposé au spectacle de la nature. Ce n’est que le tableau de ce spectacle réexcité : de là sa vérité, de là l’impossibilité de le discerner de l’état de veille : nulle probabilité d’un de ces états plutôt que de l’autre ; nul moyen de reconnaître l’erreur que l’expérience.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et l’expérience se peut-elle toujours ?
BORDEU
Non.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Si le rêve m’offre le spectacle d’un ami que j’ai perdu, et me l’offre aussi vrai que si cet ami existait ; s’il me parle et que je l’entende ; si je le touche et qu’il fasse l’impression de la solidité sur mes mains ; si, à mon réveil, j’ai l’âme pleine de tendresse et de douleur, et mes yeux inondés de larmes ; si mes bras sont encore portés vers l’endroit où il m’est apparu, qui me répondra que je ne l’ai pas vu, entendu, touché réellement ?
BORDEU
Son absence. Mais, s’il est impossible de discerner la veille du sommeil, qui est-ce qui en apprécie la durée ? Tranquille, c’est un intervalle étouffé entre le moment du coucher et celui du lever : trouble, il dure quelquefois des années. Dans le premier cas, du moins, la conscience du soi cesse entièrement. Un rêve qu’on n’a jamais fait, et qu’on ne fera jamais, me le diriez-vous bien ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Oui, c’est qu’on est un autre.
D’ALEMBERT
Et dans le second cas, on n’a pas seulement la conscience du soi, mais on a encore celle de sa volonté et de sa liberté. Qu’est-ce que cette liberté, qu’est-ce que celle volonté de l’homme qui rêve ?
BORDEU
Qu’est-ce ? c’est la même que celle de l’homme qui veille : la dernière impulsion du désir et de l’aversion, le dernier résultat de tout ce qu’on a été depuis sa naissance jusqu’au moment où l’on est ; et je défie l’esprit le plus délié d’apercevoir la moindre différence.
D’ALEMBERT
Vous croyez ?
BORDEU
Et c’est vous qui me faites cette question ! vous qui, livré à des spéculations profondes, avez passé les deux tiers de votre vie à rêver les yeux ouverts, et à agir sans vouloir ; oui, sans vouloir, bien moins que dans votre rêve. Dans votre rêve vous commandiez, vous ordonniez, on vous obéissait ; vous étiez mécontent ou satisfait, vous éprouviez de la contradiction, vous trouviez des obstacles, vous vous irritiez, vous aimiez, vous haïssiez, vous blâmiez, vous alliez, vous veniez. Dans le cours de vos méditations, à peine vos yeux s’ouvraient le matin que, ressaisi de l’idée qui vous avait occupé la veille, vous vous vêtiez, vous vous asseyiez à votre table, vous méditiez, vous traciez des figures, vous suiviez des calculs, vous dîniez, vous repreniez vos combinaisons, quelquefois vous quittiez la table pour les vérifier ; vous parliez à d’autres, vous donniez des ordres à votre domestique, vous soupiez, vous vous couchiez, vous vous endormiez sans avoir fait le moindre acte de volonté. Vous n’avez été qu’un point ; vous avez agi, mais vous n’avez pas voulu. Est-ce qu’on veut, de soi ? La volonté naît toujours de quelque motif intérieur ou extérieur, de quelque impression présente, de quelque réminiscence du passé, de quelque passion, de quelque projet dans l’avenir. Après cela je ne vous dirai de la liberté qu’un mot, c’est que la dernière de nos actions est l’effet nécessaire d’une cause une : nous, très compliquée, mais une.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Nécessaire ?
BORDEU
Sans doute. Tâchez de concevoir la production d’une autre action, en supposant que l’être agissant soit le même.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Il a raison. Puisque j’agis ainsi, celui qui peut agir autrement n’est plus moi ; et assurer qu’au moment où je fais ou dis une chose, j’en puis dire ou faire une autre, c’est assurer que je suis moi et que je suis un autre. Mais, docteur, et le vice et la vertu ? La vertu, ce mot si saint dans toutes les langues, cette idée si sacrée chez toutes les nations !
BORDEU
Il faut le transformer en celui de bienfaisance, et son opposé en celui de malfaisance. On est heureusement ou malheureusement né ; on est irrésistiblement entraîné par le torrent général qui conduit l’un à la gloire, l’autre à l’ignominie.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et l’estime de soi, et la honte, et le remords ?
