David HUME
De la condition moyenne
Publié en 1742 et retiré ensuite
Traduit de l’anglais par Philippe Folliot
La morale de la fable qui suit se découvrira facilement sans qu’il soit besoin de l’expliquer. Une rivière en rencontra une autre avec qui elle avait été longtemps liée d’amitié et s’adressa bruyamment à elle, pleine d’arrogance et de mépris. Quoi, frère, encore dans la même condition ! Toujours en bas et rampant ! N’as-tu pas honte quand tu me vois, moi qui étais récemment dans la même condition que toi et qui suis devenu un grand fleuve qui pourra bientôt rivaliser avec le Danube ou le Rhin, pourvu que ces pluies amicales qui ont négligé tes berges (banks) continuent à favoriser les miennes ? C’est très vrai, répliqua l’humble rivière, tu es certes désormais grand et gonflé, mais tu es cependant plein de boue et il me semble que tu es quelque peu troublé (turbulent1). Je me contente de ma basse condition et de ma pureté.
Plutôt que de commenter cette fable, j’en profiterai pour comparer les différentes conditions de vie et convaincre ceux de mes lecteurs qui se trouvent dans la condition moyenne de s’en satisfaire, car elle est la meilleure de toutes. Ces hommes forment la classe la plus nombreuse et on peut supposer qu’ils sont aptes à philosopher. Donc, tous les discours moraux doivent principalement leur être adressés. Les grands sont trop immergés dans le plaisir et les pauvres sont trop occupés à pourvoir aux nécessités de la vie pour écouter la voix tranquille de la raison. La condition moyenne est la plus heureuse à de nombreux égards, particulièrement parce qu’un homme qui la vit a tout le loisir de considérer son propre bonheur et d’en tirer souvent une jouissance en comparant sa situation avec celle des personnes qui se trouvent au-dessus ou au-dessous de lui.
La prière d’Agour est assez célèbre : « Je t’ai demandé deux choses, ne me les refuse pas avant que je meure. Eloigne de moi la vanité et le mensonge, ne me donne ni la pauvreté, ni la richesse, donne-moi la nourriture dont j’ai besoin ; de peur que, rassasié, je te renie et dise : qui est le seigneur ? ou que, pauvre, je vole et profane le nom de mon Dieu. »2 La condition moyenne est ici justement recommandée comme offrant la plus complète sûreté pour la vertu, et je puis aussi ajouter qu’elle donne les plus larges occasions de l’exercer et d’employer toutes les bonnes qualités que nous pouvons posséder. Ceux qui se trouvent dans les classes inférieures ont peu l’occasion d’exercer d’autres vertus que la patience, la résignation, l’application au travail et la probité. Ceux qui se sont élevés dans les classes supérieures peuvent manifester pleinement leur générosité, leur humanité, leur affabilité et leur charité. Quand un homme se trouve entre ces deux extrêmes, il peut exercer les premières vertus envers ses supérieurs et les autres envers ses inférieurs. Toutes les qualités morales dont l’âme humaine est susceptible peuvent, chacune à leur tour, être mises en œuvre et un homme peut, de cette manière, être beaucoup plus certain de ses progrès dans la vertu que si ses bonnes qualités restaient en sommeil sans être employées.
Mais il existe une autre vertu qui semble principalement intervenir entre les égaux et qui, pour cette raison, semble destinée à la condition moyenne. Cette vertu est l’amitié. Je crois que la plupart des hommes d’un tempérament généreux sont portés à envier les grands quand ils constatent les larges occasions que ces personnes ont de faire du bien à leurs semblables et de gagner l’amitié et l’estime d’hommes de mérite. Les grands ne font pas d’avances en vain et ils ne sont pas obligés de se lier avec ceux pour qui ils n’éprouvent aucune affection alors que les gens des classes inférieures sont susceptibles de voir leurs témoignages d’amitié rejetés, même s’ils sont les plus désireux de voir leur affection bien reçue. Mais, quoique les grands aient plus de facilités pour gagner des amitiés, ils ne peuvent cependant pas être certains, comme les hommes de condition inférieure, de leur sincérité puisque les faveurs qu’ils accordent peuvent attirer la flatterie plutôt que la bienveillance et l’affection. On a très judicieusement remarqué que nous nous attachons plus par les services que nous rendons que par ceux que nous recevons et qu’un homme risque de perdre ses amis s’il les oblige trop. Je choisirais donc de me trouver dans la voie moyenne et de voir mes relations avec mes amis comportant autant d’obligations données que d’obligations reçues. J’ai beaucoup trop d’orgueil pour accepter que toutes les obligations se trouvent de mon côté, mais j’aurais peur, si elles se trouvaient seulement de leur côté, qu’ils aient aussi trop d’orgueil pour les accepter facilement et être pleinement satisfaits de ma compagnie.
