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MARC-AURÈLE

Pensées pour moi-même

Date de composition supposée : 170 à 180

Traduit du latin par Jules Barthélemy-Saint-Hilaire


LIVRE I

I

Exemples que j’ai reçus de mon grand-père Vérus1 : la bonté et la douceur, qui ne connaît point la colère.

II

Du père qui m’a donné la vie2 : la modestie et la virilité, du moins si je m’en rapporte à la réputation qu’il a laissée et au souvenir personnel qui m’en reste3.

III

De ma mère4 : la piété et la générosité ; l’habitude de s’abstenir non pas seulement de faire le mal, mais même d’en concevoir jamais la pensée ; et aussi, la simplicité de vie, si loin du faste ordinaire des gens opulents.

IV

À mon bisaïeul5, je suis redevable de n’avoir point fréquenté les écoles publiques6, d’avoir profité dans ma famille des leçons d’excellents maîtres, et d’avoir appris par moi-même que, pour l’éducation des enfants, il ne faut ménager aucune dépense7.

V

À mon gouverneur8, de n’avoir jamais été de la faction des Verts ou des Bleus9, ni de celle des Petits-boucliers ou des Grands-boucliers10 ; il m’a montré aussi à endurer la fatigue, à restreindre mes besoins, à faire beaucoup par moi-même, à diminuer le nombre des affaires, et à n’accueillir que très difficilement les dénonciations11.

VI

À Diognète12, j’ai dû de ne pas m’appliquer à des riens ; de ne jamais croire à tout ce que les sorciers et les charlatans13 débitent de leurs incantations et des conjurations de démons, ni à tant d’autres inventions aussi fausses. Je lui ai dû encore de ne pas me plaire à élever des cailles de combat14 et de ne point me passionner pour ces puérilités ; de savoir supporter la franchise de ceux qui me parlent ; d’avoir contracté le goût de la philosophie ; d’avoir suivi d’abord les leçons de Bacchius, puis ensuite celles de Tandasis15 et de Marcien16 ; d’avoir composé des dialogues dès mon enfance17, et de m’être fait une joie du grabat, du simple cuir18, et de tous les ustensiles dont se compose la discipline des philosophes grecs.

VII

À Rusticus19, j’ai dû de m’apercevoir que j’avais à redresser et à surveiller mon humeur ; de ne point me laisser aller aux engouements de la sophistique ; de ne point écrire sur les sciences spéculatives ; de ne pas déclamer de petits sermons vaniteux ; de ne point chercher à frapper les imaginations en m’affichant pour un homme plein d’activité ou de bienfaisance ; de me défendre de toute rhétorique, de toute poésie et de toute affectation dans le style. Je lui dois encore de n’avoir pas la sottise de me promener en robe traînante à la maison, et de me défendre de ces molles habitudes ; d’écrire sans aucune prétention20 ma correspondance, dans le genre de la lettre qu’il écrivit lui-même de Sinuesse21 à ma mère. Il m’a montré aussi à être toujours prêt à rappeler ou à accueillir ceux qui m’avaient chagriné ou négligé, dès le moment qu’ils étaient eux-mêmes disposés à revenir ; à toujours apporter grande attention à mes lectures, et à ne pas me contenter de comprendre à demi ce que je lisais ; à ne pas acquiescer trop vite aux propositions qui m’étaient faites. Enfin, je lui dois d’avoir connu les Commentaires d’Épictète22, qu’il me prêta de sa propre bibliothèque.

VIII

D’Apollonius23, j’ai appris à avoir l’esprit libre et à être ferme sans hésitation ; à ne regarder jamais qu’à la raison, sans en dévier un seul instant ; à conserver toujours une parfaite égalité d’âme contre les douleurs les plus vives, la perte d’un enfant par exemple ou les longues maladies. J’ai vu clairement en lui, par un exemple vivant, qu’une même personne peut être tout ensemble pleine de résolution et de facilité ; et qu’on peut n’être point rude en enseignant ; il m’a donné le spectacle éclatant d’un homme qui regarde comme la moindre de ses qualités de savoir transmettre la science à autrui, avec une rare expérience et tout en courant. C’est lui encore qui m’a appris l’art de recevoir de la main de mes amis de prétendus services, sans en être diminué, et sans y paraître insensible quand je ne croyais pas devoir les accepter.

IX

De Sextus24, j’ai appris ce que c’est que la bienveillance, une famille paternellement gouvernée et le vrai sens du précepte Vivre selon la nature ; la gravité sans prétention ; la sollicitude qui devine les besoins de nos amis ; la patience à supporter les fâcheux et leurs propos irréfléchis ; la faculté de s’entendre si bien avec tout le monde que son simple commerce semblait plus agréable que ne peut l’être aucune flatterie, et que ceux qui l’entretenaient n’avaient jamais plus de respect pour lui que dans ces rencontres ; l’habileté à saisir, à trouver, chemin faisant, et à classer les préceptes nécessaires à la pratique de la vie ; le soin de ne jamais montrer d’emportement ni aucune autre passion excessive ; le talent d’être à la fois le plus impassible et le plus affectueux des hommes ; le plaisir à dire du bien des gens mais sans bruit ; enfin une instruction immense sans ostentation.

X

Par l’exemple d’Alexandre le grammairien25, j’ai appris à ne jamais choquer les gens, à ne les point heurter par une brusquerie blessante pour un barbarisme qu’ils auraient commis, pour une tournure fautive ou une prononciation vicieuse qui leur serait échappée ; mais à m’arranger adroitement dans la conversation pour que le mot qui aurait dû être choisi d’abord reparût, par manière de réponse ou de confirmation, en donnant mon avis sur la chose même sans m’arrêter du tout à l’expression malheureuse, ou en prenant soigneusement tel autre détour pour dissimuler l’allusion.

XI

De Fronton26, j’ai pu apprendre tout ce qu’un tyran peut ressentir de jalousie, et avoir de duplicité, et de fourberie, et combien ceux que nous appelons Patriciens ont, pour la plupart, peu de bonté et d’affection dans le cœur.

XII

D’Alexandre le Platonicien27, j’ai appris à ne pas dire aux gens à tout propos et sans nécessité, quand je leur parle ou que je leur réponds par lettre : « Je n’ai pas le temps » ; et à ne pas décliner constamment, par cette facile excuse, mes devoirs divers envers ceux qui vivent avec moi, en alléguant les affaires qui me pressent.

XIII

De Catulus28, j’ai appris à ne jamais négliger les plaintes d’un ami, même quand il se plaint sans motif, mais à tout essayer pour l’adoucir et pour rétablir l’ancienne intimité ; il m’a appris aussi à louer mes maîtres de tout cœur29, comme avaient coutume de le faire, à ce qu’il rapportait, Domitius et Athénodote30 ; et à ressentir pour mes enfants le dévouement le plus sincère.

XIV

De mon frère Sévérus31, j’ai appris à aimer la famille, à aimer le vrai, à aimer le juste ; grâce à lui, j’ai apprécié Thraséas32, Helvidius33, Caton34, Dion35 et Brutus36 ; j’ai pu me faire l’idée de ce que serait un État où régnerait une égalité complète des lois, avec l’égalité des citoyens37 jouissant de droits égaux ; et l’idée d’une royauté qui respecterait par-dessus tout la liberté des sujets. C’est lui qui m’a appris à vouer à la philosophie un culte constant et inaltérable ; à être bienfaisant ; à donner sans me lasser ; à garder toujours bonne espérance ; à me confier à l’affection de mes amis ; à ne plus rien cacher à ceux qui s’étaient réconciliés, après leur pardon ; à ne pas forcer mes intimes, sans cesse inquiets, à se demander : « Que veut-il ? Que ne veut-il pas ? », mais à être toujours net et franc avec eux.

XV

De Maxime38, j’ai appris ce que c’est que d’être maître de soi ; de ne jamais rester indécis ; de supporter de bon cœur toutes les épreuves, y compris les maladies ; de tempérer son caractère par un mélange d’aménité et de tenue ; d’exécuter sans marchander toutes les obligations qu’on a ; d’inspirer à tout le monde cette conviction que, quand on parle, on dit toujours ce qu’on pense, et que, quand on agit, on a l’intention de bien faire ; de ne s’étonner de rien ; de ne se point troubler ; de ne jamais se presser ni se laisser aller à l’indolence ; de ne jamais se déconcerter dans le désespoir en s’abandonnant soi-même et en s’anéantissant ; ou de ne pas reprendre trop subitement du courage et une confiance exagérée ; d’être serviable et prompt à l’indulgence ; en un mot, de donner de soi plutôt l’idée d’un homme qui ne change pas que celle d’un homme qui se réforme, de quelqu’un dont jamais personne n’a dû croire être dédaigné, et à qui personne ne s’est jamais cru supérieur ; enfin de tâcher d’être affable pour tout le monde.

XVI

De mon père adoptif39, j’ai appris la bonté ; l’inébranlable constance dans les jugements qui ont été une fois mûris par la réflexion ; le dédain pour ces honneurs factices qui séduisent la vanité ; la passion du travail ; l’application perpétuelle ; la disposition à prêter l’oreille à toutes les idées qui concernent l’intérêt public ; l’invariable attention à rendre à chacun selon son mérite ; le discernement à juger des occasions où l’on doit tendre les ressorts et de celles où on peut les relâcher ; la sévérité à poursuivre et à punir les amours pour les jeunes gens40 ; le dévouement au bien de l’État ; la liberté qu’il laissait à ses amis, sans les astreindre nécessairement à partager tous ses repas, ou à le suivre dans tous ses voyages ; l’absolue égalité d’humeur, où le retrouvaient au retour ceux qui avaient dû le quitter pour quelque cause urgente ; la consciencieuse analyse des choses dans toutes les délibérations ; la persistance à ne point se départir de son examen, en se contentant des premières solutions qui se présentaient ; l’attachement rempli de soins pour ses amis, aussi peu porté à se dégoûter d’eux sans raison qu’à les aimer à la fureur ; l’indépendance d’esprit en toutes choses et la sérénité ; la prévoyance à longue vue et la vigilance à régler les moindres détails, sans en faire tragiquement étalage ; la précaution de repousser les acclamations populaires et la flatterie sous toutes ses formes ; l’économie à ménager les ressources nécessaires à l’autorité ; la retenue dans les dépenses pour les fêtes, tout prêt à souffrir les critiques sur ce chapitre ; la piété sans superstition envers les dieux ; la dignité avec le peuple, qu’il ne fatigua jamais de ses adulations ni de son empressement à complaire à la foule ; la sobre mesure en toutes choses ; le solide respect de toutes les convenances, sans un goût trop vif pour les nouveautés ; l’usage, sans faste et aussi sans façon, des choses qui rendent la vie plus douce dans les occasions où c’est le hasard qui les offre, les prenant quand elles se trouvaient sous sa main avec indifférence, et n’en ayant nul besoin, si elles venaient à manquer ; l’attitude de quelqu’un dont on ne peut dire ni qu’il est un sophiste, ni qu’il est un provincial, ni qu’il est entiché de l’école, mais d’un homme dont on dit qu’il est mûr et complet, au-dessus de la flatterie, capable d’être à la tête de ses affaires propres et des affaires des autres. Ajoutez-y encore l’estime pour les vrais philosophes ; l’indulgence exempte de blâme pour les philosophes prétendus, sans d’ailleurs être jamais leur dupe ; le commerce facile ; la bonne grâce sans fadeur ; un soin modéré de sa personne, comme il convient quand on n’est pas trop amoureux de la vie, sans songer à rehausser ses avantages, mais aussi sans négligence, de manière à n’avoir presque jamais besoin, grâce à ce régime tout individuel, ni de médecine, ni de remèdes intérieurs ou extérieurs ; la facilité extrême à s’effacer sans jalousie devant les gens qui s’étaient acquis une supériorité quelconque, soit en éloquence, soit en connaissance approfondie des lois, des mœurs, et des matières de cet ordre ; la condescendance qui s’associait à leurs efforts pour les faire valoir, chacun dans leur domaine spécial ; la fidélité en toutes choses aux traditions des ancêtres, sans d’ailleurs vouloir se donner l’air d’y tenir essentiellement ; un esprit qui n’était ni mobile, ni agité, mais sachant endurer la monotonie des lieux et des choses ; reprenant les occupations habituelles, dès que le permettaient des maux de tête cruels, avec plus d’ardeur et de vivacité que jamais ; n’ayant pas beaucoup de secrets qui lui appartinssent, et ces secrets en très petit nombre et fort rares ne concernant guère que l’État ; circonspect et très regardant dans la célébration des fêtes solennelles, dans le développement des travaux publics, dans les distributions au peuple ; et quand il les croyait nécessaires, ayant en vue ce que la convenance exigeait bien plutôt que le renom qu’il en pourrait retirer pour ce qu’il aurait fait ; ne prenant jamais de bains hors des heures régulières ; sans passion pour les bâtisses ; ne songeant nullement à la composition de ses repas, ni à la qualité ou à la couleur de ses habits, ni à la beauté de ses gens. Ses vêtements étaient faits de la laine de Lorium41, sa petite ferme, et le plus souvent de la laine de Lanuvium42 ; le manteau qu’il avait à Tusculum était d’emprunt ; et toute sa façon était aussi simple. Jamais rien de dur, rien même de brusque, rien de pressé, et comme dit le proverbe : « Jamais jusqu’à la sueur : » mais toute chose faite avec pleine réflexion, comme à loisir, sans le moindre trouble, dans un ordre absolu, robustement, et en harmonieuse correspondance de toutes les parties. C’est bien à lui que s’applique cette louange adressée jadis à Socrate43 « qu’il savait s’abstenir et jouir de ces choses dont la plupart des hommes ne s’abstiennent qu’à contre-cœur, et dont ils jouissent en s’y abandonnant avec ivresse. » Demeurer fort dans l’une et l’autre rencontre, conserver constamment sa vigueur et sa tempérance, n’appartient qu’à l’homme qui a l’âme ferme et invincible, comme fut mon père durant la maladie de Maxime44.

XVII

Je dois aux Dieux d’avoir eu de bons aïeuls, de bons parents, une bonne sœur45, de bons maîtres, des serviteurs, des proches, des amis, qui tous étaient bons également presque sans exception.

À l’égard d’aucun d’eux, je ne me suis jamais laissé aller à quelque inconvenance, bien que par disposition naturelle je fusse assez porté à commettre des fautes de ce genre ; mais la clémence des Dieux a voulu qu’il ne se rencontrât jamais un tel concours de circonstances qui pût révéler en moi ce mauvais penchant. Grâce à eux encore, j’ai pu ne pas rester trop longtemps chez la concubine de mon grand-père ; j’ai pu sauver la fleur de ma jeunesse, sans me faire homme avant le moment46 ; j’ai pu même sous ce rapport gagner un peu de temps ; vivre sous la main d’un prince et d’un père qui devait déraciner en moi tout orgueil, et m’amener à être convaincu qu’on peut, tout en vivant dans une cour, n’avoir nul besoin ni de gardes, ni de costumes éclatants, ni de lampes, ni de statues, ni de tout ce faste inutile, et qu’on peut toujours s’arranger pour se rapprocher le plus possible de la condition privée, sans avoir pour cela plus de timidité ou de faiblesse quand il faut donner des ordres au nom de l’intérêt public. Les Dieux m’ont aussi accordé d’avoir un frère47 dont le caractère était fait pour éveiller ma vigilance sur moi-même et qui en même temps faisait mon bonheur par la confiance et l’affection qu’il me montrait. Grâce à eux aussi, je n’ai point éprouvé le malheur d’avoir des enfants laids ou contrefaits ; je n’ai point poussé plus loin qu’il ne fallait la Rhétorique, la Politique, ni tant d’autres études où j’aurais peut-être été retenu plus que de raison, si j’avais trouvé que j’y fisse de faciles progrès. Je me suis hâté d’élever tous les maîtres qui avaient fait mon éducation aux honneurs qu’ils me semblaient désirer, et je ne les ai point bercés de l’espoir que, puisqu’ils étaient jeunes encore, ce ne serait que plus tard que je m’occuperais d’eux. Les Dieux m’ont accordé la faveur de connaître Apollonius, Rusticus, Maxime48, qui m’ont donné l’idée claire et lumineuse de ce que doit être la vie selon la nature, et qui souvent m’en ont offert l’exemple dans toute sa réalité. De telle sorte que, du côté des Dieux, par leurs bienfaits, leurs secours et leurs inspirations, rien ne me manque plus pour vivre comme la nature le veut, et que, si je suis encore loin du but, je ne puis m’en prendre qu’à moi-même de n’avoir point écouté leurs conseils, et je pourrais dire leurs leçons. Si mon corps a supporté jusqu’à cette heure les règles d’une telle vie ; si je n’ai touché ni à Bénédicta, ni à Théodote49 ; si plus tard, livré aussi aux passions de l’amour, j’ai pu en guérir ; si dans mes fréquentes colères contre Rusticus, je n’ai jamais rien fait de plus que j’aie eu à regretter ; si ma mère50, qui devait mourir à la fleur de son âge, a pu cependant passer avec moi ses dernières années ; si jamais dans les occasions où j’ai voulu secourir quelqu’un dans un besoin d’argent ou dans tout autre embarras, je ne me suis entendu répondre que je ne pouvais avoir les fonds nécessaires à mon dessein ; si jamais nécessité pareille de recevoir quelque chose d’autrui n’a pesé sur moi ; si ma femme51 est d’une nature docile, affectueuse et simple ; si j’ai pu rencontrer tant d’excellentes personnes pour l’éducation de mes enfants ; si des remèdes m’ont été révélés dans mes songes, particulièrement contre les crachements de sang et les vertiges, à Gaëte tout comme à Chryse52 ; si, dans ma passion pour la philosophie, je ne suis pas tombé aux mains de quelque sophiste ; si je ne me suis pas entêté aux ouvrages de quelque écrivain, ou à la solution des syllogismes, ou à la recherche des phénomènes célestes ; tant d’avantages ne peuvent venir que de l’aide des Dieux53 et des grâces qu’ils daignent accorder.

Écrit chez les Quades54, au bord du Granoua55.

LIVRE II

I

Le matin, dès qu’on s’éveille, il faut se prémunir56 pour la journée en se disant : « Je pourrai bien rencontrer aujourd’hui un fâcheux, un ingrat, un insolent, un fripon, un traître, qui nuit à l’intérêt commun ; mais si tous ces gens-là sont affligés de tant de vices, c’est par simple ignorance de ce que c’est que le bien et le mal. » Quant à moi, considérant la nature du bien qui se confond avec le beau et celle du mal qui se confond avec le laid ; considérant en même temps que celui qui se met en faute à mon égard se trouve, par le décret de la nature, être de ma famille, non pas qu’il vienne d’un même sang et d’une même souche, mais parce qu’il participe aussi bien que moi à l’intelligence et à l’héritage divin, je me dis deux choses : d’abord que nul d’entre ces gens ne peut me faire le moindre tort, puisque aucun ne peut me faire tomber dans le mal et le laid ; et en second lieu, que je ne puis éprouver ni de la colère ni de la haine contre un membre de la famille à laquelle j’appartiens moi-même. Nous sommes tous faits pour concourir à une œuvre commune, comme dans notre corps y concourent les pieds, les mains, les yeux, les rangées de nos dents en haut et en bas de la mâchoire. Agir les uns contre les autres est donc certainement manquer à l’ordre naturel. Or, c’est agir en ennemi que de se laisser aller à son dépit et à son aversion contre un de ses semblables.

II

Ce que je suis, après tout, c’est une misérable chair, un faible souffle ; mais il y a de plus en moi le principe directeur de tout le reste57. Laisse donc là les livres ; ne tarde plus un instant ; car ce délai ne t’est plus permis. Comme si déjà tu en étais à la mort, dédaigne ce triste amas de chairs58, de liquides et d’os, ce frêle tissu, ce réseau entrelacé de nerfs, de veines et d’artères. Bien plus, ce souffle même qui t’anime, vois ce qu’il est : du vent, qui ne peut même pas être toujours égal et uniforme, rejeté à tout moment et à tout moment aspiré de nouveau. Quant au troisième élément de notre être, le principe chef et maître59, voici ce que tu dois en penser : « Tu es vieux60 ; ne souffre plus que ce principe soit jamais esclave61, qu’il soit jamais lacéré par un instinct désordonné ; ne permets plus qu’il se révolte contre la destinée, ni contre un présent qu’il maudit, ou contre un avenir qu’il redoute. »

III

Tout ce que font les Dieux est plein de prévoyance62. Le hasard même n’agit pas sans coopérer avec la nature, et sans avoir une certaine connexité et un certain entrelacement avec l’ordre que la Providence a constitué. C’est de là que tout découle. La seule chose qui s’y ajoute, c’est la nécessité et ce qui est indispensable à l’ordre universel dont tu fais partie63. Pour toute fraction de la nature, quelle qu’elle soit, le bien c’est ce que comporte la nature de l’universalité des choses et ce qui tend à la conserver. Or l’univers se conserve et se maintient par les changements des éléments et par les changements des composés qu’ils forment. Que cette conviction te suffise, et que ce soient là pour toi d’inébranlables principes. Quant à la soif désordonnée des livres64, rejette-la bien loin de toi, afin de mourir un jour sans murmures65, avec sérénité, avec la vérité en partage, et le cœur plein d’une juste reconnaissance envers les Dieux66.

IV

Calcule un peu depuis combien de temps tu remets de jour en jour cette résolution67 et combien de fois, trouvant l’occasion offerte par la clémence des Dieux, tu n’as pas su la mettre à profit. Il te faut donc finir un jour par sentir de quel ordre tu fais partie et quel est l’être ordonnateur de ce monde, de qui tu n’es qu’une émanation. Tu dois comprendre que la brièveté du temps qui t’est accordé est très circonscrite et que, si tu n’emploies pas ce temps, il disparaîtra comme tu dois disparaître toi-même sans pouvoir jamais revenir.

V

À toute heure, songe sérieusement, comme Romain et comme homme68, à faire tout ce que tu as en mains, avec une gravité constante et simple, avec dévouement, avec générosité, avec justice ; songe à te débarrasser de toute autre préoccupation ; tu t’en débarrasseras si tu accomplis chacun de tes actes comme le dernier de ta vie, en les purifiant de toute illusion, de tout entraînement passionné qui t’arracherait à l’empire de la raison, de toute dissimulation, de tout amour-propre et de toute résistance aux ordres du destin. Tu vois de quel petit nombre de préceptes on a besoin69 quand on les observe réellement, pour mener une existence facile, qui se rapproche de celle des Dieux ; car les Dieux n’exigeront certainement rien de plus que l’observation de ces préceptes de celui qui les aura gardés.

VI

Accable-toi de reproches, ô mon âme70, accable-toi des reproches les plus sincères ; car tu n’auras plus le temps de te faire l’honneur que tu te dois à toi-même. Chacun de nous n’a qu’une vie ; et voici que la tienne est déjà presque achevée71, sans que tu aies tenu le moindre compte de toi, ne plaçant jamais ton bonheur que dans l’âme des autres72.

VII

Les accidents du dehors te distraient de mille façons ; ménage-toi donc un peu de répit pour apprendre aussi quelque chose de bien et pour te soustraire enfin au tourbillon qui t’emporte. Voici bientôt le moment73 où il faut songer à l’autre carrière74 ; car c’est se moquer que de se fatiguer à agir dans la vie, sans avoir un but précis vers lequel on dirige tout son effort et même aussi son imagination.

VIII

Il ne serait pas aisé de trouver un homme devenu malheureux parce qu’il n’aurait pas surveillé ce qui se passe dans l’âme d’un autre75 ; mais quand on néglige d’observer attentivement les émotions propres de son âme, il est inévitable qu’on tombe dans le malheur76.

IX

Que ta mémoire se rappelle sans cesse les questions que voici : « Quelle est la nature de l’ensemble des choses77 ? Quelle est ma propre nature ? Quelle relation ma nature soutient-elle avec l’autre ? Quelle partie forme-t-elle dans le tout ? Quel est ce tout dont elle fait partie ? » Et ajoute qu’il n’est personne au monde qui puisse t’empêcher jamais de faire et de dire ce qui découle comme conséquence nécessaire78 de la nature dont tu fais partie.

X

C’est une idée bien philosophique que celle de Théophraste79 lorsque, comparant les fautes entre elles d’une manière plus claire que personne ne l’avait fait avant lui, il établit que les fautes qu’un désir réfléchi fait commettre sont plus graves que celles qu’on commet dans l’enivrement de la colère. En effet, quand la colère nous transporte, il semble que c’est avec une certaine douleur et un entraînement dont on n’a pas conscience qu’on s’égare loin de la raison, tandis qu’au contraire celui que le calcul du désir rend coupable et qui se laisse vaincre par le plaisir, paraît en quelque sorte plus intempérant et plus relâché dans ses fautes. C’est donc une sentence bien vraie et d’une bonne philosophie que celle de Théophraste, quand il dit que la faute accompagnée d’un sentiment de plaisir mérite bien plus de blâme que celle que la douleur accompagne. Et de fait, l’un a bien plutôt l’air d’un homme qui a été provoqué et qu’on a contraint à se mettre en colère, tandis que l’autre s’est porté de son plein gré au méfait, en se laissant aller à des actes reprochables, uniquement pour contenter le désir qu’il ressent.

XI

C’est en songeant toujours qu’à l’instant même tu peux fort bien sortir de la vie, qu’il faut régler chacune de tes actions et de tes pensées. Quitter la société des hommes n’a rien de bien effrayant80, s’il y a des Dieux ; car certainement ils ne te jetteront pas dans le mal ; et s’il n’y a pas de Dieux, ou s’ils ne s’occupent point des choses humaines, quel intérêt ai-je à vivre dans un monde qui est vide de Dieu, c’est-à-dire vide de Providence ? Mais certes il y a des Dieux, qui prennent à cœur les choses d’ici-bas. Grâce à eux, il ne dépend absolument que de l’homme de ne pas tomber dans les véritables maux. Et, si en dehors de ces maux véritables, il se rencontre encore quelque mal, la Providence divine a également voulu que nous pussions toujours nous en garantir d’une façon absolue81. Or comment ce qui ne rend pas l’homme plus mauvais, pourrait-il rendre la vie de l’homme plus mauvaise ? Ce n’est pas parce que la raison universelle ignorait ce désordre apparent, ou parce que tout en le connaissant elle serait impuissante à le prévenir ou à le corriger, qu’elle l’a laissé subsister. Non, il n’est pas à supposer que ce soit par impuissance ou par inhabileté qu’elle ait commis cette grave erreur de répartir indistinctement aux bons et aux méchants, parmi les hommes, les biens et les maux. Le vrai, c’est que, si la vie et la mort, la gloire et l’obscurité, la peine et le plaisir, la richesse et la pauvreté sont distribuées indifféremment aux bons et aux méchants parmi nous, c’est que toutes ces choses-là ne sont ni belles ni laides82 ; et par conséquent, elles ne sont non plus ni un bien ni un mal.

XII

Comme tout disparaît83 en un instant : dans le monde, les personnes ; et dans la durée, les souvenirs qu’elles laissent après elles ! Qu’est-ce que toutes les choses sensibles, et surtout celles qui nous séduisent par le plaisir ou nous épouvantent par la douleur, et dont notre vanité fait tant de bruit ? Comment des objets si frivoles, si méprisables, si décousus, si périssables et si parfaitement morts, pourraient-ils occuper notre intelligence et notre raison84 ? Que sont même les hommes dont les jugements et les suffrages distribuent la gloire ? Qu’est-ce que mourir85 ? Si l’on considère la mort en elle-même, et si, par la pensée et l’analyse, on dissipe les vains fantômes qu’on y joint sans raison, que peut-on penser d’elle sinon qu’elle est une simple fonction de la nature86 ? Mais pour redouter une fonction naturelle, il faut être un véritable enfant. Bien plus, ce n’est pas même là une simple opération que la nature accomplit ; c’est en outre une opération qui lui est éminemment utile. Comment l’homme entre-t-il en rapport avec Dieu87 ? Par quelle partie de son être ? Et en quoi cette partie de l’homme doit-elle alors se modifier ?

XIII

Est-il rien de plus méprisable88 que de sortir sans cesse de soi-même pour parcourir tout le cercle des choses, « pour sonder toutes les profondeurs », comme dit le poète89, pour pénétrer à force de conjectures ce qui se passe dans l’âme du prochain, et de ne pas sentir que tout ce qu’il nous faut au monde, c’est de ne penser qu’au seul génie que nous portons en nous90 et de le servir en toute sincérité ? Or le servir, c’est le conserver pur de toute passion, de toute imprudence, de toute impatience contre ce qui vient ou des Dieux ou des hommes ; car ce qui vient des Dieux est digne de respect à cause de leur sainte puissance ; et ce qui vient des hommes est digne d’affection91, parce que notre famille est commune92, et quelquefois aussi est digne d’une certaine pitié, quand le fait est causé par l’ignorance du bien et du mal, cécité qui est égale tout au moins à celle qui nous prive de discerner le blanc et le noir.

XIV

Quand même tu aurais à vivre trois mille ans, et trois fois dix mille ans93, dis-toi bien que l’on ne peut jamais perdre une autre existence que celle qu’on vit ici-bas, et qu’on ne peut pas davantage en vivre une autre que celle qu’on perd. À cet égard, la plus longue vie en est tout à fait au même point que la plus courte. Pour tout le monde, le présent, le moment actuel est égal, bien que le passé qu’on laisse en arrière puisse être très inégal. Ainsi, ce qu’on perd n’est évidemment qu’un instant imperceptible. On ne peut perdre d’aucune façon ni le passé ni l’avenir ; car une chose que nous ne possédons pas, comment pourrait-on nous la ravir ? Voici donc deux considérations qu’il ne faut jamais perdre de vue : la première, que tout en ce monde roule éternellement dans le même cercle, et qu’il n’y a pas la moindre différence à voir toujours des choses pareilles, ou cent ans de suite, ou deux cents ans, et même pendant la durée infinie ; la seconde, que celui qui a le plus vécu et celui qui aura dû mourir le plus prématurément font exactement la même perte94 ; car ce n’est jamais que du présent qu’on peut être dépouillé, puisqu’il n’y a que le présent seul qu’on possède, et qu’on ne peut pas perdre ce qu’on n’a point.

XV

Que tout soit opinion95, c’est ce qui ressort avec la dernière évidence des démonstrations de Monime, le Cynique ; et l’utilité de son système n’est pas moins évidente, si l’on sait faire la part de ce qu’il contient de vraiment profond96.

XVI

L’âme de l’homme ne saurait s’infliger une plus cruelle injure à elle-même que de devenir en quelque sorte un rebut et comme une superfétation de l’univers. Or, prendre jamais en mal quoi que ce soit dans ce qui arrive97, c’est se révolter contre la nature universelle98, qui renferme les natures si diverses de tous les êtres. En second lieu, notre âme ne se fait guère moins de tort, quand elle prend un homme en aversion et qu’elle s’emporte contre lui dans l’intention de lui nuire, avec cette passion aveugle des cœurs livrés à la colère. Troisièmement, notre âme se fait injure, quand elle se laisse subjuguer par le plaisir ou par la souffrance ; quatrièmement, quand elle commet quelque mensonge et qu’elle fait ou dit quelque chose qui n’est pas franc ou qui n’est pas exact ; cinquièmement enfin, lorsqu’elle néglige de diriger vers un but précis ses actes ou ses sentiments, et qu’elle les laisse aller à l’aventure et sans suite, tandis que c’est notre devoir de calculer nos moindres actions en les rapportant au but suprême de la vie. Or le but suprême pour des êtres doués de raison99, c’est de se conformer toujours à la raison, et aux lois de la cité la plus auguste et du plus auguste des gouvernements.

XVII

Le temps que dure la vie de l’homme n’est qu’un point100 ; son être est dans un perpétuel écoulement ; ses sensations ne sont que ténèbres. Son corps composé de tant d’éléments est la proie facile de la corruption ; son âme est un ouragan ; son destin est une énigme obscure ; sa gloire un non-sens. En un mot, tout ce qui regarde le corps est un fleuve qui s’écoule ; tout ce qui regarde l’âme n’est que songe et vanité ; la vie est un combat, et le voyage d’un étranger ; et la seule renommée qui nous attende après nous, c’est l’oubli. Qui peut donc nous diriger au milieu de tant d’écueils ? Il n’y a qu’un seul guide, un seul, c’est la philosophie101. Et la philosophie, c’est de faire en sorte que le génie qui est en nous102 reste pur de toute tache et de tout dommage, plus fort que les plaisirs ou les souffrances, n’agissant en quoi que ce soit ni à la légère, ni avec fausseté ou dissimulation, sans aucun besoin de savoir ce qu’un autre fait ou ne fait pas, acceptant les événements de tout ordre et le sort qui lui échoit, comme une émanation de la source d’où il vient lui-même, et par-dessus tout, attendant, d’une humeur douce et sereine, la mort, qu’il prend pour la simple dissolution des éléments dont tout être est composé. Or si, pour les éléments eux-mêmes, ce n’est point un mal quelconque que de changer perpétuellement les uns dans les autres, pourquoi regarder d’un mauvais œil le changement et la dissolution de toutes choses ? Ce changement est conforme aux lois de la nature ; et dans ce que fait la nature, il n’y a jamais rien de mal.

Écrit à Carnuntum103.

LIVRE III

I

Ce n’est pas le tout de se dire que chaque jour la vie se perd, et que ce qui nous en reste diminue sans cesse ; il faut aussi se répéter que l’existence fût-elle beaucoup plus longue, nous ne sommes jamais sûrs que notre esprit demeurera jusqu’au bout également capable de bien comprendre la vérité104, et de s’élever à ces hautes spéculations qui nous conduisent à la connaissance des choses divines et humaines. Ne se peut-il pas, en effet, qu’on tombe en un commencement de démence, sans que pour cela la respiration, la nutrition, l’imagination, les désirs et toutes les autres facultés de même ordre, viennent à défaillir en nous ? Mais jouir pleinement de soi, mesurer exactement le nombre et l’espèce de tous ses devoirs, être en état de préciser le moment où l’on doit s’éconduire soi-même de la vie105, et tant d’autres actes qui, comme ceux-là, exigent la raison la plus éprouvée par des luttes antérieures, ce sont là des puissances qui s’éteignent prématurément en nous. Ainsi donc, voilà des motifs de se hâter106, non pas seulement parce qu’à chaque instant nous nous rapprochons de la mort, mais de plus, parce que la conception des choses et leur enchaînement peuvent nous échapper avant la vie même.

II

Il est d’autres considérations analogues107 qu’il ne faut pas davantage perdre de vue. Ainsi, les objets acquièrent je ne sais quelle grâce et quel attrait par les accidents mêmes qui leur surviennent. Par exemple, le pain, quand il cuit, crève sur quelques points ; et il se trouve cependant que les trous qui se forment et qui sont réellement des fautes dans l’art et le dessein de la boulangerie, présentent une certaine convenance et stimulent en nous l’appétit des aliments. C’est de même encore que les figues se fendent quand elles sont tout à fait à point, et que, dans les olives qui sont mûres, ce goût, qui annonce l’approche de la décomposition, ajoute au fruit une saveur toute particulière. De même encore, les épis penchant vers le sol, le fier sourcil du lion, l’écume ruisselant de la gueule des sangliers, et tant d’autres choses qui, si on les regarde en soi, sont fort loin d’être belles, contribuent néanmoins à donner aux êtres un nouveau charme qui nous ravit. Concluons donc108 que, si quelqu’un avait la passion d’étudier les phénomènes de l’univers, et les comprenait plus profondément qu’on ne le fait d’ordinaire, il ne trouverait pas une seule chose, pour ainsi dire, qui n’offrît un agrément spécial dans ses rapports avec l’ensemble, même parmi les phénomènes qui ne sont que des conséquences tout à fait secondaires. S’il considérait à ce point de vue les bêtes les plus féroces, ouvrant leurs gueules toutes béantes, il ne s’y plairait pas moins qu’à ces imitations sorties de la main des peintres et des sculpteurs. Ses regards intelligents ne manqueraient pas de découvrir dans les traits d’une vieille femme ou d’un vieillard109 une grâce et une beauté secrètes, qui rappelleraient les charmes de l’enfance. Mais tout le monde n’est pas fait pour pénétrer ces mystères ; et ces jouissances sont réservées exclusivement au sage, qui se familiarise avec la nature et avec ses œuvres110.

III

Après avoir guéri bien des malades, Hippocrate est mort, lui aussi, atteint par la maladie. Les Chaldéens, après avoir prédit le trépas de tant de gens, n’ont pu échapper plus que d’autres aux prises de la destinée. Alexandre, Pompée, Caïus-César, après avoir tant de fois ruiné de fond en comble des cités entières, après avoir massacré un nombre incalculable de cavaliers et de fantassins en bataille rangée, ont dû à leur tour aussi sortir un jour de la vie. Héraclite, après avoir tant disserté sur l’embrasement du monde111 détruit par le feu, est mort d’hydropisie et couvert de bouse de vache112. La vermine a fait mourir Démocrite113 ; une vermine d’une autre espèce114 a tué Socrate. Qu’est-ce que tout cela signifie ? Le voici : Tu t’es embarqué sur un navire ; tu as navigué ; tu es parvenu au port ; débarque. Si c’est dans une autre vie que tu abordes, rien au monde n’est vide des Dieux115, et tu les trouveras là tout aussi bien qu’ailleurs. Si, au contraire, tu dois tomber alors dans une insensibilité absolue, te voilà délivré des souffrances et des plaisirs, et tu n’as plus à te soumettre servilement à cette enveloppe matérielle, d’autant plus vile que son esclave lui est absolument supérieur ; car d’un côté, c’est l’intelligence et le génie ; de l’autre, la terre et la fange.

IV

Ne consume pas le peu qui te reste de vie116 en des pensées qui ne concernent que les autres, à moins que ce que tu fais ne se rapporte à l’intérêt commun ; car alors tu manques à un autre devoir, quand tu penses, par exemple, à ce que fait telle personne et aux motifs qu’elle peut avoir ; quand tu penses à ce qu’elle dit, à ce qu’elle médite, ou à ce qu’elle entreprend, et que tu te laisses aller à tant d’autres détails qui te détournent de cultiver le principe directeur117 que tu portes en toi. Ainsi donc, tu dois éviter, dans l’enchaînement successif de tes pensées, tout ce qui est désordonné, tout ce qui est sans but, à plus forte raison encore tout ce qui est inutile et immoral. L’habitude qu’il faut prendre, c’est de ne penser jamais118 qu’à des choses telles que si l’on te demandait tout à coup : « À quoi penses-tu ? », tu pusses immédiatement répondre en toute franchise : « Voici à quoi je pense. » Il faut qu’on voie à l’instant même, sans l’ombre d’un doute, que tous tes sentiments sont droits et bienveillants, comme il convient à un être destiné à vivre en société, qui ne songe point aux plaisirs et aux illusions de la jouissance, à quelque rivalité, à quelque vengeance, à quelque soupçon ; en un mot, qui ne songe à aucune de ces pensées dont on rougirait de faire l’aveu, s’il fallait convenir qu’on les a dans le cœur. Quand l’homme a pratiqué cette règle, sans rien négliger désormais pour compter entre tout ce qu’il y a de mieux au monde, il devient, on peut dire, le ministre et l’agent des Dieux119, en s’appuyant sur le principe inébranlable qu’il porte au dedans de lui, et qui met l’homme à l’abri des souillures de la volupté, qui le rend invulnérable à toute souffrance, insensible à tout outrage, inaccessible à toute perversité, qui en fait l’athlète de la plus noble des luttes120, de la lutte où l’on est vainqueur de toute passion, qui trempe l’homme profondément dans la justice121, qui le dispose à aimer de toutes les forces de son âme tout ce qui lui arrive et lui échoit en partage, à ne s’occuper que bien rarement, et jamais sans une nécessité pressante d’intérêt commun, de ce que dit un autre122, de ce qu’il fait et de ce qu’il pense. Les seules affaires, en effet, dont il s’occupe, ce sont les siennes ; il réfléchit perpétuellement à la part qui lui a été faite dans le vaste écheveau de l’univers, y trouvant des choses excellentes, et croyant d’une foi absolue que celles qu’il ne connaît pas doivent être non moins bonnes ; car la part dévolue à chacun de nous, si elle est enveloppée dans l’ensemble des choses, en enveloppe aussi un bien grand nombre. Puis, il se souvient que, si tous les êtres doués de raison ne forment qu’une seule famille, et s’il est conforme à la vraie nature de l’homme d’aimer tous les hommes en général123, il ne faut pas, quant au jugement qui est à porter sur les choses, tenir compte de celui de tous les hommes sans exception ; mais il faut regarder uniquement à l’opinion de ceux124 qui savent vivre conformément à la nature125. Pour tous ceux qui ne vivent point de cette manière-là, on n’a qu’à voir ce qu’ils sont dans leur intérieur ou hors de chez eux, ce qu’ils sont le jour et la nuit, et ce que sont les sociétés dégradées qu’ils fréquentent. On n’a donc pas à faire le moindre état de la louange de pareilles gens126, qui ne savent pas même se plaire à leurs propres yeux.

V

N’apporte jamais dans ce que tu fais ni mauvaise volonté, ni humeur insociable, ni hauteur inabordable127, ni préoccupation qui te distraie. Que l’affectation ne soit jamais la parure de ta pensée ; ne dis jamais beaucoup de mots ; n’aie jamais beaucoup d’affaires128. Que le Dieu qui réside en toi129 n’ait à y protéger qu’un être viril et fort, un être digne de respect, un ami de la société, un Romain130, un être qui se commande en maître, parce qu’il s’est discipliné lui-même, comme un guerrier qui n’attend que l’appel de la trompette131, toujours prêt à faire le sacrifice de sa vie, sans avoir besoin ni de prêter serment132, ni d’être surveillé par qui que ce soit. C’est en cela que consiste l’indépendance qui sait se passer de tout secours étranger, et même de cette tranquillité que les autres peuvent nous assurer ; car ce qu’il faut à l’homme, c’est d’être droit ; ce n’est pas d’être redressé.

VI

Si, dans la vie telle qu’elle est faite à l’homme, tu trouves quelque chose de mieux que la justice, la vérité, la tempérance, le courage133, en un mot, que la pleine domination de ta propre pensée, se suffisant à elle-même dans les choses où elle te fait agir selon la droite raison, et se résignant à la part que lui assigne le destin dans les choses qui ne dépendent pas de notre libre arbitre, si, dis-je, tu trouves quelque chose de mieux, tourne-toi de tout ton cœur vers ce trésor134 ; et jouis du bien incomparable que tu auras su découvrir. Mais si tu ne trouves rien de supérieur au génie qui siège au dedans de toi135, qui a soumis à son empire toutes les passions, qui maîtrise toutes les perceptions et qui doit t’arracher à toutes les séductions des sens, comme le dit Socrate136, qui obéit docilement aux Dieux et qui se dévoue à l’intérêt des humains ; si auprès de lui tout le reste devient à tes regards petit et mesquin, ne laisse plus de place en ton cœur à nul autre objet qui, en t’attirant et en te faisant dévier, t’enlèverait désormais la force de préférer invariablement à tout le reste ce bien, qui est le bien propre de l’homme et qui n’appartient qu’à toi. En face de ce bien, qui est la règle de l’intelligence et de l’activité, il n’est pas permis de rien mettre en balance de tout ce qui est d’une autre espèce que lui, ni les louanges de la foule137, ni le pouvoir, ni les jouissances du plaisir. Tous ces prétendus biens, pour peu qu’ils semblent à peu près d’accord avec celui-là, nous ont bien vite dominés et nous font dévier malgré nous. Prends donc uniquement, te dis-je, et avec pleine liberté, le bien qui vaut le mieux. Diras-tu : Ce bien suprême, c’est l’utile ? Oui, sans doute, si c’est ce qui t’est utile en tant qu’être raisonnable, recherche-le ; mais si c’est ce qui ne peut te servir qu’en tant qu’être animé138, n’hésite pas à y renoncer. Garde ton jugement à l’abri de toute vanité ; ne serait-ce que pour te livrer avec le calme nécessaire aux réflexions indispensables.

VII

Ne regarde pas comme pouvant jamais t’être utile139 rien de ce qui un jour te forcerait peut-être à te parjurer, à perdre ton honneur, à haïr un de tes semblables, à le soupçonner, à le maudire, ou à user de dissimulation, à désirer quelque chose qu’il faille cacher entre des murailles ou sous des voiles. Celui, en effet, qui préfère au monde entier la raison et le génie qu’il porte en lui140 et les solennels mystères de cette puissance intime141, n’a que faire de jouer la tragédie et de pousser des gémissements. Il n’aura besoin ni de la solitude, ni de la foule ; il vivra sans rechercher, ni fuir, la part qui lui est faite. Il ne se préoccupe absolument en rien de savoir s’il jouira pendant plus ou moins de temps de cette existence, où son âme est enveloppée dans son corps. Mais dût-il à l’instant même partir de la vie142, il en sort comme s’il s’agissait d’un de ces actes qu’on peut toujours accomplir avec honneur et pleine sécurité, n’ayant qu’un seul souci durant le cours de sa vie entière, celui d’empêcher que jamais sa pensée ne soit dans une disposition indigne d’un être intelligent et fait pour vivre en société.

VIII

Dans un cœur qui a su se dominer et se rendre pur, on ne trouverait rien143 qui sentît la corruption, la souillure ou la saleté du vice. Jamais non plus dans un tel homme le destin ne peut surprendre la vie en un état incomplet, comme le serait le cas d’un tragédien144 sortant de la scène avant la fin de son rôle et le dénouement du drame. Jamais vous ne trouveriez non plus en lui rien qui sente la servilité, l’affectation, la dépendance, l’embarras, la discorde intérieure, et le sentiment de la faute, qui a besoin de se défendre ou de se cacher.

IX

Respecte en toi-même la force qui te permet de bien comprendre les choses ; car tout est là, afin que jamais en toi l’entendement ne vienne à être en contradiction avec la nature, qui est ton souverain guide145, et avec le développement régulier de l’être doué de raison. Or la nature te recommande la circonspection la plus attentive146, l’amour des hommes, et la soumission aux Dieux147.

X

Ainsi donc, jette de côté tout le reste, et ne t’attache solidement qu’à ces quelques points. Souviens-toi toujours aussi que le seul temps qu’on vive148 est uniquement le présent, c’est-à-dire un instant imperceptible ; et que, pour les autres parties de la durée, ou bien on les a vécues, ou bien on ne sait jamais si l’on doit les vivre. C’est donc bien peu de chose que le temps que vit chacun de nous ; c’est bien peu de chose que le misérable coin de terre149 où l’on vit. C’est peu de chose même encore que cette renommée qui nous survit, prît-on celle qui dure le plus longtemps. Et cette renommée elle-même150 ne tient qu’à la succession de ces pauvres hommes, qui vont mourir dans un moment151 et qui ne se connaissent point eux-mêmes, loin de pouvoir connaître quelqu’un qui est mort depuis de si longues années.

XI

À la suite des recommandations qui précèdent, en voici une autre qu’il est bon d’y ajouter. Quand on a quelque objet dans l’esprit, il faut s’en faire toujours à soi-même une définition et une esquisse, afin de pouvoir considérer ce qu’est au juste152, et dans son essence nue, cet objet spécial, en le prenant dans sa totalité séparément de tout le reste, et afin de pouvoir se dire à part soi son vrai nom et les noms de tous les éléments qui le constituent et dans lesquels il peut se décomposer. Rien, en effet, ne contribue autant à la grandeur d’âme que de pouvoir apprécier, chemin faisant et en toute vérité, chacun des événements de la vie, et de les si bien voir en eux-mêmes qu’on puisse discerner d’un coup d’œil à quel ordre de choses ils appartiennent, quel genre d’utilité ils peuvent offrir, quel rang ils occupent par rapport au reste du monde, et par rapport à l’homme, à ce citoyen de la cité suprême, dont les autres cités ne sont en quelque sorte que les maisons. Quel est donc cet objet qui se présente actuellement à mon esprit ? De quoi se compose-t-il ? Combien de temps doit-il naturellement durer ? Quelle vertu dois-je exercer à son occasion : douceur, courage, véracité, confiance, simplicité, indépendance ? Ainsi donc, il faut se dire à chaque événement : « Ceci vient de Dieu153 ; c’est conforme à l’enchaînement des choses, à la combinaison qu’elles forment en s’entremêlant ; c’est l’effet de telle rencontre ; c’est l’effet de tel hasard ; c’est l’acte d’un de mes semblables, de la même espèce, de la même famille, de la même société que moi, qui ignore ce que vaut la nature, tandis que moi je ne l’ignore pas comme lui ; c’est là ce qui fait que je lui montre, dans mes rapports et selon la loi naturelle de l’association, bienveillance et justice, tout en m’efforçant, dans le cours ordinaire des choses, de n’attribuer à chacune que son véritable prix. »

XII

Si, dans l’affaire qui t’occupe154 actuellement, tu n’obéis qu’à la droite raison avec amour, avec courage, avec douceur, sans la moindre déviation, gardant toujours pur et sans tache le génie qui réside en toi155, comme si tu avais à le restituer à l’instant même ; si tu sais remplir toutes ces conditions sans rien craindre et sans rien éviter, ne t’occupant que de l’acte que tu as présentement à faire, selon la loi de la nature, et de l’héroïque vérité qui doit régner dans tout ce que tu dis ou tu exprimes, tu te conduiras aussi bien qu’il est possible de se conduire ; et personne au monde ne peut te ravir ce bonheur.

XIII

De même que les médecins156 ont toujours sous la main leurs appareils et leurs instruments tout prêts, afin de pouvoir soigner sur-le-champ les accidents imprévus, de même sois toujours muni de quelques préceptes qui te permettent de comprendre les choses divines et humaines, et de tout faire, même pour les objets les plus ordinaires, en vue du lien étroit qui les enchaîne les uns aux autres ; car il n’est pas une affaire humaine qu’on réussisse à bien conduire, si on ne la rapporte point aux choses divines ; et réciproquement.

XIV

Cesse enfin de t’égarer ; tu n’as plus le temps de lire157, ni tes mémoires personnels158, ni les hauts faits des anciens Romains et des Grecs, ni ces extraits d’ouvrages choisis159 que tu avais réservés pour charmer ta vieillesse. Ne tarde donc plus à en finir ; et, si tu as quelque souci de toi-même, laisse là les espérances vaines, et ne pense plus qu’à ton propre salut, tandis que tu peux encore y songer.

XV

On ne sait pas assez160 toutes les nuances de significations diverses que peuvent recevoir des mots tels que : Voler, Semer, Acheter, Se Reposer, Voir ce qu’on doit faire ; car on ne voit pas ces nuances par les yeux du corps, mais par une vue toute différente.

XVI

Corps, âme, raison. Les sensations sont le fait du corps ; les passions se rapportent à l’âme, et les principes n’apparaissent qu’à la raison. Recevoir les impressions des phénomènes est aussi une faculté des brutes ; éprouver l’ébranlement nerveux que produisent les passions est à la portée des animaux sauvages, des hommes qui sont à moitié femmes, à la portée d’un Phalaris et d’un Néron161 ; prendre en tout sa raison pour guide dans des devoirs purement extérieurs, ce peut être à la portée même des gens qui ne croiraient pas aux Dieux, qui trahissent leur patrie en péril, ou qui se livrent à la débauche quand ils ont une fois leurs portes fermées. Mais si toutes les autres facultés sont encore communes à ces êtres, outre celles que je viens de nommer, le caractère qui reste propre à l’homme de bien, c’est d’aimer du fond du cœur tout ce qui lui arrive162 et le sort qui lui est tissu ; c’est de ne jamais souiller le génie intérieur qui réside en son âme163, de ne le point laisser troubler par la foule confuse de ses idées, mais de se ménager toujours sa faveur en suivant humblement les lois de Dieu, en ne disant jamais un mot qui ne soit vrai, en ne faisant jamais un acte qui ne soit juste. Tous les hommes viendraient à nier que l’homme de bien vit ainsi avec simplicité, avec dignité, avec plein contentement, il ne s’irriterait aucunement contre eux ; et il ne se détournerait peut-être pas de cette route qui conduit au terme de la vie, où l’on doit arriver, pur, tranquille, prêt à quitter sa chaîne164, et s’accommodant sans peine à la destinée qui nous est faite.

LIVRE IV

I

Le maître intérieur165, quand il est tout ce que veut la nature, doit prendre les choses de la vie de telle sorte qu’il soit toujours prêt à se régler sans peine sur le possible et sur les circonstances données. Il se garde bien de s’attacher jamais à une matière, qui n’est qu’en sous ordre ; et il s’élance vers les choses supérieures, où même encore il fait son choix166. L’obstacle qu’il rencontre lui devient une matière à s’exercer. C’est comme le feu, quand il dévore les objets qu’on y jette ; ces objets seraient assez volumineux pour éteindre le maigre foyer d’une lampe ; mais le feu toujours plus ardent s’assimile en un instant les matériaux qu’on y entasse ; il les absorbe ; et, nourri par ces mêmes aliments, il n’en est que plus fort et ne s’en élève que plus haut.

II

Ne fais jamais quoi que ce soit à la légère167 ; et règle uniquement tous tes actes d’après la réflexion, complément nécessaire de la pratique.

III

On va se chercher de lointaines retraites168 dans les champs, sur le bord de la mer, dans les montagnes ; et toi-même aussi tu ne laisses pas que de satisfaire volontiers les mêmes désirs. Mais que tout ce soin est singulier, puisque tu peux toujours, quand tu le veux, à ton heure, trouver un asile en toi-même ! Nulle part, en effet, l’homme ne peut goûter une retraite plus sereine ni moins troublée que celle qu’il porte au dedans de son âme, surtout quand on rencontre en soi ces ressources169 sur lesquelles il suffit de s’appuyer un instant, pour qu’aussitôt on se sente dans la parfaite quiétude. Et par la « Quiétude », je n’entends pas autre chose qu’une entière soumission à la règle et à la loi. Tâche donc de t’assurer ce constant refuge, et viens t’y renouveler toi-même perpétuellement. Conserve en ton cœur de ces brèves et inébranlables maximes que tu n’auras qu’à méditer un moment, pour qu’à l’instant ton âme entière recouvre sa sérénité, et pour que tu en reviennes, exempt de toute amertume, reprendre le commerce de toutes ces choses où tu retournes. À qui, je te le demande, pourrais-tu en vouloir ? Est-ce à la perversité des humains ? Mais si tu rappelles à ta mémoire cet axiome que tous les êtres doués de raison sont faits les uns pour les autres, que se supporter réciproquement170 est une partie de la justice, et que tant de gens qui se sont détestés, soupçonnés, haïs, querellés, sont étendus dans la poussière et ne sont plus que cendres, tu t’apaiseras peut-être assez aisément. Ou bien, par hasard, est-ce que tu en veux au sort qui t’a été réparti dans l’ordre universel ? Alors considère de nouveau cette alternative : De deux choses l’une, ou il y a une Providence171, ou il n’y a que des atomes. Pense aussi à cette vieille démonstration d’où il ressort que le monde n’est après tout qu’une vaste cité. Sont-ce les choses corporelles qui ont encore prise sur toi ? Dis-toi alors, à part toi, que la pensée, une fois qu’elle a pu se saisir elle-même et comprendre son essence propre, ne se confond plus avec les mouvements du souffle vital qui t’anime, que d’ailleurs ce mouvement soit puissant ou débile. Ou bien encore, rappelle-toi toutes ces maximes qu’on t’a apprises et que tu as acceptées sur la douleur et le plaisir. Serait-ce par hasard la vaine opinion des hommes172 qui t’agite et te déchire ? Alors regarde un peu l’oubli rapide de toutes choses, l’abîme du temps pris dans les deux sens173, l’inanité de ce bruit et de cet écho, la mobilité et l’incompétence des juges, qui semblent t’applaudir, et l’exiguïté du lieu où la renommée se renferme. La terre entière n’est qu’un point, et la partie que nous habitons n’en est que le coin le plus étroit. Là même, ceux qui entonneront tes louanges174, combien sont-ils et quels sont-ils encore ?

Il reste donc uniquement à te souvenir que tu peux toujours faire retraite175 dans cet humble domaine qui n’appartient qu’à toi. Avant tout, garde-toi de t’agiter, de te raidir ; conserve ta liberté, et envisage les choses comme doit le faire un cœur énergique, un homme, un citoyen, un être destiné à mourir. Puis, entre les maximes où la réflexion peut s’arrêter le plus habituellement, place ces deux-ci : la première, que les choses ne touchent pas directement notre âme176, puisqu’elles sont en dehors d’elle, sans qu’elle puisse les modifier, et que nos troubles ne viennent que de l’idée tout intérieure que nous nous en faisons ; la seconde, que toutes ces choses que tu vois vont changer dans un instant177, et que tout à l’heure elles ne seront plus. Enfin, rappelle-toi sans cesse tous les changements que tu as pu toi-même observer. Le monde n’est qu’une transformation perpétuelle ; la vie n’est qu’une idée et une opinion.

IV

Si l’intelligence est notre bien commun à tous, la raison, qui fait de nous des êtres raisonnables, nous est commune aussi. Cela étant, cette raison pratique qui est notre guide pour ce qu’il nous faut faire ou ne pas faire, nous est commune également. Cela étant encore, la loi nous est commune. La loi nous étant commune, nous sommes concitoyens178 ; étant concitoyens, nous sommes membres d’un certain gouvernement. De tout cela, concluons que le monde n’est, à vrai dire, qu’une vaste cité ; car de quel autre gouvernement que celui-là serait-il possible d’affirmer que le genre humain tout entier en fait partie ? Oui, c’est de là, c’est bien de cette cité commune179 que nous viennent essentiellement, et l’intelligence, et la raison, et la loi. S’il n’en était pas ainsi, de quelle source nous viendraient-elles ? Car, de même que la partie terrestre de mon être est une partie détachée de quelque terre, de même que le liquide en moi vient de quelqu’autre élément liquide, et que la chaleur et le feu dont je suis animé viennent d’une source particulière, puisque rien ne vient de rien et que rien ne s’abîme dans le néant ; de même aussi, l’intelligence doit nous venir de quelque part180.

V

La mort, telle que nous la voyons, est, ainsi que la naissance, un mystère de la nature181 : ici, combinaison des mêmes éléments ; et là, dissolution d’éléments toujours les mêmes. Dans tout cela, il n’y a rien absolument qui puisse révolter un être doué d’intelligence, ni qui contredise le plan raisonné du système entier182.

VI

Telles conséquences devaient de toute nécessité, dans l’ordre de la nature, sortir de tels principes. Ne pas vouloir qu’il en soit ainsi, c’est vouloir que la figue n’ait pas de suc183. En un mot, souviens-toi bien de ceci : c’est que, dans le plus mince intervalle de temps, et toi et lui184, vous serez morts tous les deux185, et que, bientôt aussi, il ne subsistera rien de vous, pas même votre nom.

VII

Supprime l’idée que tu t’es faite186 ; et, du même coup, tu supprimes aussi ta plainte : « Je suis blessé. » Supprime le « Je suis blessé » ; et, du même coup, la blessure est supprimée également.

VIII

Tout ce qui ne rend pas l’homme plus mauvais vis-à-vis de lui-même187, ne peut pas non plus rendre sa vie plus mauvaise, et ne peut lui nuire ni au-dehors ni au dedans.

IX

La nature du bien universel est contrainte nécessairement188 à faire ce qu’elle fait.

X

Que tout ce qui arrive, arrive selon ce que la justice exige, c’est ce que tu reconnaîtras pour peu que tu y appliques ton attention. Ainsi, je dis que les choses se succèdent, non pas seulement selon l’ordre, mais en outre selon la justice189, et comme si elles étaient disposées par un être qui les distribuerait d’après leur mérite. Continue donc à le reconnaître190 ainsi que tu as commencé à le comprendre ; et quoi que tu fasses, fais-le toujours avec cette pensée, la pensée unique d’être homme de bien dans toute l’étendue de ce mot191, tel que le conçoit la raison. C’est là une résolution que tu dois conserver avec toute l’énergie dont tu peux être capable.

XI

Ne prends jamais les choses sous le point de vue où les voit celui qui t’insulte, ni au point de vue sous lequel il voudrait te les faire voir. Pour toi, ne les considère que dans leur réalité.

XII

Voici deux choses auxquelles il faut que tu sois incessamment tout prêt : la première, de ne faire absolument que ce que te recommande, dans l’intérêt de tes semblables, la raison, qui doit te régir souverainement et te dicter ses lois ; la seconde, de changer d’avis192 si tu viens à rencontrer quelqu’un qui t’éclaire, et qui te fasse renoncer à ta première pensée. Il est évident d’ailleurs que ton changement doit toujours venir de cette conviction profonde que la chose est juste ou qu’elle est d’utilité générale ; car ce ne sont jamais que des motifs analogues et aussi sérieux qui doivent te faire varier, et non pas cette considération qu’il peut y avoir pour toi dans l’idée nouvelle que tu adoptes ou du plaisir, ou de la gloire.

XIII

As-tu la raison en partage ? — Oui, sans doute, je l’ai. — Alors, pourquoi n’en uses-tu pas ? Car, du moment que la raison remplit le rôle qui est le sien, que peux-tu vouloir de plus193 ?

XIV

Tu n’as vécu et subsisté qu’à l’état de partie dans un tout. Tu disparaîtras194 dans le sein de l’être qui t’a produit ; ou plutôt, tu seras recueilli195 par suite de quelque changement, dans la raison de cet être qui a créé les germes de l’univers entier.

XV

Sur le même autel, il y a bien des grains d’encens196 ; tel grain est le premier qui tombe dans le feu ; tel autre n’y tombe qu’un peu plus tard. Ce n’est pas une différence.

XVI

Dans dix jours, tu sembleras un dieu pour les gens qui te traitent aujourd’hui de bête fauve ou de singe197, pour peu que tu t’en tiennes aux principes et au culte de la raison.

XVII

Ne te conduis pas comme si tu devais vivre des millions d’années. L’inévitable dette est suspendue sur toi. Pendant que tu vis, pendant que tu le peux encore, deviens homme de bien.

XVIII

Que de temps on pourrait se ménager en ne regardant point à ce qu’a dit le voisin198, à ce qu’il a fait, à ce qu’il a pensé, et en ne songeant qu’à ce qu’on fait soi-même, afin de rendre toutes ses actions justes et saintes ! Oui, à l’exemple de l’homme de bien199, il faut ne point plonger ses regards dans les mœurs ténébreuses, mais marcher tout droit sur la ligne, sans le moindre écart.

XIX

Si l’on ambitionne avec tant d’ardeur la renommée qu’on doit laisser après soi200, c’est qu’on ne réfléchit pas assez qu’il n’est point un seul de ces hommes qui se seront souvenus de vous qui ne doive aussi mourir à son tour, qu’il en sera de même indéfiniment, et pour celui qui héritera de ce premier admirateur, et pour tous ceux qui suivront, jusqu’à ce que, enfin, s’éteigne cette renommée tout entière, passant de ceux qui la recherchent avec tant d’ardeur à ceux qui s’éteignent après l’avoir un instant entretenue. Suppose même, si tu le veux, que ceux qui garderont ton souvenir soient immortels et que le souvenir soit immortel ainsi qu’eux ; qu’est-ce que tout cela peut te faire, je ne dis pas après la mort, mais je dis de ton vivant ? Qu’est-ce que la louange des hommes, à moins toutefois qu’on ne veuille en faire un calcul et un profit ? Car voilà que tu négliges bien à contre-temps les dons de la nature, tandis que le reste suit une tout autre raison201.

XX

Tout ce qui est beau202, en quelque genre que ce puisse être, est beau de soi seul, et n’aboutit qu’à soi-même, sans que la louange qu’on peut en faire en constitue une partie essentielle. Ainsi donc, un objet quelconque, parce qu’on le loue, n’en est ni pire ni meilleur. Et ce que je dis ici s’applique aux choses qu’on qualifie de belles dans un sens plus vulgaire, à savoir les objets purement matériels et les œuvres de l’art. Quand une chose est belle réellement, de quoi peut-elle avoir encore besoin ? Il ne lui manque absolument rien pas plus qu’à la loi, pas plus qu’à la vérité, pas plus qu’à la bonté ou à la pudeur. De tous ces biens, en est-il un qui soit beau parce qu’on le loue, ou qui puisse périr parce qu’on le critique ? Une émeraude perd-elle du prix qu’elle avait parce qu’on ne la loue pas ? Et l’or, et l’ivoire, et la pourpre, et la lyre, et le poignard, et la fleur, et l’arbuste203 ?

XXI

Si les âmes subsistent et continuent de vivre, comment, depuis des temps infinis, l’air est-il assez vaste pour les contenir toutes204 ? Mais comment la terre contient-elle les corps de tant d’êtres ensevelis depuis tant de siècles dans son sein ? Eh bien ! de même que, dans la terre, après un séjour plus ou moins long, la transformation et la dissolution de ces cadavres font de la place à d’autres ; de même, les âmes, après un certain séjour dans l’air où elles sont transportées, changent, s’épanchent et se consument, absorbées et reprises dans la raison génératrice de l’univers. De cette manière, elles font place aux autres, qui viennent habiter les mêmes lieux. Voilà bien ce qu’on peut répondre quand on soutient le système de la permanence des âmes. Mais il ne faut pas supputer seulement cette foule innombrable de corps ensevelis de la sorte ; il faut calculer aussi cette autre foule d’animaux que nous mangeons ou que d’autres animaux dévorent. Quel nombre n’en est pas détruit, et comme enseveli de cette façon dans les corps de ceux qui s’en nourrissent ! Et pourtant, cet étroit espace les peut conserver parce qu’ils changent, et qu’ils se transforment en particules de sang, d’air ou de feu.

Mais, dans une telle question205, quel est le moyen de savoir la vérité ? C’est de distinguer l’élément matériel, et la cause d’où vient cet élément206.

XXII

Ne point se laisser entraîner par le tourbillon ; mais, dans toute entreprise, s’appliquer à ce qui est juste ; et, dans toute pensée, conserver avant tout la plénitude de l’intelligence, qui comprend les choses.

XXIII

Ô monde207, tout me convient de ce qui peut convenir à ton harmonie ; rien n’est pour moi prématuré ni tardif de ce qui pour toi vient à son temps. Tout est fruit pour moi, ô nature, de ce que produisent les saisons fixées par toi. Tout vient de toi, tout vit en toi, tout retourne en toi. Dans la tragédie208, un personnage s’écrie : « Ô douce cité de Cécrops ! » Et toi, tu ne t’écrierais pas : « Ô douce cité de Jupiter ! »

XXIV

« Si tu veux conserver la paix de ton âme, dit un philosophe209, n’agis que le moins possible. » Mais ne serait-ce pas encore mieux de ne s’occuper que de ce qui est absolument nécessaire, et uniquement de ce qu’exige la raison d’un être essentiellement sociable210, dans les conditions où la raison l’exige ? De cette façon on ne jouit pas seulement de la satisfaction d’avoir fait bien ; mais on jouit en outre de l’avantage de n’avoir agi que fort peu. C’est qu’en effet la plupart du temps ce que nous disons, ce que nous faisons n’a rien de bien nécessaire ; retrancher tout cela, ce serait s’assurer plus de loisir et aussi plus de tranquillité. Par conséquent, il faut, pour chaque chose, se souvenir de se poser cette question211 : « N’est-ce point là quelque chose qui n’est point nécessaire ? » Bien plus, ce qu’il faut ainsi retrancher, ce ne sont pas seulement les actions qui ne sont pas indispensables, mais ce sont en outre les pensées212 ; car, de ce moment, les actions qui nous entraînent et nous dévient ne pourraient plus suivre des pensées qui n’existeraient point.

XXV

Essaie de voir dans quelle mesure tu peux, toi aussi, réaliser la vie de l’homme de bien, qui sait se contenter du destin qu’il reçoit en partage dans l’ordre universel des choses, et qui se borne, en ce qui dépend de lui, à pratiquer la justice et à conserver la sérénité de son âme213.

XXVI

As-tu vu cela ? Vois encore ceci214. Ne te trouble pas ; simplifie ta vie tant que tu le peux. Quelqu’un a-t-il fait une faute ? C’est à son détriment qu’il l’a commise. Te survient-il un accident ? C’est fort bien ; car tout ce qui t’arrive t’était destiné dès l’origine et faisait partie de la trame universelle des choses. Somme toute, la vie est bien courte, et il faut mettre le présent à profit avec un calcul éclairé et avec justice. Sois sobre dans le relâche que tu te donnes.

XXVII

Ou le monde a été bien réglé, ou ce n’est qu’un chaos. Dit-on qu’il est confus ? Il n’en est pas moins le monde. Eh quoi ! Ne peux-tu pas réaliser en toi-même un certain monde215 régulièrement ordonné ? Et dans l’univers, il y aurait du désordre ! Et cela quand toutes choses sont si bien distinctes les unes des autres, si habilement combinées et si harmonieuses entre elles !

XXVIII

Caractère sombre216, caractère efféminé, caractère opiniâtre, féroce, puéril, brutal, bouffon, perfide, sacrilège, cupide, tyrannique.

