PLATON
Phèdre
[ou sur la beauté – Genre moral]
Date de composition supposée : -385 à -370
Traduit du grec ancien par Émile Chambry
PERSONNAGES :
SOCRATE
PHÈDRE
SOCRATE
I. – Mon cher Phèdre, où vas-tu donc, et d’où viens-tu ?
PHÈDRE
De chez Lysias, fils de Céphale, Socrate, et je vais me promener hors des murs ; car je suis resté longtemps chez lui, toujours assis depuis le matin, et suivant les prescriptions d’Acoumène1, ton ami et le mien, je fais mes promenades sur les routes ; car il prétend qu’on s’y délasse mieux que dans les galeries couvertes.
SOCRATE
Il a raison, mon ami ; mais Lysias, à ce qu’il paraît, était en ville2 ?
PHÈDRE
Oui, chez Épicrate3, dans cette maison qui avoisine le temple de Zeus Olympien, la Morychienne4.
SOCRATE
Et à quoi avez-vous passé le temps ? Sans doute Lysias vous a régalé de ses discours ?
PHÈDRE
Tu le sauras, si tu as le temps de m’accompagner et de m’écouter.
SOCRATE
Comment dis-tu ? Tu penses bien, pour parler comme Pindare5, que je mets le plaisir d’entendre ton entretien avec Lysias au-dessus de toute affaire.
PHÈDRE
Avance donc.
SOCRATE
Parle.
PHÈDRE
Justement, Socrate, c’est un sujet qui t’intéresse ; car il s’est trouvé, je ne sais comment, que l’entretien avait trait à l’amour. Lysias a précisément écrit une tentative de séduction faite sur un joli garçon, mais non par un amant ; car il soutient – et c’est là qu’est l’ingéniosité – qu’il faut accorder ses faveurs à celui qui n’aime pas plutôt qu’à celui qui aime.
SOCRATE
Oh ! la belle âme ! Il aurait bien dû écrire qu’il faut donner ses faveurs à la pauvreté plutôt qu’à la richesse, à la vieillesse plutôt qu’à la jeunesse et à tous les autres genres de disgrâce qui sont mon partage et celui de la plupart des hommes. Ce seraient là des discours vraiment civils6 et démocratiques7. Pour moi, je me sens une telle envie d’entendre que, dusses-tu aller à pied jusqu’à Mégare8 et, selon la méthode d’Hérodicos9, aller au mur et en repartir, je ne resterais pas en arrière.
PHÈDRE
Que dis-tu, excellent Socrate ? Tu me crois capable de réciter un discours que Lysias a composé en prenant son temps, à tête reposée, lui qui est le plus habile écrivain de nos jours, de le réciter de mémoire, moi profane, d’une manière digne de lui ! Tant s’en faut que j’aie ce talent ! Et pourtant je le préférerais à tout l’or du monde.
SOCRATE
II. – Ô Phèdre, si je ne connais pas Phèdre, je ne me connais plus moi-même ; mais je connais l’un et l’autre, et je suis sûr qu’en entendant un discours de Lysias mon homme ne s’est pas contenté de l’entendre une fois, mais qu’à plusieurs reprises il l’a prié de le répéter et que l’autre s’y est prêté complaisamment. Cela même ne lui a pas suffi ; il a fini par prendre le cahier et s’est mis à repasser les endroits qui lui tenaient le plus à cœur, et il est resté assis depuis le matin, attaché à cette étude, jusqu’au moment où, la fatigue venue, il est sorti pour se promener ; mais il savait déjà le discours par cœur, j’en jurerais par le chien, à moins qu’il ne soit d’une longueur démesurée, et il s’en allait hors des murs pour le déclamer ; mais rencontrant un homme qui a pour les discours une passion maladive, il s’est réjoui de le voir, espérant avoir quelqu’un pour partager ses transports, et il lui a dit de l’accompagner ; puis, comme l’amateur de discours le priait de parler, il a fait des façons, comme s’il ne s’en souciait point, et à la fin, si on n’eût pas voulu l’entendre, il allait s’imposer. Prie-le donc, Phèdre, de faire dès à présent ce que de toute façon il fera tout à l’heure.
PHÈDRE
Je vois bien que réellement le meilleur parti pour moi, et de beaucoup, c’est de redire le discours comme je pourrai ; car tu ne me parais pas homme à me laisser aller que je n’aie parlé d’une manière ou d’une autre.
SOCRATE
Effectivement, tu ne te trompes pas.
PHÈDRE
III. – Je vais donc parler comme je pourrai ; car véritablement, Socrate, je puis t’assurer que je n’ai pas appris le texte par cœur ; mais je tiens à peu près le sens de toutes les distinctions qu’il a faites entre le cas de l’amant et le cas de l’homme sans amour, et je vais te rapporter sommairement et dans leur ordre chacune d’elles en commençant par la première.
SOCRATE
Oui, mon amour, mais quand tu m’auras montré ce que tu tiens dans ta main gauche sous ton manteau ; car je soupçonne que c’est le discours lui-même ; si c’est lui, mets-toi bien dans la tête que, malgré mon amitié pour toi, je ne me prêterai pas à te servir de matière à exercice, quand nous avons ici Lysias lui-même : c’est une chose bien décidée. Mais voyons, montre-moi cela.
PHÈDRE
Assez raillé, Socrate ; tu m’as ôté l’espoir que j’avais de m’exercer à tes dépens ; mais où veux-tu que nous allions nous asseoir pour faire cette lecture ?
SOCRATE
Tournons par ici et descendons l’Ilissos ; nous nous assoirons tranquillement à l’endroit qui nous plaira.
PHÈDRE
J’ai bien fait, je vois, de venir pieds nus ; pour toi, tu l’es toujours ; ainsi nous pourrons très bien entrer dans l’eau et nous baigner les pieds, ce qui ne sera pas désagréable, surtout en cette saison et à cette heure.
SOCRATE
Avance donc, et cherche en même temps un endroit pour nous asseoir.
PHÈDRE
Vois-tu là-bas ce platane si élevé ?
SOCRATE
Eh bien !
PHÈDRE
Il y a là de l’ombre, une brise légère et du gazon pour nous asseoir, Ou, si nous voulons, pour nous coucher.
SOCRATE
Avance donc.
PHÈDRE
Dis-moi, Socrate, n’est-ce pas ici près, au bord de l’Ilissos, que Borée enleva, dit-on, Orythye10 ?
SOCRATE
On le dit.
PHÈDRE
N’est-ce donc pas ici ? Ce mince courant paraît si charmant, si pur, si transparent, et ses bords sont si propices aux ébats des jeunes filles !
SOCRATE
Non, c’est plus bas, à quelque deux ou trois stades, là où l’on passe l’eau pour aller au temple d’Agra11 ; il y a à cet endroit même un autel de Borée.
PHÈDRE
Je ne l’ai jamais remarqué ; mais, au nom de Zeus, dis-moi, Socrate, crois-tu, toi, que cette aventure mythologique soit véritablement arrivée ?
SOCRATE
IV. – Mais si j’en doutais, comme les sages12, il n’y aurait pas lieu de s’en étonner ; je subtiliserais comme eux, je dirais que le souffle de Borée la précipita du haut des rochers voisins, où elle jouait avec Pharmacée13, et qu’étant morte de cette chute elle passa pour avoir été enlevée par Borée, soit d’ici, soit de l’Aréopage ; car il y a une autre tradition suivant laquelle c’est là, non ici, qu’elle fut enlevée. Pour moi, Phèdre, je trouve ces explications intéressantes, mais elles exigent trop d’ingéniosité et trop de peine, et vous ôtent à jamais la paix de l’existence, par la simple raison qu’il faut après cela expliquer la forme des Hippocentaures, et puis celle de la Chimère ; puis c’est une avalanche d’êtres du même genre, Gorgones et Pégases, et des multitudes étranges de créatures inconcevables et monstrueuses. Qu’un incrédule, appliquant les procédés d’une sagesse vulgaire, essaie de réduire à la vraisemblance chacun de ces prodiges, il lui faudra bien du loisir. Quant à moi, je n’en ai pas du tout pour ces recherches, et la raison, mon ami, c’est que je n’ai pas pu encore me connaître moi-même, comme le commande l’inscription de Delphes, et qu’il me semble ridicule que, m’ignorant moi-même, je cherche à connaître des choses étrangères. C’est pourquoi je laisse de côté toutes ces histoires et je m’en rapporte là-dessus à la croyance commune ; et, comme je l’ai dit tout à l’heure, au lieu d’examiner ces phénomènes, je m’examine moi-même ; je veux savoir si je suis un monstre plus compliqué et plus aveugle que Typhon14, ou un être plus doux et plus simple et qui tient de la nature une part de lumière et de divinité. Mais à propos, mon ami, ne sommes-nous pas arrivés à l’arbre où tu nous conduisais ?
PHÈDRE
Oui, c’est bien lui.
SOCRATE
V. – Par Héra ! le charmant asile ! Ce platane est d’une largeur et d’une hauteur étonnantes15. Ce gattilier si élancé fournit une ombre délicieuse, et il est en pleine floraison, si bien que l’endroit en est tout embaumé ; et puis voici sous le platane une source fort agréable, si je m’en rapporte à mes pieds ; elle doit être consacrée à des nymphes et à Achéloüs, à en juger par ces figurines et ces offrandes. Remarque en outre comme la brise est ici douce et bonne à respirer ; elle accompagne de son harmonieux chant d’été le chœur des cigales ; mais ce qu’il y a de mieux, c’est ce gazon en pente douce qui est à point pour qu’on s’y couche et qu’on y appuie confortablement sa tête. Tu serais un guide excellent pour les étrangers, mon cher Phèdre.
PHÈDRE
Et toi, étonnant ami, tu es un grand original. On dirait vraiment que tu es, pour reprendre ton mot, un étranger qu’il faut guider et que tu n’es pas d’ici. Tu es si Casanier que tu n’as jamais franchi la frontière et il semble bien que tu n’es jamais sorti des murs.
SOCRATE
Passe-moi cette originalité, mon bon ami : c’est le désir de m’instruire qui en est cause ; car ni les champs ni les arbres ne veulent rien m’apprendre, mais bien les hommes qui sont dans la ville. Mais toi, tu as trouvé, ce me semble, le moyen de m’en faire sortir ; car comme on se fait suivre d’animaux affamés en agitant devant eux une branche ou un fruit, ainsi toi, tu n’as qu’à me présenter des cahiers de discours pour me faire faire, je crois, tout le tour de l’Attique et me mener partout où il te plaira. Mais pour le moment, comme je suis arrivé, je crois que je ferais bien de me coucher sur l’herbe ; pour toi, prends la position qui te paraît la plus commode pour faire la lecture, et commence.
PHÈDRE
Écoute donc.
VI. – « Tu connais mes sentiments16 : j’estime, je te l’ai dit, qu’il est de notre intérêt à tous deux que tu écoutes mes propositions, et je soutiens qu’il n’est pas juste de me refuser ce que je demande par la raison que je ne suis pas ton amant, car les amants regrettent le bien qu’ils ont fait, quand leur désir est éteint, tandis que ceux qui n’ont point d’amour n’ont jamais lieu de se repentir ; car ce n’est point sous la contrainte de la passion, mais volontairement, et en ménageant sagement leurs intérêts, sans dépasser la limite de leurs ressources, qu’ils font du bien à leur ami. En outre les amants repassent dans leur esprit les dommages que l’amour leur a causés dans leurs affaires et les libéralités qu’ils ont faites, et, y ajoutant la peine qu’ils ont eue, ils jugent qu’ils ont depuis longtemps payé le prix des faveurs obtenues. Au contraire ceux qui ne sont pas épris ne peuvent ni prétexter leurs affaires négligées à cause de l’amour, ni mettre en ligne de compte leurs peines passées, ni alléguer les tracasseries de leurs parents, de sorte que, exempts de tous ces ennuis, ils n’ont plus qu’à s’empresser de faire tout ce qu’ils croient devoir plaire à leur bien-aimé. Mais il faut, dira-t-on, faire cas des amants parce que, si on les en croit, ils sentent la plus grande tendresse pour ceux dont ils sont épris et parce qu’ils sont prêts, au risque de s’attirer la haine d’autrui, à tout dire et à tout faire pour leur être agréables ; mais il est facile de reconnaître qu’ils ne disent pas la vérité ; car s’ils viennent à en aimer un autre, ils lui sacrifient le premier, et, si le nouvel élu de leur cœur le demande, ils vont jusqu’à lui faire du mal. En vérité, convient-il d’accorder une telle faveur à un homme affligé d’un tel mal que personne, si habile fût-il, n’oserait tenter de le guérir ; et en effet les amants avouent eux-mêmes qu’ils sont malades plutôt que sains d’esprit et qu’ils ont conscience de leur mauvais sens, mais qu’ils ne sont pas maîtres d’eux-mêmes. Aussi, rentrés dans leur bon sens, comment pourraient-ils approuver les actes que leur folie leur a inspirés ? Et puis, si, parmi les amants, tu veux choisir le meilleur, ton choix se limite à un petit nombre ; au lieu que si tu cherches parmi tous les autres celui qui te convient le mieux, tu en rencontres une foule, et dans une foule ta chance est beaucoup plus grande de trouver quelqu’un digne de ton affection.
VII. – D’autre part, si tu crains l’opinion établie et la honte d’un scandale public, songe qu’il est naturel que les amants, impatients de faire envier leur bonheur, comme ils le jugent eux-mêmes digne d’envie, se laissent aller à parler et à publier partout glorieusement qu’ils n’ont point perdu leur peine ; au contraire, ceux qui n’aiment pas, restant maîtres d’eux-mêmes, préfèrent le solide avantage de la jouissance au plaisir de faire parler d’eux. En outre les relations des amants sont forcément connues de beaucoup de gens ; on les voit accompagner ceux qu’ils aiment, et y mettre tant d’empressement que, quand on les voit causer ensemble, on ne manque pas de penser que, s’ils sont réunis, c’est qu’ils viennent d’assouvir ou qu’ils vont assouvir leur passion. Mais si vous n’aimez pas, on n’essaie pas non plus d’incriminer vos relations ; car on sait qu’il faut bien admettre qu’on se parle par amitié ou par tout autre besoin de distraction. Si quelque autre appréhension t’assaille à la pensée que l’amitié est naturellement fragile, qu’un motif quelconque peut amener une brouille préjudiciable à tous deux, mais désastreuse pour toi qui as sacrifié ce que tu avais de plus précieux, c’est surtout des amants que tu feras bien de te méfier. Les motifs de chagrin ne leur manquent pas ; à les en croire, on ne fait rien que pour leur nuire. Aussi cherchent-ils à empêcher ceux qu’ils aiment de se lier avec d’autres ; ils craignent les riches, qui pourraient les éclipser par leur fortune ; ils craignent les gens instruits qui pourraient les surpasser en intelligence, et ils se méfient de tous ceux qui ont quelque supériorité. Ils t’amènent à te brouiller avec eux, et te réduisent ainsi, en fait d’amis, à une entière disette ; mais si, considérant tes intérêts, tu montres plus de sagesse qu’eux, tu en viendras à une rupture. Au contraire ceux qui sans amour en sont venus à leurs fins par leur mérite ne sont point jaloux des familiers de leur ami ; ils prendraient plutôt en haine ceux qui refuseraient de le fréquenter, imputant leur refus au mépris, et se sentant obligés à ceux qui le fréquentent. Leur commerce a donc beaucoup plus de chances de tourner à l’amitié qu’à la haine.
