David HUME
Essai sur l’origine du gouvernement
Publié en 1777 (posthume)
Traduit de l’anglais par Philippe Foliot
L’homme, né dans une famille, est contraint de conserver la société par nécessité, par une inclination naturelle ou par habitude. La même créature, dans ses progrès ultérieurs, en vient à établir la société politique afin d’administrer la justice sans laquelle il ne saurait y avoir de paix entre les hommes, de sécurité ou de relations réciproques. Nous devons donc considérer que tout ce vaste appareil de notre gouvernement n’a finalement pas d’autre objet, pas d’autre but que la distribution de la justice ou, en d’autres termes, le maintien des douze juges. Les rois et les parlements, les flottes et les armées, les officiers de la cour et du trésor, les ambassadeurs, les ministres et les conseillers privés, tous sont subordonnés dans leur fin à cette partie de l’administration. Même le clergé, en tant que son devoir le conduit à inculquer la moralité, peut justement être jugé, du moins pour ce qui concerne ce monde, comme n’ayant pas, dans son institution, d’autre objet utile.
Tous les hommes sont conscients de la nécessité de la justice pour maintenant la paix et l’ordre et ils sont conscients de la nécessité de la paix et de l’ordre pour maintenir la société. Pourtant, malgré cette forte et évidente nécessité, telle est la fragilité et la perversité de notre nature qu’il nous est impossible de demeurer loyalement et infailliblement dans le sentier de la justice. Certaines circonstances extraordinaires peuvent se présenter où un homme préfère trouver son intérêt dans l’avantage de la fraude et du vol plutôt que de se sentir lésé par le coup que son injustice a porté à l’union sociale. Mais, beaucoup plus fréquemment, il est détourné de ses intérêts supérieurs1, mais lointains, par la séduction du présent, même, souvent, par des tentations très frivoles. Cette grande faiblesse de la nature humaine est incurable.
Les hommes doivent donc s’efforcer de pallier ce qu’ils ne sauraient guérir. Ils doivent instituer certaines personnes, sous l’appellation de magistrats, dont la fonction particulière est de fixer les décrets d’équité, de punir les transgresseurs, de corriger la fraude et la violence et d’obliger les hommes, même s’ils sont récalcitrants, à consulter leurs propres intérêts véritables et permanents. En un mot, l’OBÉISSANCE est un nouveau devoir qui doit être inventé pour soutenir le devoir de justice ; et les liens de l’équité doivent être renforcés par les liens de l’obéissance.
Mais encore, en considérant la question de façon abstraite, on peut penser que rien n’est gagné par cette alliance et que le devoir artificiel d’obéissance, par sa nature même, a sur l’esprit humain une emprise aussi faible que le devoir primitif et naturel de justice. Les intérêts particuliers et les tentations du présent peuvent vaincre l’une aussi bien que l’autre. Elles sont également exposées au même inconvénient. Et l’homme, qui a tendance à être un mauvais voisin, sera conduit par les mêmes motifs, bien ou mal compris, à être un mauvais citoyen et un mauvais sujet. Sans mentionner que le magistrat lui-même peut souvent être négligent, partial ou injuste dans son administration.
L’expérience prouve cependant que les situations sont très différentes. Nous voyons que, dans la société, l’ordre est mieux maintenu au moyen du gouvernement et que notre devoir envers le magistrat est plus strictement assuré par les principes de la nature humaine que notre devoir envers nos concitoyens. L’amour de l’autorité est si fort dans le cœur humain que nombreux sont ceux qui, non seulement se soumettent au gouvernement, mais briguent aussi ses dangers, ses corvées et ses soucis ; et les hommes, une fois élevés à cette situation, quoique souvent égarés par les passions privées, trouvent, dans les cas ordinaires, un visible intérêt à l’administration impartiale de la justice. Les personnes qui atteignent d’abord cette distinction par le consentement tacite ou exprès du peuple, doivent posséder des qualités personnelles supérieures quant à la valeur, la force, l’intégrité ou la prudence, qualités qui commandent le respect et la confiance ; et, après que le gouvernement est établi, la considération de la naissance, du rang et de la situation a une puissante influence sur les hommes et renforce les décrets du magistrat. Le prince, le chef, réagit contre tout désordre qui trouble la société. Il somme tous ses partisans et tous les hommes de probité de l’aider à corriger et redresser tout cela ; et il est promptement suivi par toutes les personnes indifférentes dans l’exécution de sa charge. Il acquiert bientôt le pouvoir de récompenser ces services et, dans le développement de la société, il établit des ministres subalternes et souvent une force militaire qui trouvent un intérêt immédiat et visible à soutenir son autorité. L’habitude consolide bientôt ce que d’autres principes de la nature humaine avaient imparfaitement fondé et les hommes, une fois accoutumés à l’obéissance, ne songent jamais à quitter ce chemin sur lequel eux et leurs ancêtres ont constamment marché et auquel ils se limitent par tant de motifs pressants et visibles.