XXIX

Si c’est être étranger au monde que d’ignorer les éléments qui le composent, ce n’est pas l’être moins que d’ignorer ce qui s’y passe. On n’est qu’un fuyard, quand on se soustrait aux lois et à la raison de la cité217 ; on n’est qu’un aveugle, quand on ferme l’œil de l’entendement ; un mendiant, quand on a besoin d’autrui et qu’on ne sait pas se procurer par soi-même218 tout ce qu’il faut pour vivre ; une superfétation du monde, quand on s’y dérobe et qu’on s’isole de l’existence de la commune nature219, en se révoltant contre ce qui arrive220 ; car c’est elle qui produit les événements, comme c’est elle qui t’a produit toi-même ; enfin, on n’est plus qu’un fragment détaché de la cité, quand on détache221 son âme de celle des êtres raisonnables, dont on brise ainsi l’unité.

XXX

Celui-ci, quoique sans tunique222, n’en est pas moins philosophe ; celui-là sait l’être même sans livres223 ; tel autre sait l’être aussi quoique à moitié nu. — « Je n’ai pas de pain, dit-il, et je n’en reste pas moins fidèle à la raison. » — Et moi, je dis : Je n’ai pas même besoin de l’aliment de la science224 pour y demeurer également fidèle.

XXXI

Plais-toi au pauvre métier que tu as appris225, et sache t’en contenter et t’y tenir ; et, pour tout le reste dans la vie, supporte-le comme un homme qui, du fond de l’âme, a remis aux Dieux le soin de tout ce qui le regarde, et ne veut se faire le maître ni l’esclave de qui que ce soit.

XXXII

Songe un peu, pour prendre cet exemple entre tant d’autres, au temps de Vespasien226. Voici tout ce que tu y verras : On se marie, on élève ses enfants, on est malade, on meurt, on fait la guerre, on est en fête, on trafique, on cultive, on flatte, on a de l’arrogance, on a des soupçons, on dresse des embûches, on ourdit la perte de ses ennemis, on se plaint de l’état où l’on est, on fait l’amour, on amasse de l’argent, on brigue le consulat, on recherche la couronne ; eh bien ! cette existence que menaient tous les gens de ce temps a disparu complètement. Passe si tu le veux au temps de Trajan227 ; c’est toujours la même chose, et son monde a cessé d’exister, comme a cessé l’autre. Considère si tu le veux encore les souvenirs de tous les autres temps, le souvenir de nations entières ; vois quelle multitude d’êtres humains sont tombés après quelques efforts passagers et se sont dissous dans les éléments matériels. Surtout rappelle-toi ceux que tu as vus toi-même s’épuiser en vains projets, négligeant d’accomplir ce qu’exigeait leur condition particulière, oubliant de s’y tenir opiniâtrement et de s’en contenter. Une autre chose non moins nécessaire, c’est de te souvenir que chacun des actes auxquels on se livre a son mérite propre et son harmonie avec le tout. En prenant ainsi les choses, tu n’auras jamais de mécomptes, puisque tu n’auras pas donné à des choses inférieures228 plus de prix qu’elles n’en ont réellement.

XXXIII

Les mots qui naguère étaient compris de tout le monde ont aujourd’hui besoin d’explications. Il en est de même des noms qui jadis étaient les plus illustres, et qui à cette heure ont aussi besoin en quelque sorte qu’on les explique. Camille, Céson, Volésus229, Léonnatus230, et, peu de temps après eux231, Scipion, et Caton, puis ensuite Auguste, et ensuite encore Adrien et Antonin, tous ces noms s’effacent pour passer bientôt à l’état de légendes. Le plus parfait oubli les a bien vite submergés. Encore, je ne parle ici que de ceux qui ont jeté, on peut dire, un éclat prodigieux232. Car, pour les autres, à peine ont-ils rendu le dernier soupir : « On ne les connaît plus233, on ne s’en inquiète plus. » Qu’est-ce donc après tout même que cette éternelle mémoire ? Une pure vanité. Alors à quoi donc devons-nous appliquer nos soins ? À une seule chose, et la voici : Pensée dévouée à la justice ; activité consacrée au bien commun ; disposition à aimer tout ce qui nous arrive, comme chose nécessaire, comme chose familière, qui découle du principe et de la source d’où nous venons nous-mêmes.

XXXIV

Abandonne-toi de ton plein gré à l’empire de Clotho234, l’aidant à tisser la trame de tous les événements qu’il lui plaira de t’envoyer.

XXXV

Tout est éphémère235, et l’être qui se souvient des choses, et la chose dont il se souvient236.

XXXVI

Ne te lasse point de considérer tout ce qui par un simple changement se produit en ce monde, et dis-toi bien que la nature universelle n’aime rien tant que de changer les choses qui existent, et d’en faire de nouvelles toutes pareilles à celles qui disparaissent ; car ce qui est, est toujours, on peut dire, le germe de ce qui doit en sortir. Mais toi, tu ne prends pour des germes que ceux qui sont déposés, ou dans la terre, ou dans une matrice, sans te douter que c’est là une opinion des plus grossières237.

XXXVII

Tu seras mort dans quelques instants238 ; et tu n’as pas su encore, ni simplifier ta vie, ni assurer ta tranquillité, ni te débarrasser de cette fausse opinion que les choses du dehors peuvent te nuire239, ni être bienveillant envers tout le monde, ni apprendre que la sagesse ne consiste que dans la justice.

XXXVIII

Examine avec soin les principes qui conduisent l’âme des sages240, et rends-toi compte de ce qu’ils évitent et de ce qu’ils recherchent.

XXXIX

Ton mal ne peut jamais être dans l’âme d’un autre, pas plus qu’il n’est dans les variations ou le changement de ton enveloppe matérielle241. Où peut donc être réellement ton mal ? Là où est aussi pour toi la faculté qui juge des biens et des maux. Que cette faculté s’abstienne de juger ; et alors tout est bien. Que ton pauvre corps, qui est son voisin le plus proche, soit mutilé, brûlé, couvert d’ulcères et de plaies qui le dévorent, la partie qui, en toi, juge de tout cela doit garder néanmoins la paix la plus profonde, c’est-à-dire qu’elle doit toujours penser qu’il n’y a ni mal ni bien dans tous ces accidents, qui peuvent frapper également les méchants et les bons ; car il faut se dire que tout ce qui peut indifféremment atteindre celui-là même qui vit selon la nature, n’est ni selon la nature, ni contre ses lois.

XL

Se représenter continuellement le monde242 comme un seul être animé, qui ne renferme qu’une seule substance et qu’une seule âme ; essayer de comprendre comment toutes choses doivent se rapporter à une perception unique, qui est la sienne ; comment c’est lui qui fait tout par une unique impulsion ; comment chaque détail coopère réciproquement à tout ce qui arrive ; et enfin comment tout s’enchaîne et tout est solidaire dans l’ensemble de l’univers243.

XLI

Tu n’es qu’une âme débile qui traîne un cadavre, ainsi que le disait Épictète244.

XLII

Il n’y a pas pour les êtres le moindre mal à être absorbés dans un changement245, pas plus que ce n’est un bien pour eux de devoir à un changement quelconque leur constitution et leur existence.

XLIII

Le temps est comme un fleuve246 qui entraîne toutes choses ; c’est comme un torrent irrésistible. À peine a-t-on pu y apercevoir une chose qu’elle disparaît entraînée dans le tourbillon ; le flot en apporte une nouvelle, qui à son tour sera bientôt emportée.

XLIV

Tout ce qui nous arrive est aussi ordinaire et aussi prévu que la rose au printemps, ou la moisson en été247. Telles sont aussi pour nous la maladie, la mort, la calomnie248 qui nous déchire, l’inimitié qui nous tend des pièges, et tant d’autres événements, qui sont pour les ignorants des sujets de joie ou d’affliction.

XLV

Toujours les choses qui succèdent à d’autres se rattachent étroitement à ce qui les a précédées. C’est qu’ici il n’en est point comme d’une suite de nombres qui sont isolés entre eux, et qui n’ont chacun que la quantité nécessaire qui les forme. Loin de là, c’est une connexion parfaitement raisonnée ; et de même que toutes les choses qui jouissent d’une existence perpétuelle249 sont disposées en un ordre harmonieux, de même celles qui se produisent sous nos yeux attestent, non pas seulement une simple succession, mais une sorte de parenté qui les unit merveilleusement entre elles.

XLVI

Se rappeler toujours cette sentence d’Héraclite250 : « La mort de la terre, c’est de se changer en eau ; la mort de l’eau, c’est de se changer en air ; la mort de l’air, de se changer en feu ; et réciproquement. » Se souvenir aussi d’un point qu’Héraclite a oublié251, à savoir : le but où conduit cette route que suivent toutes choses en ce monde. Se souvenir en outre que les êtres s’élèvent d’autant plus qu’ils participent davantage, et plus continûment, à cette raison qui gouverne l’ensemble de l’univers ; et qu’ils regardent les détails de la vie de chaque jour comme leur étant de plus en plus étrangers. Se rappeler également que nous ne devons pas agir et parler comme on le fait en rêve252 ; car durant le sommeil aussi, on a l’air de parler et d’agir ; et enfin, que nous ne devons pas nous conduire comme des enfants, aveuglément dociles à leurs parents, et toujours prêts à se justifier par ce motif assez futile : « Voilà la leçon que nous avons reçue. »

XLVII

Si quelque Dieu te disait que tu mourras demain, ou si ce n’était demain, au plus tard après-demain, tu ne ferais pas grande différence de mourir le troisième jour au lieu de mourir le second, à moins que tu ne fusses de la plus insigne lâcheté. En effet, que serait un tel sursis ? Eh bien ! pense absolument de même que ce n’est pas grand état253 de mourir après de longues années, plutôt que demain.

XLVIII

Penser sans cesse à la mort de tant de médecins qui avaient eux-mêmes si souvent froncé le sourcil au lit des malades254, de tant d’astrologues mathématiciens qui avaient cru faire merveille en pronostiquant la mort des autres ; de tant de philosophes255 qui avaient composé tant de dissertations sans fin sur la mort et l’immortalité ; de tant de guerriers qui avaient tué tant de monde ; de tant de tyrans qui, avec une férocité hautaine, avaient usé du droit de vie et de mort comme s’ils eussent été eux-mêmes immortels ; enfin à la mort de tant de cités ; car les cités meurent aussi, on peut dire ; témoins Hélice256, Pompéi, Herculanum, et cette foule d’autres villes, qu’on ne saurait compter. Repasse en ta mémoire257 les gens que tu as toi-même connus mourant l’un après l’autre ; celui-ci menant le deuil de celui-là, et bientôt enseveli lui-même par tel autre, qui succombe à son tour ; et tout cela en quelques instants ! Pour le dire en un mot, il faut toujours considérer les choses humaines comme éphémères et de bien peu de prix258. On doit donc passer ce moment imperceptible de la durée conformément à la nature et quitter la vie avec sérénité, comme une olive mûre259, qui tombe en remerciant la terre qui l’a produite et en rendant grâces à l’arbre qui l’a portée.

XLIX

Se rendre ferme comme le roc260 que les vagues ne cessent de battre. Il demeure immobile, et l’écume de l’onde tourbillonne à ses pieds. — « Ah ! quel malheur pour moi, dis-tu, que cet accident me soit arrivé ! — Tu te trompes ; et il faut dire : « Je suis bien heureux, malgré ce qui m’arrive, de rester à l’abri de tout chagrin261, ne me sentant, ni blessé par le présent, ni anxieux de l’avenir. » Cet accident en effet pouvait arriver à tout le monde ; mais tout le monde n’aurait pas reçu le coup avec la même impassibilité que toi. Pourquoi donc tel événement passe-t-il pour un malheur plutôt que tel autre pour un bonheur ? Mais peux-tu réellement appeler un malheur pour l’homme ce qui ne fait point déchoir en quoi que ce soit la nature de l’homme ? Or, crois-tu qu’il y ait une vraie déchéance de la nature humaine, là où il n’est rien qui soit contraire au vœu de cette nature ? Et quoi ! tu connais précisément ce qu’est ce vœu ; et tu croirais que cet accident qui t’arrive peut t’empêcher d’être juste, magnanime, sage, réfléchi, circonspect, sincère, modeste, libre, et d’avoir toutes ces autres qualités qui suffisent pour que la nature de l’homme conserve tous ses caractères propres ! Quant au reste, souviens-toi, dans toute circonstance qui peut provoquer ta tristesse, de recourir à cette utile maxime : « Non seulement l’accident qui m’est survenu n’est point un malheur ; mais de plus, c’est un bonheur véritable, si je sais le supporter262 avec un généreux courage. »

L

C’est un secours assez singulier, mais pourtant passablement efficace, pour s’apprendre à mépriser la mort263, que de récapituler dans sa mémoire ceux qui ont tenu obstinément à la vie. Qu’y ont-ils gagné de plus que ceux qui sont morts avant le temps ? Cadicianus, Fabius, Julien, Lépidus, et tous ceux qui ont eu le même caractère, ont dû cependant tomber un jour ou l’autre, ici ou là. Eux qui avaient porté tant de gens au tombeau, ils y ont été portés à leur tour. Somme toute, l’intervalle est bien peu de chose. Et encore à quel prix, avec qui le passe-t-on, et dans quel misérable corps ! Que ce ne soit donc pas là une affaire. Regarde en effet derrière toi l’abîme insondable de la durée ; et devant toi, un autre infini. Au milieu de cette immensité, quelle différence y a-t-il à vivre trois jours ou trois âges d’homme ?

LI

Marcher toujours par le chemin le plus court ; et le plus court chemin, c’est celui qui est selon la nature264 ; c’est-à-dire que nous devons nous conformer à la plus saine raison265, dans toutes nos paroles et dans tous nos actes. Une fois prise, cette résolution nous délivre, et des soucis qui nous accablent, et des combats intérieurs, et de tous calculs et de toute vanité frivole.

LIVRE V

I

Le matin, quand tu as de la peine à te lever266, voici la réflexion que tu dois avoir présente à l’esprit : « Je me lève pour faire mon œuvre d’homme ; je vais remplir les devoirs pour lesquels je suis né et j’ai été envoyé en ce monde. Pourquoi donc faire tant de difficultés ? Ai-je été créé pour rester ainsi chaudement sous des couvertures ? — Mais cela me fait plus de plaisir ! » — Es-tu donc né pour le plaisir uniquement ? N’est-ce pas au contraire pour toujours travailler et toujours agir ? Ne vois-tu pas que les plantes, les oiseaux, les fourmis, les araignées, les abeilles concourent, chacune dans leur ordre, à l’ordre universel ? Et toi, tu refuserais d’accomplir tes fonctions d’homme ! Tu ne t’élancerais pas avec ardeur à ce qui est si conforme à ta nature ! — Mais, diras-tu, il faut bien que je me repose. — D’accord ; le repos est nécessaire ; mais la nature a mis aussi des bornes à ce besoin, comme elle en a mis au besoin de manger et de boire. En cela pourtant, tu vas au-delà des bornes267 et tu dépasses ce qu’il te faut. Au contraire, quand tu agis, tu n’en fais pas autant ; et tu restes en deçà de ce que tu pourrais faire. Cette négligence tient à ce que tu ne t’aimes pas sérieusement toi-même ; car autrement tu aimerais ta nature. Ceux qui aiment réellement l’art spécial qu’ils cultivent se dessèchent sur les œuvres que cet art leur inspire, oublieux du boire, oublieux du manger. Et toi, tu apprécies ta propre nature moins que le tourneur n’apprécie l’art du tour, moins que le danseur n’apprécie l’art de la danse, moins que l’avare n’apprécie son argent, ou le glorieux, sa vaine gloire ! Quand tous ces gens-là sont à leur ardent labeur, ils songent moins à manger ou à dormir qu’à avancer l’œuvre dont ils s’occupent si passionnément. Et toi, tu trouves les devoirs que la société impose à ses membres268 moins importants et moins dignes de tes soins !

II

Qu’il est commode d’écarter et d’effacer toute imagination fâcheuse ou inconvenante, et de retrouver aussitôt un calme profond269 !

III

Juge digne de toi toute parole et tout acte qui est selon la nature270. Ne t’en laisse détourner ni par le blâme, ni par les calomnies, dont parfois le blâme est suivi. Du moment que ce que tu as fait, ou ce que tu as dit, est bien, ne crois jamais que ce soit au-dessous de ta dignité. Les autres ont leur propre raison qui les conduit, et ils obéissent à leur impulsion propre ; ne regarde donc pas à autrui ; mais suis tout droit ton chemin, en te conformant tout ensemble à ta nature particulière et à la nature commune ; car pour toutes les deux, il n’y a qu’une seule et même voie271.

IV

Je marche dans les sentiers que me trace la nature272, jusqu’à ce que je me repose en tombant273, exhalant mon dernier souffle dans cet élément où je puise à chaque instant le souffle de ma vie, tombant sur cette terre274 d’où mon père a tiré le germe de mon être, d’où ma mère a tiré son sang, d’où ma nourrice a tiré son lait ; sur cette terre, dont moi-même, depuis tant d’années, je me nourris et m’abreuve chaque jour ; sur cette terre, qui me porte, quand je la parcours et que j’en abuse de tant de façons.

V

Je veux bien275 que tu n’aies pas une profondeur d’esprit qui provoque l’admiration générale ; mais il est une foule d’autres qualités pour lesquelles tu ne peux pas dire : « La nature ne m’a pas favorisé. » Fais donc tout ce qui dépend absolument de toi seul. Sois franc, sérieux, patient à la fatigue, sans passion pour le plaisir, sans plainte contre le sort, vivant de peu, cordial, libre, dédaigneux du superflu, sobre de paroles, magnanime. Est-ce que tu ne le vois pas ? Que de choses ne peux-tu pas faire dès à présent, pour lesquelles tu n’as pas la moindre excuse d’incapacité naturelle ou d’inaptitude, et où cependant tu restes, de ton plein gré, dans une inertie qui te rabaisse ! Est-ce par hasard une impuissance de nature qui te nécessite à gronder sans cesse, à être nonchalant, à te flatter, à écouter ton malheureux corps276, que tu accuses de tous tes maux, à t’occuper de toi avec complaisance, à t’ajuster, et à troubler ton âme de ces vains soucis ? Non certainement ; et tu aurais pu dès longtemps te débarrasser de ces défauts. Seulement, tout ce qu’on aurait pu encore te reprocher, c’eût été d’avoir tant tardé à le faire et d’avoir eu trop de peine à écouter la raison ; car tu aurais dû depuis longues années t’y exercer, en désapprouvant dans ton cœur cette inertie et en n’en faisant point tes délices.

VI

Tel homme, après s’être bien conduit en faveur de quelqu’un, est tout prêt à lui faire payer le service277 dont il l’a obligé. Tel autre est moins pressé ; mais, à part lui, il se figure qu’il a une créance, et il se garde d’oublier le service qu’il a rendu. Enfin, un dernier ne sait même plus ce qu’il a fait, pareil à la vigne qui porte sa grappe278, et qui ne cherche plus rien au-delà, après avoir produit le fruit qui lui est naturel. Le cheval qui a couru, le chien qui a chassé, l’abeille qui a distillé son miel, l’homme qui a fait le bien279, ne va pas le crier ; mais il passe à une autre bonne œuvre, de même que la vigne portera de nouveaux raisins quand la saison sera venue. — « Eh quoi ! faut-il donc se ranger au nombre de ces êtres qui agissent sans même savoir ce qu’ils font ? — Oui certainement. — Mais pourtant il faut bien réfléchir un peu à ce que l’on fait, et c’est, dit-on, le propre de l’être qui vit en société, de comprendre qu’il agit pour le bien commun et de désirer tout au moins, par Jupiter, que son compagnon qu’il oblige le comprenne aussi. » — Sans doute ; ta réponse est juste ; mais dans ce cas-ci tu ne saisis pas bien le sens de mon conseil. C’est précisément en le suivant que tu te classeras parmi les êtres dont je parlais tout à l’heure ; car eux aussi sont bien guidés par une conviction raisonnable, à laquelle ils se laissent aller. Et toi, si tu veux bien comprendre ce que je te recommande en ce moment, tu n’as pas à craindre que cette disposition te fasse jamais négliger aucun des devoirs que la société t’impose.

VII

Prière des Athéniens280 : « Arrose, bon Jupiter, arrose de ta pluie les sillons et les prés des Athéniens ! » Ou il ne faut pas prier ; ou il faut prier comme eux, simplement et noblement.

VIII

On dit en parlant d’un malade : « Esculape281 lui a prescrit l’exercice du cheval, l’usage des bains froids, la marche à pieds nus. » On peut dire tout à fait de même : « La nature universelle a prescrit pour tel homme la maladie, la mutilation d’un membre, la perte des êtres les plus chers, ou telle autre épreuve non moins pénible. » Et quand je dis « Prescrit », cela signifie, d’une part, que le médecin a ordonné ses remèdes en vue de la santé, et d’autre part, que tout ce qui arrive à chacun de nous est également ordonné pour nous conformément au destin. Et encore, lorsque nous disons que tout est arrangé pour nous, c’est au sens où les ouvriers le disent des pierres carrées des murs et des pyramides, qui s’arrangent entre elles et s’encastrent régulièrement, selon la disposition qu’on leur donne. Dans la totalité des choses, il n’y a qu’une seule et unique harmonie282. Et de même que l’univers, qui est le corps immense que nous voyons, est rempli et se compose de tous les corps particuliers, de même, le destin, qui est la cause que nous savons, se compose de toutes les causes particulières283.

L’opinion que j’exprime ici est aussi celle des gens les plus simples ; car on entend dire à tout moment : « C’était là son sort. » Oui, certes ; c’était bien le sort qui lui était réservé ; c’était bien là ce qui avait été réglé pour lui dans l’ensemble des choses.

Ainsi donc, acceptons tout cela comme nous acceptons les remèdes qu’Esculape nous ordonne. Bien souvent ses prescriptions nous sont douloureuses ; mais nous les agréons dans l’espérance d’y retrouver la santé, que nous avons perdue. Considère l’accomplissement des décrets de la commune nature284 et le but auquel ils concourent, à peu près comme tu considères ta propre santé. Aime également tout ce qui t’arrive285 dans la vie, quelque dure que l’épreuve puisse te paraître, parce que tout cela conduit à un résultat qui est la santé du monde, et que tout cela facilite les voies de Jupiter286 et l’heureuse exécution de ses desseins. Il n’eût point rendu ce décret pour aucun de nous, si ce décret n’avait point importé à l’ensemble des choses ; car la nature ne fait jamais rien qui s’égare, et qui ne concorde pas avec le plan général qu’elle s’est prescrit.

Voilà donc deux raisons pour aimer tout ce qui t’arrive. La première, c’est que la chose a été faite pour toi, que pour toi spécialement elle a été disposée dans l’ensemble, et qu’elle a avec toi ces rapports précis, venus de haut et se rattachant, dans la trame universelle, aux causes les plus saintes. La seconde, c’est que, pour Celui qui gouverne l’univers287, ce qui arrive à chacun des êtres en particulier concourt au succès de ses démarches, à l’accomplissement de ses décrets et à la durée même des choses. C’est mutiler le tout que de retrancher quoi que ce soit de son enchaînement et de sa continuité, dans les causes qui le forment, aussi bien que dans les parties qui le composent. Or c’est te retrancher toi-même de ce tout, autant qu’il dépend de toi, que de te révolter contre ses lois ; et en quelque façon, c’est le détruire.

IX

Ne pas se dégoûter, ne pas se décourager288, ne pas désespérer, si l’on ne réussit pas du premier coup à toujours agir selon les vrais préceptes ; mais, après un échec, revenir à la charge, se trouver content si, dans la plupart des cas, on se conduit en homme, et surtout aimer l’objet auquel on revient. Ne pas retourner à la philosophie comme l’enfant retourne à son maître ; mais bien plutôt comme les malades qui souffrent des yeux reprennent l’éponge et le blanc d’œuf289, ou comme d’autres encore ont recours au cataplasme et à la douche. Grâce à ta persistance, il ne t’en coûtera plus d’obéir à la raison ; et c’est en elle que tu trouveras ton repos. La philosophie, sache-le bien, ne veut absolument que ce que la nature veut aussi ; mais c’est toi qui voulais quelqu’autre chose qui n’était pas selon la nature. Entre les deux, quel parti dois-tu choisir de préférence ? Le plaisir ne nous fait-il pas commettre mille erreurs ? Demande-toi bien plutôt s’il ne vaut pas mieux choisir la grandeur d’âme, l’indépendance, la simplicité, la prudence, la sainteté. Quels attraits peuvent te paraître plus puissants que ceux de la sagesse, si tu songes à la force infaillible et à la facilité qu’elle nous procure, pour toutes les résolutions de la noble faculté290 qui nous fait suivre les lois de la raison, et qui nous fait réellement connaître les choses ?

X

Les choses sont, pour ainsi dire, enveloppées d’une telle obscurité que des philosophes291, et ce ne sont ni les moins nombreux ni les moins illustres, ont déclaré qu’elles leur semblaient tout à fait incompréhensibles. Les stoïciens eux-mêmes trouvent qu’elles sont tout au moins très difficiles à comprendre, et que notre intelligence, dans toutes ses facultés, est exposée sans cesse à faillir. En effet, d’abord où est l’homme dont le jugement ait été toujours infaillible ? Considérons, si tu le veux, les faits extérieurs. Mais que leur durée est passagère ! Que leur prix est misérable, puisqu’ils peuvent être aux mains d’un débauché, d’une courtisane292, d’un scélérat ! Regarde ensuite au caractère des gens avec qui tu vis293. Le plus bienveillant des hommes a grand’peine à les supporter ; que dis-je ? il n’est pas un d’eux qui n’ait peine à se supporter lui-même. Dans ces profondes ténèbres, dans ces ordures, dans ce torrent de la substance et du temps, du mouvement et de toutes les choses que le mouvement entraîne, je ne puis apercevoir quoi que ce soit qui doive mériter notre estime ou même mériter nos soins. Bien loin de là, il n’y a, pour se fortifier le cœur, qu’à attendre de sang-froid la dissolution naturelle de son être, à ne pas s’impatienter si elle tarde, et à puiser la paix dans ces deux seuls principes : le premier, qui est de se dire : « Il ne m’arrivera rien qui ne soit conforme à la nature universelle des choses » ; le second : « Il m’est toujours possible de ne rien faire qui puisse blesser mon Dieu294, et le génie que je porte en moi295 ; car il n’est personne au monde qui puisse me forcer à violer leurs lois296. »

XI

« À quoi donc est-ce que s’applique mon âme en ce moment297 ? » Telle est la question qu’en toute circonstance il faut se poser à soi-même, en se demandant : « Que se passe-t-il actuellement pour moi, dans cette partie de notre être qu’on appelle notre chef et notre guide ? Quelle espèce d’âme ai-je en ce moment ? N’est-ce pas l’âme d’un enfant ? L’âme d’un jeune homme ? L’âme d’une femmelette ? L’âme d’un tyran298 ? L’âme d’une brute ? Ou l’âme d’un animal féroce ? »

XII

Pour apprécier ce que sont réellement ces biens prétendus299 qui séduisent le vulgaire, voici à quel point de vue il faut se placer. Quand on a compris ce que sont essentiellement les biens véritables, tels par exemple que la sagesse, la tempérance, la justice, le courage300, on ne pourrait supporter, à propos d’un de ces biens précieux auquel on penserait, d’entendre quelqu’un y ajouter une idée qui serait en désaccord avec l’idée même du bien. Au contraire, si l’on ne pense qu’à une de ces choses qui passent pour des biens auprès du vulgaire, on écoutera et on accueillera volontiers les railleries du poète, qu’on pourra trouver de très bon goût. Le vulgaire lui-même sent bien aussi cette différence ; car autrement, loin d’agréer cette bouffonnerie, il la repousserait avec indignation. Mais s’il s’agit de l’argent, du plaisir, ou de l’opinion, et des plaisanteries que ces sujets provoquent, on les accueille comme les choses les plus fines et les plus charmantes du monde. Pousse donc plus loin, et demande-toi si l’on peut sérieusement estimer de pareilles choses et les prendre pour des biens, quand, au moment où l’on y songe, on leur trouve fort applicable le mot du poète301 : « Celui qui possède toutes ces belles choses en grande quantité, en est tellement encombré qu’il n’a pas même chez lui de place pour des latrines. »

XIII

Deux éléments302 forment mon être, constitué comme il l’est : ce sont la cause et la matière. Ni l’un ni l’autre de ces principes ne peut se perdre dans le néant303 ; car ce n’est pas du néant qu’ils sont sortis. Ainsi, chacune des parties qui me composent se convertira, par le changement, en une partie de l’univers. Celle-là se changera encore en une partie différente ; et ainsi de suite à l’infini304. C’est précisément un changement de cet ordre qui m’a fait être ce que je suis305, qui a produit également nos parents, et qui se poursuit indéfiniment aussi loin qu’on veuille remonter. C’est là une vérité incontestable ; ce qui n’empêche pas que le monde ne soit soumis dans son organisation à des révolutions périodiques306 et régulières.

XIV

La raison et l’art qui enseigne à raisonner307 sont des facultés indépendantes, qui se suffisent à elles-mêmes et qui suffisent aux opérations qui en relèvent. Elles partent d’un principe qui leur est propre, et elles marchent vers le but spécial qu’elles se proposent. C’est là ce qui fait qu’on les appelle les Directrices de l’esprit, parce qu’en effet elles nous montrent la voie qu’il faut directement suivre.

XV

On ne doit pas regarder comme faisant partie de l’homme une seule des choses qui n’appartiennent pas essentiellement à l’homme308 en tant qu’homme. On ne doit pas attendre de telles choses de lui ; sa nature ne les promet pas ; et elles ne sont pas davantage des perfectionnements de la nature humaine. Ce n’est donc pas dans ces choses-là que gît et que se trouve le but véritable de l’homme ; car ce n’est pas là non plus que se rencontre le bien, qui est la perfection même de ce but. Ajoutez que, si les choses de cet ordre appartenaient réellement à l’homme, il ne pourrait pas appartenir à l’homme de les dédaigner, et même de s’en détacher ; l’homme ne serait pas digne de louange, comme il l’est, quand il s’exerce à savoir s’en passer. Celui qui, pour une des choses de cette espèce309, s’impose des privations personnelles, ne serait pas un homme de bien, si ces choses-là étaient des biens véritables. Mais à cet égard, plus on se retranche à soi-même de ces prétendus biens et de tout ce qui leur ressemble, ou même plus on s’en laisse volontairement retrancher quelque chose par les autres, plus on a de vertu310.

XVI

Telles seront les pensées que tu nourriras habituellement311, tel aussi sera ton esprit ; car l’âme prend la couleur et la teinte des pensées qu’elle entretient. Applique-toi donc à la teindre dans de constantes réflexions telles que les suivantes : « En quelque endroit qu’on vive, on y peut toujours vivre bien ; si c’est à la cour que l’on vit, on peut vivre bien et se bien conduire même dans une cour. » Dis-toi encore que tout être se porte naturellement à la chose pour laquelle son organisation a été faite ; et que la chose vers laquelle il se porte de cette façon, est précisément son but et sa fin. Or, là où est la fin de l’être, là aussi est dans tous les cas son intérêt et son bien. Ainsi donc, la société est le bien propre de l’être doué de raison312 ; et il a été mille fois démontré que c’est pour la société que nous sommes faits. Mais n’est-il pas également de toute évidence que les moins bons sont faits pour les meilleurs, comme les meilleurs sont faits les uns pour les autres ? Or les êtres animés valent mieux que les êtres inanimés ; et les êtres doués de raison valent mieux que les êtres simplement animés.

XVII

C’est une folie de vouloir l’impossible ; or il est bien impossible de toujours empêcher les méchants313 de faire ce qu’ils font.

XVIII

Jamais on n’éprouve d’accident que la nature ne vous ait mis en état de le supporter314. Les mêmes malheurs qui vous atteignent frappent un de vos semblables, qui, soit par ignorance de ce qui lui arrive, soit pour faire parade de sa force d’âme, conserve son équilibre et demeure impassible au mal. On peut donc s’étonner que l’ignorance ou la vanité aient plus d’effet et de puissance que la sagesse315.

XIX

Il est bien entendu que les choses elles-mêmes n’ont pas le moindre contact avec notre âme316. Elles n’y ont pas d’accès possible ; elles ne peuvent ni la changer ni la mouvoir. L’âme seule a la puissance de se modifier elle-même et de se donner le mouvement ; et c’est d’après les jugements qu’elle croit devoir porter qu’elle façonne à son usage les choses du dehors.

XX

À certains égards, l’homme est pour nous tout ce qu’il y a de plus proche, parce que, dans nos rapports avec nos semblables, nous devons leur faire du bien et les tolérer ; mais en tant qu’un homme fait obstacle à l’accomplissement de mes devoirs personnels, l’homme devient alors pour moi un être indifférent317, tout aussi bien que pourrait l’être, ou le soleil, ou le vent, ou un animal quelconque. Eux aussi, en certains cas, peuvent arrêter mon activité ; mais, au fond, ce ne sont pas là de vrais obstacles à ma volonté318 et à mes dispositions morales, parce que je puis toujours, ou m’abstraire des choses, ou leur donner un autre tour. La pensée, en effet, transforme tout ce qui faisait obstacle à notre activité et l’emploie à son premier dessein ; et alors ce qui vous empêchait d’agir facilite votre action ; ce qui vous barrait la route vous aide à parcourir cette route même.

XXI

Entre tous les principes qui forment le monde, honore celui qui est le plus puissant de tous ; et celui-là, c’est le principe qui met toutes choses en œuvre319 et qui les pénètre toutes. Par la même raison, entre les éléments qui sont en toi, honore aussi le plus élevé et le plus puissant ; car il est de même ordre que le principe universel320, puisque c’est lui qui met en toi tout le reste en action et qui gouverne ta vie.

XXII

Quand une chose n’est pas nuisible à la cité, elle ne peut pas non plus nuire au citoyen321. En toute circonstance, pour juger si tu as éprouvé quelque dommage, applique-toi cette règle : « Si l’État n’éprouve aucun tort, moi non plus, je n’en éprouve aucun. » Si au contraire l’État est lésé, il n’y a point à s’emporter inutilement contre le coupable ; mais il faut se demander : « En quoi a-t-il manqué au devoir ? »

XXIII

Considère souvent en ton cœur322 la rapidité du mouvement qui emporte et fait disparaître tous les êtres et tous les phénomènes. L’être est comme un fleuve qui coule perpétuellement ; les forces de la nature sont dans des changements continuels ; et les causes présentent des milliers de faces diverses. Rien pour ainsi dire n’est stable ; et cet infini qui est si près de toi est un abîme insondable, où tout s’engloutit, soit dans le passé, soit dans l’avenir. Ne faut-il pas être insensé pour que tout cela puisse vous gonfler d’orgueil323, ou vous tourmenter, ou vous rendre malheureux, quand on songe combien de temps dure ce trouble et combien il est peu de chose ?

XXIV

Pense à la totalité de l’être324, dont tu n’es qu’une si faible portion ; à la totalité du temps, dont un intervalle si étroit et si imperceptible t’a été accordé. Songe à la destinée tout entière, dont tu es une part. Et quelle part !

XXV

Un autre commet une faute325 ; que m’importe à moi ? C’est à lui de voir326 ; il a son organisation propre, il a son activité individuelle. Quant à moi, j’ai à cette heure ce que la commune nature veut que j’aie à cette heure ; et je fais ce que ma nature veut que je fasse maintenant.

XXVI

Que la partie de ton âme qui te conduit et te gouverne demeure inaccessible à toute émotion de la chair327 328, agréable ou pénible. Qu’elle ne se confonde pas329 avec la matière à laquelle elle est jointe ; qu’elle se circonscrive elle-même ; et qu’elle relègue dans les organes matériels ces séductions qui pourraient l’égarer. Mais lorsque, par suite d’une sympathie d’origine étrangère, ces séductions arrivent jusqu’à la pensée, grâce au corps qui est uni à l’âme, il ne faut pas essayer de lutter contre la sensation330, puisqu’elle est toute naturelle ; seulement, le principe qui nous gouverne ne doit point y ajouter de son chef cette idée qu’il y ait là ni un bien ni un mal331.

XXVII

Vivre avec les Dieux332. Or celui-là vit avec les Dieux qui, sans jamais défaillir, leur présente son âme satisfaite des destinées qui lui sont réparties, exécutant tout ce que veut le génie que Jupiter333 a donné à chaque homme pour protecteur et pour guide, parcelle détachée de lui-même334. Et ce génie, c’est l’entendement et la raison accordée à chacun de nous.

XXVIII

Est-ce que tu te mets en colère contre quelqu’un parce que sa sueur sent le bouc ? Est-ce que tu te mets en colère contre quelqu’un qui a mauvaise haleine ? Que peut-il y faire ? Sa bouche, ses aisselles ont cette odeur ; d’organes ainsi disposés, il sort nécessairement de pareilles émanations. — « Mais, dira-t-on, l’homme, qui a l’intelligence en partage, peut trouver moyen de prévenir ces inconvénients. » Applique-toi cette heureuse réponse ; car toi aussi tu es doué de raison. Provoque donc en lui335, par une disposition raisonnable en toi, une disposition non moins raisonnable ; indique-lui le remède ; rappelle-lui les moyens de l’employer. S’il t’écoute, tu le guériras. Mais il n’est que faire de t’emporter ; tu n’as ici besoin, ni des éclats de voix de l’acteur tragique336, ni de la complaisance d’une courtisane.

XXIX

Dans le monde où tu es, il t’est toujours possible de vivre pendant que tu y restes, ainsi que tu comptes vivre après que tu en seras sorti337. Que si les hommes ne t’en laissent pas la liberté, alors résous-toi de sortir de la vie, de telle sorte néanmoins que tu ne croies pas en cela souffrir le moindre mal. — « Il y a ici de la fumée ; je quitte la place338. » Crois-tu que ce soit là une bien grande affaire ? Mais tant que rien de semblable ne me force à sortir de ce lieu, j’y demeure, jouissant de ma pleine liberté339 ; et qui que ce puisse être ne m’empêchera jamais d’accomplir ce que je veux. Or, je veux, conformément à la nature de l’être doué de raison et faisant partie de la société universelle.

XXX

L’esprit qui anime l’univers est essentiellement ami de l’association340 ; c’est dans ce but qu’il a créé les choses inférieures en vue des choses plus relevées ; et que ces choses meilleures, grâce à lui, se combinent si bien entre elles. Tu peux t’en convaincre et voir comment il les a subordonnées et coordonnées les unes aux autres, réparti à chacune d’elles ce qu’elles doivent régulièrement avoir, et ménagé entre les principales une mutuelle harmonie341.

XXXI

Comment jusqu’à ce jour t’es-tu comporté342 envers les Dieux, avec tes parents, avec tes frères, ta femme, tes enfants, tes maîtres, tes gouverneurs, tes amis, tes proches, tes serviteurs ? As-tu observé toujours à leur égard le précepte :

« Jamais ne dire ou faire aucun mal à personne343 ? »

Rappelle en ta mémoire toutes les épreuves par où tu as passé, et celles que tu as supportées énergiquement ; souviens-toi que l’histoire de ta vie est déjà pleine et que ton service est accompli ; compte toutes les belles choses que tu as vues, tous les plaisirs et toutes les peines que tu as surmontées en les bravant, toutes les distinctions que tu as dédaignées, et aussi tous les ingrats344 que tu as comblés de tes bienfaits.

XXXII

Comment des âmes incultes et ignorantes peuvent-elles troubler une âme savante et cultivée345 ? Mais qu’est-ce qu’une âme savante et cultivée ? C’est celle qui comprend le principe et la fin des choses, qui comprend la raison répandue dans la création entière346 et gouvernant l’univers, lequel est soumis aux révolutions périodiques que cette raison lui a prescrites de toute éternité.

XXXIII

Encore un instant347, et tu ne seras plus que poussière, un squelette, un nom, et bientôt pas même un nom ; car la renommée n’est qu’un bruit et un écho qui s’évanouit. Toutes les choses qu’on recherche si ardemment dans la vie sont bien vides, bien corrompues, bien mesquines, roquets qui se mordent, enfants qui se querellent sans cesse, riant un instant pour pleurer l’instant d’après. La bonne foi et la pudeur348, la justice et la vérité,

« Remontant vers l’Olympe349 ont déserté la terre. »

Quel motif peut donc encore te retenir ici-bas ? Ne vois-tu pas que les objets que nos sens perçoivent sont dans un changement continuel, qui ne s’arrête jamais ; que nos sens n’ont que des perceptions obscures, sujettes à mille erreurs ; que le souffle qui nous anime n’est qu’une vapeur de notre sang ; et que la gloire, qu’on recherche auprès d’êtres si fragiles, n’est qu’une fumée vaine ? Qu’est-ce donc que tout cela ? Tu te résignes à attendre l’heure où tu devras t’éteindre ou te transformer. Mais jusqu’à ce moment, qu’on doit subir, que te faut-il ? Une seule chose et rien de plus : honorer et bénir les Dieux350, faire du bien aux hommes, et les supporter, ou t’en éloigner. Et quant à tout ce qui est en dehors des bornes de ta pauvre personne et de ton pauvre esprit, bien savoir que cela ne t’appartient pas et ne dépend pas de toi351.

XXXIV

Il t’est toujours permis de couler une vie heureuse et bonne352, puisque tu peux toujours poursuivre ton chemin, et, tout en fournissant ton chemin, penser et agir. Voici deux points communs entre l’âme de Dieu et celle de l’homme353 ; en d’autres termes, voici les attributs de l’âme de tout être doué de raison : le premier, c’est de n’être jamais entravée par un autre354 ; le second, c’est de placer le bien dans la volonté et la pratique de la justice, et de borner là tous ses désirs355.

XXXV

Quand une chose n’est pas le fait de ma méchanceté actuelle356 ou la conséquence de ma méchanceté antérieure, et qu’elle ne peut pas être nuisible à la communauté357, pourquoi aurais-je à m’en préoccuper ? Quel tort peut-elle faire à l’ordre commun de l’univers ?

XXXVI

Ne pas se laisser emporter aveuglément à son imagination358, mais se défendre contre elle du mieux possible et selon les occurrences. Que si, dans les occasions indifférentes, on est vaincu, ne pas s’imaginer qu’en cela même on ait subi un tort irréparable. C’est l’habitude qui est mauvaise359. Mais toi comme ce vieillard qui, sur le point de sortir de la vie, s’enquérait de la toupie de son petit-fils360, se souvenant encore que cet enfant avait une toupie, toi aussi tu agis comme lui361. — « Mais, dis-tu, ma situation est si belle ! — Ô homme, ignores-tu donc ce qu’étaient les choses de la vie ? — Non pas ; mais les hommes en faisaient tant de cas ! — Et c’est pour de telles choses que tu as perdu la raison ! » — Et moi aussi, je l’ai jadis perdue362 ; mais en quelque endroit que je fusse relégué, j’ai pu y vivre en homme bien partagé ; or être bien partagé363, c’est se faire à soi-même une belle part ; et la part la meilleure, ce sont les bonnes conduites de l’âme, les bons instincts et les bonnes actions.

LIVRE VI

I

La substance de l’univers est docile et maniable. L’intelligence qui la gouverne364 ne peut trouver en soi aucun motif de mal faire365, attendu qu’elle n’a aucun vice qui l’y pousse ; elle ne fait rien d’une façon mauvaise ; et rien ne peut éprouver d’elle le moindre dommage, puisque c’est grâce à elle que toute chose se produit ou s’achève.

II

Ne t’inquiète pas de savoir si tu as chaud, ou froid, quand tu fais ce que tu dois366 ; si tu as besoin de sommeil, ou si tu as suffisamment dormi ; si l’on te blâme, ou si l’on te loue367 ; si tu t’exposes à la mort, ou à toute autre épreuve ; car le fait même de mourir n’est qu’une des fonctions de la vie ; et, dans ce cas comme dans tous les autres, il suffit que tu disposes bien du moment où tu es.

III

Regarde le dedans des choses368 ; et ne te laisse jamais abuser, ni sur leur qualité, ni sur leur mérite.

IV

Toutes les choses de ce monde sont sujettes aux plus rapides changements. Ou elles s’évaporent, si leur substance est uniforme ; ou elles se dissolvent en éléments divers.

V

L’intelligence qui régit l’univers369 connaît les conditions où elle opère370, les choses qu’elle fait, et la matière sur laquelle elle agit.

VI

Le meilleur moyen de se défendre contre eux371, c’est de ne pas leur ressembler.

VII

Que ton seul plaisir, que ton unique délassement soit de passer, en te souvenant toujours de Dieu372, d’un acte d’utilité générale et commune à un autre acte qui soit également utile à la communauté373.

VIII

Le principe intelligent qui nous gouverne est le principe qui se donne comme il veut l’éveil et le mouvement374, qui se fait lui-même ce qu’il est et ce qu’il veut être, et qui fait aussi que tous les événements de la vie lui apparaissent sous les couleurs qu’il veut leur donner375.

IX

Tout s’accomplit conformément aux lois de la nature universelle, et non pas suivant une autre nature376 qui envelopperait celle-là extérieurement, ou qui serait renfermée au dedans d’elle, ou qui serait suspendue en dehors d’elle.

X

Ou le monde est un chaos, un pêle-mêle, une infinie dispersion ; ou il y a en lui, unité, ordre, providence377. Dans le premier cas, comment puis-je désirer de rester dans cette confusion pitoyable, dans cet affreux cloaque ? À quoi puis-je songer si ce n’est à savoir comment un jour je deviendrai cendre et poussière ? Pourquoi donc irais-je me troubler ? Car j’aurai beau faire ; la dispersion finira bien par m’atteindre moi-même. Dans le second cas, j’adore378 ; et je m’assure, en mettant ma ferme confiance379 dans l’être qui ordonne tout.

XI

Quand, par suite de circonstances inévitables, tu te sens profondément troublé, reviens à toi le plus vite que tu peux380, et ne reste hors de mesure que le temps absolument nécessaire ; tu seras plus certain de retrouver l’équilibre et l’harmonie381, en t’efforçant sans cesse d’y revenir.

XII

Entre ta belle-mère et ta mère382, si tu les possèdes toutes deux à la fois, tu n’hésites pas ; tu as des soins pour la première ; mais c’est cependant à ta mère que ton cœur revient sans cesse. Eh bien ! c’est là ce que sont pour toi la cour et la philosophie383. Reviens souvent à la dernière ; et cherches-y ton repos ; car c’est elle qui te rend supportable ce que tu vois à la cour, et c’est elle aussi qui est cause que tu t’y fais supporter toi-même384.

XIII

Quand on veut se faire une juste idée des mets et des plats385 qu’on a devant soi, on se dit : « Ceci est le corps d’un poisson ; ceci est le corps d’un oiseau ou d’un porc. Ou bien encore, on se dit : Le Falerne est le jus du raisin ; cette robe de pourpre est la laine d’un mouton, teinte avec la couleur sanguine d’un coquillage. » Quand on veut définir les plaisirs du sexe, on dit que c’est une excitation de l’organe suivie d’une excrétion et d’une sorte de spasme. Voilà les idées qu’on se forme de tous ces faits, en suivant à la trace les réalités mêmes, et en les observant à fond pour savoir au juste ce qu’elles sont en soi386. C’est avec la même franchise qu’il faut agir durant toute sa vie. Pour toutes les choses qui nous semblent dignes de notre attention et de notre confiance, il faut les mettre à nu387, et les considérer dans toute leur simplicité et leur faiblesse, en les dépouillant du prestige vain dont les entoure tout ce qu’on en dit. Ce faste orgueilleux388 est un imposteur bien dangereux ; et le piège est d’autant plus redoutable que les objets paraissent davantage mériter notre recherche. Enfin rappelle-toi ce que Cratès dit de Xénocrate389 lui-même.

XIV

Les objets qu’admire la foule390 sont en général tout ce qu’il y a de plus commun dans le monde, c’est-à-dire des objets qui n’ont pour eux que leur seule façon d’être et ce que les fait la nature, comme par exemple, les pierres, les bois, le figuier, la vigne, l’olivier. Les gens un peu plus relevés admirent les êtres doués de vie, comme les troupeaux, le bétail. D’autres encore plus cultivés admirent les êtres doués d’une âme raisonnable, non pas d’une âme prise dans toute la généralité de ce terme, mais de celle qui rend un être habile dans un art quelconque, ou qui le rend capable par son application d’acquérir peu à peu ce qu’il désire, comme par exemple un grand nombre d’esclaves. Mais quand on s’élève jusqu’à honorer l’âme raisonnable, universelle et sociable391, alors on ne se soucie plus en rien d’aucune des âmes d’une autre espèce392. Par-dessus tout, on s’efforce de maintenir personnellement son âme dans un état constant de raison et de dévouement à l’ordre commun, dans une perpétuelle activité ; et l’on concourt avec ses semblables à atteindre ce but.

XV

Il y a des êtres qui tendent à exister ; d’autres tendent à n’exister plus. Même ce qui existe a déjà perdu une partie de son être. Des écoulements et des altérations successives rajeunissent sans cesse le monde, de même que le cours indéfectible du temps présente la durée infinie des siècles sous un aspect toujours nouveau. Sur ce fleuve393, où tant d’objets courent en passant devant nos yeux, quel est celui qu’on devrait choisir en se flattant de pouvoir s’y arrêter ? Autant vaut se mettre à aimer un de ces passereaux394 qui voltigent près de nous, et qui disparaissent déjà quand on les a aperçus à peine. Même pour chacun de nous, l’existence n’est guère autre chose395 que la vapeur sortie du sang et la respiration puisée dans l’air. Aspirer l’air à un certain moment, puis le rendre un moment après, c’est ce que nous faisons continuellement ; et cette fonction peut nous donner une idée assez exacte de ce que nous ferons un jour en rendant la totalité de cette faculté respiratrice, et en la restituant à la source396 d’où nous l’avons tirée pour la première fois, il n’y a qu’un instant.

XVI

C’est assez peu de chose d’estimable que de transpirer comme le font les plantes397 ; de respirer comme le font les animaux domestiques ou sauvages ; ce n’est pas beaucoup plus de pouvoir imprimer en son esprit les images des choses, et de pouvoir faire obéir ses nerfs à ses instincts ; ce n’est pas non plus merveille de vivre en société ni de préparer ses aliments ; car tout cela vaut à peu près la fonction du corps qui excrète le résidu de la nourriture qu’on a prise. Qu’y a-t-il donc au monde qui mérite notre estime ? Est-ce d’être loué et applaudi398 ? Pas du tout. Par conséquent, les acclamations et les cris d’enthousiasme399 n’ont guère plus de prix ; et les félicitations de la foule ne sont qu’un vain tapage de voix. Ainsi, tu ferais bien de laisser là cette prétendue gloire. Que reste-t-il donc qui soit digne de ton estime ? Je te le dis : c’est, à mon sens, d’agir suivant l’organisation qu’on a400 et de tendre sans cesse au but que les études les plus attentives et la science nous indiquent. La science401 en effet ne s’applique tout entière qu’à ce point unique, de faire en sorte que le moyen employé par nous s’adapte le plus convenablement possible à l’objet pour lequel il est préparé. Le vigneron n’a pas d’autres vues dans les soins qu’il donne à la vigne, tout comme le palefrenier en dressant les chevaux, le veneur en instruisant les chiens, de même aussi que les précepteurs et les maîtres402 en donnant des leçons aux enfants. Voilà ce qui a sérieusement du prix ; et quand une fois tu auras réglé ce point essentiel, tu feras bien peu de cas de tout le reste403. Ne sera-ce pas même là un motif pour que tu cesses d’estimer tant d’autres choses ? Sans cela, tu ne seras jamais ni libre, ni indépendant, ni maître de tes passions. Il te faudra haïr, jalouser, soupçonner ceux qui sont en mesure de t’enlever ce que tu as ; ou il te faudra combattre ceux qui ont ce que tu désires si ardemment. En un mot, quand on éprouve de ces misérables besoins, on en est réduit à vivre dans un trouble profond404, et l’on élève à tout instant ses plaintes, même contre les Dieux405. Au contraire, en respectant et en honorant la pensée qui est en toi, tu te rendras aimable à tes propres yeux406 ; tu te mettras en harmonie avec tes compagnons407, et en accord avec les Dieux, c’est-à-dire que tu les remercieras408 de tous leurs dons et de tous leurs décrets409.

XVII

En haut, en bas, en cercle, tels sont les mouvements auxquels les éléments sont soumis410 ; mais le mouvement de la vertu ne rentre dans aucune de ces classes ; elle a quelque chose de plus divin, et elle accomplit sa noble route, s’avançant par un âpre sentier411.

XVIII

Quelle singulière contradiction412 ! On a grand’peine à louer les gens de son temps et les personnes qui vivent avec nous ; et quant à soi, on désire ardemment être loué par la dernière postérité, c’est-à-dire par des gens qu’on n’a jamais vus, et qui ne vous verront jamais. Autant vaudrait se désoler413 de n’avoir point obtenu les louanges flatteuses qu’auraient pu nous donner les siècles précédents.

XIX

Parce qu’une chose offre une difficulté énorme, ne va pas croire que ce soit chose impossible414 aux forces humaines ; et si c’est quelque chose de possible et même de naturel à l’homme, pense que toi aussi tu es en état de le faire.

XX

Quelqu’un, dans les exercices du gymnase415, nous a égratignés avec ses ongles, ou nous a fait une contusion en nous frappant d’un coup de tête ; nous ne paraissons même pas nous en apercevoir ; surtout nous n’en sommes point offensés, et nous ne le prendrons pas plus tard pour un homme que nous devions soupçonner de nous tendre des pièges. Toutefois nous nous en méfions ; mais ce n’est pas comme d’un ennemi ; ce n’est pas une méfiance hostile ; et si nous l’évitons, c’est avec bienveillance416. Sachons en faire autant dans tous les autres détails de la vie. Il y a bien des choses que nous pouvons garder pour nous comme si nous nous exercions encore au gymnase ; car il est toujours loisible, ainsi que je viens de le dire, d’éviter les gens417 sans avoir contre eux ni soupçon ni haine.

XXI

Si quelqu’un veut bien me convaincre418 et s’il m’arrête en me prouvant que ma pensée n’est pas juste, ou que mon action n’est pas bonne, je suis à la joie de mon cœur de me redresser419 ; car je ne cherche que la vérité420, qui n’a jamais nui à personne, tandis qu’on se fait le plus grand tort en persévérant dans son erreur et dans son ignorance.

XXII

En ce qui me concerne, j’accomplis le devoir qui m’est imposé ; et quant au reste des êtres, ils ne me préoccupent point421 ; car, ou bien ce sont des choses sans vie et des êtres qui ne sont pas doués de raison ; ou bien, ce sont des hommes qui s’égarent et méconnaissent la voie qu’il faut suivre.

XXIII

À l’égard des êtres qui n’ont pas la raison en partage, et d’une manière générale à l’égard des choses et des simples objets, sache en user comme un être doué de raison doit le faire à l’égard des êtres qui n’ont pas de raison, c’est-à-dire, avec une certaine hauteur d’âme et avec liberté. Dans tes rapports avec les hommes que la raison éclaire, conduis-toi comme faisant partie avec eux d’une société commune. Dans tous les cas, appelle-s-en aux Dieux en les invoquant, et ne t’inquiète guère de savoir combien de temps tu auras à te conduire de la sorte ; car trois heures suffisent422, employées de cette façon.

XXIV

Alexandre de Macédoine et le muletier qui le servait423, une fois morts, en sont au même point. Tous deux également ont été, ou repris dans les mêmes raisons séminales de l’univers, ou également dissous dans les atomes.

XXV

Essaie de calculer le nombre énorme de choses424, corporelles ou morales, qui se passent en chacun de nous, pendant un seul et même instant imperceptible ; alors tu ne seras plus surpris qu’un nombre encore beaucoup plus grand de choses, ou pour mieux dire que tout ce qui se produit dans cette unité et cette totalité qui se nomme le monde, puisse y tenir et y exister simultanément.

XXVI

Si l’on te demandait comment s’écrit le mot d’Antonin425, aurais-tu donc grands efforts à faire pour en épeler toutes les lettres une à une ? Et si par hasard quelqu’un se mettait en colère contre toi en te les entendant prononcer, est-ce que tu croirais devoir montrer colère pour colère ? Ne pourrais-tu pas continuer doucement à énumérer les lettres l’une après l’autre ? De même aussi dans la vie, il faut bien te dire que tout ce que nous avons à faire s’accomplit également, au fur et à mesure, par nombre de choses426. Ce sont donc ces proportions nécessaires qu’il te faut observer avec soin ; et sans te troubler, sans rendre à qui que ce soit reproches pour reproches, tu dois marcher tout droit au but que tu t’es proposé.

XXVII

Quelle cruauté de ne pas laisser les hommes prendre les moyens qu’ils jugent les plus convenables pour servir leur intérêt, tel qu’ils l’entendent ! Eh bien ! c’est là pourtant ce que tu les empêches de faire427 en quelque façon, quand tu t’emportes contre eux pour les fautes qu’ils commettent ; car toujours ils suivent absolument leurs propres habitudes, ou ce qui leur semble leur intérêt. — « Mais, dis-tu, ils se trompent du tout au tout ! » — Soit ; mais redresse-les, et montre-leur qu’ils se trompent, sans pour cela te courroucer contre eux.

XXVIII

La mort, c’est le repos pour notre sensibilité, qui ne peut plus imprimer en nous les objets du dehors ; pour nos désirs, qui ne peuvent plus épuiser nos nerfs ; pour notre intelligence, qui sort d’esclavage428 et qui se soustrait à la servitude de la chair429.

XXIX

C’est une honte que, dans cette existence où ton corps ne t’a point manqué et ne t’a point refusé son service, ton âme ait été la première à te manquer430.

XXX

Veille à ne pas tomber au nombre des Césars431, à ne pas t’empreindre de leur couleur432, comme cela s’est vu. Tâche donc de rester simple, honnête, intègre, digne, sans faste, ami de la justice, plein de piété envers les Dieux, bienveillant, dévoué à ceux que tu aimes, toujours prêt à remplir les devoirs qui sont les tiens. Combats sans cesse, pour demeurer tel que la philosophie a voulu te rendre433. Adore les Dieux ; protège les hommes. La vie est courte ; et l’unique fruit de la vie que nous menons sur terre, c’est une disposition sainte de notre cœur434 ; ce sont des actes utiles à la communauté435.

Tout cela, c’est l’enseignement qui convient à l’élève d’Antonin436. Souviens-toi de tout ce qu’il était ; rappelle-toi sa fermeté dans l’exécution des actes qu’inspirait la raison, son égalité d’humeur dans toutes les conjonctures, sa sainteté, la sérénité de son visage, sa douceur, son dédain de la vaine opinion ; son amour-propre à bien saisir le sens des choses, son habitude de ne jamais en laisser une seule sans l’avoir approfondie et parfaitement comprise ; de supporter avec patience les reproches injustes, sans jamais s’oublier à les rendre ; de ne jamais rien précipiter ; de ne pas accueillir les calomnies ; de scruter avec le plus scrupuleux examen les caractères et les actes des gens ; de ne jamais se permettre contre personne des injures, de mauvais propos, des soupçons, des sophismes. Rappelle-toi sa simplicité à se contenter de peu pour son logis, pour son vêtement, pour sa table, pour son service personnel ; son amour du travail ; sa longanimité ; sa sobriété, qui, grâce à la régularité de sa vie, lui permettait de travailler jusqu’au soir, sans même éprouver aucune nécessité en dehors de l’heure accoutumée ; la sûreté et la parfaite égalité de son commerce avec ses amis ; sa patience à supporter les contradictions qu’on opposait à ses idées ; sa satisfaction quand on lui montrait une idée meilleure ; enfin sa dévotion sincère sans superstition.

N’oublie jamais tant de vertus, afin que l’heure suprême te trouve comme elle l’a trouvé, avec la conscience du bien que tu auras tâché de faire.

XXXI

Dissipe ton ivresse, rappelle ta raison ; et quand tu auras secoué ton sommeil et que tu seras convaincu que c’étaient des rêves qui t’abusaient437, alors considère la réalité que tu vois, pleinement éveillé, ainsi que tu regardais naguère les fausses apparences qui te trompaient.

XXXII

Je suis composé d’un corps et d’une âme438. Pour le corps, toutes choses sont indistinctes et sans différence entre elles, parce que le corps n’a pas le pouvoir de rien discerner439. Pour la pensée, il n’y a d’indistinctes que les choses qui ne sont pas ses actes propres ; mais tout ce qui est vraiment un de ses actes particuliers dépend absolument d’elle seule. Et même encore parmi ces actes, ne faut-il compter que ceux qui se rapportent exclusivement au présent440 ; car les actes futurs et les actes passés, s’ils sont d’elle encore, sont aujourd’hui indistincts pour elle.

XXXIII

Ce n’est pas pour la main, ou pour le pied, une fatigue contre nature tant que le pied ne fait que ce que le pied doit faire, tant que la main ne fait que ce que doit faire la main. De même, ce n’est pas un labeur contre nature pour l’homme en tant qu’homme, toutes les fois qu’il ne fait que ce que l’homme doit faire441. Et si la chose n’est pas pour lui contre nature, elle n’est pas non plus un mal pour lui442.

XXXIV

Quels plaisirs n’ont pas goûtés des brigands443, des débauchés infâmes, des parricides, des tyrans444 !

XXXV

Ne remarques-tu pas que les gens qui exercent des professions salariées s’accommodent jusqu’à un certain point à l’humeur de leurs clients, mais que toutefois ils se gardent bien de sacrifier les règles de leur art, et qu’ils ne s’en laissent point écarter ? N’est-il pas étrange que l’architecte et le médecin fassent plus de compte des principes de leur art spécial, que l’homme n’en fait de la loi qui est la sienne445 et qui lui est commune avec les Dieux446 ?

XXXVI

L’Asie et l’Europe sont perdues dans un des coins du monde447 ; la mer entière n’est dans le monde qu’une goutte d’eau ; le mont Athos n’y est qu’une motte de terre. Toute cette partie du temps que nous pouvons mesurer n’est qu’un instant de l’éternité. Tout est mesquin, changeant, périssable. Mais toutes choses viennent de ce principe commun qui conduit l’univers448, et duquel tout sort, soit directement, soit comme conséquence. L’effroyable gueule du lion, les poisons qui nous tuent, en un mot tout ce qui est mauvais pour nous, ici une épine, là de la boue, ne sont que les suites et les dérivés des choses les plus nobles et les plus belles. Ne t’imagine donc pas que tout cela soit étranger au principe que tu adores449 ; mais sache reconnaître en lui la source universelle des choses, quelles qu’elles soient.

XXXVII

Celui qui a vu le temps où il vit a tout vu450, et tout ce qui a été dans toute l’éternité, et tout ce qui sera dans un avenir également infini ; car tout en général se ressemble, et tout est uniforme.

XXXVIII

Applique-toi à réfléchir souvent à l’étroit enchaînement de toutes les choses de ce monde et à leur corrélation. Elles sont toutes en quelque manière entrelacées les unes aux autres ; et en ce sens, elles ont entre elles une sorte d’intimité ; car l’une vient à la suite de l’autre ; et cette connexion tient, soit à la fonction qu’elles remplissent dans le lieu où elles sont placées451, soit au but commun pour lequel elles conspirent, soit à l’unité de la substance universelle.

XXXIX

Pour les choses que le sort te répartit, sache t’y plier et t’en accommoder ; et quant aux hommes452, avec qui tu dois vivre, aime-les ; mais que ce soit en toute sincérité.

XL

Un instrument, un outil, un appareil quelconque, quand il remplit la fonction pour laquelle il a été conçu, est parfait ; et cependant celui qui l’a fabriqué en est absent. Mais pour les choses qu’a créées la nature et qu’elle renferme, la force ordonnatrice est à leur intérieur, et elle y persiste. C’est là pour toi un motif de l’adorer encore davantage, en reconnaissant que, si tu vis et te conduis conformément à sa volonté, tout alors se règle en toi sur l’intelligence. Or, il en est de même pour l’univers453 ; et tout ce qui s’y passe se règle sur l’intelligence qui l’anime.

XLI

Quand pour des choses qui ne relèvent pas de ta libre préférence454, tu t’imagines qu’elles sont ou un bien ou un mal pour toi, il faut nécessairement, lorsque ce mal vient à te frapper ou lorsque ce bien t’échappe, que tu t’en prennes aux Dieux, ou que tu détestes les hommes, qui sont les auteurs réels, ou que tu soupçonnes d’être les auteurs, de tes mécomptes ou de ta souffrance. Dans tout cela, nous ne sommes si souvent injustes qu’à cause de l’importance que nous y attachons. Si les choses qui ne dépendent que de nous étaient les seules qui nous parussent bonnes ou mauvaises, il ne nous resterait plus le moindre prétexte, ni d’accuser Dieu455, ni de faire à l’homme la guerre acharnée d’un ennemi.

XLII

Nous concourons tous456 à l’accomplissement d’une seule et même œuvre, les uns avec pleine connaissance et avec pleine docilité ; les autres, dans une ignorance absolue457. C’est ainsi que, même en dormant, comme le disait, je crois, Héraclite458, on travaille et l’on coopère à ce qui se passe dans le monde. Chacun y concourt dans une sphère différente ; et par surcroît, celui-là même y concourt qui critique le plus amèrement les choses, et qui essaye de remonter le courant et d’anéantir la réalité. C’est que le monde avait besoin de cette résistance même. Comprends donc enfin dans quels rangs tu veux te placer ; car Celui qui ordonne toutes choses se servira toujours de toi admirablement bien, et il t’accueillera dans le nombre de ceux qui travaillent à son œuvre et qui le secondent. Seulement, toi, ne va pas te faire une partie de l’ensemble analogue à ce vers plat et ridicule qui, dans la pièce, tient la place dont Chrysippe a parlé459.

XLIII

Est-ce que le soleil veut jouer le rôle de la pluie ? Est-ce le rôle de la Terre, « mère des fruits », que prétend jouer Esculape ? Est-ce que chacun des astres, tout différents qu’ils sont entre eux, ne concourent pas tous au même but ?

XLIV

Si les Dieux ont décrété ce que je dois être et tout ce qui doit m’arriver dans cette vie, leurs décrets sont admirables ; car un Dieu sans sagesse, ce n’est pas même chose facile à se figurer. Et par quel motif imaginable les Dieux pourraient-ils jamais songer à me faire du mal ? Que pourrait-il leur en revenir, soit pour eux d’abord, soit pour cette universelle communauté des choses, qui est le plus cher objet de leur providence ? Si l’on me dit qu’ils ne se sont pas occupés de moi en particulier, du moins ils se sont occupés bien certainement de l’ordre général, lequel doit me faire accueillir et aimer tout ce qui m’arrive comme sa conséquence nécessaire. Croire que les Dieux ne s’occupent en rien de nous460, c’est une impiété ; car alors nous n’avons plus à leur offrir ni sacrifices, ni prières, ni serments ; il n’y a plus aucun sens à tant d’autres actes que nous faisons, et qui supposent toujours que les Dieux sont présents et qu’ils partagent notre vie. Mais, que si à toute force les Dieux ne s’occupent en rien de ce qui nous regarde, il m’est du moins permis de m’occuper de moi-même461 ; je puis réfléchir à ce qui importe à chacun de nous. Or ce qui importe à chacun de nous, c’est de se conduire selon son organisation et sa nature. Mais ma nature est essentiellement raisonnable et sociable462. La cité, la patrie, pour moi comme pour Antonin463, c’est Rome464 ; mais en tant que je suis un être humain, ma patrie, c’est le monde ; il n’y a de choses bonnes pour moi que celles qui sont utiles aux cités diverses465 dont je fais partie.

XLV

Ce qui nous arrive est toujours pour le bien de l’ensemble. Il ne nous en faudrait pas déjà davantage. Mais en y regardant de plus près, tu verras que le plus généralement ce qui est utile à un individu l’est en même temps à bien d’autres. Et ici l’utile s’étend d’autant plus loin qu’il concerne les choses indifférentes et moyennes466 de la vie.

XLVI

C’est comme les spectacles de l’amphithéâtre et les autres amusements de cette sorte, dont on se dégoûte à force de voir toujours les mêmes choses467, et où l’uniformité rend la répétition des mêmes objets intolérable. On éprouve aussi une répugnance analogue durant le cours de la vie ; car, du haut jusqu’en bas, les choses sont les mêmes, et elles ont les mêmes causes. Ainsi donc, jusques à quand468 ?

XLVII

Songe sans cesse à cette prodigieuse diversité d’hommes qui sont morts dès longtemps, de mœurs si différentes, de peuples si divers ; et descends, si tu le veux, jusqu’à un Philistion, un Phœbus, un Origanion469. Passe ensuite à d’autres classes de gens ; et dis-toi que c’est là qu’il faut un jour aussi nous rendre, là où sont déjà tant d’habiles orateurs, tant de graves philosophes, Héraclite, Pythagore, Socrate ; tant de héros des âges antérieurs, tant d’hommes de guerre venus après eux, tant de tyrans. Ajoute à tous ces noms un Eudoxe470, un Hipparque, un Archimède, et une foule de tant d’autres natures d’esprits, ceux-ci pénétrants, magnanimes, laborieux, ceux-là capables de tout, égoïstes, railleurs impitoyables de la vie même de l’homme, si mêlée, si éphémère, un Ménippe471 par exemple, et tous ceux de son espèce. Compte un peu depuis combien de temps ils gisent en terre. Qu’y a-t-il donc là de si terrible pour eux ? À plus forte raison, quel malheur est-ce donc pour ceux dont le nom n’a pas même survécu ? Ainsi, il n’y a vraiment qu’une seule chose qui soit digne du plus grand prix : c’est de traverser la vie, dévoué à la vérité et à la justice, et doux envers les hommes472, bien qu’ils soient trompeurs et méchants.