VIII. – Au reste, parmi les amants, beaucoup s’éprennent de la beauté physique avant de connaître le caractère de celui qu’ils désirent et d’être renseignés sur sa valeur personnelle ; aussi ne peut-on savoir s’ils resteront amis du bien-aimé quand ils auront apaisé leur désir. Il n’en est pas de même avec ceux qui n’aiment pas d’amour ; comme ils sont déjà liés par l’amitié avant tout commerce des sens, il n’est pas vraisemblable que le plaisir goûté amoindrisse leur amitié, mais bien plutôt il sera un gage des plaisirs à venir. Veux-tu devenir meilleur ? Fie-toi à moi plutôt qu’à un amant ; car un amant n’hésite pas à choquer la raison en louant tes paroles et tes actes, soit parce qu’il craint de te déplaire, soit parce que la passion lui fausse le jugement. Car tels sont les effets que produit l’amour : aux yeux des amants malheureux il fait paraître fâcheuses des choses qui laissent les autres indifférents, et il force les amants heureux à louer des choses qui n’en valent pas la peine ; aussi est-ce la pitié, non l’envie, que l’homme aimé doit inspirer. Si au contraire tu veux bien m’écouter, tout d’abord ce ne sera pas la seule volupté du moment que je poursuivrai dans notre intimité, mais aussi ton intérêt à venir. Insensible à l’amour et maître de moi-même, je ne me fâcherai pas violemment pour des bagatelles ; même des raisons graves n’exciteront que lentement et faiblement mon dépit ; j’excuserai les torts involontaires et je m’efforce rai de prévenir les offenses voulues : ce sont là les marques d’une amitié destinée à durer. Si tu viens à penser qu’il n’y a point d’amitié solide où il n’y a point d’amour, réfléchis qu’à ce compte nous ne tiendrions guère à nos fils, à notre père, à notre mère, et que nous n’aurions pas d’amis fidèles, à moins qu’ils ne nous fussent venus par l’amour, à l’exclusion de toute autre liaison.
IX. – En outre, s’il faut accorder ses faveurs à ceux qui les sollicitent avec le plus d’insistance, il est logique aussi en toute circonstance d’obliger non les plus dignes, mais les plus indigents ; plus grands sont les maux dont tu les délivres, plus grande sera leur reconnaissance. Alors il faudra aussi, quand tu donnes un repas, y inviter non tes amis, mais les mendiants et les meurt-de-faim : ce sont ceux-là qui te chériront, qui te feront escorte ; qui viendront à ta porte, qui seront les plus contents et les plus reconnaissants et qui formeront des vœux sans nombre en ta faveur. Mais peut-être convient-il de favoriser non ceux qui te sollicitent ardemment, mais ceux qui sont le plus à même de témoigner leur reconnaissance, non pas seulement ceux qui te sollicitent, mais ceux qui sont dignes de tes faveurs, non pas ceux qui veulent jouir de ta beauté, mais ceux qui dans ta vieillesse te feront part de leurs biens, non ceux qui se vanteront partout de leur succès, mais ceux qui auraient honte d’en rien dire à personne, non ceux dont l’empressement est éphémère, mais ceux dont l’amitié inaltérable ne finira qu’avec la vie, non ceux qui, en sentant leur désir s’apaiser, chercheront un prétexte de rupture, mais ceux qui après le déclin de ta beauté feront voir leur générosité. Souviens-toi donc de mes paroles, et songe que les amants s’entendent reprocher leur amour comme un vice par leurs amis, tandis que ceux qui ne sont pas épris n’ont jamais subi les reproches des leurs pour avoir à cause de l’amour mal calculé leurs intérêts. Maintenant, tu vas peut-être me demander si je te conseille d’accorder tes faveurs à tous les prétendants sans passion. Je présume qu’un amant ne t’engagerait pas non plus à montrer cette humeur facile à tous les amoureux ; Car pour qui raisonnerait Juste en recevant tes faveurs, elles n’auraient plus le même prix, et, si tu voulais te cacher des autres, cela ne te serait plus aussi facile. Or il faut que nos relations, loin de nous porter préjudice, nous soient avantageuses à tous deux. Je crois en avoir dit assez ; mais si tu as regret à quelque chose que j’aurais omis, interroge-moi. »
X. – Que te semble de ce discours, Socrate ? N’est-il pas merveilleux à tous égards, notamment pour le style ?
SOCRATE
Divin même, camarade, au point que j’en suis transporté. Il est vrai, Phèdre, que tu en es bien un peu la cause ; car Je te regardais et je voyais tes yeux briller de plaisir en lisant, et, persuadé que tu es plus expert que moi dans ces matières, je te suivais, et en te suivant je me suis laissé gagner à l’exaltation de ta tête divine.
PHÈDRE
Allons, tu veux rire.
SOCRATE
Rire ! Tu crois donc que je ne parle pas sérieusement ?
PHÈDRE
Non, Socrate ; mais, au nom de Zeus qui préside à l’amitié, dis-moi en toute sincérité, penses-tu qu’il y ait en Grèce un homme capable de traiter le même sujet avec plus de force et d’abondance ?
SOCRATE
Quoi ? faut-il encore que je loue avec toi l’auteur d’avoir dit ce qu’il fallait dire ? Ne suffit-il pas de reconnaître que son style est clair, précis, et qu’il a minutieusement passé au tour chacune de ses expressions ? S’il le faut, je le reconnaîtrai pour te faire plaisir ; car je dois confesser que le mérite du fond a échappé à mon incapacité. Je n’ai fait attention qu’à l’art oratoire ; pour le fond, je ne pensais pas que Lysias lui-même pût en être satisfait. J’ai cru m’apercevoir, Phèdre – peut-être n’en juges-tu pas comme moi –, qu’il disait deux ou trois fois la même chose, soit qu’il n’eût pas assez de ressources pour trouver beaucoup à dire sur le même sujet, soit que peut-être il n’en eût pas souci ; j’ai cru à une gageure de jeune homme, qui, pour faire parade de son talent, exprimait les mêmes pensées d’une manière puis d’une autre, et chaque fois avec une égale maîtrise.
PHÈDRE
Tu n’y penses pas, Socrate ; le grand mérite de l’auteur est justement qu’il n’a omis aucune des idées que comportait le sujet, de sorte qu’on ne pourrait dire ni plus ni mieux que ce qu’il a dit.
SOCRATE
Sur ce point je ne puis plus être de ton avis ; d’anciens sages, des deux sexes, qui ont parlé et écrit sur ce sujet, me convaincraient d’erreur si j’y donnais les mains par complaisance.
PHÈDRE
Qui sont-ils ? Où as-tu entendu des discours supérieurs à celui-ci ?
SOCRATE
XI. – Je ne peux pas répondre ainsi au pied levé, mais il est certain que j’en ai entendu, soit de la belle Sappho, soit du sage Anacréon, soit même de quelque prosateur. Sur quoi se fonde ma conjecture ? C’est, mon bel ami, que mon cœur déborde et que je me sens capable d’affronter la comparaison et de parler autrement et aussi bien. Or je sais bien qu’aucune de ces idées ne vient de moi, car j’ai conscience de mon ignorance. Reste donc sans doute que mes oreilles les ont puisées à d’autres sources, où je m’en suis rempli comme un vase ; mais j’ai l’esprit si paresseux que je ne me souviens plus comment ni de qui je les ai reçues.
PHÈDRE
Je suis ravi de ce que tu dis, mon noble ami. Tu peux te dispenser de me dire, en dépit des instances que je pourrais t’en faire, de qui et comment tu les as reçues ; mais fais ce que tu viens de dire ; engage-toi à prononcer un discours meilleur et non moins étendu que celui du cahier, sans y rien emprunter ; et moi, de mon côté, comme les neuf archontes17, je m’engage à offrir à Delphes ma statue en or de grandeur naturelle et la tienne aussi.
SOCRATE
Tu es trop bon, Phèdre, et tu vaux vraiment ton pesant d’or, si tu crois que je prétends que Lysias s’est trompé du tout au tout et que je peux opposer des choses nouvelles à toutes celles qu’il a dites ; une pareille prétention serait insoutenable, même avec l’écrivain le plus médiocre. Par exemple, sur le sujet qui nous occupe, penses-tu qu’un orateur qui, en soutenant la thèse qu’il faut favoriser l’ami sans amour plutôt que l’amoureux, omettrait de louer la sagesse de l’un, de blâmer la folie de l’autre, choses indispensables à son argumentation, pourrait trouver encore quelque chose à dire ? Pour moi, je pense qu’il faut permettre et pardonner à l’orateur de reprendre ces arguments essentiels, et que ce qu’il faut louer en ce cas, ce n’est pas l’invention, mais la disposition, tandis que, pour les arguments accessoires et difficiles à découvrir, il faut, outre la disposition, louer l’invention.
PHÈDRE
XII. – Je souscris à ta demande, car elle me paraît juste. Je t’accorderai donc le droit de t’appuyer sur ce principe que celui qui aime a l’esprit plus malade que celui qui n’aime pas ; mais, pour le reste, si tu trouves des arguments plus nombreux et plus forts que Lysias, sans l’imiter, je ferai dresser ta statue au marteau, près de l’offrande des Cypsélides18, à Olympie.
SOCRATE
M’as-tu donc pris au sérieux, Phèdre, parce que, pour te taquiner, j’ai attaqué celui que tu aimes, et penses-tu que je vais réellement essayer de faire un discours plus riche d’idées que le chef-d’œuvre de ton ami ?
PHÈDRE
Ici, mon ami, c’est à mon tour d’avoir prise sur toi. Il faut absolument que tu parles comme tu pourras ; garde-toi de nous faire jouer la scène banale des comédiens qui se renvoient les railleries, et ne me force pas à répéter tes paroles : « Ô Socrate, si je ne connais pas Socrate, je ne me connais plus moi-même », et « il brûlait d’envie de parler, mais il faisait des façons ». Mais mets-toi bien dans la tête que nous ne partirons pas d’ici que tu n’aies dit ce que tu prétendais avoir dans le cœur. Nous sommes seuls, l’endroit est solitaire, et je suis le plus fort et le plus jeune : à bon entendeur, salut ; n’attends pas qu’on te contraigne, parle de plein gré.
SOCRATE
Mais, mon bon ami, ce serait ridicule à moi d’opposer, sur le même sujet, l’impromptu d’un profane au travail d’un maître consommé.
PHÈDRE
Je t’avertis d’une chose, cesse de faire des façons avec moi, Car ou je me trompe, ou j’ai trouvé le mot qui te fera parler.
SOCRATE
Alors garde-toi de le dire.
PHÈDRE
Je vais le dire au contraire. Ce mot est un serment : Je jure – mais par quel dieu jurer, par lequel ? – tiens ! par ce platane, je jure que si tu ne prononces pas ton discours devant cet arbre même je ne te montrerai ni ne te rapporterai jamais plus aucun autre discours de personne.
SOCRATE
XIII. – Ah ! mauvais sujet, comme tu as su trouver l’infaillible moyen de m’amener à tes fins, en me prenant par mon faible pour les discours !
PHÈDRE
Qu’as-tu donc à tergiverser ?
SOCRATE
Rien, après le serment que tu as fait. Le moyen de renoncer à un tel régal ?
PHÈDRE
Parle donc.
SOCRATE
Sais-tu ce que je vais faire ?
PHÈDRE
Voyons.
SOCRATE
Je vais parler voilé, afin de courir ma carrière le plus vite possible, et de n’être pas gêné ni confus d’affronter tes regards19.
PHÈDRE
Parle seulement ; pour le reste, fais comme tu l’entendras.
SOCRATE
Venez, Muses ligies20, que vous deviez ce surnom à la nature de vos chants ou à la race musicienne des Ligyens21, soutenez-moi dans le discours que cet excellent ami me contraint de prononcer, afin que son ami, dont il admirait déjà le talent, lui paraisse à présent plus admirable encore. Il y avait donc un enfant, ou plutôt un jeune adolescent d’une beauté parfaite. Il avait des soupirants en foule ; mais l’un d’eux était un rusé ; sans être moins amoureux que les autres, il avait persuadé à l’enfant qu’il n’était pas épris, et, un jour qu’il le sollicitait, il essaya de lui faire croire qu’il fallait accorder ses faveurs à l’ami sans amour plutôt qu’à l’amant passionné. Voici son discours :
XIV. – « En toute chose, mon enfant, il n’y a qu’une manière de commencer, quand on veut discuter convenablement : il faut bien comprendre l’objet de la discussion, faute de quoi l’on est condamné à s’égarer complètement. La plupart ne se doutent pas qu’ils ignorent l’essence des choses ; aussi, persuadés qu’ils la connaissent, ils ne s’entendent pas au début de la discussion, et, à mesure qu’ils avancent, ils en arrivent naturellement à n’être d’accord ni avec eux-mêmes, ni avec les autres. Evitons, toi et moi, ce que nous reprochons aux autres ; et puisque nous avons à décider s’il vaut mieux devenir l’ami d’un homme sans amour que d’un homme amoureux, établissons d’un commun accord ce qu’est l’amour et quels sont ses effets ; puis, les yeux tournés vers cette définition, rapportons-y toute notre discussion sur les avantages ou les désavantages de l’amour. Tout le monde reconnaît que l’amour est un désir ; mais nous savons, d’autre part, que le désir du beau se rencontre aussi chez ceux qui n’aiment point. À quoi donc peut-on discerner celui qui aime de celui qui n’aime pas ? Il faut savoir qu’il y a dans chacun de nous deux principes qui nous gouvernent et nous dirigent et que nous suivons là où ils nous mènent : l’un est le désir inné du plaisir, l’autre l’idée acquise qu’il faut rechercher le bien. Ces deux principes tantôt s’accordent, tantôt se combattent en nous, et tantôt c’est l’un, tantôt c’est l’autre qui triomphe. Or, quand c’est le goût rationnel du bien qui nous dirige et qui a le dessus, sa domination prend le nom de tempérance ; quand, au contraire, c’est le désir déraisonnable qui nous entraîne au plaisir et règne en nous, sa domination s’appelle intempérance. Mais l’intempérance a beaucoup de noms, car elle admet bien des formes et des espèces, et, quand l’une de ces espèces vient à prédominer dans un homme, c’est son nom qui sert à le qualifier, nom qui n’est ni beau, ni enviable. Ainsi, quand le désir de la bonne chère prend le pas sur le bien et les autres désirs, il s’appelle gourmandise et fait donner le nom de gourmand à celui qui en est possédé ; quand c’est le désir de boire qui règne en maître et subjugue celui qui en est atteint, on sait quel nom il reçoit ; quant aux autres désirs, frères de ceux-là, on sait de quel nom il faut les désigner, selon que tel ou tel domine. À quel désir pensé-je en disant tout cela, c’est, je crois, assez facile à discerner maintenant ; mais ce qu’on dit est toujours plus clair que ce qu’on ne dit pas. Je dirai donc que, quand le désir aveugle, maîtrisant le sentiment qui nous pousse vers le bien, se porte vers le plaisir que donne la beauté, et que, fortement renforcé par les désirs de la même famille qui s’adressent à la beauté physique, il devient un penchant irrésistible, je dirai que ce désir tire son nom de cette force22 même et s’appelle amour. »
XV. – Mais, mon cher Phèdre, ne te semble-t-il pas, comme à moi, que quelque dieu me souffle l’inspiration ?
PHÈDRE
En effet, Socrate ; tes paroles coulent avec une facilité inusitée.
