David HUME
Du suicide
Publié en 1777 (volontairement non publié par Hume de son vivant)
Traduit de l’anglais par Philippe Folliot
Un avantage considérable de la philosophie consiste dans le souverain antidote qu’elle offre contre la superstition et la fausse religion. Tous les autres remèdes contre cette maladie pestilentielle sont vains ou, du moins, incertains. Le simple bon sens et la pratique du monde, qui seuls suffisent à la plupart des desseins de l’existence, se révèlent ici inefficaces. L’histoire et l’expérience quotidienne offrent des exemples d’hommes dotés des plus solides capacités pour le travail et les affaires qui ont passé toute la vie courbés sous l’esclavage de la plus grossière superstition. Même la gaieté et la douceur du tempérament, qui répandent un baume sur toute autre blessure, n’offrent aucun remède à un poison si virulent, comme on peut particulièrement l’observer chez le beau sexe qui, quoique possédant communément les plus riches présents de la nature, voit un grand nombre de ses joies gâchées par cet intrus importun. Mais, une fois que la saine philosophie a pris possession de l’esprit, la superstition est effectivement exclue et on peut en toute sécurité affirmer que son triomphe sur son ennemi est plus complet que sur la plupart des autres imperfections et des autres vices inhérents à la nature humaine. L’amour et la colère, l’ambition et l’avarice ont leurs racines dans le tempérament et les affections que la plus saine raison n’est guère capable de corriger entièrement. Mais la superstition, se fondant sur une fausse opinion, doit immédiatement s’évanouir dès que la vraie philosophie a inspiré de plus justes sentiments des puissances supérieures. Le combat est ici plus égal entre la maladie et le remède et rien ne peut l’empêcher de se révéler efficace, à moins qu’il ne soit faux et corrompu.
Il serait ici superflu de magnifier les mérites de la philosophie en exposant la pernicieuse tendance de ce vice dont elle guérit l’esprit humain. L’homme superstitieux, dit Cicéron, est misérable dans toutes les situations et toutes les circonstances de l’existence. Le sommeil lui-même, qui bannit tous les autres soucis des malheureux mortels, lui offre matière à de nouvelles terreurs alors qu’il examine ses rêves et trouve dans les visions de la nuit les présages de calamités futures. Je puis ajouter que, bien que la mort puisse mettre un vrai terme à ses malheurs, il n’ose fuir vers ce refuge mais prolonge encore une misérable existence, car il craint vainement d’offenser son créateur en utilisant ce pouvoir que cet être bienveillant lui a donné. Les présents de Dieu et de la Nature nous sont ravis par cette cruelle ennemie et, bien qu’un pas puisse nous effacer de ces régions de souffrance et de chagrin, sa menace nous enchaîne toujours à une existence haïe qu’elle contribue surtout à rendre misérable.
On observe que ceux qui ont été réduits par les calamités de la vie à la nécessité d’employer ce fatal remède et qui ont été privés par le soin malvenu de leurs amis de cette sorte de mort qu’ils se proposaient ne peuvent trouver une seconde fois assez de résolution pour exécuter ce dessein. Si grande est notre horreur de la mort que, quand elle se présente sous une forme autre que celle à laquelle nous nous étions efforcés de nous résigner en imagination, elle s’enrichit de nouvelles terreurs et triomphe de notre faible courage. Mais, quand les menaces de la superstition se joignent à cette timidité naturelle, il n’est pas étonnant qu’elle prive entièrement les hommes de tout pouvoir sur leur vie puisque même les nombreux plaisirs et les nombreuses jouissances auxquels nous sommes portés par une puissante propension nous sont arrachés par ce tyran inhumain. Tentons [donc] de redonner aux hommes leur liberté naturelle en examinant tous les arguments courants contre le suicide et en montrant, conformément aux opinions des anciens philosophes, qu’on n’est ni coupable, ni blâmable quand on choisit une telle action.
Si le suicide est un crime, il doit être une transgression de notre devoir envers Dieu, envers autrui ou envers nous-mêmes.
