Euthyphron — sur la Piété

Platon

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PLATON

Euthyphron
[ou sur la Piété – Genre probatoire]

Date de composition supposée : -399 à -390

Traduit du grec ancien par Émile Chambry

PERSONNAGES :

EUTHYPRON

SOCRATE


EUTHYPHRON

I. – Qu’y a-t-il de nouveau, Socrate, que tu as délaissé tes séances du Lycée1 pour venir ici aujourd’hui près du Portique royal2 ? Tu n’as pas comme moi, je pense, de procès pendant devant l’archonte-roi.

SOCRATE

Ce n’est pas précisément ce qu’on appelle à Athènes un procès : c’est une affaire d’État.

EUTHYPHRON

Que dis-tu ? C’est toi qu’on accuse apparemment ; car, pour toi, je ne croirai jamais que tu accuses personne.

SOCRATE

Non, en effet.

EUTHYPHRON

Alors c’est toi qu’on accuse ?

SOCRATE

Oui.

EUTHYPHRON

Qui est ton accusateur ?

SOCRATE

Je ne le connais pas bien moi-même, Euthyphron ; il est sans doute jeune et sans notoriété. En tout cas, on l’appelle, je crois, Mélètos. Il est du dème Pitthos. Peut-être te souviens-tu d’un Pitthéen, du nom de Mélètos, un homme aux cheveux plats, barbe rare et nez crochu ?

EUTHYPHRON

Non, je n’en ai pas idée, Socrate. Mais enfin, quelle accusation a-t-il portée contre toi ?

SOCRATE

Quelle accusation ? Une accusation qui dénote un certain mérite ; car le fait de s’être rendu compte, à son âge, d’une affaire si importante n’est pas d’un homme ordinaire. Ce jeune homme, en effet, d’après ce qu’il déclare, sait de quelle façon on corrompt les jeunes gens et qui sont ceux qui les corrompent. Il y a des chances que ce soit un sage. Il s’est aperçu de mon ignorance et, persuadé que je corromps les gens de son âge, il vient m’accuser devant la ville, comme devant la mère commune. Il me paraît être le seul qui en matière politique s’y prenne comme il faut. Il faut en effet commencer par s’occuper des jeunes gens pour les rendre aussi vertueux qu’ils peuvent l’être, comme un bon laboureur donne naturellement ses premiers soins aux jeunes plants, avant de s’occuper des autres. Sans doute Mélètos fait comme le laboureur : il commence le nettoyage de la cité par nous, qui corrompons la jeunesse qui pousse, comme il dit. Quand il aura fait cela, nul doute qu’il n’étende ses soins aux plus vieux et que l’État ne lui doive des biens sans nombre et du plus haut prix : on ne peut attendre moins d’un homme qui a si bien commencé.

EUTHYPHRON

II. – Je le voudrais, Socrate ; mais j’ai peur que ce ne soit le contraire qui arrive. Il me semble tout bonnement à moi qu’en cherchant à te faire du mal, il attaque, dès son début, la cité dans ses œuvres vives. Et maintenant, dis-moi, que fais-tu, d’après lui, qui corrompe la jeunesse ?

SOCRATE

Des choses qui paraissent étranges à première vue, mon admirable ami. Il prétend que je suis un faiseur de dieux, et c’est parce que je fais des dieux nouveaux et que je ne reconnais pas les anciens, c’est pour ces raisons, dit-il, qu’il m’a inventé cette accusation.

EUTHYPHRON

J’entends, Socrate : c’est à cause de cette voix divine que tu déclares entendre en toute circonstance. Ainsi, c’est comme novateur en matière de religion qu’il t’a inventé cette accusation ; c’est pour cela qu’il vient te calomnier devant le tribunal ; il sait avec quelle facilité la foule accueille ce genre de calomnies. Moi-même, quand je parle de religion dans l’assemblée et que je leur prédis ce qui doit arriver, ils me prennent pour un fou et se moquent de moi. Et cependant il n’y a pas un mot qui ne soit vrai dans les prédictions que je leur ai faites. Mais ils sont jaloux de tous les gens de notre sorte. Dès lors, ne nous laissons pas troubler par eux et faisons tête.

SOCRATE

III. – Ah ! mon cher Euthyphron, ce n’est certainement pas grand-chose d’être raillé. Les Athéniens, ce me semble, ne s’inquiètent guère des gens qu’ils croient habiles, pourvu qu’ils ne cherchent pas à enseigner ce qu’ils savent ; mais pensent-ils qu’un homme veuille rendre les autres tels que lui, ils se fâchent, soit par jalousie, comme tu dis, soit pour quelque autre raison.

EUTHYPHRON

Quant à cela, je ne suis pas du tout curieux d’éprouver les sentiments qu’ils ont pour moi.

SOCRATE

Il se peut que toi, tu passes à leurs yeux pour un homme qui ne se livre guère et qui ne veut pas enseigner ce qu’il sait. Mais moi, je crains, vu mon amour pour les hommes, qu’ils ne soient convaincus que je prodigue sans retenue à tout le monde ce que je sais, et cela sans demander de salaire, mais en payant même de bon cœur, s’il le fallait, pour me faire écouter. Si donc, comme je le disais tout à l’heure, ils devaient se rire de moi, comme tu dis qu’ils font de toi, il ne serait nullement désagréable de passer quelques heures au tribunal à plaisanter et à rire. Mais, s’ils prennent la chose au sérieux, comment cela tournera-t-il ? Nul ne le sait, sauf vous, les devins.

EUTHYPHRON

Mais peut-être cela ne sera rien, Socrate, et tu conduiras ton procès au gré de tes désirs, comme moi le mien.

SOCRATE

IV. – Au fait, quelle est ton affaire à toi, Euthyphron ? Es-tu défendeur ou accusateur ?

EUTHYPHRON

Je suis accusateur.

SOCRATE

Qui accuses-tu ?

EUTHYPHRON

Quelqu’un de tel qu’on va me prendre encore pour un fou.

SOCRATE

Quoi donc ? Poursuis-tu quelqu’un qui ait des ailes ?

EUTHYPHRON

Il s’en faut de beaucoup : c’est justement un vieillard très âgé.

SOCRATE

Qui est-ce ?

EUTHYPHRON

C’est mon père.

SOCRATE

Ton père, mon excellent ami ?

EUTHYPHRON

Oui, lui.

SOCRATE

Sur quel grief ? De quoi l’accuses-tu ?

EUTHYPHRON

D’homicide, Socrate.