XLVIII

Quand tu veux te ménager quelque joie473, tu n’as qu’à songer aux qualités éminentes de ceux qui vivent avec toi, à l’activité de l’un, à la modestie de l’autre ; à la générosité d’un troisième, et à tant d’autres perfections que plusieurs possèdent. Il n’est pas de plus grand plaisir474 que de contempler ces images de la vertu, brillant dans le caractère ou la conduite de nos amis, multipliées et se répétant aussi souvent qu’il le faut. C’est ainsi qu’on peut les avoir présentes à l’esprit toutes les fois qu’on le veut.

XLIX

Est-ce que tu t’affliges de ne peser que tant de livres et de n’en point peser trois cents ? Ne t’afflige donc pas non plus de n’avoir à vivre que tant d’années et non davantage. Et de même que tu te contentes du poids qui a été assigné à ton corps, de même aussi sache te contenter du temps qui t’est accordé.

L

Efforçons-nous de persuader les gens ; mais, s’ils ne t’écoutent pas, n’en agis pas moins selon les lois de la justice, qui doit seule te conduire. Que si quelqu’un arrête ton action en t’opposant la force, tâche alors de bien prendre la chose et de ne pas t’en chagriner. Que l’obstacle même qui te gêne soit l’occasion pour toi de t’exercer à une autre vertu475. Souviens-toi que ton désir ne pouvait être que conditionnel, et que tu ne peux désirer rien d’impossible. Que voulais-tu donc en effet ? Rien que de former en toi ce même désir476 ; or, tu as atteint ce but ; et ainsi le résultat que nous poursuivions est obtenu.

LI

Quand on aime la gloire, on fait consister son propre bien dans l’acte d’autrui477 ; quand on aime son plaisir, on place son bien dans sa satisfaction propre ; mais, si l’on est vraiment intelligent, on ne place jamais son bien que dans l’acte qu’on accomplit soi-même

LII

Il m’est possible de m’abstenir de tout jugement478 sur une chose, et de faire qu’elle ne trouble point mon âme ; car les choses ne sont pas par elles-mêmes de nature à pouvoir former nos jugements.

LIII

Accoutume-toi à écouter sans distraction479 intérieure ce qu’un autre te dit ; et, autant qu’il est possible, entre dans la pensée480 de la personne qui te parle.

LIV

Ce qui n’est pas utile à l’essaim481 ne peut pas non plus être utile à l’abeille.

LV

Si les passagers injuriaient le pilote, si les malades injuriaient le médecin qui les soigne, pourraient-ils avoir une autre intention que de pousser le pilote à sauver l’équipage, ou le médecin à guérir ses malades ?

LVI

Combien de ceux avec qui je suis entré dans le monde en sont déjà partis482 !

LVII

Quand on a la jaunisse, le miel paraît amer ; l’homme qu’a mordu un chien enragé a horreur de l’eau ; les enfants trouvent que leur balle est la plus belle du monde. Pourquoi donc est-ce que je m’emporte483 ? Crois-tu qu’une idée fausse484 agisse moins vivement sur les esprits que la bile sur le malade atteint de la jaunisse, ou que le virus, sur le malade atteint de la rage ?

LVIII

Personne au monde ne peut t’empêcher485 de vivre selon la loi raisonnable de ta nature propre ; et rien ne peut t’arriver jamais contre la loi de la commune nature.

LIX

Qu’est-ce que sont les gens486 auxquels on s’efforce de plaire ! Et pour quels résultats ! Et par quels moyens ! Avec quelle rapidité le temps effacera tout cela487 ! Et combien de choses n’a-t-il pas déjà effacées !

LIVRE VII

I

Qu’est-ce que le vice ? C’est ce que tu as vu cent fois dans ta vie. Mais ce n’est pas seulement pour le mal, c’est aussi pour tout ce qui t’arrive, que tu peux te dire que ce sont là des choses que tu as déjà vues mille fois. De tous côtés, en haut, en bas, il n’y a que répétition de choses semblables, remplissant les histoires des âges reculés, les histoires des temps plus récents, les histoires contemporaines, et remplissant, même à l’heure ou nous parlons, nos cités et nos familles. C’est qu’il n’y a rien de nouveau dans le monde488, et toutes les choses sont tout ensemble habituelles et passagères489.

II

Comment pourrais-tu faire mourir en toi les jugements que tu formes, autrement qu’en éteignant les perceptions sensibles qui y correspondent, et qu’il ne tient absolument qu’à toi de raviver490 ? Je puis toujours m’en faire l’idée qu’il faut en avoir ; et, du moment que je le puis, pourquoi m’en troubler ? Les choses du dehors, puisqu’elles ne résident pas dans mon esprit, ne peuvent absolument quoi que ce soit491 sur mon esprit lui-même. Sois donc dans cette disposition ; et te voilà dans le vrai. Tu peux alors te faire une vie nouvelle492. Examine encore une fois les choses comme tu les as vues naguère ; car c’est là précisément se faire une nouvelle vie.

III

Les vains raffinements du luxe, les pièces jouées au théâtre, ces immenses assemblées, ces troupeaux493, ces combats de gladiateurs, tout cela est comme un os jeté aux chiens, comme un morceau de pain lancé aux poissons du vivier, comme les labeurs des fourmis s’épuisant à traîner leur fardeau, comme les courses extravagantes des souris effarées, comme des marionnettes qu’un fil fait mouvoir. Contre toutes ces séductions494, il faut savoir conserver son cœur parfaitement calme, et ne pas montrer non plus un mépris trop altier. Mais du moins, tu peux en tirer cette conséquence que, tant vaut l’homme495, tant valent les choses auxquelles il donne ses soins.

IV

S’il s’agit d’un discours, il faut regarder à chaque mot ; s’il est question d’un acte, il faut regarder à l’intention496. Dans ce dernier cas, il importe tout d’abord d’apprécier le but que l’agent poursuivait, de même que, dans l’autre, il ne faut apprécier que l’expression dont on s’est servi.

V

Mon intelligence suffit-elle, ou ne suffit-elle pas pour faire une chose que je désire ? Si elle suffit, je m’en sers pour accomplir mon œuvre, comme d’un instrument que m’a donné la nature qui régit l’univers497. Si mon intelligence à elle seule ne suffit point, ou je m’en remets du travail sur quelqu’un qui peut l’exécuter mieux que moi, à moins que ce ne soit mon devoir de le faire personnellement ; ou bien, je le fais dans la mesure de mes forces, en m’adjoignant un auxiliaire, qui, sous ma direction, peut en se réunissant à moi, satisfaire en temps opportun à ce qu’exige l’utilité commune ; car ce que je fais, à moi seul ou avec le secours d’un autre, ne doit jamais avoir qu’un seul but, l’intérêt commun et la bonne harmonie du monde498.

VI

Combien d’hommes jadis célèbres499 dans la terre entière sont déjà livrés à l’oubli ! Combien de gens qui les ont célébrés sont depuis longtemps disparus !

VII

Ne rougis pas de recevoir l’aide d’autrui500 ; car ton but, c’est d’accomplir le devoir qui t’incombe, comme un soldat qui monte à l’assaut. Eh bien, que ferais-tu si, blessé à la jambe501, tu ne pouvais à toi seul franchir la brèche, mais que tu le pusses grâce au secours d’un autre ?

VIII

Que l’avenir ne te trouble pas502 ; tu l’aborderas, s’il le faut, en portant dans tout ce qu’il te réserve cette même raison qui t’éclaire sur les choses du moment.

IX

Toutes les choses sont entrelacées entre elles ; leur enchaînement mutuel est sacré ; et il n’est rien pour ainsi dire qui soit isolé de toute relation avec quelque autre objet. Les choses sont toutes coordonnées ; et elles contribuent au bon ordre du même monde. Dans son unité, ce monde renferme tous les êtres sans exception ; Dieu, qui est partout, est un503 ; la substance est une ; la loi est une également ; la raison, qui a été donnée à tous les êtres intelligents, leur est commune ; enfin la vérité est une, de même qu’il n’y a qu’une seule et unique perfection pour tous les êtres d’espèce pareille, et pour tous ceux qui participent à la même raison.

X

Tout ce qui est matériel504 disparaît en un instant dans la substance universelle ; toute cause505 rentre en un instant dans la raison qui gouverne le monde ; en un instant aussi, la mémoire de tout ce qui fut est engloutie dans l’éternité.

XI

Aux yeux de l’être raisonnable, toute action qui est conforme à la nature n’est pas moins conforme à la raison.

XII

Droit, ou redressé506.

XIII

De même que, dans les êtres individuels507, les membres du corps ont entre eux une certaine relation ; de même, les êtres raisonnables ont, malgré leur isolement508, un rapport analogue, parce qu’ils sont faits pour coopérer à un seul et même but. Cette pensée acquerra dans ton âme d’autant plus de poids, que tu te diras souvent à toi-même : « Je suis un membre de la famille des êtres raisonnables. » Si tu disais seulement : je suis « une partie » et non pas « un membre » proprement dit, c’est que tu n’aimerais pas encore les hommes du fond du cœur509 ; c’est que faire le bien ne te causerait pas ce plaisir que donne un acte dont on a pleine conscience. Tu le fais simplement parce qu’il est convenable de le faire ; mais tu ne le fais point comme accomplissant par là le bien qui t’est propre510.

XIV

Que du dehors advienne tout ce qu’il voudra, dans ces portions de mon être511 qui peuvent ressentir ces sortes d’accidents ; ce qui en moi souffrira512 pourra se plaindre, s’il le trouve bon. Mais quant à moi, si je ne pense pas que ce qui m’arrive soit un mal, je n’en suis pas encore atteint ; or il m’est toujours possible de concevoir cette pensée513.

XV

Quoi qu’on me dise, quoi qu’on me fasse, c’est mon devoir d’être toujours homme de bien. C’est ainsi que l’or, l’émeraude, la pourpre514 pourraient toujours se dire : « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, il y a nécessité que je sois émeraude, et que je conserve la couleur que j’ai. »

XVI

Le principe qui nous gouverne ne se donne jamais à lui-même le trouble d’aucune passion515, par exemple, la passion de la crainte, qu’il s’infligerait de son plein gré516. Que si quelque autre peut lui causer frayeur ou chagrin, qu’il le fasse ; car ce n’est pas ce principe supérieur qui se précipitera spontanément dans ces désordres. C’est au corps de s’arranger517 lui-même pour ne point souffrir, comme c’est à lui de dire ce qu’il souffre. Quant à l’âme518, qui éprouve la frayeur ou la tristesse, et qui, d’une manière générale, conçoit la pensée de toutes ces sensations, qu’elle n’en souffre en quoi que ce soit ; car tu ne lui permettras pas d’en porter ces jugements erronés. Le principe directeur peut être indépendant, dans tout ce qui le regarde, à moins qu’il ne se mette lui-même dans la dépendance de quelque besoin. Il peut à cet égard être toujours sans trouble et sans embarras, tant qu’il ne se trouble pas et ne s’embarrasse pas lui-même.

XVII

Le bonheur, c’est d’avoir un bon génie519 ; c’est de faire le bien. Que viens-tu donc faire ici, ô imagination aux décevantes apparences520 ? Va-t’en, au nom des Dieux, ainsi que tu es venue. Je n’ai que faire de toi. Tu es arrivée en moi, je le sais, par une habitude bien ancienne ; aussi je ne t’en veux pas521. Seulement, retire-toi.

XVIII

Est-il possible que l’homme redoute le changement522 ? Et quelle chose peut donc se faire au monde sans qu’un changement n’ait lieu ? Qu’y a-t-il de plus agréable, de plus familier à la nature de l’univers entier ? Peux-tu prendre un bain, sans que le bois qui le chauffe ne se transforme et ne change ? Peux-tu manger, sans qu’il n’y ait un changement dans les aliments qui doivent te nourrir ? Une chose utile quelconque peut-elle s’accomplir sans un changement correspondant ? Ne comprends-tu donc pas que le changement qui t’atteint toi-même523 est tout pareil, et que ce changement est aussi de toute nécessité dans la nature des choses ?

XIX

Tous les corps, quels qu’ils soient, sont entraînés dans la substance universelle, comme dans un irrésistible torrent524, de même nature que le tout, coopérant à l’œuvre commune, comme nos organes se correspondent entre eux. Que de Chrysippes, que d’Épictètes525, le temps n’a-t-il pas déjà engloutis ! Le même sort attend tout homme et toute chose, quels qu’ils puissent être.

XX

Je n’ai qu’une préoccupation, c’est de ne jamais faire, de mon plein gré, rien qui soit contraire à la constitution naturelle de l’homme526, de ne jamais rien faire autrement que ne le veut cette constitution, ni, si elle ne le veut point, au moment où je le fais.

XXI

Tu es bien près de tout oublier ; et tout est bien près de te rendre un égal oubli527.

XXII

C’est une vertu propre de l’homme528 d’aimer ceux mêmes qui nous offensent. Tu ressentiras cette facile indulgence, si tu te rappelles que ces hommes sont de ta famille ; que c’est par ignorance et sans le vouloir qu’ils commettent ces fautes ; que, dans bien peu de temps, vous serez morts les uns et les autres ; et, par-dessus tout, tu seras indulgent, si tu te dis que l’offenseur ne t’a fait aucun tort529 ; car il n’a pu pervertir en toi le principe supérieur qui te dirige.

XXIII

L’universelle nature530 façonne la substance universelle comme une cire. Ainsi, elle en fait tantôt un cheval ; et, le dissolvant, elle se sert de sa matière pour créer un arbre ; puis, elle se sert de l’arbre, pour en faire tel autre être. Mais chacun de ces êtres ne subsiste qu’un instant ; et il n’est pas plus fâcheux pour un coffre531 d’être disloqué que d’être construit.

XXIV

Un air courroucé du visage est par trop contraire à la nature, puisque souvent la physionomie s’y gâte, et qu’à la fin elle disparaît si complètement que rien ne peut plus ensuite la ramener. Si cette remarque est vraie, applique-toi à en tirer cette conséquence que la colère elle-même est contraire à la raison ; car si l’on perd, en s’y livrant532, jusqu’à la conscience de ses fautes, quel motif de vivre pourrait-on encore conserver533 ?

XXV

La nature qui ordonne et régit l’univers534 va dans un instant changer tout ce que tu vois ; de la substance de ces êtres, elle en formera d’autres, comme avec la substance de ceux-ci elle en formera d’autres encore, afin que l’univers soit éternellement jeune et nouveau.

XXVI

Si quelqu’un se conduit mal à ton égard, demande-toi quelle idée il a dû se faire535 du bien et du mal pour s’être oublié ainsi envers toi. À ce point de vue, tu le prendras en pitié, et tu n’éprouveras plus ni surprise ni colère ; car, ou bien tu avais toi-même une opinion identique à la sienne, ou une opinion du moins analogue sur ce qu’il était bon de faire ; et alors il n’y a qu’à pardonner. Mais si des fautes de ce genre ne te paraissent ni un bien ni un mal536, alors il te sera encore bien plus facile d’être indulgent pour quelqu’un qui n’a que le tort d’avoir de mauvais yeux537.

XXVII

Ne pense jamais à ce qui te manque comme si déjà tu l’avais538 ; parmi les choses que tu possèdes, préfère ce qu’il y a de mieux ; en les considérant, remets-toi en mémoire les moyens qui devraient te les procurer539, si elles venaient à te manquer. Toutefois prends bien garde de ne pas contracter l’habitude de les estimer si haut540 que, si quelque jour elles venaient à t’échapper, tu en fusses troublé profondément541.

XXVIII

Replie-toi souvent sur toi-même542 ; car le principe raisonnable qui nous gouverne a cette nature spéciale de pouvoir se suffire absolument à lui seul, en pratiquant la justice, et de trouver dans cette vertu le repos543 qu’il cherche.

XXIX

Efface les trop vives couleurs544 des impressions sensibles ; apaise l’excitation de tes nerfs ; borne-toi au moment actuel de la durée ; rends-toi bien compte de ce qui arrive, soit à toi, soit à un autre de tes semblables. Partage et analyse545 l’objet qui t’occupe, pour y bien distinguer la cause et la matière. Pense souvent à l’heure suprême546. Laisse la faute à qui l’a commise, dans les conditions où il a pu la commettre.

XXX

Prêter toute son attention à ce qu’on nous dit547 ; et faire pénétrer son intelligence dans les faits réels et dans les causes qui les produisent.

XXXI

Sache embellir ton âme de simplicité, de pudeur, et d’indifférence pour ces choses qui ne sont ni le vice ni la vertu. Aime le genre humain ; obéis à Dieu et suis-le docilement. Un poète l’a dit548 :

« L’univers tout entier549 est soumis à ses lois. »

Les éléments matériels550 supposent l’existence de Dieu ; et il suffit de se rappeler que tout est soumis à une loi régulière551. On doit se contenter de ces principes552, en quelque petit nombre qu’ils soient.

XXXII

Sur la mort. Si c’est une dispersion des éléments de notre être553, c’est, ou résolution en atomes, ou anéantissement, ou extinction, ou transformation.

XXXIII

Sur la douleur. Si elle est intolérable, elle nous fait sortir de la vie ; si elle dure, c’est qu’on peut la supporter. Notre pensée, concentrée en elle-même, conserve néanmoins toute sa tranquillité554 ; et le principe souverain qui nous gouverne n’en est pas altéré ; c’est seulement aux parties de notre être affectées par la douleur555 de nous dire, si elles le peuvent, ce qu’elles éprouvent.

XXXIV

Sur l’opinion556. Considère un peu ce que sont les esprits des hommes, ce qu’ils fuient, ce qu’ils recherchent ; et dis-toi bien que, de même que les dunes de sable557 en s’amoncelant font disparaître celles qui s’étaient formées d’abord, de même, dans la vie, les événements antérieurs s’effacent aussi en un instant, sous les événements qui ne cessent de s’accumuler après eux.

XXXV

Extrait de Platon558 :

« Mais crois-tu que celui dont la pensée est pleine de grandeur, et qui contemple tous les temps et tous les êtres, puisse regarder la vie qu’on passe ici-bas comme quelque chose de bien important ?

« — C’est impossible.

« — Ainsi la mort ne devra pas lui paraître à craindre ?

« — Non. »

XXXVI

Sentence d’Antisthène559 :

« Quand on fait le bien, c’est chose vraiment royale de s’entendre calomnier. »

XXXVII

Il est assez honteux que notre visage nous obéisse docilement560, qu’il prenne l’air que nous lui donnons, qu’il réponde si bien aux ordres de notre volonté, et que notre volonté sache si peu s’obéir à elle-même et se composer à son gré.

XXXVIII

« À quoi bon s’emporter561 jamais contre les choses,
Qui ne font aucun cas de notre vain courroux ? »

XXXIX

« Donne-nous le plaisir562, aux Dieux ainsi qu’à nous. »

XL

« Nos jours sont moissonnés563 ainsi que des épis,
Dont l’un est déjà mûr quand l’autre est vert à peine ».

XLI

« Si les Dieux m’ont frappé564, mes deux enfants et moi,
C’est qu’ils ont leur raison pour cette rude loi. »

XLII

« Le bien et la justice565 ont pris parti pour moi. »

XLIII

Ne pas se lamenter avec les autres hommes, ne pas palpiter comme eux566.

XLIV

Extraits de Platon567 : « Je puis répondre avec raison à qui me ferait cette objection : Vous êtes dans l’erreur si vous croyez qu’un homme, qui vaut quelque chose, doit considérer les chances de la vie ou de la mort, au lieu de chercher seulement dans toutes ses démarches si ce qu’il fait est juste ou injuste, et si c’est l’action d’un homme de bien ou d’un méchant. »

XLV

« Et en effet, Athéniens, c’est ainsi qu’il en doit être. Tout homme qui a choisi un poste parce qu’il le jugeait le plus honorable, ou qui y a été placé par son chef, doit, à mon avis, y demeurer ferme et ne considérer ni la mort, ni le péril, ni rien autre chose que l’honneur. »

XLVI

« Mon cher, prends bien garde568 qu’être vertueux et bon ne soit autre chose que se tirer d’affaire, soi et les autres. Vois si celui qui est vraiment homme ne doit point négliger le plus ou moins de temps qu’il pourra vivre, et se montrer peu amoureux de l’existence, et s’il ne faut pas, laissant à Dieu le soin de tout cela, et ajoutant foi à ce que disent les femmes, que personne n’a jamais échappé à son heure fatale, s’occuper de quelle manière on s’y prendra pour passer le mieux qu’il est possible le temps qu’on a à vivre. »

XLVII

Étudier le cours des astres569, en se disant qu’on est emporté avec eux570 dans leur cercle, et penser souvent aux permutations des éléments les uns dans les autres571. Des considérations de cet ordre purifient la vie terrestre572 de ses souillures.

XLVIII

Voici une belle pensée de Platon573 :

« Quand on veut parler convenablement des choses humaines, il faut s’occuper aussi de toutes celles qui se présentent sur terre, en les considérant en quelque sorte de haut, pour en connaître la source et la valeur : immenses agglomérations d’individus, expéditions guerrières, agriculture, mariages, dissensions, naissances, morts, disputes des tribunaux, contrées désertes, peuples barbares de toute espèce, fêtes solennelles, lamentations funèbres, assemblées publiques ; il faut voir ce mélange de toutes choses, et l’harmonie qui sort de cette foule d’éléments contraires. »

XLIX

Étudier le passé en remontant les siècles574, et considérer les révolutions si nombreuses des Empires. Par ce moyen, on peut se faire une idée assez exacte de l’avenir ; car tous les événements futurs seront analogues à ceux du passé, et les choses ne peuvent pas sortir de l’ordre qu’elles suivent sous nos yeux. Ainsi, il est parfaitement égal de faire l’histoire humaine, ou pendant quarante ans, ou pendant quelques milliers d’années. Que pourrait-on voir de plus ?

L

« Ce que la terre enfante575 en son sein rentrera ;
Ce que l’air a produit dans l’air retournera,
Absorbé par le ciel, et par sa sphère immense. »

Ou bien, c’est une simple dissolution576 d’organisations antérieures en atomes ; et cette dispersion, quelle qu’elle soit, ne porte que sur des éléments qui ne sentent rien577.

LI

« Tout est vain578 : aliments, boissons, philtres, magie,
Pour repousser la mort et sauver notre vie. »

« Le vent qui nous emporte579 est soufflé par les Dieux ;
Il nous faut l’accepter sans pleurs, ni cris honteux. »

LII

Un tel est plus adroit à la lutte580. C’est vrai ; mais il n’est pas plus dévoué à l’intérêt commun ; il n’est pas plus modeste ; il n’est pas plus doux ; il n’est pas plus indulgent pour les erreurs de son prochain.

LIII

Quand une œuvre peut être accomplie conformément aux lois de la raison, qui régit également les Dieux et les hommes581, on doit faire cette œuvre en toute sécurité ; car, dès que l’on peut atteindre un but utile, par une action régulière qui se développe selon les lois de l’organisation générale des choses582, il n’y a jamais à craindre qu’on puisse en souffrir l’ombre d’un dommage.

LIV

Partout et toujours, trois choses dépendent uniquement de toi583 : accepter avec joie, et par pieuse obéissance aux Dieux, la destinée qui t’est faite présentement ; te conduire selon la justice envers les hommes avec qui tu vis à présent ; enfin, soumettre l’idée présente que tu as à un examen qui en éloigne toute erreur.

LV

Ne regarde pas à ce que font les autres584, sous la conduite de leur propre raison ; mais dirige exclusivement tes yeux sur la route que te trace la nature : et d’abord, la nature de l’univers, manifestée par les événements qui t’arrivent ; et ensuite, ta nature personnelle, qui se manifeste par les devoirs que tu as à remplir. Or, pour tout être, le devoir est la conséquence de l’organisation585. Mais c’est en vue des êtres doués de raison que tous les autres êtres ont été faits, d’après le principe qui veut qu’en cela comme en tout le reste, les moins bonnes choses soient faites en vue des meilleures586 ; et les êtres raisonnables sont faits les uns pour les autres. Voilà pourquoi, dans l’organisation de l’homme, le devoir supérieur, c’est d’abord d’être dévoué à l’intérêt de la communauté587 ; en second lieu, c’est de ne point se livrer aux entraînements du corps588 ; car le propre de l’activité raisonnable et intelligente, c’est de se fixer des bornes à elle-même, et de ne point se laisser vaincre ni à la séduction des sens ni à celle des passions. Ces deux derniers principes, ceux des sens et des passions, sont en effet purement animaux, tandis que l’entendement revendique la première place et ne peut être dominé par aucun d’eux. L’entendement a pleinement droit à cet empire, puisque la nature veut précisément que ce soit lui qui se serve des principes inférieurs. Enfin, en troisième et dernier lieu, l’organisation douée de raison a ce privilège de pouvoir ne point faillir et ne point s’égarer589. Qu’ainsi donc appuyé sur de tels secours, le principe qui doit nous diriger aille droit son chemin ; et, dès lors, il possède tout ce qui lui appartient et n’est qu’à lui.

LVI

Il faut vivre conformément à la nature le reste d’existence qui t’est laissé par grâce, comme si tu étais déjà mort590, et que tu eusses vécu tout le temps qui t’a été accordé jusqu’aujourd’hui.

LVII

Nous n’avons qu’à aimer le sort591 dont la trame nous est tissue dans le destin commun. Qu’y a-t-il en effet de plus régulier ?

LVIII

En toute rencontre, nous devons nous remettre sous les yeux le souvenir des gens qui ont subi les mêmes épreuves que nous592, qui s’en sont irrités, s’en sont révoltés et en ont gémi. Où sont-ils à cette heure ? Ils ne sont plus. Vas-tu donc faire comme eux ? Ne vaut-il pas mieux laisser ces agitations contre nature à ceux qui les provoquent et en sont eux-mêmes les victimes, pour ne t’appliquer tout entier qu’à profiter de telles leçons ? Tu en tirerais tout avantage ; et c’est là une matière qui te revient exclusivement. N’aie jamais qu’un objet et qu’un désir : celui de te bien conduire dans tout ce que tu fais. Rappelle-toi ces deux choses593, et, en outre, que ce qui t’importe, c’est l’objet de ton action.

LIX

Regarde au dedans de toi594 ; c’est au dedans qu’est la source du bien595, laquelle peut s’épancher à jamais, si tu sais à jamais la creuser et l’approfondir.

LX

Le corps doit, lui aussi, se ranger596 et n’avoir rien de désordonné, ni dans son mouvement, ni dans son maintien. Puisque la pensée se manifeste jusqu’à un certain point sur le visage, en lui appliquant un cachet d’intelligence et de calme, il faut exiger du corps tout entier la même docilité. Mais le soin qu’il faut apporter à tout cela ne doit en rien sentir l’affectation597.

LXI

L’art de la vie598 se rapproche de l’art de la lutte, bien plus que de celui de la danse, puisqu’il y faut toujours être prêt, et inébranlable, à tous les accidents qui peuvent survenir et qu’on ne saurait prévoir.

LXII

Ne cesse jamais d’étudier le caractère des gens dont tu ambitionnes le témoignage599, et de scruter les principes qui les dirigent. Avec cette précaution, tu ne t’en prendras plus à eux des fautes involontaires qu’ils peuvent commettre, et tu n’auras que faire d’une approbation autre que la tienne600, en considérant la source où ces hommes puisent leurs pensées et les motifs qui les font agir.

LXIII

« Il n’est pas une âme, dit le philosophe601, privée de la vérité, sans que ce ne soit malgré elle. » C’est donc aussi contre son gré qu’elle manque de justice, de sagesse, de douceur, et de toutes les vertus de cet ordre. Il n’y a rien de plus nécessaire que d’avoir sans cesse cette réflexion présente à l’esprit ; car elle te rendra plus indulgent602 envers tous tes semblables.

LXIV

Dans toute souffrance que tu éprouves, dis-toi bien qu’il n’y a là aucune honte pour toi, ni rien qui dégrade l’intelligence destinée à te régir, puisque la douleur ne la peut atteindre, ni la détruire, en tant que cette intelligence est raisonnable et dévouée à l’intérêt commun. Tu peux aussi, dans les épreuves les plus pénibles, tirer presque toujours profit de la sentence même d’Épicure603, en te disant que « cette douleur n’est point intolérable ; et surtout qu’elle n’est point éternelle ; tu n’as qu’à te souvenir qu’elle a des bornes où elle est renfermée, et que tu peux ne point l’accroître par l’opinion que tu t’en fais604. » Souviens-toi encore, dans l’occasion, qu’il y a bien des choses, fort semblables à la douleur, qui te font souffrir sans que tu t’en aperçoives : ainsi, l’envie de dormir605, la chaleur qui te suffoque, le dégoût par faute d’appétit. Quand donc tu t’inquiètes d’un de ces désagréments, dis-toi bien que c’est à la douleur que tu cèdes.

LXV

Prends garde à ne pas éprouver, même envers des gens inhumains, les sentiments que trop souvent les hommes montrent pour des hommes606.

LXVI

Comment savoir si l’âme de Télaugès607 était supérieure à celle de Socrate ? Pour résoudre cette question, il ne suffit pas608 que Socrate soit mort plus glorieusement que Télaugès, qu’il ait combattu les sophistes avec plus d’énergie, qu’il ait veillé plus courageusement au milieu des nuits glaciales du camp, qu’il ait résisté avec plus de magnanimité à l’ordre d’arrêter l’homme de Salamine609, ni même qu’il ait brillé davantage par ses conversations dans les rues610, points sur lesquels on pourrait insister, si tout cela était parfaitement exact611. Ce qu’il faut savoir avant tout, c’est ce qu’était réellement l’âme de Socrate612, s’il pouvait concentrer tout son bonheur à être juste envers les hommes et pieux envers les Dieux, s’il ne s’abandonnait pas plus que de raison à sa colère contre le vice, ou s’il ne condescendait pas un peu trop complaisamment à l’ignorance des hommes, s’il ne recevait pas avec assez de résignation613 la part qui lui était faite dans le destin universel, s’il ne la regardait pas comme intolérable, et enfin s’il ne laissait pas quelquefois succomber l’esprit aux passions de la chair614.

LXVII

La nature ne t’a pas tellement confondu avec l’informe mélange des choses qu’il te soit interdit de t’isoler de tout le reste, et de rester maître d’accomplir tout ce qui te regarde ; car on peut fort bien devenir un homme divin615 sans être même connu de qui que ce soit616. C’est là ce que tu ne dois jamais oublier ; et tu dois aussi te dire qu’il ne faut presque rien pour être heureux617. Ce n’est pas parce que tu désespères de devenir habile en dialectique ou dans les sciences naturelles618, que tu dois renoncer à te montrer libre, modeste, dévoué à l’intérêt commun, et soumis à la volonté de Dieu619.

LXVIII

Il faut savoir, à l’abri de toute violence, conserver la paix la plus profonde de son cœur, quand bien même le genre humain tout entier nous poursuivrait de ses vaines clameurs, et que la dent des bêtes féroces620 mettrait en pièces les membres de cette masse de chair dont nous sommes enveloppés. Qui peut, en effet, dans toutes ces conjonctures, empêcher l’âme de se maintenir en un calme absolu, d’abord si elle porte un jugement vrai sur les circonstances où elle se trouve, et ensuite, si elle sait user comme il convient de ces épreuves ? Alors, le Jugement dit621 à l’Accident qui survient : — « Voilà ce que tu es essentiellement, bien qu’on se fasse de toi une opinion toute différente. » — L’Usage dit à l’Épreuve, qu’on subit : — « Précisément, je te cherchais ; car pour moi, le fait présent doit toujours être matière à exercer la vertu de la raison et les qualités sociables ; c’est-à-dire, l’ensemble de cet art qui se rapporte à l’homme ou à Dieu. » Ainsi donc, tout événement, de quelque façon qu’il survienne, me rattache à Dieu ou à l’homme, comme un membre de la famille ; et cet événement ne peut causer ni surprise, ni difficulté622, puisqu’il est à l’avance bien connu, et qu’il facilite l’œuvre commune.

LXIX

La perfection de la conduite consiste à employer chaque jour que nous vivons comme si c’était le dernier623, et à n’avoir jamais ni impatience, ni langueur, ni fausseté.

LXX

Les Dieux, qui sont immortels624, ne s’irritent nullement d’avoir à supporter durant leur éternité les fautes toujours renouvelées d’un si grand nombre de méchants incorrigibles. Loin de là, les Dieux ont même pour ces pervers une bonté qui prend mille formes. Et toi, qui dans un moment vas cesser de vivre, tu te révoltes, comme si tu n’étais pas, toi aussi, un de ces méchants625 !

LXXI

Il est assez plaisant626 de ne pas songer à corriger ses propres vices, ce qui est possible cependant, et de prétendre corriger ceux d’autrui, ce qui est absolument impossible.

LXXII

Quand la faculté qui comprend en nous les lois de la raison et de la société, juge qu’une chose n’est ni sensée627 ni utile au bien commun628, elle est en droit de la rejeter comme indigne de son attention.

LXXIII

Quand tu as rendu service à quelqu’un629 et qu’on a profité de ce service, pourquoi cherches-tu encore une troisième chose, comme font les sots, qui est de faire paraître le service que tu as rendu, et de montrer que tu comptes sur la réciprocité ?

LXXIV

On ne se lasse jamais de recevoir des services ; or le service que nous pouvons nous rendre630 à nous-mêmes, c’est d’agir conformément à la nature. Ne te lasse donc pas de te faire du bien à toi-même en en faisant à autrui631.

LXXV

La nature de l’univers a procédé spontanément à la création et à l’ordre du monde. Donc, à cette heure, de deux choses l’une : ou tout ce qui se passe n’est que la suite de la première impulsion ; ou bien, il n’y a rien de raisonnable même dans les êtres les plus importants632, dont le Souverain du monde a pris un soin tout particulier. Dans bien des cas, cette réflexion, si tu te la rappelles, augmentera encore ta profonde tranquillité633.

LIVRE VIII

I

Une considération bien faite pour te détourner de la présomption de la vaine gloire, c’est que tu ne peux pas te flatter d’avoir passé ta vie entière, du moins à partir de ta jeunesse634, comme un vrai philosophe. Bien des gens l’ont su635 ; et toi-même, tu sais aussi bien que personne que tu étais alors très loin des sentiers de la philosophie. Voilà donc ton personnage défiguré ; et te faire la réputation d’un philosophe n’est plus guère facile pour toi. La supposition seule est un contre-sens. Si donc tu comprends réellement le fond des choses, ne t’inquiète pas de l’apparence que tu pourras avoir ; mais sache te contenter, pour ce qui te reste de vie, de la passer comme le veut ta nature636. Ainsi tâche de connaître ses volontés, et n’aie pas d’autre préoccupation. En effet, l’expérience t’a montré que d’erreurs tu as commises, sans jamais trouver le bonheur637 ; tu ne l’as rencontré ni dans l’étude, ni dans la richesse, ni dans la gloire, ni dans le plaisir, nulle part en un mot. Où donc l’obtiendras-tu ? Uniquement en faisant ce qu’exige la nature de l’homme. Et comment l’homme accomplit-il le vœu de sa nature ? En ayant d’immuables principes, d’où ses actes découlent638. Et à quoi s’appliquent ces principes ? Au bien et au mal639 ; le bien ne pouvant jamais être pour l’homme que ce qui le rend juste, prudent, courageux et libre ; le mal n’étant non plus que ce qui produit les dispositions contraires à celles que je viens d’énumérer.

II

Toutes les fois que tu fais quelque chose, adresse-toi cette question640 : « Qu’est-ce que je fais précisément ? Ne le regretterai-je pas ? Encore un peu, je meurs641 ; et tout disparaît pour moi. Ai-je à chercher autre chose que de savoir si l’acte que je fais actuellement est bien l’acte d’un être intelligent, dévoué à l’intérêt commun, et soumis aux mêmes lois que Dieu s’est données à lui-même ? »

III

Que sont Alexandre, et César, et Pompée, si on les compare à Diogène, à Héraclite, à Socrate642 ? Ces philosophes ont scruté les choses ; ils ont approfondi les éléments qui les composent ; et les principes qui dirigeaient ces grandes âmes ne variaient point643. Mais les autres, à quoi ont-ils songé ? De quoi ne se sont-ils pas faits les esclaves ?

IV

Les hommes n’en continueront pas moins à faire les mêmes choses que tu leur vois faire, dusses-tu en crever de fureur644.

V

D’abord ne te trouble pas645 ; car tout s’accomplit selon les lois de la nature universelle ; et dans un temps qui ne peut pas être bien long, tu ne seras absolument rien, pas plus que ne sont à cette heure Adrien ou Auguste646. Puis, fixant ton esprit sur la chose en question, vois clairement ce qu’elle est, et rappelle-toi sans cesse que tu dois être homme de bien647. Souviens-toi de ce que veut la nature de l’homme ; et satisfais à ses exigences, sans jamais t’y soustraire. Que tes paroles n’expriment que ce que tu crois le plus juste ; seulement, parle toujours avec bienveillance, modestie et franchise648.

VI

La nature universelle n’a pour fonctions que de déplacer les choses perpétuellement ; elles sont ici, elle les met là ; elle les transforme ; elle les enlève du lieu où elles sont pour les porter dans un autre ; toutes transformations, où il n’est pas à craindre qu’il se produise jamais rien de nouveau649, où tout est régulier, et où les répartitions650 sont éternellement équitables.

VII

Toute nature est pleinement satisfaite de suivre son droit chemin651. Or la nature raisonnable suit tout droit le sien, lorsque, dans les apparences que lui fournissent les sens, elle ne s’arrête ni au faux, ni à l’obscur ; lorsqu’elle dirige uniquement ses puissances en vue de l’intérêt commun ; lorsqu’elle n’adresse ses désirs et ses répugnances qu’à ce qui dépend de nous seuls652 ; lorsqu’elle embrasse avec amour le destin que lui fait la commune nature. C’est qu’en effet l’être raisonnable en est une partie, tout comme la nature de la feuille est une partie de celle de la plante ; si ce n’est pourtant que la nature de la feuille fait partie d’une nature insensible, dénuée de raison, et qui peut être contrariée dans son développement, tandis que celle de l’homme relève d’une nature que rien ne contrarie, ni n’arrête, d’une nature douée d’intelligence, ayant le sentiment de la justice, répartissant à tous les êtres, en proportions égales et selon leur importance, le temps, la substance, la cause, la faculté d’agir653 et les relations avec tout ce qui les entoure. D’ailleurs, quand je parle d’égalité, il est entendu qu’il ne s’agit pas de l’égalité d’un détail isolé avec le tout654, mais bien de l’égalité d’un tout pris dans tout ce qu’il est, et d’un autre tout considéré de même dans sa totalité entière.

VIII

Il ne t’est plus possible de lire655, soit ; mais ce qui t’est toujours possible, c’est de repousser de ton cœur l’insolence ; il t’est toujours possible de te raffermir contre les plaisirs et les peines ; il t’est possible de te mettre au-dessus de la vaine gloire ; tu peux ne pas t’emporter contre les gens qui ne sentent pas tes bienfaits, et qui les paient d’ingratitude ; il t’est même toujours possible de continuer à leur faire du bien656.

IX

Ne fais jamais entendre de plaintes à personne ni contre la vie qu’on mène à la cour657, ni contre ta propre vie658.

X

Le regret659 est un secret reproche qu’on se fait à soi-même d’avoir négligé son intérêt ; or c’est le bien qui doit être notre intérêt véritable, et le bien seul est digne des soins d’un homme vertueux. Mais l’homme de bien ne peut jamais se repentir d’avoir négligé un plaisir. Donc le plaisir n’est pas notre intérêt660, pas plus qu’il n’est le bien.

XI

Cet objet que j’ai sous les yeux661, quel est-il en lui-même et dans ses conditions propres ? Quelle est son essence, et quelle est sa matière ? Quelle est sa cause ? Et lui-même, que produit-il dans le monde ? Pour combien de temps existe-t-il ?

XII

Quand tu as de la peine à t’arracher au sommeil662, il faut te dire que ton organisation propre, aussi bien que l’organisation naturelle de l’homme, c’est d’accomplir des actes utiles à la communauté663, tandis que dormir est une fonction que partagent avec nous les animaux privés de raison. Or ce qui pour chaque être est conforme à sa nature est aussi pour lui plus familier, plus habituel, et même plus attrayant.

XIII

En présence de toute perception sensible664, aie toujours le soin, si tu le peux, de distinguer la nature de l’objet, l’impression qu’il fait sur toi et les raisonnements que tu en tires665.

XIV

Avec qui que ce soit que tu discutes, demande-toi sur-le-champ à toi-même666 : « Quels principes cette personne a-t-elle sur le bien et sur le mal ? » Car, selon qu’elle aura tels ou tels principes sur le plaisir ou la douleur, et sur les objets qui produisent l’un ou l’autre, sur la gloire et le déshonneur, sur la mort et la vie, je ne m’étonnerai pas, surtout je ne me choquerai pas, qu’elle agisse de telle ou telle façon ; et je me dirai qu’elle est dans la nécessité de faire ce qu’elle fait667.

XV

N’oublie jamais que, de même qu’on aurait tort de trouver mauvais qu’un figuier produise des figues, de même on a tort de s’irriter668 quand on voit le monde porter les fruits qui sont les siens. Un médecin, un pilote n’ont pas à se choquer de ce que le malade a la fièvre669, ou de ce que le vent est contraire.

XVI

Sois bien persuadé que changer d’avis et savoir profiter de la juste critique670 de quelqu’un qui te redresse, ce n’est pas perdre quoi que ce soit de ta liberté ; car le nouvel acte que tu fais se règle toujours par ta volonté et par ton jugement, et se conforme à ta propre raison.

XVII

Si la chose ne dépend que de toi, alors pourquoi la faire ? Si elle dépend d’autrui, à qui vas-tu t’en prendre ? Est-ce aux atomes ou aux Dieux671 ? De part et d’autre, ce serait une égale erreur. N’accuse donc personne. Si tu le peux, corrige celui qui a commis la faute ; si tu ne le peux pas, corrige du moins la chose ; et si tu ne peux pas même cela, à quoi te servirait-il de te fâcher ? C’est qu’en effet il ne faut jamais rien faire en pure perte.

XVIII

Ce qui meurt dans le monde n’en sort pas pour cela672. Il y demeure, et il y subit certains changements, se dissolvant dans ses éléments propres, qui sont ceux de l’univers et les tiens. Ces éléments eux-mêmes changent encore, et ils ne s’en plaignent pas673.

XIX

Tout a été fait en vue d’un certain résultat, le cheval674, la vigne. T’en étonnes-tu ? Le soleil même te dira675 : « J’ai été fait dans tel but. » Les autres Dieux en pourront dire autant. À quelle intention as-tu donc été fait toi-même ? Est-ce pour le plaisir ? Examine un peu si la raison te permet de le croire.

XX

La nature se propose toujours un but676, et elle ne s’occupe pas moins de la fin des choses que de leur origine et de leur existence. Elle ressemble assez à un joueur de ballon677. Est-ce donc un bien pour le ballon de monter si haut ? Est-ce un mal de descendre si bas, ou même de tomber tout à fait ? Est-ce un bien pour la bulle d’air de se soutenir ? Est-ce un mal pour elle de crever ? Est-ce un bien, est-ce un mal pour la lampe de briller ou de s’éteindre ?

XXI

Retourne un peu le corps678 en tous sens, et demande-toi ce qu’en font la vieillesse, la maladie, la débauche. La vie est bien courte pour celui qui loue679 et pour celui qui est loué, pour celui qui célèbre un nom illustre et pour celui dont le nom est célébré. Ajoute que ce bruit se fait dans un coin de cette région de la terre où nous sommes. Et encore, dans ce coin même, tous ne s’entendent pas entre eux ; et il n’y a pas même un individu qui s’entende avec lui-même ! Et la terre tout entière n’est qu’un point dans l’univers680 !

XXII

Applique bien ton attention681 à l’objet qui t’occupe, au jugement que tu en portes, à l’acte qui est la suite de ce jugement, et aux paroles qui te servent pour l’exprimer. Tu as bien raison d’apporter tant de soin à tout cela ; car c’est aujourd’hui que tu veux devenir homme de bien plutôt encore que demain.

XXIII

Dois-je faire quelque chose, je tâche de le faire en le rapportant à l’intérêt des hommes, mes semblables. Un accident me survient-il682, je l’accepte en le rapportant aux Dieux, et à la source de toutes choses, d’où s’épanchent, en s’enchaînant, tous les événements de l’univers.

XXIV

Que te représente le bain que tu prends ? De l’huile, de la sueur, de l’ordure, de l’eau visqueuse, toutes choses dégoûtantes. Eh bien, voilà ce qu’est la vie dans toutes ses parties683 ; voilà ce qu’est tout objet, quel qu’il soit684.

XXV

Vérus685 meurt avant Lucille686 ; puis Lucille meurt à son tour ; Maximus687 avant Sécunda688, puis Sécunda ; Diotimus, avant Épitynchanus689 ; puis Épitynchanus ; Antonin690, avant Faustine691 ; puis, Faustine ; il en va ainsi de toutes choses. Adrien692 avant Céler693, puis Céler à son tour. Et tous ces autres êtres à l’esprit si vif, si prévoyant de l’avenir, si haut, où sont-ils à cette heure ? Où sont ces philosophes de tant d’intelligence, Charax694, Démétrius le platonicien, et Eudémon695, et tant d’autres qui les valaient ? Tout cela a vécu un jour696 ; et, depuis longtemps, tout cela est mort. Il en est qui n’ont pas même laissé le moindre souvenir après eux ; on a parlé quelque temps de ceux-ci ; déjà on ne dit même plus un mot de ceux-là. Pense donc à eux en te disant aussi qu’il faudra, pour toi comme pour eux, que le composé chétif que tu formes se désagrège un jour, que le souffle qui t’anime s’éteigne697, ou se déplace698, et qu’il aille recevoir ailleurs une autre vie699.

XXVI

La vraie joie de l’homme, c’est de faire ce qui est propre à l’homme. Or le privilège de l’homme700, c’est d’être bienveillant à l’égard de ses semblables, de surmonter les agitations des sens, de discerner les perceptions qui méritent créance, et de contempler la nature universelle701 et l’ensemble des faits dont elle règle le cours.

XXVII

Trois relations que nous avons à soutenir702 : la première avec la cause matérielle qui enveloppe et compose notre corps ; la seconde avec la cause divine703, d’où tout procède pour tous les êtres sans exception ; enfin la troisième avec nos compagnons d’existence.

XXVIII

Ou la douleur est un mal pour le corps, et dès lors c’est à lui de le dire704 ; ou elle est un mal pour l’âme. Mais l’âme peut toujours conserver son calme parfait et son absolue sérénité705, en n’admettant pas que la douleur soit un mal. C’est qu’en effet le jugement, l’émotion, le désir et l’aversion sont toujours au-dedans de nous ; et il n’y a pas de mal qui soit assez puissant706 pour pénétrer jusque-là.

XXIX

Efface les impressions sensibles707 en te disant toujours : « Je puis, dans le cas présent où je me trouve, empêcher que cette âme ne soit altérée par aucun vice, par aucune passion, en un mot, par aucun trouble quel qu’il soit708. Mais voyant les choses toujours comme elles sont, j’en use selon leur valeur respective. » N’oublie jamais que tu jouis de cette puissance supérieure709, qui est d’ailleurs si conforme à la nature.

XXX

Parler, soit dans le Sénat710, soit à une personne quelle qu’elle puisse être, avec douceur et sans éclat de voix ; avoir un langage parfaitement sain et mesuré711.

XXXI

Vois la cour d’Auguste712, sa femme, sa fille, ses ascendants, ses descendants, sa sœur, Agrippa, ses parents, ses familiers, ses amis, Aréus, Mécène, ses médecins, ses sacrificateurs ; toute cette cour est morte. Passe à d’autres, si tu le veux, et ne te borne pas à considérer la fin d’un seul individu ; regarde la fin de tous les membres d’une famille713, de la famille de Pompée714 par exemple. Puis, souviens-toi de cette inscription qu’on lit sur tant de tombeaux : « Ci-gît le dernier de sa race715. » Rappelle-toi alors que de peines s’étaient données leurs ancêtres pour s’assurer un héritier après eux. Mais c’est une nécessité inévitable qu’il y ait enfin un dernier ; et voilà la mort de la race tout entière.

XXXII

Il faut ordonner toutes les actions de ta vie une à une716 ; et si chacune d’elles produit, autant que possible, tout ce qu’elle doit produire essentiellement, sache t’en contenter ; personne au monde ne peut t’empêcher de faire tout ce que tu peux pour qu’elle produise son effet. — Mais un obstacle extérieur s’y opposera. — Non pas ; rien ne peut faire717 que tu n’y aies point apporté justice, prudence, réflexion. — Mais peut-être une autre cause non moins puissante annulera toute mon action. — Pas davantage ; car, en sachant prendre aussi cet obstacle comme il convient de le prendre, en acceptant de bon cœur718 les circonstances données, tu substitues aussitôt une action nouvelle719 à la première, et tu trouves un aide énergique pour la disposition que je viens de te recommander720.

XXXIII

Recevoir les choses sans vain orgueil ; et les perdre721 sans y faire aucune difficulté.

XXXIV

Si jamais tu as eu l’occasion de voir une main, un pied, ou une tête coupés722, et qui gisaient séparés du reste du corps, tu peux te dire que c’est là une image de ce que fait l’homme, pour lui-même, du moins autant qu’il le peut, quand il n’accepte pas de bon gré le destin qui lui est réparti, qu’il s’isole volontairement723, ou qu’il commet un acte contraire à la loi commune. Tu t’es rejeté hors de cette union, qui était cependant conforme à la nature ; d’abord, tu avais été une partie de l’ensemble ; et voilà que maintenant tu t’en es toi-même retranché. Mais ce qu’il y a d’admirable en ceci, c’est qu’il t’est permis de te rattacher de nouveau à l’union que tu as quittée ; c’est là une faveur que Dieu n’a accordée à aucune autre partie quelconque, qui ne saurait revenir à son tout, une fois qu’elle en a été séparée et coupée. Mais vois l’immense avantage et l’honneur dont Dieu a gratifié l’homme724. Il l’a d’abord laissé libre de ne pas briser l’union725 par son initiative individuelle ; et en second lieu, il lui a donné de pouvoir revenir726, même après qu’il a rompu l’union de son plein gré, de s’y rattacher encore, et d’y reprendre, comme partie du tout, la place qu’il y occupait précédemment727.

XXXV

Tout être doué de raison possède à peu près toutes les facultés que possède la nature universelle des êtres raisonnables728. Mais voici une faculté qu’elle nous a plus spécialement départie : c’est que, de même que la nature de l’univers729 sait arranger et soumettre au destin commun tout ce qui lui fait opposition et résistance, de même aussi l’être qui a la raison en partage peut toujours, dans l’obstacle qu’il rencontre, trouver matière à son activité, et tourner cet obstacle même à l’accomplissement de son premier dessein730.

XXXVI

Prends garde de te troubler en essayant d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de ta vie731 ; ne t’agite pas à la pensée de tous les événements qui, selon toute probabilité, peuvent t’assaillir encore. Mais contente-toi dans chaque occurrence de t’occuper uniquement du présent732, et demande-toi : « Est-ce qu’il y a dans ce qui m’arrive quelque chose de vraiment intolérable733, et que je ne puisse endurer ? » Tu rougiras alors à tes propres yeux de t’avouer ta faiblesse734. Puis souviens-toi bien encore que ce n’est ni l’avenir ni le passé qui te presse, mais que c’est toujours le présent. Or le présent se réduit à bien peu de chose735, si tu te bornes à ne considérer que lui, et que tu sois prêt à gourmander ton cœur de ne pas savoir tenir contre un adversaire réduit à des forces aussi mesquines.

XXXVII

Est-ce que Panthée736, ou Pergame737, peuvent demeurer éternellement sur le tombeau de leur maître ? Est-ce que Chabrias738 ou Diotimus739 sont toujours sur le tombeau d’Adrien ? Quel ridicule ! Eh quoi ! y fussent-ils à demeure fixe740, est-ce que les morts le sentiraient ? Et si les morts le sentaient, serait-ce un plaisir pour eux ? Et si c’était un plaisir, en seraient-ils pour cela rendus immortels ? Est-ce que le destin n’avait pas voulu que d’abord ils devinssent, les uns et les autres, des vieillards, ou des vieilles, pour mourir ensuite ? Et les maîtres une fois morts, que pouvaient faire les autres ? Mauvaise odeur que tout cela741, et ordure dans le fond du sac !

XXXVIII

Si tu as si bonne vue, dit le philosophe742, vois donc à juger les choses le plus sagement possible.

XXXIX

Dans l’organisation de l’être raisonnable, je ne vois pas de vertu qui puisse supplanter la justice743 ; mais j’en aperçois une qui peut supplanter le plaisir, c’est la tempérance.

XL

Si tu supprimes ton opinion744 sur l’objet qui semble te causer tant de douleur, te voilà, toi, dans la plus immuable sécurité. — Mais qui, Toi ? — Toi, c’est la raison. — Mais je ne suis pas raison. — Deviens-le. Que la raison ne s’inflige donc pas à elle-même une douleur inutile ; et si, par hasard, il y a encore en toi quelque chose qui ne va pas bien, que ce quelque chose se fasse à soi-même une opinion745 sur ce qu’il souffre.

XLI

Une gêne pour la sensibilité est un mal pour la vie animale ; une gêne à la satisfaction d’un désir est un mal pour la vie animale également ; une gêne d’un autre genre peut être aussi un mal pour la vie végétative en nous746. De la même manière, ce qui gêne l’intelligence est donc un mal pour la nature intellectuelle. Eh bien, applique-toi à toi-même ces réflexions diverses. Est-ce que la douleur et le plaisir te touchent747 ? C’est à la sensibilité de le savoir748. Ton désir rencontre-t-il un obstacle qui l’arrête ? Mais si tu as conçu ce désir sans y supposer les limitations nécessaires, le mal est alors imputable à ta raison. Que si ton sort est le sort commun de tout le monde, tu n’as pas le droit de dire que tu aies subi un tort, ou rencontré un obstacle. Personne au monde, si ce n’est toi, ne peut empêcher les actes propres de ton intelligence ; il n’y a ni feu, ni fer, ni tyran749, ni calomnie, en un mot il n’y a rien qui puisse la toucher.

« L’âme, une fois Sphærus750, reste tout arrondie. »

XLII

Je ne suis pas capable de me faire du chagrin à moi-même751, moi qui n’en ai jamais fait volontairement à personne752.

XLIII

Le plaisir de l’un ne ressemble pas au plaisir de l’autre. Le mien, c’est de maintenir toujours en santé l’esprit qui doit me gouverner753, sans qu’il se détourne jamais754, avec aversion ni d’un homme quelconque, ni d’aucun de ces événements auxquels est soumise l’humanité, de façon qu’il regarde toujours chaque chose d’un œil bienveillant, qu’il l’accepte755, et qu’il l’emploie selon la valeur qu’elle peut avoir756.

XLIV

Ne cherche à jouir que du temps qui t’est présentement accordé757. Ceux qui poursuivent avec le plus d’ardeur une gloire qui doit leur survivre758, feraient bien de penser que ceux dont ils l’attendent seront absolument semblables à leurs contemporains d’aujourd’hui, qu’ils ont tant de peine à supporter. Ceux-là aussi sont soumis à la mort ; et dès lors, quel intérêt peux-tu avoir à ce que leurs voix retentissent en ta faveur, et qu’ils aient de toi un souvenir aussi peu durable qu’eux-mêmes759 ?

XLV

Saisis-moi760, jette-moi où bon te semble. Là comme partout ailleurs, j’aurai mon génie761, qui ne me sera pas moins favorable, je veux dire, qui saura se contenter de vivre et d’agir conformément aux lois de son organisation propre. Qu’y a-t-il donc là qui mérite que mon âme en soit en rien troublée, et que, se ravalant elle-même, elle s’abaisse, se passionne, et se laisse aller à l’abattement ou à l’épouvante ? Mais où trouver jamais762 quelque chose qui puisse valoir ce sacrifice ?

XLVI

Jamais rien ne peut arriver763 à aucun homme qui ne soit un fait humain ; rien n’arrive à un bœuf qui ne soit fait pour le bœuf ; à une vigne, qui ne soit fait pour la vigne, ni même à une pierre, qui ne soit spécial à la pierre. Si donc chaque être n’éprouve jamais rien que d’ordinaire et de naturel, pourquoi dès lors prendre si mal les choses ? La commune et universelle nature764 ne te donne pas à supporter un fardeau insupportable765.

XLVII

Si la douleur que tu éprouves vient d’une cause extérieure, ce n’est pas à l’objet du dehors que tu dois t’en prendre, c’est au jugement que tu en portes766 ; car il ne dépend que de toi absolument d’effacer le jugement que tu t’en formes. Si au contraire la cause de la peine est dans ta disposition personnelle, qui est-ce qui t’empêche767 de redresser ta propre pensée ? Si même tu t’affliges de ne pouvoir faire ce que, selon toi, réclame la droite raison, pourquoi n’agis-tu pas plutôt que de te désoler ? — Mais l’obstacle est plus fort que moi. — Alors ne t’en préoccupe pas, du moment que la cause qui s’oppose à ton action ne dépend pas de toi. — Mais j’aime mieux perdre la vie plutôt que de ne pas faire ce que je désire. — Alors, sors de la vie avec un cœur tranquille, comme meurt celui-là aussi qui a fait tout ce qu’il voulait. Et, à ce moment suprême, sache encore être doux768 envers les obstacles que tu auras rencontrés.

XLVIII

Souviens-toi bien que le principe qui nous gouverne est absolument invincible769, quand, replié sur lui-même770, il se contente d’être ce qu’il est, pouvant ne pas faire ce qu’il ne veut point771, en supposant même que sa résistance ne soit pas raisonnable. Que sera-ce donc quand il a la raison pour lui, et qu’il ne juge d’un objet qu’après l’avoir examiné attentivement772 ? C’est là ce qui fait qu’une âme libre des passions773 est une véritable forteresse774, et l’homme n’a pas de rempart plus fort, où il puisse se réfugier et se mettre pour jamais à l’abri de toute attaque. Ne pas voir cela, c’est être aveugle ; et quand on voit cet asile, et qu’on ne s’y réfugie pas, on est bien malheureux.

XLIX

Ne t’en dis jamais à toi-même sur les choses plus que ne t’en annoncent les premières impressions775. On t’apprend qu’un tel dit du mal de toi ; soit : mais on ne t’apprend pas que tu en sois blessé776. Je vois que mon enfant est malade ; oui, je le vois ; mais ce que je ne vois pas, c’est qu’il soit en danger777. Sache donc toujours rester ainsi sur les impressions premières ; n’y ajoute rien de ton propre fonds ; et, de cette façon, elles ne sont rien. Ou plutôt ajoutes-y, mais en homme qui connaît de reste tous les accidents dont ce monde est le théâtre.

L

Ce melon est amer. — Laisse-le. — Il y a des ronces dans mon chemin. — Détourne-toi. C’est tout ce qu’il faut faire ; mais n’ajoute pas : « Pourquoi y a-t-il de pareilles choses dans le monde778 ? » Prends-y garde ; par cette question, tu te ferais moquer de toi par quelqu’un qui aurait étudié les lois de la nature, de même que tu prêterais à rire au menuisier ou au cordonnier si tu allais leur reprocher les copeaux et les rognures qui sont dans leurs ateliers. Encore, ces ouvriers ont-ils toujours la possibilité de jeter ces débris dans un autre endroit, tandis que la nature n’a pas un lieu quelconque dans l’univers qui soit en dehors d’elle. Ce qu’il y a précisément de merveilleux dans l’art que déploie la nature, c’est que, s’étant donné à elle-même des limites, elle transforme en sa propre substance tout ce qui en elle semble fait pour se corrompre, vieillir et devenir inutile, et qu’avec ces débris eux-mêmes elle compose des êtres nouveaux, sans avoir jamais besoin d’emprunter des matériaux étrangers, ni d’avoir un lieu quelconque où elle rejette les immondices. Elle sait donc se contenter, et de l’espace qui est à elle, et de la matière qui lui appartient également, et de l’art779 qui est spécialement le sien.

LI

Quand on agit, ne point hésiter780 ; quand on s’entretient avec les gens, ne point s’animer ; dans les perceptions qu’on reçoit, ne pas se tromper781 ; ne pas se concentrer en soi-même tout d’une pièce, et n’en pas sortir trop inopinément ; ne point être affairé dans la vie. Les hommes se tuent, se massacrent, s’accablent d’exécrations. Mais qu’est-ce que tout cela fait pour le devoir qu’a ton âme de rester pure, intelligente, sage et juste ? Autant vaudrait, en passant près d’une eau limpide et savoureuse, l’accabler d’outrages. Mais l’eau ne cesserait pas de s’épancher, toujours excellente à boire. On aurait beau y jeter de la boue et du fumier, elle aurait bientôt dissous ces ordures ; bientôt elle les aurait rejetées, sans en avoir contracté la moindre souillure. À quel prix peux-tu donc te faire en toi-même une source qui ne tarisse jamais782, comme tarit un puits intermittent783 ? Le seul moyen, c’est de te rendre à tout instant de plus en plus libre, sans jamais te départir de la bienveillance, de la simplicité et de la modestie indispensables.

LII

Quand on ignore ce qu’est le monde784, on ignore le lieu où l’on est ; quand on ignore pourquoi on a été naturellement fait, on ignore ce qu’on est soi-même, comme on ignore ce qu’est le monde ; et quand on en est à ignorer une de ces choses, on ne sait même pas pourquoi soi-même on a été créé par la nature785. Mais que te semble de celui786 qui redoute le blâme, ou qui recherche les éloges, de ces hommes dont l’ignorance va jusqu’à ne savoir, ni où ils sont, ni ce qu’ils sont ?

LIII

Tu recherches les éloges787 d’un homme qui, trois fois par heure, s’accable de ses propres malédictions788 ; tu prétends plaire à un homme qui se déplaît à lui-même souverainement ; car peut-on se plaire à soi-même quand on se repent, ou peu s’en faut, de tout ce qu’on fait ?

LIV

Ne pas se borner à respirer l’air qui nous environne, mais s’associer en outre par la raison789 au principe intelligent qui enveloppe toutes choses ; car la force intelligente est répandue dans l’univers entier, et elle ne se communique pas moins à celui qui veut la conquérir que la force de l’air ne se communique à celui qui est fait pour le respirer.

LV

Considéré d’une façon générale790, le vice ne peut pas nuire au monde ; considéré dans un individu séparé, il ne nuit pas à autrui791 ; mais il est exclusivement nuisible à l’être même, qui d’ailleurs a la possibilité d’en être délivré, pourvu que d’abord ce soit lui qui le veuille.

LVI

Pour tout ce qui regarde ma volonté personnelle792, la volonté de mon voisin m’est aussi parfaitement indifférente et étrangère que sa respiration ou son corps. Sans doute, nous sommes faits les uns pour les autres autant que possible ; mais la raison qui nous conduit n’en a pas moins dans chacun de nous son domaine distinct. Autrement, le vice de mon voisin deviendrait mon vice personnel. Mais Dieu ne l’a pas voulu793, afin qu’un autre ne pût pas à son gré faire mon malheur.

LVII

Le soleil semble épancher et répandre sa lumière, et en effet il l’épanche dans le monde entier ; mais, en s’épanchant, il ne s’épuise jamais794. Cet écoulement n’est qu’une simple extension. Le mot qui, dans la langue grecque795, signifie ses Rayons a la même étymologie que le mot qui exprime l’idée de s’étendre et de s’épancher. Tu peux voir en effet ce qu’est précisément un rayon de soleil, en observant la lumière qui s’introduit dans une pièce obscure, à travers une ouverture étroite. Elle s’étend et marche en ligne droite ; puis elle se partage, pour ainsi dire796, en rencontrant un obstacle solide, qui en prive l’air placé au-delà797. C’est sur cet obstacle que la lumière s’arrête, sans glisser en bas et sans tomber798. C’est justement ainsi que ton intelligence doit s’écouler et se répandre en tous sens. C’est une diffusion ; ce n’est pas un épuisement, et, quand elle rencontre des obstacles, elle ne doit montrer ni colère ni emportement799 dans la résistance qu’elle leur oppose ; elle ne tombe pas ; elle reste debout, et elle éclaire de sa lumière tout ce qui la reçoit. Ce qui ne peut pas la réfléchir se prive soi-même de son splendide éclat.

LVIII

Quand on craint la mort, cela revient à craindre, ou de ne plus rien sentir800 du tout, ou de sentir autrement que dans cette vie. Mais, si tu ne sens plus quoi que ce soit, tu ne peux par conséquent ressentir aucun mal ; et, si tu as une sensibilité différente, alors tu ne seras qu’un autre être ; mais tu ne cesses pas de vivre801.

LIX

Les hommes sont faits évidemment les uns pour les autres802. Ainsi, éclaire-les, ou sache au moins les supporter.

LX

Autre est le mouvement d’une flèche, autre est celui de l’esprit. Mais l’esprit a cet avantage que, tout en procédant avec le soin nécessaire et en considérant les choses attentivement803, il n’en va pas moins droit804, et il n’en arrive pas moins sûrement à son but.

LXI

Il faut entrer dans l’esprit des autres805, et toujours permettre aux autres d’entrer aussi dans ton esprit.

LIVRE IX

I

Se rendre coupable d’une injustice envers autrui806, c’est faire un acte d’impiété, parce que la nature qui gouverne l’univers807, ayant créé les êtres raisonnables pour s’aider par des secours réciproques, selon leurs mérites divers, sans qu’il leur soit jamais permis de se nuire entre eux, celui qui méconnaît cette volonté expresse de la nature se rend impie envers la plus auguste des divinités808.

Faire un mensonge est une autre impiété809 aussi grave envers elle ; car la nature qui régit l’univers est également la nature pour tous les êtres ; et les êtres d’ici-bas sont évidemment de la même famille que les êtres éternels. C’est là ce qui fait qu’à un certain point de vue, la nature est appelée la Vérité, parce que c’est elle qui est la cause première de tout ce qui est vrai. Celui donc qui trompe sciemment fait acte d’impiété ; car c’est un délit de mentir. Mais même quand on trompe sans le vouloir810, comme on se met en désaccord avec la nature universelle, et que l’on provoque un désordre dans son sein, on combat par cela seul la constitution naturelle du monde811. C’est la combattre que de se porter, fût-ce à son propre détriment, vers ce qui contredit la vérité. Car celui qui s’égare ainsi avait préalablement reçu de la nature toutes les facultés nécessaires, et c’est en les négligeant qu’il s’est rendu désormais impuissant à distinguer le faux du vrai.

C’est encore une sorte d’impiété812 de rechercher le plaisir comme un bien, et de fuir la douleur comme un mal813. Il est inévitable qu’avec ces idées on accuse incessamment la commune nature d’avoir réparti ses dons, sans considération de mérite, entre les méchants et les bons, puisqu’à chaque instant les méchants jouissent des plaisirs de ce monde814 et de tous les moyens de se les procurer, et que les bons sont plongés dans la douleur815, exposés aux causes de tout genre qui la produisent. D’une autre part, quand on redoute la douleur, on doit par suite redouter bien des événements que le monde doit néanmoins voir s’accomplir. C’est là encore une disposition impie. Quand on tient tant au plaisir, on ne se défend pas assez de commettre des fautes contre ses semblables ; et c’est également une impiété manifeste. Dans les choses où la commune nature se montre indifférente, puisque, certainement, elle n’aurait pas fait les deux si elle n’était pas profondément indifférente à l’une et à l’autre, ce qu’il faut c’est que ceux qui veulent obéir à la nature pensent à cet égard absolument comme elle, et qu’eux aussi ils restent dans une indifférence parfaite816.

Ainsi donc, en ce qui concerne la douleur et le plaisir, la mort et la vie, la gloire et l’obscurité, toutes choses dont la commune nature fait indistinctement usage, on se rend coupable d’une impiété évidente, si l’on n’est pas aussi impassible que la nature elle-même. Et quand je dis que la commune nature est indifférente à tout cela, et qu’elle en fait un égal usage, je veux faire entendre que tout cela arrive indistinctement à tous les êtres qui se succèdent, les uns à la suite des autres, ou qui apparaissent dans le monde, en vertu d’une impulsion première de la Providence817 ; car elle a dès l’origine des choses réglé l’ordre entier de l’univers, et y a déposé les raisons de tout ce qui devait être dans un avenir sans fin, en déterminant l’empire de toutes les forces qui ont été les germes des existences, des changements, et des révolutions de tout genre que nous pouvons observer.

II

Ce serait le privilège d’un mérite surhumain que de pouvoir sortir de la société des hommes sans avoir jamais su ce que c’est que le mensonge, la fausseté sous aucune de ses formes, la mollesse et l’orgueil. Déjà, c’est avoir fait une heureuse traversée818 que de s’en aller de ce monde avec le profond dégoût de ces vices819. Ou bien, par hasard, préférerais-tu t’enfoncer dans le mal ? Et l’expérience en est-elle encore à t’apprendre à fuir cette peste ? La corruption de l’âme, qui se ruine par le vice, est une peste cent fois plus fatale que celle qui infecte et vicie l’air que tu respires. Car l’une est la peste des animaux en tant qu’ils sont de simples animaux, tandis que l’autre est la peste des hommes en tant qu’ils sont hommes820.