Pour prouver que le suicide n’est pas une transgression de notre devoir envers Dieu, les considérations suivantes peuvent peut-être suffire. Afin de gouverner le monde matériel, le tout-puissant créateur a établi des lois générales et immuables par lesquelles tous les corps, de la plus grande planète à la plus petite particule, sont maintenus dans leur sphère et leur fonction propres. Pour gouverner le monde animal, il a doté toutes les créatures vivantes de pouvoirs corporels et mentaux, avec des sens, des passions, des appétits, une mémoire et un jugement qui déterminent ou règlent le cours de la vie à laquelle elles sont destinées. Ces deux principes distincts du monde matériel et du monde animal empiètent l’un sur l’autre et retardent ou favorisent mutuellement leurs opérations respectives. Les pouvoirs des hommes et de tous les autres animaux sont empêchés et dirigés par la nature et les qualités des corps environnants, et les modifications et actions de ces corps sont sans cesse modifiées par l’opération de tous les animaux. Les rivières empêchent le passage de l’homme sur la surface du globe mais, quand elles sont correctement dirigées, elles prêtent leur force au mouvement des machines qui servent à son usage. Mais, bien que les domaines des pouvoirs matériels et des pouvoirs animaux ne soient pas entièrement séparés, il n’en résulte aucune discorde ni désordre dans la création. Au contraire, du mélange, de l’union et du contraste de tous les pouvoirs variés des corps inanimés et des créatures vivantes naissent cette harmonie et cette proportion surprenantes qui offrent l’argument le plus sûr en faveur d’une sagesse suprême.
La providence divine n’apparaît pas immédiatement en chaque opération, mais elle gouverne toutes choses par les lois générales et immuables qui ont été établies depuis le commencement des temps. On peut déclarer que tous les événements, en un sens, sont l’action du tout-puissant. Ils procèdent tous des pouvoirs dont il a doté ses créatures. Une maison qui s’effondre par son propre poids n’est pas plus menée à la ruine par la providence divine que si elle avait été détruite par la main de l’homme ; et les facultés humaines ne sont pas moins son œuvre que les lois du mouvement et de la gravitation. Quand les passions interviennent, quand le jugement décrète ou que les membres obéissent, tout cela est l’opération de Dieu, et c’est sur ces principes animés aussi bien que sur les principes inanimés qu’il a établi le gouvernement de l’univers.
Chaque événement est d’égale importance aux yeux de cet être infini qui, d’un seul regard, embrasse les régions les plus distantes de l’espace et les époques les plus lointaines du temps. Il n’est pas un seul événement, quelque important qu’il soit pour nous, qu’il ait soustrait aux lois générales qui gouvernent l’univers ou qu’il se soit réservé particulièrement pour sa propre action et sa propre opération immédiates. Les révolutions des États et des empires dépendent du plus petit caprice ou de la plus petite passion d’hommes particuliers, et la vie humaine est raccourcie ou allongée par le plus petit accident de l’air ou de l’alimentation, de l’éclat du soleil ou de la tempête. La nature poursuit toujours son cours et son opération et, s’il arrivait que les lois générales fussent enfreintes par des volitions divines particulières, ce serait d’une manière qui échapperait entièrement à l’observation humaine. De même que, d’un côté, les éléments et les parties inanimées de la création continuent leur action sans se soucier de l’intérêt particulier et de la situation des hommes, de même les hommes ont leur propre jugement et leur propre discrétion dans les divers affrontements avec la matière et ils peuvent employer toutes les facultés dont ils sont dotés pour pourvoir à leur tranquillité, à leur bonheur ou à leur conservation.
Mais alors, que signifie ce principe selon lequel un homme qui, fatigué de la vie et persécuté par la souffrance et le malheur et qui surmonte bravement toutes les terreurs naturelles face à la mort, que cet homme, dis-je, s’expose à l’indignation de son créateur en empiétant sur les fonctions qui lui sont réservées et en troublant l’ordre de l’univers ? Allons-nous affirmer que le Tout-puissant s’est réservé d’une manière particulière de disposer de la vie des hommes et qu’il n’a pas soumis cet événement, avec tous les autres, aux lois générales par lesquelles l’univers est gouverné ? C’est manifestement faux. La vie des hommes dépend des mêmes lois que celles qui gèrent la vie de tous les autres animaux et ces vies sont assujetties aux lois générales de la matière et du mouvement. L’effondrement d’une tour ou l’absorption d’un poison détruira autant un homme que la plus petite créature. Une inondation emporte sans distinction tout ce qui se trouve à portée de sa furie. Puisque donc la vie des hommes dépend pour toujours des lois générales de la matière et du mouvement, un homme qui dispose de sa vie est-il criminel parce que, dans tous les cas, il est criminel d’empiéter sur ces lois ou de troubler leur opération ? Mais cela semble absurde. Tous les animaux sont laissés à leur propre prudence et leur propre habileté pour se conduire dans la vie et ils ont pleine autorité, dans les limites de leurs pouvoirs, de modifier toutes les opérations de la nature. Sans l’exercice de cette autorité, ils ne pourraient pas subsister un instant. Toute action, tout mouvement d’un homme innove dans l’ordre de certaines parties de la matière et détourne de leur cours ordinaire les lois générales du mouvement. Donc, rassemblant ces conclusions, nous voyons que la vie humaine dépend des lois générales de la matière et du mouvement et que ce n’est pas empiéter sur les fonctions de la providence que de troubler ou de modifier ces lois générales. En conséquence, chacun n’a-t-il pas le droit de disposer de sa propre vie ? Ne peut-il pas légitimement employer ce pouvoir dont la nature l’a doté ?