SOCRATE

Ô Héraclès ! Certainement, Euthyphron, la foule ignore ce qu’est la justice ; car je n’imagine pas que le premier venu puisse être juste en faisant ce que tu fais ; il faut être pour cela déjà avancé en sagesse.

EUTHYPHRON

Oui, par Zeus, il faut l’être, Socrate.

SOCRATE

Mais est-ce un de tes parents que ton père a tué ? Évidemment, n’est-ce pas ? car tu n’irais pas, je pense, l’assigner pour meurtre à cause d’un étranger.

EUTHYPHRON

Tu es ridicule, Socrate, de croire qu’il faille distinguer si le mort est un étranger ou un parent, alors qu’il n’y a qu’une chose à observer, à savoir si celui qui a tué, a tué justement ou injustement. Si c’est justement, il faut le laisser tranquille ; sinon, le poursuivre, partageât-il notre foyer et notre table. Car la souillure est égale si tu vis avec lui, connaissant son crime, et si tu ne te purifies pas, toi et lui, en le poursuivant en justice. Au fait, la victime était un de mes ouvriers et, comme nous étions cultivateurs, à Naxos3, il y travaillait à nos gages. Or un jour qu’il avait bu à l’excès, il s’emporta contre un de nos serviteurs et lui coupa la gorge. Là-dessus, mon père lui fait lier les pieds et les mains et le jette dans une fosse, puis il envoie ici demander à l’exégète4 ce qu’il fallait faire. En attendant il ne s’inquiéta plus de l’homme qu’il avait lié et l’abandonna comme un assassin, dont la mort même était sans conséquence. Et il mourut en effet : la faim, le froid, les liens le firent succomber avant que l’envoyé revint de chez l’exégète. Et c’est justement à propos de cela que mon père et mes autres parents s’indignent qu’au nom de l’assassin, j’intente à mon père une action pour meurtre, alors que, disent-ils, il n’a pas tué et que, si à la rigueur il a tué, la victime étant un assassin, il n’y a pas lieu de s’en inquiéter, parce que c’est une impiété de la part d’un fils de poursuivre son père pour meurtre. Ils ne savent pas bien, Socrate, ce qui est pieux et ce qui est impie au jugement des dieux.

SOCRATE

Mais toi, Euthyphron, au nom de Zeus, crois-tu connaître assez exactement ce que sont les lois divines et la piété et l’impiété, pour ne pas craindre, les choses s’étant passées comme tu le racontes, de commettre à ton tour une impiété en faisant un procès à ton père ?

EUTHYPHRON

Je ne serais bon à rien, Socrate, et Euthyphron ne se distinguerait en rien du commun des hommes, si je ne savais pas exactement tout cela.

SOCRATE

V. – En ce cas, admirable Euthyphron, que puis-je faire de mieux que de devenir ton disciple et, sans attendre le jugement de mon procès avec Mélètos, de l’assigner à ce propos même5 pour déclarer que, pour ma part, j’ai toujours attaché un grand prix à connaître les choses divines et qu’à présent que cet homme prétend que je suis dans l’erreur et que j’introduis des innovations téméraires dans la religion, je me suis mis à ton école ? Je pourrai lui dire alors : « Si tu conviens, Mélètos, qu’Euthyphron est savant en ces matières, admets que, moi aussi, j’ai des opinions saines, et renonce à me poursuivre ; sinon, assigne-le, lui, le maître, avant de m’assigner, moi, par la raison qu’il corrompt les vieillards, moi et son père, moi, par ses leçons, son père par ses admonestations et la punition qu’il demande contre lui. Et si, sans égard à ma requête, il ne renonce pas au procès ou ne t’accuse pas à ma place, je dirai devant la cour les mêmes choses que je voulais lui dire en le convoquant. »

EUTHYPHRON

N’en doute pas, Socrate : s’il s’avisait de m’accuser, je trouverais bien, je pense, son point faible, et nous aurions beaucoup plus à dire sur lui que sur moi devant le tribunal.

SOCRATE

C’est parce que je n’en doute pas, cher camarade, que j’ai envie de devenir ton disciple. Je sais bien que personne, que Mélètos en particulier n’a même pas l’air de te voir, tandis que moi, il m’a si aisément vu et d’un regard si perçant qu’il m’a accusé d’impiété. Maintenant donc, au nom de Zeus, apprends-moi ce que tu affirmais tout à l’heure connaître nettement. En quoi consiste, d’après toi, la piété et l’impiété en fait de meurtre et en toute autre matière ? Est-ce que la piété n’est pas toujours identique à elle-même en toute action, et l’impiété n’est-elle pas le contraire de tout ce qui est pieux, et tout ce qui doit passer pour impie n’est-il pas identique à lui-même et marqué d’un caractère unique ?

EUTHYPHRON

C’est absolument vrai, Socrate.

SOCRATE

VI. – Dis-moi donc ce que tu appelles pieux et ce que tu appelles impie.

EUTHYPHRON

Eh bien, je dis que ce qui est pieux, c’est ce que je fais à présent, c’est de poursuivre tout criminel qui a commis un meurtre, dérobé des objets sacrés, ou fait toute autre faute du même genre, qu’il soit votre père ou votre mère ou tout autre, et que ce qui est impie, c’est de ne pas le poursuivre. Vois en effet, Socrate, quelle preuve décisive je vais te donner, comme je l’ai déjà donnée à d’autres, que c’est bien là la loi et qu’il est juste d’agir comme je fais, de ne pas tolérer l’impiété, quel qu’en puisse être l’auteur. Cette preuve, c’est que, tout comme moi, les hommes croient que Zeus est le meilleur et le plus juste des dieux et qu’ils n’en conviennent pas moins qu’il a enchaîné son père, parce qu’il dévorait ses enfants sans cause légitime, et que ce père, lui aussi, avait mutilé le sien pour d’autres raisons du même genre. Malgré cela, ils s’irritent contre moi parce que je poursuis mon père, coupable d’une injustice, et sont ainsi en contradiction avec eux-mêmes, selon qu’il s’agit des dieux ou de moi.

SOCRATE

Ne serait-ce pas, Euthyphron, la raison pour laquelle on m’accuse, parce que, lorsque j’entends faire sur les dieux de pareils contes, j’ai grand-peine à les admettre ? C’est pour cela, semble-t-il, qu’on prétend que je suis en faute. Mais si toi-même, tu partages leur croyance, toi qui es si bien renseigné là-dessus, nous n’avons, je crois, qu’à nous incliner. Car que pourrions-nous répliquer, nous qui convenons nous-mêmes ne rien entendre en ces matières ? Mais, au nom du dieu de l’amitié, dis-moi si tu crois réellement, toi, que ces choses soient arrivées.