BORDEU
Puérilité fondée sur l’ignorance et la vanité d’un être qui s’impute à lui-même le mérite ou le démérite d’un instant nécessaire.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et les récompenses, et les châtiments ?
BORDEU
Des moyens de corriger l’être modifiable qu’on appelle méchant, et d’encourager celui qu’on appelle bon.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et toute cette doctrine n’a-t-elle rien de dangereux ?
BORDEU
Est-elle vraie ou est-elle fausse ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je la crois vraie.
BORDEU
C’est-à-dire que vous pensez que le mensonge a ses avantages, et la vérité ses inconvénients.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je le pense.
BORDEU
Et moi aussi : mais les avantages du mensonge sont d’un moment, et ceux de la vérité sont éternels ; mais les suites fâcheuses de la vérité, quand elle en a, passent vite, et celles du mensonge ne finissent qu’avec lui. Examinez les effets du mensonge dans la tête de l’homme, et ses effets dans sa conduite ; dans sa tête, ou le mensonge s’est lié tellement quellement avec la vérité, et la tête est fausse ; ou il est bien et conséquemment lié avec le mensonge, et la tête est erronée. Or, quelle conduite pouvez-vous attendre d’une tête ou inconséquente dans ses raisonnements, ou conséquente dans ses erreurs ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Le dernier de ces vices, moins méprisable, est peut-être plus à redouter que le premier.
D’ALEMBERT
Fort bien : voilà donc tout ramené à de la sensibilité, de la mémoire, des mouvements organiques ; cela me convient assez. Mais l’imagination ? mais les abstractions ?
BORDEU
L’imagination…
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Un moment, docteur : récapitulons. D’après vos principes, il me semble que, par une suite d’opérations purement mécaniques, je réduirais le premier génie de la terre à une masse de chair inorganisée, à laquelle on ne laisserait que la sensibilité du moment, et que l’on ramènerait cette masse informe de l’état de stupidité le plus profond qu’on puisse imaginer à la condition de l’homme de génie. L’un de ces deux phénomènes consisterait à mutiler l’écheveau primitif d’un certain nombre de ses brins, et à bien brouiller le reste ; et le phénomène inverse à restituer à l’écheveau les brins qu’on en aurait détachés, et à abandonner le tout à un heureux développement. Exemple : J’ôte à Newton les deux brins auditifs, et plus de sensations de sons ; les brins olfactifs, et plus de sensations d’odeurs ; les brins optiques, et plus de sensations de couleurs ; les brins palatins, et plus de sensations de saveurs ; je supprime ou brouille les autres, et adieu l’organisation du cerveau, la mémoire, le jugement, les désirs, les aversions, les passions, la volonté, la conscience du soi, et voilà une masse informe qui n’a retenu que la vie et la sensibilité.
BORDEU
Deux qualités presque identiques ; la vie est de l’agrégat, la sensibilité est de l’élément.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je reprends cette masse et je lui restitue les brins olfactifs, elle flaire ; les brins auditifs, et elle entend ; les brins optiques, et elle voit ; les brins palatins, et elle goûte. En démêlant le reste de l’écheveau, je permets aux autres brins de se développer, et je vois renaître la mémoire, les comparaisons, le jugement, la raison, les désirs, les aversions, les passions, l’aptitude naturelle, le talent, et je retrouve mon homme de génie, et cela sans l’entremise d’aucun agent hétérogène et inintelligible26.
BORDEU
À merveille : tenez-vous-en là, le reste n’est que du galimatias… Mais les abstractions ? mais l’imagination ? L’imagination, c’est la mémoire des formes et des couleurs. Le spectacle d’une scène, d’un objet, monte nécessairement l’instrument sensible d’une certaine manière ; il se remonte ou de lui-même, ou il est remonté par quelque cause étrangère. Alors il frémit au dedans ou il résonne au-dehors ; il se recorde en silence les impressions qu’il a reçues, ou il les fait éclater par des sons convenus.
D’ALEMBERT
Mais son récit exagère, omet des circonstances, en ajoute, défigure le fait ou l’embellit, et les instruments sensibles adjacents conçoivent des impressions qui sont bien celles de l’instrument qui résonne, mais non celle de la chose qui s’est passée.
BORDEU
Il est vrai, le récit est historique ou poétique.