Pour détruire l’évidence de cette conclusion, nous devons montrer pourquoi ce cas particulier est une exception. Est-ce parce que la vie humaine est d’une si grande importance qu’il est présomptueux pour la prudence humaine d’en disposer ? Mais, pour l’univers, la vie de l’homme n’est pas plus importante que la vie d’une huître. Et même si elle était d’une si grande importance, dans les faits, la nature l’a soumise à la prudence humaine et nous a réduits à la nécessité, dans tous les cas, de décider d’elle.
Si disposer de la vie humaine était réservé au domaine propre du tout-puissant de sorte que ce serait empiéter sur son droit que de disposer de nos propres vies, il serait également aussi criminel d’agir pour la conserver que d’agir pour la détruire. Si j’évite une pierre qui me tombe sur la tête, je trouble le cours de la nature et je m’immisce dans le domaine propre du tout-puissant en allongeant ma vie au-delà du terme que les lois générales de la matière et du mouvement lui ont assigné.
Un cheveu, une mouche, un insecte est capable de détruire cet être puissant dont la vie est d’une telle importance. Est-ce une absurdité de supposer que la prudence humaine puisse légitimement disposer de ce qui dépend de causes aussi insignifiantes ?
Ce ne serait pas un crime de détourner le Nil ou le Danube si j’étais capable d’accomplir de tels desseins. Où est donc le crime quand je détourne quelques onces de sang de leurs canaux naturels ?
Imaginez-vous que je me plaigne de la providence ou que je maudisse ma création parce que je quitte la vie et mets un terme à une existence qui, si elle continuait, me rendrait malheureux ? Loin de moi de tels sentiments. Je suis seulement convaincu d’un fait, que vous reconnaîtrez vous-mêmes comme possible, que la vie humaine peut être malheureuse et que mon existence, prolongée davantage, deviendrait intolérable. Mais je remercie la providence, aussi bien pour le bien dont j’ai joui que pour le pouvoir dont je suis doté d’échapper aux maux qui me menacent1. C’est à vous qu’il appartient de vous plaindre de la providence, vous qui imaginez sottement que vous n’avez pas ce pouvoir et que vous devez encore prolonger une existence haïe, même si elle est chargée de souffrances et de maladies, de honte ou de pauvreté.
N’enseignez-vous pas que, quand m’arrive quelque malheur, même du fait de la méchanceté de mes ennemis, je dois m’incliner devant la providence et que les actions des hommes sont autant les opérations du tout-puissant que les actions des êtres inanimés ? Quand je tombe sur ma propre épée, je reçois la mort de Dieu de la même façon que quand elle me vient par un lion, un précipice ou une fièvre.
La soumission à la providence que vous exigez pour tous les malheurs qui m’arrivent n’exclut pas l’habileté et l’activité de l’homme et, quand c’est possible, par elles, je puis éviter un malheur ou y échapper. Pourquoi ne pourrais-je pas employer un remède aussi bien qu’un autre ?
Si ma vie ne m’appartenait pas, il serait aussi criminel de la mettre en danger que d’en disposer. Un homme pourrait-il alors mériter le titre de héros quand la gloire ou l’amitié l’entraîne dans les plus grands dangers si on peut reprocher à un autre d’être méchant ou mécréant quand il met un terme à sa vie pour des motifs semblables ou identiques ?
Les pouvoirs et les facultés que possède l’homme, il les reçoit de son créateur et personne, quelque déréglée que soit une action, ne peut empiéter sur le plan de la providence ou troubler l’univers. Les opérations de l’homme sont autant l’œuvre de la providence que la chaîne des événements que l’homme perturbe, et, quel que soit le principe qui prévaut, nous pouvons, pour cette raison même, conclure que Dieu l’a favorisé davantage. Qu’il soit animé ou inanimé, rationnel ou non rationnel, c’est la même chose. Son pouvoir est toujours dérivé du créateur suprême et est également compris dans l’ordre de la providence. Quand l’horreur des souffrances l’emporte sur l’amour de la vie, quand une action volontaire anticipe l’effet de causes aveugles, c’est seulement en conséquence des pouvoirs et principes que Dieu a implantés en ses créatures. La divine providence demeure inviolée et elle se situe bien au-delà des offenses humaines.