EUTHYPHRON

Oui, Socrate, et de plus étonnantes encore, que le vulgaire ne connaît pas.

SOCRATE

Tu crois donc, toi, qu’il y a réellement entre les dieux des guerres, des inimitiés terribles, des combats et beau-coup d’autres choses pareilles, dont les poètes nous entretiennent et dont nos bons amis les peintres ont colorié nos temples, en particulier le voile tout enluminé de ces histoires qu’on porte à l’acropole aux grandes Panathénées6 ? Devons-nous admettre que toutes ces choses-là sont vraies, Euthyphron ?

EUTHYPHRON

Non pas seulement celles-là, Socrate, mais beaucoup d’autres encore, dont je te parlais à l’instant, et que je te raconterai sur les dieux, si tu veux. Je suis sûr qu’en les entendant, tu en seras émerveillé.

SOCRATE

VII. – Il se pourrait ; mais tu me les raconteras à loisir une autre fois. Pour le moment, essaye de me dire plus clairement ce que je t’ai demandé tout à l’heure. Car tu n’as pas au préalable, camarade, suffisamment répondu à ma question, qu’est-ce que la piété ? Tu t’es borné à me dire que la piété, c’est justement ce que tu fais à présent, en poursuivant ton père pour meurtre.

EUTHYPHRON

Et je te disais la vérité, Socrate.

SOCRATE

Peut-être. Mais il y a encore, Euthyphron, beaucoup d’autres choses que tu appelles pieuses.

EUTHYPHRON

Il y en a en effet.

SOCRATE

Rappelle-toi donc que ce que je te priais de m’apprendre, ce n’était pas une ou deux choses prises dans le grand nombre des choses pieuses, mais bien ce caractère essentiel qui fait que tout ce qui est pieux est pieux ; car tu as bien déclaré qu’il y a un caractère unique par lequel les choses impies sont impies et les choses pieuses sont pieuses. L’as-tu oublié ?

EUTHYPHRON

Non.

SOCRATE

Enseigne-moi donc quel est ce caractère, afin que je tienne mes yeux fixés dessus et m’en serve comme de modèle, et que si, parmi tes actes ou ceux d’autrui, il en est qui soient conformes à ce modèle, je les déclare pieux, et, s’ils ne le sont pas, impies.

EUTHYPHRON

Si c’est là ce que tu veux, Socrate, je vais te satisfaire.

SOCRATE

Oui, c’est bien ce que je veux.

EUTHYPHRON

Eh bien donc, ce qui est cher aux dieux est pieux, et ce qui ne leur est pas cher est impie.

SOCRATE

À merveille, Euthyphron. Tu viens de me faire la réponse que je te demandais. Est-elle juste ? je ne le sais pas encore : mais tu vas certainement démontrer que ce que tu avances est vrai.

EUTHYPHRON

Certainement.

SOCRATE

VIII. – Allons maintenant, soumettons à l’examen ce que nous disons. Une chose et un homme chers aux dieux sont pieux ; une chose et un homme haïs des dieux sont impies, et la piété et l’impiété ne sont pas la même chose, mais elles sont tout à fait opposées l’une à l’autre, n’est-ce pas ?

EUTHYPHRON

Assurément

SOCRATE

Et cela paraît bien dit.

EUTHYPHRON

Je le crois, Socrate ; c’est en effet bien dit.

SOCRATE

Mais n’a-t-il pas été dit aussi, Euthyphron, que les dieux se divisent et sont en désaccord les uns avec les autres et qu’il y a parmi eux des haines mutuelles ?

EUTHYPHRON

Ç’a été dit en effet.

SOCRATE

Mais ces haines et ces colères, sur quoi roulent les différends qui les produisent ? Examinons la question de cette manière. Si nous disputions, toi et moi, à propos de nombre, sur la plus grande de deux quantités, ce différend nous rendrait-il ennemis et nous fâcherions-nous l’un contre l’autre, ou bien, nous mettant à compter, ne serions-nous pas vite d’accord sur un tel sujet ?

EUTHYPHRON

Certainement.

SOCRATE

Et si nous disputions sur le plus ou le moins de grandeur d’un objet, ne mettrions-nous pas vite un terme à notre différend en recourant à la mesure ?

EUTHYPHRON

C’est vrai.

SOCRATE

Et s’il s’agissait d’un poids plus ou moins lourd, nous n’aurions, je pense, qu’à recourir à la balance pour nous mettre d’accord.

EUTHYPHRON

Sans doute.

SOCRATE

Quel est donc le sujet de dispute impossible à régler qui pourrait susciter entre nous la haine et la colère ? Peut-être ne l’aperçois-tu pas tout de suite. Écoute-moi donc et vois si ce ne seraient pas le juste et l’injuste, le beau et le laid, le bien et le mal. Ne sont-ce pas là les choses à propos desquelles nos dissentiments et l’impossibilité d’arriver à les juger exactement suscitent à l’occasion la haine entre nous, entre toi et moi et tous les hommes en général ?

EUTHYPHRON

Oui, Socrate, c’est bien cela qui nous divise ; en voilà les causes.

SOCRATE

Et les dieux, Euthyphron ? S’il est vrai qu’ils soient en désaccord sur quelque point, n’est-ce point pour ces raisons mêmes qu’ils le sont ?

EUTHYPHRON

Cela est de toute nécessité.

SOCRATE

Par conséquent, mon noble Euthyphron, les dieux aussi, d’après ce que tu dis, sont divisés sur le juste et l’injuste, sur le beau et le laid, sur le bien et le mal ; car il n’y aurait pas de dissensions entre eux, s’ils n’étaient pas en désaccord sur ces sujets. N’est-ce pas vrai ?

EUTHYPHRON

Tu as raison.

SOCRATE

Alors ce que chacun d’eux juge beau, bon et juste est aussi ce qu’il aime, tandis qu’il déteste le contraire ?

EUTHYPHRON

Certainement.

SOCRATE

Et ce sont les mêmes choses, à ce que tu dis, que les uns trouvent justes et les autres injustes, et c’est parce qu’ils contestent sur ces choses, qu’ils sont divisés et se font la guerre. N’est-ce pas cela ?

EUTHYPHRON

C’est bien cela.

SOCRATE

Ce sont les mêmes choses, semble-t-il, qui sont haïes et aimées des dieux, les mêmes choses qui sont odieuses et chères aux dieux.

EUTHYPHRON

Il paraît.

SOCRATE

Et alors les mêmes choses sont à la fois pieuses et impies, Euthyphron, d’après ce raisonnement ?

EUTHYPHRON

Cela se pourrait.