III

Ne maudis pas la mort ; mais fais-lui bon accueil821, comme étant du nombre de ces phénomènes que veut la nature. La dissolution de notre être est aussi naturelle en nous que la jeunesse, la vieillesse, la croissance, la pleine maturité, la pousse des dents, la barbe, les cheveux blancs, la procréation, la gestation des enfants, l’accouchement, et tant d’autres fonctions purement physiques, que développent en nous les diverses saisons de la vie. Lors donc que l’homme y a réfléchi, il sait qu’il doit ne montrer à l’égard de la mort, ni oubli, ni courroux, ni jactance822. Il faut l’attendre comme un des actes nécessaires de la nature823 ; et puisque tu attends bien le jour où ta femme mettra au monde l’enfant qu’elle porte en son sein, de même aussi tu dois accueillir l’heure où ton âme se délivrera de son enveloppe824. Que si tu as besoin, pour te rassurer le cœur, d’une réflexion toute spéciale, qui te rende plus accommodant envers la mort, tu n’as qu’à considérer ce que sont les choses dont tu vas te séparer enfin, et les spectacles dont moralement ton âme ne sera plus attristée. Ce n’est pas à dire le moins du monde qu’il faille combattre contre les hommes ; loin de là, il faut les aimer825 et les supporter avec douceur. Seulement, il faut bien te dire que ce ne sont pas des gens partageant tes sentiments826 que tu vas quitter ; car le seul motif qui pourrait nous rattacher à la vie827 et nous y retenir, ce serait d’avoir le bonheur de s’y trouver avec des hommes qui auraient les mêmes pensées que nous. Mais, à cette heure, tu vois quelle anxiété te cause ce profond désaccord dans la vie commune, et tu vas jusqu’à t’écrier : « Ô mort, ne tarde plus à venir, de peur que je n’en arrive, moi aussi, à me méconnaître828 autant qu’eux ! »

IV

Quand on fait une faute contre quelqu’un, on en commet une aussi contre soi-même829 ; en faisant tort à autrui, on se fait en même temps un tort personnel, puisqu’on se pervertit.

V

Bien souvent on se rend coupable en négligeant d’agir830, et non pas seulement en agissant.

VI

Il doit te suffire d’avoir une idée parfaitement intelligible des choses qui t’occupent actuellement, de remplir actuellement ton devoir envers la communauté, et d’être actuellement831 en disposition de te soumettre avec joie à tout événement que la Cause infinie832 peut t’envoyer.

VII

Effacer les impressions sensibles833 ; apaiser l’émotion qu’elles ont pu nous causer ; éteindre nos passions ; rester complètement maîtres de la raison qui doit nous guider834.

VIII

C’est une seule et même âme835 qui fait vivre les animaux privés de raison ; c’est une seule et même âme intelligente qui est répartie entre les êtres raisonnables, de même qu’il n’y a qu’une seule et même terre pour toutes les choses terrestres, de même qu’il n’y a qu’une seule et même lumière qui nous fait voir tout ce qui est visible, de même qu’il n’y a qu’un seul et même air que respirent tous les êtres animés.

IX

Tout être qui a quelque chose de commun836 avec un autre être se porte invinciblement vers son semblable. Tout objet terreux se dirige spontanément vers la terre ; toute particule liquide tend à s’écouler avec les eaux ; la particule d’air en fait autant. Il faut des obstacles et une violence, pour qu’ils ne suivent pas cette pente. De même encore, le feu monte toujours en haut837 pour s’y rejoindre au feu élémentaire ; sur la terre, il suffit qu’une matière quelconque soit un peu plus sèche pour qu’elle soit toute prête à s’enflammer, sous toute espèce de feu, parce que cette matière est moins mélangée de ce qui s’oppose et résiste à la combustion.

C’est en vertu d’une loi semblable que tout être qui a sa part de la commune nature intellectuelle, tend aussi vivement et plus vivement encore vers l’être qui est de la même espèce que lui838. Plus l’être intelligent l’emporte sur le reste des créatures, plus aussi il a d’empressement à se mêler et à se fondre avec ce qui est de sa famille. Ainsi d’abord, parmi les animaux qui n’ont pas la raison en partage, on peut observer des essaims, des troupes, des éducations de petits, et, en quelque sorte aussi, des affections et des amours ; car, dans ces êtres, il y a déjà des âmes ; et l’on peut y remarquer une tendance évidente à se grouper autour du meilleur, ce qu’on ne voit, ni dans les plantes, ni dans les pierres, ni dans les bois. Au contraire, entre les êtres qui ont le privilège de la raison, il se forme des gouvernements, des amitiés de tout ordre, des familles, des réunions de tout genre, et, même pendant la guerre, des traités et des trêves. En montant encore plus haut jusqu’aux êtres de la région supérieure, il y a une sorte d’unité même entre les plus séparés par la distance, comme le sont les astres839.

C’est donc ainsi que la tendance à s’élever toujours vers le mieux peut créer entre les êtres les plus disparates une sorte de sympathie. Mais regarde ce qui se passe dans l’état présent des choses. Seuls, les êtres doués d’intelligence840 ont perdu le sentiment de cette affection et de ce bon accord qu’ils se doivent mutuellement841 ; il n’y a que parmi eux qu’on ne voit plus ce concours. Pourtant ils ont beau fuir ; ils sont repris dans le courant qui les entraîne ; la nature est la plus forte ; et tu peux te convaincre de cette vérité pour peu que tu l’observes avec quelque soin ; car il serait plus facile de découvrir un objet terrestre séparé du reste de la terre, que de trouver un homme absolument isolé de l’homme842.

X

L’homme porte son fruit, comme Dieu porte le sien843, comme le monde porte le sien aussi, comme toute chose le porte, quand la saison en est venue. Si d’ordinaire le mot de Fruit ne s’applique proprement qu’aux plantes qui, comme la vigne, produisent des fruits, l’expression ici n’est de rien. La raison porte également son fruit, qui est tout ensemble, et commun, et spécial ; et, de ce fruit-là, il sort une multitude d’autres844 fruits qui sont pareils à la raison elle-même.

XI

Si tu le peux845, instruis les gens et redresse-les ; si tu y échoues, n’oublie pas que c’est précisément à cet effet que la bienveillance t’a été accordée846. Les Dieux mêmes sont cléments pour les êtres qui te résistent ; et à leur égard, tant les Dieux sont bons, ils les aident à se donner847 santé, richesse et gloire. Tu peux imiter les Dieux848 ; ou, si tu ne le fais pas, dis-moi qui t’en empêche.

XII

Travaille sans cesse, non pas avec la persuasion que c’est un malheur pour toi de travailler849, ni avec le désir qu’on te plaigne ou qu’on t’admire, mais soutenu par cette seule volonté de toujours agir ou de suspendre ton activité, de la manière que le veut la raison dans l’intérêt de la cité dont tu fais partie.

XIII

Aujourd’hui, je suis sorti de tous mes embarras ; ou, pour mieux dire, j’ai mis tous mes embarras de côté ; car ils n’étaient pas au-dehors ; ils étaient tout intérieurs, c’est-à-dire dans les idées que je m’en faisais850.

XIV

Toutes choses deviennent familières par l’expérience qu’on en acquiert ; le temps qu’elles subsistent n’est que d’un jour ; leur matière n’est que souillure. À cette heure, tout est absolument ce qu’il était851 quand vivaient ceux que nous avons ensevelis.

XV

Les choses nous sont extérieures et restent à notre porte852. Indépendantes par elles-mêmes, elles ne savent rien de ce qu’elles sont, elles ne nous en disent rien. Qui nous en apprend donc quelque chose853 ? C’est uniquement la raison, qui nous gouverne.

XVI

Pour l’être raisonnable qui vit en société, le mal, ainsi que le bien, ne consiste pas dans ce qu’il pense854, mais dans ce qu’il fait. C’est comme la vertu et le vice, qui, pour lui, ne consistent pas davantage dans la pensée, mais dans l’action.

XVII

Pour le caillou qu’on lance en l’air855, il n’y a pas plus de mal à redescendre qu’il n’y avait de bien à monter.

XVIII

Pénètre au fond de leurs cœurs856 ; et tu sauras quels juges tu redoutes, et quels juges ils sont aussi à leur propre égard.

XIX

Tout est soumis au changement857. Et toi-même tu es sujet à une perpétuelle modification, et, sous certains rapports, à une destruction perpétuelle. L’univers entier est comme toi858.

XX

Il faut laisser à autrui la faute d’autrui859.

XXI

Qu’une action cesse ; qu’un désir, qu’une idée s’arrêtent et s’apaisent ; que tout cela meure, peut-on dire, il n’y a pas là le moindre mal860. À un autre point de vue, considère les âges divers de la vie, enfance, adolescence, jeunesse, vieillesse ; tous ces changements sont des morts successives de chacun de ces états. Est-ce donc si terrible ? Maintenant considère encore le temps de la vie que tu as passé sous la conduite de ton grand-père, de ta mère, de ton père861 ; et te rappelant encore bien d’autres vicissitudes que celles-là, bien d’autres changements, bien d’autres cessations de choses, demande-toi de nouveau : « Est-ce donc si terrible ? » Ainsi, le terme de la vie tout entière862, sa cessation, son changement ne sont pas non plus davantage à craindre.

XXII

Reviens bien vite, reviens en courant à la pensée du principe souverain qui te régit863, du principe qui régit l’univers, et de celui qui régit l’homme à qui tu parles : à ton principe, pour en faire en toi une intelligence amie de la justice ; au principe souverain de l’univers, pour te rappeler de quel tout tu fais partie ; au principe qui conduit ton interlocuteur, pour savoir s’il agit par ignorance864 ou de propos délibéré, et ne pas oublier qu’il est de ta famille.

XXIII

Comme tu n’es toi-même qu’un complément du système entier que la cité compose865, de même il faut aussi que chacun de tes actes tende à compléter la vie de la cité. Si donc une quelconque de tes actions n’a pas un rapport, soit direct, soit éloigné, avec le but commun de la société866, cette action brise ta vie sociale, et en rompt l’unité ; elle est factieuse, au même titre qu’est factieux le citoyen qui, pour sa part personnelle, s’écarte de l’harmonie qui ressemble à celle-là et qui est si nécessaire au peuple.

XXIV

Fureurs d’enfants867, jeux puérils, pauvres âmes chargées des cadavres qu’elles portent868, toutes choses qui jettent une plus vive lumière sur l’Évocation des morts869 dans l’Odyssée870.

XXV

Remonte jusqu’à la qualité essentielle de la cause871, et, l’isolant de tout élément matériel, considère-la en elle-même. Tâche de la même manière d’isoler le temps, et calcule combien doit durer tout au plus cette qualité particulière que tu as distinguée.

XXVI

Tu as beaucoup souffert dans la vie872, parce que tu ne t’es pas borné à faire faire à ta raison ce que sa constitution lui permet ; mais sans doute la leçon t’a suffi.

XXVII

Si les gens te critiquent, s’ils te détestent, s’ils t’accablent de leurs clameurs et de leurs outrages, va droit à leurs âmes873, pénètres-y et regarde ce qu’ils sont. Tu verras bien vite que tu n’as guère à te tourmenter de l’opinion que de telles gens peuvent avoir de toi. Il faut néanmoins conserver ta bienveillance envers eux874 ; car la nature veut que vous vous aimiez. Les Dieux mêmes leur viennent en aide875 de cent manières par les songes876, et par la divination, afin qu’ils acquièrent précisément tout ce qui fait l’objet de leurs vœux877.

XXVIII

Les choses de ce monde roulent toujours, en haut, en bas, dans le même cercle878, qu’elles parcourent perpétuellement d’âge en âge. Ou bien, l’intelligence universelle s’occupe de chacune d’elles spécialement ; et alors, si cela est, tu dois adorer ce qu’elle a réglé879 elle-même ; ou bien, elle s’est contentée de donner une première impulsion880, à laquelle toutes choses obéissent les unes à la suite des autres ; ou bien enfin, il n’y a que des atomes, c’est-à-dire des indivisibles. En un mot, Dieu existe, et dès lors tout est bien881. Si tout va au hasard, toi du moins tu n’y es pas soumis882. Bientôt la terre nous aura tous cachés dans son sein ; puis, elle-même changera comme nous ; ce qui succédera changera encore à l’infini, et ce changement sera éternel883. Aussi, en considérant ces flots accumulés de révolutions et la rapidité de ces vicissitudes incessantes, on se sentira pris, pour tout ce qui est mortel884, d’un bien profond dédain.

XXIX

La cause universelle est un torrent qui entraîne toutes choses. Aussi, qu’ils sont naïfs même ces prétendus hommes d’État qui s’imaginent régler par la philosophie la pratique des affaires885 ! Ce sont des enfants qui ont encore la morve au nez. Ô homme, que te faut-il donc ? Borne-toi à faire ce que présentement886 la nature exige. Agis, puisque tu le peux ; et ne t’inquiète pas de savoir si quelqu’un regarde ce que tu fais887. Ne va pas espérer non plus la République de Platon888 ; mais sache te contenter du plus léger progrès ; et si tu réussis, ne crois pas avoir gagné si peu de chose. Qui peut en effet changer l’esprit des hommes ? Et tant qu’on ne parvient pas à modifier les cœurs et les opinions889, qu’obtient-on, si ce n’est l’obéissance d’esclaves, qui gémissent890, et d’hypocrites, qui feignent de croire891 à ce qu’ils font ? Poursuis donc maintenant892 ; et continue à me citer Alexandre, Philippe et Démétrius de Phalère. On verra s’ils ont bien compris ce que veut la commune nature, et s’ils ont su faire leur propre éducation. Mais s’ils n’ont eu qu’un personnage plus ou moins dramatique893, je ne connais personne qui puisse me condamner à les imiter. L’œuvre de la philosophie est aussi simple que modeste894. Ne me pousse donc pas à une morgue solennelle.

XXX

Regarde d’un peu haut ces rassemblements innombrables895, ces innombrables cérémonies de tout ordre, ce voyage fait896 dans toutes les conditions de tempête et de calme, ces diversités infinies d’êtres naissant, coexistant, mourant ; songe aussi un peu à cette vie que tant d’autres ont jadis vécue comme toi, à cette vie qu’après toi d’autres vivront encore, à la vie que mènent à cette heure tant de nations barbares ; et calcule combien il y a d’hommes qui n’ont jamais entendu même prononcer ton nom897, combien qui l’oublieront dans un moment, combien qui peut-être te louent aujourd’hui et qui demain s’empresseront de te déchirer. Et tu te diras que le souvenir des hommes est certainement bien peu de chose, que la gloire ne vaut pas davantage898, et que rien dans tout cela ne mérite notre estime899.

XXXI

Pas de trouble, pour tout ce qui provient de la cause extérieure900 ; stricte justice dans tous les actes que produit la cause qui ne tient qu’à toi901 ; en d’autres termes, principe d’action et désir, qui aboutissent à te faire toujours rechercher l’intérêt de tous902, comme un devoir que la nature t’impose.

XXXII

Il est une foule d’embarras gratuits que tu peux aisément t’épargner, puisqu’ils n’ont rien de réel que dans l’idée que tu t’en formes903. Il te sera toujours facile de donner à ton esprit une immense carrière904, en embrassant par la pensée l’univers entier, en songeant à l’éternité du temps, au changement rapide de chacune des parties de ce monde, à l’intervalle si étroit qui sépare leur naissance de leur destruction, à l’abîme sans fond qui a précédé leur existence, et à l’infini non moins insondable qui suivra leur dissolution.

XXXIII

Tout ce que tu vois sera détruit905 dans un instant, et ceux aussi qui observent cette destruction inévitable seront eux-mêmes non moins vite détruits. On a beau mourir dans la plus extrême vieillesse, on en est au même point906 que celui qui a trouvé la mort la plus prématurée.

XXXIV

Quelles âmes sont les leurs907 ! À quels objets appliquent-ils leurs soins les plus ardents ! Dans quelles vues prodiguent-ils leur amour et leur respect ! Essaie un peu de voir à nu leur cœur misérable908. Quelle déception de s’imaginer que le blâme de telles gens puisse nous faire quelque tort, ou que leurs louanges les plus vives puissent nous servir à quelque chose !

XXXV

La perte de l’existence n’est pas autre chose qu’un changement909. Cette vicissitude plaît à la nature universelle, qui a fait que tout est bien910, que tout a été de toute éternité semblable à ce qui est, et que tout sera à l’avenir semblable à ce qui a été. Et toi, qu’oses-tu dire911 ? Que tout dans le monde a toujours été mal, que tout sera mal à jamais, et que, parmi ces Dieux si nombreux, il ne s’est pas trouvé une seule puissance capable de redresser ce désordre, et tu prétends que l’univers a été condamné à des souffrances qui ne doivent jamais cesser912 !

XXXVI

Dans la matière dont tout être est composé913, il y a une partie qui se corrompt et se perd, liquide, cendre, os, humeur ; dans un autre genre, les marbres sont les coagulations de la terre ; l’or et l’argent y sont des dépôts, des sédiments ; les poils des bêtes sont notre vêtement ; le sang est de la pourpre, et ainsi de tout le reste. Le souffle même qui nous anime914 est quelque chose d’analogue, puisque, venu de certains éléments, c’est en ces éléments qu’il se change lui-même.

XXXVII

Assez de cette vie de misère, assez de murmures, assez de grimaces dignes d’un singe915 ! Pourquoi te troubler ainsi ? Qu’y a-t-il de nouveau dans les choses ? Qui te met hors de toi ? T’en prends-tu à la cause même916, à laquelle tu rapportes ton agitation ? Regarde-la en face917. Est-ce à la matière ? Regarde-la avec une égale fermeté. En dehors de la matière et de la cause, il n’y a rien. Tâche donc enfin de devenir, sous l’œil des Dieux918, plus simple et meilleur que tu n’es. Se dire tout cela et voir tout cela pendant cent années ou pendant trois ans, c’est bien toujours la même chose919.

XXXVIII

Si cette personne a commis une faute, c’est un mal pour elle920 ; mais peut-être n’a-t-elle pas commis la faute921 qu’on lui impute.

XXXIX

Ou bien en ce monde tout vient d’une source unique, qui est intelligente922, comme en un vaste et unique corps923 ; et dans ce cas, une partie n’a pas le droit de se plaindre924 de ce qui se fait en vue du tout ; ou bien, il n’est au monde que des atomes925, et il n’y a jamais que leur concours fortuit, ou leur dispersion. Dès lors, pourquoi t’émouvoir et te troubler ? Tu n’as qu’à dire à l’âme qui te gouverne926 : « Tu es morte ; tu es perdue et détruite ; tu n’es que déception927 ; tu es à l’état des brutes928 ; comme elles, tu te réunis en troupes, et tu te repais comme elles. »

XL

Ou les Dieux sont impuissants, ou ils peuvent quelque chose. S’ils sont sans puissance, pourquoi leur adresser tes prières ? S’ils peuvent quelque chose pour toi, pourquoi ne les pries-tu pas de te donner la force de ne plus craindre rien de tout ce que tu crains, de ne désirer rien de ce que tu désires, de ne t’affliger929 de rien de ce qui t’afflige, plutôt que de leur demander qu’ils t’accordent cette chose que tu souhaites930, ou qu’ils éloignent telle ou telle autre chose de toi ? Car si les Dieux peuvent aider les hommes en agissant avec eux931, c’est en cela certainement qu’ils le peuvent. Mais peut-être diras-tu : « Ce sont là des choses dont les Dieux m’ont laissé maître. » Eh bien alors, ne vaut-il pas cent fois mieux te les procurer toi-même, et te servir avec pleine liberté de choses qui ne dépendent que de toi seul, plutôt que de t’agiter avec la bassesse d’un esclave932 pour des choses qui ne dépendent pas de toi ? Mais qui t’assure que les Dieux ne prennent point une part dans les actions mêmes qui dépendent de nous933 ? Essaie donc un peu de les prier comme je te le recommande, et tu verras. L’un fait cette prière : « Ô Dieux, faites que je couche avec cette femme ! » Et toi, fais-leur cette prière934 : « Faites, ô Dieux, que je ne désire pas coucher avec elle. » Un autre prie ainsi : « Faites, ô Dieux, que je sois délivré de ce fléau. » Toi, au contraire, prie-les en disant : « Faites, ô Dieux, que je ne désire pas d’être délivré de ce fléau. » Un troisième s’écriera : « Faites, ô Dieux, que je ne perde pas mon enfant. » Toi, prie-les en leur disant : « Faites, ô Dieux, que je ne craigne pas de le perdre. » C’est en ce sens que tu dois diriger le cours de tes prières935, et tu vois ensuite venir les choses.

XLI

Épicure a dit936 : « Quand j’étais indisposé, je ne mettais jamais la conversation sur mon mal ; et je me gardais d’en souffler mot à ceux qui venaient chez moi. Mais je poursuivais l’entretien commencé sur les principes de la nature ; et je m’appliquais uniquement à ce que l’âme, qui participe cependant à ces émotions poignantes de la chair937, n’en fût pas troublée, et conservât la jouissance du bien qui n’appartient qu’à elle. Je ne laissais pas même aux médecins, poursuit Épicure, la vanité de croire qu’ils faisaient quelque chose pour moi. Et ma vie n’en continuait pas moins son cours heureux et digne. » Tu dois imiter cet exemple938 dans la maladie, si tu es malade, ou dans tout autre accident ; car il ne faut jamais déserter la philosophie, quelles que soient les circonstances ; pas plus qu’il ne faut perdre ses paroles en conversant avec l’ignorant, ou avec celui qui n’a point étudié la nature, préceptes excellents que recommandent toutes les écoles ; en un mot, on doit être tout entier à ce qu’on fait actuellement939, et au moyen qu’on emploie pour le faire.

XLII

Quand quelqu’un te choque par son impudence, demande-toi sur-le-champ940 : « Se peut-il qu’il n’y ait pas d’impudents dans le monde ? » Non, cela ne se peut pas941. Ainsi donc, ne cours pas après l’impossible ; car cet homme qui te choque est un de ces impudents dont l’existence est inévitable dans le monde où nous sommes. Aie toujours la même réflexion présente s’il s’agit d’un malfaiteur, d’un perfide, ou de quelqu’un qui s’est rendu coupable de toute autre faute. En te disant qu’il est impossible que cette sorte de gens n’existe pas dans la société, tu te sentiras plus de tolérance942 envers chacun d’eux en particulier.

En même temps, tu feras bien aussi de penser à la vertu spéciale943 que la nature permet à l’homme en opposition avec le vice qui te blesse. Ainsi, contre l’ingrat, elle nous a permis la douceur, et telle autre vertu contre tel autre genre de faute. Toujours il t’est loisible d’offrir tes conseils et tes leçons à celui qui s’égare, puisque toujours, quand on dévie, on quitte la voie qu’on s’était proposée944, et que c’est une erreur qu’on commet. Et puis, quel tort as-tu souffert945 ? En y regardant de près, tu verras que pas un de ceux contre qui tu t’emportes si vivement, n’a pu rien faire absolument qui corrompît ton âme ; or, le mal et le tort personnel que tu pourrais éprouver ne consiste absolument qu’en cela. Est-ce donc un mal ou une chose si étrange qu’un ignorant fasse œuvre d’ignorance ? Examine si ce n’est pas bien plutôt à toi-même qu’il faudrait t’en prendre946 de n’avoir pas prévu qu’un tel homme commettrait une telle faute. Car la raison te donnait bien des motifs de présumer que, selon toute apparence, il commettrait ce délit ; et si tu t’étonnes qu’il l’ait commis, c’est que tu n’as pas assez écouté les avertissements de la raison.

C’est surtout quand tu accuses quelqu’un de perfidie ou d’ingratitude qu’il faut faire ce retour sur toi-même. Évidemment, c’est ta faute si, connaissant le caractère de cet homme, tu as pu croire qu’il observerait sa parole ; ou bien si, en lui rendant service, tu n’as pas rendu ce service sans arrière-pensée, et si, en faisant ce que tu as fait, tu n’as pas su tirer sur-le-champ de ton action même tout le fruit qu’elle comporte. Que veux-tu donc de plus que de rendre service947 à cet homme ? Ne te suffit-il pas d’avoir agi en cela conformément à la nature ? Te faut-il donc en outre un salaire ? C’est à peu près comme si l’œil demandait qu’on le payât, parce qu’il voit ; les pieds, parce qu’ils marchent. Ces organes ont été faits pour un but déterminé ; et, en agissant selon leur structure particulière, ils ne font que remplir la fonction qui leur est particulièrement propre. De même aussi, l’homme, qui est né pour le bien, quand il fait quelque chose de bien à lui tout seul, ou qu’il concourt autrement à faire le bien commun948 en compagnie de ses semblables, ne fait qu’obéir au vœu de son organisation, et il accomplit son devoir propre949.

LIVRE X

I

Ô mon âme950, quand sauras-tu donc enfin être bonne, simple, parfaitement une, toujours prête à te montrer à nu, plus facile à voir que le corps951 matériel qui t’enveloppe ? Quand pourras-tu goûter pleinement la joie d’aimer et de chérir toutes choses ? Quand seras-tu remplie uniquement de toi-même, dans une indépendance absolue, sans aucun regret, sans aucun désir, sans la moindre nécessité d’un être quelconque vivant ou privé de vie, pour les jouissances que tu recherches ; sans avoir besoin, ni du temps pour prolonger tes plaisirs, ni de l’espace, ni du lieu, ni de la sérénité des doux climats, ni même de la concorde des humains ? Quand seras-tu satisfaite de ta condition présente, contente de tous tes biens présents, persuadée que tu as tout ce que tu dois avoir, que tout est bien en ce qui te touche, que tout te vient des Dieux952, que, dans l’avenir qui t’attend, tout sera également bien pour toi de ce qu’ils décideront dans leurs décrets, et de ce qu’ils voudront faire pour la conservation de l’être parfait953, bon, juste, beau, qui a tout produit, renferme tout, enserré et comprend toutes les choses, lesquelles ne se dissolvent que pour en former de nouvelles pareilles aux premières ? Quand seras-tu donc telle, ô mon âme, que tu puisses vivre enfin dans la cité des Dieux et des hommes954, de manière à ne leur jamais adresser une plainte, et à n’avoir jamais non plus besoin de leur pardon ?

II

Observe attentivement ce que demande ta nature, comme si la nature seule955 devait te guider ; et une fois que tu connais son vœu, accomplis-le avec constance, jusqu’au point où la nature animale en toi devrait en trop pâtir956. En conséquence, observe avec une attention suffisante les exigences de la nature animale. Mais ce soin même doit être subordonné au devoir de n’altérer jamais cette autre nature qui fait de toi un être raisonnable957. Or, l’être raisonnable est en même temps un être fait pour la société. En appliquant scrupuleusement ces règles, tu n’as point à te préoccuper d’autre chose.

III

Tout ce qui t’arrive dans la vie, arrive de telle sorte que la nature te l’a rendu supportable958, ou que tu es hors d’état de le supporter avec la nature que tu as. Si l’accident est tel que tu sois de force à l’endurer959, ne t’en plains pas ; mais subis-le avec les forces que t’a données la nature. Si l’épreuve dépasse tes forces naturelles, ne te plains pas davantage960 ; car, en te détruisant, l’épreuve s’épuisera elle-même. Toutefois, n’oublie jamais que la nature t’a fait capable de supporter tout ce qu’il dépend de ta volonté seule961 de rendre supportable, ou intolérable, selon que tu juges que c’est ton intérêt de faire la chose, ou qu’elle est un devoir pour toi.

IV

Quand quelqu’un se trompe, redresse-le avec bienveillance962, et montre-lui son erreur. Si tu ne peux le redresser, ne t’en prends qu’à toi seul963 ; ou mieux encore, ne t’en prends même pas à toi964.

V

Quelque chose qui puisse t’arriver en ce monde, cette chose avait été prédisposée pour toi de toute éternité965 ; et dès l’éternité, l’enchaînement réciproque des causes avait décrété, tout à la fois dans la trame de l’univers, et ta propre existence, et la chose qui t’arrive.

VI

Qu’il n’y ait que des atomes966, qu’il y ait une nature967, peu m’importe ; un premier principe qu’il faut toujours poser, c’est que je ne suis qu’une partie de ce tout968 ce que la nature gouverne. Un second principe, suite de celui-là, c’est que je suis dans un certain rapport de parenté avec les parties de ce monde, qui sont de la même espèce que moi. Si je me souviens de ces axiomes, je ne me révolterai jamais, en tant que partie, contre le sort qui m’est assigné dans le tout ; car la partie ne peut pas souffrir de ce qui est utile au tout969. En effet, le tout ne peut jamais rien avoir qui ne soit dans son intérêt. Toutes les natures en sont là, et celle de l’univers en particulier. Ajoutez encore à cette première condition le privilège de ne pouvoir être contrainte, par aucune cause extérieure, à produire quoi que ce soit qui puisse lui porter dommage.

En me rappelant donc que je suis personnellement une des parties de ce tout, je recevrai avec reconnaissance970 tout ce qui pourra m’arriver ; et en tant que je suis en quelque sorte de la famille des parties qui sont de même espèce que moi, je me garde de faire rien de ce qui pourrait blesser la communauté. Bien plus, je penserai sans cesse à ces êtres mes semblables971, et je dirigerai tous mes efforts vers le bien commun, et me défendrai de tout ce qui pourrait y être contraire.

Ces divers devoirs étant bien remplis, le cours de la vie doit être nécessairement heureux, si tu admets que le citoyen coule réellement une vie heureuse quand il la passe à ne faire que des actes utiles à ses concitoyens972, et qu’il accepte avec joie la part que lui accorde l’État.

VII

Les parties de l’univers qui, d’après la loi de la nature, sont comprises dans le monde où nous sommes, doivent périr de toute nécessité. D’ailleurs, périr ne signifie pas autre chose que changer973. Mais si, pour ces parties, changer est un mal974 naturel et un mal nécessaire, c’est qu’alors le tout serait mal constitué, les parties étant fort disparates, et, en ce qui regarde la destruction, étant traitées différemment les unes des autres. Est-ce donc que la nature elle-même a résolu de maltraiter ses parties diverses, et, en les assujettissant au mal, les y a-t-elle fait nécessairement tomber ? Ou bien tous ces phénomènes ont-ils lieu à son insu ? Les deux suppositions sont également inadmissibles975. Que si, laissant de côté l’intelligence de la nature976, on prétendait expliquer les choses en disant simplement qu’elles sont ce qu’elles sont977, l’explication serait encore ridicule, puisque, d’une part, on affirmerait que les choses sont faites pour changer, et que, d’autre part, on s’étonnerait et l’on se plaindrait même d’un de ces changements, comme s’il était contre nature, quoique après tout il ne s’agisse que de la dissolution des êtres dans leurs propres éléments. De deux choses l’une en effet : ou c’est la simple dispersion des éléments dont l’être avait été formé ; ou c’est une transformation, laquelle, par exemple, fait changer en terre la partie solide de notre corps, et le souffle vital en air, de telle façon que ces principes rentrent dans la substance de l’univers, destiné lui-même à être consumé par le feu978, après une période déterminée, ou à se renouveler par des changements éternels.

Même avec cette hypothèse979, ne va pas t’imaginer que, dans ton être, cette partie solide et cette partie de souffle vital soient exactement encore aujourd’hui ce qu’elles étaient à l’époque de ta naissance980. Ton être actuel, dans sa totalité, a puisé ce qu’il est aux aliments que tu as pris et à l’air que tu as respiré, depuis deux ou trois jours peut-être. Ce qui change, c’est ce que ton corps avait récemment absorbé, et non pas ce qu’il avait reçu jadis du sein maternel981. Mais prends garde982 de t’égarer en tenant trop de compte d’une organisation particulière et spéciale, qui n’a rien à faire, selon moi, à ce que je dis ici.

VIII

Quand tu te seras conquis le renom d’homme honnête, modeste, sincère, prudent, résigné, magnanime, veille bien à ne jamais t’attirer des appellations contraires983 ; que si tu perds tes titres à ces noms honorables, hâte-toi de les reconquérir, au plus vite984, de ton mieux. Souviens-toi qu’être Prudent, cela veut dire qu’on s’applique à examiner chaque objet attentivement et sans négligence ; qu’être Résigné985, c’est accepter de sa pleine volonté le destin que nous répartit la commune nature ; que Magnanime désigne l’empire de la partie pensante986 de notre être sur les émotions agréables ou pénibles de la chair, sur la vaine gloire, sur la mort, et sur toutes les choses de cet ordre.

Si donc tu continues à mériter réellement ces noms, sans t’inquiéter d’ailleurs de les recevoir de la bouche d’autrui, tu deviendras tout différent de ce que tu es, et tu entreras dans une tout autre vie987. Car demeurer encore ce que tu as été jusqu’aujourd’hui, être toujours lacéré et souillé par cette conduite que tu as antérieurement menée, c’est avoir par trop perdu tout sentiment, c’est par trop aimer l’existence ; c’est par trop ressembler à ces bestiaires988 à demi dévorés, qui, criblés de blessures et couverts de boue, n’en demandent pas moins avec instance qu’on les conserve pour le jour suivant989, afin qu’ils puissent encore, dans l’état où ils sont, aller s’exposer aux griffes et aux dents qui les ont déjà déchirés.

Affermis-toi donc dans la possession de ces quelques noms honorables ; et, si tu peux rester sur ce ferme terrain, restes-y, comme si tu avais le bonheur d’avoir été transplanté dans les îles des Bienheureux. Si tu vois que tu en sors, et que tu n’es plus de force à y demeurer, aie alors le courage de te retirer dans quelque lieu écarté, où tu pourras redevenir ton maître et recouvrer tes forces. Sinon, sors définitivement990 de ce monde, non pas dans un accès de fureur, mais au contraire, avec simplicité, avec ta liberté entière, modestement, et n’ayant fait de bien qu’une seule chose dans ta vie, à savoir d’en être sorti de cette façon. Pour te rappeler tout ce que valent ces noms qu’il faut mériter, ce sera un grand appui pour toi de te rappeler aussi qu’il y a des Dieux991, que ce qu’ils veulent, ce n’est pas d’être flattés, c’est d’être imités992 par les êtres auxquels ils ont accordé la raison ; et que si le figuier doit remplir le rôle de figuier, le chien le rôle de chien, l’abeille le rôle d’abeille, l’homme doit remplir également ses fonctions d’homme.

IX

Un histrion, des travaux de guerre993, un vain effroi, la paresse, la servilité d’esprit, effaceront chaque jour de ton âme les saintes maximes que nous découvre l’étude de la nature, et que tu négliges. Tes réflexions et tes actes doivent toujours être conduits de telle sorte que tu accomplisses à la fois ce que les circonstances exigent, et qu’en même temps tu pratiques ce que la théorie nous enseigne ; et sache, avec tout ce que nous peut apprendre la science des choses994, conserver une satisfaction intime qui ne se montre pas, mais qui ne se cache pas non plus. Quand sentiras-tu le plaisir d’être simple, le plaisir d’être grave, le plaisir de connaître chaque chose, en connaissant ce que cette chose est dans son essence995, la place qu’elle occupe dans le monde, la durée que la nature lui accorde, les éléments dont elle est composée, les êtres à qui elle peut appartenir, et ceux qui peuvent, ou nous la procurer, ou nous la ravir ?

X

Une araignée est toute fière d’avoir pris une mouche ; tel chasseur est tout fier d’avoir pris un lièvre ; tel pêcheur d’avoir pris une sardine dans son filet ; tel autre d’avoir pris des sangliers ; tel autre encore, des ours ; tel autre, enfin, des Sarmates996. À ne considérer que les principes, ne sont-ils pas tous également des brigands997 et des voleurs998 ?

XI

Il faut se rendre bien compte, par une étude méthodique, de la manière dont les choses se changent les unes dans les autres ; applique-toi sans cesse à cette question, et fais-en spécialement le constant exercice de ta pensée. Rien n’est plus propre à élever l’âme999 ; elle se dépouille du corps1000 ; et quand l’homme songe qu’il va falloir dans un instant quitter tout cela, en sortant de la société de ses semblables, il se consacre tout entier et il se dévoue à la justice, dans les actes qui dépendent de lui ; il se soumet, pour tout ce peut lui arriver d’ailleurs, à la nature universelle des choses. Quant à ce que les autres hommes pourront dire ou penser de lui, bien plus, quant à ce qu’ils pourront faire contre lui, cette idée ne lui entre même pas dans l’esprit, satisfait de ces deux seuls points1001, à savoir, de pratiquer la justice dans tout ce qu’il fait actuellement, et de toujours se trouver heureux du sort qui lui est actuellement accordé. C’est ainsi qu’on se délivre de toutes les préoccupations, de tous les soucis, et qu’on ne veut rien au monde que marcher sur la droite ligne, en observant la loi, qui est d’obéir à Dieu, dont les sentiers sont toujours droits1002.

XII

Quel besoin as-tu de tant de réflexion dès que tu peux voir ce que tu dois faire1003 ? Si tu l’aperçois clairement, n’hésite pas à marcher à cette lumière, d’un cœur tranquille, et sans te laisser détourner de ta route. Si tu ne le vois pas assez nettement, tu n’as qu’à t’arrêter1004 et à recourir aux conseils les plus éclairés. S’il se présente encore d’autres difficultés qui s’opposent à tes desseins, tu peux toujours t’avancer1005, en scrutant avec réflexion les motifs que tu as actuellement d’agir, et en t’en tenant à ce qui te semble juste. C’est le point essentiel ; il faut t’en assurer, bien que du reste tu puisses échouer dans ce que tu poursuis. Suivre en toutes choses les conseils de la raison, c’est tout à la fois se garantir la paix et se faciliter tous ses mouvements ; c’est à la fois brillant et solide.

XIII

Au moment où tu t’éveilles, tu peux te demander à toi-même : « S’il t’importera personnellement qu’un autre que toi se conduise avec justice1006 et probité. » Non sans doute, cela ne t’importe en rien. Est-ce que tu ignores comment ces gens, si impertinents1007 dans les louanges ou dans les critiques qu’ils font d’autrui, se conduisent eux-mêmes au lit, comment ils se conduisent à table ? Ignores-tu leurs manières de faire, les objets de leurs craintes, les objets de leurs convoitises, leurs rapines, leurs vols, qu’ils accomplissent, non pas en se servant de leurs mains et de leurs pieds, mais en y appliquant la partie la plus précieuse de leur être, celle qui peut avoir, quand elle le veut, la loyauté, la pudeur, la vérité, l’obéissance à la loi, et qui peut devenir le bon génie de l’homme1008 ?

XIV

L’homme éclairé et respectueux dit à la nature1009, qui nous donne tout et qui peut tout nous reprendre : « Donne-moi ce que tu veux1010 ; reprends-moi ce que tu veux. » Mais s’il tient ce langage, ce n’est pas pour braver la nature audacieusement ; c’est uniquement parce qu’il est docile et reconnaissant envers elle.

XV

Ce qui te reste à vivre1011 est bien peu de chose. Vis donc comme si tu étais au sommet d’un mont1012 ; car il n’importe point qu’on soit ici ou qu’on soit là, puisque partout on est dans le monde comme dans une cité. Que les humains puissent enfin voir et contempler à leur aise un homme véritable, qui vit selon les lois de la nature. Que s’ils ne peuvent pas en supporter la vue, qu’ils l’égorgent1013 ; car, pour lui, la mort serait préférable à la vie que mène le vulgaire.

XVI

Il n’est plus temps de discuter1014 sur les conditions que l’homme de bien doit remplir ; il s’agit uniquement d’être homme de bien.

XVII

Essaie sans cesse de te représenter l’image de la totale durée, de la totale substance1015 ; et dis-toi bien que tous les êtres particuliers valent, comparés à la substance, un grain de millet, et, comparés au temps éternel, un tour de vrille.

XVIII

En examinant un objet quelconque, figure-le-toi comme s’il était déjà dissous, et soumis au changement1016 qui doit le transformer, comme s’il était déjà exposé à la corruption qui l’attend, et à la dispersion de toutes ses parties, c’est-à-dire en cet état où, selon les lois de la nature, tout être doit mourir, à ce qu’il semble.

XIX

Qu’est-ce donc que sont les hommes, qui mangent, qui dorment, qui s’accouplent, qui rendent leurs excréments, et qui sont soumis à tant d’autres besoins ! Et cependant, quel orgueil n’ont-ils pas d’être hommes1017 ! Quelle morgue ! Que de dureté pour les autres, qu’ils traitent du haut d’une écrasante supériorité ! Et l’instant d’auparavant, de qui n’étaient-ils pas les esclaves1018 ? Et pourquoi s’abaissaient-ils ainsi ? Dans un instant, ne reviendront-ils pas encore aux mêmes bassesses ?

XX

Tout ce que la nature universelle1019 comporte pour un être est utile à cet être, et, de plus, lui est utile au moment où la nature le lui donne.

XXI

« La terre aime la pluie1020, ainsi que l’air immense. »

Il en est de même pour le monde1021, qui se plaît à faire tout ce qui doit être. Je dis donc au monde1022 : « J’aime avec toi tout ce que tu aimes. » Ne dit-on pas aussi, en parlant même d’une chose, qu’elle aime à être de telle ou telle façon1023 ?

XXII

Ou bien tu continues à vivre où tu es, et c’est pour toi chose d’habitude ; ou bien tu t’en vas1024, et c’est parce que tu l’as voulu ; ou enfin tu meurs, et alors tu as fini ton service. Hors de ces trois hypothèses, il n’y en a pas d’autre. Ainsi, aie bon courage1025.

XXIII

Qu’il soit toujours parfaitement évident pour toi que la ville, que tu habites1026, est précisément ce qu’est la campagne. Sache bien aussi que les choses y sont tout à fait identiques à ce qu’elles sont au sommet des montagnes, sur le rivage des mers, en un mot, partout où tu voudras. Tu pourras voir combien est vrai ce que dit Platon dans ce passage : « Les rois ne sont ni moins grossiers1027 ni moins ignorants que des pâtres, à cause du peu de loisir qu’ils ont de s’instruire, renfermés entre des murailles, comme dans un parc sur une montagne… »

XXIV

Dans quel état est en moi1028 la faculté qui doit me conduire ? Qu’est-ce que j’en fais en ce moment même ? À quel usage est-ce que je l’applique maintenant ? Est-elle dénuée de raison ? Ne s’est-elle pas isolée et arrachée de la communauté1029, à laquelle elle appartient ? Ne s’est-elle pas tellement absorbée et confondue dans cette misérable chair1030, qu’elle en subisse et en partage toutes les fluctuations ?

XXV

L’esclave qui fuit son maître1031 est un déserteur et un fugitif ; or notre maître, c’est la loi ; donc transgresser la loi, c’est fuir et déserter. Par la même raison, on a tort et l’on transgresse la loi quand on s’afflige, quand on s’emporte, quand on s’effraie pour une de ces choses passées, présentes ou futures, lesquelles sont réglées par Celui qui régit l’univers1032, par Celui qui est la loi même, répartissant à chacun ce qui lui revient. Ainsi, la crainte, la douleur, la colère1033, ce sont là autant de désertions.

XXVI

La semence une fois versée dans l’organe qui la doit recevoir, le père disparaît. Pour ce qui se développe ensuite, c’est une autre cause qui, recevant ce germe, élabore et parachève l’enfant1034. Quel début ! Quel progrès1035 ! Puis l’enfant absorbe de la nourriture, qui passe par sa bouche. Et pour ce qui va suivre encore, c’est également une autre cause qui, recevant ces premiers matériaux, produit la sensibilité, les passions, en un mot, la vie, avec les forces et toutes les facultés qui la composent. En quel nombre ! Avec quelle énergie ! Contemplons ce qui se passe dans ces profondes ténèbres, voyons la force qui produit ces merveilles, ainsi que nous voyons la force qui précipite les corps1036 en bas, ou qui les fait monter en haut. Certes, ce n’est pas l’affaire de nos yeux ; mais le fait n’en est pas moins d’une évidence éclatante.

XXVII

Répète-toi sans cesse que la manière dont les choses se passent1037 actuellement est aussi la manière dont elles se passaient jadis, dont elles se passeront plus tard. Remets-toi sous les yeux tous ces drames, tous ces théâtres, toujours si uniformes, que tu as pu connaître, soit par ton expérience personnelle, soit par les récits d’une histoire plus ancienne ; par exemple, tout ce que l’on a fait à la cour d’Adrien1038, à celle d’Antonin, et tout ce qu’on faisait dans les cours de Philippe, d’Alexandre, de Crésus. Elles étaient absolument comme celle que tu as ; il n’y avait que les acteurs de changés.

XXVIII

Représente-toi bien qu’un homme qui s’afflige de quoi que ce soit1039, ou qui se révolte contre les choses, ressemble à un de ces pourceaux1040 traînés au sacrifice, qui regimbent en grognant. C’est l’image de celui qui, couché sur son lit solitaire, se plaint en secret du destin qui nous enchaîne. Dis-toi bien aussi que le privilège de l’être doué de raison, c’est d’obéir de son plein gré aux événements, tandis que, pour tous les autres êtres, y obéir purement et simplement est une absolue nécessité.

XXIX

À chacun des actes que tu accomplis, demande-toi si la mort te semble plus particulièrement affreuse1041, parce qu’elle doit te priver de l’objet qui t’occupe.

XXX

Lorsque tu t’offusques de la faute de quelqu’un, fais un retour sur toi-même1042, et pense un peu aux fautes analogues que, toi aussi, tu commets ; par exemple, quand tu fais trop de cas de l’argent, du plaisir, de la vaine gloire, et de tant d’autres objets, qui ne valent pas mieux. Si tu t’attaches à cette réflexion, tu auras bien vite oublié ton irritation, et tu te diras : « Il y était forcé ; que pouvait-il faire ? » Ou bien même, si tu le peux, fais disparaître la contrainte1043 que le malheureux subit.

XXXI

Quand tu vois Satyron, pense à un philosophe socratique, ou à Eutychès, ou à Hymen1044 ; quand tu vois Euphrate, pense à Eutychion, à Silvanus ; quand c’est Alciphron, pense à Tropæophore ; en voyant Xénophon, pense à Criton ou à Sévérus ; enfin, en regardant à toi-même, reporte ta pensée sur un des Césars. En un mot, dans chaque cas qui se présente, fais une comparaison analogue. Puis adresse-toi cette question : « Et tous ceux-là, où sont-ils ? Nulle part, en ce monde ; ou bien, ils sont n’importe où. » En te mettant sans cesse à ce point de vue, tu comprendras que les choses humaines ne sont que fumée et que néant1045. Tu en seras surtout convaincu, si tu te rappelles en même temps que l’être qui a une fois changé et disparu ne redeviendra jamais ce qu’il a été, dans toute la durée du temps infini. Et toi, dans combien de temps vas-tu changer aussi ? Est-ce qu’il ne te suffit pas d’avoir fourni comme il convient1046 cette courte carrière ? Quelle réalité, quelle chimère1047 peux-tu craindre et fuir encore ? Qu’est-ce, en effet, que tout cela, si ce n’est une suite d’exercices pour la raison, appréciant nettement, et par l’étude exacte de la nature, ce que valent les choses de la vie1048 ? Arrives-en donc avec persévérance à t’assimiler ainsi ces vérités, de même qu’un estomac robuste1049 s’assimile tous les aliments, de même qu’un feu qui brille1050 convertit en flamme et en lumière éclatante tout ce qu’on y jette.

XXXII

Que personne ne puisse jamais se permettre de dire de toi avec vérité que tu n’es pas simple ou que tu n’es pas bon1051 ; qu’à ton égard un tel soupçon soit toujours une calomnie. Tout cela ne dépend que de toi1052. Qui pourrait, en effet, t’empêcher1053 d’être bon et simple ? Tu n’as qu’à te résoudre à ne pas continuer de vivre1054, si tu n’avais pas ces qualités ; car la raison ne te retient pas dans la vie, si tu ne les possèdes point.

XXXIII

Sur une question donnée, qu’y a-t-il de mieux à faire ou à dire1055, dans la mesure du possible ? Quelle que soit cette question, il t’est toujours permis de faire ou de dire ce qu’il y a de mieux. Et ne va pas alléguer pour excuse que tu en es empêché. Tu ne cesseras de te plaindre que quand, aussi ardent que les amis du plaisir le sont dans leurs jouissances, tu sauras accomplir tout ce que comporte la constitution de l’homme, dans la question qui se présente et qu’il faut résoudre ; car tout être doit regarder comme une jouissance véritable de faire ce que permet sa nature propre. Or, toujours et partout, il est possible de s’y conformer1056. Ainsi, une boule ne peut pas toujours et partout obéir au mouvement qui lui est propre ; le mouvement propre n’est pas non plus toujours possible pour l’eau, le feu, et tant d’autres choses, qui n’obéissent qu’à la nature1057, ou pour une âme qui n’est pas douée de raison1058, attendu qu’il peut y avoir une foule d’obstacles qui les empêchent et les arrêtent. Mais l’intelligence et la raison peuvent toujours se frayer leur route1059 à travers tous les obstacles, selon leur nature et dans la plénitude de leur volonté.

Si tu te mets bien devant les yeux cette facilité merveilleuse que possède la raison de passer au travers de tout, comme le feu monte en haut, comme la pierre descend en bas, comme l’objet rond roule sur un plan incliné, ne recherche dès lors rien de plus ; car tous ces obstacles, qui ne regardent que le corps et notre cadavre, et qui sont en dehors de notre volonté et du domaine de la raison même, n’ont pas le don de nous blesser ; ils ne nous font absolument aucun mal, puisque, dans ce cas, l’être qui en serait vraiment atteint, devrait périr1060 à l’instant même. Il est bien vrai que, dans les autres combinaisons de choses, quand il survient un mal quelconque, ce mal empire la condition de l’être qui en est atteint ; mais ici, au contraire, il faut bien se dire que l’homme n’en devient que meilleur1061 et d’autant plus louable, quand il fait bon usage des épreuves qu’il subit. Souviens-toi donc toujours que le véritable et naturel citoyen ne souffre jamais de ce qui ne fait pas souffrir la cité, et que la cité même n’éprouve aucun dommage quand la loi n’en éprouve point. Or, dans ces prétendus revers1062, il n’y a rien qui blesse la loi ; et, dès lors, ce qui ne blesse point la loi ne blesse point non plus, ni la cité, ni le citoyen1063.

XXXIV

Une fois qu’on a mordu1064 aux vrais principes, il suffit du plus simple mot, d’une sentence connue de tout le monde, pour se souvenir qu’on ne doit avoir ni tristesse, ni crainte :

« Le vent les jette à terre1065 et pourtant la nature… »
………………
« Ainsi sont les humains…… »

Ce sont également des feuilles que tes enfants1066 ; ce sont aussi des feuilles légères que les clameurs enthousiastes qui chantaient tes louanges, ou, en sens contraire, ces malédictions, ces critiques, ces railleries dont on t’accablait. Ce sont des feuilles encore, et non moins légères celles-là, que ces voix qui propageront successivement ton souvenir dans la postérité. Oui, ce sont là autant de feuilles.

« ………… Et pourtant la nature,
« Chaque année, au printemps, ramène la verdure. »

Puis, le vent les a dispersées encore une fois, et la forêt en produit d’autres à leur place. Ainsi donc, cette durée éphémère est la condition commune de toutes choses. Et toi, tu prends toutes choses, soit que tu les fuies, soit que tu les recherches, comme si elles devaient être éternelles1067 ! Encore un peu1068, et tes yeux se fermeront aussi ; et celui-là même qui t’aura porté en terre sera, à son tour, pleuré par un autre, qui l’y portera.

XXXV

Lorsque l’œil est sain, il regarde tout ce qui peut être regardé, et il ne dit pas : « C’est du vert que je veux voir1069. » Car le vert n’est un besoin que pour l’œil qui est malade. De même, l’ouïe quand elle est saine, l’odorat quand il est sain, doivent être tout prêts à entendre les sons et à sentir les odeurs. L’estomac qui est sain doit être aussi bien disposé pour tous les aliments qu’il reçoit, de même encore qu’une meule de moulin doit être prête à moudre tous les grains qu’on y apporte. Ainsi donc, l’âme, quand elle est vraiment saine, doit être préparée à tous les événements. Mais l’âme qui dit : « Que mes enfants vivent1070 » ; ou bien : « Que tout le monde me comble de louanges dans tout ce que je fais », cette âme-là n’est qu’un œil qui cherche à voir du vert, ou des dents qui ne veulent que des aliments mous et faciles à broyer.

XXXVI

Il n’est personne qui soit assez heureux1071 pour n’avoir point auprès de soi, quand il meurt, des gens prêts à prendre assez tranquillement le mal qui lui arrive. « Sans doute, c’était un honnête homme, diront-ils ; c’était un sage. » Mais n’y aura-t-il pas aussi quelqu’un pour se dire, en fin de compte, et à part lui : « Nous voilà donc délivrés de ce pédagogue ; respirons enfin. Certes, il n’était méchant pour personne de nous ; mais je sentais bien qu’au fond du cœur il nous désapprouvait1072 ? » Voilà ce qu’on dit d’un honnête homme. Mais, nous autres, combien de motifs ne fournissons-nous pas à ceux qui, en grand nombre, voudraient être débarrassés de nous ? C’est là ce qu’on doit penser à son lit de mort, et la réflexion suivante te fera quitter la vie plus aisément : « Je sors de cette vie, où même mes associés de route, pour qui j’ai tant lutté, fait tant de vœux, pris tant de peine, désirent, malgré tout cela, que je m’en aille, espérant que ma mort leur procurera peut-être une facilité quelconque de plus ». Quel motif pourrait donc nous faire souhaiter de demeurer plus longtemps ici-bas ? Toutefois ne va pas, en partant, montrer moins de bienveillance1073 pour eux ; conserve à leur égard ton caractère habituel ; reste affectueux, indulgent, doux, et ne semble pas avoir l’air d’être éconduit. Mais de même que, quand on a une mort facile, l’âme s’exhale aisément du corps, de même il faut que tu prennes congé de tes semblables avec une inaltérable sérénité. Car c’est la nature1074 qui avait formé ton lien avec eux et qui le rompra. Mais voici qu’elle le rompt. Eh bien, je me sépare d’amis qui me sont chers, sans qu’on ait besoin de m’arracher d’au milieu d’eux, et sans qu’il faille me faire violence ; car cette séparation même est une chose qui n’a rien que de conforme à la nature.

XXXVII

Autant que possible1075, quand tu vois agir quelqu’un, prends l’habitude de te demander à toi-même : « Quel motif cet homme peut-il bien avoir pour faire ce qu’il fait ? » Commence ainsi par toi-même, et soumets-toi le premier à ton examen.

XXXVIII

Dis-toi bien que le principe qui met tes fibres en mouvement1076 est tout intérieur et caché en toi. Ce principe est ce qui te fait parler ; c’est la vie, et, s’il faut le dire d’un mot, c’est l’homme1077. Ne le confonds jamais dans ta pensée avec le vase qui le renferme, avec les organes dont il est entouré et revêtu. Ils sont à ton usage comme tous les autres instruments, une cognée, par exemple ; et la seule différence, c’est que c’est la nature qui nous les donne. Mais ces parties de ton corps, sans la cause1078 qui en provoque ou en arrête le mouvement1079, seraient aussi inutiles que la navette sans l’ouvrière qui tisse, que le roseau sans la main qui écrit, ou que le fouet sans le cocher qui le tient.


NOTES DU TRADUCTEUR

1 De mon grand-père Vérus. Le grand-père de Marc-Aurèle, du côté de son père, se nommait M. Annius Vérus. Il était consul en 121, l’année même de la naissance de son petit-fils ; il le fut encore une fois cinq ans après, en 126. Il avait été préfet de Rome, et fait patricien par Vespasien et Titus. Le père de M. Annius Vérus, c’est-à-dire le bisaïeul de Marc-Aurèle, était originaire de Succube, municipe de la Bétique, en Espagne ; il avait été lui aussi créé sénateur. Marc-Aurèle était né dans la maison de son aïeul, à Rome, près du palais Lateran, en l’an 121, le 6e jour des calendes de mai. Quand il avait perdu son père, mort jeune, il avait été adopté par son grand-père, qui l’éleva. Ainsi, outre l’affection naturelle, Marc-Aurèle devait beaucoup à M. Annius Vérus, qui avait en grande partie dirigé son éducation. Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. I, dit positivement : « Après la mort de son père, il fut adopté et élevé par son aïeul paternel. »

2 Du père qui m’a donné la vie. Marc-Aurèle emploie cette expression pour distinguer son père naturel de son père adoptif, l’empereur Antonin le Pieux, dont il sera question plus bas, dans ce même livre, § 16.

3 La réputation qu’il a laissée… au souvenir personnel. Marc-Aurèle pouvait juger de son père par ce qu’il en avait entendu dire plutôt qu’il ne pouvait en juger par lui-même. Il était fort jeune encore quand il devint orphelin ; mais on ne sait pas précisément quel âge il avait, sept ou huit ans peut-être ; Capitolin ne le dit pas. Son père se nommait Publius Annius Vérus, fils de M. Annius Vérus, dont il est parlé dans la note ci-dessus.

4 De ma mère. Elle se nommait Domitia Lucilla et non pas Domitia Calvilla, comme le dit Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. I. Borghesi a rectifié l’erreur de Capitolin ; voir son mémoire dans le Giornale Arcadico, tome I, pp. 359-369 ; et M. Noël Desvergers, Essai sur Marc-Aurèle, p. 3 en note. Domitia Lucilla possédait une briqueterie dans un de ses domaines, et il reste une quantité de briques qui portent son nom comme marque de fabrique. Les vertus que Marc-Aurèle attribue à sa mère sont celles qu’il a lui-même pratiquées le mieux : piété, générosité, horreur du mal, simplicité ; il a suivi l’exemple maternel, qui lui avait été donné dès sa naissance. Marc-Aurèle a conservé, comme tant d’autres grands hommes, l’empreinte morale qu’il avait reçue dans les premiers jours de sa vie. La nature sans doute avait beaucoup fait pour la beauté de son âme ; mais sa mère n’y contribua pas moins ; et l’éducation acheva le reste. Marc-Aurèle ne dut qu’à lui-même de choisir et d’aimer le stoïcisme, parmi toutes les autres philosophies. Voir plus loin, liv. III, § 3.

5 À mon bisaïeul. Il faut ajouter : Maternel. Il se nommait Catilius Sévérus ; il avait été préfet de Rome et consul en l’an 120. Capitolin dit : Deux fois consul, Vie de Marc-Aurèle, ch. XXIII.

6 De n’avoir point fréquenté les écoles publiques. Capitolin, ch. III, dit au contraire que Marc-Aurèle fréquenta les écoles publiques de déclamation ; mais, sur un fait personnel de ce genre, le témoignage de Marc-Aurèle est péremptoire.

7 Il ne faut ménager aucune dépense. Il est évident que pour l’éducation de Marc-Aurèle on n’avait rien épargné ; et par les détails qu’il donne lui-même sur ses nombreux maîtres, on peut juger avec quels soins et quelle vigilance intelligente il avait été élevé. Il est vrai qu’il en a profité, tandis que son frère adoptif et son collègue à l’Empire, Lucius Vérus, et son fils Commode, n’ont pu être adoucis et domptés par la même discipline, à laquelle ils avaient été également soumis.

8 Mon gouverneur. Il est singulier que le nom de ce gouverneur ne soit pas expressément cité par Marc-Aurèle. Voir plus bas, § 8. Les leçons de cet inconnu ont été précieuses, et les principes suivis par lui dans l’éducation qu’il dirigeait sont excellents au physique comme au moral. Endurer la fatigue, restreindre ses besoins, faire beaucoup par soi-même, sont des habitudes viriles qui conviennent à tout le monde, et aux fils des grandes familles plus encore qu’à personne. Diminuer le nombre des affaires, repousser les délations, sont des qualités non moins estimables, mais encore plus rares dans un empereur. Il est donc à regretter que le nom d’un si sage et si ferme instituteur ne nous ait pas été conservé par son noble et reconnaissant élève. C’est certainement un oubli involontaire. D’après un passage de Capitolin, Vie d’Antonin le Pieux, il est probable que ce gouverneur était Apollonius de Chalcis ou peut-être de Chalcédoine, philosophe stoïcien, qu’Antonin le Pieux avait appelé tout exprès pour lui confier son fils adoptif. Il paraît, d’après le même passage, que Marc-Aurèle avait conservé de son gouverneur un souvenir très affectueux, et qu’il le perdit après assez peu de temps.

9 la faction des Verts ou des Bleus. Il est à croire que ces factions avaient commencé tout récemment ; elles étaient alors dans toute l’ardeur de leur origine ; plus tard, elles en vinrent à jouer un rôle politique.

10 Des Petits-boucliers ou des Grands-boucliers. C’étaient sans doute des distinctions entre les gladiateurs pour lesquels se passionnait la foule qui se pressait dans le cirque et aux théâtres. Les gladiateurs Thraces spécialement avaient un petit bouclier, étroit et court, appelé Parma. Le grand bouclier oblong, le Scutum, était en général porté par l’infanterie. Les gladiateurs avaient dû adopter le bouclier de la cavalerie, qui était beaucoup plus léger.

11 Les dénonciations. Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. XI, rappelle aussi que Marc-Aurèle arrêta le cours des délations, quoiqu’elles rapportassent beaucoup au fisc, et qu’il flétrit rigoureusement les délateurs par l’infamie.

12 Diognète. C’est le nom que donne Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. IV ; d’autres auteurs disent : Diogénète. Il semble, d’après Capitolin, que Diognète n’enseigna que la peinture à son élève. Suivant ce que dit ici Marc-Aurèle lui-même, les soins de Diognète se seraient étendus beaucoup plus loin.

13 Les sorciers et les charlatans. Devenu empereur, Marc-Aurèle se souvint des avis de son maître, et il fit des lois contre les sorciers, qui abusaient de la crédulité populaire.

14 Des cailles de combat. Non seulement on faisait battre des cailles, et l’on pariait ; mais on prétendait encore tirer de leurs luttes des pronostics sur l’avenir.

15 Bacchius… Tandasis sont inconnus ; Capitolin ne les nomme pas parmi les maîtres de Marc-Aurèle.

16 Marcien. Capitolin, ch. III, nomme Lucius Volusius Mæcianus comme ayant donné des leçons de droit à Marc-Aurèle. Peut-être faut-il confondre Marcien avec Mæcien.

17 D’avoir composé des dialogues dès mon enfance. Par opposition sans doute aux petits sermons vaniteux dont il est parlé au paragraphe suivant.

18 Du grabat, du simple cuir. Si l’on s’en rapporte à Capitolin, ch. II, c’est dès l’âge de douze ans que Marc-Aurèle contracta toute la discipline des philosophes grecs. Sa mère s’effrayait de tant d’austérité pour la santé de l’enfant.

19 Rusticus. Junius Rusticus, philosophe stoïcien, était très particulièrement aimé et estimé de Marc-Aurèle. L’empereur fut toujours plein de respect et de déférence pour ses lumières dans la guerre et dans la paix. Il l’admettait à tous ses conseils publics et privés. Il lui donnait l’accolade en présence des préfets du prétoire. Il le désigna consul pour la deuxième fois ; et après la mort de Rusticus, il demanda pour lui des statues au Sénat. On peut voir tous ces détails dans Capitolin, ch. III.

20 Sans aucune prétention. On ne peut pas tout à fait appliquer cet éloge aux lettres de Marc-Aurèle à son maître Fronton.

21 Sinuesse. Ville de Campanie, au Nord-Est de Rome.

22 Les Commentaires d’Épictète. On ne sait pas au juste quel ouvrage Marc-Aurèle entend désigner ici. C’est sans doute celui d’Arrien, puisque Épictète n’a rien écrit lui-même. Il est d’ailleurs bien présumable que cette lecture produisit grand effet sur l’esprit du jeune homme.

23 Apollonius. Parmi les maîtres de Marc-Aurèle, Capitolin nomme deux Apollonius : l’un, qui est sans doute celui-ci, philosophe stoïcien, de Chalcédoine, Vie de Marc-Aurèle, ch. II ; l’autre, qui est de Chalcis, et qui est peut-être le gouverneur dont il est parlé plus haut, § 5. Peut-être aussi les deux noms doivent-ils se confondre, et ne désignent-ils qu’un seul personnage. Cette dernière supposition est moins vraisemblable. Quoi qu’il en soit, Marc-Aurèle appréciait assez les leçons d’Apollonius pour que, déjà élevé à la dignité impériale, il allât encore chez lui l’entendre et profiter de sa sagesse. Voir Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. III.

24 De Sextus. Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. III, dit que ce Sextus était de Chéronée et petit-fils de Plutarque. L’éloge qu’en fait son élève est bien complet ; et Sextus semble avoir reproduit en partie le caractère et l’érudition de son grand-père. C’était un stoïcien, si l’on en croit Capitolin.

25 Alexandre. Ces remarques de Marc-Aurèle ont d’autant plus d’intérêt que cet Alexandre de Phrygie a été son précepteur pour le grec, et que c’est lui qui lui a enseigné la langue dans laquelle l’Empereur a écrit ses monologues les plus intimes. Il est évident, par les détails où entre Marc-Aurèle, qu’Alexandre devait avoir grand soin d’éviter tout ce qui sentait le pédantisme. C’est une preuve de bon goût. Plus loin, § 12, Marc-Aurèle parle d’un Alexandre le platonicien, qu’il ne faut pas confondre sans doute avec Alexandre le grammairien. Capitolin, ch. II, qui cite ce dernier, ne semble pas connaître l’autre.

26 Fronton. C’est le plus célèbre des maîtres de Marc-Aurèle, et celui qu’il semble avoir le plus aimé, si l’on en juge par le recueil des lettres qu’a retrouvées M. Angelo Mai, et qu’a traduites M. Cassan. Capitolin, ch. II, affirme que Marc-Aurèle honora particulièrement Fronton entre tous ses maîtres, et qu’il alla jusqu’à demander pour lui une statue au Sénat. Ce qui nous reste de Fronton ne semble pas justifier tout à fait une aussi grande admiration. Fronton était spécialement pour Marc-Aurèle son précepteur d’éloquence latine. Si d’ailleurs Fronton donnait à son élève des leçons de politique aussi hautes que celles qui sont rappelées ici, on conçoit l’estime reconnaissante que ces leçons avaient dû inspirer. Mais elles expliquent aussi comment l’Empereur put le faire consul en 161, et l’employer à des choses très importantes. On ne sait pas la date précise de la mort de Fronton.

27 Alexandre le platonicien. Il est possible qu’il s’agisse d’Alexandre de Séleucie, en Silicie, dont Philostrate a écrit la vie, liv. II, ch. V. Envoyé en ambassade auprès d’Antonin le Pieux, il l’avait choqué par la recherche de sa toilette et même par sa beauté, qui paraît avoir été remarquable. Plus tard, il s’était établi à Athènes, où il s’acquit bientôt une assez grande réputation ; et c’est de là sans doute que Marc-Aurèle l’avait fait venir à son camp de Pannonie, comme secrétaire pour la correspondance grecque. Du reste, le conseil que rappelle ici Marc-Aurèle est excellent ; mais tout utile qu’il est, c’est sans contredit un de ceux qu’on a le plus de peine à suivre au milieu des affaires. Philostrate, loc. cit., rappelle qu’on surnommait cet Alexandre le Péloplaton, c’est-à-dire le Platon de boue ou de lie ; la boue, la lie de Platon. Ce surnom a quelque chose de bien méprisant, et ne répond guère à la distinction dont l’Empereur honora cet Alexandre.

28 Catulus. Ou, comme l’écrit Capitolin, ch. III, Cinna Catullus, philosophe stoïcien, qu’il nomme en compagnie de Junius Rusticus et de Claudius Maximus. Catulus n’est pas autrement connu.

29 À louer mes maîtres de tout cœur. On voit que l’élève avait parfaitement profité de cette sage leçon.

30 Domitius et Athénodote. Tous deux sont inconnus.

31 De mon frère Sévérus. Le mot de Frère a fait difficulté, attendu qu’on ne peut pas ici le prendre dans son sens strict. Marc-Aurèle n’a jamais eu qu’un frère adoptif, Lucius Vérus, qui ne lui a pas donné de si bons exemples, ni de tels conseils. L’expression grecque peut aussi ne signifier que Cousin, et on se rappelle alors que, parmi les ascendants de la mère de Marc-Aurèle, il y en avait un du nom de Sévérus. Ce qui est plus vraisemblable, c’est qu’il s’agit ici de Claudius Sévérus, le philosophe péripatéticien, que cite Capitolin, ch. III, à côté de Junius Rusticus, le stoïcien. Le mot de Frère serait alors uniquement un témoignage d’affection.

32 Thraséas. Voir sa mort dans Tacite, Annales, liv. XVI, ch. XXXV. C’est sur une phrase inachevée de ce récit pathétique que cessent les Annales mutilées du grand historien.

33 Helvidius Priscus, gendre de Thraséas, digne de son beau-père.

34 Caton, d’Utique.

35 Dion. L’ennemi du jeune Denys.

36 Brutus. Le meurtrier de César. Ces exemples proposés à un empereur étaient hardis ; mais l’âme de Marc-Aurèle était capable de les comprendre.

37 L’égalité des citoyens. Voir plus haut, § 11, ce qui est dit des Patriciens.

38 Maxime. Claudius Maximus, comme l’appelle Capitolin, ch. III. C’était un philosophe stoïcien, qu’il ne faut pas confondre avec le rhéteur Maxime de Tyr, dont Marc-Aurèle a peut-être reçu aussi quelques leçons.