Il est impie, dit la vieille superstition romaine, de détourner des rivières de leur cours ou de s’immiscer dans les prérogatives de la nature. Il est impie, dit la superstition française, de vacciner contre la petite vérole ou d’usurper les fonctions de la providence en produisant volontairement des maux et des maladies. Il est impie, dit la superstition européenne moderne, de mettre un terme à sa propre vie et de se rebeller par là contre son créateur. Et pourquoi n’est-il pas impie, dis-je, de construire des maisons, de cultiver la terre et de naviguer sur l’océan ? Dans toutes ces actions, nous employons nos pouvoirs corporels et spirituels pour produire quelque innovation dans le cours de la nature ; et, dans toutes ces actions, nous ne faisons rien de plus. Elles sont donc toutes ou également innocentes ou également criminelles.
Mais vous êtes placé par la providence, comme une sentinelle, à un poste particulier et, quand vous le désertez sans avoir été rappelé, vous êtes coupable de rébellion contre votre souverain tout-puissant et vous encourez son mécontentement. Je demande pourquoi vous concluez que la providence m’a placé à ce poste. Pour ma part, je constate que je dois ma naissance à une longue chaîne de causes dont beaucoup et même la plupart dépendent des actions volontaires des hommes. Mais la providence a guidé toutes ces causes et rien n’arrive dans l’univers sans son consentement et sa coopération. S’il en est ainsi, ma mort, même volontaire, ne survient pas sans son consentement et, quand la souffrance et le chagrin viennent à bout de ma patience au point de me fatiguer de l’existence, je puis conclure que je suis rappelé de mon poste dans les termes les plus clairs et les plus explicites.
C’est la providence, sûrement, qui m’a placé à présent dans cette chambre mais ne puis-je pas la quitter, quand je le juge bon, sans risquer d’être accusé d’avoir déserté mon poste ou ma situation ? Quand je serai mort, les principes dont je suis composé continueront à jouer leur rôle dans l’univers et seront aussi utiles dans la grande structure que quand ils composaient cette créature individuelle. Pour le tout, la différence entre cette situation et mon existence dans une chambre ou dehors sera négligeable. Le changement est important pour moi mais pas pour l’univers.
C’est une sorte de blasphème que d’imaginer qu’une créature puisse troubler l’ordre du monde ou s’immiscer dans les affaires de la providence, car c’est supposer que cet être possède des pouvoirs et des facultés qu’il n’a pas reçus de son créateur et qui ne sont pas soumis à son gouvernement et à son autorité. Un homme peut troubler la société, sans aucun doute, et, par là, il encourt le mécontentement du tout-puissant ; mais le gouvernement du monde est placé bien au-delà de sa portée et de sa violence. Et comment peut-on se rendre compte que le tout-puissant est mécontent de ces actions qui troublent la société ? Par les principes qu’il a implantés en la nature humaine et qui nous inspirent un sentiment de remords si nous sommes coupables de telles actions et un sentiment de blâme et de désapprobation si nous les observons chez autrui. Examinons maintenant, selon la méthode proposée, si le suicide appartient à cette sorte d’action et s’il est une infraction à notre devoir envers autrui et envers la société.
Un homme qui se retire de la vie ne fait pas de mal à la société. Il cesse seulement de lui faire du bien, dommage qui, si c’en est un, est de faible importance.
Toutes nos obligations à faire du bien à la société semblent impliquer quelque chose de réciproque. Je reçois les bienfaits de la société et je dois donc favoriser son intérêt. Mais, quand je me retire entièrement de la société, puis-je être lié plus longtemps ?
Mais, en admettant que nos obligations à faire le bien soient perpétuelles, elles ont sûrement certaines limites. Je ne suis pas obligé de faire un petit bien à la société si cela se paie d’un grand mal pour moi-même. Pourquoi alors devrais-je prolonger une existence malheureuse à cause d’un avantage futile que le public peut peut-être recevoir de moi ? Si, en raison de mon âge et de mes infirmités, je puis légitimement démissionner d’une fonction et employer tout mon temps à lutter contre ces calamités et soulager, autant que possible, les malheurs de ma vie future, pourquoi ne pourrais-je tout de suite couper court à ces malheurs par une action qui n’est pas beaucoup plus préjudiciable pour la société ?