SOCRATE

IX. – Tu n’as donc pas répondu à ma question, merveilleux Euthyphron ; car je ne te demandais pas ce qui est à la fois pieux et impie, ce qui est cher aux dieux étant aussi, paraît-il, agréable aux dieux. Ainsi, Euthyphron, il n’y aurait rien d’étonnant qu’en punissant ton père comme tu le fais à présent, ta conduite soit agréable à Zeus, mais odieuse à Kronos et à Ouranos, agréable à Héphaïstos, mais odieuse à Héra7, et de même à l’égard des autres dieux, si l’un d’eux est en désaccord avec un autre sur ce point.

EUTHYPHRON

Mais je pense, Socrate, qu’aucun des dieux n’est en désaccord avec un autre sur ce point et qu’aucun ne prétend que celui qui a tué injustement ne doit pas être puni.

SOCRATE

Et les hommes, Euthyphron ? En as-tu jamais entendu contester que celui qui a tué injustement ou qui commet quelque autre injustice doive être puni ?

EUTHYPHRON

Au contraire, ils ne cessent pas de le contester partout et en particulier dans les tribunaux. Ils commettent injustices sur injustices, et ils font et disent tout ce qu’ils peuvent pour éviter d’être punis.

SOCRATE

Conviennent-ils aussi qu’ils sont coupables, Euthyphron, et s’ils en conviennent, soutiennent-ils néanmoins qu’ils ne doivent pas être punis ?

EUTHYPHRON

Cela non.

SOCRATE

Ils ne font et ne disent donc pas tout ce qu’ils peuvent ; car il y a, je crois, une chose qu’ils n’osent pas dire, c’est que, s’ils sont coupables, ils ne doivent pas être punis : cela, ils ne le contestent pas. Ce qu’ils disent, je suppose, c’est qu’ils ne sont pas coupables. N’est-ce pas vrai ?

EUTHYPHRON

Si.

SOCRATE

S’ils contestent, ce n’est donc pas pour soutenir que le coupable ne doit pas être puni ; le sujet du débat est, ce me semble, de savoir qui est le coupable, ce qu’il a fait, et à quel moment ?

EUTHYPHRON

C’est la vérité.

SOCRATE

N’en est-il pas de même chez les dieux, s’il est vrai qu’ils soient divisés sur les questions de justice et d’injustice, comme tu le dis, et que les uns prétendent que d’autres leur font tort, tandis que les autres le nient ? Car il est certain, mon admirable ami, que personne, ni dieu, ni homme, n’a le front de soutenir que le coupable ne doit pas être puni.

EUTHYPHRON

Oui, tu as raison sur ce point, Socrate, au moins en général.

SOCRATE

Mais quand on dispute, Euthyphron, c’est, je pense, sur chaque fait particulier que l’on dispute, hommes et dieux, s’il est vrai que les dieux disputent : on diffère d’opinion sur un acte ; les uns disent qu’il est juste, les autres qu’il est injuste. N’en est-il pas ainsi ?

EUTHYPHRON

Si.

SOCRATE

X. – Allons maintenant, cher Euthyphron, enseigne-moi, à moi aussi, pour mon instruction, sur quelle preuve tu t’appuies pour croire que les dieux regardent comme injuste la mort de ce journalier qui a assassiné un homme et qui, enchaîné par le maître de la victime, est mort, parce qu’il était enchaîné, avant que celui qui l’avait enchaîné ait pu se renseigner près des exégètes sur ce qu’il fallait faire de lui. Montre-moi qu’il est bien pour un fils de poursuivre son père à cause d’un tel homme et de l’accuser de meurtre. Voyons, essaye là-dessus de me faire voir clairement que tous les dieux, sans aucun doute, regardent ta conduite comme juste. Si tu m’en donnes une preuve satisfaisante, je ne cesserai jamais de te louer pour ta science.

EUTHYPHRON

Ce n’est peut-être pas une petite affaire, Socrate. Cependant je peux te le démontrer avec une parfaite clarté.

SOCRATE

J’entends : tu me crois la tête plus dure qu’à tes juges ; car, à eux, évidemment, tu sauras démontrer que ton père est coupable et que les dieux sont unanimes à détester de pareils actes.

EUTHYPHRON

Oui, Socrate,j’en donnerai des preuves parfaitement claires, s’ils veulent bien m’écouter.

SOCRATE

XI. – Oui, ils t’écouteront, s’il leur paraît que tu parles bien. Mais voici une idée qui m’est venue tandis que tu parlais, et à laquelle je réfléchis : À supposer qu’Euthyphron m’enseigne le mieux du monde que tous les dieux considèrent cette mort comme un crime, m’aura-t-il mieux appris pour cela ce que peuvent être la piété et l’impiété ? L’acte en question serait, à ce qu’il semble, détesté des dieux ; mais nous venons de voir que ce n’est point par là que se définissent la piété et l’impiété ; car nous avons reconnu que ce qui était haï des dieux était aussi cher aux dieux. Aussi je te tiens quitte de cette démonstration, Euthyphron, et je t’accorde, si tu veux, que tous les dieux regardent cet acte comme injuste et qu’ils sont unanimes à le détester. Mais si nous rectifions à présent notre définition et si nous disons que ce qui est odieux à tous les dieux est impie, que ce qui leur est cher est pieux et que ce qui est cher aux uns et odieux aux autres n’est ni l’un ni l’autre ou est l’un et l’autre à la fois, accepteras-tu cette nouvelle définition de la piété et de l’impiété ?

EUTHYPHRON

Quel obstacle y vois-tu, Socrate ?

SOCRATE

Aucun, pour ma part, Euthyphron. Mais toi, songe à la tâche dont tu es chargé. Si tu admets cette définition, seras-tu mieux à même de m’enseigner ce que tu m’as promis ?

EUTHYPHRON

Mais oui, je ne ferais pas difficulté d’admettre que ce qui est pieux, c’est ce qui est cher à tous les dieux et qu’au contraire ce qui est détesté de tous les dieux est impie.

SOCRATE

Alors, Euthyphron, faut-il encore examiner si ce que tu dis est exact, ou ne pas nous en occuper et, qu’il s’agisse de nous-mêmes ou des autres, nous montrer complaisants et, si quelqu’un affirme que telle chose est ainsi, lui concéder qu’il a raison ? ou bien faut-il examiner ce qu’on nous dit ?

EUTHYPHRON

Il faut l’examiner, bien que, pour ma part, je tienne cette nouvelle définition pour exacte.

