Sentences vaticanes

Épicure

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ÉPICURE

Sentences vaticanes

Traduit du grec ancien

Ces 81 sentences sont issues d’un manuscrit du XIVe siècle découvert en 1888 dans la Bibliothèque apostolique vaticane, d’où le nom qui leur est communément attribué. Dans ce manuscrit, qui contient des textes déjà connus d’autres auteurs antiques, ces sentences jusque-là inédites ont pour titre Επικούρου προσϕώνησις, « paroles d’Épicure ». Certaines ne sont manifestement pas d’Épicure lui-même (par exemple la 36).


1. Ce qui est bienheureux et immortel ne s’embarrasse de rien, il ne fatigue point les autres ; la colère est indigne de sa grandeur, et les bienfaits ne sont point du caractère de sa majesté, parce que toutes ces choses ne sont que le propre de la faiblesse.

2. La mort n’est rien à notre égard ; ce qui est une fois dissolu n’a point de sentiment, et cette privation de sentiment fait que nous ne sommes plus rien.

3. Ce qui dans la chair est souffrant ne dure pas : en effet sa pointe extrême est présente un très court instant, tandis que ce qui dans la chair, est seulement en excès par rapport à ce qui éprouve le plaisir, s’en trouve concomitant un faible nombre de jours ; et dans le cas des maladies chroniques, ce qui dans la chair, ressent du plaisir est plus important que ce qui est souffrant.

4. Toute douleur peut facilement être méprisée : celle qui a la souffrance intense a la durée brève, celle qui dure dans la chair a la souffrance faible.

5. Si le corps est attaqué d’une douleur violente, le mal cesse bientôt ; si au contraire elle devient languissante par le temps de sa durée, il en reçoit sans doute quelque plaisir ; aussi la plupart des maladies qui sont longues ont des intervalles qui nous flattent plus que les maux que nous endurons ne nous inquiètent.

6. Il est impossible que celui qui a violé, à l’insu des hommes, les conventions qui ont été faites pour empêcher qu’on ne fasse du mal ou qu’on n’en reçoive, puisse s’assurer que son crime sera toujours caché ; car, quoiqu’il n’ait point été découvert en mille occasions, il peut toujours douter que cela puisse durer jusqu’à la mort.

7. Il est difficile, pour qui commet l’injustice, de rester caché, mais avoir la certitude de continuer à le rester, cela est possible.

8. Les biens qui sont tels par la nature sont en petit nombre et aisés à acquérir, mais les vains désirs sont insatiables.

9. La nécessité est un mal, mais il n’y a aucune nécessité de vivre avec la nécessité.

10. Tout en ayant une nature mortelle et en disposant d’un temps limité, tu t’es élevé grâce aux raisonnements sur la nature jusqu’à l’illimité et l’éternité, et tu as observé : ce qui est, ce qui sera et ce qui a été.

11. Chez la plupart des hommes, ce qui est en repos est engourdi, ce qui est un mouvement est enragé.

12. La vie juste est la plus dépourvue de trouble, la vie injuste est remplie par le plus grand trouble.

13. Parmi les choses dont la sagesse se munit pour la félicité de la vie tout entière, de beaucoup la plus importante est la possession de l’amitié.

14. Nous sommes nés une fois, il n’est pas possible de naître deux fois, et il faut n’être plus pour l’éternité : toi, pourtant, qui n’es pas de demain, tu ajournes la joie ; la vie périt par le délai, et chacun de nous meut affairé.

15. De même que nous apprécions les coutumes, celles qui nous sont propres, qu’elles soient bonnes et enviées par les autres hommes ou non, ainsi faut-il faire avec celles de nos voisins, s’ils sont équitables à notre égard.

16. Personne, voyant le mal, ne le choisit, mais attiré, comme par le bien, vers le mal plus grand que lui, on est pris au piège.

17. Ce n’est pas le jeune qui est bienheureux, mais le vieux qui a bien vécu : car le jeune, plein de vigueur, erre, l’esprit égaré par le sort ; tandis que le vieux, dans la vieillesse comme dans un port, a ancré des biens qu’il avait auparavant espérés dans l’incertitude, les ayant mis à l’abri par le moyen sûr de la gratitude.

18. Si l’on supprime la vue, et les rencontres, et la vie ensemble, la passion amoureuse disparaît.

19. Le vieux oublieux du bien passé est dans l’état de quelqu’un qui est né aujourd’hui.

20. Parmi les désirs, les uns sont naturels et nécessaires, les autres ne sont ni naturels ni nécessaires, mais proviennent d’une opinion vide.

21. Il ne faut pas faire violence à la nature, mais la persuader : nous la persuaderons en contentant les désirs nécessaires, et aussi les désirs naturels s’ils ne sont pas nuisibles, mais en repoussant durement les nuisibles.

22. Si le plaisir du corps devait être sans bornes, le temps qu’on en jouit le serait aussi.

23. Toute amitié est par elle-même désirable ; pourtant elle a eu son commencement de l’utilité.

24. Les visions des rêves n’ont pas reçu en partage la nature divine ni non plus le pouvoir divinatoire, mais elles se produisent suivant l’impact des simulacres.

