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Emmanuel KANT

Observations sur le sentiment du beau et du sublime

Publié en 1764

Traduit de l’allemand par Jules Barni

Orthographe modernisée


PREMIÈRE SECTION.

Des différents objets du sentiment du sublime et du beau.

Les divers sentiments du plaisir ou de la peine dépendent moins de la nature des choses extérieures qui les excitent, que de la sensibilité particulière de chaque homme. De là vient que les uns trouvent du plaisir là où d’autres n’éprouvent que du dégoût ; que la passion de l’amour est souvent une énigme pour tout le monde, ou que celui-ci est vivement contrarié par une chose qui est parfaitement indifférente à celui-là. Le champ des observations de ces particularités de la nature humaine s’étend très loin, et cache encore une riche provision de découvertes aussi agréables qu’instructives. Je n’arrêterai mes regards, pour le moment, que sur quelques points remarquables de ce champ, et j’y porterai plutôt l’œil d’un observateur que celui d’un philosophe.

Comme l’homme ne se trouve heureux qu’autant qu’il satisfait une inclination, le sentiment qui le rend capable d’éprouver de grandes jouissances, sans avoir besoin pour cela de talents extraordinaires, n’est certainement pas peu de chose. Des personnes bien portantes, qui ne connaissent pas d’auteur plus spirituel que leur cuisinier, et d’ouvrages de meilleur goût que ceux qui sont dans leur cave, trouveront dans des propos cyniques et dans de lourdes plaisanteries un plaisir tout aussi vif que celui dont se vantent des personnes douées d’une sensibilité plus délicate. Le riche qui aime la lecture des livres, parce qu’elle l’endort à merveille ; le marchand qui n’estime d’autre plaisir que celui dont jouit l’homme prudent qui calcule les avantages de son commerce ; le voluptueux qui n’aime les femmes que pour la jouissance physique ; l’amateur de la chasse, qu’il se plaise à celle des mouches comme Domitien, ou à celle des bêtes sauvages comme A…, tous ont une sensibilité qui les rend capables de jouir à leur manière, sans avoir besoin d’envier d’autres plaisirs, ou même sans pouvoir s’en faire une idée, mais ce n’est pas ce qui doit maintenant fixer mon attention. Il y a en outre un sentiment plus délicat, auquel on donne cette épithète, soit parce qu’on en peut jouir plus longtemps sans satiété et sans fatigue, soit parce qu’il suppose, pour ainsi dire, une certaine irritabilité de l’âme, qui la rend propre, en même temps, aux mouvements vertueux, soit enfin parce qu’il annonce des talents et des qualités d’esprit supérieures, tandis qu’au contraire les autres sentiments peuvent se rencontrer chez l’homme le plus dépourvu d’idées. C’est ce sentiment que je veux considérer par un côté. J’en écarte cette inclination pour les hautes connaissances, et cet attrait auquel un Kepler était si sensible, lorsqu’il disait, comme Bayle le rapporte, qu’il ne donnerait pas une de ses découvertes pour un royaume. Ce sentiment est trop délicat pour rentrer dans cette esquisse, qui ne touchera que cet autre sentiment des sens, dont sont capables aussi des âmes plus communes.

Le sentiment délicat, que nous voulons examiner ici, comprend deux espèces : le sentiment du sublime et celui du beau. Tous deux nous émeuvent agréablement, mais très diversement. L’aspect d’une chaîne de montagnes dont les sommets couverts de neige s’élèvent au-dessus des nuages, la description d’un violent orage, ou la peinture que nous fait Milton du royaume infernal, excitent en nous une satisfaction mêlée d’horreur. Au contraire, la vue de prairies émaillées de fleurs, de vallons où serpentent des ruisseaux et où paissent des troupeaux nombreux, la description de l’Élysée, ou la peinture que fait Homère de la ceinture de Vénus, nous causent aussi un sentiment de plaisir, mais qui n’a rien que de joyeux et de riant. Pour être capable de recevoir la première impression dans toute sa force, il faut être doué du sentiment du sublime, et, pour bien jouir de la seconde, du sentiment du beau. Des chênes élevés et des ombrages solitaires dans un bois sacré sont sublimes ; des lits de fleurs, de petits buissons et des arbres taillés en figures sont beaux. La nuit est sublime, le jour est beau. Les esprits qui ont le sentiment du sublime sont entraînés insensiblement vers les sentiments élevés de l’amitié, du mépris du monde, de l’éternité, par le calme et le silence d’une soirée d’été, alors que la lumière tremblante des étoiles perce les ombres de la nuit, et que la lune solitaire paraît à l’horizon. Le jour brillant inspire l’ardeur du travail et le sentiment de la joie. Le sublime émeut, le beau charme. La figure de l’homme absorbé par le sentiment du sublime est sérieuse, et quelquefois fixe et étonnée. Au contraire, le vif sentiment du beau se manifeste par un éclat brillant dans les yeux, par le sourire et souvent par une joie bruyante. Le sublime est lui-même de diverses sortes. Quelquefois le sentiment du sublime est accompagné d’horreur ou de tristesse ; dans quelques cas, d’une tranquille admiration ; et dans d’autres, il est lié à celui d’une beauté répandue sur un vaste plan. J’appellerai la première espèce de sublime le sublime terrible ; la seconde, le sublime noble ; et la troisième, le sublime magnifique. Une profonde solitude est sublime, mais d’un sublime terrible1. De là vient que les solitudes d’une immense étendue, comme les affreux déserts de Chamo dans la Tartarie, ont toujours engagé l’imagination à y placer des ombres terribles, des lutins et des fantômes.

Le sublime doit toujours être grand, le beau peut aussi être petit. Le sublime doit être simple, le beau peut être paré et orné. Une grande hauteur est aussi sublime qu’une grande profondeur, mais celle-ci fait frissonner, celle-là excite l’admiration ; d’un côté le sentiment du sublime est terrible ; de l’autre, il est noble. L’aspect d’une pyramide d’Égypte, à ce que rapporte Hasselquist, émeut beaucoup plus qu’on ne peut se le figurer, d’après une description écrite, mais l’architecture en est simple et noble. L’église de saint Pierre de Rome est magnifique. Comme dans ce vaste et simple édifice, la beauté, par exemple l’or, les mosaïques, etc., est tellement répandue que c’est le sentiment du sublime qui prévaut, on appelle cet objet magnifique. Un arsenal doit être noble et simple ; un palais de résidence, magnifique ; un château de plaisance, beau et orné. Une longue durée est sublime. Appartient-elle au passé, elle est noble ; la place-t-on dans un avenir indéfini, elle a quelque chose d’effrayant. Un édifice qui remonte à la plus haute antiquité est respectable. La description que fait Haller de l’éternité future inspire une douce terreur, et celle qu’il fait de l’éternité passée, une admiration fixe.

DEUXIÈME SECTION.

Des qualités du sublime et du beau dans l’homme en général.

L’intelligence est sublime, l’esprit est beau. La hardiesse est sublime et grande, la ruse petite, mais belle. La circonspection, disait Cromwell, est la vertu d’un bourgmestre. La véracité et la droiture sont simples et nobles, la plaisanterie et la flatterie aimable sont délicates et belles. La bonne grâce est la beauté de la vertu. L’empressement désintéressé à rendre service est noble, la politesse et l’honnêteté sont belles. Les qualités sublimes inspirent le respect ; les belles qualités, l’amour. Les personnes qui sont surtout disposées au sentiment du beau ne cherchent des amis sincères, constants et solides, que dans les circonstances difficiles ; elles choisissent pour leur société des compagnons enjoués, aimables et gracieux. Il y a tel homme qu’on estime beaucoup trop pour pouvoir l’aimer. Il inspire l’admiration, mais il est trop au-dessus de nous, pour que nous osions nous approcher de lui avec la familiarité de l’amour.

Ceux qui réunissent en eux les deux sortes de sentiments trouveront que l’émotion du sublime est plus puissante que celle du beau, mais qu’elle fatigue et qu’on n’en peut jouir aussi longtemps, si elle n’alterne avec la précédente ou ne l’accompagne2. Il faut que les grands sentiments, auxquels s’élève parfois la conversation dans une société bien choisie, se changent de temps en temps en plaisanteries légères, et que les figures joyeuses fassent avec les figures émues et sérieuses un beau contraste, qui amène tour à tour et sans effort les deux espèces de sentiment. L’amitié a surtout le caractère du sublime, l’amour celui du beau. Cependant la tendresse et le profond respect qui entrent dans l’amour lui communiquent une certaine dignité et une certaine élévation, tandis que le badinage et la familiarité lui donnent le coloris du beau. La tragédie, selon moi, se distingue surtout de la comédie, en ce qu’elle excite le sentiment du sublime, tandis que la comédie excite celui du beau. La première en effet nous montre de généreux sacrifices pour le bien d’autrui, des résolutions hardies dans le danger, et une fidélité éprouvée. L’amour y est mélancolique, tendre et plein de respect. Le malheur d’autrui y excite dans l’âme du spectateur des sentiments sympathiques, et fait battre son cœur généreux ; nous sommes alors doucement émus et nous sentons la dignité de notre propre nature. Au contraire, la comédie met en scène d’ingénieuses fourberies, des intrigues surprenantes, des gens d’esprit qui savent se tirer d’affaire, des sots qui se laissent duper, des bouffonneries et de ridicules caractères. L’amour n’y a plus l’air chagrin, il est gai et familier. Ici pourtant, comme dans d’autres cas, le noble peut se joindre au beau dans une certaine mesure.

Les vices mêmes et les fautes morales prennent souvent quelques-uns des traits du sublime ou du beau ; du moins frappent-ils ainsi nos sens, lorsque la raison ne les a pas encore jugés. La colère d’un homme redoutable est sublime, comme celle d’Achille dans l’Iliade. En général les héros d’Homère sont sublimes dans le genre terrible, ceux de Virgile le sont dans le genre noble. Il y a quelque chose de grand dans la vengeance ouverte et hardie qui poursuit un violent outrage, et, quelque illégitime qu’elle puisse être, le récit qu’on nous en fait nous cause une émotion mêlée de plaisir et de terreur. Lorsque Schah Nadir fut attaqué la nuit dans sa tente par quelques conjurés, Hanway raconte qu’il s’écria après avoir reçu déjà quelques blessures et s’être défendu avec désespoir : « Pitié, et je vous pardonne à tous ! » L’un d’eux lui répondit en levant son sabre sur lui : « Tu n’as jamais montré de pitié pour personne, et tu n’en mérites aucune. » L’audace et la résolution dans un scélérat sont très dangereuses ; mais nous ne pouvons en entendre parler sans en être touché, et, alors même qu’on le traîne au supplice, il l’ennoblit en quelque sorte, en y marchant avec fierté et dédain. D’un autre côté, un projet de ruse bien conçu, lors même qu’il a pour but une friponnerie, renferme quelque chose de fin et qui fait rire. La coquetterie, dans le bon sens, c’est-à-dire le désir de séduire et de charmer, dans une personne d’ailleurs gracieuse, est peut-être blâmable, mais elle ne laisse pas d’être belle, et on la préfère ordinairement à une contenance réservée et sérieuse.

L’extérieur qui plaît dans les personnes se rapporte tantôt à l’une, tantôt à l’autre des deux espèces de sentiment. Une haute stature commande la considération et le respect ; une petite inspire plutôt la confiance. Les cheveux bruns mêmes et les yeux noirs approchent plus du sublime ; les yeux bleus et les cheveux blonds sont plus voisins du beau. Un âge avancé s’allie davantage avec les qualités du sublime, et la jeunesse avec celles du beau. La même distinction s’applique aussi à la différence des états, et il n’y a pas jusqu’aux vêtements qui ne doivent conserver cette distinction. Les personnes grandes doivent s’habiller avec simplicité, tout au plus avec magnificence ; la parure et l’ornement vont aux personnes petites. Des couleurs sombres et une mise uniforme conviennent à la vieillesse ; des vêtements plus clairs et d’une couleur vive et tranchante font briller la jeunesse. Dans les divers états, à égalité de fortune et de rang, l’ecclésiastique doit montrer la plus grande simplicité ; l’homme d’État, la plus grande magnificence. Le sigisbée peut faire la toilette qui lui plaît.

Même dans les accidents extérieurs de la fortune on trouve quelque chose qui, du moins d’après l’opinion des hommes, se rattache à ces sentiments. La naissance et les titres trouvent ordinairement les hommes disposés au respect. La richesse, sans le mérite, reçoit même des hommages désintéressés, sans doute parce qu’à l’idée qu’on s’en fait se joint celle des grandes choses qu’elle permet d’accomplir. Cette estime retombe par occasion sur maint riche fripon, qui n’entreprendra jamais rien de pareil, et qui n’a pas la moindre idée des nobles sentiments qui seuls peuvent rendre les richesses estimables. Ce qui aggrave le malheur de la pauvreté, c’est le mépris qu’on y attache, et que le mérite ne saurait entièrement détruire, du moins aux yeux du vulgaire, lorsque le rang et les titres ne trompent point ce sentiment grossier, en quelque sorte à son avantage.

Il n’y a point dans la nature humaine de qualités louables qu’on ne puisse voir descendre, par des nuances infinies, jusqu’au dernier degré de l’imperfection. La qualité du sublime terrible, dès qu’elle cesse d’être naturelle, devient bizarre3. Les choses outrées auxquelles on suppose de la sublimité, quoiqu’elles n’en présentent guère ou point, sont des sottises ; celui qui aime le bizarre et y croit est fantasque ; le goût des choses outrées fait l’extravagant. D’un autre côté, le sentiment du beau dégénère, quand il est entièrement dénué de noblesse, et il devient alors fade. Un homme qui tombe dans ce défaut, quand il est jeune, est un blanc-bec ; dans un âge moyen, c’est un fat. Et comme c’est surtout à la vieillesse que le sublime est nécessaire, un vieux fat est la créature la plus méprisable du monde, de même qu’un jeune extravagant en est la plus insupportable. La plaisanterie et la gaieté se rapportent au sentiment du beau. Cependant on y peut montrer beaucoup de raison, et par là les rattacher plus ou moins au sublime. Celui dont la gaieté n’annonce pas ce mélange badine ; celui qui badine sans cesse est un niais. On voit quelquefois des gens sages badiner, et il ne faut pas peu d’esprit pour faire descendre quelque temps la raison de son poste, sans lui causer aucun dommage. Celui dont les discours et les actions n’amusent ni ne touchent est ennuyeux. L’ennuyeux, qui cherche pourtant à faire l’un et l’autre, est insipide. L’insipide orgueilleux est un sot4.

