David HUME
Essai sur la dignité ou la bassesse de la nature humaine
Publié en 1741
Traduit de l’anglais par Philippe Folliot
Cet essai est paru dans le recueil Essais moraux et politiques, publié en 1741.
Certaines sectes se forment secrètement dans le monde savant, tout comme certaines factions se forment dans le monde politique et, même si, de temps à autre, elles ne parviennent pas à une rupture ouverte, elles donnent un tour d’esprit différent à ceux qui ont pris parti pour une secte ou pour une autre. Les plus remarquables de cette sorte sont les sectes qui se fondent sur des sentiments différents à l’égard de la dignité de la nature humaine, point qui semble avoir divisé les philosophes et les poètes aussi bien que les théologiens, et cela depuis l’origine du monde jusqu’à ce jour. Certains élèvent notre espèce jusqu’aux cieux et représentent l’homme comme une sorte de demi-dieu humain qui tire son origine du ciel et conserve des signes évidents de sa lignée et de son origine. D’autres insistent sur les côtés obscurs de la nature humaine et ne peuvent découvrir quelque chose, sinon la vanité, par lequel l’homme surpasse les autres animaux qu’il affecte tant de mépriser. Si un auteur possède le talent de la rhétorique et de la déclamation, il prend généralement parti pour la première secte, si son tour d’esprit l’entraîne à l’ironie et au ridicule, il se dirige naturellement vers l’autre extrême.
Je suis loin de penser que tous ceux qui ont déprécié notre espèce aient été des ennemis de la vertu et qu’ils aient exposé les faiblesses de leurs semblables avec une mauvaise intention. Au contraire, je sais bien qu’un sens moral délicat, surtout s’il s’accompagne d’un tempérament chagrin1, est susceptible de donner à un homme le dégoût du monde et de lui faire considérer le cours habituel des affaires humaines avec beaucoup trop d’indignation. Je dois cependant être d’avis que le sentiment de ceux qui sont enclins à penser favorablement de l’humanité avantage plus la vertu que les principes opposés, qui donnent à l’homme une misérable opinion de notre nature. Quand un homme a déjà de lui-même une haute idée de son rang et de sa personne au sein de la création, il s’efforce d’agir en fonction d’elle et il refusera de commettre une action vile ou vicieuse qui pourrait le faire chuter au-dessous de l’image [de lui-même] qu’il se fait dans sa propre imagination. C’est pourquoi nous voyons que les moralistes raffinés à la mode insistent sur ce point et s’efforcent de représenter le vice comme indigne de l’homme et odieux en lui-même2.
Il est peu de disputes qui ne se fondent pas sur quelque ambiguïté d’expression et je suis persuadé que la dispute actuelle, qui concerne la dignité ou la bassesse de la nature humaine, n’en est pas exempte plus qu’une autre. Il peut donc valoir la peine de considérer ce qui est réel et ce qui est seulement verbal dans cette controverse.
Qu’il y ait une différence naturelle entre le mérite et le démérite, entre la vertu et le vice, entre la sagesse et la folie, nul homme raisonnable ne le niera. Il est cependant évident que, en attribuant un terme qui dénote soit notre approbation, soit notre blâme, nous sommes généralement plus influencés par la comparaison que par un critère fixe et inaltérable de la nature des choses. De la même manière, tout le monde reconnaît que la quantité, l’étendue et la taille sont des choses réelles mais, quand nous disons d’un animal qu’il est grand ou petit, nous formons toujours une comparaison secrète entre cet animal et d’autres animaux de la même espèce, et c’est cette comparaison qui règle notre jugement sur sa grandeur. Un chien et un cheval peuvent être de la même taille, alors que l’un est admiré pour sa grandeur et l’autre pour sa petitesse. Donc, quand je suis présent lors d’une dispute, je m’interroge toujours pour savoir si c’est une question de comparaison ou non qui est le sujet de la controverse et, si c’est le cas, je me demande si ceux qui débattent comparent les mêmes objets ou parlent de choses qui sont largement différentes3.