SOCRATE
Silence donc, et prête l’oreille ; car véritablement ce lieu a quelque chose de divin, et si, au cours de mon discours, les nymphes m’inspiraient le délire, n’en sois pas étonné ; maintenant déjà j’approche du ton du dithyrambe.
PHÈDRE
C’est bien vrai.
SOCRATE
C’est toi pourtant qui en es cause. Mais écoute le reste ; car l’inspiration pourrait bien s’en aller ; c’est l’affaire du dieu. Pour nous, reprenons notre discours à l’enfant. « Ainsi, mon très cher, nous avons déterminé et défini l’objet dont nous avons à discuter. Poursuivons, sans perdre de vue notre définition, et voyons quel avantage ou désavantage on peut vraisemblablement attendre de ses complaisances soit pour un amant, soit pour un poursuivant sans amour. Celui qui est livré à la passion et asservi à la volupté cherchera nécessairement à tirer de celui qu’il aime tout le plaisir possible ; or un esprit malade trouve son plaisir dans la soumission qu’on a pour lui ; il se choque de ce qui lui est supérieur ou égal. Ainsi un amant ne se résignera pas à trouver en son ami un supérieur où un égal ; il travaillera sans cesse à le rabaisser au-dessous de lui. Or l’ignorant est au-dessous du savant, le lâche au-dessous du brave, l’homme qui ne sait pas parler au-dessous de l’homme éloquent, le lourdaud au-dessous de l’esprit pénétrant. Parmi tant de défauts et d’autres encore qui se forment ou sont innés dans l’âme de son ami, fatalement l’amant se réjouira des uns et fera naître les autres, sous peine d’être privé de son plaisir du moment. Il n’échappera pas non plus à la jalousie, et il interdira à son ami beaucoup de relations utiles qui pourraient faire de lui un homme dans le sens le plus élevé du mot, et il lui causera ainsi un grand préjudice, surtout en le privant de ce qui le rendrait tout à fait sage, je veux dire la divine philosophie ; l’amant l’en détournera nécessairement dans la crainte de s’attirer ses dédains. Enfin il emploiera tous les moyens pour que son ami reste dans une complète ignorance et n’ait d’yeux que pour son amant, et, quand l’ami sera au gré de son amant, il lui plaira sans doute beaucoup, mais il se sera fait à lui-même un tort considérable. Ainsi, du point de vue intellectuel, l’amant est un tuteur et un compagnon tout à fait nuisible.
XVI. – Au physique, quelle complexion l’amant cherchera-t-il et quels soins prendra-t-il de celui qu’il possède, lui que la passion contraint à sacrifier le bien au plaisir ? C’est ce qu’il faut examiner maintenant. On le verra rechercher un garçon mou et sans muscles, élevé non en plein soleil, mais dans une ombre épaisse, étranger aux mâles fatigues et aux sueurs du travail, accoutumé à un régime délicat et efféminé, paré de couleurs et d’ornements empruntés, faute de beauté naturelle, enfin montrant en tous ses goûts la même mollesse. Tout cela saute aux yeux, et ce n’est pas la peine d’insister davantage. Bornons-nous, avant de passer à d’autres considérations, à marquer ce trait général qu’à la guerre et dans toutes les occasions périlleuses un homme si délicat inspire de l’audace aux ennemis, des craintes à ses amis et à ses amants eux-mêmes. Cela est tellement évident que je n’en parlerai pas davantage. Il nous reste à montrer maintenant si la société et l’influence d’un amant sont profitables ou nuisibles à la fortune de l’aimé. Or il est clair pour tout le monde, et pour l’amant tout le premier, qu’il désirerait avant tout voir son ami privé de ce qu’il a de plus cher, de plus affectionné, de plus sacré ; il souhaiterait le voir privé de père, de mère, de parents et d’amis ; car il les tient pour des gêneurs et des censeurs de son doux commerce. Si le jeune homme est riche en argent ou en autres biens, il n’est plus pour l’amant si facile à séduire, ni, séduit, si facile à manier. De là il faut conclure que l’amant est jaloux de la richesse de celui qu’il aime et qu’il se réjouit de sa ruine. Il souhaite même que son ami reste sans femme, sans enfants, sans foyer le plus longtemps possible, pour jouir le plus longtemps possible de son égoïste plaisir.
XVII. – L’homme est sujet à bien des maux ; mais un dieu a mêlé à la plupart une douceur momentanée ; ainsi le flatteur est une bête terrible et un grand fléau ; mais la nature lui a prêté un agrément assez délicat. On réprouve comme funeste le commerce des courtisanes et il y a beaucoup d’autres créatures et de pratiques pareilles qui procurent au moins pour un jour un vif plaisir. L’amant, au contraire, n’est pas seulement nuisible, il est encore insupportable à son ami par sa présence continuelle ; car, comme le dit le vieux proverbe, on ne se plaît qu’avec ceux de son âge ; en effet, quand on est du même âge, on est porté aux mêmes plaisirs, et la conformité des goûts produit l’amitié ; et pourtant cette amitié même est sujette au dégoût. D’autre part, la contrainte, qui est toujours et pour tous, dit-on, un joug pesant, l’est surtout pour le jeune garçon, d’autant qu’elle s’ajoute à la différence d’âge ; car la compagnie du jeune garçon attire à tel point amant déjà mûr qu’il ne voudrait le quitter ni jour ni nuit. Sous l’aiguillon d’une passion irrésistible, il poursuit le plaisir toujours nouveau de voir, d’entendre, de toucher, de connaître par tous les sens l’objet aimé, et c’est avec délices qu’il s’attache à ses pas pour le servir. Mais quels encouragements, quels plaisirs pourra-t-il donner, pour l’empêcher d’en venir au comble du dégoût, à l’ami qui subit sa présence assidue ; qui a sous les yeux une figure vieillie et déflorée et toutes les laideurs qui suivent l’âge, laideurs dont la simple mention est rebutante, et à plus forte raison le contact effectif auquel il est sans cesse contraint ; qui sent qu’on observe jalousement toutes ses démarches et tous ses entretiens, qui s’entend faire tantôt des compliments hors de propos et hors de mesure, et tantôt des reproches qui sont insoutenables, quand son amant est à jeun, et qui ne sont plus seulement insoutenables, mais infamants, lorsqu’il est ivre et que sa franchise ne connaît plus ni borne ni mesure.
XVIII. – Nuisible et importun quand il aime, l’amant, dès qu’il n’aime plus, devient infidèle aux promesses qu’il prodiguait pour l’avenir à grand renfort de serments et de prières ; car il ne maintenait le fastidieux commerce qu’il avait alors avec le jeune garçon qu’à grand-peine et par l’appât des biens qu’il faisait espérer. Maintenant qu’il faut s’acquitter, il a changé de maître et de chef, il obéit à la raison et à la sagesse, et non plus à l’amour et à la folie ; il est devenu tout autre à l’insu de son bien-aimé. Dès lors, l’un exige le prix de ses complaisances passées et rappelle à son amant ses démarches et ses paroles, comme s’il parlait au même homme ; l’autre, confus, n’ose pas avouer qu’il a changé et ne sait comment tenir les serments et les promesses qu’il a faits sous l’empire de sa folie d’autrefois ; car il a recouvré la raison, il est devenu sage et il ne voudrait pas, en retombant dans ses errements, ressembler à l’homme qu’il a été et redevenir ce qu’il était autrefois. En conséquence, il devient transfuge, et, contraint de frustrer celui qu’il a aimé jadis, parce que l’écaille est retournée, de poursuivant il devient fuyard23. Le bien-aimé se voit forcé de le poursuivre ; il s’indigne, il atteste les dieux, parce qu’il n’a rien su dès le début ; il n’a pas su qu’il ne fallait jamais accorder ses faveurs à un homme épris et par là même insensé, mais plutôt à un homme sans amour et maître de sa raison ; qu’autrement il s’abandonnait forcément à un homme sans foi, chagrin, jaloux, déplaisant, nuisible à sa fortune, nuisible à sa santé, nuisible surtout au perfectionnement de son âme, laquelle est véritablement et sera toujours la chose du monde la plus précieuse aux yeux des hommes et des dieux. Il faut, mon enfant, méditer ces vérités, et savoir que l’amant, loin de lui vouloir du bien, aime l’enfant comme un plat dont il veut se rassasier, et que les amants aiment l’enfant comme les loups aiment l’agneau.
XIX. – Voilà ce que j’avais à dire, Phèdre. Tu ne m’entendras pas dire un mot de plus : mon discours est fini.
PHÈDRE
Je croyais bien pourtant que tu n’en étais qu’à la moitié, et que tu allais traiter la contrepartie, démontrer qu’il faut donner la préférence à celui qui n’est pas épris et faire voir les avantages qui sont en sa faveur. Pourquoi donc, Socrate, t’arrêtes-tu en route ?
SOCRATE
N’as-tu pas pris garde, mon bon ami, que j’ai déjà embouché la trompette épique24 et délaissé le dithyrambe et cela pour blâmer ; si je me mets à louer l’autre, où m’arrêterai-je, à ton avis ? Ne sens-tu pas que les nymphes, auxquelles tu m’as livré de propos délibéré, vont me jeter dans un délire manifeste ? Je me bornerai donc à dire en un mot que tout ce que nous avons réprouvé chez l’un se tourne chez l’autre en avantage. Qu’est-il besoin d’un long discours ? J’en ai dit assez sur tous les deux ; mon discours, tel qu’il est, fera l’effet qu’il doit faire. Pour moi, je repasse la rivière et je m’en vais pour éviter de plus grandes violences de ta part.
PHÈDRE
Pas encore, Socrate, pas avant que la chaleur soit passée ; ne vois-tu pas qu’il va être midi, l’heure de la grosse chaleur25 ? Restons plutôt à causer de ce que nous venons de dire ; dès qu’il fera plus frais, nous partirons.
SOCRATE
Tu es extraordinaire, Phèdre, avec ta passion pour les discours, et vraiment je t’admire. Je suis persuadé que des discours qui ont été faits de ton temps, c’est à toi que la plus grande part en revient, soit que tu les aies prononcés toi-même, soit que tu les aies fait, d’une manière ou d’une autre, prononcer à d’autres. J’en excepte Simmias de Thèbes26 ; mais pour les autres tu les dépasses de beaucoup, et, à présent encore, je crois bien que tu es cause que j’ai un discours à faire.
PHÈDRE
Ce n’est pas une déclaration de guerre que tu fais là27. Mais comment en suis-je cause et de quoi s’agit-il ?
SOCRATE
XX. – Au moment où j’allais passer la rivière, mon bon ami, j’ai senti le signal divin qui m’est familier et qui m’arrête toujours au moment où je prends une résolution28, et j’ai cru entendre ici même une voix qui me défendait de partir avant d’avoir fait une expiation, comme si j’avais commis quelque faute envers la divinité. C’est qu’en effet je suis devin, devin médiocre, il est vrai ; je ressemble à ceux qui connaissent mal leurs lettres, j’en sais juste assez pour mon usage. Aussi je devine bien ma faute à présent. L’âme aussi, mon ami, est certainement douée d’une puissance divinatoire. Quelque chose me troublait depuis un moment, pendant que je parlais ; selon l’expression d’Ibycos29, j’avais peur, étant coupable envers les dieux, d’en tirer gloire auprès des hommes. Je me rends compte à présent de ma faute.
PHÈDRE
De quelle faute ?
SOCRATE
Du fâcheux discours, Phèdre, du fâcheux discours que tu as apporté toi-même et de celui que tu m’as contraint à prononcer.
PHÈDRE
En quoi fâcheux ?
SOCRATE
Ce sont de sots discours, et quelque peu impies ; peut-il y en avoir de plus fâcheux ?
PHÈDRE
Non, si tu dis vrai.
SOCRATE
Quoi donc ? Ne crois-tu pas qu’Éros est fils d’Aphrodite et qu’il est dieu ?
PHÈDRE
On le dit.
SOCRATE
Pas Lysias, à coup sûr, ni toi, dans le discours que tu as prononcé par ma bouche, que tu avais ensorcelée. Mais si Éros est dieu ou quelque chose de divin, comme il l’est en effet, il ne saurait être mauvais ; or nos deux discours de tout à l’heure l’ont représenté comme mauvais ; par là ils ont offensé Éros. En outre, ils sont tous deux d’une sottise vraiment plaisante : bien qu’ils ne disent rien de sensé ni de vrai, ils prennent de grands airs, comme s’ils valaient quelque chose, parce qu’ils trompent quelques nigauds et se font un renom parmi eux. Il faut donc, ami, que j’expie ma faute. Or il y a pour les erreurs envers la mythologie une antique expiation qu’Homère n’a point connue, mais que Stésichore30 à su pratiquer. Privé de la vue pour avoir diffamé Hélène, il ne méconnut pas la cause de son malheur, comme Homère, mais, instruit par les Muses, il la reconnut et fit aussitôt ces vers : Non, ce récit n’est pas vrai : tu n’es pas montée sur les navires aux beaux tillacs et tu n’es pas entrée dans la citadelle de Troie. Quand il eut achevé cette palinodie, comme on l’appelle, il recouvra la vue sur-le-champ. Pour moi, je prétends montrer plus de sagesse que ces poètes, au moins en un point ; Car, avant qu’Éros me punisse de lavoir diffamé, je vais lui offrir ma palinodie, et je le ferai à visage découvert et sans me voiler, comme je l’ai fait tout à l’heure par respect humain.
PHÈDRE
Tu ne pouvais rien imaginer, Socrate, qui me fût plus agréable.
SOCRATE
XXI. – Tu te rends bien compte, mon bon Phèdre, de l’imprudence de ces deux discours, le mien et celui du cahier. Si en effet un homme généreux et bon, épris d’un jeune garçon doué des mêmes qualités, ou ayant été jadis aimé lui-même, nous entendait dire que les amants conçoivent des haines violentes pour des bagatelles, qu’ils sont jaloux, qu’ils nuisent à leur bien-aimé, ne penses-tu pas qu’il nous prendrait pour des gens élevés parmi les matelots et sans aucune idée de l’amour des honnêtes gens, et qu’il serait bien éloigné de donner les mains aux reproches que nous faisons à Éros ?
PHÈDRE
Par Zeus, c’est bien possible, Socrate.