Je veux rendre un peu plus claire par des exemples cette singulière esquisse des faiblesses humaines, car quand on n’a pas le burin de Hogarth, il faut suppléer par des descriptions à ce qui manque à l’expression du dessin. Affronter hardiment les dangers, pour défendre les droits de sa patrie ou de ses amis, est sublime. Les croisades et l’ancienne chevalerie étaient bizarres ; les duels, misérables restes des fausses idées que celle-ci se faisait de l’honneur, sont des sottises. S’éloigner tristement du bruit du monde, parce qu’on est justement fatigué, est noble. La piété solitaire des anciens ermites était bizarre. Dompter ses passions par des principes est sublime. Les macérations, les vœux et les autres vertus monacales sont des sottises. Des os saints, du bois saint et d’autres bagatelles de ce genre, y compris les saints excréments du grand Lama du Tibet, sont des sottises. Parmi les ouvrages de l’esprit et du sentiment, les poèmes épiques de Virgile et de Klopstock rentrent dans le genre noble, ceux d’Homère et de Milton, dans le gigantesque5. Les Métamorphoses d’Ovide sont des sottises, et, de toutes les sottises de ce genre, les contes de fées, nés du radotage français, sont les plus misérables qu’on ait jamais imaginées. Les poésies d’Anacréon sont ordinairement très voisines de ce que l’on nomme des fadaises.

Les œuvres de l’intelligence, en tant que les objets auxquels elles sont consacrées ont aussi quelque rapport au sentiment, se distinguent par les mêmes caractères. L’idée mathématique de la grandeur immense de l’univers, les méditations de la métaphysique sur l’éternité, la Providence, l’immortalité de l’âme, ont une certaine dignité et contiennent quelque chose de sublime. En revanche la philosophie se déshonore souvent par beaucoup de vaines subtilités, et, quelque profondeur qu’elles semblent annoncer, les quatre figures syllogistiques n’en méritent pas moins d’être rangées parmi les sottises de l’École.

Dans les qualités morales, la vertu seule est sublime. Il y a pourtant de bonnes qualités morales qui sont aimables et belles, et qui, en s’accordant avec la vertu, peuvent être considérées comme nobles, sans avoir précisément le droit d’être mises au nombre des sentiments vertueux. Ce jugement peut paraître subtil et embrouillé ; expliquonsnous. On ne peut certainement pas appeler vertueuse cette disposition d’esprit qui est la source de certaines actions, auxquelles la vertu pourrait tendre aussi, mais qui, dérivant d’un principe qui ne s’accorde qu’accidentellement avec la vertu, peut aussi, par sa nature même, se trouver en contradiction avec les règles universelles de la vertu. Une certaine tendresse de cœur, qui se change aisément en un vif sentiment de compassion, est belle et aimable ; car elle annonce cette bienveillante sympathie pour le sort des autres hommes, à laquelle tendent également les principes de la vertu. Mais cette passion bienveillante est faible et toujours aveugle. Supposez, en effet, qu’elle vous pousse à assister de votre argent un malheureux, mais que vous ayez contracté une dette envers un autre, et que vous vous mettiez par là hors d’état de remplir le strict devoir de l’honnêteté, évidemment votre action n’a pu provenir d’une disposition vraiment vertueuse, car, une telle disposition ne vous aurait pas porté à sacrifier à l’entraînement de l’émotion une obligation plus sacrée. Si, au contraire, la bienveillance universelle est devenue chez vous un principe auquel vous subordonnez toutes vos actions, la pitié pour les malheureux subsiste toujours, mais, la considérant d’un point de vue plus élevé, vous lui conservez sa véritable place dans l’ensemble de vos devoirs ; car, si la bienveillance générale est un principe de sympathie pour les maux de nos semblables, c’est aussi un principe de justice, qui vous commande de ne pas faire cette action. Dès que ce sentiment a pris le caractère d’universalité qui lui convient, il est sublime, mais plus froid. Car il n’est pas possible que notre cœur soit plein de tendresse pour tout homme, et que chaque nouveau malheur étranger le plonge dans le chagrin ; autrement l’homme vertueux ne cesserait de fondre en larmes comme Héraclite, et toute cette bonté de cœur ne servirait qu’à en faire un tendre fainéant6.

Au nombre de ces bons sentiments qui sont beaux et aimables sans être le fondement d’une véritable vertu, il faut compter aussi la complaisance, ou ce penchant qui nous porte à nous rendre agréables aux autres, en leur montrant de l’amitié, en déférant à leurs désirs, et en conformant notre manière d’être à leurs sentiments. Cette affabilité séduisante est belle, et la flexibilité d’un cœur où elle règne dénote la bonté. Mais elle est si loin d’être une vertu, que, si des principes supérieurs ne lui fixent des bornes et ne l’affaiblissent, elle peut engendrer tous les vices. Car, sans considérer que cette complaisance pour les personnes que nous fréquentons devient souvent de l’injustice pour celles qui vivent en dehors de ce petit cercle, un homme qui se livrerait tout entier à ce penchant pourrait prendre tous les vices, sans y être naturellement disposé, mais parce qu’il aimerait à plaire. C’est ainsi que, par l’effet d’une trop aimable complaisance, il deviendra menteur, fainéant, ivrogne, etc. ; car il n’agit pas d’après des règles de bonne conduite, mais d’après un penchant qui est beau en soi, mais qui devient fade, lorsqu’il n’a pas de soutien et de principes.

La vertu ne peut donc être entée que sur des principes, qui la rendent d’autant plus sublime et d’autant plus noble qu’ils sont plus généraux. Ces principes ne sont pas des règles spéculatives, mais la conscience d’un sentiment qui vit dans le cœur de tout homme, et qui s’étend beaucoup plus loin que les principes particuliers de la pitié et de la complaisance. Je crois tout comprendre en appelant ce sentiment le sentiment de la beauté et de la dignité de la nature humaine. Le sentiment de la beauté de la nature humaine est le principe de la bienveillance universelle ; celui de sa dignité, de l’estime universelle ; et, si ce sentiment atteignait sa plus haute perfection dans le cœur de quelqu’un, cet homme s’aimerait et s’estimerait lui-même, mais seulement comme un de ceux auxquels s’étend son vaste et noble sentiment. Ce n’est qu’en subordonnant à un penchant aussi général nos penchants particuliers, que nous pouvons assigner de justes proportions à nos penchants bienveillants et acquérir cette noble bienséance qui est la beauté de la vertu.

Considérant la faiblesse de la nature humaine et le peu d’influence que le sentiment moral universel exercerait sur la plupart des cœurs, la Providence a mis en nous, comme des suppléments à la vertu, ces penchants auxiliaires, qui, en portant à de belles actions certains hommes peu capables de se diriger d’après des principes, peuvent servir aussi à aiguillonner les autres. La pitié et la complaisance sont des principes de belles actions, qui seraient peut-être étouffées sans cela par l’intérêt personnel, mais ce ne sont pas, comme nous l’avons vu, des principes immédiats de vertu, bien qu’elles soient ennoblies par leur parenté avec la vertu et qu’elles prennent son nom. Je puis donc les appeler des vertus adoptives, pour les distinguer de celle qui se fonde sur des principes, et qui est la véritable vertu. Celles-là sont belles et attrayantes, celle-ci seule est sublime et respectable. On appelle bon cœur, le naturel dans lequel règnent les premiers sentiments, et bon, l’homme qui possède ce naturel, tandis qu’on attribue avec raison un noble cœur à celui qui est vertueux par principes, et qu’on lui décerne le titre d’homme de bien. Ces vertus adoptives ont néanmoins une grande ressemblance avec la véritable, en ce qu’elles contiennent le sentiment d’un plaisir immédiatement lié aux actions bonnes et bienveillantes. L’homme bon, sans aucune vue ultérieure et par un effet immédiat de sa complaisance, vous montrera de la douceur et de l’honnêteté, et ressentira une pitié sincère pour le malheur d’autrui.

Mais, comme cette sympathie morale ne suffit pas encore pour porter la paresseuse nature de l’homme à agir en vue de l’intérêt général, la Providence a encore mis en nous un certain sentiment délicat, destiné à nous exciter ou à servir de contrepoids au grossier égoïsme et aux voluptés vulgaires. Je veux parler du sentiment de l’honneur, et de sa conséquence, la honte. L’opinion que les autres peuvent avoir de notre mérite et le jugement qu’ils peuvent porter sur notre conduite sont des motifs bien puissants et qui obtiennent de nous bien des sacrifices, et ce qu’une bonne partie des hommes n’eût fait, ni par un mouvement immédiat de bonté, ni par respect pour les principes, arrive souvent par l’effet d’une simple déférence à l’opinion, très utile, mais aussi très superficielle, des autres hommes, comme si le jugement d’autrui déterminait notre mérite et celui de nos actions. Ce qui arrive par cette impulsion n’est nullement vertueux ; aussi celui qui veut passer pour tel cache-t-il soigneusement le motif qui le détermine. Cette impulsion n’est même pas si voisine de la véritable vertu que la bonté, car elle n’est pas immédiatement déterminée par la beauté des actions, mais par l’état qu’en fait autrui. Je puis donc, comme le sentiment de l’honneur est un sentiment délicat, appeler tout ce que ce sentiment produit de semblable à la vertu, une brillante apparence de vertu.

Si nous comparons les différents naturels des hommes, en tant qu’une de ces trois espèces de sentiment y domine et en détermine le caractère moral, nous trouverons que chacune d’elles est étroitement liée avec un des tempéraments qu’on distingue ordinairement, et que de plus le défaut de sentiment moral est surtout le propre du flegmatique. Ce n’est pas que le signe caractéristique de ces divers naturels repose sur les traits que nous considérons ici, car dans la distinction qu’on en fait ordinairement, on songe surtout aux sentiments plus grossiers, comme à l’intérêt personnel, à la volupté vulgaire, etc., que nous n’avons pas à examiner dans ce traité. Mais les sentiments moraux plus délicats que nous étudions, peuvent très bien aller avec tel ou tel de ces tempéraments, et on les y trouve liés en effet la plupart du temps.

Un sentiment intime de la beauté et de la dignité de la nature humaine, la résolution et la force d’y rapporter toutes ses actions comme à un principe universel, sont choses sérieuses et qui ne s’accordent ni avec un caractère enjoué et léger, ni avec la mobilité d’un étourdi. Elles se rapprochent même de la mélancolie, en tant que ce sentiment doux et noble naît du frémissement qu’éprouve une âme en présence de certains obstacles, lorsque, pleine d’une grande résolution, elle voit les dangers qu’il lui faut surmonter et qu’elle a devant les yeux une difficile mais grande victoire à remporter sur elle-même. La véritable vertu, celle qui se fonde sur des principes, porte en soi quelque chose qui semble s’accorder avec le caractère mélancolique, dans le sens adouci du mot.

La bonté, cette beauté et cette sensibilité délicate du cœur, qui devient, dans les cas particuliers, de la pitié ou de la bienveillance, suivant l’occasion, est soumise au changement des circonstances, et, comme le mouvement de l’âme n’y dépend pas d’un principe général, elle prend facilement diverses formes, suivant que les objets se présentent sous telle ou telle face. Lorsque ce penchant tend au beau, il semble s’allier plus naturellement au tempérament qu’on nomme sanguin, lequel est léger et adonné aux plaisirs. C’est dans ce tempérament que nous aurons à rechercher les qualités aimables que nous avons nommées vertus adoptives.

Le sentiment de l’honneur est ordinairement regardé comme un signe de complexion colérique, et nous pouvons trouver ici l’occasion de rechercher, pour peindre un tel caractère, les conséquences morales de ce sentiment délicat, qui, la plupart du temps, n’a pour but que l’envie de briller.

Il n’y a pas d’homme dans lequel on ne trouve quelque trace des sentiments délicats, mais le caractère le plus dépourvu de cette sorte de sentiments, celui en qui on remarque surtout ce qu’on nomme relativement insensibilité, est le caractère flegmatique, qu’on regarde même comme privé des mobiles plus grossiers, tels que l’amour de l’argent, etc., mobiles que nous pouvons en tous cas lui laisser, parce qu’ils ne rentrent pas dans ce plan.

Considérons maintenant de plus près les sentiments du beau et du sublime, surtout en tant qu’ils sont moraux, dans leurs rapports avec la division établie des tempéraments.

Celui dont la sensibilité tourne au mélancolique n’est pas ainsi nommé parce qu’il se prive des joies de la vie et s’abandonne à une sombre tristesse, mais parce que ses sentiments le porteraient plutôt vers cet état que vers tout autre, s’ils s’élevaient au-dessus d’un certain degré, ou s’ils recevaient par quelques causes une fausse direction. Il a surtout le sentiment du sublime. La beauté même, à laquelle il se montre très sensible, ne doit pas seulement le charmer, il faut qu’elle l’émeuve en lui inspirant de l’admiration. La jouissance des plaisirs est plus sérieuse en lui, mais elle n’en est pas moins grande pour cela. Les émotions du sublime ont quelque chose de plus séduisant pour lui que les frivoles attraits du beau. Son bien-être tiendra plus du contentement que de la gaieté. Il est constant ; aussi subordonne-t-il ses sentiments à des principes. Ceux-là sont d’autant moins sujets à l’inconstance et au changement que ceux-ci sont plus généraux, et que le sentiment qui doit dominer tous les autres est plus étendu. Tous les principes particuliers des inclinations sont soumis à beaucoup d’exceptions et de vicissitudes, lorsqu’ils ne dérivent pas ainsi d’un principe supérieur. Le vif et aimable Alceste dit : « J’aime et j’estime ma femme, car elle est belle, caressante et sensée. » Mais si la maladie la défigure, si l’âge la rend acariâtre, et, si, lorsque sera dissipé le premier enchantement, elle ne vous paraît pas plus sensée que toute autre, qu’arrivera-t-il ? Que deviendra votre inclination, quand elle n’aura plus de prétexte ? Voyez au contraire le sage et bienveillant Adraste qui se dit à lui-même : « Je témoignerai à cette personne de l’affection et de l’estime, parce qu’elle est ma femme. » Cette manière de penser est noble et généreuse. Les attraits éphémères ont beau disparaître, elle n’en est pas moins sa femme. Le noble principe subsiste et n’est pas soumis à l’inconstance des circonstances extérieures. Tel est le caractère des principes, comparés aux mouvements que font naître les circonstances particulières ; et tel est l’homme qui agit d’après des principes, comparé à celui que surprend à l’occasion un bon et généreux mouvement. Que sera-ce donc si la voix secrète de son cœur parle ainsi : « je dois secourir cet homme parce qu’il souffre ; ce n’est pas qu’il soit mon ami ou mon compagnon ; ce n’est pas non plus que je le croie capable de payer un jour mon bienfait de sa reconnaissance ; il ne s’agit pas en ce moment de raisonner et de s’arrêter à des questions ; c’est un homme, et tout ce qui arrive aux hommes me touche aussi. » Sa conduite s’appuie alors sur le plus haut principe de bienveillance qui soit dans la nature humaine, et elle est tout à fait sublime, tant par l’invariabilité de ce principe que par l’universalité de son application.