25. La pauvreté, mesurée à la fin de la nature, est grande richesse ; la richesse sans la limite est grande pauvreté.

26. Il faut voir nettement que le discours abondant et le discours bref tendent vers le même « but ».

27. Dans les autres occupations, une fois qu’elles ont été menées à bien avec peine, vient le fruit ; mais, en philosophie, le plaisir va du même pas que la connaissance : car ce n’est pas après avoir appris que l’on jouit du fruit, mais apprendre et jouir vont ensemble.

28. Il ne faut approuver ni qui est trop prompt à l’amitié, ni qui est trop lent : car il faut être prêt même à s’exposer hardiment au danger, en faveur de l’amitié.

29. Pour ma part, je préférerais, usant de la liberté de parole de celui qui étudie la nature, dire prophétiquement les choses utiles à tous les hommes, même si personne ne devait me comprendre, plutôt que, en donnant mon assentiment aux opinions reçues, récolter la louange qui tombe en abondance, venant des nombreux.

30. Certains tout au long de leur vie, préparent ce qui les fera vivre, sans voir en même temps que l’on nous a versé à tous la pharmacie de la naissance, qui est mortelle.

31. À l’égard de toutes les autres choses, il est impossible de se procurer la sécurité, mais, à cause de la mort, nous, les hommes, habitons tous une cité sans murailles.

32. La vénération pour le sage est un grand bien pour qui le vénère.

33. Le cri de la chair : ne pas avoir faim, ne pas avoir soif, ne pas avoir froid. Celui qui a ces choses, et l’espoir de les avoir, peut lutter pour le bonheur.

34. Nous ne recevons pas autant d’aide, de la part des amis, de l’aide qui nous vient d’eux, que de la confiance au sujet de cette aide.

35. Il ne faut pas gâter les choses présentes par le désir des absences, mais considérer que celles-là même étaient appelées de nos vœux.

36. La vie d’Épicure, comparée à la vie des autres hommes, pourrait être considérée, en raison de sa douceur et de sa suffisance à soi, comme une fable.

37. Faible, la nature est en relation avec le mal, non avec le bien : par les plaisirs, en effet, elle est conservée, mais, par les douleurs, elle est détruite.

38. Homme de rien du tout que celui aux yeux de qui nombreuses sont les bonnes raisons de quitter la vie.

39. N’est ami ni celui qui cherche toujours l’utile, ni celui qui jamais ne le joint à l’amitié : car le premier, avec le bienfait, fait trafic de ce qui se donne en échange, l’autre coupe le bon espoir pour l’avenir.

40. Celui qui dit que tout arrive par la nécessité n’a rien à reprocher à celui qui dit que tout n’arrive pas par la nécessité, puisqu’il dit que cela même arrive par la nécessité.

41. Il faut rire et ensemble philosopher et gouverner sa maison et user de toutes les autres choses qui nous sont propres, et ne jamais cesser de proclamer les maximes de la droite philosophie.

42. Le même temps est à la fois celui de la naissance du plus grand bien et celui de la délivrance.

43. Aimer l’argent en enfreignant la justice est impie, sans l’enfreindre est laid : car il est malséant sordidement, même en respectant la justice.

44. Le sage, confronté aux nécessités de la vie, sait, dans le partage, plutôt donner que prendre : si grand est le trésor de la suffisance à soi-même qu’il a trouvé.

45. Ce ne sont pas des fanfarons, ni des artistes du verbe, ni des gens qui font étalage de la culture jugée enviable par la foule, que forme l’étude de la nature, mais des hommes fiers et indépendants, et s’enorgueillissant de leurs biens propres, non de ceux qui viennent des circonstances.

46. Chassons complètement les mauvaises habitudes, comme des hommes méchants qui nous ont fait beaucoup de mal pendant longtemps.

47. Je t’ai devancée Fortune et j’ai fait pièce à toutes tes intrusions. Et nous ne nous livrerons nous-même à toi ni à aucune autre sorte d’embarras, mais lorsque l’inéluctable nous fera partir, lançant un grand crachat sur la vie et sur ceux qui s’attachent à elle, nous sortirons de la vie, clamant en un péan plein de beauté que nous avons bien vécu.

48. Essayons de faire de la prochaine étape soit meilleure que la précédente, tant que nous sommes en route, mais arrivés à terme, que la joie reste unie.

49. C’est une chose impossible que celui qui tremble à la vue des prodiges de la nature, et qui s’alarme de tous les événements de la vie, puisse être jamais exempt de peur ; il faut qu’il pénètre la vaste étendue des choses et qu’il guérisse son esprit des impressions ridicules des fables : on ne peut, sans les découvertes de la physique, goûter de véritables plaisirs.

50. Toute sorte de volupté n’est point un mal en soi ; celle-là seulement est un mal qui est suivie de douleurs beaucoup plus violentes que ses plaisirs n’ont d’agrément.