SOCRATE
Aussi, pour n’avoir point à rougir devant cet homme ni à craindre la vengeance d’Éros lui-même, je veux purifier mes oreilles, si je puis dire, de la salure de mes premiers propos avec l’eau douce d’un nouveau discours ; mais je conseille aussi à Lysias de reprendre la plume au plus vite pour montrer qu’à mérite égal il faut préférer l’amant au poursuivant sans amour.
PHÈDRE
Il le fera, sois-en sûr ; car, si tu prononces l’éloge de l’amour, il faudra bien que je force Lysias à écrire de son côté un nouveau discours sur le même sujet.
SOCRATE
On peut s’en fier à toi, tant que tu seras l’homme que je connais.
PHÈDRE
Tu peux donc parler en toute confiance.
SOCRATE
Mais où est l’enfant à qui je m’adressais ? Il faut qu’il entende encore ce que j’ai à dire et qu’il n’aille pas, faute de l’avoir entendu, se donner précipitamment à un homme sans amour.
PHÈDRE
Cet enfant est toujours à tes côtés, tout près de toi, et il y restera tant que tu voudras.
SOCRATE
XXII. – Figure-toi donc, bel enfant, que le discours précédent était de Phèdre, fils de Pythoclès, du dème de Myrrhinunte, et que celui que je vais prononcer est de Stésichore, fils d’Euphèmos, d’Himère. Voici comment il faut parler : « Non, ce discours n’est pas vrai ; non, il ne faut pas, lorsqu’on a un amant, lui préférer un homme sans amour, par cela seul que l’un est en délire et que l’autre est dans son bon sens ; ce serait juste s’il était hors de doute que le délire fût un mal, mais au contraire le délire est pour nous la source des plus grands biens, quand il est l’effet d’une faveur divine. C’est dans le délire en effet que la prophétesse de Delphes et les prêtresses de Dodone ont rendu maints éminents services à la Grèce, tant aux États qu’aux particuliers ; de sang-froid, elles n’ont guère ou n’ont point été utiles. Ne parlons pas de la sibylle et des autres devins inspirés par les dieux, qui, par leurs prédictions, ont mis dans le droit chemin bien des gens : ce serait allonger le discours sans rien apprendre à personne. Mais voici un témoignage qui mérite l’attention, c’est que, chez les anciens, ceux qui ont créé les mots n’ont pas cru que le délire fût ni honteux ni déshonorant ; car ils n’auraient pas attaché ce nom même au plus beau des arts, à l’art qui interprète l’avenir, et ne l’auraient pas appelé manikè (délire) ; c’est parce qu’ils regardaient le délire comme un don magnifique, quand il vient du ciel, qu’ils lui ont donné ce nom31 ; mais les modernes, insérant maladroitement un t dans le mot, en ont fait mantikè32 (divination). Quand, au contraire, des hommes de sang-froid cherchent à connaître l’avenir par les oiseaux et les autres signes, comme cet art se fonde sur le raisonnement pour fournir à la pensée humaine (οἴησις) l’intelligence (νοῦς) et la connaissance (ίστορᾴα), on l’a appelé oionistikè, dont les modernes ont fait oiônonistikè (οἰωνιστιϰή : art des augures), en y introduisant un emphatique oméga33. Ainsi, autant la divination l’emporte en perfection et en dignité sur l’art augural, autant le nom l’emporte sur le nom, et l’objet sur l’objet, autant aussi, au témoignage des anciens, le délire l’emporte en noblesse sur la sagesse, le don qui vient des dieux sur le talent qui vient de l’homme. Quand, pour venger de vieilles offenses, les dieux frappèrent certaines familles de maladies ou de fléaux redoutables, le délire, s’emparant de mortels désignés et faisant entendre sa voix inspirée à ceux qui devaient l’entendre, trouva le moyen de détourner ces maux, en recourant à des prières et à des cérémonies propitiatoires. C’est ainsi qu’en inventant les purifications et les expiations le délire préserva celui qui en était favorisé des maux présents et des maux futurs ; car il apprend à l’homme vraiment inspiré et possédé la manière de s’affranchir des maux qui surviennent. Il y a une troisième espèce de possession et de délire, celui qui vient des Muses. Quand il s’empare d’une âme tendre et pure, il l’éveille, la transporte, lui inspire des odes et des poèmes de toute sorte et, célébrant d’innombrables hauts faits des anciens, fait l’éducation de leurs descendants. Mais quiconque approche des portes de la poésie sans que les Muses lui aient soufflé le délire, persuadé que l’art suffit pour faire de lui un bon poète, celui-là reste loin de la perfection, et la poésie du bon sens est éclipsée par la poésie de l’inspiration34.
XXIII. – Tels sont, et je pourrais en citer d’autres, les heureux effets du délire inspiré par les dieux. Gardons-nous donc de le redouter, et ne nous laissons pas troubler ni intimider par ceux qui disent qu’il faut préférer à l’amant agité par la passion l’ami maître de lui. Il leur resterait encore à prouver, pour emporter l’honneur de la victoire, que ce n’est pas pour le bien des amants et des aimés que les dieux leur envoient l’amour. De notre côté nous avons, au contraire, à démontrer que c’est pour notre plus grande félicité que cette espèce de délire nous a été donnée. Notre démonstration ne persuadera pas les habiles, mais convaincra les sages. Il faut d’abord apprendre à connaître exactement la nature de l’âme divine et humaine, en considérant ses propriétés passives et actives. Nous partirons du principe que voici :
XXIV. – Toute âme est immortelle ; car ce qui est toujours en mouvement est immortel ; mais l’être qui en meut un autre et qui est mû par un autre, au moment où il cesse d’être mû, cesse de vivre ; seul l’être qui se meut lui-même, ne pouvant se faire défaut à lui-même, ne cesse jamais de se mouvoir, et même il est pour tous les autres êtres qui tirent le mouvement du dehors la source et le principe du mouvement. Or un principe ne peut prendre naissance, car il faut admettre nécessairement que tout ce qui naît naît d’un principe, mais que le principe ne peut naître absolument de rien ; car, si le principe naissait de quelque chose, il ne serait plus principe35. Mais, parce qu’il n’a point eu de naissance, il ne saurait non plus avoir de fin ; car, si le principe périssait, jamais lui-même ne pourrait renaître de rien, et rien ne pourrait naître de lui, s’il est vrai que tout doit naître d’un principe. Ainsi l’être qui se meut lui-même est le principe du mouvement, et cet être ne saurait ni périr, ni naître ; autrement, le ciel tout entier et toute la génération des êtres tomberaient et s’arrêteraient, et ne retrouveraient plus jamais de quoi se mouvoir et renaître. L’immortalité de l’être qui se meut lui-même étant démontrée, on n’hésitera pas à reconnaître que le mouvement même est l’essence et l’idée même de l’âme ; car tout corps qui tire son mouvement du dehors est inanimé ; celui qui le tire du dedans, c’est-à-dire de lui-même, a une âme, puisque la nature de l’âme consiste en cela même. Mais s’il est vrai que ce qui se meut soi-même n’est pas autre chose que l’âme, il s’ensuit nécessairement que l’âme n’a pas eu de commencement et qu’elle n’aura pas de fin. J’en ai dit assez sur son immortalité.
XXV. – Il faut parler maintenant de la nature de l’âme. Pour montrer ce qu’elle est, il faudrait une science toute divine et de longs développements ; mais, pour en donner une idée approximative, on peut se contenter d’une science humaine et l’on peut être plus bref. J’adopterai donc ce dernier procédé, et je dirai qu’elle ressemble à une force composée d’un attelage et d’un cocher ailés. Chez les dieux, chevaux et cochers sont également bons et de bonne race ; chez les autres êtres, ils sont de valeur inégale ; chez nous, le cocher gouverne l’attelage, mais l’un de ses chevaux est excellent et d’excellente race, l’autre est tout le contraire et par lui-même et par son origine. Il s’ensuit fatalement que c’est une tâche pénible et malaisée de tenir les rênes de notre âme. Mais comment faut-il entendre les termes d’être mortel et d’être immortel, c’est ce qu’il faut tâcher d’expliquer. Tout ce qui est âme a la tutelle de tout ce qui est inanimé et fait le tour du ciel, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Quand elle est parfaite et ailée, elle parcourt l’empyrée et gouverne tout l’univers. Quand elle a perdu ses ailes, elle est emportée dans les airs, jusqu’à ce qu’elle saisisse quelque chose de solide, où elle établit sa demeure, et, quand elle a ainsi rencontré un corps terrestre, qui, sous son impulsion, paraît se mouvoir de lui-même, cet assemblage d’une âme et d’un corps s’appelle un animal, et on le qualifie de mortel. Quant au nom d’immortel, il ne s’explique par aucun raisonnement en forme ; mais, dans l’impossibilité où nous sommes de voir et de connaître exactement la divinité, nous nous la représentons comme un être vivant immortel, doué d’une âme et d’un corps, éternellement unis l’un à l’autre. Mais qu’il en soit ce qu’il plaira à Dieu et qu’on en dise ce qu’on voudra ; recherchons pourquoi l’âme perd et laisse tomber ses ailes. Voici à peu près ce qu’on peut en dire :
XXVI. – La nature a doué l’aile du pouvoir d’élever ce qui est pesant vers les hauteurs où habite la race des dieux, et l’on peut dire que, de toutes les choses corporelles, c’est elle qui participe le plus à ce qui est divin. Or ce qui est divin, c’est ce qui est beau, sage, bon et tout ce qui ressemble à ces qualités ; et c’est ce qui nourrit et fortifie le mieux les ailes de l’âme, tandis que les défauts contraires, comme la laideur et la méchanceté, les ruinent et les détruisent. Or le guide suprême, Zeus, s’avance le premier dans le ciel, conduisant son char ailé, ordonnant et gouvernant toutes choses ; derrière lui marche l’armée des dieux et des démons répartie en onze cohortes ; car Hestia reste seule dans la maison des dieux, tandis que les autres, qui comptent parmi les douze dieux conducteurs, marchent en tête de leur cohorte, à la place qui leur a été assignée. Que d’heureux spectacles, que d’évolutions ravissantes animent l’intérieur du ciel, où les dieux bienheureux circulent pour accomplir leurs tâches respectives, accompagnés de tous ceux qui veulent et peuvent les suivre, car l’envie n’approche point du chœur des dieux ! Lorsqu’ils vont prendre leur nourriture au banquet divin, ils montent par un chemin escarpé au plus haut point de la voûte du ciel. Alors les chars des dieux, toujours en équilibre et faciles à diriger, montent sans effort ; mais les autres gravissent avec peine, parce que le cheval vicieux est pesant et qu’il alourdit et fait pencher le char vers la terre, s’il a été mal dressé par son cocher ; c’est une tâche pénible et une lutte suprême que l’âme doit alors affronter ; car les âmes immortelles, une fois parvenues au haut du ciel, passent de l’autre côté et vont se placer sur la voûte du ciel, et, tandis qu’elles s’y tiennent, la révolution du ciel les emporte dans sa course, et elles contemplent les réalités qui sont en dehors du ciel.
XXVII. – L’espace qui s’étend au-dessus du ciel n’a pas encore été chanté par aucun des poètes d’ici-bas et ne sera jamais chanté dignement. Je vais dire ce qui en est ; car il faut oser dire la vérité, surtout quand on parle sur la vérité. L’essence, véritablement existante, qui est sans couleur, sans forme, impalpable, uniquement perceptible au guide le l’âme, l’intelligence, et qui est objet de la véritable science, réside en cet endroit. Or la pensée de Dieu, étant nourrie par l’intelligence et la science absolue, comme d’ailleurs la pensée de toute âme qui doit recevoir l’aliment qui lui est propre, se réjouit de revoir enfin l’être en soi et se nourrit avec délices de la contemplation de la vérité, jusqu’à ce que le mouvement circulaire la ramène à son point de départ. Pendant cette révolution, elle contemple la justice en soi, elle contemple la sagesse en soi, elle contemple la science, non celle qui est sujette à l’évolution ou qui diffère suivant les objets que nous qualifions ici-bas de réels, mais la science qui a pour objet l’Être absolu. Et quand elle a de même contemplé les autres essences et qu’elle s’en est nourrie, l’âme se replonge à l’intérieur de la voûte céleste et rentre dans sa demeure ; puis, lorsqu’elle est rentrée, le cocher, attachant ses chevaux à la crèche, leur jette l’ambroisie, puis leur fait boire le nectar.
XXVIII. – Telle est la vie des dieux. Parmi les autres âmes, celle qui suit la divinité de plus près et lui ressemble le plus élève la tête de son cocher vers l’autre côté du ciel et se laisse ainsi emporter au mouvement circulaire, mais, troublée par ses chevaux, elle a de la peine à contempler les essences ; telle autre tantôt s’élève, tantôt s’abaisse, mais, gênée par les mouvements désordonnés des chevaux, aperçoit certaines essences, tandis que d’autres lui échappent. Les autres âmes sont toutes avides de monter, mais, impuissantes à suivre, elles sont submergées dans le tourbillon qui les emporte, elles se foulent, elles se précipitent les unes sur les autres, chacune essayant de se pousser avant l’autre. De là un tumulte, des luttes et des efforts désespérés, où, par la faute des cochers, beaucoup d’âmes deviennent boiteuses, beaucoup perdent une grande partie de leurs ailes. Mais toutes, en dépit de leurs efforts, s’éloignent sans avoir pu jouir de la vue de l’absolu, et n’ont plus dès lors d’autre aliment que l’opinion. La raison de ce grand empressement à découvrir la plaine de la vérité, c’est que la pâture qui convient à la partie la plus noble de l’âme vient de la prairie qui s’y trouve, et que les propriétés naturelles de l’aile s’alimentent à ce qui rend l’âme plus légère ; c’est aussi cette loi d’Adrastée36, que toute âme qui a pu suivre l’âme divine et contempler quelqu’une des vérités absolues est à l’abri du mal jusqu’à la révolution suivante, et que, si elle réussit à le faire toujours, elle est indemne pour toujours. Mais lorsque, impuissante à suivre les dieux, l’âme n’a pas vu les essences, et que par malheur, gorgée d’oubli et de vice, elle s’alourdit, puis perd ses ailes et tombe vers la terre, une loi lui défend d’animer à la première génération le corps d’un animal, et veut que l’âme qui a vu le plus de vérités produise un homme qui sera passionné pour la sagesse, la beauté, les muses et l’amour ; que l’âme qui tient le second rang donne un roi juste ou guerrier et habile à commander ; que celle du troisième rang donne un politique, un économe, un financier ; que celle du quatrième produise un gymnaste infatigable ou un médecin ; que celle du cinquième mène la vie du devin ou de l’initié ; que celle du sixième s’assortisse à un poète ou à quelque autre artiste imitateur, celle du septième à un artisan ou à un laboureur, celle du huitième à un sophiste ou à un démagogue, celle du neuvième à un tyran.