Nous pouvons aussi noter que la condition moyenne est celle qui favorise le plus l’acquisition de la sagesse et de l’habileté et l’acquisition de la vertu, et qu’un homme ainsi situé a plus de chances qu’un homme d’une situation plus élevée de connaître les hommes et les choses. La vie humaine lui est plus familière et tout lui apparaît sous les couleurs naturelles. Il a davantage le loisir de faire ses observations et, de plus, ce mobile qu’est l’ambition le pousse dans ses entreprises, car il sait qu’il ne saurait s’élever jusqu’à une distinction ou une éminence dans le monde sans ses propres efforts. Et je ne peux ici m’empêcher de faire une remarque qui pourra sembler quelque peu extraordinaire, à savoir que la Providence a sagement prévu que la condition moyenne serait la plus favorable aux progrès de nos facultés naturelles puisqu’il faut en réalité beaucoup plus d’aptitudes pour remplir les devoirs de cette condition que pour agir dans les plus hautes sphères de l’existence. Il faut plus de talents naturels et un génie plus puissant pour faire un bon avocat ou un bon médecin que pour faire un grand monarque. Prenons une race ou une lignée de rois dont la naissance seule donne un titre à la couronne, les rois anglais, par exemple, qui n’ont pas été jugés les rois les plus brillants de l’histoire. De la conquête à l’avènement du monarque actuel, nous pouvons compter vingt-huit souverains si nous omettons ceux qui sont morts avant la majorité. Parmi eux, on estime que huit furent des princes de grande valeur, le Conquérant, Henri II, Édouard Ier, Édouard III, Henri V, Henri VII, Élisabeth et le dernier roi Guillaume. Or je crois que personne n’admettra que, sur vingt-huit personnes, dans le cours commun des affaires humaines, huit soient susceptibles par nature de devenir de grands juges ou de grands avocats. Depuis Charles VII, dix monarques ont régné en France, à l’exception de François II. Cinq d’entre eux ont été jugés des princes de valeur, à savoir Louis XI, Louis XII et Louis XIV, François Ier et Henri IV. En bref, le gouvernement de l’humanité requiert bien une grande dose de vertu, de justice et d’humanité mais pas des talents extraordinaires. Un certain pape, dont j’ai oublié le nom, avait coutume de dire : divertissons-nous, le monde se gouverne lui-même. Il est certes des époques critiques, comme celle où vécut Henri IV et qui exigent la plus grande énergie car si ce monarque avait eu moins de courage et de capacités, il aurait été écrasé par le poids de la situation. Mais de telles circonstances sont rares et, même alors, la fortune finit par faire au moins la moitié du travail.
Puisque les professions courantes, comme celles d’avocat ou de médecin, requièrent des capacités égales, si ce n’est supérieures, à celles qui s’exercent dans les plus hautes sphères de l’existence, il est évident que, pour briller en philosophie, en poésie ou en d’autres parties du savoir, il faut que l’âme sorte d’un moule encore plus fin. Le courage et l’esprit de décision sont surtout exigés d’un chef militaire, la justice et l’humanité d’un homme d’État, mais il faut que l’intellectuel ait du talent et du génie. On trouve de grands généraux et de grands politiques à toutes les époques et dans tous les pays, même les plus barbares, et ils surgissent tout à coup. La Suède était plongée dans l’ignorance quand elle produisit Gustave Ericson et Gustave Adolphe, la Moscovie aussi quand apparut le Tsar ; et peut-être Carthage quand elle donna naissance à Hannibal. Mais l’Angleterre dut passer lentement par ses Spencer, Johnson, Waller et Dryden avant que ne surgisse un Addison ou un Pope. Un heureux talent pour les arts libéraux et les sciences est une sorte de prodige parmi les hommes. La nature doit offrir le plus riche génie qui puisse sortir de ses mains, l’éducation et l’exemple doivent le cultiver dès la plus tendre enfance et le travail doit le porter jusqu’à la perfection. Personne n’est surpris de voir un Kouli-Kan chez les Perses mais que naisse un Homère chez les Grecs en des temps si reculés, voilà qui nous étonne énormément.
Un homme ne peut pas montrer son génie militaire s’il n’a pas la chance de se voir confier un commandement et il arrive rarement que, dans un État ou un royaume, il y ait plusieurs hommes en même temps dans cette situation. Combien de Marlborough y eut-il dans l’armée confédérée qui ne furent jamais promus au commandement d’un régiment ? Mais je suis convaincu qu’il n’y eut qu’un Milton en Angleterre pendant ces cent dernières années parce que tout le monde peut exercer les talents de poète qu’il possède ; et personne ne pouvait les exercer avec d’aussi grands désavantages que ce divin poète. Si personne n’avait le droit d’écrire des vers à l’exception de celui qui aurait à l’avance été nommé lauréat, pourrions-nous espérer un poète en dix mille ans ?
Si nous avions à distinguer les classes d’hommes en fonction de leur génie et de leurs capacités plutôt que par leur vertu et leur utilité publique, les philosophes se disputeraient certainement la première place et devraient être placés au sommet du genre humain. Si rare est ce caractère que peut-être n’y en eut-il pas plus de deux qui peuvent y prétendre. Galilée et Newton me semblent du moins tant surpasser le reste que je ne saurais admettre que d’autres soient rangés dans la même classe qu’eux.
Les grands poètes peuvent prétendre à la seconde place et cette espèce de génie, quoique rare, est pourtant beaucoup plus fréquente que la première. Chez les poètes grecs qui nous sont restés, Homère seul semble mériter cette réputation ; chez les Romains, Virgile, Horace et Lucrèce ; chez les Anglais, Milton et Pope ; chez les Français Corneille, Racine, Boileau et Voltaire ; chez les Italiens, le Tasse et l’Arioste.
Les grands orateurs et les grands historiens sont sans doute plus rares que les grands poètes mais, comme les occasions d’exercer les talents requis pour l’éloquence ou d’acquérir les connaissances requises pour écrire l’histoire dépendent dans une certaine mesure de la fortune, nous ne pouvons affirmer que ces productions de génie soient plus extraordinaires que les précédentes.
Revenons de cette digression à notre sujet et montrons que la condition moyenne est plus favorable au bonheur aussi bien qu’à la vertu et la sagesse. Mais, comme les arguments qui le prouvent me semblent assez évidents, je ne me permettrai pas d’insister.
NOTES DU TRADUCTEUR
1 On songera bien sûr à l’étymologie latine du mot qui indique le sens que Hume entend donner ici à ce mot. L’idée est celle de l’agitation mais aussi celle du manque de pureté et d’ordre. (NdT)
2 Bible, Ancien Testament – King James version, Proverbes, prov. 30, 7-9. (NdT)