Je continue mes remarques. L’homme d’une humeur mélancolique s’inquiète peu du jugement des autres et de ce qu’ils tiennent pour bon ou pour vrai ; il ne se fie qu’à ses propres lumières. Comme il donne à ses motifs le caractère de principes, il n’est pas facile de l’amener à d’autres idées ; sa constance dégénère même parfois en opiniâtreté. Il voit avec indifférence le changement des modes, et méprise leur éclat. L’amitié est un sentiment qui lui convient, parce qu’elle est sublime. Il peut bien perdre un ami inconstant, mais celui-ci ne le perdra pas si tôt : le souvenir même d’une amitié éteinte est encore respectable à ses yeux. Pour lui l’affabilité est belle, mais un silence éloquent est sublime. Il garde fidèlement ses secrets et ceux des autres. Il trouve la véracité sublime, et il hait le mensonge et la dissimulation. Il a un sentiment élevé de la dignité de la nature humaine. Il s’estime lui-même et tient chaque homme pour une créature qui mérite de l’estime. Il ne supporte aucune basse servitude, et son noble cœur ne respire que pour la liberté. Toutes les chaînes lui sont odieuses, depuis les chaînes dorées qu’on porte à la cour jusqu’aux fers pesants des galériens. C’est un juge sévère pour lui-même et les autres, et vous le trouverez plus d’une fois mécontent de lui-même et dégoûté du monde.

Quand ce caractère vient à dégénérer, la gravité incline à la tristesse, la piété au fanatisme, l’amour de la liberté à l’enthousiasme. L’offense et l’injustice allument en lui le désir de la vengeance ; il est alors très redoutable, car il brave le danger et méprise la mort. Si sa sensibilité est troublée et que sa raison ne soit pas suffisamment éclairée, il tombe dans le bizarre. Inspirations, apparitions, tentations, toutes ces choses l’assaillent. Son intelligence est-elle plus faible encore, il tombe encore plus bas, dans les sottises. Songes prophétiques, pressentiments et miracles, voilà pour lui. Il court le risque de devenir fantasque ou extravagant.

Dans l’homme dont le tempérament est sanguin, le sentiment du beau domine. Aussi ses joies sont-elles riantes et vives. S’il n’est point gai, c’est qu’il est mécontent, car il ne sait guère renfermer en lui-même sa satisfaction. Il trouve la variété belle et il aime le changement. Il cherche la joie en lui-même et autour de lui, égaie les autres et se montre bon compagnon. Il a beaucoup de sympathie morale. Il est joyeux de la gaieté des autres et triste de leurs peines. Son sentiment moral est beau, mais ne repose pas sur des principes ; au contraire, il dépend toujours immédiatement de l’impression du moment. Il est l’ami de tous les hommes, ou, ce qui revient au même, il n’est proprement l’ami de personne, quoiqu’il soit bon et bienveillant. Il ne dissimule pas. Aujourd’hui il aura pour vous des manières affables et amicales, et demain, si vous êtes malade ou malheureux, il sera véritablement et sincèrement touché, mais il s’éloignera de vous tout doucement, jusqu’à ce que les circonstances soient changées. N’en faites jamais un juge : les lois sont ordinairement trop sévères pour lui, et il se laisse corrompre par les larmes. C’est un mauvais saint, car il n’est jamais ni absolument bon ni absolument mauvais. Il s’égare souvent, et devient vicieux plus par complaisance que par inclination. Il est généreux et bienfaisant, mais il paie mal ses créanciers, parce qu’il a plutôt de la bonté que le sentiment de la justice. Personne n’a une si bonne opinion de son cœur que lui-même. Alors même qu’on n’a pas beaucoup d’estime pour lui, on ne laisse pas de l’aimer. Quand son caractère décline, il tombe dans le fade, c’est-à-dire dans les bagatelles et les puérilités. Si l’âge ne diminue pas sa vivacité ou ne lui donne pas plus d’intelligence, il court le risque de devenir un vieux fat.

Celui à qui on attribue une nature colérique a un sentiment dominant pour cette sorte de sublime qu’on peut appeler le magnifique. Le magnifique n’est proprement que l’apparence du sublime, ou une couleur très tranchante qui nous cache l’intérieur de la chose ou de la personne, lequel est peut-être mauvais et commun, et qui nous trompe et nous touche par l’éclat extérieur. De même qu’un édifice, recouvert d’un enduit qui représente des pierres de taille, produit une impression aussi noble que s’il était construit de cette manière, et que des corniches et des pilastres éveillent en nous l’idée de la solidité, bien qu’ils n’aient pas de soutien et qu’eux-mêmes ne soutiennent rien, ainsi brillent les vertus factices, clinquant de sagesse et mérite en peinture.

Le colérique juge son propre mérite et la valeur de ses actions d’après l’apparence qu’il peut avoir aux yeux des autres. Il est indifférent à la qualité intérieure des choses et aux motifs des actions ; il n’est animé d’aucune véritable bienveillance ni touché par l’estime7. Sa conduite est artificielle. Il faut qu’il sache se placer à divers points de vue, afin de juger l’effet qu’il produira selon les diverses positions du spectateur ; car il ne s’inquiète pas de ce qu’il est, mais de ce qu’il paraît. Il faut donc qu’il connaisse bien l’effet que sa conduite doit produire au-dehors sur le goût général, et les diverses impressions qu’elle fera naître. Comme cette attention et cette prudence exigent beaucoup de sang-froid, et qu’il ne se laisse pas aveugler par l’amour, la pitié et la sympathie, il échappera aussi à beaucoup de folies et de désagréments, dans lesquels tombe l’homme sanguin, qui se livre à l’entraînement du premier sentiment. Aussi parait-il ordinairement plus raisonnable qu’il ne l’est en effet. Sa bienveillance n’est que politesse ; son estime, cérémonie ; son amour, flatterie étudiée. Il est toujours rempli de lui-même, quand il prend l’air d’un amant ou d’un ami, et il n’est jamais ni l’un ni l’autre. Il cherche à briller par les modes, mais comme tout en lui est artificiel et factice, il est raide et guindé. Il agit d’après des principes beaucoup plus que le sanguin, qui n’est mû que par des impressions accidentelles ; mais ses principes ne sont pas ceux de la vertu, ce sont ceux de l’honneur. Il n’a point le sentiment de la beauté ou de la valeur des actions, mais il ne songe qu’au jugement que le monde en portera. Comme sa conduite, quand on n’en voit pas les motifs, est d’ailleurs presque aussi généralement utile que la vertu même, il obtient du vulgaire la même estime que l’homme vertueux, mais il se cache soigneusement à des yeux plus pénétrants, parce qu’il sait que la découverte des motifs qui le déterminent secrètement lui enlèverait l’estime. Aussi est-il très sujet à la dissimulation ; hypocrite en religion, flatteur dans le commerce du monde, changeant suivant les circonstances dans les partis politiques. Il se fait volontiers l’esclave des grands, pour devenir par ce moyen le tyran des petits. La naïveté, cette noble et belle simplicité qui porte le cachet de la nature et non celui de l’art, lui est tout à fait étrangère. C’est pourquoi, quand son goût dégénère, l’éclat qu’il fait paraître devient criant, c’est-à-dire brille d’une manière désagréable. Son style et sa parure tombent alors dans le galimatias et dans l’outré, espèce de sottise qui est au magnifique ce que le bizarre ou le fantasque est au sublime sérieux. Quand il est offensé, il a recours aux duels ou aux procès, et, dans ses relations civiles, il n’est occupé que de ses aïeux, de son rang et de ses titres. Tant qu’il n’est que vain, c’est-à-dire tant qu’il ne cherche que l’honneur, et ne songe plaire aux yeux, il est déjà insupportable ; mais, si, manquant de toute supériorité réelle et de tout talent, il est rempli d’orgueil, il devient précisément ce qu’il craindrait le plus de paraître, un fou.

Comme dans le caractère flegmatique il n’entre ordinairement aucun ingrédient du sublime ou du beau, du moins à un degré qui mérite de fixer l’attention, ce caractère n’appartient pas à l’ensemble de nos observations.

De quelque espèce que soient les sentiments délicats dont nous nous sommes occupés jusqu’ici, qu’ils soient sublimes ou beaux, c’est leur sort commun de paraître toujours faux et absurdes à celui qui n’y est pas décidément porté par sa nature. Un homme qui n’aime que les occupations tranquilles et utiles manque, pour ainsi dire, d’organes pour sentir ce qu’il y a de noble dans un poème ou dans une vertu héroïque ; il préfère Robinson à Grandisson, et Caton n’est pour lui qu’un fou opiniâtre. De même, des personnes d’un naturel plus sérieux trouvent fade ce qui est attrayant pour d’autres, et la naïveté ingénue d’une pastorale leur paraît insipide et puérile. Et même ceux qui ne sont pas entièrement privés de ces sentiments délicats en sont affectés de bien des manières, et l’on voit que celui-ci trouve noble et plein de convenance ce que celui-là trouve grand mais bizarre. Les occasions que nous avons d’observer le goût d’un autre en des choses qui n’ont pas de caractère moral nous fournissent le moyen de conclure avec assez de vraisemblance le caractère des facultés supérieures de son esprit et même des sentiments de son cœur. Je soupçonnerais fort celui qui trouverait de l’ennui dans une belle musique de n’être pas très sensible aux beautés de l’art d’écrire et aux délicates séductions de l’amour.

Il y a un certain esprit des bagatelles8 qui annonce une espèce de sentiment délicat directement opposé au sublime. C’est le goût des choses qui supposent beaucoup d’art et demandent beaucoup de peine, comme des vers qu’on peut lire à rebours, des énigmes, des montres en bagues, des chaînes à puces, etc. C’est le goût de tout ce qui est composé et arrangé avec beaucoup de recherche, mais sans aucun but d’utilité, par exemple des livres soigneusement alignés sur les longues tablettes d’une bibliothèque, où se promène une tête vide qui se borne à les regarder, des appartements parés comme des cabinets d’optique et entretenus avec la plus grande propreté, mais habités par un hôte dur et acariâtre. C’est le goût enfin de tout ce qui est rare, si médiocre qu’en soit d’ailleurs la valeur intrinsèque, comme la lampe d’Épictète, un gant du roi Charles XII, et, sous certain rapport, les médailles. On peut soupçonner ceux qui ont ces goûts d’être pointilleux et fantasques dans la science, et de n’avoir pas dans leurs mœurs le sentiment de ce qui est beau et noble en soi.

Nous avons souvent le tort d’accuser ceux qui n’aperçoivent pas la valeur ou la beauté de ce qui nous touche ou nous charme, de ne pas le comprendre. Il ne s’agit pas tant ici de ce que comprend notre intelligence que de ce qu’éprouve notre sensibilité. Cependant les capacités de l’âme sont si intimement liées, qu’on peut le plus souvent juger des dons de l’esprit par la manière dont le sentiment se manifeste. Car c’est en vain que ces dons auraient été prodigués à celui qui n’aurait pas en même temps un vif sentiment de ce qui est véritablement noble ou beau, et qui n’y trouverait pas un mobile pour faire de ces dons un bon et légitime usage9.

On n’appelle ordinairement utile que ce qui peut satisfaire des besoins plus grossiers, comme ce qui peut nous procurer le superflu dans la nourriture et dans la boisson, ou le luxe dans notre habillement et dans nos meubles, et la prodigalité dans les festins. Je ne vois cependant pas pourquoi on ne met pas également au nombre des choses utiles tout ce que nous font désirer nos sentiments les plus vifs. Si on estime tout sur ce pied, celui qui n’a d’autre guide que l’intérêt personnel ne sera jamais un homme avec qui on puisse raisonner sur les choses qui exigent un goût délicat. Pour cet homme, une poule vaudra certainement mieux qu’un perroquet, une marmite qu’un vase de porcelaine, un paysan que toutes les têtes savantes du monde, et l’on a bien tort de se donner tant de peine pour découvrir la distance des étoiles fixes, tant qu’on n’aura pas trouvé le meilleur moyen de se servir de la charrue. Mais quelle folie de discuter ici, puisque nos sentiments ne s’accordent pas et qu’il est impossible de les mettre d’accord ! Cependant il n’est pas d’homme, si grossiers et si vulgaires que soient ses sentiments, qui ne puisse s’apercevoir que les charmes et les agréments de la vie, les moins indispensables en apparence, attirent presque tous nos soins, et que, si nous voulions les exclure, presque tous nos efforts seraient sans motif et sans but. De même, il n’est personne assez grossier pour ne pas sentir qu’une action morale, du moins dans un autre, nous touchera d’autant plus qu’elle sera plus désintéressée, et que les motifs en seront plus nobles.

Quand j’observe alternativement les côtés nobles et les côtés faibles de l’homme, je me reproche à moi-même de ne pouvoir me placer au point d’où l’on voit ces contrastes s’harmoniser de manière à donner un caractère imposant au grand tableau de la nature humaine. Car je n’ignore pas que les positions les plus grotesques, rapportées au grand plan de la nature, ne peuvent que causer une noble impression, quoique nous ayons la vue trop courte pour les saisir sous ce rapport. Cependant, pour jeter un coup d’œil rapide sur ce plan, je crois pouvoir ajouter les remarques suivantes. Ceux d’entre les hommes qui agissent d’après des principes sont peu nombreux, et cela est un bien en définitive, car il est facile de s’égarer dans ces principes, et le dommage qui en résulte est d’autant plus grand que les principes sont plus généraux et que la personne qui y soumet sa conduite est plus constante. Ceux qui obéissent à de bons penchants sont plus nombreux, et cela est excellent, quoiqu’on ne puisse guère en faire un mérite aux individus ; car, si ces instincts vertueux trompent parfois, ils atteignent, l’un dans l’autre, le grand but de la nature, comme les autres instincts qui dirigent si régulièrement le monde animal. Ceux qui ont toujours devant les yeux leur cher moi, qui y rapportent tous leurs efforts, et pour qui l’intérêt personnel est un grand axe autour duquel ils voudraient tout faire tourner, sont les plus nombreux ; et il ne peut rien y avoir de plus avantageux, car ce sont les plus actifs, les mieux réglés et les plus prudents. Ils donnent au tout de la consistance et de la solidité, en concourant, sans le vouloir, à l’utilité générale, et en fournissant les matériaux et les fondements sur lesquels des âmes plus délicates peuvent répandre la beauté et l’harmonie. Enfin l’amour de l’honneur est dans tous les cœurs, quoique diversement partagé, ce qui doit donner à l’ensemble une beauté ravissante. Car, bien que l’ambition soit une folie, quand on en fait la règle unique à laquelle on rapporte toutes ses autres inclinations, elle est cependant excellente comme mobile auxiliaire. En effet, en agissant sur ce grand théâtre conformément à ses inclinations dominantes, chacun obéit en même temps à un mobile secret qui le pousse à se placer à un point de vue étranger, pour pouvoir juger l’impression que sa conduite doit produire sur les autres. C’est ainsi que les divers groupes se réunissent en un tableau d’un magnifique effet, où l’unité règne au milieu de la variété, et dans l’ensemble duquel éclatent la beauté et la dignité de la nature humaine.