D’ALEMBERT
Mais comment s’introduit cette poésie ou ce mensonge dans le récit ?
BORDEU
Par les idées qui se réveillent les unes les autres, et elles se réveillent parce qu’elles ont toujours été liées. Si vous avez pris la liberté de comparer l’animal à un clavecin, vous me permettrez bien de comparer le récit du poëte au chant.
D’ALEMBERT
Cela est juste.
BORDEU
Il y a dans tout chant une gamme. Cette gamme a ses intervalles ; chacune de ses cordes a ses harmoniques, et ces harmoniques ont les leurs. C’est ainsi qu’il s’introduit des modulations de passage dans la mélodie, et que le chant s’enrichit et s’étend. Le fait est un motif donné que chaque musicien sent à sa guise.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et pourquoi embrouiller la question par ce style figuré ? Je dirais que, chacun ayant ses yeux, chacun voit et raconte diversement. Je dirais que chaque idée en réveille d’autres, et que, selon son tour de tête ou son caractère, on s’en tient aux idées qui représentent le fait rigoureusement, ou l’on y introduit les idées réveillées ; je dirais qu’entre ces idées il y a du choix ; je dirais… que ce seul sujet traité à fond fournirait un livre.
D’ALEMBERT
Vous avez raison ; ce qui ne m’empêchera pas de demander au docteur s’il est bien persuadé qu’une forme qui ne ressemblerait à rien, ne s’engendrerait jamais dans l’imagination, et ne se produirait point dans le récit.
BORDEU
Je le crois. Tout le délire de cette faculté se réduit au talent de ces charlatans qui, de plusieurs animaux dépecés, en composent un bizarre qu’on n’a jamais vu en nature.
D’ALEMBERT
Et les abstractions ?
BORDEU
Il n’y en a point ; il n’y a que des réticences habituelles, des ellipses qui rendent les propositions plus générales et le langage plus rapide et plus commode. Ce sont les signes du langage qui ont donné naissance aux sciences abstraites. Une qualité commune à plusieurs actions a engendré les mots vice et vertu ; une qualité commune à plusieurs êtres a engendré les mots laideur et beauté. On a dit un homme, un cheval, deux animaux ; ensuite on a dit un, deux, trois, et toute la science des nombres a pris naissance. On n’a nulle idée d’un mot abstrait. On a remarqué dans tous les corps trois dimensions, la longueur, la largeur, la profondeur ; on s’est occupé de chacune de ces dimensions, et de là toutes les sciences mathématiques. Toute abstraction n’est qu’un signe vide d’idée. On a exclu l’idée en séparant le signe de l’objet physique, et ce n’est qu’en rattachant le signe à l’objet physique que la science redevient une science d’idées ; de là le besoin, si fréquent dans la conversation, dans les ouvrages, d’en venir à des exemples. Lorsque, après une longue combinaison de signes, vous demandez un exemple, vous n’exigez autre chose de celui qui parle, sinon de donner du corps, de la forme, de la réalité, de l’idée au bruit successif de ses accents, en y appliquant des sensations éprouvées.
D’ALEMBERT
Cela est-il bien clair pour vous, mademoiselle ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Pas infiniment, mais le docteur va s’expliquer.
BORDEU
Cela vous plaît à dire. Ce n’est pas qu’il n’y ait peut-être quelque chose à rectifier et beaucoup à ajouter à ce que j’ai dit ; mais il est onze heures et demie, et j’ai à midi une consultation au Marais.
D’ALEMBERT
Le langage plus rapide et plus commode ! Docteur, est-ce qu’on s’entend ? est-ce qu’on est entendu ?
BORDEU
Presque toutes les conversations sont des comptes faits… Je ne sais plus où est ma canne… On n’y a aucune idée présente à l’esprit… Et mon chapeau… Et par la raison seule qu’aucun homme ne ressemble parfaitement à un autre, nous n’entendons jamais précisément, nous ne sommes jamais précisément entendus ; il y a du plus ou du moins en tout : notre discours est toujours en deçà ou au delà de la sensation. On aperçoit bien de la diversité dans les jugements, il y en a mille fois davantage qu’on n’aperçoit pas, et qu’heureusement on ne saurait apercevoir… Adieu, adieu.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Encore un mot, de grâce.
BORDEU
Dites donc vite.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Vous souvenez-vous de ces sauts dont vous m’avez parlé ?