Mais, quoique ce progrès des affaires humaines puisse sembler certain et inévitable et quoique le support que l’obéissance apporte à la justice soit fondé sur des principes manifestes de la nature humaine, on ne peut s’attendre à ce que les hommes, au préalable, soient capables de découvrir ces choses et de prévoir leur opération. Le gouvernement fait ses débuts plus fortuitement et plus imparfaitement. Il est probable que le premier ascendant qu’eut un homme sur les foules commença pendant un état de guerre, là où le courage et le génie supérieurs se découvrent plus visiblement, quand l’unanimité et l’entente sont plus requises et quand les pernicieux effets du désordre sont les plus sensiblement ressentis. La longue durée de cet état (ce qui est courant dans les tribus sauvages) accoutuma le peuple à la soumission et, si le chef possédait autant d’équité que de prudence et de valeur, il devenait, même en temps de paix, l’arbitre de tous les différends et pouvait, par degrés et par un mélange de force et de consentement, établir son autorité. L’avantage sensible ressenti grâce à son influence le faisait chérir du peuple, au moins par ceux qui étaient pacifiques et bien disposés et, si son fils jouissait des bonnes mêmes qualités, le gouvernement atteignait au plus vite la maturité et la perfection. Mais il demeura dans un état fragile jusqu’à ce que les progrès, par amélioration, procurassent au magistrat un revenu qui lui permît d’accorder des récompenses aux différents instruments de son administration et d’infliger des châtiments à ceux qui étaient réfractaires et désobéissants. Avant cette période, chaque exercice de son pouvoir doit avoir été particulier et fondé sur les circonstances particulières de la situation. Après, la soumission ne fut plus une question de choix dans la masse de la communauté mais fut rigoureusement exigée par l’autorité du magistrat suprême.
Dans tous les gouvernements, il y a une lutte intestine permanente entre l’AUTORITÉ et la LIBERTÉ et aucune des deux ne peut jamais absolument prévaloir dans la lutte. Un grand sacrifice de la liberté doit nécessairement être fait en tout gouvernement, encore que l’autorité même qui limite la liberté ne puisse jamais, ou, peut-être ne devrait jamais, en aucune constitution, devenir parfaitement entière et incontrôlable. Le sultan est le maître de la vie et du destin de tout individu, mais on ne lui permettra pas d’imposer de nouvelles taxes à ses sujets. Un monarque français peut imposer des taxes à loisir, mais il trouverait dangereux de s’en prendre à la vie ou au destin des individus. La religion aussi, dans la plupart des pays, se révèle être un principe très indocile ; et d’autres principes ou préjugés résistent fréquemment à toute l’autorité du magistrat civil dont le pouvoir, étant fondé sur une opinion, ne peut jamais vaincre d’autres opinions aussi enracinées que celle de son titre d’autorité. Le gouvernement qui, dans les façons habituelles de parler, est appelé gouvernement libre est celui qui admet une répartition du pouvoir entre différents membres dont l’autorité d’ensemble n’est pas moindre ou est même plus grande que celle d’un monarque mais qui, dans le cours ordinaire de l’administration, doit agir par des lois générales et égales qui sont préalablement connues par tous les membres et par tous les sujets. En ce sens, il faut reconnaître que la liberté est la perfection de la société civile, encore que l’autorité doive être reconnue comme essentielle à son existence même ; et, dans ces luttes qui ont si souvent lieu entre l’une et l’autre, la dernière peut, pour cette raison, emporter la préférence. À moins qu’on ne dise peut-être (et on peut le dire avec quelque raison) qu’une circonstance qui est essentielle à l’existence de la société civile doit toujours se maintenir et a besoin d’être sauvegardée avec moins de jalousie qu’une circonstance qui contribue seulement à sa perfection et que l’indolence des hommes ou leur ignorance est tant portée à négliger.
NOTE DU TRADUCTEUR
1 Hume dit « grands et importants » (great and important). (NdT)