TROISIÈME SECTION.

De la différence du sublime et du beau dans le rapport des sexes.

Celui qui le premier comprit toutes les femmes sous la dénomination de beau sexe voulut peut-être leur dire quelque chose de flatteur, mais il rencontra plus juste qu’il ne le crut sans doute lui-même. Car, sans considérer que leur figure est en général plus fine, leurs traits plus délicats et plus doux, leur physionomie plus significative et plus attrayante dans l’expression de l’amitié, de la plaisanterie et de l’affabilité, que chez les hommes, et sans parler de cette vertu magique et secrète par laquelle elles nous disposent, en nous passionnant, à les juger d’une manière favorable, on remarque surtout dans le caractère de ce sexe des traits particuliers qui le distinguent clairement du nôtre, et qui sont principalement marqués au coin de la beauté. D’un autre côté, nous pourrions revendiquer la dénomination de sexe noble, si ce n’était pas le devoir d’un noble caractère de repousser les titres d’honneur et de mieux aimer les donner que les recevoir. Ce n’est pas qu’il faille entendre par là que la femme manque de qualités nobles ou que l’homme ne peut avoir aucune espèce de beauté ; au contraire, on veut que chaque sexe réunisse ces deux genres de qualités, mais de telle sorte que, chez la femme, tous les autres avantages concourent à relever le caractère de la beauté, auquel elle doit rapporter tout le reste ; tandis qu’au contraire le sublime doit être le signe caractéristique de l’homme et dominer visiblement toutes ses qualités. Tel est le principe qui doit diriger tous nos jugements, soit de blâme, soit d’éloge, sur les deux sexes ; celui que doit avoir en vue toute éducation, tout effort entrepris pour conduire l’un ou l’autre à sa perfection morale, si on ne veut effacer entièrement cette différence attrayante que la nature a mise entre eux. Car il ne suffit pas de se représenter qu’on a des créatures humaines sous les yeux, il ne faut pas oublier que ces créatures ne sont pas toutes du même genre.

Les femmes ont un sentiment inné et puissant pour tout ce qui est beau, élégant et orné. Déjà dans l’enfance elles aiment la parure. Elles sont propres et très sensibles à tout ce qui peut causer du dégoût. La plaisanterie leur plaît, et on peut les amuser avec des bagatelles, pourvu que celles-ci soient gaies et riantes. Elles ont de très bonne heure des manières modestes ; elles savent se donner un air fin, et se posséder elles-mêmes dans un âge où la jeunesse bien élevée de l’autre sexe est encore intraitable, gauche et embarrassée. Elles ont beaucoup de sympathie, de bonté et de compassion. Elles préfèrent le beau à l’utile : aussi font-elles volontiers des épargnes sur le superflu de leur entretien, afin de pouvoir dépenser davantage pour leur toilette et leur parure. Elles sont très sensibles à la plus petite offense, et très habiles à remarquer le plus léger manque d’attention et d’estime. En un mot, elles représentent dans la nature humaine la prédominance des belles qualités sur les nobles, et elles servent même à policer le sexe masculin.

On me dispensera, je l’espère, de l’énumération des qualités des hommes, parallèles à celles dont je viens de parler, et on se contentera de les considérer en les rapprochant les unes des autres. Le beau sexe a autant d’esprit que le sexe masculin, mais c’est du bel esprit, tandis que le nôtre est un esprit profond, expression identique à celle de sublime.

C’est le propre des actions belles d’annoncer une grande facilité et de paraître avoir été accomplies sans aucune peine ; au contraire, de grands efforts, des difficultés surmontées excitent l’admiration et appartiennent au sublime. De profondes réflexions, une contemplation longue et soutenue sont nobles mais difficiles, et ne conviennent guère à une personne dont les charmes naturels ne nous doivent donner d’autre idée que celle de la beauté. Des études fatigantes, de pénibles recherches, quelque loin qu’une femme les pousse, effacent les avantages propres à son sexe ; elle pourra bien devenir, à cause de la rareté du fait, l’objet d’une froide admiration, mais aussi elle y compromettra ces charmes qui lui donnent un si grand pouvoir sur l’autre sexe. Une femme qui a la tête pleine de grec, comme Madame Dacier, ou qui entreprend de savantes dissertations sur la mécanique, comme la Marquise du Châtelet, ferait très bien de porter une barbe, car cela exprimerait peut-être encore mieux le profond savoir qu’elle ambitionne. Le bel esprit choisit pour objet tout ce qui touche aux sentiments les plus délicats ; il abandonne les spéculations abstraites ou les connaissances utiles mais sèches à l’esprit laborieux, solide et profond. Ainsi les femmes n’apprendront pas la géométrie ; elles ne sauront du principe de la raison suffisante, ou des monades, que ce qui leur sera nécessaire pour sentir le sel répandu dans les satires des petits critiques de notre sexe. Les belles peuvent laisser tourner les tourbillons de Descartes, sans s’en inquiéter, quand même l’aimable Fontenelle voudrait les accompagner au milieu des planètes. Elles ne perdront rien de la puissance de leurs charmes pour ignorer tout ce qu’Algarotti a pris la peine d’écrire pour elles sur les forces attractives de la matière, d’après le système de Newton. Dans l’histoire, elles ne se rempliront pas la tête de batailles, et, dans la géographie, de places fortes ; car il leur convient tout aussi peu de sentir la poudre à canon qu’à nous de sentir le musc.

On dirait que c’est par une ruse malicieuse que les hommes veulent inspirer au beau sexe ce mauvais goût. Car, sentant bien leur faiblesse à l’endroit des charmes naturels de ce sexe, et sachant qu’un seul regard malin les trouble bien plus que la question la plus difficile, ils savent aussi que, dès que les femmes suivent ce goût, ils retrouvent leur supériorité, et acquièrent un avantage qu’ils auraient sans cela bien difficilement obtenu, celui de flatter avec une généreuse indulgence la faiblesse de leur vanité. L’objet de la science des femmes, c’est surtout l’espèce humaine, et, dans l’espèce humaine, l’homme en particulier. Leur philosophie n’est pas de raisonner, mais de sentir. Il ne faut pas perdre de vue cette vérité, si on veut leur donner l’occasion de montrer leur belle nature. On ne doit pas chercher à développer leur mémoire, mais leurs sentiments moraux, et cela, non par des règles générales, mais par le récit d’actions particulières sur lesquelles on appellera leur jugement. Les exemples tirés de l’Antiquité et qui montrent l’influence que le beau sexe a exercée dans les affaires du monde, les diverses conditions que lui ont faites les hommes en d’autres siècles et dans des pays étrangers, le caractère des deux sexes, lorsqu’il se traduit dans ces exemples, le goût changeant des plaisirs, voilà leur histoire et leur géographie. Il est beau de rendre agréable à une femme la vue d’une carte représentant le globe terrestre ou les principales parties de la terre. On y parvient lorsqu’en la mettant sous ses yeux, on lui dépeint les divers caractères des peuples, la variété de leurs goûts et de leurs sentiments moraux, surtout si on en montre l’influence sur les rapports des sexes entre eux, et qu’on y ajoute quelques simples explications tirées de la différence des climats, de la liberté ou de l’esclavage de ces peuples. Il importe peu qu’elles sachent ou ignorent les divisions particulières de ces pays, leur industrie, leur puissance ou leur souverain. De même, du système du monde elles n’ont besoin de savoir que ce qu’il leur en faut pour être touchées du spectacle du ciel dans une belle soirée, c’est-à-dire pour comprendre, de quelque manière, qu’il existe encore d’autres mondes et d’autre belles créatures. Le sentiment des peintures expressives, celui de la musique, non de celle qui montre de l’art, mais de celle qui touche, tout cela épure et élève le goût de ce sexe et se trouve toujours lié à des émotions morales. Jamais pour les femmes d’instruction froide et spéculative ; toujours des sentiments, j’entends de ceux qui conviennent le plus possible à la condition de leur sexe. Mais une instruction de cette nature est A rare parce qu’elle exige des talents, de l’expérience et un cœur plein de sentiment ; et les femmes peuvent se passer de toute autre instruction, parce qu’elles savent très bien se former elles-mêmes sans ce secours.

La vertu des femmes doit être belle10 ; celle des hommes, noble. Les femmes éviteront le mal, non parce qu’il est injuste, mais parce qu’il est haïssable, et les actions vertueuses sont pour elles des actions moralement belles. Ne leur parlez pas de nécessité, de devoir, d’obligation. Elles supportent difficilement les ordres et toute contrainte brutale. Elles ne font rien que ce qui leur plaît, et l’art consiste à faire que le bien seul leur plaise. Je ne crois guère que le beau sexe se conduise par des principes, et j’espère ne pas l’offenser par là, car les principes sont extrêmement rares, même chez les hommes. Aussi la Providence a-t-elle mis dans leur cœur des sentiments bons et bienveillants, un sentiment délicat des bienséances, une âme complaisante. Mais ne leur demandez pas de sacrifices et de magnanimes efforts sur elles-mêmes. Un mari ne doit jamais dire à sa femme qu’il expose une partie de sa fortune pour un ami. Pourquoi irait-il enchaîner son humeur affable et gaie, en chargeant son esprit du poids d’un secret important, dont lui seul doit être le gardien ? Beaucoup des faiblesses mêmes des femmes sont, pour ainsi dire, de beaux défauts. L’offense ou le malheur remplit leur âme tendre de chagrin. L’homme ne doit jamais verser que des larmes généreuses ; celles que lui font répandre la souffrance ou des revers de fortune le rendent méprisable. La vanité, qu’on reproche de tant de manières au beau sexe, est, si l’on veut, un défaut, mais c’est du moins un beau défaut. Car, sans parler du désappointement qu’éprouveraient les hommes qui aiment tant à flatter les femmes, si celles-ci n’étaient disposées à bien accueillir leurs propos, cette inclination anime encore leurs charmes. Elle les pousse à se donner des grâces et un bon maintien, à laisser agir librement la vivacité de leur esprit, à briller et à relever leur beauté par tout ce que la mode invente incessamment. Il n’y a rien là d’offensant pour les autres ; on y trouve, au contraire, lorsque le bon goût y préside, tant d’agrément, que c’est être mal avisé que de les censurer avec aigreur. Une femme qui sur ce point est trop volage et trop frivole s’appelle une folle, et cette épithète ne renferme pas un reproche aussi dur que quand on l’applique à l’homme, en changeant la désinence ; à tel point qu’entre des personnes qui s’entendent bien elle exprime quelquefois une flatterie familière. Si la vanité est un défaut qui, chez les femmes, mérite qu’on l’excuse, l’orgueil n’est pas seulement chez elles blâmable comme chez les hommes en général, mais il défigure entièrement le caractère de leur sexe ; car ce vice stupide et haïssable est tout à fait opposé aux charmes modestes et engageants. Une personne qui a ce défaut est dans une position difficile : il faut qu’elle consente à être jugée sévèrement et sans indulgence ; car quiconque prétend jouir d’une grande considération dispose au blâme tous ceux qui l’entourent. La découverte du moindre défaut donne à tous une véritable joie, et l’épithète de folle perd ici sa signification adoucie. Il faut bien distinguer la vanité de l’orgueil. La vanité recherche les suffrages et honore en quelque manière ceux auprès de qui elle se donne cette peine ; l’orgueil s’en croit déjà en pleine possession, et, comme il ne s’efforce point de les obtenir, il n’en obtient aucun.

Si un grain de vanité ne nuit en rien à une femme aux yeux des hommes, au contraire, plus il est visible, plus il jette la division dans le beau sexe. Les femmes se jugent alors entre elles très sévèrement, parce que les charmes de l’une semblent obscurcir ceux de l’autre, et celles qui ont de grandes prétentions à faire des conquêtes sont rarement amies dans le vrai sens du mot.

Il n’y a rien de plus opposé au beau que ce qui inspire le dégoût, comme il n’y a rien de plus éloigné du sublime que le ridicule. Aussi ne peut-on faire un outrage plus sensible à un homme que de le traiter de fou, et à une femme que de la trouver repoussante. Le Spectateur anglais soutient qu’il n’y a pas de reproche plus chagrinant pour un homme que celui de menteur, et pour une femme que celui d’impudique. Je ne discute pas la valeur de cette opinion, à la juger suivant la sévérité de la morale. La question ici n’est pas de savoir ce qui mérite en soi le plus grand blâme, mais ce qu’on ressent en fait avec le plus de force. Or je demande à chacun de mes lecteurs si, en se plaçant par la pensée dans un cas semblable, il ne partage pas mon avis. Ninon de Lenclos n’avait pas la moindre prétention à la chasteté, et cependant elle eût été amèrement offensée si un de ses amants eût montré la moindre répugnance pour sa personne. On sait le sort cruel qu’éprouva Monadelschi pour une expression blessante dans ce genre sur une princesse qui ne voulait cependant point passer pour une Lucrèce. Il est insupportable de ne pouvoir plus faire le mal quand même on le voudrait, puisqu’en y renonçant on ne pratique plus qu’une vertu très douteuse.

Une chose sert à éloigner les femmes autant que possible de tout ce qui peut inspirer du dégoût, c’est l’amour de la propreté, qui convient d’ailleurs à tous les hommes, mais qui doit être regardée comme une des premières vertus du beau sexe ; les femmes ne peuvent guère la pousser trop loin, tandis que chez les hommes elle dépasse quelquefois la mesure et devient alors quelque chose de fade.