39 Mon père adoptif. Le texte dit seulement : Mon père, ce qui n’est pas tout à fait exact, quoique ce soit un vif témoignage d’affection. Plus haut, § 2, Marc-Aurèle a parlé de Celui qui lui a donné la vie. Le père adoptif de Marc-Aurèle était, comme on l’a dit, l’Empereur Antonin le Pieux. Il faut rapprocher le portrait qui en est fait ici de la biographie écrite par Capitolin. Tous les traits se ressemblent ; et la physionomie admirable qu’a tracée le fils adoptif ne paraît pas avoir aucune exagération. C’est un modèle accompli que feraient bien de méditer tous les hommes d’État. Voir aussi le complément de ce portrait plus loin, liv. VI, § 30.

40 Les amours pour les jeunes gens. Allusion peut-être aux vices de l’Empereur Hadrien.

41 Lorium. Petite ville d’Étrurie, où mourut Antonin le Pieux, à cinq ou six lieues de Rome, sur la voie Aurélienne.

42 Lanuvium, ou Lavinium, sur la voie Appienne, où sans doute l’Empereur avait aussi une ferme.

43 Cette louange adressée jadis à Socrate. Je ne sais où cette louange est expressément formulée ; mais dans les Mémoires de Xénophon sur Socrate, liv. I, ch. V, on peut trouver plusieurs fois des idées qui reviennent à peu près à celle-là.

44 Maxime. Dont il est fait grand éloge plus haut, § 15.

45 Une bonne sœur. Annia Cornificia, comme nous l’apprend Capitolin, ch. I.

46 Sans me faire homme avant le moment. Cette observation est aussi délicate que profonde.

47 Un frère. Lucius Vérus, qui semble avoir été bien peu digne des sentiments exprimés ici pour lui. Adopté aussi par Antonin le Pieux, il avait été associé à l’Empire par Marc-Aurèle, qui lui avait, en outre, donné sa fille en mariage, en 161.

48 Apollonius, Rusticus, Maxime. Voir plus haut, §§ 7, 8 et 15.

49 Bénédicta… Théodote. Ce sont sans doute des noms de serviteurs, femme et homme, attachés à l’intérieur du palais.

50 Ma mère. Voir plus haut, § 3.

51 Ma femme. Faustine, dont on a récemment essayé de réhabiliter la mémoire. Le témoignage personnel de son mari doit être d’un grand poids.

52 Gaëte… Chryse. Villes d’Italie.

53 L’aide des Dieux. Cet acte de grâces adressé aux Dieux termine parfaitement ce livre rempli des sentiments les meilleurs de gratitude.

54 Quades. Les Quades occupaient une partie de la Hongrie.

55 Granoua. Aujourd’hui Gran en Madgyare, rivière dans le Comitat de Gamor ou Gœmor. Le Gran se jette dans le Danube, sur la rive gauche, à douze lieues de Bude, au Nord-Ouest. Pour les Quades, voir Tacite, De Moribus Germanorum, ch. XLII.

56 Il faut se prémunir. Cette admonition intime peut être bonne pour un homme public, qui doit avoir affaire dans la journée à une multitude de clients ; elle est moins utile dans une condition privée. Mais les conseils de charité et de tolérance qui terminent ce paragraphe peuvent servir à tout le monde ; et il n’est pas un de nous qui n’en puisse profiter aussi bien qu’un empereur. Dans le Sermon sur la Montagne, le Christ fait des recommandations analogues, sans en donner des motifs aussi profonds. Saint Matthieu, ch. v, verset 22 : « Mais moi, je vous dis que quiconque se mettra en colère contre son frère, sans cause, méritera d’être condamné par le jugement. » Sous une autre forme, la philosophie stoïcienne de Marc-Aurèle exprime la même pensée et les mêmes conseils. Sénèque, avant Marc-Aurèle, avait dit : « Le sage ne sort jamais de chez lui sans se dire : Je rencontrerai beaucoup d’ivrognes, beaucoup de débauchés, beaucoup d’ingrats, beaucoup d’avares, beaucoup de gens agités par les furies de l’ambition…… Il les regardera tous avec la même bienveillance que le médecin regarde ses malades. » De la Colère, liv. II, ch. x. — Bossuet a dit : « Un homme ne peut être étranger à un homme ; et si nous n’avions perverti les inclinations naturelles, il nous serait aisé de sentir que nous nous touchons de bien près. Devant Dieu, il n’y a ni Barbare, ni Grec, ni Romain, ni Scythe. Nous avons tous une même cité dans le ciel et une même société dans la nature. » Sermon sur la Réconciliation.

57 Le principe directeur de tout le reste. Distinction toute spirituelle des deux principes dont notre nature est composée ; le principe supérieur doit commander au principe subordonné, qui est fait pour obéir. La doctrine de Marc-Aurèle est ici très platonicienne.

58 Dédaigne ce triste amas de chairs. C’est le langage le plus austère de l’ascétisme stoïcien et chrétien.

59 Le principe chef et maître. C’est la raison mise au-dessus du principe vital, et de la matière dont le corps est composé.

60 Tu es vieux. Marc-Aurèle est mort à soixante-deux ans ; et en supposant même qu’il ait écrit ceci dans les dernières années de sa vie, il semble qu’il exagère un peu en parlant de sa vieillesse dans des termes qui la feraient supposer beaucoup plus avancée. Voir plus loin, § 6.

61 Ne souffre plus que ce principe soit jamais esclave. C’est la lutte du principe supérieur contre le principe inférieur qui fait toute la grandeur de l’homme, et qui explique sa destinée morale. Bossuet a dit : « Le devoir essentiel de l’homme, dès là qu’il est capable de raisonner, est de vivre selon la raison et de chercher son auteur ; de peur de lui manquer de reconnaissance, si, faute de le chercher, il l’ignorait. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV, § 2.

62 Plein de prévoyance. C’est la foi à la Providence, que la raison humaine sent invinciblement, sans pouvoir d’ailleurs se l’expliquer et la comprendre tout entière.

63 L’ordre universel dont tu fais partie. Grande et féconde maxime, que nous oublions trop souvent au milieu de toutes les préoccupations de la vie.

64 La soif désordonnée des livres. Voir plus haut, § 2, le conseil de laisser les livres de côté pour ne songer qu’à la pratique de la vie. Le conseil est excellent ; mais il y a temps pour tout ; et dans sa jeunesse, Marc-Aurèle n’avait pas eu tort de se livrer avec tant d’ardeur à l’étude. Sans ces exercices préalables et sans les maîtres, si justement célébrés par lui dans le livre précédent, il n’eut pas, plus tard, été si sage.

65 De mourir… sans murmures. Forte maxime d’une application très difficile et très rare, et que Socrate a sanctionnée de son admirable exemple.

66 Le cœur plein d’une juste reconnaissance envers les Dieux. Il n’y a pas un cœur bien fait qui, en approchant du terme, ne doive partager ces sentiments virils, Bossuet, en parlant de la Providence, a dit : « Ainsi nous devons entendre que cet univers, et particulièrement le genre humain, est le royaume de Dieu, que lui-même règle et gouverne selon des lois immuables ; et nous nous appliquerons aujourd’hui à méditer les secrets de cette céleste politique, qui régit toute la nature et qui, enfermant dans son ordre l’instabilité des choses humaines, ne dispose pas avec moins d’égards les accidents inégaux qui mêlent la vie des particuliers que les grands et mémorables événements qui décident de la fortune des empires. » Sermon sur la Providence.

Ailleurs, Bossuet dit encore : « Ainsi, sous le nom de Nature, nous entendons une sagesse profonde, qui développe, avec ordre et selon de justes règles, tous les mouvements que nous voyons. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV.

67 Tu remets de jour en jour cette résolution. Excellents conseils, dont le prix s’accroît avec la durée même de la vie. Plus on s’approche de la mort, plus on doit sentir la nécessité de se recueillir. Bossuet, dans le sermon sur la Mort, prêché devant le Roi, a dit : « C’est une étrange faiblesse de l’esprit humain que jamais la mort ne lui soit présente quoiqu’elle se mette en vue de tous côtés et sous mille formes diverses… et je puis dire que les mortels n’ont pas moins de soin d’ensevelir les pensées de la mort que d’enterrer les morts mêmes. » Sénèque a dit : « Ce jour que vous appréhendez comme le dernier de votre vie est celui de votre naissance pour l’éternité. » Épître CIII, à Lucilius. Puis il ajoute : « Que direz-vous de cette clarté divine quand vous la pénétrerez dans sa source ? »

68 Comme Romain et comme homme. Si la première de ces deux qualités est particulière, l’autre est générale ; et les conseils qui suivent s’adressent à tout le monde. Il n’est pas interdit de chercher dans l’idée de la patrie un nouvel aiguillon pour bien faire ; mais la nature humaine comprise dans toute son étendue y suffit ; et les devoirs de l’homme sont encore les plus universels de tous. Ceux du citoyen ne viennent qu’en seconde ligne, à la fois comme plus étroits, et moins désintéressés.

69 De quel petit nombre de préceptes on a besoin. Simplifier sans cesse sa vie en la purifiant sans cesse, c’est un des préceptes les plus clairs et les plus utiles de la sagesse. La pratique même des choses y mène directement pour peu qu’on sache s’observer franchement soi-même ; on se détache petit à petit avant de tomber ; et la chute dernière, en nous isolant de tout, nous isole de bien peu de choses.

70 Ô mon âme. Voilà un des rares mouvements d’éloquence pathétique que se soit permis Marc-Aurèle ; et c’est pour se faire un reproche à lui-même qu’il se permet celui-ci.

71 Voilà que la tienne est déjà presque achevée. Voir plus haut, § 2. Il est probable que Marc-Aurèle sentait déjà sa fin prochaine quand il écrivait ceci. Bossuet, Serm. sur la Mort : « Je veux dire que notre esprit s’étendant par de grands efforts sur des choses fort éloignées, et parcourant, pour ainsi dire, le ciel et la terre, passe cependant si légèrement sur ce qui se présente à lui de plus près que nous consumons notre vie, toujours ignorants de ce qui nous touche, et non seulement de ce qui nous touche, mais encore de ce que nous sommes… Il n’est rien de plus nécessaire que de recueillir en nous-mêmes toutes ces pensées qui s’égarent. »

72 Ne plaçant jamais ton bonheur que dans l’âme des autres. Réflexion profonde, dont la vérité est aussi évidente que la pratique en est difficile.

73 Voici bientôt le moment. Ceci confirme ce que Marc-Aurèle a déjà dit plus haut, §§ 6 et 2. C’est aussi une preuve de plus que ces réflexions que l’Empereur s’adresse à lui-même, ont été écrites dans les derniers temps de sa vie. Il a toute la maturité qu’exige la sagesse.

74 L’autre carrière. On peut entendre cette expression de deux manières. La plus naturelle et la plus simple, c’est de la rapporter à l’autre vie. Mais elle peut signifier aussi une autre méthode de vie, qui consiste à rentrer en soi après en être constamment sorti sous les provocations et les entraînements du dehors. C’est la réflexion substituée à la pratique instinctive ; c’est la contemplation de la vie intérieure remplaçant le trouble du monde des affaires et des intérêts. La fin de ce paragraphe peut faire croire que cette seconde interprétation est la véritable ; et le paragraphe suivant la fortifie encore.

75 L’âme d’un autre. Cette réflexion fait suite à la fin de la précédente et la complète. Ce qui se passe dans l’âme des autres, même quand ces autres nous sont chers, ne nous touche qu’indirectement, et n’a, sur nous, qu’une influence relative ; au contraire, ce qui se passe dans notre âme a la plus haute importance pour nous ; et nous n’y regardons presque jamais. C’est à peine si l’on y songe quand la vie est près de s’éteindre.

76 Dans le malheur. Il faut comprendre ce mot dans un sens plus large que le sens ordinaire. C’est surtout le mal que le sage veut éviter ; et Marc-Aurèle ne semble pas avoir jamais été très préoccupé de l’idée du bonheur. C’est la vertu seule qu’il a recherchée.

77 La nature de l’ensemble des choses. C’est en effet une pensée aussi juste que profonde, sagement recommandée à l’homme, de toujours considérer sa fonction dans le monde qu’il habite, dans l’univers dont il fait partie. C’est le mettre à sa vraie place ; et, à cet égard, le stoïcisme a été plus pratique que tout ce qui l’a suivi. On a trop insisté, plus tard, sur le néant de l’homme, ou même aussi sur sa grandeur. L’homme n’est ni un atome imperceptible ni un géant. Il est ce qu’il est, faisant partie d’un tout qu’il doit s’efforcer de comprendre ; et puisque ce tout est soumis à un ordre que l’homme observe et admire, son devoir est de prendre sa part de l’ordre universel et de ne pas le troubler, même dans la mesure restreinte où par son libre arbitre il peut sortir du système prodigieux qu’il n’a point fait.

78 Comme conséquence nécessaire. C’est là tout le problème, qui consiste à bien distinguer ce que l’ordre exige. Ce problème d’ailleurs n’est rendu difficile que par les vices qui peuvent dégrader notre âme.

79 Théophraste. Marc-Aurèle n’indique pas l’ouvrage de Théophraste où cette pensée était développée ; elle est fort juste ; car il n’est pas de législation pénale qui n’ait fait et qui n’applique cette distinction. Il n’y a délit complet que là où il y a intention. D’ailleurs, Marc-Aurèle, en se rangeant à la doctrine de Théophraste, qu’il approuve, s’éloigne de celle de quelques stoïciens exagérés, qui déclaraient que toutes les fautes sont égales. C’était un de leurs paradoxes favoris et un des plus étranges, quoiqu’il découlât très logiquement de leurs principes. Il est probable que Marc-Aurèle reproduit ici presque textuellement un passage de Théophraste.

80 N’a rien de bien effrayant. C’est la pensée de Socrate dans l’Apologie et dans le Phédon, pp. 117 et suiv., et pp. 314 et suiv. de la traduction de M. V. Cousin. Voir aussi plus loin, liv. III, § 3. Si la mort est lui sommeil éternel et un anéantissement, elle n’est rien. Si l’âme est immortelle, elle trouve des Dieux justes dans l’autre vie.

81 Nous en garantir d’une façon absolue. Par le libre arbitre, que Dieu nous a accordé, et par la pratique du bien qu’il nous a permise.

82 Toutes ces choses-là ne sont ni belles ni laides. Forte maxime, empruntée au Platonisme, très vraie, mais qui n’est à l’usage que des âmes les plus vigoureuses et les plus désintéressées. La distinction des vrais et des faux biens suffit à régler, comme il convient, toute la conduite de la vie. Mais combien d’hommes sont-ils capables de la faire ? Un empereur romain, pour arriver à la reconnaître aussi franchement, avait dû, sans doute, résister à bien des tentations, que les conditions privées rendent plus surmontables.

83 Comme tout disparaît. Sentiment vrai et profond du néant de l’homme.

84 Notre intelligence et notre raison. C’est à notre sensibilité que s’adressent surtout les choses ordinaires de la vie, et si nous étions davantage en garde contre nous-mêmes, nos sens nous séduiraient moins souvent et moins grossièrement.

85 Qu’est-ce que mourir ? Grande et éternelle question, que la philosophie et la religion se posent et qui est toujours à résoudre. Le christianisme a sur ce problème essentiel une solution puisée dans la Bible, et qui remonte jusqu’au Paradis terrestre. Le Platonisme a aussi la sienne, qui se fonde surtout sur l’éternité de l’âme, prouvée par la réminiscence.

86 Une simple fonction de la nature. Le vulgaire peut se plaindre de la mort, comme il se plaint de la vie elle-même. Je ne crois pas qu’on puisse citer un sage qui se soit plaint de l’une ou de l’autre. Mais il est encore plus difficile de les comprendre que de s’y résigner.

87 Comment l’homme entre-t-il en rapport avec Dieu ? Il est clair d’après toutes les pensées qui précèdent que Marc-Aurèle ne peut songer ici qu’aux suites de la mort. Il ne semble pas avoir le moindre doute sur l’immortalité de l’âme, bien qu’il ne voie pas précisément par quelle partie de son être l’homme peut entrer en communication avec l’être infini, dont il tient tout, son existence, sa grandeur et aussi son infirmité. Bossuet a dit : « C’est donc là mon exercice, c’est là ma vie, c’est là ma perfection et tout ensemble ma béatitude, de connaître et d’aimer celui qui m’a fait. Par là je reconnais que tout néant que je suis moi-même devant Dieu, je suis fait toutefois à son image, puisque je trouve ma perfection et mon bonheur dans le même objet que lui, c’est-à-dire dans lui-même, et dans de semblables opérations, c’est-à-dire en connaissant et en aimant. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV, § 10.

88 Est-il rien de plus méprisable. Toutes ces réflexions de Marc-Aurèle sur l’infirmité de l’homme, qui est poussé à sortir sans cesse de lui-même, ont déjà le ton de tristesse majestueuse et de grandeur que prendra plus tard notre Pascal, au nom de la foi chrétienne, ou plus simplement peut-être au nom de sa propre nature. « Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être. Nous voulons vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître. » Pensées, article 2, p. 23, édition Havet [fragment 147 Br.].

Socrate, par une réflexion tout à fait analogue à celle de Marc-Aurèle, disait : « J’en suis encore à accomplir le précepte de l’oracle de Delphes, Connais-toi toi-même ; et quand on en est là, je trouve bien plaisant qu’on ait du temps de reste pour les choses étrangères… Je m’occupe non de ces choses indifférentes, mais de moi-même. Je tâche de démêler si je suis en effet un monstre plus compliqué et plus furieux que Typhon lui-même, ou un être plus doux et plus simple qui porte l’empreinte d’une nature noble et divine. » Phèdre, p. 9, traduction de M. V. Cousin.

89 Comme dit le poète. C’est Pindare, à ce qu’on suppose ; mais je ne saurais dire où précisément.

90 Au seul génie que nous portons en nous. C’est la pensée de Socrate, qui vient d’être citée. Voir aussi plus bas, § 17.

91 Ce qui vient des hommes est digne d’affection, c’est le Caritas generis humani de Cicéron, sous une autre forme.

92 Notre famille est commune. C’est la fraternité humaine, grande et féconde idée, que le stoïcisme avait développée en l’empruntant à Socrate et à Platon. Bossuet a dit : « Je dois aussi aimer, pour l’amour de Dieu, ceux à qui il a donné une âme semblable à la mienne, et qu’il a faits comme moi capables de le connaître et de l’aimer ; car le lien de la société le plus étroit qui puisse être entre les hommes, c’est qu’ils peuvent tous en commun posséder le même bien, qui est Dieu. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV, § 12.

93 Quand même tu aurais à vivre trois mille ans. Toute cette réflexion est très profonde ; et elle semble parfaitement originale. Pascal a dit : « Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt. Si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient ! » Pensées, article 3, p. 38, édit. Havet [fragment 172 Br.].

94 Font exactement la même perte. En ce sens que l’un et l’autre ne perdent que l’instant présent, et qu’en regard de l’infini de l’éternité, la longueur de la vie humaine ou sa brièveté sont un égal néant. Mais comparativement de l’un à l’autre, la perte n’est pas la même ; et le deuil qui accompagne certaines morts le prouve bien. La société ne perd pas grand’chose dans un enfant ; elle peut perdre immensément par la mort d’un homme de génie, capable de bien des services encore après tous ceux qu’il aurait déjà rendus.

95 Que tout soit opinion. Cette expression est un peu vague, et elle peut présenter plusieurs sens. Nous pourrions mieux savoir quel est le véritable, si nous avions les ouvrages de Monime, le Cynique ; mais on ne le connaît que par quelques passages fort courts de Sextus Empiricus, Adversus mathematicos, liv. VII, §§ 48, 67, 88, et liv. VIII, § 5. Par Opinion, faut-il entendre ici ce que Pascal appelle Imagination, quand il dit : « Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l’homme une seconde nature… Qui dispense la réputation ? Qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, si ce n’est cette faculté imaginante ? Toutes les richesses de la terre sont insuffisantes sans son consentement. » Pensées, article 3, pp. 31 et 32, édit. Havet [fragment 182 Br.].

96 La part de ce qu’il contient de vraiment profond. C’est là, en effet, toute la difficulté.

Sénèque a dit : « Considérez bien toutes les choses dont la perte nous tire des larmes et nous trouble le sens ; vous trouverez que ce qui nous afflige n’est pas tant ce que nous perdons que ce que nous croyons avoir perdu. Personne ne sent la perte que dans son imagination (opinionem). Celui qui se possède ne peut rien perdre ; mais il y en a bien peu qui sachent se posséder. » Épître XLII, à Lucilius.

97 Prendre jamais en mal quoi que ce soit dans ce qui arrive. Voilà l’optimisme dans toute son énergie pratique. Ce n’est pas le quiétisme ; c’est une confiance réfléchie dans la bonté et la puissance de Dieu.

98 C’est se révolter contre la nature universelle. Voir plus haut, §§ 3 et 9.

99 Le but suprême pour des êtres doués de raison. C’est le devoir, qui se confond avec l’obéissance aux lois qui régissent le monde, « La cité la plus auguste et le plus auguste des gouvernements », comme le dit si bien Marc-Aurèle. Sénèque a dit : « Je consens plutôt que je n’obéis à la volonté de Dieu ; je le suis de bon cœur et non point par force. Il ne m’arrivera jamais rien que je reçoive avec un visage triste et renfrogné. » Épître XCVI, à Lucilius. — « Il est bon de souffrir ce qu’on ne saurait corriger et de suivre sans murmures les ordres de Dieu, qui est auteur de tous les événements. » Épître CVII. — « Dieu, qui est notre père commun, a mis proche de nous tout ce qui pourrait nous servir pour notre bien. » Épître CX. — Bossuet a dit : « La nature humaine connaît des vérités éternelles ; et elle ne cesse de les chercher au milieu de tout ce qui change, puisque son génie est de rappeler les changements à des règles immuables. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. V, § 6. — Ailleurs, Bossuet ajoute : « Est-on moins libre pour obéir à la raison et à la raison souveraine, c’est-à-dire à Dieu ? N’est-ce pas au contraire une dépendance vraiment heureuse, qui, nous assujettissant à Dieu seul, nous rend maîtres de nous-mêmes et de toutes choses ? » Sermon pour la Vêture d’une postulante Bernardine.

100 Le temps que dure la vie de l’homme n’est qu’un point. Ces pensées ont la grandeur de Pascal, sans en avoir l’incurable tristesse. Voir plus loin, liv. III, § X.

101 Un seul guide, un seul, c’est la philosophie. Magnifique et juste éloge de la philosophie, bien placé dans la bouche d’un tel élève. Sénèque a dit : « Voulez-vous savoir ce que la philosophie promet à tout le genre humain ? De bons avis. » Épître XLVIII, à Lucilius.

102 Le génie qui est en nous. Voir plus haut, § 13.

103 Écrit à Carnuntum. Dans la Pannonie supérieure, un peu à l’Est de Vienne et sur le Danube. Il paraît que cette ville avait été fondée par une colonie de Carnutes, venus de la Gaule ; elle devint après Marc-Aurèle un municipe romain. Il y résida longtemps pour ses préparatifs militaires contre les barbares de ces contrées. On a vu plus haut que le premier livre des réflexions intimes de Marc-Aurèle avait été écrit chez les Quades, au bord du Gran. Le second est écrit dans les mêmes contrées et aussi dans les mêmes conditions. On peut remarquer qu’à quinze ou seize cents ans de distance, ce fut à peu près dans le même pays et dans un quartier d’hiver, que Descartes conçut le projet de sa Méthode, pas très loin des lieux où Marc-Aurèle avait écrit : « J’étais alors en Allemagne, où l’occasion des guerres, qui ne sont pas encore finies, m’avait rappelé, etc. » Discours de la méthode, 2e partie, p. 132, édit. de M. V. Cousin. Il est regrettable que Marc-Aurèle n’ait pas daté tous les livres de ses Pensées, comme il a daté les deux premiers. Autant qu’on en peut juger d’après le récit, d’ailleurs très confus, de Capitolin, l’Empereur dut faire au moins deux expéditions en Germanie, et contre les Quades sur les bords du Danube. On peut croire que c’est dans la dernière de ces expéditions qu’il écrivit ses Pensées, c’est-à-dire vers l’an 178 ou 179 après Jésus-Christ.

104 Nous ne sommes jamais sûrs… C’est une autre abréviation de la vie, et comme une mort anticipée. Le conseil est juste comme tous ceux qui recommandent l’emploi le meilleur de la vie ; mais il n’est peut-être pas très pratique, parce que les cas de démence sur la fin de l’existence sont assez rares, surtout parmi ceux qui ont vécu de l’esprit et beaucoup exercé leur intelligence.

105 S’éconduire soi-même de la vie. C’est le suicide, permis par la sagesse stoïcienne et autorisé par de nombreux et illustres exemples dans le monde romain, avant l’Empire et sous la République. Le suicide se comprend d’autant moins dans la doctrine des stoïciens, que le plus spécieux motif de s’éconduire de la vie serait la honte intolérable d’une faute commise, et que le sage, tel que le Portique essayait de le concevoir, ne peut pas commettre une faute de ce genre. Il peut se tromper ; mais il ne se déshonore jamais.

106 Des motifs de se hâter. Ici se hâter ne signifie pas autre chose que de renoncer au plus vite à la vie des sens et de l’instinct pour se donner tout entier, dès qu’on le peut, à la vie de la sagesse et de la raison, conformément à la nature, comme disent les stoïciens. Sénèque, dans l’Épître LVIII, à Lucilius, traite la même question et la résout aussi par l’affirmative : « Si le corps devient inutile à toutes sortes d’emplois, pourquoi ne pas délivrer l’âme qui souffre en sa compagnie, et de bonne heure, de peur qu’on ne le puisse plus faire quand il sera temps de le faire ? » À un autre point de vue, Bossuet a dit : « Se déterminer à mourir avec connaissance et par raison, malgré toute la disposition du corps qui s’oppose à ce dessein, marque un principe supérieur au corps ; et, parmi tous les animaux, l’homme est le seul où se trouve ce principe. » Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. V, § 97.

107 D’autres considérations analogues. Les considérations qui suivent sont très justes et très délicates ; mais elles ne semblent pas se rattacher bien directement à celles qui précèdent. Il n’y a guère que la fin de ce paragraphe qui indique le rapport qui a pu s’établir dans la pensée de Marc-Aurèle, entre la vieillesse qui altère nos facultés, et les accidents fortuits qui altèrent les choses et leur communiquent une certaine grâce qu’elles n’auraient pas si elles restaient plus entières et plus complètes.

108 Concluons donc. Idée profonde, qui est en parfait accord avec le système de l’optimisme.

109 Les traits d’une vieille femme ou d’un vieillard. Ceci est très vrai pour quelques physionomies, que le regard de l’observateur bienveillant rajeunit très aisément, parce qu’elles sont restées jeunes et charmantes par leur expression.

110 Pénétrer ces mystères… avec ses œuvres. Il semble que, pour bien marquer le lien entre ce paragraphe et le précédent, l’auteur aurait dû revenir à la pensée de la mort et à la décadence prématurée de notre esprit. — Sénèque a dit : « Admirer, étudier, méditer ces grands problèmes, n’est-ce pas franchir la sphère de sa mortalité et s’inscrire citoyen d’un monde meilleur ?… Je saurai du moins que tout est borné, quand j’aurai voulu mesurer Dieu. » Préface des Questions naturelles.

111 Héraclite… l’embrasement du monde. Héraclite soutenait que le monde vient du feu et qu’il y retournerait en se dissolvant. Voir Diogène de Laërte, liv. IX, ch. I, § 7, édition de Firmin-Didot.

112 Couvert de bouse de vache. Diogène de Laërte, loc. cit., § 3, raconte le même fait, et il ajoute que les médecins ne sachant que conseiller à Héraclite pour guérir son hydropisie, ce fut lui qui imagina ce remède. L’historien de la philosophie invoque les témoignages d’Hermippe et de Néanthès de Cyzique. Héraclite n’avait que soixante ans quand il mourut.

113 La vermine a fait mourir Démocrite. Diogène de Laërte, liv. IX, ch. VII, § 43, prétend, d’après Hermippe, que Démocrite est mort à cent neuf ans, de vieillesse et sans la moindre douleur, comme le rapporte Hipparque. Diogène de Laërte cite deux quatrains qu’il avait faits lui-même sur la mort des deux philosophes.

114 Une vermine d’une autre espèce. Le mot n’est pas trop dur, quand on pense aux accusateurs de Socrate. Mais, dans la bouche du philosophe, l’expression dépasse peut-être les convenances. Dans l’Évangile, le Christ emploie des expressions plus dures encore contre les Pharisiens. « Races de vipères, sépulcres blanchis ! »

115 Rien au monde n’est vide des Dieux. Voir plus haut, liv. II, § 11, la même pensée.

116 Le peu qui te reste de vie. Il semble que le conseil excellent qui est donné ici ne se rapporte qu’à une époque assez avancée de l’existence, et qu’on doit songer à soi plus qu’aux autres surtout quand on approche du terme. Mais ce conseil a, je crois, plus de portée que cette application restreinte ; et dans la jeunesse tout aussi bien que dans l’âge le plus mûr, on doit ne s’occuper que fort peu de ce que font les autres, si ce n’est quand il s’agit de l’intérêt général. Que de médisances, que de discordes, que de luttes, que de fautes même on éviterait en pratiquant cet utile précepte !

117 Le principe directeur. La raison, l’intelligence.

118 C’est de ne penser jamais… Plus haut, liv. I, § 3, Marc-Aurèle loue, parmi les vertus de sa mère, « l’habitude de s’abstenir, non pas seulement de faire le mal, mais même d’en concevoir jamais la pensée. » Le moyen de surveillance perpétuelle sur soi-même qu’il indique ici est très pratique ; on est alors sur ses gardes comme une sentinelle vigilante, toujours prête à répondre à l’appel qui lui est fait.

119 Le ministre et l’agent des Dieux. Quand l’homme fait le bien, il peut se dire sans orgueil qu’il est l’instrument de Dieu et en quelque sorte son coopérateur, dans la mesure où le comporte l’infirmité de notre nature finie.

120 L’athlète de la plus noble des luttes. Belle et simple expression, dont l’idée est empruntée à la philosophie platonicienne. Socrate parle souvent du combat de la vie, le plus périlleux et le plus noble des combats, puisque nous y sommes placés sans cesse, entre le bien et le mal, la vertu et le vice.

121 Qui trempe l’homme profondément dans la justice. Métaphore aussi juste que grande.

122 De ce que dit un autre. Retour à la pensée principale de ce paragraphe.

123 D’aimer tous les hommes en général. Voir plus haut, liv. II, § 1.

124 Regarder uniquement à l’opinion de ceux… Ce sont les philosophes, c’est-à-dire ceux d’entre les hommes qui ont pu prendre la peine d’approfondir leurs pensées et de se rendre un compte sérieux des choses.

125 Conformément à la nature. En d’autres termes, conformément à la raison et à l’ordre universel des choses, dont l’homme fait partie.

126 Le moindre état de la louange de pareilles gens. L’idée n’est peut-être pas assez pratique pour tout le monde. Ce dédain peut convenir à un simple particulier plus qu’à un empereur, à un philosophe plus qu’au maître du monde. Il faut toujours dans certaines situations tenir compte de l’opinion publique ; et on ne peut la braver complètement que quand on est résolu, comme Socrate, à mettre sa vie en jeu, en y tenant aussi peu que lui. D’ailleurs on ne peut douter pour Marc-Aurèle que cet héroïsme n’eût été à son usage, si les circonstances l’eussent exigé. Il le dit dans le paragraphe suivant, et l’on ne peut le soupçonner d’une vaine ostentation. Il aurait agi comme il parle. — Sénèque a dit : « Dieu est près de vous ; il est avec vous ; il est au dedans de vous. Oui, mon cher Lucile, je vous dis qu’il réside au dedans de nous un Esprit saint, qui observe et qui garde comme un dépôt le bien et le mal que nous faisons ; il nous traite selon que nous l’avons traité. Sans ce Dieu, personne n’est homme de bien. » Épître XLI, à Lucilius.

127 Ni hauteur inabordable. Ces préceptes sont bien dignes d’estime quand on songe au poste que Marc-Aurèle occupait.

128 Beaucoup de mots… beaucoup d’affaires. Cette opposition est encore plus marquée dans le texte.

129 Le Dieu qui réside en toi. C’est notre raison, notre intelligence, qui est en nous, mais qui vient d’une source plus haute.

130 Un Romain. Voir plus haut, liv. II, § V. Ce juste orgueil que ressent une âme aussi indépendante et aussi désintéressée que celle de l’Empereur philosophe, est de toutes les nations et de tous les temps. Mais chez aucun peuple, il n’a été porté aussi loin que chez les Romains. Il est encore dans toute son énergie à la fin du second siècle de notre ère, après toutes les merveilles de courage et de patriotisme qu’il avait fait accomplir depuis la fondation de Rome. C’est comme une religion, qui a aussi ses indomptables martyrs.

131 L’appel de la trompette. L’expression grecque a cette force, bien qu’elle n’ait pas toute cette précision.

132 Ni de prêter serment. Je crois que ceci continue la métaphore sous-entendue plutôt que formellement exprimée dans ce qui précède. L’homme de bien n’a pas besoin pour faire son devoir de prêter serment, comme on le demande aux soldats. Quelques traducteurs ont compris ce passage un peu différemment ; il signifierait selon eux que la parole d’un homme de bien suffit, à elle seule, sans qu’elle ait besoin d’être appuyée par un serment ou par le témoignage de personne.

133 La justice, la vérité, la tempérance, le courage. Ce sont les quatre parties de la vertu dans la doctrine platonicienne.

134 Tourne-toi de tout cœur vers ce trésor. Dans le Sermon sur la Montagne, le Christ dit : « Là où est votre trésor, là aussi est votre cœur. » Saint Matthieu, ch. VI, § 21.

135 Au génie qui siège au dedans de toi. Voir au paragraphe précédent. La Bible a dit : « Dieu fit l’homme à son image. » Sous une autre forme, le stoïcisme a la même pensée et une idée aussi haute de la personne humaine.

136 Comme le dit Socrate. Je ne saurais dire où se trouvent précisément des expressions semblables dans les dialogues de Platon ; mais la pensée s’y rencontre sans cesse ; et c’est elle qui fonde le spiritualisme platonicien.

137 Ni les louanges de la foule… Fortes maximes d’une application bien difficile et bien rare.

138 Qu’être animé. Nos sermonnaires du dix-septième siècle diraient : La bête ; et ils auraient raison. L’expression de Marc-Aurèle est moins dure.

139 Pouvant jamais t’être utile. C’est le Platonisme et le stoïcisme dans ce qu’ils ont de plus pur et de plus pratique.

140 Le génie qu’il porte en lui. Voir les deux paragraphes précédents.

141 Les solennels mystères de cette puissance intime. Ces expressions, quelque fortes qu’elles soient, ne le sont pas trop ; et c’est cette solennité mystérieuse de la vie intérieure qui explique les excès où le mysticisme se laisse emporter, même dans les âmes les mieux faites et les plus intelligentes. Elles cèdent malgré elles au charme irrésistible et infini. Marc-Aurèle prévient ces emportements d’égoïsme, en recommandant au philosophe de ne jamais oublier ce qu’il doit à la société dans laquelle il vit.

142 Partir de la vie. De quelque façon que ce soit, même sous la forme de suicide, si la raison du sage stoïcien trouvait nécessaire cette résolution extrême. Bossuet a dit, à la fin du Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. V, § 14 : « Lorsque quelque vérité illustre nous apparaît et que, contemplant la nature, nous admirons la sagesse qui a tout fait dans un si bel ordre, nous goûtons un plaisir si pur que tout autre plaisir ne nous parait rien à comparaison. C’est ce plaisir qui a transporté les philosophes et qui leur a fait souhaiter que la nature n’eût donné aux hommes aucune des voluptés sensuelles, parce que ces voluptés troublent en nous le plaisir de goûter la vérité toute pure. »

143 On ne trouverait rien. Se tenir toujours prêt à paraître devant Dieu, c’est un des préceptes les plus essentiels et les plus pratiques du christianisme. La foi stoïcienne fait les mêmes recommandations.

144 Le cas d’un tragédien. La métaphore n’a rien d’exagéré ; et c’est bien un rôle que chacun de nous vient accomplir sur la scène du monde. La seule différence, c’est que pour nous le rôle est sérieux, et qu’il est factice pour le comédien. Sénèque a dit : « Disposons donc notre esprit à prendre en gré tout ce qui arrivera, et surtout que la pensée de notre fin ne nous afflige pas. Il faut faire ses préparatifs pour la mort avant que de songer aux provisions pour la vie. » Épître LXI, à Lucilius.

145 La nature, qui est ton souverain guide. En d’autres termes, c’est la Providence, qui éclaire l’homme par la raison et qui le guide.

146 La circonspection la plus attentive. C’est la vigilance constante sur soi-même et la connaissance de ce qu’on est.

147 La soumission aux Dieux. La sagesse chrétienne ne pourrait pas mieux dire. Sénèque a dit aussi : « C’est la nature, dis-tu, qui me donne tous ces biens. Ne vois-tu pas qu’en parlant ainsi tu ne fais que changer le nom de Dieu ? La nature est-elle autre chose que Dieu et la raison divine, incorporée au monde entier et à chacune de ses parties ? » Des Bienfaits, liv. IV, ch. VII.

148 Le seul temps qu’on vive. Voir plus haut, liv. II, §§ 14 et 17. De cette pensée si juste sur l’inanité presque complète du temps accordé à l’homme, il faut rapprocher les Pensées de Pascal, dont le fonds est identique, si d’ailleurs l’expression en est plus sublime. Pascal insiste surtout sur les deux infinis de grandeur et de petitesse entre lesquels l’homme est placé ; mais il parle aussi des deux infinis de la durée. « Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toujours occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au temps présent ; et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin ; le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais ; mais nous espérons vivre. » Pensées, article 3, § 6, édit. Havet [fragment 172 Br.]. Cette préoccupation du passé et surtout de l’avenir est absolument nécessaire, puisque le présent, l’instant actuel, nous fuit sans cesse et que : « Le moment où je parle est déjà loin de moi. »

149 Ce misérable coin de terre. Que serait-ce si, éclairé par les progrès de l’astronomie, comme Pascal pouvait l’être, Marc-Aurèle se fût écrié avec lui : « Que l’homme, étant revenu à soi, considère ce qu’il est au prix de ce qui est ; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature, et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même à son juste prix ! » Pensées, article 1, § 1.

150 Cette renommée elle-même. Tout ceci est vrai ; mais la réponse de Pascal ne l’est pas moins : « La vanité est si ancrée dans le cœur de l’homme qu’un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs ; et les philosophes mêmes en veulent. Et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit ; et ceux qui lisent veulent avoir la gloire de l’avoir lu ; et moi qui écris ceci, ai peut-être cette envie. » Pensées, article 2, § 3. Pascal donne d’ailleurs les plus fortes raisons de cette recherche instinctive de la gloire et de la renommée. C’est certainement un des liens les plus profonds et les plus puissants de la société.

151 Ces pauvres hommes qui vont mourir dans un moment. Pascal a dit : « Notre durée vaine et chétive. » Pensées, article 2, § 7.

152 Ce que c’est au juste. C’est là toute la question. Mais le conseil que donne Marc-Aurèle est excellent pour prévenir autant que possible les illusions et les écarts de l’imagination.

153 Ceci vient de Dieu, fondement de l’optimisme et de la résignation du sage. Sénèque a dit : « Puisque le destin n’est que la succession des causes enchaînées l’une à l’autre, Dieu est la première de toutes les causes, d’où les autres découlent. » Des Bienfaits, liv. IV. ch. VII.

154 Si, dans l’affaire qui t’occupe. Suite et répétition de ce qui précède.

155 Le génie qui réside en toi. Voir plus haut, § 5 et 6.

156 De même que les médecins. Comparaison énergique et fort juste. Les préceptes sont des remèdes salutaires qui préviennent les fautes, ou qui les amputent quand la volonté est assez forte pour appliquer énergiquement les conseils de la sagesse, quelque douloureux qu’ils soient.

157 Tu n’as plus le temps de lire. Voir plus haut, liv. II, §§ 2 et 3, et aussi § 6.

158 Tes mémoires personnels. Il s’agit peut-être du présent ouvrage ; mais il est plus probable qu’il s’agit des papiers et documents de toute sorte que l’Empereur devait avoir rassemblés, pour en tirer sans doute l’histoire de son règne.

159 Ces extraits d’ouvrages choisis. On peut, par cet ouvrage même, le seul qu’ait laissé Marc-Aurèle, se faire une idée assez juste des morceaux qu’il avait dû choisir dans les ouvrages des philosophes grecs et romains.

160 On ne sait pas assez. Cette réflexion ne tient point à ce qui précède, ni à ce qui suit ; isolée comme elle l’est, elle reste assez obscure. Il est peu probable que ce soit l’auteur lui-même qui l’ait mise en cette place.

161 D’un Néron. Cette réprobation de Néron est remarquable dans la bouche d’un empereur ; et elle protestait à l’avance contre les essais de réhabilitation qui ont été tentés de nos jours.

162 Tout ce qui lui arrive. C’est l’optimisme dans toute l’ardeur de la foi, et la soumission à la volonté de Dieu. Voir plus haut, liv. II, § 16.

163 Le génie intérieur qui réside en son âme. Voir plus haut, liv. III, § 7.

164 Pur, tranquille, prêt à quitter sa chaîne. Ce ne sont pas des paroles vaines et déclamatoires ; Marc-Aurèle a préparé sa propre fin comme il le recommande ici ; et il est mort avec la sérénité d’un sage, tout en ayant de tristes pressentiments de ce que serait son fils et son successeur, Commode. On peut voir dans Capitolin, ch. XXVIII, comment Marc-Aurèle a su mourir.

165 Le maître intérieur. C’est la raison, et comme le dit si souvent Marc-Aurèle dans son langage stoïcien, le génie qui réside en nous, qui nous domine en nous conduisant.

166 Où même encore il fait son choix. On peut comprendre ce passage en un autre sens, auquel se prêterait l’expression grecque, qui est un peu vague : « En s’élevant au-dessus de soi-même, en s’arrachant à tout. » La fin du paragraphe semblerait confirmer ce second sens. — Sénèque a dit : « Il faut régler notre vie comme si tout le monde la regardait, et nos pensées comme si l’on pouvait pénétrer le fond de notre cœur ; et on le peut aussi. Car que sert-il de se dérober à la connaissance des hommes, puisque Dieu connaît toutes choses, qu’il est présent dans notre âme, et qu’il se trouve au milieu de nos pensées ? » Épître LXXXIII, à Lucilius. Voir aussi plus haut, liv. III, § 4.

167 Ne fais jamais quoi que ce soit à la légère. Conseil très pratique, et qu’observent instinctivement les esprits supérieurs en portant une vive attention à tout ce qu’ils font.

168 On va se chercher de lointaines retraites. La pensée de ce paragraphe est juste au fond ; mais il ne faudrait pas l’exagérer. L’isolement des champs, la retraite dans les diverses conditions où on peut la prendre, aident beaucoup au recueillement de l’âme, que Marc-Aurèle recommande avec tant de sagesse. Ce recueillement est beaucoup plus difficile au milieu du monde et des affaires, où, de plus, il n’est jamais assez complet. Il y a donc de bons motifs pour s’exiler. Mais ce qui est vrai, c’est que rarement les loisirs qu’on se donne par les voyages ou les séjours loin de la ville, sont au profit de l’âme. Ce sont des plaisirs divers qu’on se procure, et l’on ne rentre guère en soi-même, quoiqu’on n’eût rien de mieux à faire.

169 Ces ressources. Un peu plus bas, on verra que ces ressources toutes morales sont les fortes maximes qui doivent régler la vie et gouverner l’homme.

170 Se supporter réciproquement. Maxime aussi pratique que profonde, qui est faite pour adoucir et faciliter la société des hommes, mais qui n’est à l’usage que des cœurs les plus magnanimes et les plus désintéressés.

171 Ou il y a une Providence. Voir plus haut, liv. II, § 11, et liv. III, § 3, la même pensée plus développée qu’elle ne l’est ici.

172 La vaine opinion des hommes. Pascal n’est pas plus dédaigneux de l’opinion commune. La pensée n’est pas fausse ; mais il faut la bien comprendre ; et si l’homme doit supporter ses semblables et ses frères afin d’être réciproquement supporté par eux, il ne doit pas trop mépriser ce qu’ils pensent ; car, à ce prix, la vie serait bien difficile, pour ne pas dire impossible, avec eux.

173 L’abîme du temps pris dans les deux sens. Ces deux infinis de la durée, le passé et l’avenir, que sépare sans cesse un instant, qui est lui-même insaisissable. Voir plus haut des réflexions analogues, liv. II, §§ 13, 14 et 17.

174 Ceux qui entonneront tes louanges. La colonne Antonine, qu’on voit encore à Rome, a été élevée à Marc-Aurèle post mortem. Quoi qu’en dise ici le philosophe, on peut croire que son âme stoïque aurait été touchée de cet hommage posthume, que lui rendait la reconnaissance d’un grand peuple.

175 Que tu peux toujours faire retraite. C’est profondément vrai ; mais il faut une longue habitude et un ascétisme énergique pour arriver à se posséder si pleinement soi-même.

176 Les choses ne touchent pas directement notre âme. C’est la grande distinction d’Épictète entre les choses qui dépendent de nous, et celles qui n’en dépendent pas.

177 Vont changer dans un instant. C’est là ce qui fait que dans la vie il ne faut jamais se décourager en face des revers, pas plus qu’il ne faut avoir une confiance aveugle à des succès passagers. Comme tout change, en effet, le malheur est tout près de finir ; et la prospérité n’est pas moins éphémère. Mais combien d’âmes sont assez vigoureuses pour être si sensées ! Sénèque a dit : « De là ces voyages sans suite, ces courses errantes sur les rivages, cette mobilité qui essaie tantôt de la mer, tantôt de la terre, toujours ennemie du présent. Maintenant, allons en Campanie. Bientôt on se dégoûte des belles campagnes ; il faut voir des pays incultes ; parcourons les forêts du Bruttium et de la Lucanie. » De la tranquillité de l’âme, ch. II. Lucrèce, cité par Sénèque, avait dit avant lui : « C’est ainsi que chacun se fuit toujours soi-même. » Job, traduit par Bossuet, avait dit : « Ô vous qui naviguez sur les mers, vous qui trafiquez dans les contrées lointaines et qui nous en rapportez des marchandises si précieuses, dites-nous, n’avez-vous point reconnu dans vos longs et pénibles voyages, n’avez-vous point reconnu où réside l’intelligence, et dans quelles bienheureuses provinces la sagesse s’est retirée ? » Sermon sur la Loi de Dieu, premier point.

178 Nous sommes concitoyens. Ce mot est pris ici dans toute sa force, Membres d’une même Cité, la cité du monde, comme il est dit quelques lignes plus bas.

179 Cette cité commune. Gouvernée par l’être infini, tout-puissant et parfaitement bon, Dieu, d’où nous viennent toute notion et toute pratique du bien.

180 L’intelligence doit nous venir de quelque part. Notre intelligence, toute bornée qu’elle est, doit nous paraître certainement la plus forte démonstration de l’intelligence infinie. Une inscription grecque trouvée à Énos tout récemment atteste que les idées spiritualistes avaient cours parmi les païens au temps de Marc-Aurèle, même en dehors de l’École. Voir la Revue archéologique, août 1873, p. 94, article de M. E. Miller, de l’Institut. Sénèque a dit : « Embrassons par la pensée deux républiques : l’une grande et vraiment publique qui renferme et les dieux et les hommes, où nous n’adoptons pas tel ou tel coin, mais où nous mesurons notre cité par le cours entier du soleil ; l’autre, à laquelle nous attache la condition de notre naissance. » Du repos du sage, ch. XXXI.

181 Un mystère de la nature. Il est à remarquer que cette grande question de la naissance et de la mort n’a guère été traitée que par les religions. La philosophie, sauf le stoïcisme et Sénèque, l’a généralement négligée, malgré toute son importance.

182 Le plan raisonné du système entier. Dans les choses inaccessibles à notre raison, le mieux est encore de s’en fier à la Providence, infinie en bonté comme en justice, et de reconnaître avec humilité les bornes infranchissables de notre entendement fini et insuffisant.

183 Que la figue n’ait pas de suc. Il est assez probable que c’était là un dicton proverbial.

184 Et toi et lui. Il semble qu’il y ait ici quelque lacune de pensée. Lui, peut s’adresser à un fâcheux, contre lequel Marc-Aurèle aurait eu de l’humeur, ou à tel personnage qui aurait provoqué sa juste colère.

185 Vous serez morts tous les deux. Considération bien vraie, mais à laquelle on pense rarement.

186 Supprime l’idée que tu t’es faite. Cette pensée a beaucoup de vrai ; mais cependant elle a aussi ses limites. Autrement, l’idéalisme absolu aurait seul raison ; le monde tout entier, avec la série infinie de ses phénomènes, se réduirait à une pure apparence, et notre pensée seule aurait une réalité qu’elle-même perdrait bientôt. Mais il est certain que, dans une foule de cas, guérir notre imagination, c’est guérir notre mal, ou du moins l’atténuer beaucoup. Sénèque a dit : « La douleur ne sera pas grande, pourvu que l’opinion n’y ajoute point. Au contraire, si vous prenez courage et que vous vous disiez en vous-mêmes : « Ce n’est rien, ou en tout cas c’est bien peu de chose, ayons patience », elle cessera bientôt. Vous l’adoucirez même en vous figurant qu’elle est douce à supporter. » Épître LXXVIII, à Lucilius.

187 L’homme plus mauvais vis-à-vis de lui-même. Voir plus haut, liv. II, § 11, la même pensée exprimée dans des termes presque identiques.

188 Est contrainte nécessairement. Cette pensée doit être comprise en ce sens que Dieu est nécessité au bien, puisque nécessairement il ne peut faire le mal ; ce qui serait contradictoire à sa propre nature.

189 Mais, en outre, selon la justice. C’est un axiome absolument incontestable en le prenant dans toute sa généralité ; mais la difficulté est de bien comprendre comment la justice s’applique dans les cas particuliers.

190 Continue donc à le reconnaître. C’est comme une profession de foi d’optimisme.

191 Dans toute l’étendue de ce mot. On peut dire de ce précepte comme l’Évangile le dit d’un autre : « C’est là toute la loi et les prophètes. » Saint Matthieu, ch. VII, verset 12. — Bossuet a dit : « La règle de la raison, c’est Dieu même ; et lorsque la raison humaine compose ses mouvements selon la volonté de son Dieu, de là résulte ce juste tempérament, de là cette médiocrité raisonnable qui fait toute la beauté de nos âmes. » Sermon sur la Loi de Dieu. Et dans le même sermon : « La volonté divine, qui préside à cet univers, étant elle-même sa règle, elle est par conséquent la règle infaillible de toutes les choses du monde, et la loi immuable par laquelle elles sont gouvernées. »

192 La raison, qui doit te régir souverainement… changer d’avis. Deux préceptes excellents, d’une application très difficile pour tout le monde, mais surtout pour un homme revêtu de la toute-puissance, qui ne permet guère d’être docile à la raison, ni surtout de paraître avoir jamais eu tort.

193 Que peux-tu vouloir de plus ? C’est l’absolue résignation à la volonté de Dieu, et la soumission absolue aux ordres de la raison, le seul et direct intermédiaire entre l’homme et son créateur. Sénèque a dit : « Ce qui sert beaucoup à la liberté de l’âme, c’est de se dire que tout est composé de Dieu et de la matière, que Dieu gouverne tous les êtres, qui sont répandus autour de lui et le suivent comme leur maître et leur conducteur. Or Dieu, qui agit sur la matière, est plus puissant que la matière, qui reçoit l’action de Dieu. Le rang que Dieu tient dans le monde, notre âme le doit tenir dans l’homme. » Épître LXV, à Lucilius. — Bossuet a dit : « La divine Providence a établi la raison dans la suprême partie de notre âme pour adresser nos pas à la bonne voie et considérer aux environs les empêchements qui nous en détournent. » Sermon sur la Loi de Dieu, premier point.

194 Tu disparaîtras. L’expression est un peu trop forte ; et la preuve qu’elle ne rend pas la pensée de Marc-Aurèle, c’est qu’il se reprend pour l’atténuer par une autre, qu’il trouve sans doute plus exacte.

195 Tu seras recueilli. L’expression peut encore sembler un peu vague. Mais du moins elle n’implique pas comme la précédente une idée d’anéantissement.

196 Sur le même autel, il y a bien des grains d’encens. Cette métaphore délicate et très juste mérite d’être remarquée d’autant plus que ces formes de style sont fort rares dans Marc-Aurèle. Bossuet a employé une image toute pareille : « Jusqu’à ce que les ombres se dissipent et que le jour de la bienheureuse éternité paraisse, j’irai dans la solitude, sur la montagne de la myrrhe et sur la colline de l’encens, pour contempler de là les vérités éternelles et pour m’élever à Dieu par la pénitence et par l’oraison, comme l’encens monte au ciel, en se détruisant lui-même et en se consommant dans la flamme. » Réflexions sur le triste état des pécheurs, etc.

197 De bête fauve ou de singe. Un empereur était plus que tout autre exposé à ces fluctuations et à ces retours de la popularité. Marc-Aurèle ne paraît pas s’être soucié beaucoup ni des unes ni des autres. Un ferme ami de la raison n’a jamais à s’inquiéter outre mesure de ces passions mobiles de la foule, quoiqu’elles puissent lui coûter cher, comme à Socrate.

198 Le voisin. Ou le prochain, si l’on veut. Le mot grec est le même dont se sert le texte de l’Évangile pour exprimer cette dernière pensée.

199 À l’exemple de l’homme de bien. Il y a ici quelque altération dans le texte ; et plusieurs éditeurs ont proposé une heureuse variante, qui n’exige qu’un très léger changement matériel. Il faudrait, selon eux, introduire le nom d’Agathon, le poète contemporain et ami de Socrate et de Platon. Alors on traduirait : « Comme le dit Agathon », au lieu de : « À l’exemple de l’homme de bien. » Les deux leçons sont très acceptables ; mais la seconde aurait en sa faveur la nuance un peu poétique des mots qu’emploie Marc-Aurèle, nuance que j’ai essayé de conserver dans ma traduction.

200 La renommée qu’on doit laisser après soi. Ce dédain énergique et sincère de la gloire est remarquable ici à deux titres. D’abord, il vient d’un empereur, maître du monde ; et en second lieu, au temps de Marc-Aurèle, ces idées aujourd’hui si communes étaient toutes nouvelles. Elles devaient d’autant plus frapper ceux à qui elles s’adressaient. Pour nous, ces idées, toutes justes qu’elles sont, ont moins de piquant parce qu’elles ont moins de nouveauté. Le sage n’en doit pas moins les méditer et les accueillir ; car elles sont profondément vraies ; et la philosophie stoïque est ici en plein accord avec l’humilité chrétienne.

201 À moins toutefois qu’on ne veuille… Le reste suit une tout autre raison. Le texte doit être altéré ici ; mais il n’y a pas de variante qui permette de le corriger ; je l’ai interprété du mieux que j’ai pu.

202 Tout ce qui est beau. Après avoir démontré l’inanité de la gloire relativement aux personnes, Marc-Aurèle essaie de la démontrer à plus forte raison à l’égard des choses. Mais la manière dont il présente cette idée a peut-être le tort d’être par trop évidente. Les choses ne changent pas parce qu’on les loue ; et leur nature, sous ce rapport, est absolument immuable.

203 Et la fleur, et l’arbuste. Les objets de la nature après les objets de l’art.

204 Assez vaste pour les contenir toutes. Cette réflexion, qui peut paraître étrange, tient sans doute à l’idée que les anciens se faisaient de la nature de l’âme. Ils lui donnaient toujours quelque matérialité. La fin de ce paragraphe semble indiquer que Marc-Aurèle vaut combattre ce préjugé, qui est d’ailleurs assez naturel, même chez des philosophes, et que les premiers Pères de l’Église ont aussi partagé.

205 Une telle question. Si difficile et si obscure.

206 La cause d’où vient cet élément. On pourrait ajouter Spirituelle ; et cette dernière idée est évidemment sous-entendue, par opposition même à l’élément matériel.

207 Ô monde. Tournure qui détonne un peu avec le diapason habituel du style de Marc-Aurèle ; mais qui n’a rien de déclamatoire ni de faux.

208 Dans la tragédie. Je n’ai pas trouvé dans les tragédies grecques et dans les fragments qui nous en restent, le passage qui est cité ici. Il est d’ailleurs aussi clair que possible. Voir plus haut dans ce livre, § 10.

209 Un philosophe. Il paraît bien que ce philosophe est Démocrite, si l’on s’en rapporte à différents passages de Stobée ; serm. I, 40 ; serm. III, 34 et 35 ; serm. V, 24. Mais il est probable que bien d’autres, après Démocrite, avaient exprimé la même pensée, qui est juste, mais n’a rien de bien profond. Marc-Aurèle y donne seulement plus de précision et de portée.

210 Essentiellement sociable. Et qui veut remplir tous les devoirs que la société lui impose envers les autres et envers lui-même.

211 Il faut se souvenir de se poser cette question. On ne doit pas entendre cette maxime dans un sens trop étroit ; et il est clair que l’on ne pourrait pas, à chacune de ses actions, se poser cette question, d’ailleurs fort pratique. Il faut réserver un examen de ce genre pour les cas qui ont quelque gravité ; et il est certain qu’on pourrait par là beaucoup simplifier sa vie et en retrancher bien des choses inutiles.

212 Ce sont en outre les pensées. Ceci suppose une rare vigilance de soi-même ; et, en supprimant la pensée, on est d’autant plus sûr de supprimer les actes.

213 Conserver la sérénité de son âme. Non point en vue de son bonheur personnel et par un calcul d’égoïsme, mais afin d’assurer à la raison tout son empire, dans une âme que ne trouble aucune passion désordonnée. Voir les deux traités de Sénèque, Le Repos du sage, et La tranquillité de l’âme.

214 As-tu vu cela ? Vois encore ceci. Ces formes de style un peu abruptes ne rendent pas la pensée fort claire ; et il est assez difficile de bien comprendre ce que Marc-Aurèle veut dire ici. Il semble bien cependant que c’est une suite des conseils précédents, et une nouvelle recommandation de conserver autant que possible la sérénité de l’âme, en présence des accidents qui arrivent à autrui, ou de ceux qu’on éprouve soi-même.

215 Réaliser en toi-même un certain monde. Il faut se rappeler que le mot grec qui signifie Monde, signifie également Ordre ; et il y a ici dans la phrase de Marc-Aurèle une sorte de jeu de mots, que notre langue ne peut rendre. Aussi j’ai dû ajouter : « Régulièrement ordonné. » L’argument d’ailleurs est très fort ; et l’ordre dont l’homme peut être l’auteur, quand il le veut, démontre évidemment l’ordre qui règne dans l’univers. Nous affirmons instinctivement cet ordre, sans qu’il nous soit toujours permis de le comprendre.

216 Caractère sombre. Ceci semble une note qui attendait une forme définitive, et qui en outre ne tient en rien à ce qui précède, ni à ce qui suit.

217 La cité. Il s’agit de la cité du monde, dont l’homme fait partie, et dont il doit s’occuper plus encore que de la société civile où il est placé.

218 Se procurer par soi-même. Ceci est bien remarquable dans la bouche d’un empereur.

219 La commune nature. Que le stoïcisme confond trop souvent avec Dieu.

220 En se révoltant contre ce qui arrive. Conseil de résignation volontaire et intelligente.

221 Un fragment détaché… Quand on détache. La répétition est dans le texte, et la traduction a dû la conserver.

222 Sans tunique. La tunique était un vêtement de dessous ; et il n’y avait que les gens les plus pauvres qui ne la portassent pas. Plus haut, liv. I, § 6, Marc-Aurèle a parlé de tous les ustensiles dont se compose la discipline des philosophes grecs. Le vêtement était réglé tout aussi bien que l’ameublement.

223 Sans livres. Marc-Aurèle proscrit l’usage excessif des livres quand on est arrivé à un certain âge. Voir plus haut, liv. II, §§ 2 et 3.

224 L’aliment de la science. La métaphore est de Marc-Aurèle lui-même, qui a peut-être ici un peu d’orgueil.

225 Au pauvre métier que tu as appris. Conseil bien sage, mais qui ne peut être entendu que des âmes les plus vigoureuses et les plus indépendantes. Quand on a compris en quoi consiste la grandeur morale de l’homme et quel est son devoir ici-bas, on s’inquiète beaucoup moins des choses du dehors, précisément parce qu’on est tout occupé des choses du dedans. Socrate était sculpteur de son métier ; et, comme il n’avait pas un talent fort distingué, il est à croire que sa profession lui donnait tout juste ce qu’il fallait pour vivre. Il ne s’est jamais plaint de sa pauvreté, qu’il ressentait à peine. Épictète, au temps de Marc-Aurèle, en a été là également, pauvre esclave d’un affranchi.

226 Au temps de Vespasien. L’empereur Vespasien, le premier de la famille Flavienne, était mort en l’an 79, c’est-à-dire quarante et un ans avant la naissance de Marc-Aurèle. C’est un souvenir déjà un peu lointain au moment où il écrit.

227 Aux temps de Trajan. Trajan mourut en 117, après vingt ans de règne. Ce souvenir est plus rapproché que celui de Vespasien ; mais il a encore plus d’un demi-siècle.

228 À des choses inférieures. La première distinction à faire et la plus difficile, c’est précisément celle des vrais et des faux biens, recommandée par le platonisme, et que le stoïcisme a poussée plus loin qu’aucune autre école de philosophie.

229 Céson, Volesus. Pour nous, ce sont des personnages à peu près inconnus ; pour Marc-Aurèle, il semble qu’au contraire ils sont encore illustres.

230 Léonnatus. Ce personnage est peut-être le compagnon d’Alexandre, dont le courage extraordinaire a été célébré par Arrien, liv. VI, ch. IX et X. Léonnatus n’a pas d’ailleurs laissé un nom durable dans l’histoire.

231 Peu de temps après eux. Scipion l’Africain, qui est sans doute désigné ici, est d’un siècle environ postérieur à Alexandre.

232 Un éclat prodigieux. C’est vrai de quelques-uns des noms qu’on vient de citer ; ce ne l’est pas autant pour quelques autres.

233 On ne les connaît plus. Marc-Aurèle se sert ici des expressions qu’emploie Homère dans l’Odyssée, chant I, vers 242. Voilà pourquoi elles sont mises ici entre des guillemets.

234 Clotho. C’est la première des trois Parques ; elle tient le fuseau, et préside à la naissance des humains.

235 Tout est éphémère. Pensée digne de Pascal.

236 La chose dont il se souvient. Ceci se l’apporte à l’inanité de la gloire, dont il vient, d’être parlé au § 33.

237 Une opinion des plus grossières. Et qui est toute matérialiste.

238 Tu seras mort dans quelques instants. Voir plus haut, liv. II, §§ I, IV, V, et passim.

239 Les choses du dehors peuvent te nuire. Les choses du dehors ne peuvent nuire à l’homme proprement dit, à l’être raisonnable ; elles n’atteignent que l’être sensible et son corps. À cet égard, le stoïcien est aussi spiritualiste qu’il est possible de l’être. Voir un peu plus bas, § 39.

240 L’âme des sages. Que tu as auprès de toi et qui agissent sous tes yeux, sans t’occuper plus qu’il ne faut des conseils, d’ailleurs excellents, que les philosophes ont déposés dans leurs écrits. Le sens de la présente maxime est tout pratique.

241 Le changement de ton enveloppe matérielle. C’est-à-dire de ton corps. L’expression grecque n’est pas d’ailleurs assez précise pour qu’on ne puisse la comprendre aussi en un autre sens : « Le changement du monde qui t’entoure et t’enveloppe. » J’ai cru devoir préférer le premier sens, parce que la même pensée se retrouve à peu près liv. X, § 1, et que, dans ce nouveau passage, l’âme est directement opposée au corps. Il est probable qu’ici également c’est cette opposition que Marc-Aurèle veut signaler. La maxime est d’ailleurs excellente ; et l’âme de l’homme n’est jamais plus grande que quand elle sait se distinguer profondément du corps auquel elle est jointe. Mais combien, même parmi les philosophes et les ascètes les plus austères, peuvent arriver à ce renoncement !

242 Se représenter continuellement le monde. C’est ici un des côtés faibles de la métaphysique stoïcienne. Elle n’a jamais assez complètement distingué Dieu et le monde ; et, tout en croyant fermement à la Providence, elle paraît ignorer les conditions essentielles d’une intelligence toute-puissante. De là, des accusations de panthéisme trop spécieuses, quoiqu’au fond elles soient moins méritées qu’elles ne le semblent, comme on peut s’en convaincre par la lecture de Sénèque.

243 Dans l’ensemble de l’univers. Régi, après avoir été créé, par un Dieu personnel et souverainement intelligent.

244 Épictète. Ni dans le Manuel, ni dans les Dissertations recueillies par Arrien, on ne trouve cette pensée. Plus haut, liv. I, § 7, Marc-Aurèle remercie un de ses maîtres de lui avoir fait connaître les Commentaires d’Épictète. Il en reparle encore plus bas, liv. VII, § 19, et liv. XI, §§ 34 et 36. Il est probable que ce que Marc-Aurèle appelle Commentaires est précisément le recueil d’Arrien, intitulé Dissertations. La pensée a peut-être quelque exagération. Notre corps n’est pas, à vrai dire, un cadavre ; mais souvent il est un obstacle pour l’âme, qui n’a pas su le régler assez bien, ni s’en rendre maîtresse. La plupart des hommes sont esclaves de leur corps, loin de savoir s’en servir comme d’un instrument. — « Ce corps de mort », a dit Bossuet, Préambule sur les états d’oraison, d’après saint Paul, Épître aux Romains, ch. VII, § 24.

245 À être absorbés dans un changement. Le texte n’est pas aussi précis ; mais j’ai dû donner à la pensée une forme un peu plus arrêtée, afin que l’opposition fût plus claire et plus frappante. La mort n’est pas plus un mal pour les êtres que leur naissance n’est un bien pour eux.

246 Le temps est comme un fleuve. Ces images, qui peuvent nous sembler aujourd’hui un peu usées parce qu’elles sont trop connues, étaient neuves au temps de Marc-Aurèle.

247 La rose au printemps, la moisson en été. Images gracieuses, pour une idée qui au fond est assez triste.

248 La maladie, la mort, la calomnie. Cette pensée n’est peut-être pas très juste ; et le sage ne peut mettre sur la même ligne ce qui dépend de la nature et ce qui dépend de la volonté libre de l’homme. On peut dédaigner la calomnie, et c’est ce que le philosophe a de mieux à faire ; mais elle est faite pour indigner sa conscience, tandis que la mort réglée par les décrets mêmes de Dieu, doit toujours nous paraître un bienfait, dont nous n’avons qu’à le remercier, loin d’avoir à nous en plaindre.

249 Qui jouissent d’une existence perpétuelle. Le texte dit simplement : « Qui sont », par opposition aux choses qui se produisent, et qui passent sans être permanentes. La traduction a dû être un peu plus précise que l’original.

250 Cette sentence d’Héraclite. Si l’on en croit une citation de Clément d’Alexandrie, Héraclite aurait emprunté lui-même cette pensée à Orphée. Voir les Stromates, liv. VI, p. 196, édition de 1779. Ici, Marc-Aurèle veut simplement rappeler au philosophe que toutes les choses de ce monde sont dans un changement perpétuel.

251 Qu’Héraclite a oublié. Le texte n’est peut-être pas aussi précis. Il peut d’ailleurs paraître corrompu dans tout ce passage ; mais il n’y a pas de variante qui puisse servir à le corriger.

252 Comme on le fait en rêve. La pensée n’est pas assez développée ; elle signifie que la vie doit être prise au sérieux, et que l’homme doit apporter à tout ce qu’il fait la plus grave attention. Dans le rêve, au contraire, tout se passe sans l’intervention de la conscience et de la personne, qui est alors purement passive.

253 Ce n’est pas grand état. La pensée est juste si on la considère relativement à l’éternité ; elle ne l’est plus autant si l’on regarde à l’homme lui-même. Une assez longue existence lui permet de faire d’autant plus de bien pendant son passage sur la terre, et d’en apprendre un peu davantage sur lui-même et sur la nature dans laquelle il a été placé.

254 Froncé le sourcil au lit des malades. Expression pittoresque, et qui fait parfaitement image, toute simple qu’elle est.

255 De tant de philosophes. Cette pointe d’ironie contre les philosophes n’est pas déplacée dans la bouche d’un philosophe, qui se comprend lui-même dans la critique qu’il fait des autres.

256 Hélice. Ville d’Achaïe, dans le Péloponnèse, qu’il ne faut pas confondre avec une autre ville de même nom en Thessalie. Deux ans avant la bataille de Leuctres, 373 avant Jésus-Christ, Hélice fut submergée par la mer, que soulevait un tremblement de terre ; la ville était cependant à une lieue de distance environ du rivage. Toute la population y périt. Voir Strabon, liv. VIII, ch. VII, § 2, p. 330, édit. Firmin Didot. Cet événement avait déjà plus de cinq cents ans de date à l’époque de Marc-Aurèle. La catastrophe d’Herculanum et de Pompéi est à un siècle de distance quand il écrit. Toutes les découvertes qu’on fait chaque jour dans les ruines de ces deux villes attestent combien la catastrophe fut affreuse.