BORDEU
Oui.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Croyez-vous que les sots et les gens d’esprit aient de ces sauts-là dans les races ?
BORDEU
Pourquoi non ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Tant mieux pour nos arrière-neveux ; peut-être reviendra-t-il un Henri IV.
BORDEU
Peut-être est-il tout revenu.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Docteur, vous devriez venir dîner avec nous.
BORDEU
Je ferai ce que je pourrai, je ne promets pas ; vous me prendrez si je viens.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Nous vous attendrons jusqu’à deux heures.
BORDEU
J’y consens.
SUITE DE L’ENTRETIEN27
Interlocuteurs : Mademoiselle de L’Espinasse, Bordeu
Sur les deux heures le docteur revint. D’Alembert était allé dîner dehors, et le docteur se trouva en tête-à-tête avec Mademoiselle de L’Espinasse. On servit. Ils parlèrent de choses assez indifférentes jusqu’au dessert ; mais lorsque les domestiques furent éloignés, Mademoiselle de l’Espinasse dit au docteur :
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Allons, docteur, buvez un verre de malaga, et vous me répondrez ensuite à une question qui m’a passé cent fois par la tête, et que je n’oserais faire qu’à vous.
BORDEU
Il est excellent ce malaga… Et votre question ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Que pensez-vous du mélange des espèces ?
BORDEU
Ma foi, la question est bonne aussi. Je pense que les hommes ont mis beaucoup d’importance à l’acte de la génération, et qu’ils ont eu raison ; mais je suis mécontent de leurs lois tant civiles que religieuses.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et qu’y trouvez-vous à redire ?
BORDEU
Qu’on les a faites sans équité, sans but et sans aucun égard à la nature des choses et à l’utilité publique.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Tâchez de vous expliquer.
BORDEU
C’est mon dessein… Mais attendez… (il regarde à sa montre.) J’ai encore une bonne heure à vous donner ; j’irai vite, et cela nous suffira. Nous sommes seuls, vous n’êtes pas une bégueule, vous n’imaginerez pas que je veuille manquer au respect que je vous dois ; et, quel que soit le jugement que vous portiez de mes idées, j’espère de mon côté que vous n’en conclurez rien contre l’honnêteté de mes mœurs.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Très-assurément ; mais votre début me chiffonne.
BORDEU
En ce cas changeons de propos.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Non, non : allez votre train. Un de vos amis qui nous cherchait des époux, à moi et à mes deux sœurs, donnait un sylphe à la cadette, un grand ange d’annonciation à l’aînée, et à moi un disciple de Diogène ; il nous connaissait bien toutes trois. Cependant, docteur, de la gaze, un peu de gaze.
BORDEU
Cela s’en va sans dire, autant que le sujet et mon état en comportent.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Cela ne vous mettra pas en frais… Mais voilà votre café… prenez votre café.
bordeu, après avoir pris son café.
Votre question est de physique, de morale et de poétique.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
De poétique !
BORDEU
Sans doute ; l’art de créer des êtres qui ne sont pas, à l’imitation de ceux qui sont, est de la vraie poésie. Cette fois-ci, au lieu d’Hippocrate, vous me permettiez donc de citer Horace. Ce poëte, ou faiseur, dit quelque part : Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci ; le mérite suprême est d’avoir réuni l’agréable à l’utile. La perfection consiste à concilier ces deux points. L’action agréable et utile doit occuper la première place dans l’ordre esthétique ; nous ne pouvons refuser la seconde à l’utile ; la troisième sera pour l’agréable ; et nous reléguerons au rang infime celle qui ne rend ni plaisir ni profit.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Jusque-là je puis être de votre avis sans rougir. Où cela nous mènera-t-il ?
BORDEU
Vous l’allez voir : mademoiselle, pourriez-vous m’apprendre quel profit ou quel plaisir la chasteté et la continence rigoureuse rendent, soit à l’individu qui les pratique, soit à la société ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Ma foi, aucun.
BORDEU
Donc, en dépit des magnifiques éloges que le fanatisme leur a prodigués, en dépit des lois civiles qui les protègent, nous les rayerons du catalogue des vertus, et nous conviendrons qu’il n’y a rien de si puéril, de si ridicule, de si absurde, de si nuisible, de si méprisable, rien de pire, à l’exception du mal positif, que ces deux rares qualités…
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
On peut accorder cela.