La pudeur est un secret dont se sert la nature pour mettre des bornes à un penchant indomptable, qui, provoqué par le cri de la nature, semble s’accorder avec de bonnes qualités morales, alors même qu’il s’en écarte. Elle est donc très nécessaire comme supplément aux principes, car il n’y a pas de penchant qui rende les sophistes plus habiles à inventer de complaisants principes. Elle sert encore à jeter un voile mystérieux sur les desseins les plus légitimes et les plus importants de la nature, de peur qu’une trop grande connaissance de ceux-ci ne nous inspire du dégoût ou au moins de l’indifférence pour le but final d’un penchant, sur lequel reposent les inclinations les plus délicates et les plus vives de la nature humaine. Cette qualité est surtout propre au beau sexe et lui sied parfaitement. Aussi est-ce une méprisable grossièreté que de chercher à embarrasser ou à chagriner la tendre modestie des femmes par cette espèce de plaisanteries de mauvais ton qu’on nomme obscénité. Comme cependant, qu’on tourne autant qu’on voudra autour du secret de la nature, le penchant qui nous entraîne vers l’autre sexe est en définitive la cause des charmes que nous lui trouvons, et que la femme est toujours, comme femme, l’agréable sujet d’un entretien où respirent des mœurs douces, voilà pourquoi sans doute des hommes, d’ailleurs aimables, prennent de temps en temps la liberté de faire entrevoir à travers leurs malicieuses plaisanteries de fines allusions qui leur méritent le titre de malins, et, parce qu’ils n’offensent point par des regards trop curieux ou qu’ils ne songent point à blesser l’estime, croient avoir le droit de traiter de prude la personne qui les reçoit d’un air froid et mécontent. Je ne parle de cette malice que parce qu’on l’a considérée comme une marque déterminée de bonne société, et que, dans le fait, on y a jusqu’ici dépensé beaucoup d’esprit ; quant au jugement qu’en doit porter une morale sévère, il n’en est point ici question, puisque, parlant du sentiment du beau, je n’ai à considérer et à expliquer que des apparences.

Les qualités nobles de ce sexe, qui cependant, comme nous l’avons déjà remarqué, ne doivent jamais rendre méconnaissable le sentiment du beau, ne s’annoncent jamais plus clairement et plus sûrement que par la modestie, sorte de simplicité et de naïveté noble. On y voit briller une tranquille bienveillance et une estime pour les autres, accompagnées d’une noble confiance en soi-même et d’une juste appréciation de sa personne, qu’on retrouve toujours dans un caractère sublime. Comme cet heureux accord séduit par un charme touchant et commande l’estime, il met toutes les autres qualités brillantes à l’abri de la malignité du blâme et de la raillerie. Les personnes douées d’un tel caractère ont aussi un cœur fait pour l’amitié, disposition qu’on ne saurait trop estimer chez les femmes, car elle y est très rare, quoiqu’elle y ait un charme infini.

Comme notre but est de juger des sentiments, on ne peut nous savoir mauvais gré d’expliquer autant que possible la différence des impressions que font sur les hommes la figure et les traits du beau sexe. Tout cet enchantement repose au fond sur le penchant qui nous porte vers lui. La nature poursuit son grand dessein, et toutes les délicatesses qui s’y joignent, qu’elles paraissent s’en éloigner tant qu’elles voudront, n’en sont que des accessoires, et empruntent, en définitive, tout leur charme à la même source. Un goût sain et solide, qui est toujours déterminé par ce penchant, ne sera que faiblement touché par les charmes du maintien, des traits du visage, des yeux, etc., dans une femme, et, comme il ne voit en elle que le sexe, il traite ordinairement la délicatesse des autres de pur badinage.

Quoique ce goût ne soit pas délicat, il n’est cependant pas à mépriser. Car c’est grâce à lui que la meilleure partie des hommes obéit d’une manière simple et sûre à la grande loi de la nature11. C’est par là que se forment la plupart des mariages, au moins dans la classe la plus laborieuse de la société ; et, lorsqu’un homme n’a pas la tête remplie d’airs enchanteurs, de regards languissants, de noble maintien, etc., et qu’il ne comprend rien à tout cela, il n’en est que plus attentif aux vertus domestiques, à l’économie, etc., et même à la dot. Quant au goût délicat, qui exige qu’on fasse une distinction entre les charmes extérieurs des femmes, il s’attache à ce qu’il y a de moral ou de non moral dans la figure et dans l’expression du visage. En considérant les agréments d’une femme sous ce dernier point de vue, on pourra l’appeler jolie. Des formes bien proportionnées, des traits réguliers, une heureuse harmonie de la couleur du teint et de celle des yeux, ce sont là des beautés qui plaisent aussi dans un bouquet de fleurs et obtiennent une froide admiration. Le visage même, s’il ne dit rien, a beau être joli, il ne parle point au cœur. Mais, quand l’expression des traits, des yeux et de la figure est morale, elle s’adresse au sentiment du sublime ou à celui du beau. Une femme, chez qui les agréments de son sexe font surtout paraître l’expression morale du sublime, s’appelle belle dans le véritable sens du mot ; celle dont la physionomie ou les traits du visage ont un caractère moral qui annonce les qualités du beau, est agréable, et ; si elle l’est à un haut degré, charmante. La première, sous un air calme, dans un noble maintien et dans des regards modestes, laisse percer l’éclat d’une belle âme ; une sensibilité tendre et un cœur bienveillant se peignent sur son visage et s’emparent à la fois du penchant et du respect de nos cœurs. Dans les yeux riants de la seconde éclatent la gaieté, l’esprit, une fine malice, une légère moquerie et une froideur simulée. Elle attire, tandis que la première touche ; l’amour dont elle est capable et qu’elle inspire aux autres est fugitif, mais beau, tandis que le sentiment qu’inspire l’autre est tendre, mêlé d’estime et durable. Je ne veux pas me laisser entraîner trop loin dans des analyses de ce genre, car en pareille matière l’auteur a toujours l’air de suivre sa propre inclination. Cependant, j’ajouterai encore que le goût qu’ont beaucoup de dames pour un teint pâle, mais sain, s’explique très aisément. C’est qu’en effet cette sorte de teint accompagne d’ordinaire un caractère doué d’une sensibilité plus profonde et plus tendre, ce qui rentre dans le sublime, tandis qu’un teint rouge et fleuri annonce plutôt un caractère vif et joyeux ; or il est plus flatteur pour la vanité de toucher et d’enchaîner que de charmer et de séduire. Il peut y avoir des personnes jolies, mais sans aucun sentiment moral et sans aucune expression ; elles ne sauront ni toucher ni charmer, si ce n’est ce goût solide, dont nous avons parlé, et à qui il arrive quelquefois de raffiner et de faire un choix à sa manière. Il est malheureux que ces belles créatures tombent aisément dans le défaut de l’orgueil, lorsqu’elles consultent leur miroir qui leur montre leur beauté, et parce qu’elles manquent de sentiments plus délicats, car alors elles rendent tout le monde indifférent à leur égard, excepté le flatteur qui a ses vues et use d’artifice.

On s’expliquera peut-être d’après ces idées les divers effets que la figure d’une femme produit sur le goût des hommes. Je ne parle pas de ce qui, dans ces effets, touche de trop près à l’appétit du sexe, et de ce qui est susceptible de s’accorder avec cette idée particulière de volupté dont s’enveloppe le sentiment de chacun, parce que cela sort de la sphère d’un goût délicat. Peut-être M. de Buffon a-t-il raison de soupçonner que la figure qui fait sur nous la première impression, dans le temps où notre penchant pour le sexe est encore neuf et commence à se développer, devient comme le type auquel dans la suite devront se rapporter plus ou moins toutes les autres figures de femmes, pour exciter en nous ces capricieux désirs qui nous forcent, malgré la grossièreté de ce penchant, à choisir entre divers objets. Quant au goût plus délicat, je soutiens que tous les hommes jugent d’une manière à peu près uniforme cette espèce de beauté que nous avons nommée jolie figure, et que là-dessus les opinions ne sont pas aussi opposées qu’on le croit communément. Les Circassiennes et les Géorgiennes ont toujours paru très jolies aux Européens qui ont voyagé dans leurs pays. Les Turcs, les Arabes, les Persans, doivent avoir le même goût, puisqu’ils sont très désireux d’embellir leur population par le mélange d’un aussi beau sang, et on remarque que cela a réellement réussi à la race persane. Les marchands de l’Indoustan ne manquent pas de tirer un grand profit du détestable commerce qu’ils font de ces belles créatures, en les amenant aux gens riches et friands de leur pays ; et l’on voit que, quelque différence que présentent les caprices du goût dans ces différentes contrées, ce qui a été une fois reconnu dans l’une comme supérieurement joli, le sera aussi dans toutes les autres. Mais si, dans le jugement qu’on porte sur la délicatesse d’une figure, on fait entrer l’expression morale des traits, alors le goût variera chez les hommes suivant leurs sentiments moraux, ou suivant les différentes, significations qu’ils pourront trouver à l’expression de la figure. On voit souvent des figures, qui, au premier abord, ne font pas un grand effet, parce qu’elles ne sont pas décidément jolies, mais qui, dès qu’elles ont commencé à plaire, grâce à une plus intime connaissance, semblent captiver bien davantage, et s’embellir continuellement, tandis qu’au contraire une jolie figure, qui se fait remarquer tout d’un coup, est vue dans la suite avec plus de froideur. Cela vient sans doute de ce que les attraits moraux, dès qu’ils sont visibles, enchaînent davantage ; et, comme il faut aux sentiments moraux une occasion pour se produire et se montrer, chaque découverte d’un nouveau charme de ce genre nous en fait soupçonner bien d’autres encore, tandis que les agréments qui ne se cachent point, lorsqu’ils ont une fois produit tout leur effet, ne peuvent plus dans la suite empêcher la curiosité amoureuse de se refroidir et de se changer insensiblement en indifférence.

Voici une remarque qui se présente tout naturellement au milieu de ces observations. Le sentiment tout à fait simple et grossier de l’appétit du sexe conduit, il est vrai, de la manière la plus directe, au grand but de la nature, et, en exécutant son ordre, il est propre à rendre les individus heureux sans détour ; mais, à cause de son universalité, il dégénère aisément en libertinage et en débauche. D’un autre côté, un goût beaucoup plus délicat sert, il est vrai, à ôter sa grossièreté à un penchant impétueux, et, en le restreignant à un très petit nombre d’objets, à lui donner un caractère de moralité et de bienséance ; mais il manque ordinairement le grand but final de la nature, et, comme il exige et attend plus qu’elle n’a l’habitude de donner, il rend rarement heureuses les personnes qui le possèdent. Le premier de ces goûts est grossier, car il s’adresse à tous les individus d’un sexe ; le second est raffiné, car il ne s’adresse proprement à aucun ; il n’est occupé que d’un objet, que se crée l’imagination, et qu’elle orne de toutes les nobles et belles qualités que la nature réunit rarement dans une seule personne, et que plus rarement encore elle offre à celui qui pourrait les apprécier et serait digne d’une telle possession. Voilà pourquoi on ajourne le mariage, pourquoi on finit par y renoncer tout à fait, pourquoi, ce qui est peut-être pire encore, on se repent amèrement quand on fait un choix qui n’a pas rempli son attente, car il arrive souvent comme au coq d’Ésope, qui rencontre une perle, quand le moindre grain d’orge eût bien mieux fait son affaire.

Nous pouvons remarquer ici en général que, quelque attrayantes que puissent être les impressions d’un goût délicat, il ne faut cependant chercher à le raffiner qu’avec précaution, si on ne veut pas, en lui attribuant un charme excessif, se préparer une source de chagrins et de maux. Pour peu que la chose me semblât praticable, je proposerais volontiers aux âmes nobles d’épurer ce goût, autant que possible, en tout ce qui touche leurs propres qualités ou leurs propres actions, mais de le laisser dans sa simplicité relativement à leurs jouissances ou à ce qu’elles attendent des autres. S’il en pouvait être ainsi, elles se rendraient heureuses et les autres avec ellés. Il ne faut jamais oublier qu’en quelque chose que ce soit, on ne doit jamais fonder de trop grandes espérances sur le bonheur de la vie et la perfection des hommes, car celui qui ne compte que sur le médiocre a l’avantage de voir rarement son attente trompée par l’événement, tandis qu’il est quelquefois surpris par des perfections inattendues.

L’âge, ce grand ennemi de la beauté, menace tous ces attraits, et, quand l’ordre naturel est suivi, il faut que les qualités sublimes et nobles prennent peu à peu la place des belles qualités, afin qu’à mesure que la personne cesse d’être aimable, elle acquière toujours de nouveaux droits au respect. C’est, à mon avis, dans une belle simplicité, relevée par un sentiment délicat pour tout ce qui est attrayant et noble, que devrait consister toute la perfection du beau sexe à la fleur de l’âge. Lorsque la prétention aux attraits vient à s’affaiblir insensiblement, la lecture des livres, le développement de l’esprit pourrait peu à peu laisser aux muses la place naguère occupée par les grâces, et le mari devrait être le premier maître. Pourtant, même quand arrive cette époque de la vieillesse, si terrible pour toutes les femmes, elles appartiennent encore au beau sexe, et elles se déparent elles-mêmes, lorsque, désespérant de ne pouvoir soutenir plus longtemps ce caractère, elles s’abandonnent à une humeur chagrine et acariâtre.

Une personne d’un certain âge, qui montre en société un air doux et amical, dont l’affabilité est mêlée de gaieté et de raison, qui favorise avec bienséance les amusements de la jeunesse auxquels elle ne prend plus part, et qui, en portant son attention surtout, montre le contentement que lui donne la joie qui l’entoure, une telle personne est encore quelque chose de plus fin et de plus délicat qu’un homme du même âge, et peut-être est-elle plus aimable qu’une jeune fille, quoique dans un autre sens. On pourrait bien reprocher un peu trop de mysticité à cet amour platonique qu’affichait un ancien philosophe, quand il disait de l’objet de son penchant : « Les grâces résident dans ses rides, et mon âme semble se reposer sur mes lèvres, quand je baise sa bouche flétrie » ; mais de telles prétentions sont déplacées à cet âge. Un vieillard qui fait l’amoureux est un vieux fat, et, dans l’autre sexe, ces sortes de prétentions excitent du dégoût. Si nous ne nous comportons pas avec bienséance, il ne faut pas s’en prendre à la nature, mais au dérèglement de notre volonté.