257 Repasse en ta mémoire. Conseils fort pratiques, mais qu’on écoute peu en général, parce que les plus sages eux-mêmes se laissent entraîner au courant ; et la mort est une des choses auxquelles on pense le moins.

258 Éphémères et de bien peu de prix. La sagesse de tous les temps a parlé de même ; et elle ne cessera de présenter à la pensée de l’homme ces considérations, dont il tiendra toujours aussi peu de compte.

259 Comme une olive mûre. Image gracieuse et juste. C’est ainsi que Marc-Aurèle lui-même a accueilli la mort, quand elle est venue le surprendre à un âge peu avancé, et au milieu des plus graves devoirs, qu’il accomplissait énergiquement dans des contrées barbares, pour défendre l’Empire qui lui était confié. Sénèque a dit : « Craindrai-je donc de périr quand la terre elle-même périt avant moi, quand le globe, qui fait trembler toutes choses, tremble le premier et ne me porte atteinte qu’à ses propres dépens ? Hélice et Buris ont été totalement englouties par la mer ; et je craindrais pour ma chétive et unique personne ! » Questions naturelles, liv. VI, ch. XXXII.

260 Comme le roc. Voir une comparaison toute pareille dans Homère, Iliade, chant XV, vers 620 et 621.

261 À l’abri de tout chagrin. C’est la fermeté inébranlable du sage selon le stoïcisme, et sa constante tranquillité d’âme, même au milieu des événements que le vulgaire regarde comme d’effroyables malheurs. C’est la résignation chrétienne, jointe au plus réel courage. Sous les empereurs despotiques qui avaient précédé Marc-Aurèle, le stoïcisme avait préparé au martyre bien des âmes qui ne fléchirent pas. Horace avait déjà célébré et recommandé ces vertus, qui élèvent l’homme au-dessus de lui-même : Justum ac tenacem propositi virum. Le stoïcisme n’a jamais rien dit de mieux ; et l’exemple de Thraséas, avec tant d’autres, a montré que ce n’étaient pas de vains mots.

262 Si je sais le supporter. Tout est là, quoique bien souvent la sensibilité de l’homme se révolte, et qu’elle résiste à la raison. Sénèque, qui avait si bien parlé, au nom du stoïcisme, du repos du sage et de la tranquillité de l’âme, a su mourir avec un courage inébranlable, quoique sa conscience ne fût peut-être pas absolument tranquille à ce moment suprême.

263 Pour s’apprendre à mépriser la mort. C’est en effet un apprentissage pour le philosophe, parce que l’instinct de la nature nous porte en sens contraire. D’ailleurs, il est certain que, dans ce mépris de la vie, l’ignorance la plus grossière nous fortifie autant que les méditations les plus profondes de la sagesse. Les sauvages et les barbares savent en général mourir avec une impassibilité que le stoïcisme n’a point dépassée. La vraie différence, c’est qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. Sénèque a dit : « Il faut prendre garde de ne pas trop aimer ni aussi de ne pas trop haïr la vie ; et quand la raison nous oblige de la quitter, il ne le faut pas faire légèrement et avec précipitation. » Épître XXIV, à Lucilius. Bossuet a dit : « Ô mortels, venez contempler le spectacle des choses mortelles ; ô hommes, venez apprendre ce que c’est que l’homme. Vous serez peut-être étonnés que je vous adresse à la mort pour être instruits de ce que vous êtes, et vous croirez que ce n’est pas bien représenter l’homme que de le montrer où il n’est plus. Mais si vous prenez soin de vouloir entendre ce qui se présente à nous dans le tombeau, vous accorderez aisément qu’il n’est point de plus véritable interprète ni de plus fidèle miroir des choses humaines. » Sermon sur la Mort. Bossuet ajoute encore : « Ainsi, comme nous en voyons passer d’autres devant nous, d’autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. Ô Dieu ! encore une fois qu’est-ce que de nous ? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! Si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! Et que j’occupe peu de place dans cet immense abîme du temps ! » Ibidem.

264 Celui qui est selon la nature. C’est la formule générale du stoïcisme ; mais on voit par les pensées de Marc-Aurèle que la doctrine ne s’en tenait pas à ces généralités nécessairement très vagues, et qu’elle savait préciser le détail des choses.

265 La plus saine raison. Que l’homme entend toujours assez, quand il sait imposer silence à ses passions et à son égoïsme.

266 Quand tu as de la peine à te lever. Il est assez probable que ceci fait allusion à quelque habitude personnelle. D’ailleurs le conseil s’adresse à tout le monde ; et chacun de nous peut en profiter par les raisons très solides que l’empereur se donne ici à lui-même. Voir plus loin, liv. VIII, § 12, la répétition des mêmes pensées à peu près.

267 Tu vas au-delà des bornes. C’est une observation qui s’applique parfaitement à notre vie actuelle, mais qui est fort ancienne, comme on le voit.

268 Les devoirs que la société impose à ses membres. C’est une préoccupation constante de Marc-Aurèle ; et elle découle naturellement de l’idée qu’il se fait des devoirs de l’homme en ce monde. La cité politique doit être l’image de la grande cité de l’univers ; et les devoirs qu’on y remplit sont la suite du devoir général que la nature impose à l’homme doué de raison et capable de sagesse.

269 Retrouver aussitôt un calme profond. Il faut une bien longue et bien sérieuse culture de l’âme, pour que l’on puisse rétablir si vite l’équilibre troublé par les accidents extérieurs.

270 Toute parole et tout acte qui est selon la nature. C’est-à-dire conforme à la raison. Le précepte est excellent ; et il apprend à braver ce qu’on appelle le respect humain, qui n’est souvent qu’une faiblesse.

271 Qu’une seule et même voie. C’est l’idée du bien dans toute sa généralité ; l’individu peut la réaliser en lui, ainsi qu’elle est déjà réalisée dans le monde.

272 Les sentiers que me trace la nature. En d’autres termes, Dieu.

273 Je me repose en tombant. Cette expression n’implique ni n’exclut la croyance à une autre vie.

274 En tombant… tombant sur cette terre. La répétition est dans le texte.

275 Je veux bien. Tous ces conseils sont excellents ; et chacun de nous peut en faire son profit.

276 À écouter ton malheureux corps. C’est une des causes les plus habituelles de nos faiblesses. La vie des anciens était en général beaucoup plus dure que la nôtre ; et le stoïcisme avait moins de peine à faire écouter ses sages remontrances et ses virils conseils, essentiellement spiritualistes.

277 Lui faire payer le service. La remarque est profondément juste ; pour la plupart des hommes, c’est un marché qu’ils entendent faire quand ils font le bien ; et il est assez rare que leur conduite ne soit pas un calcul. L’homme de bien au contraire ne mérite ce beau nom qu’en faisant le bien pour le bien seul, sans avoir jamais le moindre retour sur lui-même.

278 Pareil à la vigne qui porte sa grappe. Image gracieuse, tout à fait analogue à celles qui ont été déjà employées plus haut. Voir liv. IV, §§ 44 et 48.

279 L’homme qui a fait le bien. L’homme a un mérite particulier à faire le bien, puisqu’il peut aussi faire le mal ; ce que les animaux et les plantes ne peuvent pas.

280 Prière des Athéniens. C’est, je crois, le seul passage d’un auteur de l’Antiquité où il soit parlé de cette prière. Pausanias affirme à diverses reprises que les Athéniens étaient le peuple le plus religieux de la Grèce ; et dans le livre Ier, ch. XXIV, § 3, p. 33, édit. Firmin Didot, il cite à Athènes une statue qui représentait la Terre demandant à Jupiter de faire tomber la pluie. La prière des Athéniens avait ceci de remarquable que chacun priait pour tous au lieu de prier pour soi seul. Pausanias semble même indiquer que la prière avait lieu en faveur de la Grèce entière.

281 Esculape. Ou plutôt le médecin particulier de ce malade, son Esculape.

282 Il n’y a qu’une seule et unique harmonie. Voir une pensée analogue plus haut, liv. IV, § 40.

283 De toutes les causes particulières. Et l’homme est une de ces causes, grâce à la liberté que Dieu lui a accordée.

284 La commune nature. En d’autres termes, la Providence, qui a tout réglé dans ses desseins infinis.

285 Aime également tout ce qui arrive. C’est un optimisme aussi sage que pratique. Les biens dont cette vie est comblée surpassent tellement les maux qui s’y rencontrent, que l’homme ne peut que remercier et bénir l’Être tout-puissant, qui la lui a donnée. De sa part, cette reconnaissance sincère est à la fois un acte de justice et de magnanimité. Il se fie à la bonté de Dieu et tient peu de compte des maux qu’il souffre, parce qu’ils entrent nécessairement dans le plan universel de la Providence. Mais cette foi imperturbable et résignée n’appartient qu’aux plus grandes âmes, Socrate, Épictète, Marc-Aurèle et quelques autres.

286 Les voies de Jupiter. C’est ainsi que Milton, au début du Paradis perdu, a dit : « Justify the ways of God to men. » Jupiter, c’est ici Dieu, ou la Providence.

287 Celui qui gouverne l’univers. Dieu ici n’est plus confondu avec le monde, comme il semblait l’être dans quelques passages précédents, liv. IV, § 40 notamment. Voir plus loin le commencement du liv. VI, où cette pensée est encore plus nettement rendue. Sénèque a dit : « Nous cherchons une cause première et générale, laquelle doit être simple puisque la matière est simple. Nous demandons ce que c’est que cette cause. C’est une intelligence qui agit ; et de celle-là dépendent toutes les autres causes. » Épître LXV, à Lucilius. — Bossuet, citant l’Ecclésiaste, dans la Politique tirée de l’Écriture, liv. I, article 1er, a dit : « Le monde subsiste par cette loi : chaque partie a son usage et sa fonction ; et le tout s’entretient par le secours que s’entre-donnent toutes les parties. Nous voyons donc la société humaine appuyée sur ces fondements inébranlables : un même Dieu, un même objet, une même fin, une origine commune, un même sang, un même intérêt, un besoin mutuel, tant pour les affaires que pour la douceur de la vie. »

288 Ne pas se décourager. L’ascétisme chrétien n’a pas de conseil plus délicat, ni plus pratique. Il faut apprendre à bien faire, comme on apprend toutes choses ; et ici, il faut compter avec le temps, comme pour tout le reste. Tant que l’âme n’a pas perdu le sentiment du bien, elle peut se flatter de triompher, si elle a quelque persévérance.

289 L’éponge et le blanc d’œuf. C’étaient des remèdes usités contre l’ophtalmie.

290 Les résolutions de la noble faculté. Le libre arbitre, grandeur et péril de l’homme, qui peut choisir entre le bien et le mal.

291 Des philosophes. Il s’agit évidemment des sceptiques et des pyrrhoniens ; mais sans nier absolument l’impossibilité de la science, bien d’autres en avaient tout au moins signalé les difficultés, souvent insurmontables. Empédocle avait été un des premiers à s’en plaindre ; et sa mort, vraie ou supposée, semblait indiquer qu’il désespérait de la science. Après lui, les sophistes, les académiciens, Pyrrhon, Ænésidème, avaient soutenu et propagé le scepticisme. C’est une querelle aussi vieille que l’esprit humain ; mais ce qu’il y a de rassurant, c’est que ceux-là même qui nient la science sont obligés d’en faire pour la combattre. La vérité, c’est qu’en effet la science de l’homme n’est rien, si on la compare à l’infini ; mais elle est considérable et s’accroît de jour en jour, si on la compare à elle-même et que l’on regarde à ses progrès.

292 D’un débauché, d’une courtisane. Marc-Aurèle pouvait se rappeler les excès de tout genre auxquels s’étaient livrés les empereurs qui l’avaient précédé, sans parler de tant d’autres exemples presque aussi déplorables, que lui offrait l’histoire. Voir plus haut, liv. II, § 11.

293 Des gens avec qui tu vis. On peut voir plus haut le début du liv. III, § 1.

294 Mon Dieu. C’est l’expression même du texte ; et ce seul passage prouverait que Marc-Aurèle n’a pas toujours confondu Dieu et le monde, sur les pas du stoïcisme.

295 Le génie que je porte en moi. L’expression de Marc-Aurèle n’est pas tout à fait aussi développée.

296 Qui puisse me forcer à violer leurs lois. C’est la forteresse inexpugnable de la conscience. Mais tout le monde ne sait pas la défendre, même parmi les philosophes.

297 À quoi donc est-ce que s’applique mon âme en ce moment ? Voir plus haut, liv. III, § 4, une pensée presque pareille sous une forme différente. Cet examen de conscience, cette confession à soi-même est fort utile, si elle n’est pas toujours très flatteuse.

298 L’âme d’un tyran. On peut supposer que Marc-Aurèle aurait adressé des conseils si sages à plus d’un empereur, tyran, brute, ou bête féroce, comme Tibère sur la fin de sa vie, Caligula, Vitellius, Néron, etc. Sénèque a dit : « Faites, dit Épicure, toutes choses comme si quelqu’un vous regardait. Il est sans doute très utile d’avoir quelqu’un auprès de soi que vous regardiez comme s’il était présent à vos pensées. Mais il est beaucoup plus honorable de vivre comme si vous étiez en la présence de quelque homme de probité. » Épître XXV, à Lucilius.

299 Ces biens prétendus. La distinction des vrais et des faux biens a d’abord été faite par le platonisme. L’École stoïcienne a recueilli principalement cet héritage, si digne d’elle et si pratique.

300 La sagesse, la tempérance, la justice et le courage. Ce sont les quatre parties essentielles de la vertu, selon Socrate.

301 Le mot du poète. On ne sait pas à qui Marc-Aurèle emprunte cette citation ; mais c’est un poète qui a quelque chose de la crudité d’Aristophane.

302 Deux éléments. L’esprit et la matière.

303 Ne peut se perdre dans le néant. La pensée est juste dans sa généralité ; mais elle n’est pas assez précise. La grande question pour l’homme est de savoir si sa personnalité subsiste après la mort ; et quand on comprend la notion vraie de ce qui constitue l’esprit, la réponse ne peut être douteuse, et la persistance de la personne est une sorte d’axiome. Marc-Aurèle ne se prononce pas assez nettement sur ce point ; et le destin qu’il semble préparer à l’âme ne semble pas différer du néant, quoi qu’il en dise.

304 Et ainsi de suite à l’infini. Ceci n’est vrai que pour la partie matérielle de notre être.

305 Qui m’a fait être ce que je suis. C’est vrai ; mais le changement lui-même a dû avoir une origine ; et il faut toujours remonter à la première cause, c’est-à-dire, à Dieu.

306 À des révolutions périodiques. Nous devons le croire ; mais l’expérience des hommes est encore si courte que la science ne saurait déjà se prononcer. Ce qui est certain, c’est que le monde est soumis à des lois constantes et éternelles.

307 La raison et l’art qui enseigne à raisonner. Ce paragraphe ne se rattache ni à ce qui précède, ni à ce qui suit. Il est sans doute déplacé ; et par le sujet qu’il traite, il est tout à fait étranger à la série des pensées ordinaires de Marc-Aurèle. L’idée n’en est pas très juste ; car la logique n’apprend guère à raisonner ; elle apprend bien plutôt comment on raisonne. Voir ma préface à la traduction de la Logique d’Aristote.

308 Des choses qui n’appartiennent pas essentiellement à l’homme. La pensée est peut-être exprimée d’une façon obscure ; mais elle n’en est pas moins juste. C’est toujours la distinction des vrais et des faux biens, des biens extérieurs et des biens de l’âme. Ce sont ces derniers qui appartiennent exclusivement et essentiellement à l’homme. Marc-Aurèle aurait mieux fait de les énumérer les uns et les autres, pour que la distinction fût plus claire et plus pratique.

309 Des choses de cette espèce. Richesse, santé, force, gloire, etc.

310 Plus on a de vertu. En effet la vertu consiste surtout dans la résistance de l’âme aux exigences de la matière et du corps.

311 Les pensées que tu nourriras habituellement. De là, la nécessité d’écarter de l’âme, autant qu’on le peut, toutes les pensées mauvaises qui la flétrissent et la diminuent, pour y entretenir celles qui la grandissent et la purifient. J’ai déjà fait remarquer que Marc-Aurèle avait, parmi les vertus de sa mère, signalé sa constante attention à toujours écarter de son cœur toutes les pensées du mal, liv. I, § 3.

312 La société est le bien propre de l’être doué de raison. C’est la préoccupation la plus ordinaire de Marc-Aurèle, et le conseil qu’il donne le plus habituellement à l’homme : Rendre toujours à la société tout ce qu’on lui doit. Ce précepte est encore plus vrai de nos jours, parce que les bienfaits que l’homme reçoit de la société sont de plus en plus grands, à mesure qu’elle se perfectionne. Voir plus haut, liv. IV, § 34, et liv. V, § 1. Aristote, le premier, avait démontré que l’homme est un être essentiellement sociable, Politique, liv. I, ch. I, § 9, de ma traduction.

313 Il est bien impossible de toujours empêcher les méchants. Marc-Aurèle a donné antérieurement des motifs plus graves pour tolérer nos semblables, y compris les méchants. Voir plus haut, liv. II, § 1. D’abord, les méchants sont de la même famille que nous, quoi qu’ils fassent ; et plus ils sont coupables, plus ils sont dignes de pitié. En outre, on peut toujours espérer les ramener au bien. Ce sont là autant de motifs de patience et de charité. Voir un peu plus loin, § 20.

314 Que la nature ne vous ait mis en état de le supporter. On peut voir plus loin, liv. VIII, § 46, et liv. X. § 3, quelques développements de cette pensée, qui, à première vue, peut ne pas paraître très juste. Il ne faut pas d’ailleurs perdre de vue que les préceptes de Marc-Aurèle ne s’adressent qu’au sage, ou du moins qu’à celui qui veut le devenir. Comme il ne doit pas craindre la mort, à plus forte raison peut-il braver tous les accidents de la vie, quels qu’ils soient.

315 Plus d’effet que… la sagesse. C’est là en réalité l’ordinaire de la vie. Mais la sagesse doit évidemment l’emporter sur l’ignorance, qui ne sait ce qu’elle fait, et sur la vanité, qui n’a que des motifs insuffisants pour agir.

316 N’ont pas le moindre contact avec notre âme. C’est peut-être dire trop. Les choses n’ont pas de contact matériel avec notre âme ; mais, par l’intermédiaire des sens, elles agissent sur nous d’une manière puissante, et quelquefois même à peu près irrésistible. Mais l’âme peut se rendre indépendante de toutes leurs surprises et de leurs séductions. C’est un des plus grands côtés du stoïcisme d’avoir tant présumé des forces de l’âme humaine. Voir, plus loin, des pensées tout à fait analogues, liv. XI, § 16.

317 Un être indifférent. L’homme ne peut jamais être indifférent, au même titre qu’un corps quelconque de la nature, parce qu’il est le seul être libre et responsable. Les stoïciens donnaient au mot Indifférent un sens spécial ; ils entendaient par là les choses qui ne sont ni bonnes ni mauvaises moralement, et qui par conséquent doivent être sans importance pour le sage, qui ne les recherche ni ne les repousse : la richesse, la santé, la gloire, la puissance.

318 De vrais obstacles à ma volonté. Il est impossible de proclamer plus énergiquement le libre arbitre de l’homme et son indépendance morale.

319 Le principe qui met toutes choses en œuvre. En d’autres termes, Dieu et sa toute-puissance, avec sa bonté infinie. Seulement, les stoïciens laissent dans le doute le problème de la création. Mais, selon leur doctrine, l’éternité du monde se confond avec celle même de Dieu.

320 De même ordre que le principe universel. C’est en ce sens que la Bible dit aussi que Dieu a fait l’homme à son image, Genèse, ch. I, verset 27.

321 Elle ne peut pas non plus nuire au citoyen. À un certain point de vue superficiel, la pensée peut paraître n’être pas juste, puisque dans quelques cas exceptionnels le citoyen doit se sacrifier à la patrie. Mais, dans l’austérité de la doctrine stoïcienne, ce sacrifice même est un profit, loin d’être une perte pour le citoyen. Ainsi considéré, le principe est vrai ; mais il faut l’âme d’un Curtius ou celle d’un Caton pour l’appliquer, et même pour le comprendre en l’approuvant. Du reste, il est probable qu’il manque une conclusion à ce paragraphe et qu’il faudrait une réponse à l’interrogation. On doit apprendre à celui qui a fait une faute en quoi il a péché, afin qu’il se corrige, s’il en est encore capable.

322 Considère souvent en ton cœur. Admirable maxime, exprimée avec une simplicité qui en augmente encore la profondeur. Pourtant, quelque vraie et quelque utile qu’elle soit, elle est d’une application difficile au milieu des affaires et de toutes les diversions de la vie extérieure. Mais, puisqu’un empereur pouvait la faire, ce doit être une démonstration pour tout le monde et un encouragement à l’imiter. Cette considération de la mobilité de toutes choses est d’une grande importance ; et il est certain que, dans la plupart des cas, elle pourrait beaucoup contribuer à assagir l’âme de l’homme. C’est le Dabit deus his quoque finem de Virgile. Ce n’est pas là du reste diminuer le prix de la vie ; c’est la mesurer à sa véritable valeur ; et la philosophie donne en cela les mains à la doctrine chrétienne et biblique.

323 Que tout cela puisse vous enfler d’orgueil. Cette humilité a d’autant plus de poids qu’elle est dans la bouche d’un maître du monde. Bossuet a dit : « Qu’est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu ! J’entre dans la vie pour en sortir bientôt : je vais me montrer comme les autres. Après, il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort ; la nature, comme si elle était presque envieuse du bien qu’elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu’elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu’elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains et qui doit être éternellement dans le commerce. Elle en a besoin pour d’autres formes ; elle le redemande pour d’autres ouvrages. » Sermon sur la Mort.

324 Pense à la totalité de l’être. Suite des pensées du paragraphe précédent. Celle-ci est tout à fait digne de Pascal ; elle a toute la grandeur de ses propres tristesses sans en avoir l’amertume. C’est la situation de l’homme dans toute sa vérité, exposée simplement, sans exagération ni dans un sens ni dans l’autre. Marc-Aurèle pense comme Pascal ; mais il ne se désole pas comme lui. L’âme est plus saine, si le génie est moins grand. Voir plus haut, liv. II, § 12 ; et plus loin, liv. XII, § 32, où les mêmes idées sont éloquemment développées.

325 Un autre commet une faute. La pensée n’est peut-être pas exprimée assez clairement. Je n’ai pas voulu la préciser davantage, de peur de l’altérer.

326 C’est à lui de voir. Le texte présente cette indécision.

327 Inaccessible à toute émotion de la chair. Ici, le spiritualisme de Marc-Aurèle est complet ; le platonisme ne pourrait distinguer mieux les deux principes dont l’homme est composé.

328 Toute émotion de la chair. C’est l’expression même du texte, qui a une nuance chrétienne, sans que cette nuance probablement soit une imitation.

329 Qu’elle ne se confonde pas. C’est ce que nous devrions nous dire sans cesse, et surtout pratiquer. Il faut qu’en nous la bête soit renfermée dans ses justes limites.

330 Il ne faut pas essayer de lutter contre la sensation. En tant que sensation ; car il est clair qu’à cet égard la sensation est nécessaire, et nous ne pouvons pas éviter de la percevoir. Mais c’est à notre raison d’y imposer un frein et de résister aux conséquences qu’elle peut avoir.

331 Ni un bien ni un mal. Ceci ne doit pas être pris en un sens trop étroit ; car il y a des sensations bonnes ou mauvaises, par les suites qu’elles entraînent après elles. Sénèque a dit : « Je suis de trop bon lieu, je suis destiné à des choses trop grandes pour me rendre esclave de mon corps ; l’âme qui l’habite est franche et libre. Jamais cette chair ne me soumettra à la crainte ni à la dissimulation, qui est indigne d’un homme de bien. Jamais je ne commettrai un mensonge en sa faveur. Je romprai notre société quand bon me semblera. » Épître LXV, à Lucilius. Ailleurs, Épître LXXIV, Sénèque ajoute : « Ce n’est pas dans la chair qu’il faut établir notre félicité. » — Bossuet a dit : « Quoique nous soyons relégués dans cette dernière partie de l’univers qui est le théâtre des changements et l’empire de la mort ; bien plus, quoiqu’elle nous soit inhérente, et que nous la portions dans notre sein, toutefois, au milieu de cette matière et dans l’obscurité de nos connaissances, qui vient des préjugés de nos sens, si nous savons rentrer en nous-mêmes, nous y trouverons quelque chose qui montre bien, par une certaine vigueur, son origine céleste et qui n’appréhende pas la corruption. » Sermon sur la Mort.

332 Vivre avec les Dieux. Grande et pratique pensée, d’une piété profonde ; c’est vivre avec les Dieux que de vivre en leur présence, ne faisant rien qu’on puisse désirer de leur cacher, soumis à leurs volontés et prêt à les suivre partout où ils veulent nous mener. L’ascétisme chrétien a pu se produire sous d’autres formes ; mais il n’a pas d’autre but ni d’autres préceptes. C’est d’ailleurs l’axiome platonicien qui prescrit pour objet suprême aux efforts de l’homme de se rendre semblable à Dieu, autant que le permet l’infirmité de sa nature.

333 Jupiter. En d’autres termes Dieu. Marc-Aurèle reste fidèle aux habitudes du langage reçu ; mais le Jupiter dont il parle n’est plus le Jupiter païen.

334 Parcelle détachée de lui-même. Cette expression doit être entendue dans un sens très large ; et il n’est pas probable que Marc-Aurèle l’entende ici comme le fait la doctrine de l’émanation. Sénèque a dit : « Soit que la destinée nous lie par une nécessité immuable, soit que Dieu comme arbitre de l’univers ordonne de toutes choses, soit que le hasard roule et conduise aveuglément les affaires humaines, il est certain que la philosophie nous assistera toujours. Elle nous exhortera de nous soumettre volontairement à Dieu, de résister constamment à la fortune, de suivre les ordres de la Providence et de supporter les coups du hasard. » Épître LVI, à Lucilius. — Bossuet a dit : « Il faut être libre de toute inquiétude, de toute passion forte ; en un mot, il faut un silence et une récollection parfaite pour entendre intérieurement la voix de Dieu… Prenez donc garde de ne pas vous étourdir vous-même, et n’empêchez pas l’Esprit saint, qui est en vous, de parler à vos cœurs. » Deuxième Exhortation à la communauté de Sainte-Ursule de Meaux. C’est là aussi toute la doctrine de l’Imitation, qui n’est, au fond, qu’une Récollection perpétuelle de l’âme, dans le silence du cloître et de la cellule. Le vrai problème est d’accommoder cette vie intérieure avec les devoirs du dehors.

335 Provoque donc en lui. Conseils pleins de douceur et de bienveillance pratique, qui peuvent s’appliquer d’une manière générale. Il faut souffrir patiemment les défauts des autres, pour qu’ils souffrent réciproquement les nôtres, dans la mesure d’une tolérance raisonnable. Autrement, la société ne serait pas possible.

336 Des éclats de voix de l’acteur tragique. Cette recommandation est à remarquer de la part d’un empereur, dont la vie, malgré tous ses efforts, n’a pas dû toujours être aussi simple qu’il l’aurait voulu, au milieu des démonstrations dont les courtisans devaient l’accabler. Bossuet a dit : « Faites comme les médecins : pendant qu’un malade troublé leur dit des injures, ils lui appliquent des remèdes. Suivez l’exemple de saint Cyprien, dont saint Augustin a dit ce beau mot, qu’il reprenait les pécheurs avec une force invincible, et aussi qu’il les supportait avec une patience infatigable. » Sermon sur la Charité fraternelle. Bossuet a dit encore : « Voici une belle règle de saint Augustin pour l’application de la charité : L’obligation de s’aimer est égale dans tous les hommes et pour tous les hommes. Mais, comme on ne peut pas également les servir tous, on doit s’attacher principalement à servir ceux que les lieux, les temps et les autres rencontres semblables nous unissent d’une façon particulière comme une espèce de sort. » Politique tirée de l’Écriture, liv, I, art. 5.

337 Après que tu en seras sorti. Cette fin de phrase rend la pensée presque inintelligible, si l’on comprend, comme il semble bien, qu’il s’agit ici de la mort. S’il s’agit uniquement du monde spécial où vit un empereur, c’est-à-dire de la cour et du train des affaires, la pensée alors est fort claire ; mais le texte n’est pas assez précis pour que le lecteur puisse se décider très nettement. Un peu plus bas, quand Marc-Aurèle parle de sortir de la vie, il pense évidemment au suicide, que le stoïcisme permettait au sage, et que même dans certains cas il lui recommandait.

338 Il y a ici de la fumée ; je quitte la place. Je ne crois pas qu’on puisse ainsi généraliser les choses ; et il faut prendre garde à se contredire soi-même lorsqu’on dispose si légèrement de son existence, en même temps qu’on se flatte d’être parfaitement soumis à la volonté de Dieu et d’accepter tout ce qu’il nous envoie.

339 Jouissant de ma pleine liberté. C’est le point essentiel dans la pratique de la vie, aussi bien que dans la doctrine stoïcienne.

340 Ami de l’association. Les développements qui suivent éclaircissent cette expression, qui dans le texte est aussi obscure que dans la traduction.

341 Une mutuelle harmonie. Bien que Marc-Aurèle n’entre ici dans aucun détail, on voit bien qu’il a des choses de l’univers la même impression qui, dans des siècles d’une science et d’une civilisation plus avancées, a produit des études nombreuses sur les harmonies de la nature. C’est un sujet inépuisable, parce qu’en cela l’esprit de l’homme s’adresse à l’infini, comme en tant d’autres matières.

342 Comment jusqu’à ce jour t’es-tu comporté ? C’est un examen de conscience que chacun peut utilement s’imposer à soi-même, et qui doit avoir sa place presque chaque jour dans nos réflexions. C’est une source constante des informations les plus délicates sur notre conduite personnelle. Si le passé donne des regrets, il porte aussi avec lui de fructueuses leçons ; et, par le souvenir des fautes commises, on peut éviter d’en commettre de nouvelles.

343 Jamais ne dire ou faire aucun mal à personne. Marc-Aurèle emprunte les mots dont il se sert ici à Homère, en les appropriant d’ailleurs à sa pensée et au tour de sa phrase. Voir l’Odyssée, chant IV, vers 690. Quant à la pensée elle-même, elle se retrouve aussi développée tout au long dans le Criton, de Platon, pp. 142 et 143, de la traduction de M. V. Cousin. Socrate établit comme un principe inébranlable qu’il ne faut jamais faire mal sous quelque prétexte que ce puisse être, même au prix de la vie.

344 Et aussi tous tes ingrats. Je crois qu’il est mieux de laisser ce genre de souvenirs dans l’oubli. Penser aux ingrats qu’on a faits, ce serait peut-être se donner bien inutilement, ou de la vanité, ou des chagrins.

345 Peuvent-elles troubler une âme savante et cultivée ? Il semble que cette réflexion peut répondre à celle qui termine le paragraphe précédent. L’ingratitude est tout à la fois une ignorance et une grossièreté. Comment pourrait-elle avoir tant d’influence sur le sage, qui sait clairement pourquoi il a rendu service à ceux qui oublient ses bienfaits, et qui doit être assez maître de lui-même pour ne pas sentir de telles blessures ?

346 La raison répandue dans la création entière. L’intelligence divine. Voir la préface des Questions naturelles de Sénèque.

347 Encore un instant. Ce sentiment de l’infirmité humaine et du vide de toutes choses ici-bas est d’autant plus remarquable qu’il vient d’un souverain absolu, placé au faite des grandeurs, et qui a su par expérience ce que valent tout cet éclat et tout ce faste. C’est là une considération qu’il ne faut jamais perdre de vue en lisant et en méditant Marc-Aurèle ; l’élévation incomparable de son rang ajoute encore à la force et à l’utilité de ses conseils, qu’on pourrait suivre presque aveuglément, si la première règle de la philosophie n’était pas de suivre d’abord sa propre lumière. Chacun de nous, d’ailleurs, peut, dans sa sphère plus ou moins étroite, s’appliquer cette réflexion ; mais une sagesse aussi désintéressée est difficile dans tous les rangs ; et l’obscurité de la situation n’y aide guère.

348 La bonne foi, la pudeur. Il y a dans cette pensée une misanthropie qui n’est pas habituelle à Marc-Aurèle.

349 Remontant vers l’Olympe. Ce vers est d’Hésiode, les Œuvres et les Jours, vers 197 de l’édition de Firmin Didot ; 195 des éditions ordinaires.

350 Honorer et bénir les Dieux. La sagesse de l’homme ne peut aller plus loin ; et, depuis Marc-Aurèle, personne n’a parlé mieux que lui ; pour sa part, il a su agir comme il parlait.

351 Et ne dépend pas de toi. C’est la distinction profonde par où commence le Manuel d’Épictète.

352 Heureuse et bonne. Il n’y a qu’un mot dans le texte ; mais il présente les deux sens. Il est clair que le stoïcien s’inquiète médiocrement du bonheur dans la vie, et qu’il y recherche avant tout l’accomplissement du devoir.

353 L’âme de Dieu et celle de l’homme. Voilà la véritable grandeur de l’homme ; et le stoïcisme a raison.

354 De n’être jamais entravée par un autre. C’est l’indépendance absolue du libre arbitre.

355 De borner là tous ses désirs. C’est la limite extrême de la vertu humaine ; il ne lui est pas possible d’aller au-delà. C’est ainsi que, dans le platonisme, l’idée du bien est la plus haute de toutes les idées.

356 Le fait de ma méchanceté actuelle. Le texte n’est pas aussi précis ; et j’ai dû le paraphraser pour le rendre plus clair.

357 À la communauté. Il faut entendre ceci dans le sens le plus large. Il ne s’agit pas seulement de la communauté civile et politique ; mais il s’agit de la société universelle de l’homme avec ses semblables, avec les choses et avec Dieu.

358 À son imagination. On pourrait traduire aussi : « Ne pas se laisser emporter aveuglément à l’apparence. » Mais j’ai préféré la première traduction à cause de ce qui suit : Ne pas s’imaginer, etc., passage où il n’y a pas à se méprendre.

359 C’est l’habitude qui est mauvaise. Tout ce passage est profondément altéré ; et la sagacité des éditeurs n’a pu le rétablir, d’après les manuscrits, qui n’offrent pas de remèdes suffisants. Je l’ai traduit du mieux que j’ai pu, sans répondre que j’aie bien saisi le sens, que d’autres ont compris tout différemment.

360 De son petit-fils. Ou de son élève.

361 Toi aussi tu agis comme lui. C’est-à-dire qu’au moment de la mort, tu songes encore aux choses les plus futiles de la vie.

362 Et moi aussi je l’ai jadis perdue. Cet aveu a quelque chose à la fois de sincère et de bienveillant ; mais, dans l’état où est le texte, il serait possible d’y trouver un autre sens. Celui que j’adopte est très acceptable.

363 Bien partagé. C’est la traduction littérale du mot grec.

364 L’intelligence qui la gouverne. Ici Marc-Aurèle distingue Dieu et le monde aussi nettement que possible, évitant la confusion qu’il a semblé parfois commettre, bien qu’elle ne soit pas le fond de sa pensée. Voir plus haut, liv. V., § 8.

365 Ne peut trouver en soi aucun motif de mal faire. Dans le Timée, Platon exprime la même pensée : « Disons la cause qui a porté le suprême ordonnateur à produire et à composer cet univers. Il était bon ; et celui qui est bon n’a aucune espèce d’envie… Celui qui est parfait en bonté n’a pu et ne peut rien faire qui ne soit très bon. » (p. 119, traduction de M. V. Cousin). La Bible dit aussi, Genèse, ch. I, verset 31 : « Dieu vit que tout ce qu’il avait fait était excellent. » Cette perfection de Dieu, s’étendant à ses œuvres, est le solide fondement de l’optimisme.

366 Quand tu fais ce que tu dois. Il me semble que tout ceci est comme un écho du Criton de Platon. « Il faut souffrir sans murmurer tout ce que la patrie nous commande de souffrir, fût-ce d’être battu ou chargé de chaînes ; si elle nous envoie à la guerre pour y être blessés ou tués, il faut y aller ; le devoir est là, et il n’est permis ni de reculer, ni de lâcher pied, ni de quitter son poste. » Criton, p. 148, traduction de M. V. Cousin.

367 Si l’on te blâme, ou si l’on te loue. Dans le Criton, Socrate ne fait pas plus de compte de l’opinion vulgaire, quand il s’agit du devoir, Ibid., p. 140.

368 Le dedans des choses. C’est l’expression même du texte. Cette pensée a été développée tout au long plus haut, liv. III, § 11. Le précepte donné ici est plein de sagesse pratique ; mais on a beau se mettre en garde contre l’apparence, elle a toujours bien des séductions. — Sénèque a dit : « Souvenez-vous principalement de séparer les choses du bruit qu’elles font et de les considérer seulement en elles-mêmes. Vous trouverez qu’elles n’ont rien de terrible que la peur qu’on en a. » Épître XXIV, à Lucilius.

369 L’intelligence qui régit l’univers. La doctrine est ici toute spiritualiste, comme plus haut, liv. V, § 30 ; et l’intelligence divine est profondément distinguée du monde, qu’elle gouverne avec une puissance et une bonté infinies.

370 Connaît les conditions où elle opère. On pourrait comprendre aussi comme l’ont fait quelques traducteurs : « Connaît ce qu’elle est ». Bossuet, en terminant le Discours sur l’histoire universelle, a dit : « Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d’un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l’égard de nos conseils incertains est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c’est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte, tout concourt à la même fin ; et c’est faute d’entendre le tout que nous trouvons du hasard et de l’irrégularité dans les rencontres particulières. »

371 Contre eux. Eux signifie ici : Les méchants. Mais le texte est encore plus vague que la traduction. Il dit simplement : « Le meilleur moyen de se défendre, c’est de ne pas ressembler. » La pensée d’ailleurs ne peut faire le moindre doute.

372 En te souvenant toujours de Dieu. C’est le fondement d’une piété raisonnable et solide.

373 À la communauté. Dans ce passage, le mot de communauté doit s’entendre dans le sens le plus large, ainsi qu’on l’a vu plus haut, liv. V, § 35. C’est la société de l’homme, d’abord avec ses semblables, puis avec les choses, et enfin, avec Dieu ; c’est la société universelle, dont nous sommes une partie, laquelle doit toujours s’efforcer d’être en harmonie avec le tout.

374 Qui se donne comme il veut l’éveil et le mouvement. C’est le libre arbitre de l’homme ; le stoïcisme y a cru avec une énergie qui a fait sa principale grandeur, et qu’aucune autre doctrine n’a surpassée. Il est impossible d’être, sous ce rapport, plus spiritualiste qu’il ne l’a été.

375 Sous les couleurs qu’il veut leur donner. Non pas de manière à changer les choses elles-mêmes, mais à régler, avec pleine indépendance, les impressions qu’elles nous donnent.

376 Et non pas suivant une autre nature. La pensée n’est pas très nettement exprimée ; et l’on peut y voir tout à la fois l’affirmation de l’unité de Dieu, et aussi une sorte de panthéisme qui l’identifierait avec le monde.

377 Unité, ordre, providence. C’est ce que nous atteste la raison aidée de la science ; c’est aussi ce que nous attestent notre instinct et l’observation la plus superficielle.

378 J’adore. Sentiment d’une parfaite piété, qui se retrouve dans toutes les pensées de Marc-Aurèle, qu’il a exprimé plus vivement peut-être qu’aucun stoïcien, mais qui appartenait aussi à toute l’école.

379 Ma ferme confiance. C’est la foi de Socrate, que Platon a exprimée dans le Criton et dans le Phédon. Il faut aussi, sur tous ces grands sujets, lire Sénèque et le méditer.

380 Reviens à toi le plus vite que tu peux. Excellent conseil, qui devient facile à pratiquer quand on s’habitue à cet examen de soi-même et à cette surveillance constante. Pour retrouver et reconnaître l’équilibre, il faut d’abord l’avoir connu et senti. On le rétablit plus vite dès qu’une fois on sait bien ce qu’il est.

381 L’équilibre et l’harmonie. Il n’y a que ce dernier et unique mot dans le texte.

382 Entre ta belle-mère et ta mère. Il peut sembler, au premier coup d’œil, qu’il y a là quelque recherche ; mais cette comparaison prend beaucoup de réalité et de grandeur par l’application qu’en fait Marc-Aurèle.

383 La cour et la philosophie. Par la Cour, il faut entendre ici le maniement des affaires et l’administration ; et, pour un empereur romain, c’était le gouvernement du monde. C’est uniquement sous ce rapport que Marc-Aurèle met la cour à côté de la philosophie, dont autrement elle serait manifestement trop loin.

384 Qui te rend supportable ce que tu vois… tu t’y fais supporter toi-même. Ce dernier trait est touchant ; et il y a bien peu de cœurs qui, dans une situation si haute, se diraient à eux-mêmes de telles vérités.

385 Des mets et des plats. Le choix de ces exemples peut sembler assez singulier ; celui qui suit sur les plaisirs du sexe l’est peut-être encore davantage. L’idée, sans doute, est juste ; mais il était possible de recourir à d’autres images, celles-là n’étant pas nécessaires. La dernière surtout est rendue avec une crudité étonnante, que j’ai adoucie, mais que je ne pouvais faire disparaître.

386 Savoir au juste ce qu’elles sont en soi. C’est la même pensée que plus haut, § 3, et dans le liv. III, § 11.

387 Les mettre à nu. C’est l’expression même du texte ; et, dans ce qui précède, Marc-Aurèle vient de le faire comme il le recommande.

388 Ce faste orgueilleux. Il ne faut pas perdre de vue que c’est un empereur qui parle.

389 Ce que Cratès dit de Xénocrate. On ne sait pas à quoi ceci peut faire allusion.

390 Les objets qu’admire la foule. Marc-Aurèle distingue trois degrés successifs dans l’admiration que les hommes peuvent ressentir pour les objets dont ils sont entourés ou qu’ils observent. Leur admiration peut s’adresser d’abord à des choses inanimées dans la nature, puis à des êtres animés. Des êtres animés, mais qui ne sont que des brutes, on peut passer aux êtres intelligents, appliquant leurs facultés à leurs besoins ou à leurs désirs.

391 L’âme raisonnable, universelle et sociable. C’est le degré le plus élevé de l’âme ; elle est douée de raison, elle comprend tout, elle se soumet à toutes les lois de la société où elle vit.

392 D’aucune des âmes d’une autre espèce. C’est ainsi qu’il faut restreindre, à ce qu’il semble, l’expression un peu vague du texte. Il ne s’agit pas d’arriver à la conception de l’âme divine, mais seulement à la conception de l’âme douée de raison et capable de vertu, que l’homme porte en lui-même. La fin du paragraphe me semble le prouver.

393 Sur ce fleuve. Voir plus haut, liv. II, § 17, des idées et des expressions analogues. Cette métaphore est une des plus naturelles du monde ; et c’est ainsi que Lamartine a dit : « Ne pourrons-nous jamais sur l’Océan des âges, Jeter l’ancre un seul jour ? »

394 Aimer un de ces passereaux. Image frappante et douce. Ceci, d’ailleurs, ne veut pas dire qu’il ne faut rien aimer, ni ne s’attacher à rien. Mais il faut connaître la valeur des choses et ne pas les estimer plus que leur prix, quelque chères qu’elles puissent être.

395 L’existence n’est guère autre chose. Il n’est question ici que de l’existence matérielle, et elle n’est guère, en effet, que ce que dit Marc-Aurèle.

396 En la restituant à la source. Ceci n’implique pas nécessairement la destruction de l’âme ; mais c’est bien, en effet, la destruction de notre corps.

397 Transpirer comme le font les plantes. C’est peut-être l’observation la plus ancienne qu’on puisse citer de la respiration des plantes. Il est clair, d’ailleurs, que cette opinion devait être fort répandue parmi les savants pour que Marc-Aurèle l’eût recueillie.

398 Est-ce d’être loué et applaudi ? Un empereur sait mieux que personne ce que valent les louanges du vulgaire et la gloire humaine.

399 Les acclamations, les cris d’enthousiasme. Comme ceux que les empereurs pouvaient entendre au Colisée ou au Grand Cirque.

400 L’organisation qu’on a. Voir plus haut, liv. V, § 16, et plus loin, liv. VII, § 55.

401 La science. Le texte dit précisément : L’art.

402 Les précepteurs et les maîtres. On a pu voir, par le premier livre tout entier, quelle reconnaissance profonde Marc-Aurèle avait vouée aux maîtres qui avaient fait son éducation. Il leur attribue à peu près tout ce qu’il vaut.

403 Tu feras bien peu de cas de tout le reste. Marc-Aurèle pouvait citer son propre exemple ; et il avait été le premier à profiter des conseils qu’il donne aux autres.

404 Vivre dans un trouble profond. Ce qui est absolument contraire à cette tranquillité d’âme si expressément recommandée par le stoïcisme. En supprimant une foule de besoins du genre de ceux dont parle ici Marc-Aurèle, on supprime du même coup une foule d’occasions de chute et de faute pour l’âme. On la calme en la laissant vis-à-vis d’elle-même, sans qu’elle cherche à se porter au-dehors plus qu’il ne convient.

405 Ses plaintes, même contre les Dieux. S’il est une vertu que le stoïcisme ait apprise à l’homme, c’est bien la soumission à la volonté divine et la résignation. Marc-Aurèle a montré, par sa propre vie, ce que cette résignation devait être.

406 Tu te rendras aimable à tes propres yeux. En d’autres termes : Tu seras bien avec toi-même et en repos vis-à-vis de ta propre conscience.

407 En harmonie avec tes compagnons. Les termes du texte ont peut-être un sens plus général.

408 Tu les remercieras. Ce sont là les sentiments communs que l’instinct inspire à tous les hommes, et que la raison confirme dans les plus sages.

409 Leurs dons… leurs décrets. Voir plus haut, liv. III, § 4, et liv. V, § 8. Sénèque a dit : « Ne crois pas que l’adulation d’autrui nous soit plus mortelle que la nôtre. Quel homme a osé dire la vérité ? Quel homme, entouré d’un troupeau de flatteurs et de panégyristes, ne s’est pas plus encore applaudi à lui-même ? » Traité De la tranquillité de l’âme, ch. I.

410 Les éléments sont soumis. Cette observation est profondément spiritualiste ; et il est parfaitement vrai que le mouvement de l’âme n’a absolument rien de commun avec celui de la matière.

411 Par un âpre sentier. Ou : Par un sentier difficile à comprendre. Ceci peut se rapporter aux études attentives que la science exige et dont il a été question au paragraphe précédent.

412 Quelle singulière contradiction ! Toutes les réflexions qui remplissent ce paragraphe sont de celles où se complaît et triomphe le génie de Pascal : « Nous sommes si présomptueux que nous voudrions être connus de toute la terre et même des gens qui viendront quand nous ne serons plus. Et nous sommes si vains que l’estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente. » Pensées, article 2, § 5, édition Havet [fragment 148 Br.].

413 Autant vaudrait se désoler. Critique piquante et juste.

414 Ne va pas croire que ce soit chose impossible. Ne jamais désespérer de rien est un des conseils les plus pratiques que la philosophie et la religion puissent donner à l’homme. La valeur de ce conseil résulte de la mobilité incontestable de toutes choses, surtout des choses humaines. Il faut conserver bon espoir dans les plus grands revers, de même qu’il faut n’être pas sans quelque crainte dans les plus brillantes fortunes et sur les sommets les plus élevés. Voir livre IV, § 3.

415 Dans les exercices du gymnase. Toute cette comparaison est d’une justesse frappante ; et, quand cette leçon est bien comprise et bien appliquée, elle peut être d’un grand secours dans la vie.

416 C’est avec bienveillance. C’est là, en effet, le sentiment qu’il faut s’efforcer de toujours garder envers ses semblables, et il suffirait à adoucir bien des griefs.

417 Éviter les gens. Bien souvent on n’aurait rien de plus ni de mieux à faire ; mais on n’est pas toujours assez maître de soi. On se sent blessé, et l’on se plaint, au lieu de rester impassible et muet.

418 Si quelqu’un veut bien me convaincre. Il faut beaucoup d’humilité et d’amour de la justice pour supporter ainsi la contradiction, et même pour en savoir gré.

419 Je suis à la joie de mon cœur de me redresser. Ceci est de la vertu la plus sincère et la plus rare. Cette abnégation de son sens propre est plus remarquable chez un empereur que chez qui que ce soit.

420 Je ne cherche que la vérité. Voilà, en effet, le grand ressort de la conscience humaine : Aimer la vérité par-dessus tout, même quand elle vous est contraire et vous condamne. Voir plus loin, liv. VIII. § 16, l’explication dont Marc-Aurèle fortifie encore ce conseil ; voir aussi plus haut, liv. IV, § 12.

421 Ils ne me préoccupent point. Voir plus haut, liv. IV, § 18, la réflexion sur le temps considérable qu’on gagne en ne se préoccupant point de ce que fait autrui, et en s’appliquant exclusivement à ce qu’on fait soi-même.

422 Trois heures suffisent. Il n’est pas probable qu’il y ait une intention particulière dans le choix de ce nombre. C’était, sans doute, une locution proverbiale ; et Marc-Aurèle s’en sert sans y attacher aucune importance, pour indiquer simplement un temps très court.

423 Et le muletier qui le servait. Il est possible que le nom de ce muletier fût très connu dans l’Antiquité, et qu’on eût conservé son souvenir, comme de nos jours on a conservé celui de quelques domestiques fidèles, qui ont servi de grands personnages. Mais aujourd’hui le nom du muletier a disparu, tandis que celui d’Alexandre vit encore parmi nous et n’est pas près de disparaître. C’est une différence dont Marc-Aurèle ne tient peut-être pas assez de compte, bien que, d’ailleurs, sa réflexion soit très juste. Devant l’infini, la mort de l’un ne pèse pas plus que la mort de l’autre.

424 Le nombre énorme de choses. En effet, les phénomènes qui se passent dans notre corps, dont les fonctions ne cessent pas un instant, sont excessivement nombreux. Nous n’en avons pas conscience ; mais nous savons avec pleine certitude qu’ils y ont lieu, bien qu’à notre insu. Quant aux phénomènes qui sont ceux de notre esprit, ils sont en moins grand nombre ; mais ils sont encore plus merveilleux, ne serait-ce que par l’intuition intime que nous en avons.

425 Comment s’écrit le mot d’Antonin. L’exemple peut paraître d’abord un peu singulier ; mais il n’a pas d’autre objet que de choisir une action indifférente entre mille autres. Il est vrai que tout dans la vie n’a pas ce caractère d’indifférence absolue ; mais, même en face des choses les plus blâmables et les plus révoltantes, il est bon de rester de sang-froid, pour donner des conseils que la douceur peut rendre plus efficaces.

426 Par nombre de choses. Le texte dit précisément : « Par certains nombres », expression qui n’est pas très claire et que j’ai dû paraphraser.

427 C’est là pourtant ce que tu les empêches de faire. Observation très fine et très juste. Il y a telle manière de reprendre les gens qui les blesse et les cabre. La plupart des choses de la vie ordinaire ne méritent pas les emportements qu’elles suscitent en nous ; et c’est habituellement contre nos familiers et nos domestiques que nous nous laissons aller à une irritation qui a bien rarement une cause suffisante. C’est autant pour nous que pour eux que nous devons chercher à nous dompter.

428 Qui sort d’esclavage. L’expression du texte n’est pas tout à fait aussi formelle ; mais le sens qu’elle offre est bien celui que je donne.

429 À la servitude de la chair. Ici, au contraire, je ne fais que traduire littéralement. L’expression a une apparence chrétienne ; mais je crois que Marc-Aurèle n’a pas eu besoin de l’emprunter à une autre source que celle du stoïcisme. Avant Marc-Aurèle, Sénèque s’en sert fréquemment ; et même il n’est pas probable que Sénèque l’eût inventée. Voir plus haut, liv. IV, § 41, et livre V, §§ 5 et 26.

430 Ton âme ait été la première à te manquer. L’expression de la pensée n’est pas assez complète peut-être ; il est évident que l’âme a fait défaut à l’homme en succombant au vice ; mais encore eût-il été bon de le dire un peu plus précisément qu’on ne le fait ici.

431 Tomber au nombre des Césars. L’expression ne semblera pas trop dure si l’on se rappelle quelques noms, Tibère, Claude, Caligula, Néron, Vitellius, Domitien, et tant d’autres que l’on pourrait citer, moins illustres, mais tout aussi vicieux. Marc-Aurèle a raison de s’éloigner avec une sorte d’horreur de semblables modèles. Mais il fallait beaucoup de franchise et de courage pour le dire si hautement.

432 De t’empreindre de leur couleur. L’expression grecque est peut-être encore plus énergique.

433 Tel que la philosophie a voulu te rendre. On a vu par le premier livre quels maîtres la philosophie avait donnés à Marc-Aurèle, et la reconnaissance profonde qu’il gardait de leurs leçons.

434 C’est une disposition sainte de notre cœur. On ne saurait assigner à la vie un but plus élevé, ni plus vrai.

435 À la communauté. On a déjà indiqué plus haut, liv. II, § 13, et liv. VI, § 7, dans quel sens il fallait entendre ce mot de Communauté, et pourquoi il faut le préférer à celui de Société, qui serait un peu trop étroit.

436 L’élève d’Antonin. On se rappelle que Marc-Aurèle avait été adopté par Antonin le Pieux. Le fils adoptif a déjà tracé le portrait de son père vénéré, plus haut, liv. I, § 16 ; et il l’a présenté sous les couleurs les plus favorables, et à la fois les plus vraies. Mais cet unique témoignage d’admiration et de gratitude ne lui a pas suffi ; et le second éloge complète heureusement le premier. On peut remarquer aussi qu’il a grande importance pour l’histoire en ce qu’il fait pénétrer intimement dans l’étude de l’administration de l’Empire. On voit pleinement à quels devoirs s’astreignaient les Empereurs qui prenaient leurs fonctions au sérieux ; et l’exemple d’Antonin pourrait guider encore aujourd’hui tous les souverains et tous les hommes d’État.

437 Des rêves qui t’abusaient. Ce sont les illusions des passions et des intérêts, qui nous font juger les choses autrement qu’elles ne sont. Mais il faut toujours, même à l’âme la plus sincère, beaucoup de temps pour dissiper les fausses apparences que la vie nous offre à ses débuts. Seulement, on se mûrit plus vite quand on a été à l’école où Marc-Aurèle s’est formé.

438 Je suis composé d’un corps et d’une âme. Depuis Socrate et Platon, la distinction était faite ; et le stoïcisme n’a eu qu’à la recueillir. Le grand point pour chacun de nous, c’est de voir quelles sont les conséquences pratiques que cette distinction doit nous imposer dans toute la conduite de la vie. La raison doit l’emporter sans cesse sur toutes les inspirations de l’instinct et de la bête. Mais cette domination absolue de la raison est bien rare.

439 N’a pas le pouvoir de rien discerner. Voilà la partie essentielle de tout ce paragraphe, qui n’a pas été toujours bien compris. Le corps sent, mais ne discerne rien ; il n’y a que l’âme qui discerne les choses et qui les comprenne.

440 Au présent. Voir plus haut, liv. II, § 14. Le présent seul nous appartient, et encore nous échappe-t-il dès que nous voulons le saisir ; le passé nous a échappé pour toujours. Quant à l’avenir, nous ne pouvons jamais savoir si nous l’atteindrons, ni ce qu’il sera. En tous cas, il ne peut être à nous que dans les limites les plus étroites. Telle est la position vraie de l’homme durant sa courte existence.

441 Ce que l’homme doit faire. Le devoir de l’homme se réduit à suivre la raison et à vivre selon la nature, comme le disent les stoïciens.

442 Elle n’est pas non plus un mal pour lui. Distinction des vrais et des faux biens

443 Quels plaisirs n’ont pas goûtés des brigands. Le philosophe ne doit donc faire aucun cas des plaisirs dont il partagerait la jouissance avec ces êtres dégradés. Les seuls plaisirs qu’il doit goûter sont ceux de la raison et de la vertu.

444 Des tyrans. Il est clair que Marc-Aurèle fait ici allusion à plus d’un empereur, parmi tous ceux qui l’avaient précédé.

445 La loi qui est la sienne. La grande difficulté, c’est d’arriver à pratiquer cette loi ; la philosophie et la raison nous l’enseignent. Mais qu’il y a toujours peu de cœurs ouverts et dociles à leurs leçons !

446 Qui lui est commune avec les Dieux. C’est la vraie grandeur de l’homme que Dieu s’en soit fait en quelque sorte un associé pour l’accomplissement du bien. Voir plus haut, liv. III, § 4.

447 Perdues dans un des coins du monde. Marc-Aurèle ne pouvait pas encore savoir de son temps combien il avait raison. Aujourd’hui nous le savons mieux, parce que nous connaissons mieux la terre et la place qu’elle tient dans l’ordre universel des choses. Mais nous n’avons point à tirer de cette considération plus complète d’autres conséquences que ne le fait Marc-Aurèle.

448 De ce principe commun qui conduit l’univers. En d’autres termes, de Dieu.

449 Au principe que tu adores. Même remarque. Voir plus haut, liv. III, § 2, des réflexions analogues sur la valeur des choses, quelles qu’elles puissent être.

450 a tout vu. L’expression dépasse sans doute la pensée véritable de Marc-Aurèle. Les choses ne sont pas aussi parfaitement uniformes. Il avait pu voir par lui-même que le règne d’Antonin le Pieux, et le sien propre, différaient beaucoup des règnes précédents. Si le fond est essentiellement le même, les formes du moins varient sans cesse.

451 Dans le lieu où elles sont placées. Le texte est altéré en cet endroit, et les manuscrits ne fournissent aucun moyen de le rectifier d’une manière satisfaisante. La pensée générale ne peut d’ailleurs faire de doute.

452 Pour les choses… quant aux hommes. Le précepte est excellent ; et si l’on savait le pratiquer dans ses deux parties, les individus seraient beaucoup plus heureux, en même temps que la société serait beaucoup plus régulière. Ce sont d’ailleurs des conseils qu’avaient déjà donnés le Platonisme, et que la foi chrétienne a sanctionnés aussi bien que le stoïcisme.

453 Il en est de même pour l’univers. Le vrai moyen qu’ait l’homme de comprendre le vaste ensemble des choses qu’il a été admis à contempler, c’est de s’étudier lui-même, et de transporter dans l’étude de l’univers les données essentielles que lui a fournies sa propre étude. Tout se règle dans l’être doué de raison sur l’intelligence ; dans l’univers aussi tout doit se régler sur une intelligence infinie.

454 De ta libre préférence. J’ai pris cette expression plutôt que celle de Libre arbitre, qui aurait le même sens, parce qu’elle se rapproche davantage de l’étymologie grecque. Le Manuel d’Épictète commence par cette distinction fondamentale des choses qui dépendent de nous et des choses qui n’en dépendent pas. Ici, Marc-Aurèle tire des conséquences très pratiques de cette maxime aussi simple que profonde.

455 Ni d’accuser Dieu. Le singulier est dans le texte, tandis qu’un peu plus haut c’est le pluriel qui a été employé. Dans la langue de Marc-Aurèle, les deux expressions ont la même valeur. — Bossuet a dit : « Si nous désirions les vrais biens comme il faut, il n’y aurait point d’inimitiés dans le monde. Ce qui fait les inimitiés, c’est le partage des biens que nous poursuivons. Il semble que nos rivaux nous ôtent ce qu’ils prennent pour eux. Or les biens éternels se communiquent sans se partager. Ils ne souffrent ni ennemis ni envieux, à cause qu’ils sont capables de satisfaire tous ceux qui ont le courage de les espérer. C’est là le vrai remède contre les inimitiés et la haine. » Sermon sur la Réconciliation.

456 Nous concourons tous. La pensée est profondément vraie, et personne ne l’a plus vivement rendue. L’homme n’est pas isolé dans le monde ; et à moins de soutenir que l’ensemble des choses n’a aucun sens, il est clair que chaque objet, chaque être, chaque homme surtout y a sa place et y joue son rôle. Avoir cette idée de notre destin ici-bas, ce n’est pas le surfaire ; c’est simplement en montrer la grandeur.

457 Les autres, dans une ignorance absolue. C’est la presque unanimité des hommes ; mais, à défaut de la philosophie, ils ont les religions, qui leur expliquent suffisamment, quelles qu’elles soient, d’où ils viennent et où ils vont.

458 Comme le disait, je crois, Héraclite. Cette pensée ne se retrouve pas précisément dans les fragments qui nous restent d’Héraclite ; mais on peut en trouver cependant quelques traces. Voir les Fragments d’Héraclite, de M. Müllach, 19, 37, 46, etc., édit. Firmin Didot, pp. 317 et suiv. Héraclite est un des premiers qui aient reconnu et proclamé l’harmonie de l’univers et son unité admirable.

459 Dont Chrysippe a parlé. Ce passage serait un peu obscur à cause de sa concision, si Plutarque ne nous avait pas conservé d’une manière plus complète la pensée de Chrysippe : « Comme les comédies renferment nombre d’épigrammes destinées à frapper le ridicule et qui mauvaises en soi répandent de l’agrément sur la pièce entière, de même vous pouvez bien blâmer le vice en tant que vice ; mais, sous d’autres rapports, il n’est pas inutile. » Traduction de M. Bétolaud, Des notions communes rapprochées des maximes stoïciennes, tome IV, p. 488 ; et édit. Firmin Didot, Moralia, tome II, p. 1303.

460 Croire que les Dieux ne s’occupent en rien de nous. Il faut lire dans le Xe livre des Lois les admirables démonstrations de Platon sur ce point spécial, pp. 252 et suiv., traduction de M. V. Cousin.

461 Il m’est du moins permis de m’occuper de moi-même. Cette seconde partie de l’alternative est absolument évidente et peut braver toute contradiction.

462 Raisonnable et sociable. Ce sont les deux caractères essentiels de la nature humaine et que toute l’Antiquité lui avait reconnus.

463 Comme pour Antonin. Souvenir pieux de Marc-Aurèle pour son père adoptif.

464 C’est Rome. Pour les modernes, c’est Paris, Londres, etc. ; mais chacun de nous n’en a pas moins en outre la cité universelle, dont il est membre, comme Marc-Aurèle se faisait gloire de l’être.

465 Aux cités diverses. La société particulière et la patrie, où l’on est né ; et le monde, dont on fait partie.

466 Indifférentes et moyennes. Il n’y a que ce dernier mot dans le texte. L’expression n’est pas très claire ; elle était probablement familière et spéciale à la doctrine stoïcienne ; mais elle reste obscure pour nous.

467 Voir toujours les mêmes choses. Voir plus haut dans ce livre, § 37.

468 Jusques à quand ? Formule qui a été répétée bien souvent depuis Marc-Aurèle, mais qu’il a été peut-être le premier à trouver.

469 Philistion… Phœbus… Origanion. Noms qui sont tout à fait inconnus pour nous, et que Marc-Aurèle ne paraît pas tenir en grande estime.

470 Un Eudoxe. Sans doute le disciple de Platon.

471 Un Ménippe. C’est le philosophe cynique si fameux par ses satires, et dont le souvenir a fourni chez nous le titre de la Satire Ménippée.

472 Doux envers les hommes. Voir plus haut dans ce liv. § 20, et liv. II, § 1.

473 Quand tu veux te ménager quelque joie. C’est la joie que le cœur affectueux et reconnaissant de Marc-Aurèle s’est ménagée dans le premier livre de ses Pensées, en rappelant tous les exemples fructueux que lui avaient donnés ses parents et ses maîtres, par leurs qualités éminentes et diverses.

474 Il n’est pas de plus grand plaisir. On pourrait ajouter : « Ni de plus réelle utilité. » Sénèque a dit : « Pourquoi ne garderions-nous pas les portraits de ces grands hommes, et n’honorerions-nous pas le jour de leur naissance, afin de nous exciter à la vertu ? Ne les nommons jamais sans quelque éloge ; car le respect que nous devons à nos précepteurs, nous le devons aussi à ces précepteurs du genre humain, qui nous ont découvert les sources de tant de choses utiles. » Épître LXIV, à Lucilius.

475 L’occasion pour toi de t’exercer à une autre vertu. Il n’y a guère de cas dans la vie où l’on ne puisse appliquer ce conseil. C’est prendre les choses du bon côté ; et le stoïcisme a raison quand il croit que la misère et la douleur ne sont pas des maux véritables, si l’âme est assez forte pour les tourner au bien. Mais ces transformations morales ne sont qu’à l’usage des plus forts et des plus exercés.

476 Ce même désir. De ne jamais vouloir l’impossible et de se résigner, en face d’obstacles insurmontables. Voir plus haut, liv. V, § 20, une réflexion presque semblable.

477 Dans l’acte d’autrui. La gloire résulte de l’approbation plus ou moins fondée des autres hommes ; et, en ce sens, celui qui recherche la gloire dépend nécessairement de ceux qui la lui donnent par leurs louanges.

478 M’abstenir de tout jugement. C’est une des grandes maximes du stoïcisme. La suspension du jugement est chose fort difficile, à cause de la connexion si étroite de la sensibilité et de l’intelligence. La sensation violente le plus souvent notre jugement, et il faut beaucoup d’habitude et de domination de soi pour ne pas se laisser aller instinctivement à ce penchant presque irrésistible de notre nature.

479 Écouter sans distraction. Les hommes d’État ont plus de peine que d’autres, mais aussi plus d’avantage, à prêter une attention complète à ce qu’on leur dit. La multiplicité des affaires est une cause de distraction à peu près inévitable ; et quand on a trop de choses à écouter, on les écoute assez mal.

480 Dans la pensée. Le texte dit positivement : « Sois dans l’âme de celui qui te parle. »

481 Ce qui n’est pas utile à l’essaim. Comparaison délicate du genre de celles que l’on a déjà vues plus haut, liv. III, §§ 4 et 13 ; liv. IV, §§ 15, 44 et 48, et liv. V, § 8.

482 Sont déjà partis. Pour peu qu’on vive, c’est une triste observation qu’on peut faire de très bonne heure, et qui se multiplie d’autant plus qu’on vit davantage. Ce sont autant d’avertissements.

483 Pourquoi donc est-ce que je m’emporte ? Cette tournure a quelque chose de piquant dans sa brusquerie, parce que le motif qui l’explique et l’éclaircit ne vient qu’à la suite.

484 Une idée fausse. Il y a peut-être quelque exagération à comparer une idée fausse à la rage que le chien vous inocule, ou à l’illusion que vous cause la jaunisse sur le goût réel des choses.

485 Personne au monde ne peut t’empêcher. Voir la même pensée plus haut, liv. II, § 9, et liv. V, § 10.

486 Qu’est-ce que sont les gens. Autre expression du dédain de la gloire. En elle-même, elle n’est qu’un bruit ; et la foule qui la distribue si arbitrairement est composée presque entièrement de gens sans réelle valeur.

487 Le temps effacera tout cela. Avec quelques différences cependant ; ainsi la juste gloire de Marc-Aurèle est venue jusqu’à nous et n’est pas près de s’éteindre. Pascal a médit aussi de la gloire : « La plus grande bassesse de l’homme est la recherche de la gloire ; mais c’est cela même qui est la plus grande marque de son excellence ; car, quelque possession qu’il ait sur la terre, quelque santé et commodité essentielle qu’il ait, il n’est pas satisfait s’il n’est dans l’estime des hommes. » Pensées, art. 1, § 5, édit. Havet, p. 20 [fragment 404 Br.]. Et ailleurs : « La douceur de la gloire est si grande qu’à quelque chose qu’on l’attache, même à la mort, on l’aime. » Art. 2, § 1 [fragment 158 Br.].

488 Il n’y a rien de nouveau dans le monde. C’est là ce que dit aussi l’Ecclésiaste, ch. I, § 10, et ch. III, § 15. Il y a du vrai dans cette réflexion ; mais il ne faut pas l’accepter d’une manière absolue, ainsi que je l’ai déjà fait remarquer, plus haut, liv. VI, § 37.

489 Les choses sont tout ensemble habituelles et passagères. C’est exact dans une certaine mesure ; mais il n’est pas un de nous qui n’ait vu beaucoup de nouveau durant son existence, et qui ne puisse conclure que les générations antérieures ont dû en voir tout autant que la sienne.

490 Qu’il ne tient absolument qu’à toi de raviver. Il semble plus naturel de prendre la négation, et c’est ce qu’ont fait quelques traducteurs, quoique les manuscrits n’autorisent pas cette correction. Elle n’est pas indispensable ; et du moment qu’on peut raviver des sensations, il est sous-entendu par là-même qu’on peut aussi ne les raviver point.

491 Ne peuvent absolument rien. C’est trop dire, quelque forte et quelque exercée que l’âme puisse être. Voir plus haut, liv. V, § 2, et liv. VI, § 52.

492 Se faire une nouvelle vie. En substituant l’action de la volonté raisonnable et réfléchie à la pensée instinctive, qui a suivi immédiatement l’impression sensible.