SOCRATE

XII. – Nous allons nous en assurer à l’instant, mon bon. Considère ceci. Ce qui est pieux est-il aimé des dieux parce qu’il est pieux, ou est-ce parce qu’il est aimé qu’il est pieux ?

EUTHYPHRON

Je n’entends pas bien ce que tu dis là, Socrate.

SOCRATE

Eh bien, je vais essayer de s’exprimer plus clairement. Nous disons d’une chose qu’elle est portée et qu’elle porte, qu’elle est conduite et qu’elle conduit, qu’elle est vue et qu’elle voit. Comprends-tu que toutes les choses de ce genre sont différentes les unes des autres et en quoi elles diffèrent ?

EUTHYPHRON

Oui, il me semble que je le comprends.

SOCRATE

N’y a-t-il pas aussi un objet aimé et un objet qui aime, différent du premier ?

EUTHYPHRON

Sans doute.

SOCRATE

Dis-moi maintenant : ce qui est porté est-il porté parce qu’on le porte ou pour quelque autre raison ?

EUTHYPHRON

Non, c’est parce qu’on le porte.

SOCRATE

Et ce qui est conduit, l’est-il parce qu’on le conduit, et ce qui est vu parce qu’on le voit ?

EUTHYPHRON

Certainement

SOCRATE

Ce n’est donc pas parce qu’une chose est vue qu’on la voit ; au contraire, c’est parce qu’on la voit qu’elle est vue ; ni parce qu’une chose est conduite qu’on la conduit, mais c’est parce qu’on la conduit qu’elle est conduite ; ni parce qu’une chose est portée qu’on la porte, mais c’est parce qu’on la porte qu’elle est portée. Vois-tu bien, Euthyphron, ce que je veux dire ? Je veux dire que, si une chose est produite ou subit une action, ce n’est point parce qu’elle est en train de se produire qu’elle est produite, mais c’est parce qu’elle se produit qu’elle est en train de se produire, et que ce n’est pas parce qu’elle est en train de subir qu’elle subit, mais c’est parce qu’elle subit qu’elle est en train de subir. N’en conviens-tu pas ?

EUTHYPHRON

Si.

SOCRATE

Maintenant, ce qui est aimé, n’est-ce pas quelque chose qui se produit ou qui subit une action ?

EUTHYPHRON

Certainement

SOCRATE

Il en est donc de ceci comme des exemples précédents : ce n’est point parce qu’une chose est aimée qu’elle est aimée de ceux qui l’aiment, mais c’est parce qu’ils l’aiment qu’elle est aimée.

EUTHYPHRON

Nécessairement.

SOCRATE

Cela étant, quelle application en ferons-nous à ce qui est pieux, Euthyphron ? C’est une chose aimée de tous les dieux, disais-tu ?

EUTHYPHRON

Oui.

SOCRATE

L’est-elle parce qu’elle est pieuse oupour quelque autre raison ?

EUTHYPHRON

Non, mais parce qu’elle est pieuse.

SOCRATE

C’est donc parce qu’elle est pieuse qu’elle est aimée, et ce n’est pas parce qu’elle est aimée qu’elle est pieuse ?

EUTHYPHRON

Il le semble.

SOCRATE

Mais c’est précisément parceque lesdieux l’aiment qu’elle est aimée et chère aux dieux.

EUTHYPHRON

Sans doute.

SOCRATE

Dès lors, cher aux dieux et pieux ne sont pas identiques, Euthyphron, et ce qui est pieux ne se confond pas avec ce qui est cher aux dieux, comme tu le prétends, et ce sont deux choses différentes.

EUTHYPHRON

Comment cela, Socrate ?

SOCRATE

Parce que nous sommes tombés d’accord que ce qui est pieux est aimé parce qu’il est pieux, et n’est pas pieux parce qu’il est aimé. N’est-ce pas vrai ?

EUTHYPHRON

Si.

SOCRATE

XIII. – Et qu’au contraire ce qui est cher aux dieux leur est cher parce qu’ils l’aiment, en raison même de leur amour, et que, s’ils l’aiment, ce n’est point parce qu’il leur est cher.

EUTHYPHRON

C’est vrai.

SOCRATE

Supposons au contraire, cher Euthyphron, que ce qui est cher aux dieux et ce qui est pieux soient identiques. En ce cas, si ce qui est pieux était aimé parce qu’il est pieux, ce qui est cher aux dieux aussi leur serait cher parce qu’il serait aimé. Mais si ce qui est cher aux dieux leur était cher parce qu’il serait aimé d’eux, ce qui est pieux aussi le serait parce qu’il serait aimé. Mais tu vois qu’il en est autrement et qu’ils sont tout à fait différents l’un de l’autre. L’un est sujet à être aimé, parce qu’on l’aime ; l’autre est aimé, parce qu’il est dans sa nature de l’être. Il semble donc, Euthyphron, que, prié de me définir la piété, tu ne veux pas m’en découvrir l’essence, et que tu te bornes à me citer quelque chose d’accidentel à cette vertu, qui est d’être aimée par tous les dieux. Quant à ce qu’elle est en elle-même, tu ne l’as pas encore dit. Cesse donc, s’il te plaît, de dissimuler et, revenant au point de départ, explique-moi ce que peut bien être la piété, sans t’inquiéter si elle est aimée des dieux ou sujette à tout autre accident ; car ce n’est pas là-dessus que nous disputerons. Décide-toi seulement à dire ce qu’est la piété et ce qu’est l’impiété.

EUTHYPHRON

En vérité, Socrate, je ne sais plus comment t’expliquer ce que je pense ; car tout ce que nous avons proposé tourne autour de nous et ne veut pas rester en place.

SOCRATE

Tes propositions, Euthyphron, semblent être pareilles aux œuvres de Dédale, notre ancêtre. Si c’était moi qui eusse avancé ce que tu as dit, peut-être dirais-tu, pour te moquer, qu’en raison de ma parenté avec lui8, mes œuvres en paroles s’enfuient et ne veulent pas rester à la place où on les a mises. Mais comme ces propositions sont de toi, il faut chercher une autre plaisanterie ; car le fait est qu’elles ne veulent pas rester en place ; tu le vois toi-même.

EUTHYPHRON

Je vois au contraire assez bien que c’est justement la plaisanterie qui s’applique à nos propos. Car cette instabilité qui les empêche de rester en place, ce n’est pas moi qui la mets en eux ; mais c’est toi qui me parais être le Dédale. S’il ne tenait qu’à moi, ils resteraient à l’endroit où on les a placés.