Afin de ne pas perdre mon texte de vue, je veux présenter encore quelques considérations sur l’influence que les deux sexes peuvent exercer l’un sur l’autre, en embellissant ou en ennoblissant leurs sentiments. Les femmes ont un sentiment particulier pour le beau, par rapport à ce qui les regarde elles-mêmes, et pour le noble, en tant qu’on le doit attendre des hommes. Les hommes au contraire ont un sentiment décidé pour le noble qui convient à leurs qualités, et pour le beau, en tant qu’on le doit attendre des femmes. Il doit résulter de là que le but de la nature est de donner à l’homme plus de noblesse encore, et à la femme plus de beauté par le penchant réciproque des deux sexes. Une femme ne s’inquiète guère de ne pas posséder certaines connaissances élevées, d’être timide et peu propre aux affaires importantes, etc., elle est belle et séduisante, et cela suffit. Au contraire, elle exige toutes ces qualités de l’homme, et la sublimité de son âme ne se révèle que par l’estime qu’elle sait faire de ces nobles qualités, quand elle les rencontre en lui. Comment, sans cela, tant d’hommes si laids, malgré tout leur mérite, parviendraient-ils à s’attacher des femmes si jolies et si séduisantes ! L’homme, au contraire, est bien plus exigeant à l’endroit des attraits ou de la beauté de la femme. La délicatesse de ses traits, sa naïve gaieté et son attrayante amabilité le dédommagent du manque de lecture et des autres défauts qu’il doit réparer lui-même par ses propres talents. La vanité et la mode peuvent bien donner à ces penchants naturels une fausse direction, et faire d’un homme un petit-maître, et d’une femme une pédante ou une amazone, mais la nature cherche toujours à nous ramener à elle. On peut juger, d’après cela, combien le penchant que nous avons pour les femmes pourrait contribuer à nous ennoblir, si, au lieu d’une instruction sèche, on développait en elles de bonne heure le sentiment moral, afin de les rendre capables de sentir ce qui convient à la dignité et aux qualités sublimes de l’autre sexe, et de les préparer par là à regarder avec mépris les fades minauderies, et à ne se rendre à aucune autre qualité qu’au mérite. Il est certain aussi que la puissance de leurs charmes y gagnerait en général ; car nous voyons que l’enchantement qu’ils produisent n’agit la plupart du temps que sur des âmes nobles ; les autres ne sont pas assez délicates pour l’éprouver. C’est d’une insensibilité de ce genre que se plaignait le poète Simonide, lorsque, invité à faire entendre ses beaux chants aux Thessaliens, il répondait : « Ces gens-là sont trop sots pour se laisser tromper par un homme tel que moi. » On a déjà remarqué d’ailleurs qu’un des effets de la société du beau sexe était de rendre les mœurs des hommes plus douces, leurs manières plus élégantes et plus polies, leur maintien plus soigné, mais ceci n’est qu’un avantage accessoire12. L’essentiel est que l’homme comme homme et la femme comme femme deviennent plus parfaits, c’est-à-dire que le penchant qu’ont les deux sexes l’un pour l’autre agisse conformément au vœu de la nature, de manière à rendre plus nobles encore les qualités de l’un, et plus belles les qualités de l’autre. Si tous deux arrivaient ainsi à leur plus grande perfection, l’homme alors, fort de son mérite, pourrait dire à la femme : « Quoique vous ne m’aimiez pas, je vous forcerai à m’estimer », et la femme, sûre de la puissance de ses charmes, pourrait dire à l’homme : « Quoique vous ne nous estimiez pas intérieurement, nous vous forçons cependant à nous aimer. » Faute de semblables principes, nous voyons des hommes prendre, pour plaire, des airs efféminés, et quelquefois aussi (quoique plus rarement) des femmes affecter un air viril pour inspirer l’estime ; mais on fait toujours très mal ce qu’on fait contre l’ordre de la nature.

Dans la vie conjugale, un couple bien uni ne doit former en quelque sorte qu’une seule personne morale, animée et dirigée par l’intelligence de l’homme et par le goût de la femme. Car non seulement on peut attribuer à celui-là plus de cette pénétration que donne l’expérience, et à celle-ci plus de finesse et de justesse dans le sentiment, mais aussi c’est le propre d’un noble caractère de placer dans le contentement d’un objet aimé le but de ses efforts ; et, d’un autre côté, il est d’une belle âme de chercher à répondre à de telles intentions par une aimable complaisance. Sous ce rapport donc, tout combat de supériorité est déplacé, et là où il s’élève, il est le signe assuré d’un goût grossier et d’une union mal assortie. Dès qu’il s’agit du droit de commander, tout le charme de l’union est déjà perdu ; car, comme c’est l’inclination qui doit la former, elle est déjà à moitié rompue, quand le devoir commence à se faire entendre. Toute prétention de la femme à prendre un ton dur et impérieux est odieuse, une prétention semblable chez l’homme est basse et méprisable. Cependant la sage ordonnance des choses veut que toute cette délicatesse, toute cette tendresse de sentiment n’ait toute sa force qu’au commencement ; dans la suite, l’habitude et les affaires domestiques l’émoussent insensiblement et la changent en cette amitié familière, où le grand art consiste à entretenir encore quelque reste du premier sentiment, afin que l’indifférence et la satiété n’enlèvent pas tout le plaisir qu’on s’était promis en formant une telle union.

QUATRIÈME SECTION.

Des caractères nationaux13, dans leurs rapports avec les divers sentiments du sublime et du beau.

Les Italiens et les Français se distinguent surtout, selon moi, entre tous les autres peuples de l’Europe, par le sentiment du beau ; les Allemands, les Anglais et les Espagnols, par celui du sublime. Quant à la Hollande, c’est un pays où ces sentiments délicats se font peu remarquer. Le beau lui-même est ravissant et nous touche, ou bien il est riant et nous charme. La première espèce de beau a quelque chose du sublime, et l’esprit dans le sentiment qu’il en a, est pensif et ravi ; dans le sentiment de la seconde, il est riant et gai. Or la première espèce de beau semble particulièrement convenir aux Italiens, la seconde aux Français. Dans le caractère national qui exprime le sublime, celui-ci est du genre terrible et tourne quelque peu au bizarre, ou bien on a le sentiment du noble, ou bien encorecelui du magnifique. Or je crois pouvoir attribuer le sentiment de la première espèce aux Espagnols, celui de la seconde aux Anglais, et celui de la troisième aux Allemands. Le sentiment du magnifique n’est pas original de sa nature, comme les autres espèces de goût, et, quoique l’esprit d’imitation s’accommode de tout autre sentiment, il est cependant plus porté vers le sublime éclatant, car le sentiment de ce genre de sublime n’est proprement qu’un sentiment mixte, où entrent à la fois celui du beau et celui du noble, mais où, chacun d’eux considéré par lui-même étant plus froid, l’esprit est plus libre de suivre certains exemples et a besoin aussi de leur impulsion. Chez les Allemands le sentiment du beau est donc moins vif que chez les Français, et le sentiment du sublime moins vif que chez les Anglais, mais les cas où ces deux sentiments doivent être mêlés leur conviennent mieux ; aussi éviteront-ils les fautes où peut conduire l’exagération de chacune de ces deux espèces de sentiment.

Je ne ferai que toucher légèrement les arts et les sciences dont le choix peut confirmer le goût que nous avons attribué à chaque nation. Le génie italien s’est surtout distingué dans la musique, dans la peinture, dans la sculpture et dans l’architecture. Tous ces beaux-arts sont cultivés en France avec un goût tout aussi délicat, quoique la beauté en soit ici moins touchante. Le sentiment de la perfection poétique ou oratoire incline davantage vers le beau en France, et vers le sublime en Angleterre. La fine plaisanterie, la comédie, la riante satire, le badinage de l’amour, un style facile et qui coule naturellement, ce sont des choses originales en France. L’Angleterre au contraire est le pays des pensées profondes, de la tragédie, du poème épique et en général des lingots d’or, qui sous le laminoir français se transforment en feuilles minces et légères. En Allemagne l’esprit brille encore à travers la folie. Il était autrefois choquant, mais, grâce à de bons exemples et au bon sens de la nation, il a acquis plus de grâce et de noblesse, quoique la première qualité y soit moins naïve, et la seconde moins hardie que chez les deux peuples dont nous venons de parler. Le goût de la nation hollandaise pour un ordre minutieux et pour une élégance qui donne beaucoup de souci et d’embarras, annonce peu de disposition pour ces mouvements naturels et libres du génie dont la beauté serait étouffée par les soins d’une craintive prévoyance. Rien ne peut être plus opposé aux arts et aux sciences qu’un goût extravagant, car celui-ci pervertit la nature qui est le type de tout ce qui est beau et noble : aussi la nation espagnole montre-t-elle peu de goût pour les beaux-arts et les sciences.

Les caractères des nations se reconnaissent surtout dans leurs qualités morales ; c’est pourquoi nous allons examiner, de ce point de vue, leurs divers sentiments relativement au sublime et au beau14.

L’Espagnol est sérieux, discret et véridique. Il y a dans le monde peu de négociants plus honnêtes que ceux d’Espagne. Ila une âme fière et préfère les belles actions aux grandes. Comme dans la composition de son caractère on trouve peu de douceur et de bienveillance, il est souvent dur et même cruel. L’autodafé n’est pas tant soutenu par la superstition que par le goût extravagant de la nation, que frappe de respect et de terreur le spectacle des malheureux couverts des figures diaboliques du san benito et livrés aux flammes qu’alluma une piété barbare. On ne peut pas dire que les Espagnols soient plus magnanimes ou plus amoureux qu’aucun autre peuple, mais ils sont l’un et l’autre d’une manière bizarre et inusitée. Abandonner la charrue et se promener le long d’un champ avec une longue épée et un manteau jusqu’à ce qu’un étranger soit passé, ou bien dans un combat de taureaux, auquel assistent, sans voile pour cette fois, les belles du pays, indiquer la souveraine de son cœur par un salut particulier, et puis exposer sa vie en son honneur en luttant contre un animal farouche, ce sont des actions extraordinaires, rares et qui s’écartent beaucoup de la nature.

L’Italien semble unir le sentiment de l’Espagnol à celui du Français ; il a plus le sentiment du beau que le premier, et plus le sentiment du sublime que le second. On peut, je pense, déterminer aisément de cette manière les autres traits de son caractère moral.

Le Français a un goût dominant pour le beau moral. Il est gracieux, poli et complaisant. Il accorde vite sa confiance, aime à plaisanter, montre beaucoup d’aisance en société, et l’expression d’homme ou de dame de bon ton ne s’applique proprement qu’à celui qui possède, le sentiment de l’urbanité française. Ses sentiments sublimes mêmes, qui sont nombreux, sont subordonnés en lui au sentiment du beau, et ne tirent leur force que de leur accord avec ce dernier. Il aime à montrer son esprit et ne se fait pas scrupule de sacrifier une partie de la vérité à une saillie. Mais dans les cas où il ne peut faire de l’esprit15, par exemple dans les mathématiques et dans les autres arts ou dans les autres sciences abstraites et profondes, il montre autant de pénétration et de solidité qu’aucun autre peuple. Un bon mot n’a pas chez lui une valeur passagère, comme ailleurs ; on s’empresse de le répandre et même de le conserver dans des livres comme un évènement important. Il est citoyen tranquille, et se venge de l’oppression des fermiers généraux par des satires ou des remontrances de parlement, et, lorsque les pères du peuple ont montré par là, selon leur désir, une belle apparence de patriotisme, tout finit par un glorieux exil ou par des chansons à leur louange. L’objet auquel se rapportent surtout les mérites et les qualités nationales des Français est la femme16. Ce n’est pas que chez eux elle soit plus aimée ou estimée qu’ailleurs, mais elle leur donne une excellente occasion de montrer dans tout leur jour leur esprit, leur amabilité et leurs bonnes manières ; d’ailleurs les personnes vaines de l’un ou de l’autre sexe n’aiment jamais qu’elles-mêmes ; les autres ne sont qu’un jouet pour elles. Cependant, comme les Français ne manquent pas de qualités nobles, mais que ces qualités ne peuvent être excitées chez eux que par le sentiment du beau, le beau sexe pourrait avoir en France une influence plus puissante que partout ailleurs sur la conduite des hommes, en les poussant aux nobles actions, si l’on songeait à encourager un peu cette direction de l’esprit national. Il est fâcheux que les lis ne filent pas.

Le défaut dont approche le plus le caractère de cette nation est la frivolité, ou, pour employer une expression plus polie, la légèreté. Elle traite comme un jeu des choses importantes, et des bagatelles comme des choses sérieuses. Le Français, dans sa vieillesse, chante encore des chansons joyeuses et se montre encore, autant qu’il peut, galant auprès des dames. Je puis invoquer ici en ma faveur de grandes autorités dans la nation même dont je parle, et, pour me mettre à l’abri de toute récrimination, je puis me ranger derrière un Montesquieu et un d’Alembert.

L’Anglais est froid au début d’une liaison, et indifférent à l’égard d’un étranger. Il est peu porté aux petites complaisances ; mais, dès qu’il devient votre ami, il est disposé à vous rendre de grands services. Il se soucie peu de paraître spirituel en société ou d’y montrer de belles manières, mais il est sensé et posé. C’est un mauvais imitateur ; il ne s’inquiète pas du jugement d’autrui et ne suit que son propre goût. Dans ses rapports avec les femmes, il n’a pas la galanterie française, mais il leur témoigne beaucoup plus d’estime, et la pousse même peut-être trop loin, en leur accordant dans le mariage une autorité illimitée. Il est constant, quelquefois jusqu’à l’opiniâtreté, hardi et résolu, souvent jusqu’à la témérité, et fidèle aux principes qui le dirigent, presque toujours jusqu’à l’entêtement. Il tombe aisément dans l’originalité, non par vanité, mais parce qu’il s’inquiète peu des autres et qu’il ne fait pas volontiers violence à son goût par complaisance ou par imitation. C’est pourquoi on l’aime rarement autant que le Français, mais, quand on le connaît, on l’estime ordinairement davantage.

