David HUME
Essai sur la délicatesse de goût et la délicatesse de passion
Publié en 1764
Traduit de l’anglais par Philippe Folliot
Cet essai est paru dans les Essais moraux et politiques, recueil publié en 1764.
Certaines personnes sont sujettes à une certaine délicatesse de passion qui les rend extrêmement sensibles à tous les accidents de la vie, qui leur donne une vive joie à chaque événement heureux et une profonde tristesse quand elles rencontrent l’infortune et l’adversité. Les faveurs et les bons offices déclenchent facilement leur amitié alors que la plus petite offense provoque leur ressentiment. Tout honneur, toute marque de distinction les exalte au-delà de toute mesure, mais elles sont touchées d’une manière aussi sensible par le mépris. Les hommes de ce caractère, à n’en pas douter, ont des joies plus vives et des chagrins plus amers que les hommes d’un caractère calme et froid. Mais, tout bien pesé, je crois qu’il n’est personne qui, étant entièrement maître de sa complexion, préférerait avoir le second caractère. La bonne ou la mauvaise fortune ne dépend pas de nous et, quand une personne de ce tempérament sensible rencontre une infortune, la tristesse ou le ressentiment prend entièrement possession d’elle et la prive de tout goût pour les choses communes de la vie dont la jouissance complète forme la part essentielle de notre bonheur. Les grands plaisirs sont beaucoup moins fréquents que les grandes peines, de sorte qu’un tempérament sensible doit moins souvent éprouver les premiers que les dernières ; sans compter que les hommes qui ont de si vives passions sont enclins à être conduits au-delà des bornes de la prudence et de la raison et, dans la conduite de leur vie, de faire des faux pas souvent irréparables.
On observe chez certains hommes une délicatesse de goût qui ressemble beaucoup à la délicatesse de passion et qui produit la même sensibilité à tous les genres de beautés et de laideurs que la sensibilité à la prospérité et à l’adversité, aux services reçus et aux torts subis. Quand on présente un poème ou un tableau à un homme qui possède ce talent, la délicatesse de ce qu’il ressent1 fait qu’il est touché de manière sensible par toutes ses parties. Les traits de maître ne sont pas moins perçus avec un goût exquis et un plaisir que les négligences et les absurdités avec dégoût et malaise. Une conversation raffinée et judicieuse lui donne le plus grand plaisir, la grossièreté et le manque de pertinence lui infligent une grande punition. En somme, la délicatesse de goût a le même effet que la délicatesse de passion. Elle élargit la sphère de notre bonheur et de notre malheur et nous rend sensibles aussi bien aux souffrances qu’aux plaisirs qui échappent au reste de l’humanité.
Je crois cependant que tout le monde sera d’accord avec moi pour reconnaître que, malgré cette ressemblance, il faut autant désirer et cultiver la délicatesse de goût qu’il faut déplorer la délicatesse de passion et y remédier. Les bonnes et les mauvaises choses de la vie ne dépendent que très peu de nous, mais nous sommes assez maîtres des livres que nous lisons, des distractions que nous partageons et des amis que nous fréquentons. Les philosophes2 se sont efforcés de rendre le bonheur entièrement indépendant de toute chose extérieure. Il est impossible d’atteindre à ce degré de perfection mais tout homme sage s’efforcera de placer son bonheur surtout dans des objets qui dépendent de lui, et ce qui ne peut être atteint par aucun autre moyen le sera par la délicatesse de sentiment3. Quand un homme possède ce talent, il est plus heureux par ce qui plaît à son goût que par ce qui satisfait ses appétits et il reçoit plus de joie d’un poème ou d’un raisonnement que du luxe le plus coûteux4.
Quelque connexion qu’il puisse exister originellement entre ces deux sortes de délicatesse, je suis persuadé que rien n’est si propre à nous guérir de cette délicatesse de passion que de cultiver ce goût plus élevé et plus raffiné qui nous rend capables de juger du caractère des hommes, des compositions de génie et des productions des arts nobles5. Le goût plus ou moins important pour les beautés manifestes qui frappent les sens dépend entièrement de la plus ou moins grande sensibilité du tempérament mais, en ce qui concerne les sciences et les arts libéraux, le bon goût est, dans une certaine mesure, identique à un jugement solide ou, du moins, il en dépend tant qu’ils sont inséparables. Afin de juger correctement d’une composition de génie, il y a tant de points de vue à considérer, tant de circonstances à comparer, il faut une telle connaissance de la nature humaine que seul celui qui possède le jugement le plus solide pourra faire une critique acceptable d’une telle réalisation. Et c’est une nouvelle raison de cultiver le goût pour les arts libéraux. Notre jugement se fortifiera par cet exercice, nous aurons de plus justes idées de la vie. De nombreuses choses qui plaisent aux autres ou les affligent nous sembleront trop frivoles pour retenir notre attention et nous perdrons par degrés cette sensibilité, cette délicatesse de passion qui est si incommode.
Mais peut-être suis-je allé trop loin en disant qu’un goût cultivé pour les arts raffinés éteint les passions et nous rend indifférents aux objets que les autres hommes poursuivent si ardemment. En réfléchissant davantage, je m’aperçois qu’elle augmente plutôt notre sensibilité à toutes les passions douces et agréables en même temps qu’elle rend l’esprit incapable d’éprouver des émotions grossières et tumultueuses.