Mais supposez qu’il ne soit plus en mon pouvoir de promouvoir l’intérêt de la société ; supposez que je sois une charge pour elle ; supposez que ma vie empêche certaines personnes d’être beaucoup plus utiles à la société. Dans de tels cas, ma démission de la vie est nécessairement non seulement innocente mais même louable. La plupart des gens qui sont tentés d’abandonner l’existence sont dans de telles situations. Ceux qui ont santé, pouvoir ou autorité ont généralement de meilleures raisons d’être dans de bonnes dispositions envers le monde.
Un homme, pour l’intérêt public, est engagé dans un complot, arrêté comme suspect et menacé de tortures. Il sait, connaissant sa propre faiblesse, que le secret lui sera extorqué. N’est-ce pas la meilleure façon de tenir compte de l’intérêt public que de mettre rapidement un terme à une existence malheureuse ? Ce cas est celui du célèbre et courageux Strozzi de Florence.
De même, supposez qu’un malfaiteur soit condamné à une peine infamante. Pour quelle raison ne pourrait-il pas anticiper son châtiment et s’épargner les angoisses qu’il ressent quand il pense à la terrible approche de sa mort ? Il n’usurpe pas plus les fonctions de la providence que le juge qui ordonna son exécution et sa mort volontaire est également avantageuse à la société, car elle la débarrasse d’un membre nuisible.
Que le suicide puisse être compatible avec notre propre intérêt et avec notre devoir envers nous-mêmes, nul ne peut en douter si l’on admet que l’âge, la maladie ou les infortunes peuvent faire de la vie un fardeau et la rendre même pire que la mort. Je crois que personne ne rejette jamais la vie tant qu’elle mérite d’être conservée car telle est notre horreur naturelle de la mort que de petits motifs ne seront jamais capables de nous la faire accepter. Et, bien que, peut-être, la situation de la santé ou de la fortune d’un homme ne semble pas exiger un tel remède, nous pouvons du moins être assurés que celui qui, sans raison apparente, y a eu recours était affligé d’un tempérament si dépravé et noir, si incurable qu’il devait empoisonner toute joie et le rendre aussi malheureux que s’il subissait les malheurs les plus atroces.
Si l’on suppose que le suicide est un crime, seule la lâcheté peut nous y pousser. S’il n’est pas un crime, ce sont la prudence et le courage qui nous incitent à nous défaire tout à coup de l’existence quand elle devient un fardeau. C’est la seule façon d’être utile à la société, en donnant un exemple qui, s’il est imité, fait que chacun conserve sa chance d’être heureux dans la vie et, dans les faits, peut s’affranchir de tout risque de malheur2.
NOTES DE L’AUTEUR
1 Agamus Deo gratias, quod nemo in vita teneri potest. Sénèque, lettre XII. « Remercions Dieu de ce que personne ne puisse rester en vie. » (Traduction Isabelle Folliot)
2 Il serait facile de prouver que le suicide est aussi légitime pour la loi chrétienne qu’il l’a été pour les païens. Il n’y a pas un seul texte dans les Écritures qui le prohibe. Cette grande et infaillible règle de la foi et de la pratique, qui doit contrôler toute philosophie et tout raisonnement humain, nous a laissés sur ce point disposer de notre liberté naturelle. Certes, les Écritures recommandent de se résigner devant la providence mais cela n’implique qu’une soumission aux maux inévitables, non à ceux auxquels on peut remédier par la prudence ou le courage. Tu ne tueras point. Il faut évidemment comprendre par là qu’il ne faut pas tuer autrui, sur la vie duquel nous n’avons aucune autorité. Que ce précepte, comme la plupart des préceptes des Écritures, puisse être modifié par la raison et le sens commun, c’est évident, comme le montre la pratique des juges qui punissent de la peine capitale les criminels malgré la lettre de la loi. Mais, même si ce commandement contre le suicide était explicite, il n’aurait aujourd’hui plus aucune autorité puisque toute la loi de Moïse a été abolie, à l’exception de ce qui a été établi par la loi naturelle. Nous avons déjà tenté de prouver que le suicide n’est pas interdit par cette loi. Dans tous les cas, les chrétiens et les païens sont exactement au même niveau. Caton et Brutus, Arria et Portia agirent héroïquement. Ceux qui aujourd’hui imitent leur exemple devraient recevoir les mêmes louanges de la postérité. Le pouvoir de se suicider est considéré par Pline comme un avantage que les hommes possèdent sur la divinité elle-même : « Deus non sibi potest mortem consciscere, si velit, quod homini dedit optimum in tantis vitæ pœnis. » (Histoire naturelle, livre II, section V, §27) « Dieu ne peut décider de se donner la mort, privilège suprême accordé à l’homme au milieu des nombreux maux de la vie. » (Traduction Isabelle Folliot).