L’Allemand a un sentiment qui tient à la fois de celui de l’Anglais et de celui du Français, mais il semble se rapprocher davantage du premier, et la grande ressemblance qu’il a avec le second est artificielle et provient de l’imitation. Il allie heureusement le sentiment du sublime et celui du beau, et, quoiqu’il n’égale pas l’Anglais dans le premier et le Français dans le second, il les surpasse tous deux en ce qu’il les réunit. Il montre dans le commerce des hommes plus de complaisance que l’Anglais, et, s’il n’apporte pas en société une vivacité aussi agréable et autant d’esprit que le Français, il y montre plus de modestie et de jugement. En amour, comme en toute autre chose, il est assez méthodique, et, comme pour lui le beau ne va pas sans le noble, il est assez froid pour pouvoir tenir compte des considérations de bienséance, de faste et de dignité. Aussi la famille, le titre et le rang sont-ils pour lui en amour, comme dans les relations civiles, des choses de grande importance. Il s’inquiète beaucoup plus que les précédents du qu’en dira-t-on ? et, s’il sent en lui-même le désir de quelque grand perfectionnement, cette faiblesse qui l’empêche d’oser être original, quoiqu’il ait tout ce qu’il faut pour cela, et ce souci exagéré de l’opinion d’autrui ôtent toute consistance à ses qualités morales, en les rendant variables et en leur donnant un air emprunté.

Le Hollandais est naturellement ami de l’ordre et du travail, et, comme il ne songe qu’à l’utile, il a peu de goût pour ce qui est beau ou sublime dans un sens plus élevé. Un grand homme pour lui ne signifie autre chose qu’un homme riche ; par amis il entend ses correspondants, et il trouve très ennuyeuse une visite qui ne lui rapporte rien. Il contraste avec le Français et avec l’Anglais, et c’est en quelque sorte un Allemand très flegmatique.

Si nous essayons d’appliquer ces remarques à quelque cas particulier, par exemple au sentiment de l’honneur, nous trouverons les différences suivantes dans les caractères des nations. Le sentiment de l’honneur est chez le Français vanité, chez l’Espagnol arrogance, chez l’Anglais fierté, chez l’Allemand orgueil, et chez le Hollandais suffisance. Ces expressions paraissent synonymes au premier aspect, mais elles désignent des différences très remarquables. La vanité recherche l’approbation, elle est volage et changeante, mais elle a un extérieur poli. L’arrogant s’attribue toutes sortes de mérites imaginaires ; il s’inquiète peu du suffrage d’autrui ; ses manières sont dures et insolentes. La fierté n’est véritablement que la conscience de son propre mérite, lequel peut souvent être réel (et c’est pourquoi on parle quelquefois d’une noble fierté, tandis qu’on ne peut attribuer à personne une noble arrogance, parce que l’arrogance indique toujours une estime de soi-même exagérée et fausse) ; l’homme fier se montre à l’égard des autres indifférent et froid. L’orgueil est un composé de fierté et de vanité17. Il lui faut des hommages ; aussi les titres, les généalogies, le faste lui conviennent-ils. L’Allemand a surtout cette faiblesse. Les expressions très gracieux, très favorable, très bien né, et tous le pathos de ce genre rendent sa langue raide et embarrassée, et en bannissent cette belle simplicité que d’autres peuples peuvent donner à leur style. Les manières de l’orgueilleux en société sont cérémonieuses. L’homme suffisant est un orgueilleux qui montre clairement dans sa conduite le peu de cas qu’il fait des autres. Ses manières sont grossières. Ce misérable défaut est tout à fait opposé à un goût délicat, parce qu’il est évidemment stupide ; car le moyen de satisfaire le sentiment de l’honneur n’est sûrement pas d’exciter autour de soi la haine et la mordante satire, en affichant le mépris de tout le monde.

En amour, l’Allemand et l’Anglais ont un assez bon estomac et leur goût ne manque pas de délicatesse ; mais il est surtout sain et solide. L’Italien y est raffiné ; l’Espagnol fantastique, le Français friand.

La religion de la partie du monde que nous habitons ne vient pas de quelque goût particulier, mais elle a une source respectable. Aussi est-ce seulement dans les écarts où tombent les hommes en matière de religion et dans tout ce qui leur appartient véritablement que nous pouvons trouver des indices des diverses qualités nationales. Je ramène ces écarts aux idées générales suivantes : crédulité, superstition, fanatisme et indifférence18. La crédulité est presque toujours le partage de la partie ignorante de chaque nation, de tous ceux chez qui on ne remarque guère de sentiment délicat. La persuasion naît chez eux de la tradition et de l’éclat extérieur, sans qu’aucun sentiment délicat contribue à la déterminer. On trouve dans le Nord des peuples tout entiers de cette espèce. La crédulité, quand elle se joint à un goût bizarre, devient de la superstition. Ce goût est par lui-même un principe qui nous porte à croire aisément19, et, de deux hommes dont l’un serait possédé de cet esprit, tandis que l’autre aurait un caractère plus froid et plus mesuré, le premier, fût-il supérieur au second par l’intelligence, serait cependant plutôt disposé par son inclination dominante à croire quelque chose de surnaturel que ce dernier, à qui sa nature vulgaire et flegmatique, sinon sa pénétration, évite cette sorte d’écart. Le superstitieux se plaît à placer entre lui et le suprême objet de notre vénération certains hommes puissants et merveilleux, des géants de sainteté, pour ainsi dire, auxquels la nature obéit, dont les conjurations ouvrent ou ferment les portes de fer du Tartare, et qui, touchant le ciel de leur tête, ont néanmoins les pieds en ce bas monde. C’est pourquoi les lumières de la saine raison trouvent en Espagne de grands obstacles, non parce qu’elles ont à dissiper l’ignorance, mais parce qu’elles rencontrent un goût singulier, pour qui le naturel est chose vulgaire, et qui ne croirait pas au sentiment du sublime, si l’objet n’en était pas bizarre. Le fanatisme est, pour ainsi dire, une pieuse présomption ; il naît d’une certaine fierté et d’une confiance exagérée en soi-même, qui fait qu’on croit se rapprocher des natures célestes et s’élever par un vol merveilleux au-dessus de l’ordre accoutumé et prescrit. Le fanatique ne parle que d’inspiration immédiate et de vie contemplative, tandis que le superstitieux fait des vœux devant des images de saints, grands faiseurs de miracles, et place sa confiance dans certains avantages imaginaires et inimitables d’autres personnes de sa propre nature. Les écarts du sentiment religieux, comme nous l’avons remarqué plus haut, sont des indices du sentiment national, et c’est ainsi que le fanatisme20, du moins dans les temps antérieurs, s’est rencontré surtout en Allemagne et en Angleterre, comme un développement exagéré des nobles sentiments qui appartiennent au caractère de ces peuples. En général, quelque impétuosité qu’il montre d’abord, il n’est pas à beaucoup près aussi nuisible que le penchant à la superstition, parce qu’un esprit, échauffé par le fanatisme, se refroidit peu à peu et finit par retomber dans sa modération ordinaire et naturelle, tandis que la superstition jette insensiblement de profondes racines dans un naturel paisible et passif, et ôte à l’homme enchaîné tout retour à des idées moins dangereuses. Enfin un homme vain et frivole n’a point un vif sentiment du sublime, et sa religion, vide de toute émotion, n’est le plus souvent qu’une affaire de mode, à laquelle il vaque avec toute la bonne grâce possible, mais qui le laisse froid. C’est là l’indifférence à laquelle l’esprit français semble surtout enclin. De cette indifférence à la raillerie il n’y a qu’un pas, et, bien examinée au fond, elle est bien peu éloignée d’une entière renonciation.

Si nous jetons un rapide coup d’œil sur les autres parties du monde, nous trouverons que l’Arabe est le plus noble des Orientaux, quoique son goût dégénère beaucoup en bizarrerie. Il est hospitalier, généreux et sincère, mais ses récits, son histoire, et en général ses sentiments sont toujours mêlés de merveilleux. Son imagination échauffée lui représente les choses sous des formes exagérées et bizarres, et la manière même dont sa religion se répandit fut une grande merveille. Si les Arabes sont en quelque sorte les Espagnols de l’Orient, les Persans sont les Français de l’Asie. Ils sont bons poètes, polis et d’un goût assez délicat. Ils ne se montrent pas fort rigoureux observateurs de l’Islamisme, et leur caractère porté à la gaieté leur permet une interprétation assez mitigée du Coran. On pourrait regarder les Japonais comme les Anglais de cette partie du monde, mais ils ne leur ressemblent guère que par leur constance, qu’ils poussent jusqu’à la plus extrême opiniâtreté, par leur courage et leur mépris de la mort. Du reste on trouve chez eux peu de traces d’un sentiment plus délicat. Les Indiens ont un goût dominant pour cette espèce de sottises qui tombe dans le bizarre. Leur religion consiste en des sottises de ce genre. Des idoles d’une figure monstrueuse, l’inestimable dent du puissant singe Hanuman, les pénitences contre nature que s’imposent les faquirs (espèce de moines mendiants), etc., sont de leur goût. Le sacrifice volontaire que les femmes font d’elles-mêmes sur le même bûcher qui dévore les restes de leurs maris est une horrible extravagance. Y a-t-il rien de plus sot et de plus fastidieux que les compliments prolixes et étudiés des Chinois. Leurs peintures mêmes sont bizarres et représentent des figures extraordinaires et hors de nature, telles qu’on n’en rencontre pas dans le monde. Ils ont aussi des sottises respectables, parce qu’elles sont d’un usage21 fort ancien, et aucun peuple du monde n’en a davantage.

Les Nègres d’Afrique n’ont reçu de la nature aucun sentiment qui s’élève au-dessus de l’insignifiant. Hume défie qui que ce soit de lui citer un seul exemple d’un Nègre qui ait montré des talents, et il soutient que, parmi les milliers de noirs qu’on transporte loin de leur pays, et dont un grand nombre ont été mis en liberté, il ne s’en est jamais rencontré un seul qui ait produit quelque chose de grand dans l’art ou dans la science, ou dans quelque autre noble occupation, tandis qu’on voit à chaque instant des blancs s’élever des derniers rangs du peuple et acquérir de la considération dans le monde par des talents éminents. Tant est grande la différence qui sépare ces deux races d’hommes, aussi éloignées l’une de l’autre par les qualités morales que par la couleur. La religion des fétiches, si répandue parmi eux, est une sorte d’idolatrie si misérable et si sotte qu’on ne la croirait pas possible dans la nature humaine. Une plume d’oiseau, une corne de vache, une coquille, ou toute autre chose de ce genre, dès qu’elle a été consacrée par quelques paroles, devient un objet de vénération, et on l’invoque dans les serments. Les noirs sont très vains, mais à leur manière, et si babillards qu’il faut les séparer à coups de bâton.

Parmi tous les sauvages, il n’y a pas de peuple qui montre un caractère aussi sublime que ceux de l’Amérique du Nord. Ils ont un vif sentiment de l’honneur, et, cherchant, pour en acquérir, de rudes aventures à cent milles de leur pays, ils ont le plus grand soin de ne pas paraître y déroger, lorsque leurs ennemis, aussi cruels qu’eux, cherchent, après les avoir pris, à leur arracher de lâches soupirs par les plus affreux tourments. Le sauvage du Canada est d’ailleurs sincère et droit. Ses amitiés sont aussi extraordinaires et aussi enthousiastes que tout ce qu’on a jamais raconté des temps fabuleux. Il est extrêmement fier, sent tout le prix de la liberté, et ne souffre pas, même quand il s’agit de son éducation, des procédés qui lui fassent sentir une basse sujétion. C’est probablement à des sauvages de ce genre que Lycurgue a donné des lois, et, si un législateur se rencontrait chez ces six nations, on verrait une république spartiate se former dans le Nouveau-Monde. L’entreprise des Argonautes diffère peu des expéditions guerrières de ces peuples, et Jason n’a sur Attaka-KullaKulla que l’avantage de porter un nom grec. Tous ces sauvages n’ont guère le sentiment du beau dans le sens moral, et le pardon généreux d’une offense, cette noble et belle vertu, est une chose entièrement inconnue parmi eux ; ils le regardent au contraire comme une misérable lâcheté. La bravoure est le plus grand mérite du sauvage, et la vengeance sa plus douce volupté. On trouve chez les autres naturels de cette partie du monde peu de traces d’un caractère enclin à des sentiments plus délicats, et une apathie extraordinaire est le caractère distinctif de cette espèce d’hommes.

Si nous considérons les rapports des sexes entre eux dans les diverses parties du monde, nous trouvons que seul l’Européen a trouvé le secret de parer l’amour de tant de fleurs, et de donner à cette puissante inclination un tel caractère, qu’il n’en a pas seulement relevé singulièrement les charmes, mais même qu’il y a ajouté la plus grande décence. Les Orientaux ont sur ce point le goût le plus faux. N’ayant aucune idée du beau moral qui peut s’allier avec ce penchant, ils perdent par là jusqu’au prix que peut avoir le plaisir des sens, et leurs harems sont pour eux des sources d’inquiétudes continuelles. L’amour leur fait commettre toutes sortes de sottises ; la principale est le soin qu’ils prennent de s’assurer la première possession de ce bijou imaginaire, qui n’a de prix qu’autant qu’on le brise et dont l’existence donne lieu en Europe à tant de malins soupçons ; ils emploient pour le conserver les moyens les plus iniques et souvent les plus honteux. Aussi les femmes sont-elles condamnées, dans ce pays, à une éternelle captivité ; esclaves, quand elles sont filles, elles le deviennent ensuite d’un mari cruel, inepte et toujours soupçonneux. Dans le pays des Noirs, peut-on chercher autre chose que ce qu’on y trouve partout en effet, c’est-à-dire le sexe féminin dans le plus rigoureux esclavage ? Un lâche est toujours un maître dur pour ceux qui sont plus faibles que lui ; c’est ainsi que chez nous tel homme est un tyran dans sa cuisine qui hors de sa maison ose à peine regarder quelqu’un en face. Le père Labat raconte, il est vrai, qu’un charpentier nègre à qui il avait reproché la dureté de sa conduite envers sa femme, lui avait répondu : « Vous autres sages, vous êtes de véritables fous, car vous commencez par trop accorder à vos femmes, et vous vous plaignez ensuite qu’elles vous fassent tourner la tête. » On pourrait croire qu’il y a dans cette réponse quelque chose qui mérite réflexion, mais le drôle était noir de la tête aux pieds, preuve évidente qu’il ne savait pas ce qu’il disait. Parmi tous les sauvages, il n’y en a pas chez qui les femmes jouissent d’une plus grande considération que ceux du Canada ; peut-être surpassent-ils par ce côté notre monde civilisé. Ce n’est pas qu’ils leur rendent d’humbles visites, ce ne sont là que des compliments. Non, elles ont réellement à commander ; elles s’assemblent et délibèrent sur les affaires les plus importantes de la nation, sur la paix et la guerre ; elles envoient ensuite leurs députés au conseil des hommes, et ordinairement leur voix est celle qui décide. Mais elles paient assez cher cet avantage ; elles ont toutes les affaires domestiques sur les bras, et elles partagent encore toutes les fatigues de leurs maris.