BORDEU
Prenez-y garde, je vous en préviens, tout à l’heure vous reculerez.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Nous ne reculons jamais.
BORDEU
Et les actions solitaires ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Eh bien ?
BORDEU
Eh bien, elles rendent du moins du plaisir à l’individu, et notre principe est faux, ou…
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Quoi, docteur !…
BORDEU
Oui, mademoiselle, oui, et par la raison qu’elles sont aussi indifférentes, et qu’elles ne sont pas aussi stériles. C’est un besoin, et quand on n’y serait pas sollicité par le besoin, c’est toujours une chose douce. Je veux qu’on se porte bien, je le veux absolument, entendez-vous ? Je blâme tout excès, mais dans un état de société tel que le nôtre, il y a cent considérations raisonnables pour une, sans compter le tempérament et les suites funestes d’une continence rigoureuse, surtout pour les jeunes personnes ; le peu de fortune, la crainte parmi les hommes d’un repentir cuisant, chez les femmes celle du déshonneur, qui réduisent une malheureuse créature qui périt de langueur et d’ennui, un pauvre diable qui ne sait à qui s’adresser, à s’expédier à la façon du cynique. Caton, qui disait à un jeune homme sur le point d’entrer chez une courtisane : « Courage, mon fils… », lui tiendrait-il le même propos aujourd’hui ? S’il le surprenait, au contraire, seul, en flagrant délit, n’ajouterait-il pas : cela est mieux que de corrompre la femme d’autrui, ou que d’exposer son honneur et sa santé ?… Et quoi ! parce que les circonstances me privent du plus grand bonheur qu’on puisse imaginer, celui de confondre mes sens avec les sens, mon ivresse avec l’ivresse, mon âme avec l’âme d’une compagne que mon cœur se choisirait, et de me reproduire en elle et avec elle ; parce que je ne puis consacrer mon action par le sceau de l’utilité, je m’interdirai un instant nécessaire et délicieux ! On se fait saigner dans la pléthore ; et qu’importe la nature de l’humeur surabondante, et sa couleur, et la manière de s’en délivrer ? Elle est tout aussi superflue dans une de ces indispositions que dans l’autre ; et si, repompée de ses réservoirs, distribuée dans toute la machine, elle s’évacue par une autre voie plus longue, plus pénible et dangereuse, en sera-t-elle moins perdue ? La nature ne souffre rien d’inutile ; et comment serais-je coupable de l’aider, lorsqu’elle appelle mon secours par les symptômes les moins équivoques ? Ne la provoquons jamais, mais prêtons-lui la main dans l’occasion ; je ne vois au refus et à l’oisiveté que de la sottise et du plaisir manqué. Vivez sobre, me dira-t-on, excédez-vous de fatigue. Je vous entends : que je me prive d’un plaisir ; que je me donne de la peine pour éloigner un autre plaisir. Bien imaginé !
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Voilà une doctrine qui n’est pas bonne à prêcher aux enfants.
BORDEU
Ni aux autres. Cependant me permettrez-vous une supposition ? Vous avez une fille sage, trop sage, innocente, trop innocente ; elle est dans l’âge où le tempérament se développe. Sa tête s’embarrasse, la nature ne la secourt point : vous m’appelez. Je m’aperçois tout à coup que tous les symptômes qui vous effrayent naissent de la surabondance et de la rétention du fluide séminal ; je vous avertis qu’elle est menacée d’une folie28 qu’il est facile de prévenir, et qui quelquefois est impossible à guérir ; je vous en indique le remède. Que ferez-vous ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
À vous parler vrai, je crois… mais ce cas n’arrive point…
BORDEU
Détrompez-vous ; il n’est pas rare ; et il serait fréquent, si la licence de nos mœurs n’y obviait… Quoi qu’il en soit, ce serait fouler aux pieds toute décence, attirer sur soi les soupçons les plus odieux, et commettre un crime de lèse-société que de divulguer ces principes. Vous rêvez.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Oui, je balançais à vous demander s’il vous était jamais arrivé d’avoir une pareille confidence à faire à des mères.
BORDEU
Assurément.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et quel parti ces mères ont-elles pris ?