493 Ces immenses assemblées, ces troupeaux. La plupart des traducteurs ont compris ce passage différemment. Selon eux, il s’agit ici de grands troupeaux de bêtes domestiques, de moutons et de bœufs. Le contexte ne se prête pas à ce sens ; et je préfère entendre le mot de Troupeaux avec la même nuance d’ironie que nous y attachons, quand nous parlons de ces troupeaux d’hommes assemblés pour quelque fête publique, pièces de théâtre, combats de gladiateurs. Il me semble que la pensée ainsi comprise a plus d’unité et de teneur.

494 Contre toutes ces séductions. Le cœur du philosophe en a de plus dangereuses à éviter ; mais celles-là sont peut-être les plus ordinaires et les plus nombreuses. Celles du luxe surtout et de la mollesse sont les plus redoutables.

495 Tant vaut l’homme. L’observation est très juste ; et l’on peut juger de quelqu’un par les amusements et les distractions qu’il se donne.

496 Il faut regarder à l’intention. Le texte n’est pas tout à fait aussi formel ; mais la phrase qui suit me semble déterminer nettement ce sens.

497 La nature qui régit l’univers. En d’autres termes, Dieu ou la Providence.

498 L’utilité commune… la bonne harmonie du monde. J’ai cru devoir donner un sens aussi large à l’expression dont se sert Marc-Aurèle. On pourrait comprendre aussi qu’il ne s’agit que de l’intérêt de la société ; mais, dans les doctrines stoïciennes, l’idée de société s’étend jusqu’à l’ordre universel, dont l’homme fait partie. Le lui rappeler, ce n’est ni le flatter ni le grandir outre mesure ; c’est lui assigner sa vraie place. Voir plus haut, liv. VI, § 42.

499 Combien d’hommes jadis célèbres… Juste appréciation de la gloire humaine. Ici, le stoïcien efface absolument l’empereur dans Marc-Aurèle.

500 L’aide d’autrui. Voir un peu plus haut, § 5. Un empereur, aussi sérieux dans l’accomplissement de ses devoirs, devait sentir plus que personne l’absolue nécessité d’auxiliaires. Avoir à régir le monde romain était un fardeau accablant ; et, même en choisissant les ministres les plus habiles, on pouvait sentir encore combien on restait au-dessous de sa tâche.

501 Blessé à la jambe. Image frappante et très naturelle.

502 Que l’avenir ne te trouble pas. Conseil très pratique, qui s’appuie surtout sur la confiance en la bonté de Dieu. Le motif qu’en donne Marc-Aurèle est excellent aussi, et ne contredit en rien la ferme croyance à la Providence divine.

503 Dieu, qui est partout, est un. L’unité de Dieu et l’unité systématique du monde ne peut être plus complètement affirmée. C’est le résultat dernier de la doctrine stoïcienne. Notre mot d’univers ne signifie pas autre chose ; le mot de Cosmos en grec a encore un sens plus précis, puisqu’il n’implique pas seulement l’idée d’unité, mais qu’il implique éminemment l’idée d’ordre et de perfection.

504 Tout en qui est matériel. C’est l’expression même du texte, et elle est encore plus forte, s’il est possible.

505 Toute cause. Il n’est pas certain que Marc-Aurèle comprenne dans cette formule générale la cause volontaire et libre que nous sommes. Mais on ne saurait affirmer non plus qu’il fasse une exception pour la personnalité humaine, et qu’il ne l’absorbe pas « dans la raison qui gouverne le monde ».

506 Droit ou redressé. Il est assez probable que ce n’est là qu’une note, que Marc-Aurèle comptait développer plus tard. Mais la pensée est très claire, malgré la concision des mots. Il faut que l’homme marche droit dans la voie du bien ; ou, s’il s’égare, il doit redresser sa route.

507 Individuels. L’expression même du texte est : Unifiés.

508 Malgré leur isolement. Il s’agit simplement de l’isolement matériel, chaque être existant nécessairement en soi et pour soi. Le rapport des êtres raisonnables est essentiellement un rapport moral.

509 Tu n’aimerais pas encore les hommes du fond du cœur. Plus haut, liv. VI, § 39, Marc-Aurèle nous a recommandé d’aimer les autres hommes « en toute sincérité ».

510 Le bien qui t’est propre. L’égoïsme ainsi entendu n’est pas blâmable ; mais, au fond, c’est à peine de l’égoïsme.

511 Ces portions de mon être. L’expression du texte est plus vague ; mais j’ai dû la préciser pour la mettre plus d’accord avec ce qui suit.

512 Ce qui en moi souffrira. C’est le corps, que l’âme peut distinguer profondément d’elle-même, et dont elle peut s’isoler presque absolument.

513 Il m’est toujours possible de concevoir cette pensée. Voir plus haut, liv. IV, § 7. La maxime est pratique ; mais elle est fort difficile à appliquer : il faut joindre à un long exercice une grande force d’âme, pour faire taire la sensibilité et n’écouter que la raison. C’est là toute la doctrine stoïcienne.

514 L’or, l’émeraude, la pourpre. Marc-Aurèle cherche les matières les plus belles et les plus précieuses, quoiqu’il sache bien que rien dans la nature ne peut égaler la conscience, avec ses puissances, ses splendeurs et son prix inestimables.

515 Le trouble d’aucune passion. Le texte est, dans ce passage, un peu corrompu ; mais la pensée n’en reste pas moins claire.

516 Qu’il s’infligerait de son plein gré. Le texte est moins développé.

517 C’est au corps de s’arranger. Voir un peu plus haut, § 15, la même doctrine.

518 Quant à l’âme. Voir plus haut, liv. V, § 20. Cette séparation de l’âme et du corps, durant la vie, est déjà une doctrine platonicienne ; mais l’école stoïque a précisé les choses davantage et les a poussées aussi loin que possible. C’est bien là la solution définitive de l’énigme que l’homme se présente à lui-même. Par là, il rétablit en lui l’unité et la paix ; mais il faut qu’il y mette une grande énergie, ou que Dieu l’ait heureusement doué par la nature qu’il lui a primitivement accordée. Dans le paragraphe qui suit, Marc-Aurèle indique bien la difficulté. C’est une habitude si ancienne en nous d’obéir à nos sens, que nous avons une peine extrême à n’obéir qu’à la raison.

519 Un bon génie. On pourrait dire, en prenant un langage qui serait le nôtre plus particulièrement : « Une bonne conscience ». On peut croire que cette expression de Génie, qu’emploie si souvent Marc-Aurèle, n’est qu’une tradition socratique recueillie par le stoïcisme. Le génie, le démon de Socrate n’est que sa conscience.

520 Aux décevantes apparences. C’est la paraphrase du mot grec, dont le mot d’Imagination n’aurait pas à lui seul rendu toute la force.

521 Je ne t’en veux pas. On peut trouver, au premier abord, quelque chose d’un peu singulier dans cette apostrophe à l’imagination ; mais le mouvement n’a cependant rien d’une fausse rhétorique, parce qu’on sent qu’il est très sincère, si ce n’est très naturel.

522 Redoute le changement. La fin du paragraphe indique dans quel sens il faut entendre le changement. Il est clair qu’il s’agit ici de la mort. L’homme ne doit pas plus s’en étonner, ni la craindre, qu’il ne s’étonne du changement dans l’univers entier. C’est la loi des choses, et il en est atteint comme tout le reste. L’âme elle-même change aussi, puisqu’elle est séparée enfin du corps, après avoir été si longtemps et si intimement unie avec lui.

523 Le changement qui t’atteint toi-même. Voilà le point essentiel de ce paragraphe. Le changement dans l’homme peut être ou la vieillesse ou la mort. La vieillesse, quand on en observe sur soi-même les progrès, n’est qu’un apprentissage successif de la mort ; c’est un triste mais grand spectacle, que chacun de nous peut se donner, aussi souvent qu’il le veut. Sénèque a dit en termes magnifiques : « Regardez donc sans peur cette heure fatale, qui est la dernière du corps et non point la dernière de l’âme. Considérez tous les biens qui vous environnent comme les biens d’une hôtellerie où vous passez. » Épître CII, à Lucilius.

524 Dans un irrésistible torrent. Voir des pensées analogues rendues sous la même image, liv. IV, § 43, et liv. V, § 23.

525 Que d’Épictètes. Ceci prouve qu’Épictète était mort au temps où Marc-Aurèle écrivait ces lignes. On peut même supposer que cette mort devait être assez récente. D’ailleurs, le nombre des Chrysippes et des Épictètes n’est peut-être jamais aussi grand que Marc-Aurèle semble le croire.

526 Rien qui soit contraire à la constitution naturelle de l’homme. C’est, en d’autres termes, la formule stoïcienne : « Vivre selon la nature et toujours obéir à ses ordres, suivant les circonstances. »

527 De te rendre un égal oubli. Ceci n’est pas très juste, si, d’ailleurs, c’est très modeste. Le souvenir de Marc-Aurèle vit encore parmi les hommes, comme cette traduction même suffit à l’attester, et il y vivra tant que le genre humain sentira ce que valent la sagesse et la grandeur d’âme. L’oubli, sans doute, atteint bien des choses, qui ne méritent pas mieux ; mais il n’atteint pas tout, et il y a de nobles mémoires que le temps respecte et consacre.

528 C’est une vertu propre de l’homme. Cette admirable pensée marque un bien grand progrès dans les mœurs de l’Antiquité ; et ce progrès, déjà très visible dans les doctrines platoniciennes, a été accru et accéléré par celles du Portique. Le pardon des offenses est un fruit de la réflexion ; et les motifs qu’en donne Marc-Aurèle sont d’une force irrésistible pour la raison ; mais ils choquent tout d’abord l’instinct de notre nature, si prompte à sentir les moindres blessures, si prompte à se défendre et à se venger.

529 L’offenseur ne t’a fait aucun tort. Cet argument est surtout à l’usage du stoïcisme. Voir plus loin, § 26. Voir aussi dans Sénèque le Traité de la Clémence et celui des Bienfaits.

530 L’universelle nature. La cosmologie indiquée dans ce paragraphe est celle de l’école stoïcienne, qui a toujours soutenu l’unité de matière sous la variété infinie des transformations. C’est l’antique doctrine des atomes d’Épicure et de Démocrite. Ces théories sont de pures hypothèses, que la science ne peut plus admettre aujourd’hui, et que l’existence des corps simples, irréductibles les uns aux autres, suffit à démentir.

531 Un coffre. Il est clair que Marc-Aurèle ne peut pas vouloir mettre la créature humaine au rang des choses inanimées, comme le coffre, qu’il prend ici pour exemple. Voir plus loin, § 25.

532 En s’y livrant. Le texte n’est pas tout à fait aussi précis ; mais il était nécessaire, dans la traduction, de marquer davantage le lien des idées.

533 Quel motif de vivre pourrait-on encore conserver ? Cette conséquence paraît un peu excessive, si on la compare au fait d’où on la tire. Sans doute, il faut fuir la colère, qui gâte le visage et qui bouleverse les facultés de l’esprit. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour perdre tout motif de vivre : « Vivendi perdere causas. » Ce qui est vrai, c’est que l’homme qui a perdu toute conscience de ses fautes est bien près de n’être qu’une brute, où a disparu le sentiment moral, et qu’à cette condition il vaudrait mieux pour lui n’être pas que d’être ainsi. Peut-être faut-il aussi donner au début de ce paragraphe un sens plus général, et appliquer à l’âme ce qui est dit simplement du visage, et de la physionomie, qui la révèlent pour des yeux exercés.

534 La nature qui ordonne et régit l’univers. Cette pensée est toute semblable à celle du § 23.

535 Demande-toi quelle idée il a dû se faire. La réflexion peut faire cet examen après coup ; mais, dans le premier moment, on ressent l’offense, et l’on ne réfléchit pas.

536 Ni un bien ni un mal. Par le motif qui a été donné à la fin du § 22, l’offenseur ne peut faire moralement aucun mal à l’offensé ; il n’y a que nous qui puissions nous nuire, en prenant les choses autrement qu’elles ne doivent être prises.

537 Le tort d’avoir de mauvais yeux. Comme un aveugle qui vous heurterait dans votre chemin. Seulement, ici, il est question des yeux de l’esprit.

538 Comme si déjà tu l’avais. Précaution sage, puisque l’objet de nos désirs peut toujours nous manquer.

539 Les moyens qui devraient te les procurer. Il est rare, en effet, que les choses valent, quand on les considère de sang-froid, la peine qu’elles ont coûtée. C’est donc un conseil très pratique que donne ici Marc-Aurèle ; mais il en est de celui-là comme de tant d’autres ; il est fort utile, et aussi fort difficile ; et le désir s’adresse à l’objet qui l’excite bien plutôt que la raison ne regarde aux obstacles.

540 Les estimer si haut. La tranquillité de l’âme, que recommande le stoïcisme, peut contribuer puissamment à amortir des désirs vains, et à relâcher toutes les attaches du dehors.

541 Tu en fusses troublé profondément. La perte des choses nous émeut, en général, plus vivement que l’acquisition, quels que soient d’ailleurs les objets de nos espérances ou de nos regrets.

542 Replie-toi souvent sur toi-même. Le conseil est admirable ; et, dans la vie commune, la pratique en est fort utile, quoiqu’elle soit toujours nécessairement limitée. Mais il ne faut pas non plus le pousser à l’excès ; car on tomberait alors dans le mysticisme, où s’est perdu l’école d’Alexandrie, et dans une quiétude ascétique que le stoïcisme n’exclut pas. Mêler dans une juste mesure la vie intérieure et la vie du dehors, est pour les meilleurs esprits une entreprise fort délicate.

543 Le repos. Qu’il faut bien distinguer de l’inertie. Au contraire, le repos bien compris suppose l’action, puisqu’il doit nous en délasser.

544 Efface les trop vives couleurs. J’ai dû ici paraphraser un peu le texte, pour rendre toute la force de l’expression dont il se sert.

545 Partage et analyse. Voir cette pensée plus développée, liv. III, § 11 ; voir aussi la fin du § 21 du liv. IV.

546 Pense souvent à l’heure suprême. C’est aussi l’avertissement des Chartreux ; seulement les Chartreux sont dans une profonde retraite, tandis que Marc-Aurèle reste dans le monde des affaires et ne conseille à personne de s’en isoler complètement.

547 Prêter toute son attention à ce qu’on nous dit. Recommandation excellente, surtout pour les hommes d’État, chargés de grandes fonctions qui exigent les relations les plus nombreuses, mais applicable également pour chacun de nous, quelque modeste que soit la sphère où nous sommes placés. Voir, plus haut, une recommandation pareille, livre VI, § 53.

548 Un poète l’a dit. On ne sait pas précisément à quel poète il faut rapporter cette citation.

549 L’univers tout entier. Il n’y a dans le texte que la fin d’un vers, au lieu du vers complet.

550 Les éléments matériels. Le texte en cet endroit est corrompu, sans qu’on puisse le rétablir à l’aide des manuscrits.

551 Tout est soumis à une loi régulière. Grand principe, que confirment de plus en plus tous les progrès de la science.

552 Se contenter de ces principes. Ceci peut se rapporter au résumé qui précède, mais pourrait tout aussi bien s’adresser à ce qui suit sur la douleur, la mort et l’opinion ou la gloire.

553 Si c’est une dispersion des éléments de notre être. Cette restriction de la pensée lui ôte en grande partie le caractère matérialiste qu’elle pourrait avoir. Il est vrai que Marc-Aurèle ne se prononce pas tout à fait pour une solution spiritualiste ; mais il ne l’écarte pas, puisqu’il suppose que la mort peut être encore autre chose que la dispersion de tous les éléments de notre être entier. Voir plus haut, liv. V, § 13.

554 Conserve toute sa tranquillité. C’est un degré d’ascétisme difficile à atteindre ; mais il n’est pas impossible d’y arriver, si l’âme a la force et la persévérance nécessaires.

555 Aux parties de notre être affectées par la douleur. Voir une pensée tout à fait analogue, plus haut, § 16.

556 Sur l’opinion. On pourrait aussi traduire : « Sur la gloire » ; mais il me semble que la première version s’accorde davantage avec le sens général de ce paragraphe.

557 Les dunes de sable. Comparaison neuve et frappante. Elle peut également s’appliquer aux vaines opinions des hommes, aussi mobiles que les sables soulevés par le vent, et à la vaine gloire, qui brille un instant pour disparaître bientôt sous les événements nouveaux qui s’accumulent.

558 Extrait de Platon. Ce fragment est emprunté à la République de Platon, liv. VI, traduction de M. V. Cousin, p. 6. Cette pensée aura frappé Marc-Aurèle, et il se proposait sans doute de la développer lui-même.

559 Sentence d’Antisthène. Le Pseudo-Plutarque, dans le Traité de la noblesse, p. 77, § 32, édition Firmin-Didot, dit qu’Alexandre avait coutume de répéter ce beau mot ; mais il ne dit pas que ce mot fût d’Antisthène. Épictète, Dissertations, liv. IV, § 2, p. 202, même édition, attribue formellement cette maxime au philosophe cynique. Il n’importe guère d’ailleurs ; et, quel qu’en soit l’auteur, elle est admirable. Diogène de Laërte, liv. VI, ch. I, § 3, dit qu’Antisthène fit cette noble réponse à quelques mauvais propos que Platon avait tenus sur lui. La citation d’Épictète combinée avec celle de Diogène de Laërte § 18, pourrait faire croire que c’était dans un dialogue d’Antisthène, intitulé Cyrus, que se trouvait cette maxime.

560 Que notre visage nous obéisse docilement. Pensée ingénieuse et neuve ; elle n’est peut-être pas aussi juste que le croit Marc-Aurèle. Nous pouvons, il est vrai, composer les traits de notre visage ; mais la physionomie dépend beaucoup moins de nous ; et, quoi que nous fassions, elle change peu.

561 À quoi bon s’emporter. Citation d’Euripide dans sa tragédie perdue de Bellérophon. Voir les Fragments dans l’édition de Firmin-Didot, frag. 298, p. 686.

562 Donne-nous le plaisir. On ne sait à quel poète cette citation est empruntée ; placée entre deux autres citations d’Euripide, il est probable qu’elle lui appartient aussi.

563 Nos jours sont moissonnés. Citation d’Euripide dans sa tragédie perdue d’Hypsipyle, Fragment 752, p. 799, édition Firmin-Didot. Plus haut, liv. IV, § XLVIII, Marc-Aurèle a comparé la fin de l’homme à une olive mûre, tombant de l’arbre qui l’a portée.

564 Si les Dieux m’ont frappé. Citation d’un poète inconnu.

565 Le bien et la justice. Vers d’Aristophane dans les Acharniens, v. 661, édition Firmin-Didot.

566 Ne pas palpiter comme eux. J’ai rendu le texte avec toute sa concision. Ceci veut dire : Ne pas faire comme les autres hommes, qui se laissent aller aux émotions les plus vives, et dont le cœur palpite sous les désirs qui les bouleversent.

567 Extraits de Platon. Apologie de Socrate, traduction de M. V. Cousin, pp. 90 et 91.

568 Mon cher, prends bien garde. Autre citation de Platon, Gorgias, traduction de M. V. Cousin, p. 376.

569 Étudier le cours des astres. Il est certain que l’étude de l’astronomie devrait élever l’âme plus que celle de toute autre science, parce que plus que toute autre elle nous fournit une idée de l’immensité de l’univers. Elle semble plus près de l’infini.

570 On est emporté avec eux. Ceci paraît impliquer la notion du mouvement de la terre. Mais peut-être n’est-ce aussi qu’une métaphore.

571 Aux permutations des éléments les uns dans les autres. Voir plus haut, dans ce livre, §§ 18, 23 et 25.

572 La vie terrestre. Le mot à mot serait : « La vie terre à terre. »

573 Voici une belle pensée de Platon. Cette pensée ne se retrouve plus dans les œuvres du philosophe telles que nous les possédons ; elle est tirée de quelque ouvrage perdu ; il est à regretter que le texte ne nous donne pas même le nom de cet ouvrage. Il me semble d’ailleurs que le ton de cette pensée ne rappelle guère le style ordinaire de Platon.

574 Étudier le passé en remontant les siècles. Cette pensée est très juste et très utile, pourvu qu’on ne pousse pas trop loin cette théorie. L’Ecclésiaste dit aussi comme Marc-Aurèle : « Rien de nouveau sous le soleil ». Cette affirmation est vraie en un sens ; mais l’affirmation contraire ne l’est pas moins. Tout est nouveau chaque jour ; et la preuve, c’est l’intérêt ardent que nous prenons à ce qui se passe de notre temps, même en dehors de toute participation personnelle. Dans le cours d’une existence ordinaire, on voit bien des choses ; et, par exemple, que n’a pas vu notre pays depuis quatre-vingts ans ? Que n’avait pas vu le peuple romain depuis Néron jusqu’à Marc-Aurèle ? Ainsi, les nouveautés ne manquent pas au spectateur qui veut les observer. Mais il est vrai, comme le dit le sage empereur, qu’il y a toujours un certain fonds qui est uniforme ; et, dans l’histoire, le fonds qui reste essentiellement le même, c’est la nature humaine, avec ses besoins et ses passions, ses misères et ses grandeurs. Croire trop à l’uniformité, c’est de l’indifférence et de la misanthropie.

575 Ce que la terre enfante. Ces deux vers sont d’Euripide, dans sa tragédie de Chrysippe. Voir les Fragments, VI (833), p. 824, édition Firmin-Didot.

576 Une simple dissolution. Voir plus haut la pensée sur la mort, § 32.

577 Qui ne sentent rien. Ceci semble mettre en dehors de toute dissolution la partie spirituelle de notre être.

578 Tout est vain… Ces deux premiers vers sont d’Euripide, Les Suppliantes, vers 1110 et 1111.

579 Le vent qui nous emporte. Je ne sais de quel auteur sont ces deux autres vers. Il se peut qu’ils appartiennent également à Euripide.

580 Un tel est plus adroit à la lutte. Le texte a toute cette indécision ; mais il serait possible de supposer que cette pensée de Marc-Aurèle s’adresse à lui personnellement : « Un tel est plus adroit que toi à la lutte… pas plus dévoué que toi, etc. » Cette traduction aurait une forme plus vive ; mais elle ne serait peut-être pas assez fidèle.

581 La raison, qui régit également les Dieux et les hommes. C’est la grandeur de l’homme d’être soumis, en le sachant, à la même loi que Dieu ; et, de là, cette sécurité profonde qu’il ressent quand il fait le bien, et qu’il sait qu’il le fait.

582 L’organisation générale des choses. L’expression du texte est aussi peu déterminée ; quelques traducteurs ont cru qu’il fallait la définir davantage et comprendre : « Les lois de notre organisation ». Le paragraphe suivant pourrait donner raison à cette dernière interprétation.

583 Trois choses dépendent uniquement de toi. C’est là, on peut dire, le résumé pratique de toute la doctrine stoïcienne. Ces trois seules règles bien observées suffiraient à rendre l’homme content de son sort, à le mettre en bonne intelligence avec ses semblables, et à éviter le plus possible les chutes si naturelles à notre infirmité.

584 Ne regarde pas à ce que font les autres. Voir plus haut, liv. V, § 25. C’est une des recommandations les plus pratiques que la philosophie puisse nous faire. Ce n’est pas là du tout s’isoler de ses semblables ; mais c’est uniquement ne point se mêler des affaires qui ne regardent qu’eux. Que de discordes, que de haines, que de conflits n’évite-t-on pas en s’abstenant de propos malveillants ou d’inquisitions déplacées !

585 La conséquence de l’organisation. J’ai laissé à la traduction le vague que présente aussi l’expression du texte. On peut entendre à la fois et l’organisation universelle des choses, et l’organisation particulière de l’être.

586 Les moins bonnes choses soient faites en vue des meilleures. Grand principe cent fois proclamé par Aristote. Voir notamment sa Politique, liv. I, ch. I, § 4, p. 4 de ma traduction, 3e édition ; et passim dans ses œuvres.

587 L’intérêt de la communauté. Il faut entendre ce mot dans le sens le plus large. Il ne s’agit pas seulement ici de la société civile, mais de l’ordre universel des choses.

588 Ne point se livrer aux entraînements du corps. Maxime qui, de l’École platonicienne, est passée à celle de Zénon.

589 Ne point faillir, ne point s’égarer. Dans la mesure de la faiblesse humaine.

590 Comme si tu étais déjà mort. C’est en ce sens que Platon avait dit que la philosophie est l’apprentissage de la mort. Voir Platon, Phédon, p. 199, traduction de M. V. Cousin.

591 Nous n’avons qu’à aimer le sort… La maxime est juste ; mais l’homme n’est pas absolument passif dans le sort qui lui est fait ; il a lui-même beaucoup d’influence sur sa propre destinée ; et la philosophie le suppose, puisqu’elle lui donne des conseils ; ses enseignements seraient bien inutiles si l’homme ne pouvait pas les suivre, et que tout fût immuablement réglé.

592 Les mêmes épreuves que nous. C’est en effet une cause assez efficace de consolation de voir qu’on n’est pas le seul à souffrir, et on se fortifie par l’exemple d’autrui. Les plaintes ont été inutiles. Pourquoi les renouveler ? Elles ne mènent à rien et elles affaiblissent encore. Il vaut mieux se raidir, comme le stoïcisme le recommande.

593 Ces deux choses. Le texte n’est pas plus clair ; mais, sans croire qu’il soit altéré, les deux choses dont il est ici question peuvent être, et l’exemple des autres dont les plaintes ont été parfaitement vaines, et la résignation que ces exemples doivent nous enseigner.

594 Regarde au dedans de toi. Sous une autre forme, c’est l’axiome de la sagesse antique : « Connais-toi toi-même ».

595 La source du bien. C’est l’expression même du texte. Le bien est évidemment en nous, en ce sens que nous ne pouvons le connaître que par la raison dont nous sommes doués. La réflexion éclaircit et soutient tout à la fois la raison et la conduite qu’elle nous dicte.

596 Le corps doit, lui aussi, se ranger. Ce n’est ici qu’une maxime secondaire, si l’on veut ; mais elle n’est pas sans importance ; la discipline du corps suit assez naturellement celle de l’âme, par cela même que le corps et l’âme sont étroitement unis. Cette surveillance sur l’extérieur n’était pas inutile à rappeler même aux philosophes ; car dans l’école Cynique, par exemple, elle avait été singulièrement négligée ; et même l’école stoïcienne n’en avait pas toujours pris un soin suffisant.

597 Tout cela ne doit en rien sentir l’affectation. Voilà la vraie limite dans un sens ou dans l’autre.

598 L’art de la vie. C’est en ce sens que Socrate avait dit que le combat de la vie est le plus beau des combats. Voir la République, liv. X, p. 265, traduction de M. V. Cousin.

599 Dont tu ambitionnes le témoignage. Ce sont des guides utiles qu’on se donne à soi-même ; et, en voyant comment se dirigent de tels personnages, on apprend mieux à se diriger personnellement.

600 Autre que la tienne. J’ai ajouté ces mots pour rendre toute la force de l’expression grecque.

601 Dit le philosophe. C’est Platon, qui a soutenu cette doctrine, comme on peut le voir dans le Protagoras, p. 89 de la traduction de M. Victor Cousin ; dans les Lois, liv. V, p. 270 ; et dans plusieurs autres passages.

602 Elle te rendra plus indulgent. Application très utile d’une maxime qui n’est pas absolument juste.

603 De la sentence même d’Épicure. Il est assez remarquable que le stoïcisme puisse invoquer l’autorité d’Épicure. C’est qu’en effet la maxime que cite Marc-Aurèle est très sage, et d’un grand secours pour développer en nous la vertu de la patience, tant recommandée par l’école stoïcienne.

604 Ne point l’accroître par l’opinion que tu t’en fais. C’est une observation que chacun de nous peut faire bien souvent dans la vie. Les maux qui, à distance et sous le prisme de l’imagination, nous paraissaient insupportables, s’adoucissent beaucoup quand ils sont présents, et nous nous trouvons des forces que nous ne nous croyions pas pour les supporter. C’est que l’imagination n’agit presque plus, en face et sous le coup de la réalité.

605 Ainsi l’envie de dormir. Toute cette fin du paragraphe est obscure, et la pensée n’est pas assez nette.

606 Des gens inhumains… les hommes… pour des hommes. L’opposition est encore plus marquée, s’il est possible, dans le texte que dans la traduction. C’est un cliquetis de mots analogues que la langue grecque rend ici mieux que la nôtre.

607 Télaugès. Il s’agit sans doute du fils de Pythagore, et son nom aura pu servir d’exemple à Marc-Aurèle aussi bien que tout autre nom. Voir Diogène de Laërte, Vie de Pythagore, liv. VIII, chap. I, p. 214, ligne 31, édit. Firmin-Didot.

608 Il ne suffit pas. Il semble que c’est pousser l’exigence bien loin que de ne pas se trouver satisfait des principales actions de Socrate, où il a montré tant de courage et tant de vertus de tout genre. Socrate rappelle lui-même les faits auxquels Marc-Aurèle fait ici allusion, dans son Apologie ; voir la traduction de M. V. Cousin, passim et surtout pp. 91, 99 et 100.

609 L’homme de Salamine. Cet homme s’appelait Léon ; et Socrate, en refusant de l’arrêter, s’exposait à la mort si la tyrannie des Trente n’eût été renversée bientôt après, Apologie, p. 100.

610 Par ses conversations dans les rues. Le texte n’est pas tout à fait aussi précis ; mais le sens ne peut être que celui-là.

611 Si tout cela était parfaitement exact. Il n’y a guère lieu de douter de faits attestés par des témoins tels que Xénophon et Platon, sans parler de la tradition, qui a toujours été d’accord avec eux.

612 Ce qu’était réellement l’âme de Socrate. C’est là appliquer à Socrate lui-même la méthode qu’il appliquait aux autres, et qu’il leur a toujours recommandée.

613 Avec assez de résignation. Personne n’a été plus résigné que Socrate ; et le Phédon tout entier est là pour le prouver, aussi bien que le Criton, sans parler de sa doctrine sur la bonté toute puissante et la providence de Dieu.

614 Succomber l’esprit aux passions de la chair. Il serait bien inutile de défendre Socrate, que d’ailleurs Marc-Aurèle ne peut pas soupçonner sérieusement.

615 Un homme divin. Le mot est du texte même.

616 Sans même être connu de qui que ce soit. Admirable maxime, dont il ne faudrait pas abuser en poussant trop loin le mépris de l’opinion. C’est une grande leçon de modestie et d’humilité.

617 Presque rien pour être heureux. On sait de reste que l’idée du bonheur ne tient qu’une place très secondaire dans toutes les théories du stoïcisme.

618 En dialectique et dans les sciences naturelles. Voir plus haut, liv. II, § 2, et aussi liv. V, § 5.

619 Et soumis à la volonté de Dieu. C’est le point essentiel, pourvu que cette résignation ne dégénère pas en un quiétisme coupable. Mais, dans les doctrines de Marc-Aurèle, cet excès peut être évité par le dévouement à l’intérêt commun, qui est une cause suffisante d’activité.

620 Le genre humain tout entier… la dent des bêtes féroces. Il est déjà assez difficile de braver l’opinion, même quand elle est inique ; mais braver les tortures et les supplices du corps est d’une difficulté presque insurmontable. Cependant ce n’est pas absolument impossible ; et le stoïcisme ne demande à ses disciples après tout que le courage montré par les martyrs chrétiens, et par un assez grand nombre de héros de l’Antiquité. La nature humaine y suffit donc dans ce qu’elle a de plus grand et de plus fort. Mais il n’y a qu’un long et constant exercice qui puisse ainsi tendre l’âme et la rendre capable de ces énergies, d’ailleurs fort rares, où elle a besoin de s’élever au-dessus d’elle-même.

621 Le Jugement dit. Cette tournure est un peu étrange ; mais j’ai dû la reproduire fidèlement. Cette personnification du Jugement, de l’Accident, de l’Usage et de l’Épreuve, sent déjà la décadence du goût, qui prévaudra dans le Moyen Âge.

622 Ni surprise, ni difficulté. Pour les âmes arrivées à ce degré de force.

623 Comme si c’était le dernier. On peut voir plus haut une pensée semblable, liv. II, § 11. Être toujours prêt à paraître devant Dieu, c’est là aussi une des recommandations les plus saintes et les plus pratiques du christianisme. Mais la religion chrétienne y ajoute une espérance, que ne repousse pas Marc-Aurèle, mais qu’il n’affirme pas aussi précisément. Sur ce point essentiel, Marc-Aurèle est moins avancé que Sénèque, qui n’a jamais hésité à affirmer l’immortalité de l’âme, avec toutes les facultés dont elle jouit ici-bas. — Bossuet a dit dans son superbe langage : « La vertu tient cela de l’éternité qu’elle trouve tout son être en un point. Ainsi un jour lui suffit, parce que son étendue est de s’élever tout entière à Dieu et non de se dilater par parties. Celui-là donc est le vrai sage qui trouve toute sa vie en un seul jour, de sorte qu’il ne faut pas se plaindre que la vie est courte, parce que c’est le propre d’un grand ouvrier de renfermer le tout dans un petit espace ; et quiconque vit de la sorte, quoique son âge soit imparfait, sa vie ne laisse pas d’être parfaite. » Réflexions chrétiennes et morales, § 16, De la Vertu.

624 Les Dieux, qui sont immortels. C’est le patiens quia æternus, qu’on peut appliquer à l’indulgence des Dieux ; mais la pensée n’en est pas moins juste ; car, si l’homme ne peut s’appuyer sur son éternité, il peut du moins considérer sa faiblesse, qui le rend capable des fautes qu’il reproche si durement à ses semblables.

625 Toi aussi un de ces méchants. Puissant motif d’indulgence et de patience. — Il faut rapprocher de ces idées de Marc-Aurèle le sermon de Bossuet, pour le cinquième dimanche après l’Épiphanie, sur le Mélange des bons avec les méchants.

626 Il est assez plaisant. Cette maxime est la suite de la précédente et n’est pas moins juste. Il est bien peu sage en effet de tenter ce qu’on ne peut pas, lorsqu’on néglige ce qu’on pourrait faire si aisément. Voir plus loin, liv. XI, § 18.

627 N’est ni sensée. Voilà pour l’individu même.

628 Ni utile au bien commun. Voilà pour la société où il vit, et où la providence des Dieux l’a fait naître. Voir plus haut, liv. III, § 6, un développement superbe de cette même pensée, exposée ici d’une façon plus concise.

629 Quand tu as rendu service à quelqu’un. C’est là une maxime très sage, qui pourrait éviter dans la vie bien des mécomptes et bien des dissensions. Il faut toujours se borner à faire le bien pour lui-même et sans aucun esprit d’égoïsme. On a rempli son devoir ; c’est bien, et c’est tout. Demander en outre ou la reconnaissance des hommes ou un service réciproque, c’est toujours une sorte de salaire qu’on attend, et qui manque trop souvent. Le désintéressement le plus absolu est à la fois ce qu’il y a de plus noble et de plus sûr. Ce salaire-là ne fait jamais défaut.

630 Le service que nous pouvons nous rendre. Cette pensée est parfaitement juste, quoique la forme sous laquelle elle est présentée ici soit un peu recherchée.

631 En en faisant à autrui. Le texte n’est peut-être pas aussi précis.

632 Même dans les êtres les plus importants. La pensée n’est peut-être pas assez développée pour être parfaitement claire. D’ailleurs on la comprend : Si l’on niait qu’il y ait de l’ordre dans l’univers, il faudrait nier aussi qu’il y a de la raison dans ces êtres supérieurs auxquels Dieu semble avoir donné des soins tout particuliers.

633 Augmentera encore ta profonde tranquillité. Conserver à tout prix la paix de l’âme, gage de l’exercice de la raison, est une des prescriptions les plus essentielles du stoïcisme.

634 Du moins à partir de ta jeunesse. Ceci semblerait indiquer un souvenir pénible de quelques désordres de jeunesse. Ces écarts ne peuvent pas être allés bien loin, dans une nature aussi élevée que celle de Marc-Aurèle. Dans le premier livre, § 22, il s’est félicité de n’avoir pas été homme avant le temps.

635 Bien des gens l’ont su. Chacun de nous peut faire une égale confession ; et il est bien peu de mortels assez heureux pour s’être toujours maintenus dans les sages limites que la fougue de la jeunesse franchit si aveuglément.

636 Ta nature. Qui est celle d’un être raisonnable, fait pour vivre dans la société des hommes et de Dieu.

637 Sans jamais trouver le bonheur. L’expression grecque pourrait tout aussi bien signifier Vertu. J’ai préféré l’idée de Bonheur, à cause de ce qui suit, bien que la recherche du bonheur n’ait jamais été une des préoccupations du stoïcisme.

638 D’immuables principes d’où ses actes découlent. C’est ce que fait la religion à l’aide de la foi ; c’est aussi ce que fait la philosophie.

639 Au bien et au mal. Discerner le bien du mal pour suivre l’un et éviter l’autre, c’est là toute la vie morale de l’homme ; et c’est le mot de l’énigme qu’il est à lui-même, tant qu’il ne se connaît pas et ne s’est pas rendu maître de ses passions.

640 Adresse-toi cette question. Il est clair qu’on ne doit s’adresser cette question que pour les choses qui valent la peine qu’on s’interroge, sur le caractère et les conséquences de l’acte qu’on va faire. Voir la même pensée admirablement développée, plus haut, liv. III, § 7.

641 Encore un peu, je meurs. On ne saurait se remettre trop souvent en mémoire cette brièveté nécessaire de la vie, sans même parler de tous les accidents imprévus qui l’abrègent encore. Sénèque a dit : « Hommes, vous vivez comme si vous deviez vivre toujours. Jamais il ne vous souvient de votre fragilité ; vous ne remarquez pas combien de temps a déjà passé. Vous le perdez comme s’il y avait plénitude, surabondance, tandis que ce jour même que vous sacrifiez à un homme, à une chose, sera peut-être le dernier. » De la Brièveté de la vie, ch. IV.

642 À Diogène, à Héraclite, à Socrate. Ceci ne veut pas dire que Marc-Aurèle mette ces philosophes sur la même ligne. Socrate est de beaucoup le plus grand ; et sa doctrine, de beaucoup la plus féconde.

643 Ne variaient point. On pourrait comprendre aussi : « Étaient absolument les mêmes. » J’ai préféré le premier sens à cause de la fin de ce paragraphe. Il semble que Marc-Aurèle veut surtout opposer la fixité des principes philosophiques à la mobilité nécessaire et déplorable des hommes d’État, surtout préoccupés des intérêts de leur ambition et prêts à tout pour la satisfaire. « Omnia serviliter pro dominatione. »

644 Dusses-tu en crever de fureur. L’expression grecque est aussi forte que celle de ma traduction. La pensée d’ailleurs est juste ; et l’indignation qu’on peut ressentir et exprimer contre le vice ne le corrige guère. Mais il est à la fois très naturel d’éprouver ce sentiment en présence du mal, et d’essayer de l’arrêter en le reprochant à ceux qui le font, surtout quand ils sont nos amis et nos proches. En poussant cette idée un peu loin, on s’abstiendrait aussi de faire des lois contre le crime, sous le prétexte que les châtiments ne le suppriment pas en supprimant quelques criminels.

645 D’abord ne te trouble pas. C’est le premier précepte ou tout au moins un des premiers préceptes du stoïcisme. J’ai déjà dit pourquoi. Voir liv. VII, § 73, note. C’est qu’avant tout, pour bien juger les choses, il faut être le plus calme possible afin que la raison ait tout son empire et toute sa lucidité.

646 Adrien ou Auguste. Ce souvenir de deux empereurs doit faire croire que Marc-Aurèle s’adresse directement à lui-même cette réflexion, et que l’apostrophe à la seconde personne n’est pas simplement une figure de rhétorique.

647 Tu dois être homme de bien. Marc-Aurèle applique le conseil qu’il se donne ; et il est homme de bien dans toute sa conduite, après s’être dit qu’il doit l’être. C’est un exemple plus efficace encore que ses recommandations.

648 Franchise. C’est l’horreur du mensonge, un des vices les plus dangereux et les plus habituels de l’homme.

649 Il se produise jamais rien de nouveau. Plus haut, liv. VII, § 1, la même pensée s’est déjà présentée. On peut y voir la note dans laquelle cette pensée a été combattue, ou plutôt, restreinte dans ses vraies limites.

650 Les répartitions. Le mot grec est aussi vague ; mais la pensée est parfaitement claire : L’homme n’a point à se plaindre de la part que Dieu lui a faite, parce que sa bonté n’est pas plus douteuse que sa puissance. La réflexion qui suit est une sorte de développement de celle-ci.

651 Suivre son droit chemin. C’est la figure dont se sert le texte et qui est comprise dans l’étymologie du mot qu’il emploie.

652 À ce qui dépend de nous seuls. C’est la première réflexion du Manuel d’Épictète.

653 La faculté d’agir. Peut-être faut-il comprendre ceci en un sens plus général : « La réalité, l’existence actuelle. » Le mot du texte peut avoir ces deux significations.

654 L’égalité d’un détail isolé avec le tout. Le texte grec n’est pas plus précis ; et il serait difficile de l’interpréter d’une manière absolument claire. Je crois que la pensée au fond est simplement celle-ci : « Pour bien juger du destin de deux individus que l’on compare, il ne faut pas s’arrêter à un détail ; il faut prendre la vie entière de l’un et de l’autre, et apprécier les deux existences dans leur totalité. »

655 Il ne t’est plus permis de lire. Il est possible que ceci fasse allusion à quelque infirmité prématurée dont Marc-Aurèle aurait été atteint. On ne connaissait pas de son temps l’art de l’opticien et tous les moyens que nous avons pour suppléer à l’affaiblissement naturel de la vue. Dans un autre passage, on a vu liv. II, § 2, que Marc-Aurèle, tout en faisant le plus grand cas de l’étude, trouve cependant qu’à un certain moment de la vie, il faut laisser les livres de côté. D’ailleurs il a raison ; et, quelle que soit la situation de santé où l’on soit, il reste toujours bien des vertus qu’on peut exercer malgré la défaillance des organes.

656 À leur faire du bien. C’est une idée qui peut toujours consoler de l’ingratitude que l’on rencontre ; continuer de faire du bien aux gens, c’est souvent un moyen de les corriger et de provoquer leur reconnaissance, en les ramenant à de meilleurs sentiments. Sénèque a excellemment dit : « En cette occasion, la prudence ne vous servira qu’à vous empêcher d’être bienfaisant, si pour éviter l’ingratitude vous ne faites jamais plaisir à personne. Ainsi, de peur qu’un bienfait ne périsse entre les mains d’autrui, vous le laissez périr entre les vôtres. » Épître LXXXI, à Lucilius.

657 Contre la vie qu’on mène à la cour. On peut se faire aisément une idée des ennuis et des fatigues que la vie de la cour, si vide et si occupée tout ensemble, devait causer à une âme telle que celle de Marc-Aurèle. Mais il la supportait par devoir, et il ne s’en est plaint que rarement.

658 Ni contre ta propre vie. Le sage n’a jamais à se plaindre de sa vie personnelle, parce qu’il dépend toujours de lui de la changer en l’améliorant.

659 Le regret. Ou le repentir.

660 Le plaisir n’est pas notre intérêt. Voir plus haut, liv. V, § 15, une très noble pensée, qui est analogue à celle-ci et qui peut servir à la compléter.

661 Cet objet que j’ai sous les yeux. Un peu plus haut, liv. VI, § 13, Marc-Aurèle a recommandé de toujours se rendre compte des choses avec la plus grande attention. C’est un exemple d’analyse de ce genre qu’il donne ici. Voir un peu plus loin, § 13.

662 Quand tu as de la peine à t’arracher au sommeil. Déjà, liv. V, § 1, Marc-Aurèle s’est fait une recommandation toute pareille. On peut en inférer qu’il avait quelque peine à se lever de grand matin, et qu’il se met en garde contre lui-même.

663 Des actes utiles à la communauté. Ici, comme dans plusieurs autres passages, j’ai préféré le mot de Communauté à celui de Société ; il répond davantage à l’étymologie grecque, et aussi à la pensée générale du stoïcisme. À proprement parler, la Communauté stoïcienne, c’est l’ordre universel des choses, dont l’homme a sa part ainsi que Dieu, qui a bien voulu le prendre pour son associé.

664 En présence de toute perception sensible. Voir un peu plus haut, § 11.

665 Et les raisonnements que tu en tires. Lesquels raisonnements dépendent toujours de nous.

666 Demande-toi sur-le-champ à toi-même. Le précepte est excellent ; il contribue certainement à nous inspirer de l’indulgence. Il ne faudrait pas cependant le pousser trop loin, et croire que les opinions des hommes soient absolument nécessaires. Ce serait alors nous réduire à n’être que de pauvres machines, sous l’impulsion de forces extérieures, ou des instruments entièrement passifs sous la main de Dieu. Il y a du vrai sans doute dans ces doctrines ; mais il faut tenir compte avant tout du libre arbitre ; et, bien que nos pensées ne dépendent pas absolument de nous, elles ne dépendent toujours assez pour que nous en soyons responsables, soit devant la société, soit devant Dieu, et avant tout devant notre propre conscience.

667 Dans la nécessité de faire ce qu’elle fait. Il faut entendre la Nécessité dans le sens restreint que je viens de dire.

668 On a tort de s’irriter. C’est la modération dans les sentiments que cette maxime recommande ; mais elle ne supprime ni ne blâme les trop justes sentiments que peut nous inspirer le spectacle de la vie. Il y a des choses qu’on doit aimer et admirer ; il y en a d’autres qu’il faut haïr et réprouver. Autrement tout se confondrait ; et il n’y aurait plus de distinction entre le bien et le mal, ni entre les diverses impressions qu’ils doivent faire sur nous.

669 Se choquer de ce que le malade a la fièvre. Le médecin peut aussi avoir pitié de son malade, et il cherche à le soulager autant qu’il le peut.

670 Savoir profiter de la juste critique. C’est là une humilité qui est toujours bien difficile, même pour les simples particuliers ; mais pour un prince, il faut presque avoir une âme héroïque comme celle de Marc-Aurèle. En tout cas, il faut aimer la vérité comme bien peu d’hommes savent l’aimer. La raison d’ailleurs que donne Marc-Aurèle est très solide ; et elle peut contribuer à apaiser l’amour-propre, qui se révolte toujours contre une rétractation. Voir plus haut, livre VI, § 21.

671 Aux atomes ou aux Dieux. C’est-à-dire à la matière ou à l’intelligence, à la force aveugle qui mène la nature, ou à la Providence divine ? Dans un cas, sa plainte est puérile ; et dans l’autre, elle est sacrilège. Voir plus haut, liv. IV, § 3, la même opposition entre les atomes et Dieu.

672 N’en sort pas pour cela. La chose est évidente de soi : car rien ne peut être anéanti, quoique tout se transforme.

673 Et ils ne s’en plaignent pas. Tandis que l’homme se plaint presque toujours, tant qu’il ne s’est pas rendu compte de sa nature et de sa destinée.

674 Tout a été fait en vue d’un certain résultat. Le grand principe des causes finales éclate dans l’homme lui-même bien plus encore que dans la nature. Il est de toute évidence que notre œil a été fait pour voir, notre oreille pour entendre, et que chacun de nos organes a son but spécial dont nous ne pouvons pas douter. Au contraire, les objets du dehors sont employés par nous selon leurs conditions et leurs aptitudes ; mais on ne peut pas dire aussi précisément en vue de quoi ils ont été faits. Le cheval est un admirable auxiliaire de l’homme ; mais on ne peut pas dire que le cheval ait été fait expressément pour devenir une monture, ni la vigne pour que nous en tirions une liqueur excellente. Cette incertitude n’existe pas en ce qui nous concerne directement ; et notre organisation si complexe et si merveilleuse est une preuve manifeste que nous portons sans cesse en nous-mêmes, indépendamment et au-dessus de toutes les œuvres extérieures.

675 Le soleil même te dira. Tournure d’un goût assez douteux. Voir plus haut, l. VII, § 68.

676 La nature se propose toujours un but. C’est le grand principe qu’Aristote a énoncé et justifié de toutes les manières : « La nature ne fait jamais rien en vain. »

677 Elle ressemble assez à un joueur de ballon. La comparaison n’est peut-être pas très juste ; et il n’est pas possible de croire que la Providence se joue de ses créatures, comme le joueur s’amuse du ballon, qu’il pousse. Les créatures humaines sont autre chose, sans parler de tous les autres êtres. Marc-Aurèle le sait bien et il l’a dit souvent ; c’est la rhétorique qui l’emporte et l’égare un instant.

678 Retourne un peu le corps. L’idée de Corps n’est pas exprimée positivement dans le texte ; mais elle est évidemment sous-entendue.

679 Pour celui qui loue. Voir plus haut, liv. IV, § 35, la même pensée ; voir surtout liv. III, § 10, et liv. IV, § 3.

680 N’est qu’un point dans l’univers. On pouvait déjà faire cette très juste remarque du temps de Marc-Aurèle ; mais à combien plus forte raison ne peut-on pas la faire aujourd’hui ! Notre terre se réduit chaque jour de toute l’immensité que nos sciences découvrent et agrandissent chaque jour dans l’univers. Notre terre ne perd rien pour cela de son importance relativement à nous ; mais elle en perd sans cesse relativement à l’ensemble dont elle fait partie. Voir plus haut, liv. VI, § 36.

681 Applique bien ton attention. Conseils excellents qui sont toujours de mise et dont chacun de nous peut faire l’application. Aucune école n’y a insisté plus que l’école stoïcienne. Mais ces conseils sont peut-être plus difficiles à observer de nos jours, où les devoirs de la société et la multiplicité des affaires nous laissent si peu de temps pour nous recueillir et nous observer nous-mêmes. Voir plus haut, liv. VII, § 30.

682 Un accident me survient-il. Voir, à la fin du liv. XII, la dernière pensée de Marc-Aurèle, qui exprime une profonde et suprême résignation à la volonté des Dieux.

683 Voilà ce qu’est la vie dans toutes ses parties. Ce tableau n’est pas juste, et la vie est encore autre chose qu’un ramas d’ordures. C’est à un accès de misanthropie que cède en ce moment Marc-Aurèle. Dans une foule d’autres passages, il a beaucoup mieux apprécié la vie, en en reconnaissant toute la grandeur, quand elle s’applique au bien, pour lequel nous sommes faits.

684 Tout objet, quel qu’il soit. Il y a des distinctions à faire, et Marc-Aurèle les a faites mille fois, en contredisant ce qu’il dit ici.

685 Vérus. C’est Lucius Vérus, frère adoptif de Marc-Aurèle, à qui il avait marié sa fille.

686 Lucille. Fille de Marc-Aurèle, femme de Lucius Vérus, associé à l’Empire.

687 Maximus. Sans doute, le stoïcien, un des maîtres de Marc-Aurèle, et dont il a fait plus haut un magnifique éloge, liv. I, § 15.

688 Sécunda. Probablement femme de Maximus.

689 Diotimus… Épitynchanus. Tous deux inconnus. Diotimus est encore nommé un peu plus loin, § 37.

690 Antonin. L’Empereur et père adoptif de Marc-Aurèle, Voir plus haut, livre I, § 16, le portrait d’Antonin le Pieux.

691 Faustine. La première Faustine, femme d’Antonin.

692 Adrien. L’Empereur, qui avait adopté Antonin le Pieux.

693 Céler. Rhéteur illustre, qu’Antonin avait donné pour maître à Marc-Aurèle et à son frère. Au premier livre, Marc-Aurèle ne le cite pas parmi ses maîtres.

694 Charax. On ne connaît point ce philosophe ; peut-être le nom est-il altéré, comme l’ont cru quelques éditeurs.

695 Démétrius le Platonicien… Eudémon. Ces deux personnages ne sont pas autrement connus.

696 Tout cela a vécu un jour. Cette tournure un peu dédaigneuse est dans le texte ; elle ne s’adresse pas aux personnes, mais à la fragilité des choses de ce monde.

697 S’éteigne. Ce serait le néant.

698 Ou se déplace. Ce serait l’immortalité.

699 Et qu’il aille recevoir ailleurs une autre vie. Nulle part plus nettement qu’ici, Marc-Aurèle n’a pressenti une autre vie et n’a paru accepter cette doctrine. En se rappelant quelle distance il met toujours entre l’âme et le corps, et quelle supériorité il donne à notre âme, on doit croire qu’il attribue aussi des destinées fort différentes aux deux éléments dont notre être est composé.

700 Le privilège de l’homme. Il est impossible de se faire de la nature humaine une idée plus vraie, plus haute, ni plus pratique.

701 De contempler la nature universelle. C’est le propre de la philosophie, qui puise dans l’étude des lois de l’univers une force nouvelle pour agir, comme il convient, dans la vie pratique. — Il faut lire dans Sénèque la préface des Questions naturelles, pour voir quelle haute idée le stoïcisme s’était faite de la nature, de l’univers et de Dieu : « Oui, je rends surtout grâce à la nature lorsque, non content de ce qu’elle montre à tous les yeux, je pénètre dans ses plus secrets mystères ; lorsque je m’enquiers de quels éléments l’univers se compose ; quel en est l’architecte ou le conservateur ; ce que c’est que Dieu ; s’il est absorbé dans sa propre contemplation, ou s’il abaisse parfois sur nous ses regards, etc., etc. »

702 Trois relations que nous avons à soutenir. Cette doctrine est essentiellement spiritualiste ; et aujourd’hui, après tant de siècles, on ne saurait dire mieux, soit au nom de la philosophie, soit au nom de la religion.

703 Avec la cause divine. Qui a réglé l’ordre universel des choses, et, dans cet ordre, a compris ce qui regarde particulièrement chacune de ses créatures.

704 C’est à lui de le dire. Voir plus haut, livre VII, § 14, et liv. IV, § 7. Au premier coup d’œil, cette séparation si absolue de l’âme isolée de son enveloppe corporelle a quelque chose qui étonne. Rien n’est plus réel cependant, et, lorsque l’âme s’est habituée à rentrer en elle-même, comme le lui conseille le stoïcisme, elle se comprend si bien dans cet isolement que c’est à peine si elle sait encore qu’elle est jointe à un autre principe. Platon déjà avait donné ces conseils, que l’école d’Alexandrie devait pousser jusqu’à l’extrême, en aboutissant à l’extase. L’école stoïcienne a été plus modérée que les ascètes de l’hellénisme ou que les ascètes chrétiens.

705 Son calme parfait et son absolue sérénité. Pour arriver à cet état d’ataraxie, il faut une grande énergie naturelle, et une longue et persévérante pratique. Ce n’est pas l’insensibilité que le stoïcisme recommande, comme on le lui a reproché si souvent ; c’est la paix intérieure, qui permet à la raison d’exercer tout son empire.

706 Pas de mal qui soit assez puissant. Lorsque l’âme est absolument maîtresse d’elle-même.

707 Efface les impressions sensibles. Voir plus haut, liv. VII, § 29, la même pensée exprimée dans des termes presque identiques.

708 Par aucun trouble, quel qu’il soit. C’est un des premiers principes du stoïcisme, si ce n’est peut-être le premier de tous. Être maître de soi avant tout, afin de se diriger comme on le doit.

709 Tu jouis de cette puissance supérieure. C’est le privilège de l’homme ; c’est l’attribut qui le fait proprement ce qu’il est, et qui lui permet de devenir tout ce qu’il doit être.

710 Soit dans le Sénat. C’est un conseil tout personnel que semble se donner l’Empereur ; mais cette recommandation peut s’adresser à toutes les conditions, depuis la plus haute jusqu’à la plus humble. Il n’y a jamais nécessité de parler avec violence, ni dans aucun lieu, ni à qui que ce soit. Mais, pour se régler avec tant de sagesse, il faut être complètement maître de son humeur ; et cette égalité de caractère, qui est un signe de grande politesse, ne s’obtient que par l’éducation et une discipline constante.

711 Sain et mesuré. Il n’y a que le premier mot dans le texte.

712 Vois la cour d’Auguste. Marc-Aurèle cite, en particulier, la cour d’Auguste, parce qu’elle était fort nombreuse, comme le prouve l’énumération seule qu’il en fait. L’exemple n’en est que plus frappant ; mais il le serait encore pour une société ou une famille plus restreinte.

713 La fin de tous les membres d’une famille. La réflexion est triste ; mais elle est la vérité même.

714 La famille de Pompée. Elle ne paraît pas avoir été aussi nombreuse que celle de César et d’Auguste.

715 Le dernier de sa race. Que d’exemples du même genre on rencontrerait dans nos cimetières !

716 Ordonner toutes les actions de ta vie une à une. Sous une autre forme, c’est le précepte déjà donné plusieurs fois, liv. II, § 5, liv. VI, § 2, et un peu plus haut, dans ce même liv. VIII, § 2.

717 Rien ne peut faire. Puissance souveraine de la volonté de l’homme et de son libre arbitre ; aucun obstacle du dehors ne peut prévaloir ; toute l’action est intérieure et ne dépend que de nous.

718 De bon cœur. C’est l’expression même du texte.

719 Une action nouvelle. La tienne propre, qui relève de toi seul, au lieu de l’action étrangère, qui peut relever d’une foule de causes, qui sont toutes hors de notre portée.

720 Que je viens de te recommander. Le texte n’est peut-être pas aussi précis. Voir plus bas, § 32, et plus haut, liv. IV, § 1.

721 Recevoir les choses… les perdre. Je n’ai pas voulu rendre cette pensée avec plus de précision ; le texte est très concis ; et sans qu’il s’exprime assez clairement, il est possible qu’il s’agisse ici de la vie et de la mort. Jouis de l’une sans excès, et accepte l’autre sans murmure.

722 Une main, un pied ou une tête coupés. Image qui, au premier abord, ne laisse pas que de faire une singulière impression ; mais ce spectacle de corps mutilés et de carnages devait se renouveler assez souvent dans une existence toute militaire comme celle de Marc-Aurèle.

723 Qu’il s’isole volontairement. Voir plus haut, livre V, § 8, une pensée presque semblable, où l’homme qui résiste à l’ordre universel des choses est comparé à un abcès dans un corps sain.

724 L’honneur dont Dieu a gratifié l’homme. Nulle part Marc-Aurèle n’a montré mieux qu’ici les rapports qui unissent l’homme à Dieu, et la reconnaissance sans bornes que nous devons à l’auteur de notre être.

725 Libre de ne pas briser l’union. C’est la grandeur de l’homme pris dans toute sa pureté avant la faute.

726 Il lui a donné de pouvoir revenir. C’est le repentir après la chute, et la raison revenant à suivre et à aimer les lois dont elle s’était d’abord écartée.

727 Qu’il y occupait précédemment. Avant l’infraction à l’ordre universel des choses.

728 La nature universelle des êtres raisonnables. En d’autres termes, c’est Dieu et sa providence, qui a donné à l’homme une partie des facultés qu’il possède lui-même.

729 La nature de l’univers. L’expression du texte est encore plus vague.

730 À l’accomplissement de son premier dessein. Voir plus haut, § 32.

731 L’ensemble de ta vie. Ceci semble se rapporter plus particulièrement, au passé, de même que ce qui suit se rapporte davantage à l’avenir. La suite du paragraphe précise ce sens plus que ne le font les deux premières phrases.

732 T’occuper uniquement du présent. Il ne faudrait pas appliquer ce conseil à la rigueur, car ce serait renoncer à la fois et aux leçons de l’expérience que donne le passé, et aux prévisions que la prudence de l’homme essaie d’arracher à l’avenir.

733 De vraiment intolérable. Voir plus haut, liv. VII, § 64.

734 De t’avouer ta faiblesse. Le texte est moins précis ; mais le sens ne peut être douteux.

735 Le présent se réduit à bien peu de chose. Ceci n’est pas toujours vrai ; mais ce qui l’est, c’est que l’homme, fortifié par la sagesse, peut toujours résister et triompher moralement, si d’ailleurs son corps succombe à des causes irrésistibles et toutes physiques.

736 Panthée. Maîtresse de Lucius Vérus, qui l’avait ramenée de Smyrne à Rome, et qui la traitait en véritable impératrice, par le luxe sans bornes dont il l’entourait. Dans le dialogue intitulé « Les Portraits », Lucien fait de la beauté de Panthée une description enthousiaste. Voir ce dialogue, et ch. X particulièrement.

737 Pergame. Affranchi de Lucius Vérus.

738 Chabrias. Personnage inconnu.

739 Diotimus. Ce personnage, aussi inconnu que Chabrias, a déjà été nommé plus haut, § 25.

740 Y fussent-ils à demeure fixe. Comme des statues qui ornent un sarcophage.

741 Mauvaise odeur que tout cela. Peut-être ce ton d’ironie convient-il peu au caractère personnel de Marc-Aurèle, et en un pareil sujet. Voir plus haut, livre VI, § 13. Il faut préférer la solennité de Bossuet parlant de ce « je ne sais quoi, qui n’a plus de nom dans aucune langue ».

742 Dit le philosophe. Le texte a simplement : Dit-il. On ne sait pas de quel philosophe est cet adage ; c’est peut-être de Platon. D’ailleurs, le texte est altéré en cet endroit, et j’en ai tiré le sens qui paraît le plus vraisemblable. C’est celui que la plupart des traducteurs ont adopté.

743 Qui puisse supplanter la justice. Le mot du texte a la même valeur à peu près que celui de Supplanter dans notre langue. Seulement, on doit dire qu’une vertu ne peut pas en supplanter une autre ; elle s’y ajoute peut-être ; mais deux vertus ne peuvent pas être incompatibles entre elles ; la tempérance est au contraire incompatible avec le plaisir.

744 Si tu supprimes ton opinion. C’est une des théories les plus importantes du stoïcisme, quoiqu’elle puisse à première vue sembler paradoxale. Ce serait aller trop loin de prétendre que nos maux n’ont que la réalité que notre jugement leur donne. Notre sensibilité, dont nous ne pouvons nous séparer, est là pour réclamer si haut qu’il nous faut bien l’entendre. Mais ce qui est vrai, c’est que la raison peut dominer la sensibilité, et parvenir, par un exercice persévérant, à lui imposer silence. L’imagination joue également un rôle dans presque tous les instants de notre vie ; elle simplifie ou diminue singulièrement nos biens et nos maux. C’est à la raison de restreindre l’imagination, et même de la supprimer tout à fait. Rien de toute cette lutte intérieure n’est impossible ; mais la nature a bien de la peine à se soumettre au joug de la raison. Voir plus haut, dans ce livre, § 28.

745 Que ce quelque chose se fasse à soi-même une opinion. Chose impossible, puisque le corps ne pense pas. Voir plus haut, liv. VII, § 14, et livre VI, § 32.

746 Pour la vie végétative en nous. J’ai ajouté ces deux derniers mots pour bien marquer qu’il s’agit toujours ici de l’homme, et non pas de la vie végétative d’une manière générale, c’est-à-dire de la vie des plantes proprement dites. L’homme a aussi en lui une force de végétation qui affecte plusieurs parties de son être. Marc-Aurèle n’a pas évidemment voulu dire autre chose.

747 Te touchent. Elles touchent le corps, mais non la personne.

748 C’est à la sensibilité de le savoir. Parce que c’est elle seule qui est affectée par le plaisir et la douleur. Voir la fin du paragraphe précédent.

749 Ni feu, ni fer, ni tyran. C’est sans doute une réminiscence des fameux vers d’Horace : « Nec vultus instantis tyranni. »

750 L’âme, une fois Sphærus. Ce vers d’Empédocle est encore cité par Marc-Aurèle plus loin, liv. XII, § 3. Voir les Fragments d’Empédocle, vers 176, p. 5, édit. Firmin Didot. Le Sphærus, dans la doctrine d’Empédocle, est l’ensemble de l’univers, jouissant d’un éternel repos.

751 Me faire du chagrin à moi-même. En me conduisant mal et en commettant quelque faute.

752 Moi qui n’en ai jamais fait volontairement à personne. C’est une belle justice à se rendre à soi-même, surtout quand on est empereur.

753 L’esprit qui doit me gouverner. La raison, qui doit s’efforcer avant tout de maintenir sa tranquillité parfaite, et son indépendance absolue du joug et du trouble des passions.

754 Sans qu’il se détourne jamais. Voir plus haut, liv. II, §§ 13 et 17.

755 Qu’il l’accepte. C’est la résignation et la foi aux décrets de Dieu, recommandées également par la philosophie et par la religion.

756 Selon la valeur qu’elle peut avoir. Aux yeux de la raison, qui l’a d’abord examinée avec le soin nécessaire. Voir plus haut, liv. III, § 11.

757 Du temps qui t’est présentement accordé. Voir plus haut, liv. II, § 14.

758 Une gloire qui doit leur survivre. Voir plus haut, liv. III, § 10.

759 Aussi peu durables qu’eux-mêmes. La réflexion est bien juste ; mais il y a une réponse à ce dédain de la gloire, quelque raisonnable qu’il soit ; et on peut la demander à Pascal. Voir plus haut la note, liv. VI, § 59.

760 Saisis-moi. Marc-Aurèle s’adresse ici à la Providence pour faire acte encore une fois de parfaite soumission à ses volontés, tout ensemble souveraines et justes. Voir plus haut, liv. V, § 16.

761 Mon génie. Ma raison, ou, comme dirait le christianisme sous une autre forme : « Mon ange gardien. »

762 Où trouver jamais. Réflexion profondément sensée pour qui a su discerner les vrais biens et les vrais maux, mais que le sage lui-même n’a pas toujours le temps de faire, sous le coup de la passion, qui nous aveugle et nous emporte.

763 Jamais rien ne peut arriver. C’est l’absolue confiance à la bonté et à la justice de Dieu ; tout est réglé par lui avec une providence qui ne peut, ni se tromper, ni défaillir jamais. Reste, il est vrai, le libre arbitre de l’homme ; mais c’est à l’homme d’en bien user.

764 La commune et universelle nature. C’est-à-dire, Dieu.

765 Un fardeau insupportable. Voir plus haut, liv. VII, § 64, une pensée d’Épicure, toute semblable à celle-ci.

766 C’est au jugement que tu en portes. Voir plus haut la même pensée, § 40.

767 Qu’est-ce qui t’empêche. Le stoïcisme indique le but et ne s’inquiète pas des obstacles qui le rendent d’un accès difficile. La théorie fait bien, et elle ne peut qu’être absolue. Mais la pratique exige beaucoup d’exercice ; et cette soumission entière à la raison est le fruit d’une longue et pénible discipline. Voir plus haut, liv. V, § 2.

768 Sache encore être doux. C’est ainsi que Bossuet a pu dire de Madame Henriette d’Angleterre : « Oui, Madame fut douce envers la mort comme elle l’était envers tout le monde. Son grand cœur ni ne s’aigrit, ni ne s’emporta contre elle. Elle ne la brava non plus avec fierté, contente de l’envisager sans émotion et de la recevoir sans trouble. » Oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre, p. 592, édit. de 1846.

769 Le principe qui nous gouverne est absolument invincible. Voilà le fondement du stoïcisme, et comme la pierre angulaire de toute la doctrine. Cette base est en effet inébranlable de sa nature ; mais il est peu d’entre nous qui puissent le comprendre et sentir la force qu’ils portent en eux. Cette force s’accroît par l’exercice, et c’est surtout l’exercice qui manque à la plupart des hommes.

770 Replié sur lui-même. Voir plus haut, liv. VII, § 29.

771 Ne pas faire ce qu’il ne veut point. Le libre arbitre est une force incoercible, comme on dit dans le langage de la physique.

772 Après avoir examiné attentivement. Voir plus haut, liv. III, § 12.

773 Libre des passions. Voilà la grande difficulté ; et c’est là aussi ce qui fait que la vieillesse est plus sage, parce que les passions sont amorties, ou domptées, ce qui vaut mieux.

774 Une véritable forteresse. Il y a quelques sages qui l’ont prouvé, Socrate entre autres, démontrant l’immortalité de l’âme après avoir bu le poison. — Bossuet commence ainsi son Sermon sur la Loi de Dieu : « Si nos actions sont mal composées, s’il nous arrive presque tous les jours, ou de nous tromper dans nos jugements, ou de nous égarer dans notre conduite, l’expérience nous fait connaître que la cause de ce malheur, c’est que nous ne délibérons pas assez posément de ce que nous avons à faire ; c’est que nous nous laissons emporter aux objets qui se présentent. »

775 Les premières impressions. Ce sont les perceptions simples, qui résultent du témoignage des sens, pures de tout ce que l’esprit peut y ajouter.

776 On ne t’apprend pas que tu en sois blessé. L’exemple est frappant et rend la pensée parfaitement claire.

777 C’est qu’il soit en danger. Mais l’amour paternel s’éveille si vite et si vivement qu’il est presque impossible de voir ce que, dans ce cas, l’esprit ajoute spontanément à l’information que les sens lui donnent. Sénèque a dit : « Ô Dieux immortels, je serais allé moi-même au-devant de ces malheurs, au lieu de m’y offrir aujourd’hui à votre appel. Voulez-vous prendre mes enfants ? C’est pour vous que je les ai élevés. Voulez-vous quelques parties de mon corps ? Disposez-en ; je n’offre pas grand’chose. Bientôt je m’en séparerai tout entier. » De la Providence, ch. V.

778 « Pourquoi y a-t-il de pareilles choses dans le monde ? » C’est une question très naturelle et qui se présente à tout instant, même pour les esprits les plus sérieux. La réponse qu’y fait Marc-Aurèle est la plus solide, ou plutôt c’est la seule que l’on puisse y faire. Ces choses sont dans le plan général de l’univers, parce qu’elles y sont. Si nous savons être suffisamment humbles, nous nous soumettons sans peine à l’ignorance invincible qui nous environne sous tant de rapports. Mais c’est l’orgueil humain, et au moins aussi souvent notre faiblesse, qui se révolte, et qui réclame le mot d’une énigme que nous ne trouverons jamais. C’est le secret de Dieu.