Si nous jetons enfin quelques regards sur l’histoire, nous voyons le goût des hommes, semblable à Protée, changer constamment de forme. L’Antiquité grecque et romaine donna des marques certaines d’un véritable sentiment du beau et du sublime, dans la poésie, dans la sculpture, dans l’architecture, dans la législation et même dans les mœurs. Le gouvernement des empereurs romains substitua à la noble et belle simplicité des anciens temps la magnificence et un faux éclat, comme l’attestent les débris de l’éloquence et de la poésie, et même l’histoire des mœurs de cette époque. Insensiblement même ce reste d’un goût délicat s’éteignit sous les ruines de l’état. Les barbares, après avoir affermi leur puissance, introduisirent un certain goût dépravé, qu’on nomme gothique, et qui tomba dans toutes sortes de sottises. On n’en vit pas seulement en architecture, mais aussi dans les sciences et en toutes choses. Ce sentiment dégénéré, une fois introduit par un faux art, préféra toute forme à l’antique simplicité de la nature, et il tomba ou dans l’exagération ou dans la fadaise. Le plus haut essor que prit le génie humain pour s’élever au sublime n’aboutit qu’au bizarre. On vit des bizarreries étonnantes en religion et dans le monde, et souvent un mélange bâtard et monstrueux de ces deux espèces de bizarreries. On vit des moines, un livre de messe dans une main et un étendard guerrier dans l’autre, dirigeant des troupes de victimes abusées vers de lointaines contrées et une terre plus sainte, d’où elles ne devaient pas revenir ; des guerriers consacrés, sanctifiant par des vœux solennels leurs violences et leurs crimes ; et, plus tard, une espèce singulière de héros fantasques qui s’appelaient chevaliers, courant après les aventures, les tournois, les duels et les actions romanesques. Pendant ce temps, la religion, ainsi que les sciences et les mœurs, furent souillées par de misérables sottises, car on remarque que le goût ne dégénère pas ordinairement en un point, sans que tout ce qui est du ressort de nos sentiments délicats montre des traces évidentes de cette décadence. Les vœux des cloîtres transformèrent une foule d’hommes utiles en de nombreuses sociétés d’oisifs laborieux, que leur genre de vie rendait propres à inventer ces mille sottises scolastiques qui de là se répandirent dans le monde et s’y accréditèrent. Enfin, maintenant que, par une sorte de palingénésie, le genre humain s’est heureusement relevé d’une ruine presque entière, nous voyons fleurir de nos jours le goût du beau et du noble aussi bien dans les arts que dans les sciences et dans les mœurs, et il n’y a plus rien à souhaiter, sinon que le faux éclat, qui trompe si aisément, ne nous éloigne pas à notre insu de la noble simplicité, et surtout que les vieux préjugés n’étouffent pas toujours le secret encore inconnu de cette éducation qui consisterait à exciter de bonne heure le sentiment moral dans le sein de tout jeune citoyen du monde, afin que toute la délicatesse de son esprit ne se borne pas au plaisir oiseux et fugitif de juger avec plus ou moins de goût ce qui se passe autour de nous.


NOTES DE L’AUTEUR ET DU TRADUCTEUR

Les trois notes du traducteur sont signalées par la mention [JB]. Les autres notes sont de Kant.

1 Je ne veux donner qu’un exemple de la noble horreur que peut inspirer la description d’une solitude complète, et je citerai dans ce but quelques passages extraits du songe de Carazan, dans le magasin de Brême, vol. IV, p. 539. Ce riche avare avait fermé son cœur à la compassion et à l’amour du prochain, à mesure que ses richesses augmentaient. Cependant, tandis que l’amour des hommes se refroidissait en lui, la ferveur de ses prières et de ses pratiques religieuses augmentait. Après avoir fait cet aveu, il continue ainsi : « Un soir qu’à la lueur de ma lampe je faisais mes comptes et calculais mes bénéfices, le sommeil me surprit. Dans cet état, je vis l’ange de la mort fondre sur moi comme un tourbillon ; il me frappa d’un coup terrible avant que je pusse demander grâce. Je fus stupéfié, quand je m’aperçus que mon sort était décidé pour l’éternité, et que je ne pouvais plus rien ajouter au bien ni rien retrancher au mal que j’avais fait. Je fus conduit devant le trône de celui qui habite dans le troisième ciel. La lumière qui flamboyait devant moi me parla ainsi : « Carazan, le culte que tu as rendu à Dieu est rejeté. Tu as fermé ton cœur à l’humanité et retenu tes trésors d’une main de fer. Tu n’as vécu que pour toi, et c’est pourquoi tu vivras aussi dans l’éternité seul et privé de tout commerce avec les autres créatures. » Dans ce moment, je fus arraché de ce lieu par une force invisible, et entraîné à travers le brillant édifice de la création. Je laissai bientôt derrière moi des mondes innombrables. Quand j’approchai des extrémités de la nature, je remarquai que les ombres du vide sans bornes se perdaient devant moi dans les abîmes. C’était l’empire effrayant du silence, de la solitude et de l’obscurité éternels. Une inexprimable horreur s’empara de moi en ce moment. Je perdis de vue peu à peu les dernières étoiles, et enfin le dernier rayon de lumière s’éteignit dans la plus profonde obscurité. Les mortelles angoisses du désespoir augmentaient à chaque instant, à mesure que je m’éloignais davantage du dernier monde habité. Je songeais, avec un serrement de cœur insupportable, que lorsque, pendant dix mille fois dix mille ans, j’aurais été transporté toujours plus loin des bornes du monde créé, je continuerais encore de m’enfoncer dans l’abîme sans fin de l’obscurité, sans secours et sans espoir de retour. Dans cet étourdissement, j’étendis les mains avec une telle force vers les objets de la réalité que je me réveillai. Et maintenant j’ai appris à estimer les hommes ; car le dernier de ceux que, dans l’orgueil de mon bonheur, j’avais repoussés de ma porte, je l’eusse préféré dans cette affreuse solitude à tous les trésors de Golconde. »

2 Le sentiment du sublime tend davantage les forces de l’âme, et, par conséquent, la fatigue plus tôt. On lira plus longtemps de suite un poème pastoral que le Paradis perdu de Milton, et La Bruyère que Joung. Il me semble même que ce dernier a eu tort, comme poète moral, de rester trop uniformément sur le ton sublime, car on ne peut renouveler la force de l’impression que par des contrastes avec des passages plus doux. Dans le beau, rien n’est plus fatigant que de sentir le travail pénible de l’art. Nous supportons avec peine et impatience les efforts que l’on fait pour charmer.

3 Quand la sublimité ou la beauté dépasse la mesure ordinaire, on l’appelle romanesque.

4 On remarquera aisément que cette honorable société se partage en deux loges : celle des extravagants et celle des fats. Quand un extravagant est instruit, on l’appelle par discrétion un pédant. Lorsque par son air arrogant il veut se faire passer pour un sage, le bonnet à grelots lui sied à merveille. La classe des fats se rencontre plutôt dans le grand monde. Elle vaut peut-être mieux que la première. On a beaucoup à gagner avec elle et elle fait beaucoup rire. Dans ce genre de caricature l’un fait quelquefois la moue à l’autre et heurte de sa tête vide la tête de son frère.

5 abenteuerlich. J’ai traduit jusqu’ici ce mot par bizarre, mais ici cette expression ne conviendrait plus. [JB]

6 Un examen plus approfondi nous montrerait que le sentiment de la pitié, si aimable qu’il soit, n’a cependant pas par lui-même la dignité de la vertu. Un enfant qui souffre, une jolie femme malheureuse remplira notre cœur de chagrin, tandis que, dans le même temps, nous recevrons de sang-froid la nouvelle d’une grande bataille, où un nombre considérable d’hommes innocents auront péri au milieu d’affreuses douleurs. Plus d’un prince détourna les yeux à l’aspect d’une seule personne malheureuse, dans le moment même où il déclarait la guerre pour de frivoles motifs. S’il n’y a pas de proportion dans les effets, comment peut-on dire que l’amour universel des hommes soit ici la seule cause ?

7 Il ne se regarde même comme heureux qu’autant qu’il présume qu’on le tient pour tel.

8 Kant cite entre parenthèses cette expression même, qu’il traduit par Geist der Kleinigkeiten. [JB]

9 On remarque aussi qu’une certaine délicatesse de sentiment passe pour un mérite. Qu’un homme, après un repas copieux, puisse dormir d’un profond sommeil, on dira de lui qu’il a un bon estomac, mais on ne lui en fera pas un mérite. Qu’un autre au contraire sacrifie une partie de son repas au plaisir d’entendre de la musique, qu’il trouve dans un tableau une agréable distraction, ou qu’il aime à lire des choses ingénieuses, ne fût-ce que de petites poésies, il passera aux yeux de presque tout le monde pour un homme distingué, et on aura de lui une opinion avantageuse.

10 Ce genre de vertu, nous l’avons appelé plus haut, par un sévère jugement, vertu adoptive ; mais ici, dans son rapport avec le caractère du beau sexe, comme il mérite d’être jugé favorablement, nous le nommerons en général belle vertu.

11 Comme toutes les choses du monde ont aussi leur mauvais côté, il est fâcheux que cette espèce de goût dégénère plus facilement qu’un autre en libertinage ; car, comme le feu qu’une personne a allumé peut être éteint par une autre, il n’y a pas assez d’entraves pour retenir dans de justes bornes un si indomptable penchant.

12 Cet avantage perd lui-même beaucoup de son importance, s’il est vrai, comme on prétend l’avoir remarqué, que les hommes introduits trop tôt et trop fréquemment dans des sociétés auxquelles les femmes donnent le ton, deviennent ordinairement fades, ennuyeux ou même méprisables dans les sociétés d’hommes, parce qu’ils ont perdu le goût d’un entretien qui doit être animé mais solide, enjoué mais sérieux et utile.

13 Mon but n’est nullement de peindre entièrement les caractères des nations, mais seulement d’esquisser quelques traits qui expriment leurs sentiments à l’égard du sublime et du beau. Il est aisé de voir qu’il ne faut pas exiger d’une esquisse de ce genre une parfaite exactitude, que nous ne cherchons nos modèles que dans la foule des individus qui ont des prétentions à des sentiments plus délicats, et qu’il n’y a point de nations où on ne trouve des individus qui réunissent les plus excellentes qualités de cette espèce. C’est pourquoi une critique qui tombe par hasard sur un peuple ne doit blesser personne, car chacun peut renvoyer la balle à son voisin. Quant à la question de savoir si ces différences qui séparent les nations sont accidentelles et dépendent des circonstances et des différentes sortes de gouvernement, ou si elles sont nécessairement attachées au climat, je n’ai point à m’en occuper ici.

14 Il est à peine nécessaire de renouveler ma précédente justification. La partie distinguée de chaque peuple présente des caractères dignes d’éloges dans tous les genres, et celui sur qui tombe tel ou tel reproche, s’il est assez fin pour bien entendre son intérêt, saura s’excepter lui-même et abandonner les autres à leur sort.

15 On ne peut être trop sur ses gardes en lisant les ouvrages de métaphysique, de morale et de religion de ce peuple. On y trouve ordinairement une belle apparence, mais qui ne soutient pas l’épreuve d’un examen réfléchi. Le Français est hardi dans ses expressions, mais, pour arriver à la vérité, il faut moins de hardiesse que de circonspection. Dans l’histoire il raconte volontiers des anecdotes auxquelles il ne manque que d’être vraies.

16 Ce sont les femmes en France qui donnent le ton à toutes les sociétés. Or il faut avouer que, sans le beau sexe, les sociétés sont assez insipides et ennuyeuses, mais que, si les dames y donnent le ton du beau, les hommes de leur côté devraient donner celui du noble. Autrement les sociétés deviendraient tout aussi ennuyeuses, par la raison contraire, parce qu’il n’y a rien de plus fade qu’une douceur continuelle. Dans les mœurs françaises on ne demande pas si Monsieur est chez lui, mais si Madame est chez elle. Madame est à sa toilette, Madame a des vapeurs (sortes de beaux caprices) ; en un mot c’est avec Madame et sur Madame que se font et que roulent toutes les conversations ; à elle que se rapportent toutes les parties de plaisir. Cependant les femmes n’en sont pas estimées davantage. Un homme qui s’amuse à des bagatelles n’a pas le sentiment de la véritable estime, ni celui du véritable amour. Je ne voudrais pas pour tout l’or du monde avoir dit ce que Rousseau a osé soutenir : « Qu’une femme n’est jamais autre chose qu’un grand enfant. » Mais l’ingénieux philosophe de Genève écrivait ainsi en France, et probablement ce grand apologiste du beau sexe s’indignait de voir qu’on n’eût pas dans ce pays une véritable estime pour les femmes.

17 L’homme orgueilleux n’est pas nécessairement arrogant, c’est-à-dire ne se fait pas nécessairement une idée exagérée et fausse de son mérite. Il peut s’estimer à sa juste valeur ; seulement il a le mauvais goût d’en faire parade.

18 Kant traduit lui-même entre parenthèses toutes ces expressions par les termes dont je me sers dans la traduction. [JB]

19 On a remarqué d’ailleurs que les Anglais, ce peuple si sensé, ont néanmoins une certaine facilité à croire au premier moment des choses étonnantes et absurdes, annoncées avec assurance ; on a de cela beaucoup d’exemples. C’est qu’un esprit hardi, ayant par-devers lui diverses expériences où il a trouvé vraies certaines choses extraordinaires, passe vite par-dessus les petites réflexions qui arrêtent bientôt une tête faible et défiante, et la garantissent ainsi parfois de l’erreur, sans qu’il y ait grand mérite de sa part.

20 Il faut bien distinguer le fanatisme de l’enthousiasme. Le premier croit à une communication immédiate et extraordinaire avec une nature supérieure ; le second n’exprime qu’un état d’exaltation de l’esprit, échauffé au-delà du degré convenable par quelque principe, patriotisme, amitié, ou religion, mais sans que s’y joigne aucune idée d’un commerce surnaturel.

21 On célèbre encore à Pékin une cérémonie qui a pour but de chasser par un grand bruit, pendant les éclipses du soleil ou de la lune, le dragon qui veut dévorer ces corps célestes, et on conserve ce ridicule usage qui date des temps d’ignorance les plus reculés, quoiqu’on soit aujourd’hui mieux instruit.