XXIX. – Dans tous ces états, ceux qui ont vécu en pratiquant la justice obtiennent en échange une destinée meilleure ; ceux qui l’ont violée, une destinée plus mauvaise. En effet, aucune âme ne revient au lieu d’où elle est partie avant dix mille années ; car elle ne recouvre pas ses ailes avant ce laps de temps, à moins qu’elle n’ait été l’âme d’un homme qui ait cherché la vérité avec un cœur simple ou qui ait aimé les jeunes gens d’un amour philosophique. Alors à la troisième période de mille ans, si elle a embrassé trois fois de suite ce genre de vie, elle reprend ses ailes et retourne vers les dieux après la trois millième année. Pour les autres, quand elles sont arrivées au terme de leur première vie, elles subissent un jugement. Ce jugement rendu, les unes descendent dans les prisons souterraines pour y payer leur peine ; les autres, allégées par l’arrêt du juge, s’élèvent vers un certain endroit du ciel pour y mener l’existence qu’elles ont méritée, tandis qu’elles vivaient sous la forme humaine. Au bout de mille ans, les unes et les autres reviennent pour prendre part à un nouveau partage, où chacune peut choisir la vie qui lui plaît. Alors l’âme d’un homme entre dans le corps d’une bête, et l’âme d’une bête rentre dans le corps d’un homme, pourvu qu’elle ait été déjà un homme ; car celle qui n’a jamais vu la vérité ne saurait revêtir la forme humaine. Pour être homme, en effet, il faut comprendre ce qu’on appelle le général, qui, partant de la multiplicité des sensations, les ramène par le raisonnement à l’unité. Or cette faculté est une réminiscence des choses que notre âme a vues quand elle cheminait vers l’âme divine et que, dédaignant ce que nous prenons ici-bas pour des êtres, elle se redressait pour contempler l’être véritable. Voilà pourquoi il est juste que, seule, la pensée du philosophe ait des ailes ; car elle ne cesse de poursuivre de toutes ses forces, par le souvenir, les choses dont la possession assure à Dieu même sa divinité. L’homme qui sait tirer parti de ces réminiscences, initié sans cesse aux mystères de l’absolue perfection, devient seul véritablement parfait. Détaché des passions humaines et occupé des choses divines, il encourt les reproches de la foule, qui le tient pour insensé et ne s’aperçoit pas qu’il est inspiré.
XXX. – C’est ici qu’en voulait venir tout ce discours sur la quatrième espèce de délire. Quand la vue de la beauté terrestre réveille le souvenir de la beauté véritable, que l’âme revêt des ailes et que, confiante en ces ailes nouvelles, elle brûle de prendre son essor, mais que, sentant son impuissance, elle lève, comme l’oiseau, ses regards vers le ciel, et que, négligeant les choses d’ici-bas, elle se fait accuser de folie, l’enthousiasme qui s’élève ainsi est le plus enviable, en lui-même et dans ses causes, pour celui qui le ressent et pour celui auquel il le communique ; et celui qui, possédé de ce délire, s’éprend d’amour pour les beaux jeunes gens reçoit le nom d’amant. J’ai dit que toute âme d’homme a naturellement contemplé les essences, autrement elle ne serait pas entrée dans un homme ; mais il n’est pas également facile à toutes les âmes de se ressouvenir des choses du ciel à la vue des choses de la terre ; Car certaines âmes n’ont qu’entrevu les choses du ciel ; d’autres, après leur chute sur la terre, ont eu le malheur de se laisser entraîner à l’injustice par les mauvaises compagnies et d’oublier les mystères sacrés qu’elles ont vus alors ; il n’en reste qu’un petit nombre qui en ont gardé un souvenir suffisant. Quand celles-ci aperçoivent quelque image des choses du ciel, elles sont saisies et ne sont plus maîtresses d’elles-mêmes ; mais elles ne reconnaissent pas ce qu’elles éprouvent, parce qu’elles n’en ont pas des perceptions assez claires. C’est qu’en ce qui regarde la justice, la tempérance et les autres biens de l’âme, leurs images d’ici-bas ne jettent point d’éclat ; par suite de la faiblesse de nos organes, c’est à peine si quelques-uns, rencontrant des images de ces vertus, reconnaissent le genre du modèle qu’elles représentent. Mais la beauté, au contraire, était facile à voir à cause de son éclat, lorsque, mêlés au chœur des bienheureux, nous, à la suite de Zeus, d’autres, à la suite d’un autre dieu, nous jouissions de cette vue et de cette contemplation ravissante, et qu’initiés, on peut le dire, aux plus délicieux des mystères, et les célébrant dans la plénitude de la perfection et à l’abri de tous les maux qui nous attendaient dans l’avenir, nous étions admis à contempler dans une pure lumière des apparitions parfaites, simples, immuables, bienheureuses, purs nous-mêmes et exempts des stigmates de ce fardeau que nous portons avec nous et que nous appelons le corps, et où nous sommes emprisonnés comme l’huître dans sa coquille.
XXXI. – Il faut pardonner ces longueurs au souvenir et au regret de ces visions célestes. Je reviens à la beauté. Nous l’avons vue alors, je l’ai dit, resplendir parmi ces visions ; retombés sur la terre, nous la voyons par le plus pénétrant de tous les sens effacer tout de son éclat. La vue est, en effet, le plus subtil des organes du corps ; cependant elle ne perçoit pas la sagesse ; car la sagesse susciterait d’incroyables amours si elle présentait à nos yeux une image aussi claire que celle de la beauté, et il en serait de même de toutes les essences dignes de notre amour. La beauté seule jouit du privilège d’être la plus visible et la plus charmante. Mais l’homme dont l’initiation est ancienne ou qui s’est laissé corrompre a peine à remonter d’ici-bas, dans l’autre monde, vers la beauté absolue, quand il contemple sur terre une image qui en porte le nom. Aussi, loin de sentir du respect à sa vue, il cède à l’aiguillon du plaisir et, comme une bête, il cherche à la saillir et à lui jeter sa semence, et dans la frénésie de ses approches il ne craint ni ne rougit de poursuivre une volupté contre nature. Mais celui qui a été récemment initié, qui a beaucoup vu dans le ciel, aperçoit-il en un visage une heureuse imitation de la beauté divine ou dans un corps quelques traits de la beauté idéale, aussitôt il frissonne et sent remuer en lui quelque chose de ses émotions d’autrefois ; puis, les regards attachés sur le bel objet, il le vénère comme un dieu, et, s’il ne craignait de passer pour frénétique, il lui offrirait des victimes comme à une idole ou à un dieu. À sa vue, comme s’il avait le frisson de la fièvre, il change de couleur, il se couvre de sueur, il se sent brûlé d’un feu inaccoutumé. À peine a-t-il reçu par les yeux les effluves de la beauté qu’il s’échauffe, et que la substance de ses ailes en est arrosée. Cette chaleur fond l’enveloppe, qui, resserrée longtemps par la sécheresse, les empêchait de germer ; sous l’afflux des effluves nourrissants, la tige de l’aile se gonfle et se met à pousser de la racine sur toute la forme de l’âme ; car jadis l’âme était tout ailes.
XXXII. – En cet état l’âme tout entière bouillonne et se soulève ; elle éprouve le même malaise que ceux qui font des dents : la croissance des dents provoque des démangeaisons et une irritation des gencives ; c’est ce qui arrive à l’âme dont les ailes commencent à pousser : la pousse des ailes provoque une effervescence, un agacement, des démangeaisons du même genre. Quand elle regarde la beauté du jeune garçon et que des parcelles s’en détachent et coulent en elle – de là vient le nom donné au désir37 – et qu’en la pénétrant elles l’arrosent et l’échauffent tout ensemble, l’âme respire et se réjouit. Mais quand elle est séparée du bien-aimé et qu’elle se dessèche, les orifices des pores par où sortent les ailes se desséchant aussi se ferment et barrent la route au germe des ailes. Ce germe enfermé avec le désir saute comme le sang bat dans les artères, pique chacune des issues respectives où il se trouve, de sorte que l’âme, aiguillonnée de toutes parts, se débat dans la souffrance. Mais, d’un autre côté, elle se réjouit au souvenir de la beauté. Cet étrange mélange de douleur et de joie la tourmente et, dans sa perplexité, elle s’enrage, et sa frénésie l’empêche de dormir la nuit et de rester en place pendant le jour ; aussi elle court avidement du côté où elle pense voir celui qui possède la beauté. Quand elle l’a vu et qu’elle a fait entrer en elle le désir, elle sent s’ouvrir les issues fermées naguère et, reprenant haleine, elle ne sent plus l’aiguillon ni la douleur ; au contraire, elle goûte pour le moment la volupté la plus suave. Aussi l’amant ne voudrait-il jamais quitter son bel ami et le met-il au-dessus de tout ; mère, frères, camarades, il oublie tout, et, si sa fortune négligée se perd, il n’en a cure. Les usages et les convenances, qu’il se piquait d’observer auparavant, le laissent indifférent ; il consent à être esclave et à dormir où l’on voudra, mais le plus près possible de l’objet de son désir ; car, outre qu’il vénère celui qui possède la beauté, il ne trouve qu’en lui le médecin de ses tourments. Cette affection, bel enfant à qui s’adresse mon discours, les hommes l’appellent Éros ; quant au nom que lui donnent les dieux, tu en riras sans doute, parce que tu es jeune. Certains Homérides, je crois, citent à propos d’Éros deux vers des poèmes détachés, dont l’un est tout à fait irrespectueux et peu modeste. Ces vers disent :
Les mortels le nomment Éros ailé,
Et les dieux Ptéros38, parce qu’il donne des ailes.
On peut admettre ou rejeter l’autorité de ces vers ; mais la cause et la nature de l’affection des amants sont exactement telles que je les ai dépeintes.
XXXIII. – Quand un suivant de Zeus est épris d’amour, il a plus de force pour supporter le choc du dieu ailé ; ceux qui ont été les sectateurs d’Arès et qui ont fait le tour du ciel à sa suite, quand ils sont captivés par Éros et qu’ils se croient outragés par le bien-aimé, deviennent meurtriers et n’hésitent pas à sacrifier et eux-mêmes et l’objet de leur amour. C’est ainsi que chacun, honorant et imitant le dieu dont il a été choreute, règle, autant qu’il le peut, sa vie sur lui, tant qu’il n’est pas corrompu et qu’il n’a pas dépassé la première génération sur la terre ; et le même principe gouverne sa conduite dans ses relations avec ceux qu’il aime et avec les autres. Chacun choisit selon son caractère parmi les beaux garçons l’objet de son amour ; il en fait son dieu, il lui dresse une statue dans son cœur et la charge d’ornements, pour la vénérer et célébrer ses mystères. Les sectateurs de Zeus recherchent un ami qui ait une âme de Zeus ; ils examinent s’il a le goût de la sagesse et le don du commandement, et, quand ils l’ont trouvé et s’en sont épris, ils font tout pour perfectionner en lui ces qualités. S’ils ne s’étaient pas encore engagés dans les études qui s’y rapportent, ils s’y adonnent et s’instruisent près des maîtres qu’ils peuvent trouver ou par leurs propres recherches ; ils scrutent en eux-mêmes pour découvrir la nature de leur dieu, et ils y réussissent, parce qu’ils sont forcés de tenir leurs regards tendus vers le dieu ; puis, quand ils l’ont ressaisi par le souvenir, pris d’enthousiasme, ils lui empruntent ses mœurs et ses goûts, autant qu’il est possible à l’homme de participer à la divinité. Comme ils attribuent ce perfectionnement au bien-aimé, ils l’en aiment encore davantage, et, quand ils ont puisé leur inspiration en Zeus, comme les bacchantes, ils la reversent dans l’âme du bien-aimé et le rendent autant qu’ils le peuvent semblable à leur dieu. Ceux qui suivaient Héra cherchent une âme royale, et, quand ils l’ont trouvée, ils tiennent avec elle la même conduite. Les suivants d’Apollon et de chacun des autres dieux, se réglant de même sur leur dieu, cherchent dans leur jeune ami un naturel conforme à leur modèle, et, quand ils l’ont trouvé, alors, imitant le dieu et pressant le jeune homme de l’imiter, ils règlent ses inclinations et l’amènent à reproduire le caractère et l’idée du dieu, autant qu’il peut le faire. Loin d’avoir pour le bien-aimé de la jalousie ou une basse malveillance, ils font tous les efforts possibles pour l’amener à une parfaite ressemblance avec eux et le dieu qu’ils honorent. Ainsi le zèle des vrais amants et leurs initiations, s’ils parviennent à réaliser leur désir de la manière que je dis, ont une belle et heureuse influence sur l’aimé, quand il est pris par un amant en délire. Or voici comment il se laisse prendre.
XXXIV. – Au début de cette allégorie, j’ai distingué dans l’âme trois parties, et assimilé les deux premières à des chevaux et la troisième à un cocher. Continuons à faire usage de la même figure. Des deux chevaux, disions-nous, l’un est bon, l’autre ne l’est pas ; mais nous n’avons pas dit en quoi consistait la bonté de l’un, la méchanceté de l’autre ; c’est ce qu’il faut expliquer à présent. Le premier, placé à droite, est droit et bien découplé, d’encolure haute, les naseaux aquilins, la robe blanche et les yeux noirs ; il est amoureux de l’honneur, de la tempérance et de la pudeur, attaché à l’opinion vraie ; la parole et la raison, sans les coups, suffisent à le conduire ; l’autre, au contraire, est tortu, épais, mal bâti, le cou trapu, l’encolure courte39, la face camarde40, la robe noire, les yeux bleus et injectés de sang ; il est ami de la violence et de la fanfaronnade, il est velu autour des oreilles, il est sourd et n’obéit qu’avec peine au fouet et à l’aiguillon. Quand donc le cocher, apercevant l’objet d’amour, sent toute son âme prendre feu et qu’il est envahi par les chatouillements et les aiguillons du désir, le cheval docile aux rênes, dominé comme toujours par la pudeur, se retient de bondir sur le bien-aimé ; mais l’autre, sans souci de l’aiguillon ni du fouet, saute et s’emporte avec violence ; il donne toutes les peines du monde à son compagnon d’attelage et à son cocher, et les contraint d’aborder le jeune garçon et de l’entretenir des plaisirs d’Aphrodite. Tous les deux résistent d’abord, indignés qu’on les pousse à des démarches si hardies et si criminelles ; mais à la fin, comme il ne cesse de les tourmenter, ils se laissent entraîner, cèdent et consentent à lui obéir ; ils s’approchent du jeune homme et contemplent cette apparition resplendissante.
XXXV. – À sa vue, la mémoire du cocher se reporte vers l’essence de la beauté, et il la revoit debout avec la tempérance sur un piédestal sacré. Devant cette vision, saisi de crainte et de respect, il se renverse en arrière, ce qui lui fait tirer les rênes avec tant de violence que les deux chevaux tombent sur leur croupe, l’un volontairement, parce qu’il ne résiste pas, mais l’autre, le brutal, tout à fait malgré lui. Tandis qu’ils reculent, l’un, de honte et de stupeur, mouille de sueur l’âme tout entière ; mais l’autre, remis de la douleur que le mors et sa chute lui ont causée, ayant à peine repris haleine, s’emporte et charge de reproches et d’outrages son guide et son compagnon, sous prétexte qu’ils ont, par lâcheté et couardise, abandonné leur poste et manqué à leur parole. En dépit qu’ils en aient, il veut les contraindre à revenir à la charge, et c’est à grand-peine qu’il accorde un délai à leurs prières. Le terme échu, comme ils font semblant d’oublier, il leur rappelle leur engagement, les violente, hennit, les tiraille et les force à s’approcher du jeune garçon pour lui faire les mêmes propositions ; puis, quand ils sont en sa présence, avançant la tête, tendant la queue, mordant le frein, il les traîne avec effronterie ; mais le cocher, saisi d’une émotion plus forte encore que la première fois, comme s’il se rejetait en arrière à l’entrée de la carrière, tire encore plus fort sur la bouche du cheval emporté, ensanglante sa langue insolente et ses mâchoires, le renverse sur ses jambes de derrière et sa croupe, et le fait souffrir. Lorsque, après plusieurs expériences de cette nature, le cheval vicieux a perdu sa fougue et se sent dompté, il obéit désormais à son prévoyant cocher, et, quand il voit le bel enfant, il se meurt de terreur. C’est alors seulement que l’âme de l’amant suit le jeune garçon avec respect et avec crainte.