779 Et de l’espace… et de la matière… et de l’art. Espace, matière, art, tout est infini dans la nature ; et peut-être on ne peut pas dire très justement qu’elle s’en contente ; en fait, elle a tout ; elle est tout.

780 Quand on agit, ne point hésiter. C’est aussi une des quatre maximes pratiques de Descartes, et la seconde de sa « morale par provision ». Discours de la Méthode, pp. 146 et 148, édit. de V. Cousin.

781 Ne pas se tromper. Par le moyen indiqué plus haut, § 49.

782 Une source qui ne tarisse jamais. Image aussi belle que juste.

783 Un puits intermittent. J’ai ajouté ce dernier mot pour rendre la pensée plus claire. Il y a des éditeurs qui ont cru que ce dernier membre de phrase est une interpolation.

784 Ce qu’est le monde. Un ordre admirable, comme le dit le mot grec, qui signifie tout à la fois les deux idées d’Ordre et d’Univers.

785 Pourquoi on a été créé par la nature. Le stoïcisme n’hésite pas à répondre que l’homme a été créé pour la sagesse et la vertu. C’est sa foi, et l’homme ne peut en avoir de plus haute ni de plus vraie. Sous une autre forme, c’est ce que Socrate avait dit avant le stoïcisme.

786 Mais que te semble de celui… Dédain de la vaine gloire dont les hommes peuvent disposer. Voir plus haut, liv. III, § 10, et liv. VI, § 59.

787 Tu recherches les éloges. Suite du paragraphe précédent.

788 S’accable lui-même de ses propres malédictions. L’ironie est amère ; mais la réflexion est juste, et bien souvent elle pourrait guérir toute notre vanité.

789 S’associer en outre par la raison. Un peu plus haut, liv. III, § 4, Marc-Aurèle a appelé l’homme le collaborateur de Dieu. Cette comparaison de l’air que nous respirons et de l’intelligence répandue dans l’univers entier, et que notre raison peut respirer en quelque sorte, a sa grandeur et sa vérité. Sénèque a dit : « Il faut tout souffrir avec courage, parce que tout arrive, non par aventure, mais par ordre. Il y a longtemps qu’a été réglé ce qui doit faire ta joie, ce qui doit faire ta peine, et, quelle que soit la variété d’événements qui semble distinguer la vie de chacun, le tout se résume en une seule chose : périssables, nous avons reçu des biens périssables. Pourquoi tant nous indigner ? Pourquoi nous plaindre ? C’est la loi de notre existence. » De la Providence, ch. V.

790 D’une façon générale. C’est-à-dire, dans l’ordre universel des choses. Il est certain que le mal doit y avoir sa place, puisque Dieu l’a permis. Seulement, notre faible intelligence ne comprend pas assez les desseins de Dieu.

791 Il ne nuit pas à autrui. Au point de vue moral ; car il peut y nuire par une foule de conséquences. Mon vice ne corrompt que moi ; et mes semblables ne le subissent pas comme moi. Voir le paragraphe suivant, où la pensée se continue et se développe.

792 Ce qui regarde ma volonté personnelle. Suite du paragraphe précédent.

793 Dieu ne l’a pas voulu. Et nous devons l’en remercier ; car, sans cette distinction, nous ne serions plus des personnes, et l’individu moral n’existerait pas.

794 En s’épanchant, il ne s’épuise jamais. La comparaison appliquée à notre esprit n’est peut-être pas très exacte ; il s’épuise et se fatigue. La lumière du soleil ne diminue pas, du moins autant que nous en pouvons juger, quoiqu’il ait aussi ses défaillances.

795 Le mot qui dans la langue grecque. J’ai dû paraphraser ce passage pour le rendre tout à fait clair.

796 Elle se partage pour ainsi dire. L’expression serait plus juste si l’on disait : « Elle se rompt », ou « Elle s’arrête ».

797 Qui en prive l’air placé au-delà. Le rayon s’arrête, par exemple, sur le panneau d’une porte, dont l’autre côté n’est pas éclairé.

798 Sans glisser en bas et sans tomber. C’est un fait ; et l’observation est ingénieuse. C’est que la lumière n’est pas pesante.

799 Ni colère ni emportement. C’est une leçon de douceur intellectuelle, et aussi d’humilité.

800 Ne plus rien sentir. Voir le Phédon de Platon, pp. 207 et suiv., traduction de M. V. Cousin.

801 Mais tu ne cesses pas de vivre. Il semble bien que c’est à cette solution spiritualiste que Marc-Aurèle incline, comme le stoïcisme de Sénèque.

802 Les uns pour les autres. Une des maximes les plus nobles et les plus fécondes du stoïcisme. Aristote avait établi dans sa Politique que l’homme est un être essentiellement sociable. Voir liv. I, ch. I, § 9, de ma traduction, 3e édition.

803 En considérant les choses attentivement. Ce qui semble un temps d’arrêt et une déviation dans le mouvement de l’esprit.

804 Il n’en va pas moins droit. Tandis que la flèche manquerait le but, si elle s’arrêtait ou si elle était déviée.

805 Entrer dans l’esprit des autres. Attention plus délicate et plus difficile que de laisser les autres pénétrer dans notre propre esprit. Voir plus haut, liv. VI, § 53.

806 D’une injustice envers autrui. Le texte n’est pas aussi précis ; il dit dans sa brièveté un peu obscure : « Le coupable est impie. » J’ai dû développer l’expression de la pensée, d’après ce qui suit.

807 La nature qui gouverne l’univers. En d’autres termes, Dieu.

808 La plus auguste des Divinités. C’est encore Dieu. On peut dire d’une manière générale que toutes les fautes sont des offenses envers Dieu ; mais c’est peut-être forcer les choses que de vouloir donner à toutes les fautes sans exception le nom d’impiétés. Ce sont des fautes spéciales qui ont ce caractère particulier.

809 Faire un mensonge est une autre impiété. Ici encore c’est confondre un peu les choses. Le mensonge est une faute ; mais ce n’est pas une impiété, à proprement parler.

810 Quand on trompe sans le vouloir. Il semble qu’alors il n’y a plus même de faute morale. C’est une erreur ; ce n’est plus un mensonge.

811 On combat par cela seul la constitution naturelle du monde. C’est peut-être employer des expressions bien fortes, quoique au fond l’idée ne soit pas fausse. Mais cette exagération du bien et cette horreur sans bornes pour le mal sont l’habitude et l’honneur du stoïcisme.

812 C’est encore une sorte d’impiété. Cette nouvelle espèce d’impiété prête à la même critique que les précédentes. Ce n’est pas une impiété que d’aimer les plaisirs ; c’est une faiblesse très naturelle, quoique souvent très dangereuse.

813 Fuir la douleur comme un mal. Il ne faut pas nier que la douleur ne soit un mal ; mais bien souvent il faut savoir la prendre comme une épreuve, ou comme un juste châtiment.

814 Les méchants jouissent des plaisirs de ce monde. Voir plus haut, liv. VI, § 34.

815 Les bons sont plongés dans la douleur. C’est plutôt une exception qu’une règle ordinaire.

816 Ils restent dans une indifférence parfaite. C’est là une conquête très difficile de la sagesse.

817 Une impulsion première de la Providence. On peut croire que l’univers a été créé et ordonné par Dieu de toute éternité ; mais la Providence continue de veiller à son œuvre, après l’avoir réglée dès l’origine.

818 Avoir fait une heureuse traversée. Le texte a une tournure de phrase qui était une expression technique de marine.

819 Avec le profond dégoût de ces vices. C’est un état d’âme que bien peu d’hommes encore ont en quittant la vie. On a été vicieux presque sans le savoir, par une pente naturelle ; et il faut, même à la fin de la vie, une grande force d’âme pour se juger et avoir horreur du mal qu’on a fait, parce qu’alors on le comprend.

820 En tant qu’ils sont hommes. C’est-à-dire, des êtres doués de raison et faits pour pratiquer le bien.

821 Ne maudis pas la mort ; mais fais-lui bon accueil. La sagesse ne peut pas aller au-delà de ces réflexions si vraies et si sereines. C’est ainsi qu’il faut prendre la mort, puisqu’elle est entrée dans les desseins de Dieu. Voir plus haut, liv. VIII, § 47, et la citation tirée de Bossuet, en note.

822 Ni oubli, ni courroux, ni jactance. C’est bien ainsi que Marc-Aurèle est mort lui-même, comme l’atteste le récit de Capitolin, Vie de Marc-Antonin, ch. XXVIII.

823 Un des actes nécessaires de la nature. Et comme une des fonctions de la vie.

824 Ton âme se délivrera de son enveloppe. Voir plus haut, liv. VII, § 14, une doctrine non moins spiritualiste.

825 Il faut les aimer. C’est le précepte que Marc-Aurèle a vingt fois donné et qu’il a pratiqué lui-même durant toute sa vie ; ce qui est plus difficile et plus méritoire.

826 Ce ne sont pas des gens partageant tes sentiments. Parce qu’en effet, des âmes telles que celle de Marc-Aurèle sont bien rares.

827 Le seul motif qui pourrait nous rattacher à la vie. Un des motifs qui consolent le plus sérieusement Socrate de sa mort, c’est que, dans l’autre vie, il s’attend à trouver des hommes avec qui il pourra converser sans désaccord sur tous les sentiments qui l’animent. Voir le Phédon, p. 198, traduction de M. V. Cousin.

828 Je n’en arrive, moi aussi, à me méconnaître. Acte d’humilité vraiment philosophique. Sénèque, faisant parler Dieu même, lui fait dire : « Comme je ne pouvais vous soustraire aux afflictions, aux revers, aux épreuves, j’ai armé vos âmes ; souffrez courageusement, c’est par là que vous pouvez surpasser Dieu même. Méprisez la pauvreté ; nul ne vit aussi pauvre qu’il est né ; méprisez la douleur ; elle finira, ou vous finirez ; méprisez la fortune ; je ne lui ai donné aucun trait qui porte jusqu’à l’âme ; méprisez la mort ; ce n’est qu’une fin ou une transformation. » De la Providence, ch. VI.

829 On en commet une aussi contre soi-même. Si chacun de nous faisait cette réflexion, on commettrait moins de fautes envers ses semblables.

830 En négligeant d’agir. Ce sont les fautes d’omission ; et il est bien vrai que la négligence et la paresse nous rendent coupables presque aussi souvent, et aussi gravement que la perversité et le vice.

831 Qui t’occupait actuellement… de remplir actuellement, d’être actuellement. Ces répétitions sont dans le texte ; et je les ai conservées, parce qu’elles sont destinées à bien marquer la pensée de Marc-Aurèle ; c’est surtout du présent que l’homme doit s’occuper ; le passé ne lui appartient plus ; l’avenir n’est pas encore à lui. Le présent seul lui appartient, bien que ce présent même lui échappe sans cesse.

832 Que la cause infinie. Le texte dit simplement la Cause. Voir plus haut, liv. VII. § 57.

833 Effacer les impressions sensibles. Voir plus haut, liv. VII § 29, la même pensée presque dans les mêmes termes.

834 Maîtres de la raison qui doit nous guider. C’est pour que la raison soit la souveraine maîtresse qu’il faut soigneusement éviter à l’âme tout ce qui peut lui ravir sa parfaite tranquillité. De là, l’ataraxie stoïcienne.

835 Une seule et même âme. Il ne faut pas prendre ceci au pied de la lettre, ni attribuer à Marc-Aurèle un panthéisme aveugle, qui n’est pas le sien. Il vient de montrer dans les paragraphes précédents qu’il distingue profondément son âme propre de celle de ses semblables ; et il n’admet pas une confusion qui serait la négation de toute responsabilité personnelle. Voir plus haut, liv. VIII, § 56 ; liv. VII, § 55, et passim.

836 Tout être qui a quelque chose de commun. Tout ce long développement a pour objet de blâmer les hommes qui ne ressentent pas, pour les autres hommes, cette bienveillance que doivent avoir entre eux des êtres de la même espèce et de la même famille.

837 Le feu monte toujours en haut. Il est clair qu’il n’y a pas à s’arrêter beaucoup à cette physique, que Marc-Aurèle accepte telle qu’il la trouve de son temps, et telle sans doute qu’il l’a reçue de ses maîtres.

838 Vers l’être qui est de la même espèce que lui. Soit homme, soit Dieu.

839 Comme sont les astres. Qui font en effet partie d’un vaste système, où chacun a son rôle bien marqué, pour concourir à l’unité universelle.

840 Seuls, les êtres doués d’intelligence. Et de liberté.

841 Ce bon accord qu’ils se doivent mutuellement. Voilà la pensée essentielle de ce paragraphe.

842 Un homme absolument isolé de l’homme. C’est que l’homme est essentiellement sociable, comme l’a démontré Aristote. Voir plus haut, liv. VIII, § 59, la note.

843 Comme Dieu porte le sien. L’assimilation ne laisse pas que d’être un peu audacieuse ; mais il est certain que l’homme, quand il se dévoue au bien, peut se dire qu’il se rend semblable à Dieu autant que le lui permet son infirmité naturelle.

844 Une multitude d’autres. C’est-à-dire que, d’un acte raisonnable, il peut sortir une multitude d’autres actes que dicte également la raison. Sénèque a dit : « Une marche irrévocable entraîne également et les Dieux et les hommes. Le Créateur lui-même, l’arbitre de toutes choses, a pu écrire la loi du destin ; mais il y est soumis. Il obéit toujours ; il n’a ordonné qu’une fois. » De la Providence, ch. V.

845 Si tu le peux. Voir plus haut, liv. V, § 28.

846 La bienveillance t’a été accordée. La bienveillance doit être prise ici dans le sens de Charité.

847 Ils les aident à se donner. Peut-être dans bien des cas serait-il plus exact de dire : « Ils les laissent se donner. »

848 Tu peux imiter les Dieux. Voir le paragraphe précédent et la note.

849 C’est un malheur pour toi de travailler. Il faut considérer le travail, non pas même comme une nécessité pour l’homme, mais comme un honneur et une dignité. À proprement parler, il n’y a que l’homme qui travaille, et c’est un privilège glorieux qu’il ne partage avec aucun autre être. Il peut régler son activité comme il lui convient.

850 Dans les idées que je m’en faisais. Voir plus haut, liv. VIII, § 49.

851 Tout est absolument ce qu’il était. Il y aurait exagération à prendre cette pensée dans toute sa rigueur. Les choses ne sont pas aussi uniformes que le dit Marc-Aurèle ; et bien qu’il y ait toujours un fonds identique, il y a toujours aussi des détails nouveaux. Marc-Aurèle pouvait se dire modestement à lui-même que son règne était bien différent de celui de Néron, quoique lui et Néron fussent également empereurs.

852 Et restent à notre porte. L’image est dans le texte ; et elle est parfaitement juste.

853 Qui nous en apprend donc quelque chose ? Cette doctrine est bien loin de celle du sensualisme au dix-huitième siècle ; elle en est distante par les idées non moins que par le temps.

854 Le bien ne consiste pas dans ce qu’il pense. Ceci est un peu contraire à la doctrine platonicienne, qui prétend qu’il suffit de connaître le bien pour le pratiquer, et qui confond ainsi la science et la vertu. Il est bien vrai qu’un être raisonnable ne peut agir sans avoir préalablement pensé ; mais Marc-Aurèle a raison : l’essentiel pour la société, c’est ce que fait l’individu ; autrement, on arrive à une foule d’erreurs et de paradoxes, où se sont perdus trop souvent les mystiques, sacrifiant les œuvres à la pensée. La foi sans les œuvres n’est presque rien ; et elle peut être bien souvent plus dangereuse qu’utile.

855 Pour le caillou qu’on lance en l’air. Marc-Aurèle s’est déjà servi d’une comparaison analogue, plus haut, liv. VIII, § 20. Dans ce dernier passage, qui est plus explicite, il s’agit de montrer que l’homme doit se résigner à la destinée qui lui est faite. Sénèque a insisté bien souvent sur ces virils conseils, auxquels se complaît le stoïcisme : « Pourquoi Dieu souffre-t-il qu’il arrive malheur aux gens de bien ? Non ; il ne le souffre pas. Il a éloigné d’eux tous les maux : les crimes, les forfaits, les pensées coupables, les désirs ambitieux, les aveugles désirs, et l’avarice qui convoite le bien d’autrui ; il veille sur eux et les protège. Ne faut-il pas aussi exiger de Dieu qu’il garde leur bagage ? Ils l’exemptent eux-mêmes de ce soin, en méprisant les choses extérieures. » De la Providence, ch. VI.

856 Pénètre au fond de leurs cœurs. L’idée est juste ; et quoiqu’on puisse dire avec raison que de tels juges sont bien peu compétents, on les redoute cependant, en ce sens tout au moins qu’on recherche leur approbation et qu’on craint leur blâme. Voir plus haut, liv. VI, § 59, ce qui a été dit sur le dédain de la gloire, et la réponse de Pascal.

857 Tout est soumis au changement. L’observation est exacte ; mais elle contredit ce qui a été dit plus haut, liv. VII, §§ 1 et 47, sur l’uniformité des choses. Du moment qu’il y a changement, il y a nécessairement nouveauté ; car une de ces idées implique l’autre.

858 L’univers entier est comme toi. Il n’y a que Dieu d’immuable et d’éternel.

859 Il faut laisser à autrui la faute d’autrui. La concision de cette pensée la rend un peu obscure ; on peut voir des pensées analogues, mais plus développées et plus claires, liv. V, § 25, et liv. IV, § 3.

860 Il n’y a pas là le moindre mal. La réflexion est très juste, et cet argument est très bon contre la crainte de la mort. Ce n’est qu’un changement, auquel tant d’autres changements nous ont préparés. Mais, en général, on redoute la mort elle-même moins que les douleurs dont elle est ordinairement précédée.

861 De ton grand-père, de ta mère, de ton père. Voir les trois premiers paragraphes du liv. I, et les notes qui s’y rapportent.

862 Le terme de la vie tout entière. En d’autres termes, la mort. ? Sénèque, citant Démétrius, a dit : « Voulez-vous ma vie ? Pourquoi non ? Je ne ferai pas difficulté de vous laisser reprendre ce que vous m’avez donné. C’est de mon plein gré que vous remporterez tout ce que vous me demanderez. Oui sans doute, j’aurais mieux aimé offrir qu’abandonner. Qu’est-il besoin d’enlever ce que vous pouvez recevoir ? Cependant, aujourd’hui même, vous n’enlevez rien ; car on n’arrache qu’à celui qui retient. » De la Providence, ch. V.

863 À la pensée du principe souverain qui te régit. C’est-à-dire à ta raison, qui peut à la fois se sentir en rapport, et avec celle qui régit l’univers, et avec celle qui régit chacun de nos semblables. On ne peut pas donner à l’homme une plus haute idée de ce qu’il est dans le monde et dans la société.

864 S’il agit par ignorance. Voir plus haut, liv. VIII, § 14.

865 Du système entier que la cité compose. Il s’agit ici de la cité universelle, du système général des choses, et non pas seulement de la cité politique et sociale que les hommes forment entre eux.

866 De la société. Universelle, qui comprend tout ensemble les hommes, les choses et les Dieux. Le sens de ce passage est déterminé par la fin même de ce paragraphe. Voir aussi plus haut, liv. IV, § 29, et liv. II, § 16, et spécialement liv. VII, § 9, sur les rapports de toutes les choses entre elles.

867 Fureurs d’enfants. Cette apostrophe doit s’adresser à la vie en général, où les événements, quelque tragiques qu’ils soient, sont toujours si passagers.

868 Chargée des cadavres qu’elles portent. Voir plus haut une expression toute pareille, liv. II, § 16.

869 L’Évocation des morts. Voir l’Odyssée, chant XI, vers 218 et suivants ; discours d’Anticlée à Ulysse, son fils.

870 Dans l’Odyssée. Ces mots ne sont pas dans le texte ; mais ils sont impliqués dans le mot consacré et très spécial dont se sert Marc-Aurèle.

871 Remonte jusqu’à la qualité essentielle de la cause. Cette pensée n’est pas très claire ; et il est à croire qu’elle n’est qu’un fragment d’une pensée plus étendue et plus complète. D’ailleurs, Marc-Aurèle a déjà recommandé des procédés analogues d’analyse et d’examen. Voir plus haut, liv. IV, § 21.

872 Tu as beaucoup souffert dans la vie. Il est probable que Marc-Aurèle s’applique directement à lui-même cette réflexion, et que ce n’est pas une simple forme de style qu’il emploie à l’adresse de ses futurs lecteurs. Il faut toujours se rappeler le caractère tout intime de ces Pensées. Sénèque, portant la parole au nom même de Dieu, a dit : « J’ai placé tous vos biens au-dedans de vous ; votre bonheur est de n’avoir pas besoin de bonheur. » De la Providence, ch. 6.

873 Va droit à leurs âmes. C’est le conseil très pratique que Marc-Aurèle s’est donné déjà plusieurs fois. Voir plus haut, liv. VI, § 59. Le mieux est peut-être encore de s’interroger soi-même ; et, si l’on trouve qu’on n’est point en faute, de ne tenir aucun compte d’attaques imméritées.

874 Conserver ta bienveillance envers eux. C’est la charité exercée dans toute sa grandeur et sa magnanimité. Voir plus haut, liv. VI, § 47, à la fin, et liv. VII, § 22.

875 Les Dieux mêmes leur viennent en aide. Voir plus haut, dans ce livre, § 11.

876 Par les songes. Marc-Aurèle croyait aux songes. Voir dans le Ier livre, § 17, ce qu’il dit des faveurs que les Dieux lui avaient accordées par ce moyen.

877 L’objet de leurs vœux. C’est-à-dire, santé, richesse, gloire, comme il est dit plus haut, § 21.

878 Dans le même cercle. Plusieurs fois déjà Marc-Aurèle est revenu sur cette uniformité et cette monotonie des choses. Voir plus haut, liv. II, § 14, et liv. VII, § 1. Cette idée est juste si on la prend d’une manière générale ; elle ne l’est plus si l’on veut la pousser trop loin. En dépit de Marc-Aurèle et aussi de l’Ecclésiaste, il y a tous les jours quelque chose de nouveau sous le soleil, quoiqu’il y ait un certain fond qui subsiste et est immuable.

879 Tu dois adorer ce qu’elle a réglé. C’est le parti que Marc-Aurèle a pris lui-même dans la vie, et la confiance absolue en Dieu est la première de ses vertus.

880 Une première impulsion. Voir plus haut, liv. VII, § 75. C’est là d’ailleurs une question qui est surtout théorique ; et soit que Dieu agisse d’une façon continue, soit qu’il n’ait agi qu’à l’origine, le monde n’en est pas moins dirigé par sa providence et sa bonté.

881 Dès lors tout est bien. Il faut ajouter quelque chose à cette idée, à savoir que notre raison doit croire que tout est bien, quoique souvent notre sensibilité ou notre orgueil se révolte.

882 Toi du moins tu n’y es pas soumis. C’est la grandeur indéfectible de l’âme humaine ; et le stoïcisme l’a senti aussi profondément que possible. Le libre arbitre fait de l’homme un être absolument à part. Entre lui et l’animal, l’hiatus est infranchissable, comme le dit Cuvier. Voir plus haut, liv. II, § 11, l’affirmation énergique du libre arbitre.

883 Ce changement sera éternel. Il y a donc du nouveau dans le monde, puisque tout y change sans cesse. Voir le début de ce paragraphe.

884 Pour tout ce qui est mortel. Cette restriction est nécessaire ; mais les choses de ce monde, si elles sont variables, portent en elles des principes qui ne le sont pas.

885 Régler par la philosophie la pratique des affaires. La critique peut être juste ; mais Marc-Aurèle serait un des premiers à la mériter ; car on ne peut pas douter qu’il n’ait essayé autant qu’il l’a pu d’appliquer la philosophie au gouvernement de l’empire qui lui était confié. Ailleurs, liv. II, § 11, il fait un magnifique éloge de la philosophie ; et il a bien raison.

886 Présentement. Voir plus haut, dans ce livre, § 6, le développement de cette pensée. Le passé n’est plus à nous ; l’avenir n’y est pas encore, et n’y sera peut-être jamais ; le présent seul nous appartient ; et encore !

887 Si quelqu’un regarde ce que tu fais. Voir plus haut, liv. VIII, § 56.

888 La République de Platon. Ainsi Marc-Aurèle prend la république de Platon pour un idéal inaccessible. Certainement il n’ignorait pas les objections irréfutables d’Aristote ; mais il considérait sans doute les principes platoniciens plutôt que le gouvernement dont Platon a essayé de faire la théorie. Les préceptes sont admirables en effet ; mais la combinaison imaginée par le philosophe ne l’est pas ; et surtout elle n’a rien de pratique.

889 Modifier les cœurs et les opinions. Excellentes maximes, qui sont bien dignes d’une âme telle que celle de Marc-Aurèle et que méconnaissent presque tous les gouvernements.

890 L’obéissance d’esclaves qui gémissent. Rien de plus noble que ces sentiments dans la bouche d’un empereur romain.

891 D’hypocrites, qui feignent de croire. C’est le rôle habituel des courtisans.

892 Poursuis donc maintenant. Les idées ne paraissent pas ici très suivies.

893 Un personnage plus ou moins dramatique. Ceci s’applique surtout à Alexandre, dont la vie a, en effet, été si tragique.

894 Aussi simple que modeste. C’est ainsi que Pythagore, Socrate, Épictète, Descartes, ont compris le rôle de la philosophie. Marc-Aurèle sur le trône n’a rien perdu des qualités viriles que d’autres ont montrées dans la pauvreté ou dans l’esclavage.

895 Ces rassemblements innombrables. Le mot dont se sert le texte signifie plus simplement des rassemblements de bétail ; mais le sens général indique qu’il s’agit plutôt de ces vastes rassemblements d’hommes qui forment les nations, ou qui ont lieu, à certaines époques de l’année, pour des solennités politiques ou religieuses.

896 Ce voyage fait. C’est sans doute du voyage de la vie que Marc-Aurèle veut parler, en prenant cette expression toute générale.

897 Même prononcer ton nom. C’est tout simple pour le vulgaire des hommes ; mais, pour un empereur, cette franchise est plus pénible, sans être moins vraie. Voir liv. IV, § 3, et liv. VIII, § 21.

898 La gloire ne vaut pas davantage. Voir plus haut, liv. III, § 10, et liv. IV, § 19, où la vanité de la gloire est blâmée encore plus vivement qu’ici.

899 Ne mérite notre estime. C’est un peu trop absolu ; il y a de vraies gloires, comme celle de Marc-Aurèle lui-même ; et il y en a de fausses.

900 Tout ce qui provient de la cause extérieure. Voir plus haut, liv. IV. § 3, le développement de cette pensée. C’est l’ataraxie stoïcienne, si loin de l’indifférence, avec laquelle on a confondu ce calme que le sage doit s’efforcer de toujours conserver, pour que sa raison s’exerce avec toute sa puissance.

901 La cause qui ne tient qu’à toi. Le libre arbitre, et la raison, qui ne dépend que de nous seuls.

902 Rechercher l’intérêt de tous. C’est une des maximes les plus élevées et les plus pratiques du stoïcisme. Le désintéressement est une des premières vertus qu’il recommande au sage.

903 Que dans l’idée que tu t’en formes. C’est une théorie un peu absolue ; mais cette exagération même fait le plus grand honneur au stoïcisme. Marc-Aurèle y a déjà bien des fois insisté, et notamment liv. VIII, §§ 40 et 47.

904 Une immense carrière. C’est là, en effet, un des moyens les plus assurés de se fortifier l’âme et de se consoler de bien des soucis. L’esprit se retrempe dans cette haute et pure atmosphère ; et il a plus d’énergie, après cette diversion, pour dédaigner les vaines préoccupations de la vie. La contemplation de l’être infini, de l’éternité du temps, de l’immensité de l’espace, soutient, guérit et vivifie. C’est le grand côté de l’homme et le rachat de son infirmité.

905 Tout ce que tu vois sera détruit. Voir plus haut, liv. IV, §§ 3 et 50. Nous ne saurions mieux dire aujourd’hui ; et cette brièveté de toutes choses est une des idées les plus utiles à se remettre sans cesse dans l’esprit. Bien comprise, elle n’inspire ni découragement ni paresse ; mais elle met l’homme et le monde à leur véritable point.

906 On en est au même point. Ceci est un peu exagéré. Devant la mort tout s’anéantit également ; mais, selon que la vie a été plus ou moins longue, elle a pu être plus ou moins utile dans le plan général des choses. La vie de Marc-Aurèle, sans avoir été fort étendue, a cependant mieux valu que celle de son frère adoptif, mort de ses débauches, ou de tel César, disparu à la fleur de l’âge.

907 Quelles âmes sont les leurs ! Le texte est aussi vague que la traduction. La fin du paragraphe explique très clairement la pensée, qui est d’ailleurs d’une profonde justesse. On peut voir plus haut, liv. VI, § 59, des réflexions analogues, et aussi la réponse qu’on y peut faire au nom de Pascal. L’âme humaine, même quand elle est vicieuse, a une valeur propre dont il nous faut tenir compte ; et la gloire, même quand c’est le vulgaire qui la donne, n’est jamais entièrement dénuée de prix.

908 Voir à nu leur cœur misérable. Précepte excellent, de réduire toujours les hommes à leur valeur personnelle ; mais il est difficile de les isoler complètement de tout ce qui les environne et les cache. Sénèque a dit : « Quand vous voudrez savoir au vrai la valeur de quelqu’un, regardez-le tout nu ; dépouillez-le de ses richesses, de ses charges et des autres avantages dont la fortune l’a paré. Détachez-le même de son corps ; et considérez son âme. Voyez ce que c’est, et si elle est grande de son fonds, ou de celui d’autrui. » Épître LXXV, à Lucilius.

909 La perte de l’existence… un changement. La langue grecque permet ici une opposition, et un cliquetis de mots de forme presque identique, que notre langue ne nous fournit pas.

910 Qui a fait que tout est bien. C’est l’optimisme qui est la foi de Marc-Aurèle ; mais l’optimisme, pour être bien compris et bien pratiqué, exige une force d’âme et une humilité qui sont toujours très rares.

911 Et toi, qu’oses-tu dire ? Tournure d’une vivacité peu ordinaire à Marc-Aurèle, et qui atteste combien son cœur était touché de ce qu’on peut appeler la révolte de l’homme contre Dieu.

912 Condamnée à des souffrances qui ne doivent jamais cesser. On ne peut nier la souffrance ; mais il faut la prendre pour une épreuve, et non pour un mal proprement dit. Le mal est surtout, si ce n’est exclusivement, le mal moral, et il dépend de nous de le supprimer. Sénèque a dit : « Vois avec quelle injustice sont appréciés les présents des Dieux même par ceux qui font profession de sagesse… Ils querellent les Dieux d’avoir négligé de nous donner une santé inaltérable, un courage invincible, et la science de l’avenir. À peine sont-ils assez maîtres d’eux-mêmes pour ne pas pousser la témérité jusqu’à maudire la nature de ce que nous sommes au-dessous des Dieux, et non pas à leur niveau. » Des Bienfaits, liv. II, ch. XXIX.

913 Dans la matière dont tout être est composé. La pensée de ce paragraphe n’a pas toute la clarté désirable. En somme, il se borne à cette assertion souvent répétée, que rien ne se perd dans le monde et que tout y est dans une perpétuelle transmutation.

914 Le souffle même qui nous anime. Le souffle vital, sans parler du principe spirituel et raisonnable, dont les destinées sont tout autres.

915 Assez de grimaces dignes d’un singe ! C’est la force du mot dont se sert le texte. Voir plus haut, livre VII, § 43.

916 À la cause même. C’est-à-dire, à la Providence.

917 Regarde-la en face. L’expression est incomplète ; mais si l’homme regarde à la cause universelle et à la Providence divine, c’est pour la remercier et la bénir, comme Marc-Aurèle l’a toujours recommandé et toujours fait.

918 Sous l’œil des Dieux. On ne saurait vivre mieux.

919 C’est bien toujours la même chose. Voir plus haut, liv. VI, § 37, et la note.

920 C’est un mal pour elle. Voir plus haut, dans ce livre, § 4, et liv. VIII, §§ 55 et 56.

921 Peut-être n’a-t-elle pas commis la faute. Indulgence et charité envers son prochain ; ne pas croire au mal légèrement et par simple malveillance ; vérifier des accusations qui peuvent être injustes.

922 D’une source unique qui est intelligente. C’est Dieu, avec toute sa puissance et toute sa bonté.

923 Un vaste et unique corps. C’est l’univers, qui ne peut qu’être unique, ainsi que le mot le dit, et comme Dieu lui-même.

924 Une partie n’a pas le droit de se plaindre. Maxime magnanime, qui est une des principales de la doctrine stoïcienne. Dans cet ensemble infini des choses, l’homme n’a jamais qu’à remercier Dieu, soit par courage, soit par résignation.

925 Il n’est au monde que des atomes. Voir plus haut, liv. IV, § 3, et liv. VIII, § 17.

926 À l’âme qui te gouverne. C’est-à-dire la raison, qui a la faculté de se parler à elle-même et de réfléchir.

927 Tu n’es que déception. Ce serait bien le cas, en effet, si l’homme devait mourir tout entier, et que son âme dût subir aussi le destin de son corps. À quoi dès lors l’intelligence nous serait-elle bonne, et d’où viendrait-elle ?

928 Tu es à l’état des brutes. Doctrine absurde, contre laquelle Marc-Aurèle n’a cessé de protester ; mais elle est bien vieille, et il n’y a pas à s’étonner de la voir renaître de nos jours.

929 De ne plus craindre… de ne désirer rien… de ne t’affliger. Cette manière de prier Dieu est la vraie, parce qu’elle est la seule digne de lui. Lui demander la force de supporter les maux de la vie et de pouvoir toujours accomplir les devoirs d’un être raisonnable, c’est là tout ce que l’homme doit faire ; c’est là ce qui élève et ce qui fortifie son âme ; le reste ne dépend plus que de lui. Mais demander à Dieu d’accomplir nos désirs, autre que celui-là, c’est méconnaître le vrai rapport de l’homme à la Divinité ; c’est trop souvent ne servir que nos passions et ravaler notre libre arbitre.

930 Cette chose que tu souhaites. Dans le genre des vœux exprimés un peu plus loin.

931 En agissant avec eux. C’est l’expression même du texte. Marc-Aurèle touche ici un des problèmes dont la doctrine chrétienne s’est très particulièrement occupée. C’est la théorie de la Grâce, et de l’intervention divine dans les actes libres de l’homme. On voit que le stoïcisme avait été amené de son côté à l’examen de ces questions si délicates et si profondes. Mais c’est dans les Pères de l’Église que l’analyse devait être poussée à peu près aussi loin qu’elle peut l’être.

932 La bassesse d’un esclave. C’est un écueil que la piété la plus sincère ne sait pas toujours éviter, quand elle n’est pas assez intelligente et désintéressée.

933 Une part dans les actions mêmes qui dépendent de nous. C’est la question la plus ardue que la morale et la théologie puissent se poser. C’est beaucoup déjà que le stoïcisme l’ait soulevée ; mais elle n’a été approfondie que par le christianisme et surtout par saint Augustin ; il n’y en a pas de plus importante, ni de plus obscure. La plupart des philosophes spiritualistes l’ont négligée ou ignorée.

934 L’un fait cette prière… et toi, fais-leur cette prière. On pourrait trouver ici comme une réminiscence lointaine du Discours sur la montagne, saint Matthieu, ch. V, versets 21 et suivants. Mais il n’y a aucune probabilité que Marc-Aurèle ait jamais connu l’Évangile.

935 C’est en ce sens que tu dois diriger le cours de tes prières. La pureté de l’âme ne peut aller au-delà. Sénèque a dit : « Je ne suis en rien contraint ; je n’endure rien malgré moi ; je n’obéis point à Dieu en esclave ; je suis d’accord avec lui ; et cela d’autant mieux que je sais que tout est décidé par une loi immuable, écrite de toute éternité. » De la Providence, ch. V.

936 Épicure a dit. On peut croire que cette citation d’Épicure est textuelle, et elle lui fait le plus grand honneur. La pensée est digne du stoïcisme le plus éclairé et le plus sage ; et il peut la recevoir de la main d’un antagoniste.

937 Ces émotions poignantes de la chair. L’expression est sans doute d’Épicure ; et le stoïcisme n’aura fait qu’en hériter.

938 Tu dois imiter cet exemple. Il est assez piquant de voir Marc-Aurèle s’appuyer impartialement sur l’autorité d’Épicure.

939 À ce qu’on fait actuellement. Voir plus haut, liv. VIII, § 22. Le présent seul appartient à l’homme. ― Sénèque parle aussi de cette fin d’Épicure : « Épicure, au dernier et plus fortuné jour de sa vie, ressentit des douleurs si violentes en la vessie et dans le ventre, qu’il avait ulcéré, que rien n’y pouvait ajouter. Il disait néanmoins que ce jour-là lui semblait heureux ; ce que personne n’a droit de dire, s’il n’est en possession du souverain bien. » Épître LXVI, à Lucilius.

940 Demande-toi sur-le-champ. Le précepte est excellent ; mais on se laisse aller à son premier mouvement ; et il est bien difficile de ne pas montrer l’impression qu’on a reçue.

941 Ce n’est pas possible. Voir plus haut, liv. VIII, § 4. La constitution de tel homme étant donnée, il est tout simple qu’il soit impudent.

942 Tu te sentiras plus de tolérance. L’argument est bon ; mais dans un autre passage, liv. II, § 1, Marc-Aurèle a donné un argument meilleur et plus particulièrement stoïcien. Le coupable est encore de la famille humaine, et sa faute même ne l’en a pas retranché, quelque grave qu’elle soit.

943 Penser à la vertu spéciale. Autre argument, profitable surtout à celui qui se prémunit contre la faute par les exemples en sens contraire.

944 On quitte la voie qu’on s’était proposée. Voir plus haut, liv. VIII, § 59. C’est la doctrine platonicienne, qui peut s’appliquer très utilement au pardon des offenses.

945 Quel tort as-tu souffert ? Autre motif de pardon et de tolérance. Voir passim et surtout liv. II, § 1.

946 À toi-même qu’il faudrait t’en prendre. Autre motif non moins puissant.

947 Que veux-tu donc de plus que de rendre service ? Très noble maxime, qui, plus souvent appliquée, rendrait à la fois les âmes plus pures et la société des hommes beaucoup plus facile.

948 À faire le bien commun. Le texte a paru offrir un sens un peu différent à quelques traducteurs ; celui que j’adopte me semble s’accorder mieux avec tout ce qui précède.

949 Il accomplit son devoir propre. On ne peut rien dire de plus grand, ni de plus vrai, sur la destinée de l’homme. Il y a loin de là aux doctrines qui soutiennent que la nature humaine est condamnée au mal. Ces théories misanthropiques et fausses ont eu très peu cours dans l’Antiquité, qui jugeait plus sainement les choses.

950 Ô mon âme. Cette tournure, qui peut nous paraître aujourd’hui un peu usée, était bien neuve au temps de Marc-Aurèle ; et je ne sais pas si ce n’est point lui qui s’en sera servi le premier. Ce retour de l’âme sur elle-même et ce dialogue intime supposent des analyses antérieures bien constantes et bien délicates. Voir plus haut, liv. II, § 6 ; et plus loin, liv. XI, § 1, la description de l’âme.

951 Plus facile à voir que le corps. Ceci est parfaitement vrai des âmes limpides et pures ; un coup d’œil suffit pour les voir jusqu’au fond, parce qu’elles n’ont rien à cacher, ni à elles-mêmes, ni aux autres.

952 Que tout vient des Dieux. C’est le solide fondement de l’optimisme. Voir plus haut, liv. III, § 11.

953 Pour la conservation de l’être parfait. L’expression doit paraître un peu singulière ; mais le texte ne peut pas recevoir une autre interprétation.

954 La cité des Dieux et des hommes. Doctrine qui est à peu près exclusivement propre au stoïcisme.

955 La nature seule. En d’autres termes, la partie matérielle de notre être.

956 La nature animale en toi devrait en trop pâtir. C’est toujours un point fort délicat que de faire au corps sa juste part. Les natures enthousiastes, surtout quand elles sont jeunes, l’immolent quelquefois avec une exagération héroïque mais insensée. La limite est difficile à reconnaître et à tenir avec fermeté et sagesse. Plus tard, l’âge amène des défaillances, auxquelles l’âme succombe. La véritable mesure, c’est d’avoir dans le corps, auxiliaire indispensable de l’âme, un instrument qui soit toujours docile et toujours fort. L’ordre est renversé de fond en comble, si c’est le corps qui commande et l’âme qui obéit.

957 Un être raisonnable. C’est le caractère propre de l’homme ; tout le reste lui est commun avec les animaux. Voir plus loin, dans ce même livre, § 38.

958 La nature te l’a rendu supportable. Voir plus haut, liv. VIII, § 46, la même pensée, mais moins développée qu’ici.

959 Que tu sois de force à l’endurer. Cette force de résistance varie beaucoup avec les individus ; mais l’habitude donne une puissance nouvelle même aux natures les plus énergiques.

960 Ne te plains pas davantage. En d’autres termes : Résigne-toi à la mort qui te menace ; elle finira tous tes maux, s’ils sont par trop violents.

961 Il dépend de ta volonté seule. C’est le fondement inébranlable de la morale stoïcienne. Il n’y a guère que le stoïcisme qui ait compté si généreusement sur l’énergie presque toute-puissante de la volonté.

962 Redresse-le avec bienveillance. Excellent précepte, d’une application assez aisée pour les natures douces, plus pénible pour les natures vives et emportées, que l’erreur indigne presque à l’égal de la faute.

963 Ne t’en prends qu’à toi seul. Parce que tu n’auras su être, ni assez persuasif, ni assez persévérant.

964 Ne t’en prends même pas à toi. Et, par suite, reste indifférent et tranquille. C’est une contradiction avec ce qui précède.

965 Prédisposée pour toi de toute éternité. C’est peut-être aller bien loin et supprimer trop complètement le libre arbitre, auquel cependant le stoïcisme et Marc-Aurèle en particulier ont la foi la plus inébranlable. La même contradiction se retrouve dans Sénèque.

966 Qu’il n’y ait que des atomes. Voir plus haut, liv. IV, § 3, et liv. VIII, § 17, la même alternative posée dans des termes presque semblables.

967 Qu’il y ait une nature. L’expression n’est pas suffisante, et il faut la compléter en comprenant qu’il s’agit d’une nature intelligente, qui a disposé les choses et qui continue à les gouverner.

968 Une partie de ce tout. Voir plus haut, liv II, § 3.

969 Souffrir de ce qui est utile au tout. L’idée n’est peut-être pas très juste, si d’ailleurs elle est héroïque. La partie peut souffrir réellement ; mais elle doit se résigner à son mal, si le système entier, dont elle fait partie, doit en profiter.

970 Je recevrai avec reconnaissance. Par une foi magnanime à la sagesse infinie de Dieu, et à sa justice.

971 Je penserai sans cesse à ces êtres mes semblables. Tous ces préceptes acquièrent une grandeur incomparable quand on songe que Marc-Aurèle a su faire comme empereur tout ce qu’il a si bien exprimé.

972 Des actes utiles à ses concitoyens. Voir plus haut, liv. II, § 16, ces mêmes pensées rendues avec plus de précision encore.

973 Périr ne signifie pas autre chose que changer. Cet axiome est vrai pour la matière proprement dite ; mais il ne l’est pas pour la forme, qui disparaît définitivement pour ne plus renaître. Reste la partie spirituelle du monde, dont Marc-Aurèle ne parle point ici ; car le souffle vital, dont il est question un peu plus bas, est pris encore au sens matériel, et ne se confond pas avec l’âme.

974 Changer est un mal. Dans le système optimiste de Marc-Aurèle, le changement n’est point un mal ; ce n’est que l’exécution des décrets de la Providence. Voir plus haut, liv. IV, §§ 14 et 21.

975 Les deux suppositions sont également inadmissibles. Parce qu’elles contredisent également l’idée de la Providence, qu’on ne peut soupçonner ni de mal faire, ni d’ignorer.

976 L’intelligence de la nature. Qui éclate dans toutes ses œuvres, depuis les astres qui peuplent l’espace jusqu’à l’organisation des moindres êtres, dont nous pouvons juger par l’organisation du nôtre.

977 Elles sont ce qu’elles sont. C’est aujourd’hui le fondement, plus spécieux que solide, sur lequel s’appuie la philosophie matérialiste. Mais refuser à l’esprit humain de rechercher le pourquoi des choses et le mot de l’énigme universelle, c’est en définitive la négation même de la science, réduite alors à n’être plus que la satisfaction d’une vaine curiosité. Heureusement l’esprit humain ne se laisse ni persuader, ni décourager ; et il fait servir toutes les sciences de détail à la science universelle, qui essaie d’expliquer la totalité des choses, soit sous forme de religion, soit sous forme de philosophie.

978 Consumé par le feu. C’est le système d’Héraclite. Voir plus haut, liv. III, § 3, et liv. V, §§ 13 et 34.

979 Même avec cette hypothèse. La fin de ce paragraphe, quoique assez claire dans les mots, reste obscure dans la pensée. Les manuscrits ne fournissent pas de variantes qui puissent servir à élucider ce passage.

980 À l’époque de ta naissance. Cette transformation perpétuelle de notre être est vraie ; mais ce qui n’est pas moins vrai, c’est la permanence de notre personnalité, subsistant identique malgré ce renouvellement incessant de notre corps.

981 Et non pas ce qu’il avait reçu jadis du sein maternel. Il aurait fallu préciser davantage les choses, surtout ici, et indiquer ce qu’on entendait positivement par là. S’agit-il de l’âme, et de la partie spirituelle de l’être humain ? C’est probable ; mais il eût été bon de le dire.

982 Mais prends garde… C’est surtout cette dernière idée qu’il est presque impossible de comprendre. Voir plus haut, liv. IX, § 19.

983 Veille bien à ne jamais t’attirer des appellations contraires. C’est écarter de soi avec le plus grand soin toute hypocrisie et toute dissimulation, effort assez facile quand on ne songe sérieusement qu’à faire bien, sans s’inquiéter en rien des conséquences. La franchise est un des premiers devoirs du philosophe, vis-à-vis de lui-même d’abord, et ensuite vis-à-vis de ses semblables. Le mensonge doit lui être étranger sous quelques formes qu’il se cache ; et c’est en s’avouant à soi-même ses propres fautes qu’on peut réussir à s’en corriger.

984 Les reconquérir au plus vite. C’est une réhabilitation à nos propres yeux, et plus tard aux yeux des autres.

985 Résigné. Il n’y a pas de recommandation faite plus fréquemment et plus énergiquement par le stoïcisme et par Marc-Aurèle.

986 L’empire de la partie pensante. Voilà une définition exacte et profonde de la magnanimité ; toutes les petitesses et les bassesses d’âme viennent de ce que la bête l’emporte sur l’être raisonnable, de ce que l’amour des faux biens l’emporte sur l’amour des vrais biens.

987 Tu entreras dans une tout autre vie. C’est la vie morale, après la vie de l’instinct, et trop souvent de la brute.

988 Ces bestiaires. On se rappelle que c’était le nom des gladiateurs destinés à combattre contre les bêtes féroces.

989 Qu’on les conserva pour le jour suivant. Quand un gladiateur était blessé, le peuple du cirque était consulté pour savoir s’il fallait achever sur-le-champ le malheureux, ou le réserver pour d’autres combats.

990 Sors définitivement. Le conseil est terrible ; et l’on sait que, dans le stoïcisme, il était sérieux. Mais, pour en arriver à cette extrémité et s’y décider par le jugement de la raison la plus froide, il faut être à ses propres yeux bien criminel et désespérer absolument de pouvoir s’amender. Il n’est pas possible non plus de justifier son suicide par le dégoût qu’on aurait de la vie. Est-ce un motif raisonnable de s’en défaire ? Souvent le remords produit cet homicide effet sur des scélérats, qui ne peuvent supporter l’existence souillée qu’ils se sont faite.

991 Te rappeler aussi qu’il y a des Dieux. C’est la foi en Dieu et en sa bonté. Cette confiance de l’homme en son créateur est en effet le plus ferme appui qu’il puisse se donner.

992 C’est d’être imités. Doctrine platonicienne que nous avons déjà vue plus haut, liv. III, § 4, et livre V, § 27.

993 Un histrion, des travaux de guerre. Il est assez probable qu’ici Marc-Aurèle fait allusion à quelque détail de sa vie intime, et qu’il retrace au vrai les distractions inévitables de son âme, au milieu de toutes les occupations dont il était assailli. L’âme se dissipe malgré elle dans les mille riens de chaque jour ; et de là, la nécessité de fortes maximes qu’on ne perd pas de vue un instant dans sa conduite. De là aussi, la nécessité de quelques retraites où l’âme se retrempe dans la solitude et la méditation.

994 La science des choses. Et la contemplation de l’ordre universel, dont chacun de nous fait partie.

995 Cette chose est dans son essence. C’est-à-dire indépendamment des idées personnelles que nous pouvons ajouter à la nature même de la chose. Voir des exemples plus haut, liv. VI, § 13.

996 Une mouche… un lièvre… des Sarmates. Dans la bouche d’un empereur faisant la guerre aux Barbares, l’épigramme est sanglante. Le trait est-il aussi vrai qu’il est vif ? Malheureusement la guerre n’est bien souvent qu’un brigandage, surtout quand elle se prolonge un peu. Au début, elle peut servir un intérêt général de nation ; mais plus tard ce noble but s’efface aux yeux de l’armée ; l’intérêt individuel prend le dessus ; et c’est alors une sorte de pillage organisé. Après plusieurs campagnes, Alexandre est obligé de faire brûler les bagages de ses soldats, c’est-à-dire le fruit de leurs vols. Ce qu’il y a de pis, c’est que le courage décroît à mesure que la cupidité se satisfait et que la richesse augmente.

997 Des brigands. Au temps de Marc-Aurèle, c’était là une idée bien neuve et bien hardie.

998 Et des voleurs. Il n’y a dans le texte grec qu’un seul mot, qui a la force des deux que j’ai dû employer. — Cette réflexion de Marc-Aurèle a déjà le ton et le tour que plus tard doit prendre Pascal, sans connaître sans doute son prédécesseur.

999 Rien n’est plus propre à élever l’âme. En lui faisant voir la mobilité perpétuelle de toutes choses, et la vanité de nos passions et de nos intérêts.

1000 Elle se dépouille du corps. C’est la doctrine platonicienne, qui fait de la philosophie l’apprentissage de la mort. L’âme peut le réaliser à peu près dès cette vie, en s’isolant autant que possible de son compagnon.

1001 Satisfait de ces deux seuls points. Ce sont non seulement les deux points essentiels ; mais, de plus, ils renferment toute la destinée de l’homme.

1002 Obéir à Dieu, dont les sentiers sont toujours droits. Personne n’a dit mieux, et personne ne pourra mieux dire.

1003 Vois ce que tu dois faire. La vue du devoir est beaucoup plus facile qu’on ne le pense en général ; et à cet égard, notre conscience ne nous trompe pas. Mais ce qui nous trompe, ce sont les passions ou les intérêts ; et la ferme résolution de faire ce qu’on doit devient alors très difficile et très rare. En ceci d’ailleurs comme dans tout le reste, l’habitude exerce une influence souveraine ; et l’on accomplit le devoir, même pénible, d’autant plus aisément qu’on l’a déjà plusieurs fois accompli.

1004 À t’arrêter. Ou, à suspendre ton jugement.

1005 Tu peux toujours t’avancer. Conseils analogues à ceux que donne Descartes dans le Discours de la Méthode, p. 150, édit. Victor Cousin.

1006 Qu’un autre que toi se conduise avec justice. Peut-être cette pensée est-elle trop évidente et trop simple. La conduite des autres peut nous faire un tort matériel ; mais il n’y a que notre propre conduite qui puisse nous faire un tort moral, parce que notre personnalité ne peut se confondre avec aucune autre.

1007 Ces gens, si impertinents. Marc-Aurèle a raison de dédaigner les jugements du vulgaire ; mais il ne faut pas pousser ce dédain jusqu’à se rendre soi-même trop orgueilleux à l’égard de ses semblables. La misanthropie n’est souvent que le résultat de la vanité.

1008 Le bon génie de l’homme. Le christianisme dirait : l’Ange gardien. Voir plus haut, liv. VIII, § 45.

1009 La nature. En d’autres termes, Dieu ; il n’y a ici qu’une différence de mots.

1010 Donne-moi ce que tu veux. C’est la résignation poussée au dernier degré de la raison et de la foi ; c’est la confiance absolue en la bonté divine. Job dit aussi, ch. I, § 21 : « Le Seigneur me l’a donné ; le Seigneur me l’a enlevé. Il en est arrivé ce que le Seigneur a voulu ; que le nom du Seigneur soit béni. » Voir plus haut, liv. VIII, § 55.

1011 À vivre. Le texte n’est pas aussi précis ; mais la suite prouve que c’est bien là le sens.

1012 Au sommet d’un mont. La pensée ici non plus n’est pas assez claire ; et elle n’est qu’incomplètement rendue. C’est peut-être de l’isolement moral du sage que Marc-Aurèle veut parler ; c’est peut-être aussi du spectacle qu’il donne aux autres hommes, qui peuvent le voir de toutes parts, comme de toutes parts on voit la cime élevée d’une montagne. Je préfère le premier sens au second. Voir plus loin, § 23.

1013 Qu’ils l’égorgent. C’est le destin de Socrate ; c’est le destin de Jésus-Christ.

1014 Il n’est plus temps de discuter. Le stoïcisme n’a pas laissé de discuter ; mais il faut lui rendre cette justice qu’il a mis en général la pratique fort au-dessus de la théorie. À certains égards, c’était une tendance à descendre, bien que ce fût aussi une réaction contre certaines exagérations du Platonisme ; mais dans les temps où le stoïcisme apparut et surtout sous l’Empire romain, la morale stoïcienne soutint les âmes et les fortifia plus que ne pouvait le faire aucune autre doctrine. L’histoire en fournit une foule de preuves.

1015 De la totale durée, de la totale substance. En d’autres termes, de l’infinité du temps et de l’infinité de la matière. J’ai préféré la première version à la seconde, qui aurait eu une nuance trop moderne.

1016 Soumis au changement. Voir plus haut, § 11 et passim. L’idée de la mobilité des choses ne saurait être trop souvent présente à la raison de l’homme ; elle le remet à sa juste place, et lui fait mieux apprécier le monde où il est.

1017 Quel orgueil n’ont-ils pas d’être hommes ! Le sens n’est pas sûr, parce que le mot dont se sert ici Marc-Aurèle est extrêmement douteux.

1018 De qui n’étaient-ils pas les esclaves ? Cette peinture des lâchetés humaines se rapporte surtout aux mœurs des cours, où les bassesses sont plus apparentes. Aujourd’hui, nous sommes un peu blasés sur ces critiques, quelque justes qu’elles soient ; elles étaient très neuves au temps de Marc-Aurèle, qui était en position de bien connaître les choses, et qui avait l’âme assez haute pour les bien juger.

1019 La nature universelle. Nouvel hommage rendu à la Providence. Voir plus haut, liv. II, § 3.

1020 La terre aime la pluie. Il semble que le début de ce paragraphe est une citation, et, sans doute, de quelque poète.

1021 Pour le monde. Ordonné et gouverné par la Providence.

1022 Je dis donc au monde. Voir plus haut, § 14.

1023 Elle aime à être de telle ou telle façon. La pensée n’est pas très claire ; et l’on ne voit pas nettement le but de cette comparaison. Le sens général de ce passage, c’est simplement que l’homme doit aimer le sort que la Providence lui a fait.

1024 Tu t’en vas. Il s’agit ici du suicide, que le stoïcisme permettait au sage, ne voyant pas que le suicide est une révolte contre la Providence, et contre le destin qu’elle nous départit.

1025 Ainsi, aie bon courage. La conclusion est excellente, quoique les prémisses ne soient pas toutes également acceptables.

1026 Que la ville que tu habites. J’ai rendu la pensée plus précise qu’elle n’est dans le texte ; et le sens que je donne me paraît plus d’accord avec ce qui suit. La Ville est opposée à la Campagne.

1027 Les rois ne sont ni moins grossiers… On voit que Marc-Aurèle ne se fait pas la moindre illusion sur les grandeurs et les magnificences qui l’entourent. Il sait bien qu’elles n’ajoutent rien à sa valeur personnelle. Le passage de Platon est tiré du Théétète, p. 130, traduction de M. V. Cousin.

1028 Dans quel état est en moi. C’est comme un examen de conscience, que la philosophie recommande aussi bien que la religion. C’est l’antique précepte de l’oracle de Delphes, que Socrate s’était approprié : « Connais-toi toi-même. »

1029 De la communauté. C’est-à-dire de l’ordre universel, dont chacun de nous fait partie.

1030 Dans cette misérable chair. Voir plus haut, liv. IX, § 41. Pour la pensée générale de ce paragraphe, voir plus haut, liv. VIII, § 34.

1031 L’esclave qui fuit son maître. La comparaison est peut être plus frappante qu’elle n’est juste. L’homme n’est pas, à vrai dire, l’esclave de la loi ; il en est le serviteur, puisqu’il s’y associe par sa raison, et qu’en l’exécutant il se fait gloire d’y obéir et de l’approuver.

1032 Par Celui qui régit l’univers. C’est-à-dire Dieu, avec sa toute-puissance et sa miséricorde infinie.

1033 La crainte, la douleur, la colère. Ce sont des passions bien naturelles à l’homme ; mais c’est à la raison de les dompter et de les restreindre dans de sages limites.

1034 Le père disparaît… l’enfant. L’expression du texte est plus générale ; mais la suite prouve bien qu’il s’agit de l’être humain spécialement.

1035 Quel début, quel progrès ! L’admiration de Marc-Aurèle pour l’organisation de l’homme est aussi vive que justifiée, et tout ce qu’il dit ici est d’une vérité incontestable. Le matérialisme contemporain a obscurci toutes ces grandes et claires idées ; et certainement, l’homme est à lui-même la plus prodigieuse merveille de ce monde, si, de sa constitution matérielle et de sa vie purement animale, il passe à sa vie morale et au spectacle de sa conscience et de son libre arbitre. Ce sont là des contemplations que chacun de nous peut se donner. La sagesse antique ne s’y était pas méprise, et ces idées étaient déjà si répandues, même avant notre ère, que les poètes eux-mêmes en étaient l’écho. Os homini sublime dedit… disait Ovide. Ces vérités éclatantes, voilées pour un instant, ne reparaîtront que plus puissantes et plus belles.

1036 La force qui précipite les corps. Nos matérialistes devraient se dire, comme Marc-Aurèle, que l’attraction, à laquelle ils croient, n’est pas plus visible aux yeux du corps que l’âme, à laquelle ils ne croient pas. Mais Elle n’en est pas moins d’une évidence éclatante.

1037 La manière dont les choses se passent. Il ne s’agit pas des choses en général, mais des choses qui se passent à la cour des Rois et des Empereurs, comme le prouve la suite du paragraphe.

1038 À la cour d’Adrien. Marc-Aurèle avait passé une partie de son enfance à la cour d’Adrien, et il avait dix-sept ans lorsque cet empereur mourut, en 138. Quant à la cour d’Antonin, il y avait vécu plus de vingt ans de suite, mêlé à toutes les affaires, avant d’être empereur lui-même.

1039 Qui s’afflige de quoi que ce soit. Voir plus haut, § 25.

1040 Un de ces pourceaux. L’image est violente ; mais il n’y a pas de principe qui tienne plus à cœur à Marc-Aurèle que la résignation de l’homme à l’ordre de la Providence, et la foi absolue en sa bonté infinie et toute puissante. Il n’a pas moins raison, quand il nous rappelle que la révolte est parfaitement inutile, puisque la nécessité est inévitable. S’y associer en s’y soumettant, c’est encore ce que nous ayons de mieux à faire, au point de vue pratique. Voir plus haut, liv. VIII, § 49, la note et la citation de Sénèque.

1041 Si la mort te semble plus particulièrement affreuse. Le côté le plus utile de ce précepte, c’est de se familiariser avec l’idée de la mort, en y songeant aussi souvent qu’on le peut. Voir plus loin, liv. XII, § 31.

1042 Fais un retour sur toi-même. C’est un conseil plein de sagesse et de charité ; car le meilleur moyen de supporter les fautes d’autrui, c’est de s’avouer celles qu’on commet soi-même.

1043 Fais disparaître la contrainte. C’est la charité vraiment active et efficace. Voir plus haut, liv. VII, § 63. Bossuet a dit : « En voyant les fautes des autres, nous devrions songer par la même raison que nous en sommes capables, et gémir pour eux en tremblant pour nous ; nous ne pardonnons rien aux autres ; nous ne nous redisons rien à nous-mêmes. » Réflexions chrétiennes et morales, § 15, Des Jugements humains.

1044 Satyron… Eutychès… Hymen, etc., etc. La plupart de ces noms sont absolument inconnus ; et, comme nous ignorons ce qu’étaient les personnages qui les portaient, il nous est difficile de comprendre très précisément la pensée de ce paragraphe. La suite semble prouver que ce sont des comparaisons que Marc-Aurèle recommande de faire, afin de mieux juger les autres et de mieux se juger soi-même. C’en ainsi qu’il a l’intention de se comparer personnellement à quelqu’un de ses prédécesseurs.

1045 Que fumée et que néant. On a déjà vu des idées et des expressions semblables, liv. II, § 17, et on les retrouvera plus bas, liv. XII, §§ 27 et 33. L’image de la fumée appliquée aux choses de la vie est aussi naturelle que juste.

1046 Comme il convient. C’est-à-dire, en accomplissant sans cesse le devoir, sous toutes les formes où il se présente.

1047 Quelle réalité, quelle chimère. Le texte n’est peut-être pas aussi précis.

1048 Ce que valent les choses de la vie. Il ne faut pas oublier que c’est un empereur qui parle.

1049 De même qu’un estomac robuste. Image très exacte.

1050 De même qu’un feu qui brille. Voir plus haut, liv. IV, § 1.

1051 Simple… bon. Deux qualités qui résument en quelque sorte toutes les autres.

1052 Tout cela ne dépend que de toi. C’est un des axiomes de l’école stoïcienne, et, parmi toutes les philosophies, il n’en est pas une qui ait affirmé plus énergiquement le libre arbitre de l’homme.

1053 Qui pourrait, en effet, t’empêcher. Si ce n’est toi-même.

1054 Te résoudre à ne pas continuer de vivre. Il semble bien que Marc-Aurèle veut ici parler de suicide ; mais l’idée de cette extrémité, quoique permise et recommandée en certains cas par le stoïcisme, ne semble pas applicable dans ce passage, puisque plus haut Marc-Aurèle vient d’affirmer qu’il ne dépend que de nous d’acquérir les vertus qui nous manquent, et qu’il l’affirmera énergiquement dans le paragraphe qui suit. Il est donc probable que Marc-Aurèle ne veut pas dire autre chose, si ce n’est qu’il vaut mieux ne pas vivre que de vivre dans le vice et le crime. Les manuscrits n’offrent, d’ailleurs, aucune variante qui autorise à modifier la nuance de la pensée.

1055 Qu’y a-t-il de mieux à faire ou à dire. L’homme n’est pas tenu à davantage ; mais c’est là tout son devoir ; et c’est en ce sens que l’Évangile a dit : « Paix aux hommes de bonne volonté. »

1056 Toujours et partout il est possible de s’y conformer. Grâce au libre arbitre, qui est tout à la fois la grandeur et la faiblesse de l’homme, selon qu’il s’attache au bien ou qu’il en dévie.

1057 Tant d’autres choses qui n’obéissent qu’à la nature. C’est là pour l’homme une glorieuse exception ; il n’obéit qu’à la raison.

1058 Une âme qui n’est pas douée de raison. Celle des bêtes, par exemple.

1059 Se frayer leur route. Aux risques et périls du corps, qui peut d’ailleurs périr, s’il le faut, pour le salut de l’âme.

1060 Périr. Moralement.

1061 L’homme n’en devient que meilleur. Heureuses les âmes qui ont pu faire cette virile expérience !

1062 Ces prétendus revers. Qui sont les seuls que le vulgaire comprenne, parce qu’il ignore les déchéances morales et ne les sent pas.

1063 Ne blesse point non plus ni la cité, ni le citoyen. Voir plus haut, § 6, et liv. V, § 22.

1064 Une fois qu’on a mordu. La tournure du texte est encore plus vive : « Une fois qu’on a été mordu par les vrais principes. » C’est là ce qui fait l’immense supériorité des grandes doctrines morales, comme le Platonisme et le stoïcisme. Ce sont de vraies religions ; elles règlent la conduite de l’homme, et mordent sur lui.

1065 Le vent les jette à terre. Iliade, chant VI, vers 147 et suivants.

1066 Des feuilles que tes enfants. C’est, sans doute, pour Marc-Aurèle un souvenir des enfants qu’il avait perdus. Cette image, si mélancolique et si naturelle, remonte donc jusqu’à Homère. Elle a été répétée mille fois, et elle le sera sans cesse.

1067 Comme si elles devaient être éternelles. C’est, en effet, sur les choses éternelles qu’il faut mesurer les choses d’ici-bas.

1068 Encore un peu… Ces réflexions, toutes tristes qu’elles sont, n’en ont pas moins une profonde vérité. Sénèque a dit : « L’homme ne paraît jamais plus divin que lorsqu’il songe qu’il est né pour mourir, et que son corps n’est qu’une hôtellerie qu’il doit quitter aussitôt qu’il est à charge à son hôte. » Épître CXX, à Lucilius. Bossuet a dit aussi, se rappelant, sans doute, Homère comme le fait Marc-Aurèle : « Il me semble que je vois un arbre battu des vents ; il y a des feuilles qui tombent à chaque moment ; les unes résistent plus ; les autres, moins. Que s’il y en a qui échappent de l’orage, toujours l’hiver viendra qui les flétrira et les fera tomber. Ou, comme dans une grande tempête, les uns sont soudainement suffoqués, les autres flottent sur un ais abandonné aux vagues ; et lorsqu’il croit avoir évité tous les périls, après avoir duré longtemps, un flot le pousse contre un écueil et le brise. » Sermon sur la Mort.

1069 C’est du vert que je veux voir. Ainsi, dès le temps de Marc-Aurèle, on avait remarqué que la couleur du vert est celle qui fatigue le moins la vue. L’observation était assez facile, puisque la nature a répandu presque partout la couleur verte par le règne végétal. Aujourd’hui, cette observation est banale. Il y a vingt siècles, elle l’était moins.

1070 « Que mes enfants vivent ». Ce n’est pas que Marc-Aurèle entende blâmer la tendresse paternelle ; mais il ne veut pas qu’elle aille jusqu’à la révolte contre les décrets de la Providence. Voir plus haut, liv. IX, § 40.

1071 Il n’est personne qui soit assez heureux. Cette réflexion est sans doute toute personnelle, et Marc-Aurèle avait dû sentir plus d’une fois autour de lui l’embarras que sa vertu causait à tous ceux qui l’approchaient. Il n’y met point, d’ailleurs, d’amertume ; et, au fond, il plaint ceux qui ne cherchent pas le bien aussi sincèrement que lui ; voilà tout. L’observation peut être généralisée ; et il n’est pas besoin d’être empereur pour que la mort de l’un soulage toujours quelque autre dans une certaine mesure.

1072 Au fond du cœur, il nous désapprouvait. Thraséas n’avait pas commis d’autre crime pour que Néron le fît mourir ; le tyran voulait se débarrasser d’un silence accusateur.

1073 Montrer moins de bienveillance. Le sentiment est admirable, et il tempère ce que peut avoir de douloureux cette analyse du cœur humain.

1074 C’est la nature… En d’autres termes, la Providence. L’argument est décisif dans la doctrine stoïcienne.

1075 Autant que possible… La pensée de ce paragraphe n’est pas assez claire. Le texte, d’ailleurs, n’offre aucune difficulté ; et c’est seulement une explication un peu plus développée qui manque dans ce passage. Au fond, Marc-Aurèle conseille de s’examiner soi-même avant de juger autrui, et de se demander ce qu’on aurait fait à la place de celui qu’on voit agir sous ses yeux.

1076 Le principe qui met tes fibres en mouvement. En d’autres termes, l’âme et la volonté.

1077 C’est l’homme. Distinct de l’organisation matérielle qui lui a été donnée. Ce sont les deux principes dont notre nature se compose, que la conscience nous atteste, et que le Platonisme avait déjà assez nettement distingués.

1078 Sans la cause… L’âme et le libre arbitre.

1079 En provoque ou en arrête le mouvement. Le spiritualisme de Marc-Aurèle apparaît ici dans toute sa netteté et avec la dernière précision. Sur ce point, la doctrine stoïcienne n’a jamais été douteuse, et, en attribuant au libre arbitre une telle puissance et une telle supériorité, elle n’a fait que continuer le Platonisme et toute l’école socratique. Croire à l’unité de l’homme, est une erreur que les modernes peuvent commettre, mais que n’a jamais commise la sage Antiquité ; Épicure lui-même n’y est pas tombé.