SOCRATE

Il paraît alors, camarade, que je suis plus habile dans mon art que ce fameux artiste : lui ne communiquait le mouvement qu’à ses œuvres ; moi, je le donne apparemment à celles des autres comme aux miennes. Et ce qu’il y a de plus curieux dans mon art, c’est que j’y suis habile sans le vouloir. Je voudrais que mes propos fussent fixes et stables et je préférerais cela aux trésors de Tantale ajoutés à l’habileté de Dédale. Mais en voilà assez là-dessus. Comme je te vois te relâcher, je vais tâcher moi-même de t’aider pour que tu m’enseignes ce qu’est la piété. Ne te décourage pas d’avance. Vois un peu si tu ne crois pas nécessaire que tout ce qui est pieux soit juste.

EUTHYPHRON

Je le crois.

SOCRATE

Mais tout ce qui est juste est-il pieux aussi ? Ou bien le pieux est-il toujours juste, tandis que le juste n’est pas toujours pieux, une partie seulement du juste étant pieux, et le reste autre chose ?

EUTHYPHRON

Je ne suis pas bien tes distinctions, Socrate.

SOCRATE

Tu es pourtant plus jeune que moi et en cela tu m’es supérieur autant qu’en savoir. Mais, comme je l’ai dit, ta richesse en savoir t’ôte le courage. Allons, bienheureux homme, fais un effort. Il n’y a pas la moindre difficulté à comprendre ce que je dis. Je dis précisément le contraire de ce qu’avance le poète9 qui a composé ces vers :

« Il ne veut pas mettre en cause Zeus qui l’a fait et qui est l’auteur de tout cela ; car là où est la crainte est aussi le respect. »

Mon opinion là-dessus diffère de celle du poète. Te dirai-je en quoi ?

EUTHYPHRON

Oui, certes.

SOCRATE

Il ne me paraît pas vrai que là où est la crainte, là soit aussi le respect. Car beaucoup de gens qui craignent les maladies, la pauvreté et beaucoup d’autres maux pareils me paraissent bien avoir de la crainte, mais aucun respect pour ce qu’ils craignent. N’es-tu pas de cet avis ?

EUTHYPHRON

Si fait.

SOCRATE

Au contraire, là où est le respect, là est aussi la crainte ; car est-il un homme qui, rougissant d’une action par respect de lui-même, n’ait peur et ne craigne la réputation de méchanceté ?

EUTHYPHRON

Il la craint, en effet.

SOCRATE

Il n’est donc pas juste de dire : là où est la crainte, là est aussi le respect. Il faut dire : là où est le respect, là est aussi la crainte ; mais le respect n’est pas toujours là où est la crainte ; car la crainte, selon moi, s’étend plus loin que le respect. Le respect est une partie de la crainte, comme le nombre impair est une partie du nombre, de sorte qu’il n’est pas vrai que là où il y a nombre, il y ait aussi nombre impair, mais que là où il y a nombre impair, il y a nombre. Tu me suis, je pense, à présent ?

EUTHYPHRON

Oui.

SOCRATE

Eh bien, c’était quelque chose d’analogue que je voulais dire tout à l’heure, quand je te posais la question : Est-ce que là où il y a justice il y a aussi piété ? ou bien est-il vrai que, là où il y a piété, il y ait aussi justice, mais que la piété ne soit pas partout où est la justice ; car la piété est une partie de la justice. Pouvons-nous le dire ou faut-il parler autrement ?

EUTHYPHRON

Non, disons-le ; car tu me parais avoir raison.

SOCRATE

XIV. – Prends garde à présent à ce qui s’ensuit. Si la piété est une partie de la justice, il nous faut dès lors, semble-t-il, découvrir quelle partie de la justice peut être la piété. Si tu n’avais demandé à propos de l’une des choses que j’ai mentionnées tout à l’heure, par exemple, quelle partie du nombre est le pair et quelle sorte de nombre c’est, je l’aurais répondu que c’est celui qui se décompose non pas en parties inégales, mais en deux parties égales. Es-tu d’accord avec moi ?

EUTHYPHRON

Oui.

SOCRATE

Essaye donc à ton tour de m’enseigner de la même façon quelle partie de la justice est la piété, afin que nous puissions signifier à Mélètos de renoncer à nous faire du mal en nous accusant d’impiété, vu qu’à présent nous avons été dûment instruits par toi de ce qui est pieux et saint et de ce qui ne l’est pas.

EUTHYPHRON

Eh bien, Socrate, voici mon opinion, c’est que la partie de la justice qui est pieuse et sainte est celle qui concerne les soins dus aux dieux, et que ce qui regarde les soins que les hommes se rendent entre eux forme la partie qui reste de la justice.

SOCRATE

XV. – Voilà qui me paraît bien dit, Euthyphron. Cependant il y a encore un petit point qui demande à être éclairci. Je ne comprends pas encore ce que tu entends par soins. Tu ne veux sans doute pas dire qu’on rend aux dieux les mêmes soins qu’on rend à tous les autres ètres. Nous disons par exemple dans le sens usuel tout le monde ne s’entendpas à soigner les chevaux, c’est l’affaire du palefrenier. N’est-ce pas vrai ?

EUTHYPHRON

Si.

SOCRATE

Et en effet l’art du palefrenier a pour objet le soin des chevaux.

EUTHYPHRON

Oui.

SOCRATE

Tout le monde ne s’entend pas non plus à soigner les chiens ; c’est l’affaire du veneur.

EUTHYPHRON

C’est vrai.

SOCRATE

En effet l’art du veneur a pour objet le soin des chiens.

EUTHYPHRON

Oui.

SOCRATE

Et celui du bouvier, le soin des bœufs.

EUTHYPHRON

Certainement.

SOCRATE

Et la sainteté et la piété consistent dans le soin des dieux, Euthyphron ? C’est bien là ce que tu dis ?

EUTHYPHRON

Oui.

SOCRATE

Or est-ce que tous les soins n’ont pas le même objet ? je veux dire qu’ils visent tous au bien et à l’utilité de celui qui est soigné. Tu vois, par exemple, que les chevaux, soignés par l’art du palefrenier, en tirent profit et deviennent meilleurs. N’est-ce pas ton avis ?

EUTHYPHRON

Si.

SOCRATE

De même les chiens profitent de l’art du veneur, les bœufs de celui du bouvier et tout le reste de même. Ou bien penses-tu que les soins visent à nuire à celui qui en est l’objet ?

EUTHYPHRON

Non, par Zeus.

SOCRATE

Ils visent donc à lui être utiles ?

EUTHYPHRON

Sans doute.

SOCRATE

Cela étant, est-ce que la piété, qui est le soin des dieux, profite aussi aux dieux et les rend meilleurs ? Et toi, es-tu prêt à reconnaître que, quand tu fais un acte de piété, tu rends meilleur quelqu’un des dieux ?