XXXVI. – Le jeune homme qui se voit entouré de soins de toute sorte et honoré comme un dieu par un amant, non pas simulé, mais véritablement épris, et qui se sent naturellement porté par l’amitié vers son adorateur, a pu auparavant entendre ses condisciples ou d’autres personnes dénigrer l’amour et soutenir qu’il est honteux d’avoir un commerce amoureux, il a pu sous ce prétexte repousser son amant ; mais avec le temps, l’âge et la loi de la nature l’amènent à le recevoir dans son intimité ; car il n’a jamais été dans les arrêts du destin qu’un méchant soit l’ami d’un méchant, et qu’un homme de bien ne puisse être l’ami d’un homme de bien. Or, quand le jeune homme a consenti à l’accueillir dans sa compagnie et à prêter l’oreille à ses discours, l’affection de l’amant, circonvenant son cœur de plus près, le ravit ; il comprend que l’affection de tous les amis et parents ensemble n’est rien auprès de celle d’un amant inspiré. Quand il s’est prêté à ces relations pendant quelque temps, qu’il s’est approché de lui et l’a touché dans les gymnases et les autres réunions, dès lors la source de ce courant que Zeus, amoureux de Ganymède, a nommé le désir, roulant à grands flots vers l’amant, pénètre en lui et, quand il en est rempli, le reste s’épanche au-dehors, et comme un souffle ou un son renvoyé par un corps lisse et solide revient au point d’où il est parti, ainsi le courant de la beauté revient dans l’âme du bel enfant par les yeux, chemin naturel de l’âme, ouvre les passages des ailes, les arrose et en fait sortir les ailes, et remplit en même temps d’amour l’âme du bien-aimé. Il aime donc, mais il ne sait quoi ; il ne se rend pas compte de ce qu’il éprouve et il est incapable de l’expliquer ; comme un homme qui a pris l’ophtalmie d’un autre41, il ne peut dire la cause de son mal, et il ne s’aperçoit pas qu’il se voit dans son amant comme dans un miroir. En sa présence, il oublie, comme lui, ses tourments ; en son absence, il le regrette, comme il en est regretté, son amour est l’image réfléchie de l’amour de son amant ; mais il ne l’appelle pas amour, il n’y voit que de l’amitié. Comme lui, quoique plus faiblement, il désire le voir, le toucher, le baiser, coucher à ses côtés, et naturellement il ne tarde pas à le faire. Tandis qu’il est couché près de lui, le cheval lascif de l’amant a bien des choses à dire au cocher, et pour prix de tant de peines il réclame un peu de plaisir. Le cheval du jeune homme n’a rien à dire ; mais, gonflé de désirs vagues, il embrasse l’amant et le baise, comme on caresse un tendre ami, et, quand ils sont couchés ensemble, il est prêt pour sa part à donner ses faveurs à l’amant, s’il en fait la prière. Mais d’un autre côté son compagnon et le cocher s’y opposent au nom de la pudeur et de la raison.
XXXVII. – Siles éléments supérieurs de l’âme ont la victoire et réduisent les amants à mener une vie réglée et à cultiver la philosophie, ils passent leur existence terrestre dans le bonheur et l’union ; maîtres d’eux-mêmes et réglés dans leur conduite, ils tiennent en servage la partie où naît le vice et assurent la liberté à celle où naît la vertu. À la fin de leur vie, reprenant leurs ailes et leur légèreté, ils sortent vainqueurs d’une de ces trois luttes qu’on peut appeler vraiment olympiques42, et c’est un tel bien que ni la sagesse humaine ni le délire divin ne sont capables d’en procurer à l’homme un plus grand. Mais s’ils ont embrassé un genre de vie moins noble, où la philosophie n’a point de part, s’ils s’attachent aux honneurs, il se peut que, dans l’ivresse ou dans tout autre moment d’oubli, les deux chevaux intempérants de l’un et de l’autre surprennent leurs âmes sans défense, les amènent au même but et fassent un choix que le vulgaire trouve enviable : qu’elles assouvissent leurs désirs. Leur brutalité satisfaite, ils recommencent encore, mais rarement, parce qu’une telle conduite n’est pas approuvée de l’âme tout entière. Ces amants aussi restent amis, mais moins étroitement que les premiers, et dans le temps de leur passion et après qu’elle s’est éteinte ; car ils pensent qu’ils se sont donné et ont reçu mutuellement les gages les plus solides, qu’il serait impie de briser de tels nœuds et d’en venir à se haïr. À la fin de leur vie, sans ailes encore, mais brûlant d’en avoir, leurs âmes sortent du corps et sont récompensées magnifiquement de leur délire amoureux ; car la loi défend que celles qui ont commencé leur voyage céleste descendent dans les ténèbres d’un voyage souterrain ; elles mènent une vie brillante et heureuse, en voyageant ensemble, et quand elles reçoivent des ailes, elles les reçoivent ensemble en récompense de leur amour.
XXXVIII. – Tels sont, mon enfant, les grands et divins avantages que te procurera l’affection d’un amant ; mais l’intimité d’un homme sans amour, gâtée par une sagesse mortelle, appliquée à ménager des intérêts périssables et frivoles, n’enfantera dans l’âme de l’aimé que cette bassesse que la foule décore du nom de vertu, et la fera rouler, privée de raison, autour de la terre et sous la terre, pendant neuf mille années.
Voilà, cher Éros, la palinodie la plus belle et la meilleure que j’aie pu faire pour te l’offrir en expiation ; si les idées et particulièrement les expressions ont une couleur poétique, c’est Phèdre qui m’a forcé à parler ainsi. Pardonne à mon premier discours, prends en gré celui-ci ; sois-moi favorable et propice ; ne m’ôte pas, ne diminue pas dans ta colère cet art d’aimer dont tu m’as fait présent ; accorde-moi au contraire d’être prisé plus que jamais dans la société des beaux jeunes gens. Si tout à l’heure, Phèdre et moi, nous t’avons offensé dans nos discours, accuses-en Lysias, le père de ce débat ; oblige-le à renoncer à de telles compositions, et tourne-le vers la philosophie comme son frère Polémarque43 s’y est tourné, afin que son amant qui m’écoute ne reste point partagé entre deux partis, mais qu’il consacre résolument sa vie à l’amour réglé par la philosophie. »
PHÈDRE
XXXIX. – Je joins ma prière à la tienne, Socrate, pour que tes souhaits, s’ils nous sont réellement avantageux, se réalisent. Quant à ton discours, je n’ai pas attendu la fin pour en admirer la beauté : il est bien supérieur au premier. Aussi je crains que Lysias ne fasse piètre figure, en admettant qu’il se prête à composer un pendant à ton discours. Aussi bien, tout dernièrement, merveilleux Socrate, un de nos hommes d’État, le prenant à partie, lui reprochait justement d’écrire et, d’un bout à l’autre de sa diatribe, le traitait de faiseur de discours. Il se pourrait donc bien que par respect humain il refusât d’écrire.
SOCRATE
Voilà une idée qui n’est pas sérieuse, jeune homme, et tu connais bien mal ton ami si tu le crois si timoré ; mais peut-être penses-tu que son détracteur aussi parlait sérieusement ?
PHÈDRE
Il en avait bien l’air, Socrate, et tu sais toi-même que les hommes les plus puissants et les plus considérables dans les États rougissent d’écrire des discours et de laisser des écrits, dans la crainte de passer auprès de la postérité pour des sophistes.
SOCRATE
Tu oublies, Phèdre, que le proverbe « coude charmant » vient du grand coude du Nil44. Outre cela, tu ne vois pas non plus que les hommes d’État les plus infatués sont les plus ardents à rédiger des discours et à laisser des écrits après eux. Quand ils ont écrit un discours, ils sont si contents d’avoir des approbateurs qu’ils ne manquent jamais d’inscrire en première ligne le nom de ceux qui les approuvent.
PHÈDRE
Que dis-tu ? Je ne comprends pas.
SOCRATE
Tu ne comprends pas qu’en tête de tout écrit d’un homme d’État on trouve toujours inscrit l’approbateur.
PHÈDRE
Comment ?
SOCRATE
Il a plu, dit-il, au Sénat, ou au peuple, ou à tous les deux, sur la proposition d’un tel, et ici l’auteur se loue lui-même en termes magnifiques, et il continue en étalant à ses admirateurs sa propre sagesse dans un écrit qui prend parfois des proportions considérables. Ne te semble-t-il pas qu’un placard de ce genre n’est autre chose qu’un discours écrit ?
PHÈDRE
Il me le semble.
SOCRATE
L’écrit passe-t-il, l’auteur sort tout joyeux du théâtre ; est-il rejeté, et l’auteur se voit-il ôter l’honneur d’être un faiseur de discours et juger indigne d’écrire, il s’en désole, et ses amis avec lui.
PHÈDRE
C’est vrai.
SOCRATE
Preuve que, loin de mépriser ce métier, ils le regardent avec envie.
PHÈDRE
Sans doute.
SOCRATE
Mais quoi ? Lorsqu’un orateur ou un roi est capable de revêtir la puissance d’un Lycurgue, d’un Solon, d’un Darius, et de s’immortaliser dans un État comme faiseur de discours, ne se regarde-t-il pas lui-même comme un dieu durant sa vie, et la postérité ne porte-t-elle pas de lui le même jugement en considérant ses écrits ?
PHÈDRE
Certainement.
SOCRATE
Penses-tu donc qu’un de ces politiques, quels que soient son caractère et sa malveillance pour Lysias, lui fasse honte de son talent même d’écrivain ?
PHÈDRE
Ce n’est pas vraisemblable, d’après ce que tu dis ; car ce serait dénigrer, ce me semble, sa propre passion.
SOCRATE
XL. – Ilest donc évident pour tout le monde que le fait même d’écrire des discours n’emporte pas de honte.
PHÈDRE
En effet.
SOCRATE
Mais ce qui est honteux, ce me semble, c’est de ne pas parler et écrire comme il faut, mais de parler et d’écrire mal et ridiculement.
PHÈDRE
C’est évident.
SOCRATE
Qu’est-ce donc que bien ou mal écrire ? Faut-il, Phèdre, que nous interrogions sur ce point Lysias et tout autre qui a écrit ou doit écrire sur un sujet public ou privé, en vers, comme un poète, ou en style libre, comme un prosateur ?
PHÈDRE
S’il le faut ? dis-tu. Et pourquoi vivrait-on, j’ose le dire, sinon pour de tels plaisirs ? Ce n’est pas vivre que de vivre pour ceux qui sont nécessairement précédés d’une peine sans laquelle il n’y aurait même pas de plaisir, ce qui est le cas de presque tous les plaisirs physiques, qu’on a justement pour ce motif appelés serviles.
SOCRATE
Nous avons du temps, n’est-ce pas ? Et puis les cigales qui, sous l’effet de la chaleur étouffante, chantent et s’entretiennent ensemble au-dessus de nos têtes semblent nous regarder. Si donc elles nous voyaient tous deux, comme le commun des hommes, cesser nos entretiens au milieu du jour, baisser la tête et bercer à leurs chansons nos esprits paresseux, elles se moqueraient de nous avec juste raison ; elles penseraient voir des esclaves qui seraient venus près d’elles en cet asile pour faire la sieste, comme des moutons assoupis à l’heure de midi autour de la fontaine ; mais si elles nous voient converser et passer à côté d’elles sans nous laisser charmer par leurs chants de sirènes, elles nous admireront et peut-être nous feront-elles part de cette récompense que, par une permission des dieux, elles peuvent accorder aux hommes.
PHÈDRE
XLI. – De quelle récompense veux-tu parler ? Je crois bien que je n’en ai jamais entendu parler.
SOCRATE
Il ne sied pas à un ami des muses d’ignorer ces choses-là. On dit que jadis, avant la naissance des muses, les cigales étaient des hommes. Quand les muses naquirent et firent connaître le chant aux hommes, certains d’entre eux furent alors tellement transportés de plaisir qu’ils oublièrent en chantant de boire et de manger et moururent sans s’en apercevoir. C’est d’eux que vient la race des cigales, qui ont reçu des muses le privilège de n’avoir pas besoin de nourriture et de chanter, de leur naissance à leur mort, sans boire ni manger, puis d’aller rapporter aux muses par qui chacune d’elles est honorée ici-bas. Ainsi elles font connaître à Terpsichore ceux qui l’ont honorée dans les chœurs et elles augmentent sa tendresse pour eux, à Érato ceux qui l’ont honorée dans leurs poèmes d’amour, et de même aux autres, ceux qui leur ont rendu le genre d’hommage qui leur convient. À Calliope, la plus ancienne, et à Uranie, la cadette, elles rapportent les noms de ceux qui passent leur vie à philosopher et qui honorent les arts auxquels elles président. Ces deux muses, qui sont spécialement occupées du ciel et des discours des dieux et des hommes, sont celles dont les accents sont les plus beaux. Voilà bien des raisons de parler, au lieu de faire la sieste de midi.
PHÈDRE
Eh bien, parlons.
SOCRATE
XLII. – Nous nous proposions tout à l’heure d’examiner ce qui fait qu’on parle ou qu’on écrit bien ou mal ; n’est-ce pas le moment de faire cet examen ?
PHÈDRE
Évidemment si.
SOCRATE
N’est-il pas nécessaire, pour qu’un discours soit parfait, qu’il ait pour fondement la connaissance de la vérité touchant la question qu’on veut traiter ?
PHÈDRE
J’ai entendu dire à ce sujet, mon cher Socrate, qu’il n’était pas nécessaire au futur orateur de connaître ce qui est réellement juste, mais ce qui semble juste à la multitude chargée de prononcer, ni ce qui est réellement bon ou beau, mais ce qui paraîtra tel ; car c’est de la vraisemblance, non de la vérité, que sort la persuasion.
SOCRATE
Il ne faut pas dédaigner, Phèdre, une parole tombée de la bouche des sages45 ; il faut voir si elle est juste, et ce que tu viens de dire mérite qu’on s’y arrête.
PHÈDRE
Tu as raison.
SOCRATE
Nous nous y prendrons de la manière que voici.
PHÈDRE
Voyons.