BORDEU
Toutes, sans exception, le bon parti, le parti sensé… Je n’ôterais pas mon chapeau dans la rue à l’homme suspecté de pratiquer ma doctrine ; il me suffirait qu’on l’appelât un infâme. Mais nous causons sans témoins et sans conséquence ; et je vous dirai de ma philosophie ce que Diogène tout nu disait au jeune et pudique Athénien contre lequel il se préparait à lutter : « Mon fils, ne crains rien, je ne suis pas si méchant que celui-là. »
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Docteur, je vous vois arriver, et je gage…
BORDEU
Je ne gage pas, vous gagneriez. Oui, mademoiselle, c’est mon avis.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Comment ! soit qu’on se renferme dans l’enceinte de son espèce, soit qu’on en sorte ?
BORDEU
Il est vrai.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Vous êtes monstrueux.
BORDEU
Ce n’est pas moi, c’est ou la nature ou la société. Écoutez, mademoiselle, je ne m’en laisse point imposer par des mots, et je m’explique d’autant plus librement que je suis net et que la pureté de mes mœurs ne laisse prise d’aucun côté. Je vous demanderai donc, de deux actions également restreintes à la volupté, qui ne peuvent rendre que du plaisir sans utilité, mais dont l’une n’en rend qu’à celui qui la fait et l’autre le partage avec un être semblable mâle ou femelle, car le sexe ici, ni même l’emploi du sexe n’y fait rien, en faveur de laquelle le sens commun prononcera-t-il ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Ces questions-là sont trop sublimes pour moi.
BORDEU
Ah ! après avoir été un homme pendant quatre minutes, voilà que vous reprenez votre cornette et vos cotillons, et que vous redevenez femme. À la bonne heure ; eh bien ! il faut vous traiter comme telle… Voilà qui est fait… On ne dit plus mot de Mme du Barry… Vous voyez, tout s’arrange ; on croyait que la cour allait être bouleversée. Le maître a fait en homme sensé ; Omne tulit punctum ; il a gardé la femme qui lui fait plaisir, et le ministre qui lui est utile… Mais vous ne m’écoutez pas… Où en êtes-vous ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
J’en suis à ces combinaisons qui me semblent toutes contre nature.
BORDEU
Tout ce qui est ne peut être ni contre nature ni hors de nature, je n’en excepte pas même la chasteté et la continence volontaires qui seraient les premiers des crimes contre nature, si l’on pouvait pécher contre nature, et les premiers des crimes contre les lois sociales d’un pays où l’on pèserait les actions dans une autre balance que celle du fanatisme et du préjugé.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Je reviens sur vos maudits syllogismes, et je n’y vois point de milieu, il faut tout nier ou tout accorder… Mais tenez, docteur, le plus honnête et le plus court est de sauter par-dessus le bourbier et d’en revenir à ma première question : Que pensez-vous du mélange des espèces ?
BORDEU
Il n’y a point à sauter pour cela ; nous y étions. Votre question est-elle de physique ou de morale ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
De physique, de physique.
BORDEU
Tant mieux ; la question de morale marchait la première, et vous la décidez. Ainsi donc…
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
D’accord… sans doute c’est un préliminaire, mais je voudrais… que vous séparassiez la cause de l’effet. Laissons la vilaine cause de côté.
BORDEU
C’est m’ordonner de commencer par la fin ; mais puisque vous le voulez, je vous dirai que, grâce à notre pusillanimité, à nos répugnances, à nos lois, à nos préjugés, il y a très peu d’expériences faites29 ; qu’on ignore quelles seraient les copulations tout à fait infructueuses ; les cas où l’utile se réunirait à l’agréable ; quelles sortes d’espèces on se pourrait promettre de tentatives variées et suivies ; si les Faunes sont réels ou fabuleux ; si l’on ne multiplierait pas en cent façons diverses les races de mulets, et si celles que nous connaissons sont vraiment stériles. Mais un fait singulier, qu’une infinité de gens instruits vous attesteront comme vrai, et qui est faux, c’est qu’ils ont vu dans la basse-cour de l’archiduc un infâme lapin qui servait de coq à une vingtaine de poules infâmes qui s’en accommodaient ; ils ajouteront qu’on leur a montré des poulets couverts de poils et provenus de cette bestialité. Croyez qu’on s’est moqué d’eux.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Mais qu’entendez-vous par des tentatives suivies ?