En formant nos idées de la nature humaine, nous avons tendance à faire une comparaison entre les hommes et les animaux, les seules créatures douées de pensée qui tombent sous nos sens. Il est certain que cette comparaison tourne à l’avantage de l’humanité. D’un côté, nous voyons une créature dont les pensées ne sont limitées par aucune borne étroite, dans le temps ou dans l’espace, qui porte ses recherches jusqu’aux régions les plus éloignées de ce globe et, au-delà de ce globe, jusqu’aux planètes et jusqu’aux corps célestes, qui regarde derrière elle pour considérer l’origine première, du moins l’histoire de la race humaine, qui lance son regard dans l’avenir pour voir l’influence de ses actions sur la postérité et les jugements qui seront formés sur son caractère d’ici mille ans, une créature qui découvre les causes et les effets, [même quand ils sont] lointains et enchevêtrés, qui extrait des principes généraux de phénomènes particuliers, qui progresse par ses découvertes, qui corrige ses erreurs et tire même du profit de ses erreurs4. D’un autre côté, se présente une créature totalement opposée, limitée dans ses observations et ses raisonnements à quelques objets sensibles qui l’entourent, sans curiosité, sans prévoyance, aveuglément conduite par l’instinct, qui atteint en un temps bref son extrême perfection au-delà de laquelle elle n’est jamais incapable d’avancer d’un seul pas. Quelle large différence entre ces créatures ! Et comme doit être haute l’idée que nous devons nourrir de la première, en comparaison de la deuxième !
Il y a communément deux moyens de ruiner cette conclusion. Premièrement, faire une représentation désavantageuse du cas et n’insister que sur les faiblesses de l’homme. Et, deuxièmement, former une nouvelle et secrète comparaison entre l’homme et des êtres de la plus parfaite sagesse. Parmi les autres qualités excellentes de l’homme, il en est une qui lui permet de former une idée de perfections qui sont largement au-delà de ce dont il a l’expérience en lui-même, et il n’est pas limité dans sa conception de la sagesse et de la vertu. Il peut facilement élever ses idées et concevoir un degré de connaissance qui, comparé à sa connaissance, la rendra très méprisable et qui, d’une certaine manière, fera disparaître et s’évanouir la différence entre elle et la sagacité des animaux. Comme tout le monde s’accorde sur le fait que l’intelligence humaine est infiniment loin d’avoir atteint une parfaite sagesse, il est bon que nous sachions quand cette comparaison intervient afin de ne pas disputer quand il n’y a pas de réelle différence de sentiments. L’homme est beaucoup plus loin de la parfaite sagesse, et même de ses propres idées de la parfaite sagesse, que l’animal ne l’est de l’homme. Cependant, la dernière différence est si considérable que rien ne peut la rendre insignifiante, sinon une comparaison avec la première.
Il est aussi habituel de comparer un homme avec un autre homme et, en nous rendant compte qu’il en est peu que nous puissions appeler sages ou vertueux, nous sommes enclins à nourrir l’idée que notre espèce est méprisable en général. Pour pouvoir sentir la fausseté de cette façon de raisonner, nous pouvons remarquer que les appellations sage et vertueux ne sont pas attachées à un degré particulier de ces qualités de sagesse et de vertu mais viennent entièrement de la comparaison que nous faisons entre un homme et un autre homme. Quand nous voyons qu’un homme est parvenu à un niveau de sagesse très peu commun, nous déclarons qu’il est sage ; de sorte que dire qu’il y a peu d’hommes sages dans le monde est réellement ne rien dire puisque c’est seulement par leur rareté qu’ils méritent cette appellation. Si les êtres les plus vils de notre espèce étaient aussi sages que Cicéron ou Lord Bacon, nous aurions encore raison de dire qu’il existe peu d’hommes sages car, dans ce cas, nous devrions élever notre idée de la sagesse et nous ne rendrions pas un hommage particulier à celui qui ne se serait pas particulièrement distingué par ses talents. De la même manière, j’ai entendu dire que les gens qui ne réfléchissent pas remarquent qu’il y a peu de femmes belles en comparaison de celles qui ne le sont pas, ne tenant pas compte du fait que nous accordons l’épithète belle seulement à celles qui possèdent un degré de beauté qui leur est commun avec une minorité. Le même degré de beauté qui, chez une femme, est appelé laideur est considéré comme une réelle beauté chez quelqu’un de notre sexe.