SOCRATE
Si je te conseillais de te procurer un cheval pour aller à la guerre et que nous ignorions tous deux ce qu’est un cheval, si je savais seulement que Phèdre prend pour un cheval celui des animaux domestiques qui a les plus grandes oreilles.
PHÈDRE
Il y aurait de quoi rire, Socrate.
SOCRATE
Non, pas encore. Si je voulais sérieusement te persuader, et si pour cela je composais un discours à la louange de l’âne que j’appellerais cheval, disant que c’est une bête inestimable à la maison et à l’armée, propre à te porter au combat, capable de transporter les bagages et apte à bien d’autres usages.
PHÈDRE
Ce serait le comble du ridicule.
SOCRATE
Ne vaut-il pas mieux être ridicule que dangereux et funeste à ses amis ?
PHÈDRE
Sans doute.
SOCRATE
Lors donc qu’un orateur ignorant le bien et le mal trouve ses concitoyens dans la même ignorance, et entreprend de les persuader non pas en louant l’ombre d’un âne sous le nom de cheval, mais en louant le mal sous le nom de bien, et lorsque ayant étudié les préjugés de la multitude il arrive à lui persuader de faire le mal au lieu du bien, à ton avis, quels fruits la rhétorique récoltera-t-elle de ce qu’elle a semé ?
PHÈDRE
Des fruits assez mauvais.
SOCRATE
XLIII. – N’aurions-nous pas, mon bon ami, maltraité la rhétorique un peu brutalement ? Peut-être pourrait-elle nous dire : Qu’est-ce donc que vous débitez à ? Vous êtes d’étranges raisonneurs. Je ne force personne à apprendre l’art de la parole sans connaître le vrai ; mais, si mon avis a quelque valeur, qu’on s’assure d’abord la possession de la vérité, on viendra ensuite à moi ; car j’affirme bien haut que sans moi on aura beau posséder la vérité, on n’en sera pas plus capable de persuader par les règles de l’art.
PHÈDRE
N’aurait-elle pas raison de parler ainsi ?
SOCRATE
Sans doute si les voix qui s’élèvent vers elle rendent témoignage qu’elle est un art ; mais je crois en entendre qui s’approchent et protestent qu’elle ment et qu’elle n’est pas un art, mais une simple routine. De véritable art de la parole, en dehors de la vérité, il n’y en a pas, dit le Laconien, et il n’y en aura jamais.
PHÈDRE
Il faut donner audience à ces voix, Socrate ; fais-les comparaître ici et approfondis leurs paroles et leurs raisons.
SOCRATE
Approchez, nobles créatures, et persuadez Phèdre, père de beaux enfants46, que, s’il n’a pas suffisamment étudié la philosophie, il ne sera jamais capable de parler sur quoi que ce soit. Que Phèdre réponde.
PHÈDRE
Interrogez.
SOCRATE
La rhétorique en général n’est-elle pas l’art de conduire les âmes par la parole, non seulement dans les tribunaux et toutes les autres assemblées publiques, mais encore dans les réunions privées, art qui ne varie pas selon la petitesse ou la grandeur des sujets et dont le juste emploi ne fait pas moins d’honneur dans les choses légères que dans les choses importantes ? N’est-ce pas en ce sens que tu en as entendu parler ?
PHÈDRE
Non, par Zeus, ce n’est pas tout à fait cela ; mais c’est surtout dans les tribunaux que règne l’art de parler et d’écrire ; on pratique aussi l’art de parler dans les assemblées du peuple. Je n’ai pas entendu dire qu’il s’étendît plus loin.
SOCRATE
Tu ne connais donc que les traités de rhétorique de Nestor et d’Ulysse, qu’ils composèrent dans leurs loisirs sous les murs d’Ilion, et tu n’as jamais entendu parler de ceux de Palamède ?
PHÈDRE
Non, par Zeus, non plus que des traités de Nestor, à moins que tu n’ériges Gorgias en Nestor et Ulysse en Thrasymaque47 ou en Théodore48.
SOCRATE
XLIV. – Peut-être ; mais laissons-les de côté, et dis-moi, toi, dans les tribunaux, que font les parties adverses ? Elles parlent contradictoirement, n’est-ce pas ? ou bien que dirons-nous qu’elles font ?
PHÈDRE
C’est cela même.
SOCRATE
Sur le juste et l’injuste ?
PHÈDRE
Oui.
SOCRATE
N’est-il pas vrai que celui qui fait cela avec art fera paraître la même chose aux mêmes personnes tantôt juste, tantôt injuste, à son gré ?
PHÈDRE
Sans doute.
SOCRATE
Et s’il parle au peuple, il lui fera paraître les mêmes choses tantôt bonnes, tantôt mauvaises ?
PHÈDRE
C’est vrai.
SOCRATE
Ne savons-nous pas que le Palamède d’Élée49 parlait avec tant d’art qu’il faisait paraître à ses auditeurs les mêmes choses semblables ou dissemblables, unes ou multiples, en repos ou en mouvement ?
PHÈDRE
Si.
SOCRATE
Ce n’est donc pas seulement dans les tribunaux et à l’assemblée du peuple que s’applique l’art de la controverse ; mais il y a, semble-t-il, un art unique qui s’applique à tout ce qu’on dit ; et cet art, s’il existe réellement, rend capable d’assimiler tout à tout dans tous les cas et aux yeux de toutes les personnes possibles, et, lorsqu’un autre en fait autant, de faire éclater aux yeux sa supercherie.
PHÈDRE
Que veux-tu dire par là ?
SOCRATE
Suis mon raisonnement, je crois qu’il éclaircira la question. Est-il plus facile de faire illusion dans les choses très différentes ou dans les choses peu différentes ?
PHÈDRE
Dans les choses peu différentes.
SOCRATE
Si tu veux changer de côté sans qu’on s’en aperçoive, n’y arriveras-tu pas mieux en te déplaçant à petits pas qu’à grands pas ?
PHÈDRE
Sans contredit.
SOCRATE
Il est donc nécessaire pour tromper les autres sans se laisser tromper soi-même de distinguer exactement la ressemblance et la différence des choses ?
PHÈDRE
C’est indispensable.
SOCRATE
Mais pourra-t-on, si l’on ignore la vraie nature de chaque chose, discerner si la chose qu’on ignore ressemble peu ou beaucoup aux autres ?
PHÈDRE
On ne le pourra pas.
SOCRATE
Donc, lorsqu’on a une opinion contraire à la vérité et qu’on s’est trompé, l’erreur provient évidemment de certaines ressemblances ?
PHÈDRE
C’est cela même.
SOCRATE
Est-il possible qu’on ait l’art de faire passer insensiblement les autres de ressemblance en ressemblance et de les amener dans tous les cas de la vérité à son contraire et d’éviter soi-même une telle erreur si l’on ignore l’essence de chaque chose ?
PHÈDRE
Jamais.
SOCRATE
Ainsi, mon camarade, l’art des discours, quand on ignore la vérité et qu’on ne s’attache qu’à l’opinion, n’est, ce semble, qu’un art ridicule et sans valeur.
PHÈDRE
C’est à croire.
SOCRATE
XLV. – Eh bien, dans le discours de Lysias que tu tiens à la main et dans ceux que j’ai prononcés, veux-tu que nous cherchions quelques exemples de choses qui, selon moi, sont étrangères ou conformes à l’art ?
PHÈDRE
Très volontiers ; car à présent la discussion est en quelque sorte nue, faute d’exemples appropriés.
SOCRATE
C’est vraiment un heureux hasard, semble-t-il, qui nous a fait prononcer deux discours propres à montrer par des exemples comment l’homme qui connaît le vrai fait, en se jouant de la parole, prendre le change à ceux qui l’écoutent. Pour moi, Phèdre, je rapporte cette chance aux dieux de cet endroit ; peut-être aussi ces interprètes des muses qui chantent sur nos têtes nous ont-elles soufflé cette heureuse inspiration ; car, pour ma part, je suis étranger à tout art oratoire.
PHÈDRE
Je veux bien le croire, puisque tu le dis ; mais explique ce que tu veux dire.
SOCRATE
Eh bien, lis-moi le commencement du discours de Lysias.
PHÈDRE
« Tu connais mes sentiments : j’estime, je te l’ai dit, qu’il est de notre intérêt à tous deux que tu écoutes mes propositions, et je soutiens qu’il n’est pas juste de me refuser ce que je demande par la raison que je ne suis pas ton amant ; car les amants regrettent… »
SOCRATE
Arrête ; il faut expliquer en quoi Lysias est fautif et manque d’art, n’est-il pas vrai ?
PHÈDRE
Si.
SOCRATE
XLVI. – N’est-il pas évident pour tout le monde que, sur les matières comme celles que nous débattons, nous sommes tantôt d’accord, tantôt en désaccord ?
PHÈDRE
Je crois te comprendre ; cependant explique-toi plus clairement.
SOCRATE
Quand on prononce le mot de fer ou d’argent, n’en avons-nous pas tous la même idée ?
PHÈDRE
Assurément.
SOCRATE
Mais si l’on prononce le mot de juste ou de bon, les avis ne se partagent-ils pas, et ne sommes-nous pas en désaccord les uns avec les autres et avec nous-mêmes ?
PHÈDRE
C’est vrai.
SOCRATE
Il y a donc des choses où nous sommes d’accord, d’autres où nous ne le sommes pas ?
PHÈDRE
Oui.
SOCRATE
Maintenant, de quel côté est-on le plus facile à tromper et dans quels sujets la rhétorique a-t-elle le plus de pouvoir ?
PHÈDRE
Évidemment dans ceux où l’opinion est flottante.
SOCRATE
Il faut donc, pour aborder l’art oratoire, distinguer d’abord méthodiquement ces sujets et saisir le caractère des deux espèces, celle où l’opinion de la foule est forcément flottante et celle où elle ne l’est pas ?
PHÈDRE
Il est certain, Socrate, que saisir ce caractère serait une observation précieuse.
SOCRATE
Il faut ensuite, selon moi, en abordant un sujet, ne pas s’y jeter à l’aveugle, mais distinguer nettement à laquelle des deux espèces il appartient.
PHÈDRE
Sans doute.
SOCRATE
Et l’amour ? Le rangerons-nous parmi les matières à dispute, ou non ?
PHÈDRE
Sans nul doute, parmi les matières à dispute. Autrement, penses-tu que tu aurais pu en dire ce que tu en as dit tout à l’heure, qu’il était un mal pour l’aimé et pour l’amant, puis, au rebours, qu’il était le plus grand des biens ?
SOCRATE
À merveille ; mais réponds encore à cette question, car l’enthousiasme où j’étais a troublé la netteté de mes souvenirs : est-ce que j’ai défini l’amour en commençant mon discours ?
PHÈDRE
Oui, par Zeus, et merveilleusement.
SOCRATE
Oh ! oh ! c’est dire que les nymphes de l’Achéloüs et Pan, fils d’Hermès, sont bien supérieurs à Lysias, fils de Céphale, dans l’art des discours. Ou bien me trompé-je, et Lysias, en commençant à parler de l’amour, nous en a-t-il fait accepter la définition qu’il voulait et y a-t-il rapporté toute la suite et la conclusion du discours qu’il a composé ? Veux-tu que nous en relisions le début ?
PHÈDRE
Si tu veux ; mais tu n’y trouveras pas ce que tu cherches.
SOCRATE
Lis, je désire entendre l’auteur lui-même.
PHÈDRE
XLVII. – « Tu connais mes sentiments : j’estime, je te l’ai dit, qu’il est de notre intérêt à tous deux que tu écoutes mes propositions, et je soutiens qu’il n’est pas juste de me refuser ce que je demande par la raison que je ne suis pas ton amant ; car les amants regrettent le bien qu’ils ont fait, quand leur désir est éteint. »
SOCRATE
L’auteur est loin, ce me semble, de faire ce que nous demandons, puisqu’il part non du commencement, mais de la fin, comme s’il remontait le courant du discours en nageant sur le dos et qu’il débute par où finirait un amant parlant à son bien-aimé. Me trompé-je, Phèdre, mignonne tête ?
PHÈDRE
C’est en effet la fin, Socrate, ce qu’il dit ici.
SOCRATE
Et le reste ? Ne trouves-tu pas que toutes les idées du discours ont été jetées pêle-mêle ? Te paraît-il que le second point doive être placé à la seconde place, plutôt que tel autre point ? Il m’a semblé à moi, dans mon ignorance, que l’auteur avait bravement couché sur le papier au fur et à mesure tout ce qui se présentait à son esprit. Distingues-tu, toi, quelque nécessité de composition qui lui ait fait aligner ses idées dans cet ordre ?
PHÈDRE
Tu es bien bon de me supposer capable de pénétrer si exactement les secrets d’un tel écrivain.
SOCRATE
Eh bien, tu avoueras du moins, je pense, qu’un discours doit être constitué comme un être vivant, avec un corps qui lui soit propre, une tête et des pieds, un milieu et des extrémités, toutes parties bien proportionnées entre elles et avec l’ensemble.
PHÈDRE
Sans doute.
SOCRATE
Examine donc le discours de ton ami, et vois s’il est composé de cette manière ou s’il ne l’est pas. Tu trouveras qu’il ressemble exactement à l’épitaphe qui fut, dit-on, gravée sur la tombe de Midas, roi de Phrygie.
PHÈDRE
Quelle est cette épitaphe, et qu’a-t-elle de particulier ?
SOCRATE
La voici :
Je suis une vierge d’arain ; je suis couchée sur le tombeau de Midas.
Tant que l’eau coulera et que les grands arbres verdiront,
Fixée ainsi sur ce tombeau arrosé de larmes,
J’annoncerai aux passants que Midas a été enseveli dans ce lieu.
On peut indifféremment placer n’importe quel vers à la première ou à la dernière place, tu le vois bien, n’est-ce pas ?
PHÈDRE
Tu te moques de notre discours, Socrate.
SOCRATE
XLVIII. – Laissons-le donc, pour ne pas te fâcher, bien qu’il contienne à mon avis beaucoup d’exemples qu’il y aurait profit à étudier, pour éviter avec soin de les imiter, et passons aux autres discours. Il s’y trouvait, je crois, une chose qu’il convient de considérer, si l’on veut se rendre compte de l’art de discourir.
PHÈDRE
Que veux-tu dire par là ?
SOCRATE
Ces discours étaient contradictoires ; car l’un soutenait qu’il faut accorder ses faveurs à l’amant, et l’autre au prétendant sans amour.
PHÈDRE
Et ils le soutenaient avec force.
SOCRATE
Je croyais que tu allais dire le mot juste : d’une manière délirante. C’est justement ce que je cherchais, car nous avons dit que l’amour est une sorte de délire, n’est-ce pas ?
PHÈDRE
Oui.
SOCRATE
Et qu’il y a deux genres de délire : l’un causé par des maladies humaines, l’autre par une impulsion divine qui nous jette hors de nos habitudes régulières.
PHÈDRE
C’est vrai.