BORDEU
J’entends que la circulation des êtres est graduelle, que les assimilations des êtres veulent être préparées, et que, pour réussir dans ces sortes d’expériences, il faudrait s’y prendre de loin et travailler d’abord à rapprocher les animaux par un régime analogue.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
On réduira difficilement un homme à brouter.
BORDEU
Mais non à prendre souvent du lait de chèvre, et l’on amènera facilement la chèvre à se nourrir de pain. J’ai choisi la chèvre par des considérations qui me sont particulières.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Et ces considérations ?
BORDEU
Vous êtes bien hardie ! C’est que… c’est que nous en tirerions une race vigoureuse, intelligente, infatigable et véloce dont nous ferions d’excellents domestiques.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Fort bien, docteur. Il me semble déjà que je vois derrière la voiture de vos duchesses cinq à six grands insolents chèvre-pieds, et cela me réjouit.
BORDEU
C’est que nous ne dégraderions plus nos frères en les assujettissant à des fonctions indignes d’eux et de nous.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Encore mieux.
BORDEU
C’est que nous ne réduirions plus l’homme dans nos colonies à la condition de la bête de somme.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Vite, vite, docteur, mettez-vous à la besogne, et faites-nous des chèvre-pieds.
BORDEU
Et vous le permettrez sans scrupule ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Mais, arrêtez, il m’en vient un ; vos chèvre-pieds seraient d’effrénés dissolus.
BORDEU
Je ne vous les garantis pas bien moraux.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Il n’y aura plus de sûreté pour les femmes honnêtes ; ils multiplieront sans fin, à la longue il faudra les assommer ou leur obéir. Je n’en veux plus, je n’en veux plus. Tenez-vous en repos.
BORDEU, en s’en allant.
Et la question de leur baptême ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Ferait un beau charivari en Sorbonne.
BORDEU
Avez-vous vu au Jardin du Roi, sous une cage de verre, un orang-outang qui a l’air d’un saint Jean qui prêche au désert ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Oui, je l’ai vu.
BORDEU
Le cardinal de Polignac lui disait un jour : « Parle, et je te baptise. »
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Adieu donc, docteur ; ne nous délaissez pas des siècles, comme vous faites, et pensez quelquefois que je vous aime à la folie. Si l’on savait tout ce que vous m’avez conté d’horreurs ?
BORDEU
Je suis bien sûr que vous vous en tairez.
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Ne vous y fiez pas, je n’écoute que pour le plaisir de redire. Mais encore un mot, et je n’y reviens de ma vie.
BORDEU
Qu’est-ce ?
MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE
Ces goûts abominables, d’où viennent-ils ?
BORDEU
Partout d’une pauvreté d’organisation dans les jeunes gens, et de la corruption de la tête dans les vieillards ; de l’attrait de la beauté dans Athènes, de la disette des femmes dans Rome, de la crainte de la vérole à Paris. Adieu, adieu.
NOTES
1 De l’Académie de sculpture ; auteur du monument de Maupertuis (le père) dans l’église Saint-Roch, monument dont Grimm disait : « Il ne rendra pas à M. Huez l’immortalité qu’il donne au père de Maupertuis. »
2 Allusion aux idées défendues par Falconet dans sa correspondance, alors en pleine activité, avec Diderot, sur le désir de transmettre son nom à la postérité.
3 Mère de D’Alembert.
4 Voir les Pensées sur l’interprétation de la nature, question 2.
5 Nous disons maintenant de moi.
6 Berkeley, le philosophe qui, dans la Promenade du sceptique, prend un fleuve pour un cristal solide et les montagnes pour des vapeurs, posait comme principe que l’esprit immatériel ne peut percevoir directement les choses matérielles, mais seulement les idées de ces choses ; d’où il concluait que le monde n’existait pas en dehors de notre esprit.
7 Bordeu est auteur de Recherches sur le pouls (1756, in-12), qui détermineront ses contemporains à s’occuper avec beaucoup plus d’attention qu’ils ne le faisaient jusqu’alors des pronostics qu’on peut tirer de l’intensité de l’ondée sanguine.
8 Hélène et Judith. Voir l’Histoire naturelle de l’homme, dans Buffon : Sur les monstres.
9 C’est ainsi que Voltaire appelait Needham qui, se fiant à son microscope et ne connaissant pas les explications ingénieuses des panspermistes de nos jours, croyait naïvement que les anguillules qu’il voyait naître dans de la farine délayée et en fermentation provenaient de cette farine et non des germes d’anguilles dont il paraît que l’atmosphère est pleine. Voir Questions sur les miracles. 17e lettre.