EUTHYPHRON

Non, par Zeus.

SOCRATE

Moi non plus, Euthyphron, je ne crois pas que tu le penses ; loin de là. C’est justement pour cela que je t’ai demandé de quel soin des dieux tu voulais parler, bien persuadé que tu ne voulais pas parler de soins de ce genre.

EUTHYPHRON

Et tu avais raison, Socrate ; ce n’est pas de soins de ce genre que je parle.

SOCRATE

Bon ; mais alors qu’est-ce qu’est ce soin des dieux qui constitue la piété ?

EUTHYPHRON

C’est exactement, Socrate, celui que les esclaves rendent à leurs maîtres.

SOCRATE

J’entends : c’est apparemment une sorte de service des dieux.

EUTHYPHRON

Exactement.

SOCRATE

XVI. —Maintenant pourrais-tu me dire, à propos des serviteurs des médecins10, ce que leur service tend à produire ? N’est-ce pas, à ton avis, la santé ?

EUTHYPHRON

Si.

SOCRATE

Et les serviteurs des constructeurs de vaisseaux, qu’est-ce que leur service vise à produire ?

EUTHYPHRON

Évidemment un vaisseau, Socrate.

SOCRATE

Et celui des serviteursdes architectes, une maison, n’est-ce pas ?

EUTHYPHRON

Oui.

SOCRATE

Dis-moi maintenant, excellent homme, à propos des serviteurs des dieux, ce qu’ils veulent réaliser en les servant. Il est évident que tu le sais, puisque tu prétends connaître les choses divines mieux que personne au monde.

EUTHYPHRON

Et c’est la vérité, Socrate.

SOCRATE

Dis-moi donc, au nom de Zeus, quel peut être ce merveilleux résultat que les dieux obtiennent grâce à notre service.

EUTHYPHRON

Ils en obtiennent beaucoup, et de beaux.

SOCRATE

Les stratèges aussi, cher ami. Néanmoins tu pourrais aisément les résumer en disant qu’ils obtiennent la victoire à la guerre, n’est-ce pas ?

EUTHYPHRON

Sans contredit.

SOCRATE

Les laboureurs aussi, je pense, obtiennent de nombreux et beaux résultats. On peut dire pourtant que l’essentiel de leur travail est de tirer de la nourriture de la terre.

EUTHYPHRON

C’est juste.

SOCRATE

Et les nombreux et magnifiques résultats obtenus par les dieux, en quoi se résument-ils ?

EUTHYPHRON

Il n’y a pas longtemps que je te l’ai dit, Socrate : ce serait une trop longue tâche de s’instruire exactement de ce qu’il en est de tout cela. Toutefois je puis te dire simplement que, si l’on sait dire et faire ce qui est agréable aux dieux en priant et en sacrifiant, c’est en cela que consiste la piété, c’est par là que se conservent les familles des particuliers et les communautés de citoyens. Le contraire de ce qui est agréable aux dieux est impie, et c’est ce qui renverse et perd tout.

SOCRATE

XVII. – En vérité, Euthyphron, si tu l’avais voulu, tu aurais pu me résumer beaucoup plus brièvement ce que je te demandais. Mais tu ne mets guère de zèle à m’instruire, je le vois. Tu étais à l’instant sur le point de le faire et tu t’es dérobé. Si tu avais répondu à ma question, j’étais, grâce à toi, suffisamment instruit sur la piété. Présentement donc, car il faut que l’avant suive l’objet de son amour partout où il le conduit11, voyons quelle est ta nouvelle définition de l’acte pieux et de la piété. N’est-ce pas une sorte de science des sacrifices et des prières ?

EUTHYPHRON

Si.

SOCRATE

Sacrifier, n’est-ce pas faire des présents aux dieux, et prier, leur demander quelque chose ?

EUTHYPHRON

C’est cela même, Socrate.

SOCRATE

En conséquence, la piété serait, d’après ce raisonnement, la science des demandes et des présents à faire aux dieux ?

EUTHYPHRON

Tu m’as parfaitement compris, Socrate.

SOCRATE

C’est que je suis amoureux de ta science, cher ami, et que j’y donne toute mon attention ; aussi, tes paroles ne tomberont pas à terre. Allons, dis-moi en quoi consiste ce service des dieux. C’est, dis-tu, à leur demander et à leur donner ?

EUTHYPHRON

Oui.

SOCRATE

XVIII. – La vraie manière de demander, ne serait-ce pas de demander ce que nous avons besoin qu’ils nous donnent ?

EUTHYPHRON

Sûrement, c’est la seule.

SOCRATE

D’autre part, la vraie façon de donner, n’est-ce pas de leur donner en échange ce qu’ils ont justement besoin de recevoir de nous ? car il ne serait guère habile de faire à quelqu’un des présents dont il n’a pas besoin.

EUTHYPHRON

C’est la vérité, Socrate.

SOCRATE

Dès lors, Euthyphron, la piété paraît être la science du commerce qui se pratique entre les dieux et les hommes.

EUTHYPHRON

Appelle-la commerce, si le terme te plaît.

SOCRATE

Moi, rien ne me plaît, si ce n’est la vérité. Mais explique-moi quel profit revient aux dieux des présents qu’ils reçoivent de nous. Ce qu’ils nous donnent, tout le monde le voit. Nous n’avons aucun bien que nous ne tenions d’eux. Mais quant à ce qu’ils reçoivent de nous, à quoi cela leur sert-il ? L’emporterions-nous sur eux en habileté commerciale au point de tirer d’eux tous les biens, tandis qu’eux n’en tirent aucun de nous ?

EUTHYPHRON

Réellement, Socrate, tu crois que les dieux tirent profit de ce qu’ils reçoivent de nous ?

SOCRATE

Autrement, Euthyphron, que pourraient bien être les présents que nous faisons aux dieux ?

EUTHYPHRON

Que veux-tu que ce soit, sinon des hommages des honneurs et, comme je le disais tout à l’heure, une manière de leur être agréable ?

SOCRATE

Alors, Euthyphron, ce qui est pieux est ce qui est agréable aux dieux, non ce qui leur est utile ou ce qu’ils aiment.

EUTHYPHRON

Je pense, moi, que c’est avant tout ce qu’ils aiment.

SOCRATE

Alors nous revenons, ce semble, à dire que ce qui est pieux, c’est ce que les dieux aiment.

EUTHYPHRON

Justement.

