David HUME
Essai sur l’obéissance passive
Publié en 1752
Traduit de l’anglais par Philippe Folliot
Dans l’essai précédent1, nous nous sommes efforcés de réfuter les systèmes politiques spéculatifs avancés dans cette nation, aussi bien le système religieux de l’un des partis que le système philosophique de l’autre. Il nous faut maintenant examiner les conséquences pratiques que chaque parti en déduit à l’égard de l’étendue de la soumission due aux souverains.
Comme le devoir de justice est entièrement fondé sur les intérêts de la société qui exigent que chacun s’abstienne de toucher à la propriété d’autrui afin de maintenir la paix entre les hommes, il est évident que, si l’accomplissement de ce devoir s’accompagne de très pernicieuses conséquences, cette vertu doit être suspendue et laisser place à l’utilité publique dans des cas d’urgence si extraordinaires et si pressants. La maxime fiat Justitia & ruat Cœlum, que justice soit faite, même si l’univers est détruit, est à l’évidence fausse et, en sacrifiant la fin aux moyens, elle donne une idée absurde de la subordination des devoirs. Quel gouverneur d’une ville hésiterait à brûler des faubourgs qui risqueraient de faciliter l’avance de l’ennemi ? Quel général s’abstiendrait de piller un pays neutre quand les nécessités de la guerre l’exigent et qu’il ne peut autrement entretenir son armée ? Le cas est le même avec le devoir d’allégeance et le sens commun nous apprend que, puisque nous ne sommes tenus d’obéir au gouvernement que parce qu’il tend à l’utilité publique, ce devoir doit toujours, dans des cas extraordinaires où l’obéissance produirait de toute évidence la ruine publique, céder devant l’obligation première et originelle. Salus populi suprema Lex, le salut du peuple est la loi suprême. Cette maxime s’accorde avec les sentiments des hommes de toutes les époques. Existe-t-il quelqu’un d’assez entiché d’un système partisan, quand il lit l’histoire des insurrections contre Néron ou Philippe II, pour ne pas souhaiter le succès de ces actions et louer ceux qui les ont entreprises ? Même les ultras de notre parti royaliste, en dépit de leur sublime théorie, sont forcés, dans de tels cas, de juger, d’éprouver et d’approuver comme le reste de l’humanité.
La résistance étant donc autorisée dans des cas d’extrême urgence, la seule question qui peut intéresser de bons raisonneurs concerne le degré de nécessité pouvant justifier la résistance et la rendre légitime et louable. Je dois ici avouer que j’inclinerai toujours du côté de ceux qui serrent très fort les liens de l’allégeance et qui considèrent qu’on ne peut les dénouer que quand c’est le dernier refuge dans des cas désespérés et que l’État est très menacé par la violence et la tyrannie. En effet, outre les troubles de la guerre civile qui accompagnent généralement une insurrection, il est certain qu’une disposition d’un peuple à la rébellion est l’une des causes principales de la tyrannie des gouvernants et qu’elle les force à de nombreuses mesures violentes qu’ils n’auraient jamais prises si tout le monde avait été porté à la soumission et à l’obéissance. Ainsi le tyrannicide ou assassinat approuvé par les maximes antiques, au lieu de tenir les tyrans et les usurpateurs dans la crainte, les rend dix fois plus féroces et implacables et c’est à juste titre que, pour cette raison, cet acte fut aboli par le droit des gens et universellement condamné comme une méthode indigne et déloyale de ramener à la justice ces perturbateurs de la société.
En outre, nous devons considérer que, comme l’obéissance est notre devoir dans le cours ordinaire des choses, elle doit nous être inculquée en priorité et rien ne serait plus absurde que de s’empresser d’établir avec soin tous les cas où la résistance est permise. De la même manière, même si un philosophe reconnaît à froid, au cours d’une argumentation, qu’on peut ne pas obéir aux règles de la justice dans les cas de nécessité urgente, que penserions-nous d’un prédicateur ou d’un casuiste qui ferait de la recherche de ces cas sa principale étude et qui en ferait la publicité avec toute l’ardeur de l’argumentation et de l’éloquence ? Ne serait-il pas préférable d’inculquer la doctrine générale au lieu d’exposer les exceptions particulières que, peut-être, nous sommes trop portés à adopter et à élargir ?
Il y a cependant deux raisons qu’on peut avancer pour la défense de ce parti qui, chez nous, a propagé avec tant de zèle les maximes de la résistance, maximes qui, il faut l’avouer, sont en général très pernicieuses et capables de détruire la société civile. La première est que ses adversaires, poussant la doctrine de l’obéissance jusqu’à l’extravagance, non seulement ne parlent jamais des exceptions dans les cas extraordinaires (ce dont on pourrait peut-être les excuser) mais encore vont jusqu’à nier leur existence. Il devient donc nécessaire d’insister sur ces exceptions et de défendre les droits de la vérité offensée et de la liberté. La seconde raison – et peut-être meilleure – se fonde sur la nature de la constitution britannique et sur la forme de son gouvernement.
C’est presque une particularité de notre constitution que d’établir un premier magistrat d’une prééminence et d’une dignité telles que, quoique limité par les lois, il est, quant à sa propre personne, au-dessus des lois en tant qu’on ne peut jamais lui demander des comptes ou le punir pour des infractions ou des fautes qu’il pourrait commettre. Seuls ses ministres ou ceux qui agissent par sa commission peuvent être traduits en justice. Le prince, se sachant personnellement en sûreté, laisse les lois suivre leur cours et, dans les faits, il est aussi en sûreté puisque ce sont ses subalternes qui sont punis. En même temps, on évite la guerre civile qui serait inévitable si l’on pouvait directement s’en prendre au souverain en toute occasion. Mais, même si la constitution rend utilement hommage au prince, il faut être raisonnable et ne pas s’imaginer qu’elle a fixé par cette maxime sa propre mort et qu’on a établi une soumission servile au cas où il protégerait ses ministres, persévérerait dans l’injustice et usurperait tout le pouvoir de l’État (commonwealth). Il est vrai que ce cas n’est pas dans la lettre de la loi car, dans leur cours ordinaire, les lois ne peuvent prévoir un remède ou établir un magistrat d’une autorité supérieure qui pourrait punir les excès du prince. Mais comme un droit sans pouvoir d’exécution serait une absurdité, le remède, dans ce cas, est un remède extraordinaire, la résistance quand les choses en viennent à une telle extrémité que la constitution ne peut plus être défendue que par elle. La résistance doit donc être plus fréquente avec le gouvernement britannique qu’avec les autres qui sont plus simples, ont moins de parties et de ressorts. Quand le roi est un souverain absolu, il est peu tenté de commettre ces graves actes de tyrannie qui peuvent provoquer une rébellion légitime mais, quand son pouvoir est limité, son ambition imprudente, même sans grands vices, peuvent le mener dans cette situation périlleuse. On a souvent supposé que ce fut le cas avec Charles Ier et, si l’on peut dire la vérité maintenant que les animosités ont cessé, ce fut aussi le cas avec Jacques II. Ces souverains étaient inoffensifs et étaient même d’un bon caractère privé mais, comme ils s’étaient trompés sur la nature de notre constitution et avaient accaparé tout le pouvoir législatif, il devint nécessaire de s’opposer à eux avec quelque véhémence et même de priver formellement le deuxième de cette autorité dont il avait usé avec tant d’imprudence et d’inconséquence.
NOTE DU TRADUCTEUR
1 Essai sur le contrat originel. (NdT)