10 Voir Lucrèce, De rerum natura, livre V. Il faut penser souvent à cet ancêtre en lisant Diderot.
11 Lamarck n’a point dit autre chose dans sa Philosophie zoologique (1809). Buffon, à qui on prétend qu’il a emprunté cette idée, n’en avait parlé qu’incidemment à la fin de sa vie. Ce sont de Maillet, Robinet et Diderot les véritables inventeurs. Bordeu, auquel on reproche beaucoup de paradoxes, était, quoique animiste, bien capable d’adopter celui-là.
12 M. le professeur Broca, d’après des crânes parisiens, M. Prichard, d’après des crânes anglais, ont avancé que le volume des cerveaux actuels dépassait notablement celui des cerveaux antérieurs de même provenance. M. Broca a prouvé que l’accroissement portait sur la partie antérieure, siège des facultés intellectuelles.
13 Nous avons déjà rencontré le père Castel dans la Lettre sur les sourds et muets où son instrument, le clavecin oculaire, est représenté comme formé d’une succession d’éventails ; mais comme cet instrument ne fut jamais réalisé, Diderot lui donne ici la forme qu’il croit lui convenir le mieux, et qu’il indique dans l’article Clavecin, de l’Encyclopédie. Les couleurs devaient venir se peindre sur un ruban. Leur succession par quart de ton forme cet enchaînement où « il n’y a rien de précis » dont parle d’Alembert.
14 Lisez ovaires.
15 Buffon renvoie pour ce cyclope, qui était une fille, au Mercure de France, année 1766. Il était né le 12 octobre et avait été moulé par Mlle Biheron.
16 Ces faits de transposition des organes sont assez communs. Buffon, d’après Méry, Winslow, Riolan, en rapporte plusieurs. Nous ne citons que ceux que Diderot a pu connaître. On en a constaté d’autres de nos jours.
17 C’est ce qu’on appelle aujourd’hui les phénomènes d’atavisme.
18 Fr. de La Peyronie (1678-1747), premier chirurgien du roi Louis XV, fondateur, avec Quesnay, de l’Académie de chirurgie. L’observation qui suit se trouve dans le tome Ier des Mémoires de l’Académie de chirurgie.
19 Depuis 1763 la Gazette de France avait été confiée par le gouvernement à Arnaud et à Suard.
20 Nous avons déjà signalé (tome Ier, p. 402, note) ce qu’il y a d’erroné dans cette supposition. Malgré les rapports ses deux corps, les deux cerveaux sont indépendants, et la vie dans ces conditions n’est pas le doublement des facultés d’un seul être, mais la gêne dans l’exercice de ces facultés chez deux êtres malencontreusement associés.
21 On accusait Bordeu de professer le scepticisme à l’égard de l’art qu’il exerçait avec tant d’habileté et de conscience.
22 De pareils effets se présentent souvent dans les cas d’aphasie.
23 Le mot était juste. Très peu de temps après la date de cette conversation supposée, en 1772, Mlle de l’Espinasse écrivait au marquis de Mora ces lettres passionnées qui « brûlent le papier. »
24 Voir tome Ier, Pensées philosophiques, pensée LI.
25 C’est le supplice que Chateaubriand appelle le Cadre de feu. Voir Atala.
26 Voir la Lettre sur les sourds et muets.
27 Ce sont ces pages ajoutées que ne devait jamais voir Mlle Volland.
28 Nymphomanie.
29 Restif de la Bretonne, dans la Philosophie de M. Nicolas, prétend que des expériences en tous genres ont été faites à Potsdam par Frédéric II. C’est probablement faux ; mais on est aujourd’hui en droit de penser que de pareils métissages sont impossibles au même titre que celui du lapin et de la poule cité plus loin, quoiqu’il ait pour garant un véritable savant : Réaumur. Haller dit à ce propos : « Quoique je me fasse grand honneur de l’amitié de M. de Réaumur, je n’ai jamais pu me persuader qu’il y ait eu, comme il le dit, une vraie copulation du lapin avec la poule. » Physiologie (dans la partie concernant la Génération), traduite en français en 1774. Vol. I, p. 347.