SOCRATE

XIX. – Et en parlant ainsi, tu t’étonneras que tes affirmations ne restent pas en place et qu’elles se meuvent, et c’est moi que tu accuseras d’être le Dédale qui les fait marcher, quand tu es toi-même beaucoup plus habile que Dédale et que tu les fais évoluer en cercle ? Ou bien ne t’aperçois-tu pas que la discussion, après un circuit, est revenue au même point ? Tu te souviens, je pense, que précédemment nous avons trouvé que ce qui est pieux et ce qui est cher aux dieux ne sont pas chose identique, mais diffèrent l’un de l’autre. Ne t’en souviens-tu pas ?

EUTHYPHRON

Je m’en souviens.

SOCRATE

Alors n’as-tu pas conscience qu’à présent tu soutiens que ce qui est aimé des dieux est pieux, et cela, est-ce autre chose que d’être cher aux dieux ? N’est-ce pas vrai ?

EUTHYPHRON

Tout à fait vrai.

SOCRATE

Par conséquent, ou bien nous avons admis tout à l’heure une fausse définition, ou bien, si elle était bonne, celle que nous proposons à présent n’est pas juste.

EUTHYPHRON

C’est à croire.

SOCRATE

XX. – Il nous faut reprendre notre examen au début, pour déterminer la nature de la piété ; car moi, je n’y renoncerai pas de mon plein gré avant de la connaître. Allons, ne dédaigne pas ma prière, déploie toute l’attention dont tu es capable et dis-moi enfin la vérité. Car, si quelqu’un la sait, c’est toi, et il ne faut pas te lâcher, pas plus que Protée, avant que tu aies parlé. Si en effet tu n’avais pas clairement connaissance de la piété et de l’impiété, tu n’aurais sûrement pas entrepris, au nom d’un ouvrier mercenaire, de poursuivre pour meurtre ton vieux père et, par respect pour les dieux, tu n’aurais pas risqué de commettre ainsi une mauvaise action, et tu aurais eu égard à l’opinion des hommes. Je ne puis donc pas douter que tu ne croies savoir nettement ce qui est pieux et ce qui ne l’est pas. Parle donc, excellent Euthyphron, et ne me cache pas ce que tu en penses.

EUTHYPHRON

Une autre fois, Socrate. Pour le moment, je suis pressé, et c’est l’heure de m’en aller.

SOCRATE

Que fais-tu là, camarade ? Tu t’en vas, après avoir jeté bas la haute espérance dont je me flattais. J’espérais en effet qu’après avoir appris de toi ce qui est pieux et ce qui ne l’est pas, je me débarrasserais de l’accusation de Mélètos en lui montrant qu’à présent je suis, grâce aux leçons d’Euthyphron, savant dans les choses divines, que je n’improvise et n’innove plus en ces matières par ignorance, et que dorénavant je mènerai une vie plus sage.


NOTES DU TRADUCTEUR

1 Le Lycée était un des trois grands gymnases qui se trouvaient hors des murs d’Athènes, les deux autres étant le Cynosarge et l’Académie. Il était situé dans le faubourg de l’est, non loin de I'Ilisos. C’était un des endroits que Socrate fréquentait le plus volontiers.

2 Le Portique royal était l’édifice où siégeait l’archonte-roi. D’après Pausanias, I, 3, I, c’était le premier édifice qu’on trouvait à droite en venant du Céramique dans l’agora.

3 Après la prise d’Athènes, les Athéniens durent abandonner leurs colonies et les biens qu’ils y possédaient. La mort de l’ouvrier remonte donc à l’année −404, et nous sommes en −400 ou −399. On a vu là un anachronisme voulu, mais à tort peut-être. En −403, en effet, une commission avait été nommée pour réviser les lois. Elle ne termina pas ses travaux avant −401 ou −400. Il est possible que pendant ce temps le procès intenté par Euthyphron à son père soit resté en suspens. Dans les procès pour meurtre, les formalités pouvaient d’ailleurs durer pendant plusieurs mois.

4 II y avait trois exégètes ou interprètes attitrés du droit religieux.

5 Dans un procès criminel, l’accusé pouvait assigner ainsi trois fois son accusateur devant l’archonte, avant l’ouverture des débats.

6 Tous les ans on célébrait en l’honneur d’Athéna une fête appelée Panathénées. Tous les quatre ans cette fête était solennisée avec une magnificence particulière et s’appelait les Grandes Panathénées. On portait alors à l’acropole, pour en revêtir la statue d’Athéna Poliade, un voile où était représentée la lutte des dieux et des géants et spécialement la victoire d’Athèna sur Encelade.

7 Allusion à un vieux conte représenté en peinture dans le temple de Dionysos à Athènes (Pausanias, I, 20, 3). Héphaïstos, ayant été précipité hors du ciel par Hèra, sa mère, se vengea en lui envoyant un trône d’or muni de liens invisibles. Quand elle s’assit dessus, elle y resta liée. Les dieux intercédèrent en sa faveur auprès de son fils, qui refusa de les écouter. Cependant Dionysos, l’ayant enivré, le mit sur un âne et le ramena dans le ciel, où il réconcilia la mère et le fils. Pindare et Épicharme avaient exploité ce conte.

8 D’après une tradition assez tardive, Sophroniscos, père de Socrate, aurait été statuaire, et Socrate lui-même aurait d’abord manié le ciseau, et l’on montrait sur l’acropole un groupe de Charites qui aurait été de sa main (Pausanias, I, 22). Mais ni Platon ni Xénophon n’ont jamais fait allusion au métier de Sophroniscos, ni au talent de statuaire de Socrate. Platon dit seulement (Ier Alc., 121 a) : « Notre famille, noble Alcibiade, remonte à Dédale. » Ce passage semble indiquer que la famille de Socrate appartenait à la race des Dédalides ou descendants de Dédale, dispersés dans les différents dèmes, en particulier dans celui d’Alopékè, qui était le dème de Socrate. C’est l’opinion de Burnet.

9 Ce poète était, d’après le scoliaste, Stasinos, auteur du poème cyclique intitulé Cypriaques. Un fragment d’Épicharme (221, Kaibel) porte aussi : « Là où est la crainte, là est le respect. »

10 Les médecins étaient en même temps pharmaciens et préparaient eux-mêmes leurs remèdes. Les serviteurs dont il est ici question les aidaient dans la composition des médicaments.

11 Proverbe que Socrate s’applique à lui-même, parce qu’il est soi-disant amoureux du savoir d’Euthyphron. Certains éditeurs lisent τὸν ἐρωτῶντα τῶ ἐρωτωμένω : « Il faut que celui qui interroge suive celui qu’il interroge », leçon moins autorisée que celle que nous avons adoptée.