Ingenuas didicisse fideliter artes,
Emollit mores, nec sinit esse feros6.
Je pense que l’on peut assigner à cela deux raisons très naturelles. En premier lieu, rien n’améliore plus le tempérament que l’étude des beautés, que ce soit de la poésie, de l’éloquence, de la musique ou de la peinture. Elles donnent une certaine élégance de sentiment qui demeure étrangère au reste des hommes. Les émotions qu’elles suscitent sont douces et tendres. Elles détournent l’esprit de la précipitation des affaires et de l’intérêt, elles favorisent la réflexion, disposent à la tranquillité et produisent une agréable mélancolie qui, de toutes les dispositions de l’esprit, est celle qui convient le mieux à l’amour et à l’amitié.
En second lieu, la délicatesse de goût est favorable à l’amour et à l’amitié, car elle limite nos choix à peu de personnes et nous rend indifférents à la compagnie et à la conversation de la plupart des hommes. Dans le monde, vous trouverez rarement des hommes du commun, quelque puissant que soit le jugement dont ils sont dotés, qui soient très subtils pour distinguer les caractères et repérer ces insensibles différences et gradations qui font qu’un homme est préférable à un autre. Celui qui a un jugement passable suffit à leur divertissement. Ils lui parlent de leurs plaisirs et de leurs affaires avec la même franchise qu’ils auraient avec un autre et, trouvant qu’il en est d’autres qui sont susceptibles de prendre sa place, ils ne ressentent jamais aucun vide ni aucun manque en son absence. Mais, pour faire usage de l’allusion d’un célèbre auteur français7, le jugement8 peut être comparé à une montre ou une horloge. La machine la plus ordinaire est suffisante pour donner les heures mais seule la plus élaborée peut indiquer les minutes et les secondes et distinguer les plus petites différences de temps9. Celui qui a bien assimilé sa connaissance des livres et des hommes n’éprouve de plaisir qu’en compagnie de quelques amis choisis. Il sent trop vivement à quel point les autres hommes ne répondent pas aux idées qu’il a nourries. Et, comme ses affections se limitent ainsi à un cercle étroit, il n’est pas étonnant qu’il les pousse plus loin que si elles étaient plus générales et indistinctes. La gaieté et les plaisanteries d’un compagnon de boisson10 développent en lui une solide amitié et les ardeurs d’un appétit juvénile deviennent une passion élégante.
NOTES DE L’AUTEUR ET DU TRADUCTEUR
1 « of his feeling ». Hume a été le premier à insister sur la difficulté d’expliquer le sens de ce mot (voir le Traité de la nature humaine et l’Abrégé du traité). On comprend la difficulté d’une traduction, à un point tel que, dans ma traduction de l’Abrégé (du moins dans la version présentée sur Philotra), j’avais laissé le mot anglais « feeling » sans le traduire, ce qui était d’ailleurs une très grande maladresse, vu le sens qu’a pu prendre le mot en français. (NdT)
2 Surtout, ici, les stoïciens. (NdT)
3 Ici, « délicatesse de sentiment » signifie « délicatesse de goût ». Il s’agit du sentiment d’approbation ou de désapprobation face aux choses belles ou laides. (NdT)
4 On trouve, jusqu’à l’édition de 1770 la note suivante : « Jusqu’où cette délicatesse de goût et cette délicatesse de passion sont-elles liées dans la constitution originelle de l’esprit, il est difficile de le déterminer, mais il me semble qu’il y a une connexion très importante entre elles, car nous pouvons observer que les femmes, qui ont des passions plus délicates que les hommes, ont aussi un goût plus délicat pour les ornements de la vie, les habits et les convenances ordinaires de la conduite. Toute excellence en ces choses touche leur goût beaucoup plus rapidement que le nôtre et, quand vous plaisez à leur goût, vous attirez promptement leur affection. » (la dernière phrase est absente de l’édition de 1770).
5 C’est-à-dire des arts qui concernent l’esprit, non le corps. (NdT)
6 Ovide : Pontiques, livre II, lettre 9, vers 47, 48 (on peut par exemple trouver cette œuvre in Œuvres complètes d’Ovide, nouvelle traduction, tome 10, Panckoucke, Paris, 1836, p.130, qui donne cette traduction : « l’étude assidue des beaux-arts adoucit les mœurs et en corrige la rudesse. ») (NdT)
7 Monsieur de Fontenelle, Pluralité des mondes, Soir 6. (note de Hume)
8 La traduction de Gilles Robel (« faculté de juger ») répond très mal au refus humien de substantialiser les facultés. (NdT)
9 « Les horloges les plus communes et les plus grossières marquent les heures, il n’y a que celles qui sont travaillées avec plus d’art qui marquent les minutes. De même les esprits ordinaires sentent bien la différence d’une simple vraisemblance à une certitude entière ; mais il n’y a que les esprits fins qui sentent le plus ou le moins de certitude ou de vraisemblance, et qui en marquent, pour ainsi dire, les minutes par leur sentiment. » Pluralité des mondes, Soir 6. (NdT)
10 On notera deux excès, celui de Gilles Robel qui n’ose pas traduire « a bottle compagnon » et celui de Jean-Pierre Jackson qui traduit par « compagnon de beuverie ». Gilbert Boss traduit prudemment par « compagnon de plaisir », ce qui peut suggérer ce qui ne l’est pas par Hume. (NdT)