De même qu’il est habituel, en formant une idée de notre espèce, de la comparer avec les autres espèces, inférieures et supérieures, ou de comparer les individus de l’espèce entre eux, de même, souvent, nous comparons les différents motifs ou principes d’action de la nature humaine afin d’ajuster notre jugement sur elle. Et, en vérité, c’est la seule sorte de comparaison qui soit digne de notre attention et qui tranche la question actuelle. Si nos principes égoïstes et vicieux l’emportaient tant que l’affirment certains philosophes sur nos principes sociaux et vertueux, nous devrions indubitablement nourrir l’idée que la nature humaine est méprisable.
Toute5 cette controverse est surtout une dispute verbale. Quand un homme nie la sincérité de tout esprit public, de l’affection pour un pays et une communauté, je ne sais que penser de lui. Peut-être n’a-t-il jamais éprouvé cette passion d’une manière assez claire et distincte pour chasser tous ses doutes sur sa force et sa réalité. Mais, quand il se met ensuite à rejeter toute amitié privée où ne se mêlent aucun intérêt ni aucun amour de soi, je suis alors assuré qu’il abuse des termes et confond les idées des choses puisqu’il est impossible à quiconque d’être assez égoïste ou plutôt assez stupide pour ne faire aucune différence entre un homme et un autre homme et pour ne donner aucune préférence aux qualités qui engagent son approbation et son estime. Est-il, dis-je, aussi insensible à la colère qu’il prétend l’être à l’amitié ? Les offenses et les injustices ne l’affectent-elles pas plus que la bonté et les bienfaits ? C’est impossible ! Il ne se connaît pas lui-même, il a oublié les mouvements de son cœur ou, plutôt, il utilise un langage différent de celui de ses compatriotes et ne nomme pas les choses par leur véritable nom. Que dites-vous de l’affection naturelle, ajouterai-je ensuite6 ? Est-ce aussi une espèce d’amour de soi ? Oui, tout est amour de soi. Vous n’aimez vos enfants que parce que ce sont les vôtres et vos amis pour la même raison. Vous n’éprouvez de l’affection pour votre pays que dans la mesure où il vous est lié. L’idée de moi ôtée, rien ne vous affecterait plus, vous seriez entièrement inactif et insensible et, si jamais vous vous mettiez en mouvement, ce serait seulement par vanité et par un désir de gloire et de réputation pour le même moi. Je veux bien, repris-je, accepter votre interprétation des actions humaines pourvu que vous admettiez les faits. L’espèce d’amour propre qui se montre dans la bonté envers autrui, vous devez admettre qu’elle a une grande influence sur les actions humaines et, même, plus grande encore, en de nombreuses occasions, que celle qui demeure dans sa forme et sa constitution originelles. En effet, rares sont ceux qui, ayant une famille, des enfants et des amis, ne dépensent pas davantage pour leur entretien et leur éducation que pour leur propre plaisir7. En vérité, cela (vous pouvez l’observer justement) procède de leur amour de soi puisque la prospérité de leur famille et de leurs amis est un de leurs plaisirs et même leur principal plaisir et ce dont ils s’honorent le plus. Soyez aussi l’un de ces hommes égoïstes et vous êtes assurés de la bonne opinion et de la bienveillance de tout le monde ou, pour ne pas choquer vos oreilles avec ces expressions, l’amour de soi de tous, et le mien aussi, nous inclineront alors à vous servir et à dire du bien de vous.
Selon moi, il y a deux choses qui ont mis sur une fausse piste les philosophes qui ont tant insisté sur l’égoïsme de l’homme. En premier lieu, ils s’aperçoivent que tout acte vertueux ou amical est accompagné d’un plaisir secret ; d’où ils concluent que l’amitié et la vertu ne sauraient être désintéressées. Mais la fausseté de ce raisonnement est évidente. La passion ou le sentiment vertueux produit le plaisir et n’en provient pas. J’éprouve un plaisir en faisant du bien à mon ami parce que je l’aime, mais je ne l’aime pas à cause de ce plaisir.