51. Tu m’apprends que le mouvement de ta chair est fort généreux pour la relation amoureuse : pour ce qui te concerne, si tu ne renverses pas les lois, si tu n’ébranles pas les bonnes coutumes en place, si tu n’affliges pas l’un de tes proches, si tu n’épuises pas ta chair et si tu ne sacrifies pas les nécessités vitales, exerce ton penchant à ta guise ; il est toutefois impossible de ne pas se trouver soumis à l’un de ces inconvénients : les choses de l’amour en effet sont jamais profitables, et il faut se réjouir qu’elles ne nous nuisent pas.

52. L’amitié mène sa ronde autour du monde habité, comme un héraut nous appelant tous à nous réveiller pour nous estimer bienheureux.

53. Il ne faut envier personne : les bons ne sont pas dignes d’envie, et les méchants, plus ils réussissent plus ils se font de mal à eux-mêmes.

54. Il ne faut pas faire semblant de philosopher, mais philosopher pour de bon ; car nous n’avons pas besoin de paraître en bonne santé, mais de l’être vraiment.

55. Il faut guérir les malheurs par le souvenir reconnaissant de ce que l’on a perdu, et par le savoir qu’il n’est pas possible de rendre non accompli ce qui est arrivé.

56. Le sage ne souffre pas plus s’il est torturé que si son ami est mis à la torture.

57. Sa vie toute entière sera, par le manque de certitude, jetée dans la confusion et l’incapacité d’aller de l’avant.

58. Il faut se libérer de la prison des occupations quotidiennes et des affaires publiques.

59. Ce n’est pas le ventre qui est insatiable, comme le dit la foule, mais l’opinion fausse au sujet de la réplétion illimitée du ventre.

60. Tout homme sort de la vie comme s’il venait juste de naître.

61. Très belle aussi est la vue de ceux qui nous sont proches, quand les liens premiers de parenté concourent à l’union : car elle produit beaucoup de zèle en vue de cela.

62. Si c’est légitimement que les parents se mettent en colère contre les enfants, il est certes, sans objet, de résister et de ne pas demander à obtenir le pardon ; si ce n’est pas légitimement mais d’une manière déraisonnable, il est tout à fait ridicule d’enflammer leur déraison en nourrissant sa propre colère, et de ne pas chercher, par d’autres dispositions, à les changer en parents bienveillants.

63. Il y a, même dans les restrictions, une mesure : celui qui n’en tient pas compte se trouve à peu près dans la situation de celui qui s’égare par manque de limitation.

64. Il faut que la louange des autres suive spontanément, et nous, nous en tenir à la guérison de nous-mêmes.

65. Il est sot de demander aux dieux ce que l’on peut se procurer par soi-même.

66. Soyons en sympathie avec nos amis non en gémissant, mais en méditant.

67. Une vie libre ne peut pas acquérir de grandes richesses, parce que la chose n’est pas facile sans se faire le serviteur des assemblées populaires ou des monarques, mais elle possède tout dans une abondance incessante ; et s’il lui arrive de disposer de grandes richesses, facilement aussi elle les distribue, en vue de la bienveillance du voisin.

68. Rien n’est suffisant pour celui pour qui le suffisant est peu.

69. L’ingratitude de l’âme rend le vivant avide à l’infini des variétés dans le genre de vie.

70. Puisses-tu ne rien faire dans ta vie qui te causera de la crainte si cela est connu du voisin.

71. À tous les désirs, il faut appliquer cette question : que m’arrivera-t-il si est accompli ce qui est recherché conformément à mon désir, et quoi si ce n’est pas accompli ?

72. Il n’y a aucun profit à se procurer la sécurité parmi les hommes, si ce qui est en haut est redouté, ainsi que ce qui est sous terre et en général ce qui est dans l’illimité.

73. Même le fait que certaines douleurs se produisent dans le corps est utile pour nous mettre en garde contre celles du même genre.

74. Dans la recherche en commun par la discussion, celui qui est vaincu gagne plus, dans la mesure où il a accru son savoir.

75. Ingrate envers les biens passés, la maxime disant « Regarde la fin d’une longue vie ».

76. Tu es en vieillissant tel que moi je conseille d’être, et tu as su bien distinguer ce qu’est philosopher pour la Grèce : je m’en réjouis avec toi.

77. Le fruit le plus grand de la suffisance à soi-même : la liberté.

78. L’homme bien né s’adonne surtout à la sagesse et à l’amitié : desquelles l’une est un bien mortel, l’autre un bien immortel.

79. Celui qui est sans trouble n’est à charge ni à lui-même, ni aux autres.

80. Pour le jeune homme, la principale part du salut est la sauvegarde de la jeunesse, et la vigilance contre ce qui se salit tout en suivant les désirs furieux.

81. Ne délivrent du désordre de l’âme ni non plus n’engendrent une joie digne qu’on en parle : ni la richesse la plus grande qui soit, ni l’honneur et la considération dont on jouit auprès du grand nombre, ni rien d’autre qui dépende de causes sans limites définies.