En second lieu, on a toujours remarqué que les hommes vertueux sont loin d’être indifférents aux louanges et c’est pourquoi on les a représentés comme un groupe de vaniteux qui n’ont en vue que les applaudissements d’autrui. Mais c’est aussi une erreur. Il est très injuste, quand on trouve dans le monde une teinture de vanité dans une action louable, de la déprécier pour cette raison ou de l’attribuer entièrement à ce motif. Le cas n’est pas le même pour la vanité que pour les autres passions. Quand l’avarice ou le désir de vengeance entre dans une action apparemment vertueuse, il nous est difficile de déterminer jusqu’à quel point et il est naturel de supposer que c’est le seul principe d’action. Mais la vanité est si étroitement liée à la vertu et l’amour de la renommée qu’on acquiert par des actions louables ressemble de si près à l’amour des actions louables qu’on aime pour elles-mêmes que ces passions sont plus susceptibles de se mêler qu’aucune autre sorte d’affection ; et il est presque impossible d’avoir la première sans quelque degré de la seconde. C’est pourquoi nous voyons que cette passion pour la gloire change toujours de forme et varie selon le goût particulier ou les dispositions particulières de l’esprit où elle s’implante. Néron, en conduisant un char, éprouvait la même vanité que Trajan gouvernant l’empire avec justice et compétence. L’amour de la gloire qui vient des actions vertueuses est une preuve certaine de l’amour de la vertu.
NOTES DU TRADUCTEUR
1 Les éditions de 1741 à 1768 donnent : « surtout s’il s’accompagne de quelque chose du Misanthrope ». Ici, Hume ne parle pas de façon générale mais songe bien évidemment à l’Alceste de Molière. (NdT)
2 Les éditions de 1741 à 1768 donnent : « Les femmes sont généralement plus flattées dans leur jeunesse que les hommes, ce qui peut provenir, entre autres raisons, de cette raison-ci : le point essentiel de leur honneur est plus embarrassant que le nôtre et exige d’être soutenu par toute la fière décence qui peut leur être inculquée. » (NdT)
3 Les éditions de 1741 à 1768 donnent : « Comme ce dernier cas est le plus courant, j’ai appris depuis longtemps à négliger de telles disputes comme des abus manifestes du loisir, le présent le plus estimable qui ait pu être fait aux mortels. » (NdT)
4 « Rien, à première vue, ne peut sembler plus affranchi de toute limite que la pensée humaine, qui non seulement échappe à toute autorité et à tout pouvoir humains, mais encore n’est pas prisonnière des bornes de la nature et de la réalité. Construire des monstres et unir des formes et des apparences normalement sans rapports ne coûte pas à l’imagination plus de peine que de concevoir les objets les plus naturels et les plus familiers. Et alors que le corps est resserré à une seule planète sur laquelle il se traîne avec peine et difficulté, la pensée peut en un instant nous transporter vers les régions les plus éloignées de l’univers, ou même au-delà de l’univers, dans le chaos illimité, où l’on suppose que la nature se trouve en totale confusion. Ce qui n’a jamais été vu ou entendu est pourtant concevable, et il n’y a rien qui dépasse le pouvoir de la pensée, sinon ce qui implique une contradiction absolue. » Hume, Enquête sur l’entendement humain, section 2, traduction de Philippe Folliot, 2002, Les Classiques des Sciences Sociales. (NdT)
5 Ce paragraphe est absent des éditions 1741-1748 et est remplacé par : « Il se pourrait que je traite plus pleinement de ce sujet dans un essai à venir. En attendant, je ferai observer qu’il a été prouvé, au-delà de tout doute, par plusieurs grands moralistes de l’époque actuelle, que les passions sociales sont de loin les passions les plus puissantes et que, même, toutes les autres passions reçoivent d’elles l’essentiel de leur force et de leur influence. Quiconque désire voir cette question traitée dans son ensemble avec la plus grande force d’argumentation et d’éloquence peut consulter l’Essai sur la vertu de Lord Shaftesbury. » On peut lire cet essai aux Classiques des Sciences Sociales, dans ma traduction de 2006. (NdT)
6 « ajouterai-je ensuite » est entre parenthèses. (NdT)
7 « Ne voyez-vous pas que, quoique toutes les dépenses de la famille soient généralement sous la direction du maître de maison, peu nombreux sont ceux qui n’accordent pas la plus grande partie de leur fortune au plaisir de leur femme et à l’éducation de leurs enfants, se réservant la plus petite part pour leur propre usage et leur propre divertissement. » Hume, Traité de la nature humaine, III, II, II. (traduction de P. Folliot, Les Classiques des Sciences Sociales, juin 2007) (NdT)