SOCRATE
Et dans le délire divin nous avons distingué quatre espèces relevant de quatre dieux ; nous avons rapporté l’inspiration des prophètes à Apollon, celle des initiés à Dionysos, celle des poètes aux Muses, enfin celle des amants à Aphrodite et à Éros ; c’est la dernière que nous avons déclarée la meilleure. Et je ne sais comment, tandis que nous tracions l’image de la passion amoureuse, touchant peut-être à la vérité, peut-être aussi nous fourvoyant loin d’elle, et composant de cette manière un discours assez persuasif, nous avons fait, en nous jouant avec décence et piété, une sorte d’hymne mythique en l’honneur de ton maître et du mien, Phèdre, en l’honneur d’Éros qui veille sur les beaux jeunes gens.
PHÈDRE
Pour ma part, j’ai eu beaucoup de plaisir à l’entendre.
SOCRATE
XLIX. – Tirons-en donc un enseignement et voyons par quel chemin le discours a passé du blâme à l’éloge.
PHÈDRE
Comment cela ?
SOCRATE
À mon avis, tout le reste n’est en vérité que jeu ; mais, dans ces développements où le hasard nous a guidés, il y a deux procédés dont il serait intéressant d’étudier méthodiquement la vertu.
PHÈDRE
Lesquels ?
SOCRATE
C’est d’abord d’embrasser d’une seule vue et de ramener à une seule idée les notions éparses de côté et d’autre, afin d’éclaircir par la définition le sujet qu’on veut traiter. C’est ainsi que tout à l’heure nous avons défini l’amour ; notre définition a pu être bonne ou mauvaise ; en tout cas, elle nous a permis de rendre notre discours clair et cohérent.
PHÈDRE
Mais le second procédé, Socrate, quel est-il ?
SOCRATE
Il consiste à diviser à nouveau l’idée en ses éléments, suivant ses articulations naturelles, en tâchant de n’y rien tronquer, comme ferait un boucher maladroit. C’est ce que nous avons fait dans les discours de tout à l’heure. Nous avons ramené le délire à une idée générale commune ; puis, comme dans un seul corps il y a des couples de membres qui ont le même nom, ceux de gauche et ceux de droite, ainsi nos deux discours ont considéré d’abord le délire comme un genre unique, puis l’un, s’attaquant au côté gauche, l’a divisé et subdivisé sans s’arrêter, jusqu’à ce qu’il ait rencontré une sorte d’amour de gauche auquel il a dit justement son fait ; l’autre, nous conduisant sur la droite du délire, y a trouvé un amour du même nom que le premier, mais d’origine divine, qu’il a mis en lumière et loué comme l’auteur des plus grands biens pour l’humanité.
PHÈDRE
C’est très exact.
SOCRATE
L. – Voilà, Phèdre, de quoi je suis amoureux, moi : c’est des divisions et des synthèses ; j’y vois le moyen d’apprendre à parler et à penser. Et si je trouve quelque autre capable de voir les choses dans leur unité et leur multiplicité, voilà l’homme que je suis à la trace, comme un dieu50. Ceux qui en sont capables, Dieu sait si j’ai tort ou raison de leur appliquer ce nom, mais enfin jusqu’ici je les appelle dialecticiens. Mais pour ceux qui ont étudié près de toi ou de Lysias, dis-moi, quel nom dois-je leur donner ? Serait-ce là cet art de la parole grâce auquel Thrasymaque et les autres sont devenus habiles à parler, et communiquent cette habileté à ceux qui veulent bien leur apporter des présents, comme à des rois ?
PHÈDRE
Ces hommes sont vraiment rois ; mais ils ignorent l’art dont tu parles. Au reste, tu as raison, je crois, de l’appeler dialectique ; mais il me semble que nous n’avons pas encore abordé la rhétorique.
SOCRATE
Comment dis-tu ? Y aurait-il en dehors de la dialectique quelque beau procédé que l’art peut s’approprier ? Gardons-nous bien, toi et moi, de le dédaigner, et disons en quoi consiste cette autre partie de la rhétorique.
PHÈDRE
Il y a beaucoup à dire, Socrate, s’il faut rapporter ce qui est dans les livres de rhétorique.
SOCRATE
LI. – Tu fais bien de m’y faire penser. D’abord, il faut, je crois, qu’un exorde soit placé au commencement du discours. Ce sont ces sortes de choses, n’est-ce pas, que tu appelles les finesses de l’art ?
PHÈDRE
Oui.
SOCRATE
La seconde place est pour la narration, suivie des dépositions de témoins, la troisième pour les preuves, la quatrième pour les présomptions. On parle aussi de confirmation et de surconfirmation : c’est, je crois, l’habile artisan de discours qui nous vient de Byzance.
PHÈDRE
Tu veux parler de l’habile Théodore51 ?
SOCRATE
Sans doute. Il enseigne aussi ce que doit être la réfutation et la post-réfutation dans |’ attaque et dans la défense. Donnons audience aussi à l’éminent Évènos52 de Paros, l’inventeur de l’insinuation et des louanges détournées ; on dit qu’il a mis en vers la doctrine des blâmes indirects pour aider la mémoire : c’est un habile homme. Laisserons-nous dormir Tisias et Gorgias53, eux qui ont découvert que le vraisemblable est bien supérieur au vrai, qui, par la force de leur parole, font paraître grand ce qui est petit et petit ce qui est grand, qui donnent aux choses nouvelles un air d’antiquité, aux choses antiques un air de nouveauté54, et qui ont inventé les discours condensés ou amplifiés à l’infini sur n’importe quel sujet : ? Un jour que j’en parlais à Prodicos55, il se mit à rire et déclara que lui seul avait trouvé la méthode exigée par l’art des discours et que ce n’était ni la prolixité, ni la concision, mais la juste mesure.
PHÈDRE
C’était sagement parler, Prodicos.
SOCRATE
Ne dirons-nous rien d’Hippias56 ? Je pense que l’étranger d’Élis serait aussi de l’avis de Prodicos.
PHÈDRE
Assurément.
SOCRATE
Que dirons-nous des doctes officines d’expressions de Polos57, du savant emploi qu’il fait des expressions redoublées, des sentences, des figures, des mots à la Licymnios58, présents que ce maître lui fit pour fabriquer de l’élégance ?
PHÈDRE
Les procédés de Protagoras59, Socrate, n’étaient-ils pas du même genre ?
SOCRATE
C’était une certaine propriété des termes, mon enfant, avec beaucoup d’autres belles choses. Pour apitoyer par des lamentations sur la vieillesse et la pauvreté, l’art du puissant rhéteur de Chalcédoine60 me paraît sans rival. Il est également capable de soulever les foules et d’apaiser leur colère par ses chants magiques, comme il disait, et il excelle à inventer et à détruire des calomnies, quel qu’en soit le motif. Quant à la fin du discours, il semble y avoir un accord unanime, qu’on l’appelle récapitulation ou qu’on lui donne un autre nom.
PHÈDRE
Tu veux parler du résumé final où l’on rappelle aux auditeurs ce qui a été dit.
SOCRATE
C’est cela. Vois-tu d’autres choses à dire sur l’art du discours ?
PHÈDRE
Je ne vois que des choses insignifiantes et qui ne valent pas la peine qu’on en parle.
SOCRATE
Si elles sont insignifiantes, laissons-les de côté, et faisons voir sous un plus grand jour quelle est la puissance de l’art, et où elle se manifeste.
PHÈDRE
Cette puissance est immense, Socrate, du moins dans les assemblées populaires.
SOCRATE
Elle l’est en effet ; mais examine, toi aussi, cher ami, si tu ne trouveras pas comme moi que la trame de leur art est bien lâche.
PHÈDRE
Explique-toi seulement.
SOCRATE
LII. – Dis-moi donc, si quelqu’un venait trouver ton ami Éryximaque ou son père Acoumène61 et leur disait : « Je sais par l’emploi de certaines drogues échauffer ou refroidir à mon gré le corps, faire, si bon me semble, vomir ou évacuer par le bas et produire quantité d’autres effets du même genre, et je prétends de ce chef être médecin et faire un médecin de tout homme à qui je transmettrai ces connaissances », que penses-tu qu’ils répondraient à ces prétentions ?
PHÈDRE
Ils lui demanderaient à coup sûr s’il sait encore à qui et quand il faut appliquer chaque traitement, et à quelle dose.
SOCRATE
Et s’il répliquait : « Je n’en sais absolument rien ; mais je prétends qu’un homme qui aura reçu mes leçons sera lui-même capable de faire ce que vous demandez » ?
PHÈDRE
Ils répondraient, je pense : « Cet homme est fou ; pour avoir appris dans quelque livre ou mis la main par hasard sur quelques petits remèdes, il s’imagine être médecin, bien qu’il n’entende rien à cet art. »
SOCRATE
Et si quelqu’un venait trouver Sophocle et Euripide et leur disait qu’il sait composer des tirades sans fin sur de petits sujets et traiter succinctement les grands sujets, manier à son gré la pitié ou, au contraire, la terreur et la menace et tous les sentiments du même genre, et qu’en enseignant cela il prétend enseigner la manière de faire une tragédie ?
PHÈDRE
M’est avis, Socrate, qu’ils lui riraient au nez s’il s’imaginait que la tragédie n’est pas avant tout une composition harmonieuse où tous ces éléments s’accordent entre eux et avec l’ensemble.
SOCRATE
Mais ils se garderaient sans doute de le rudoyer grossièrement. Ils le traiteraient comme le ferait un musicien qui aurait rencontré un homme qui se figure savoir l’harmonie parce qu’il sait la manière de hausser ou de baisser le ton d’une corde ; il ne lui dirait pas brutalement : « Pauvre homme, tu es hypocondre », mais il lui dirait, avec la douceur propre au musicien : « Mon très cher, il faut savoir ce que tu sais, si l’on veut être harmoniste ; mais on peut fort bien, au point où tu en es, ignorer totalement l’harmonie ; tu possèdes les notions indispensables pour aborder l’harmonie, mais l’harmonie, non pas. »
PHÈDRE
Rien de plus juste.
SOCRATE
De même Sophocle répondrait à son vantard qu’il connaît les notions préliminaires de l’art tragique, mais non l’art tragique, et Acoumène répondrait au sien qu’il connaît les notions préliminaires de la médecine, mais non la médecine.
PHÈDRE
Assurément.
SOCRATE
LIII. – Et si Adraste à la voix de miel62 ou Périclès avaient entendu ce que nous venons de dire de ces beaux artifices, du style concis et figuré et des autres procédés que nous devions, disions-nous, examiner au grand jour, est-il à croire que, comme toi et moi, ils répondraient par un mot brutal et malhonnête à ceux qui ont écrit de ces artifices et qui les enseignent comme étant l’art oratoire ? Ou, plus sages que nous, n’est-ce pas nous-mêmes qu’ils reprendraient ? Ô Phèdre, ô Socrate, diraient-ils, au lieu de vous fâcher, pardonnez plutôt à ceux qui, ne connaissant pas la dialectique, ont été impuissants à définir l’art oratoire. Dans leur ignorance, ils ont cru, parce qu’ils étaient en possession des préliminaires indispensables de l’art, avoir trouvé l’art de la parole, et, en enseignant ces préceptes à leurs disciples, ils pensent avoir parfaitement enseigné la rhétorique. Mais, quant à l’art de disposer chacun de ces moyens en vue de la persuasion et d’ordonner le tout, ils l’ont tenu pour négligeable et ont cru que leurs disciples devaient le trouver tout seuls en composant leurs discours.
PHÈDRE
J’ai peur, Socrate, que l’art que ces maîtres donnent pour l’art oratoire dans leurs leçons et dans leurs écrits ne se borne à ce-que tu dis, et je crois bien que tu as touché juste. Mais le véritable art de parler et de persuader, comment et où peut-on l’acquérir ?
SOCRATE
La perfection dans les luttes oratoires, Phèdre, est vraisemblablement, peut-être même nécessairement, soumise aux mêmes conditions que dans les autres arts. Si la nature t’a doué du don de la parole, tu deviendras un orateur illustre, en y ajoutant la science et l’exercice ; mais s’il te manque une de ces choses, tu seras par là même imparfait. Pour ce qui est de l’art, ce n’est pas sur les traces de Lysias et de Thrasymaque qu’il faut marcher pour le chercher.
PHÈDRE
Quel chemin faut-il donc prendre ?
SOCRATE
Il y a, mon bon ami, des raisons de croire que de tous les orateurs Périclès a été le plus consommé dans son art.
PHÈDRE
Comment ?
SOCRATE
LIV. – C’est que tous les grands arts ne peuvent pas se passer de « ce bavardage et de ces spéculations de haut vol sur la nature63 » ; car c’est de là que semblent bien venir la hauteur de l’esprit et la facilité à mener à bien toutes ses entreprises : ce sont ces qualités que Périclès ajouta à ses dons naturels ; ayant trouvé dans Anaxagore l’homme de ces hautes spéculations, il en nourrit son esprit64, pénétra la nature de ce qui est intelligent et de ce qui ne l’est pas, sujet qu’Anaxagore a si souvent traité, et il tira de là pour l’art oratoire ce qui s’y rapportait.
PHÈDRE
Que veux-tu dire par là ?
SOCRATE
Il en est sans doute de la rhétorique comme de la médecine.
PHÈDRE
Comment ?
SOCRATE
Dans l’une et dans l’autre il faut analyser la nature, dans l’une la nature du corps, dans l’autre celle de l’âme, si, au lieu de se contenter de la routine et de l’expérience, on veut recourir à l’art pour procurer au corps, par les remèdes et la nourriture, la santé et la force, et pour faire naître dans l’âme, par des discours et un entraînement vers la justice, la conviction qu’on veut y produire et la vertu.
PHÈDRE
Ce que tu dis, Socrate, est vraisemblable.
SOCRATE
Mais crois-tu qu’on puisse connaître suffisamment la nature de l’âme sans connaître la nature universelle ?
PHÈDRE
S’il faut en croire Hippocrate, descendant d’Asclépios, on ne peut pas même connaître la nature du corps sans ce moyen.
SOCRATE
Hippocrate a raison, mon camarade ; mais, outre Hippocrate, il faut encore consulter la raison et voir si elle est d’accord avec lui.
PHÈDRE
J’en conviens.
SOCRATE
LV. – Examine donc ce que disent sur la nature Hippocrate et la droite raison. Pour étudier la nature d’une chose, quelle qu’elle soit, ne faut-il pas s’y prendre de cette manière, c’est-à-dire se demander d’abord si la chose qu’on veut connaître méthodiquement et qu’on veut être capable d’enseigner aux autres est simple ou multiple ; puis, si elle est simple, examiner ses propriétés, comment et sur quoi elle agit, comment et par quoi elle est affectée ; si, au contraire, elle comporte plusieurs espèces, les dénombrer et faire sur chacune le travail qu’on a fait sur la chose simple, voir en quoi et comment elle agit, en quoi et par quoi elle est affectée ?
PHÈDRE
Apparemment, Socrate.
SOCRATE
En tout cas, procéder autrement, c’est marcher à l’aveugle ; mais ce n’est pas le fait d’un aveugle ni d’un sourd que de traiter avec art une chose quelconque. Il est, au contraire, évident que, si l’on enseigne à discourir avec art, on fera voir exactement ce qu’est la nature de l’objet auquel le disciple doit rapporter ses discours, et cet objet, c’est l’âme.
PHÈDRE
Sans nul doute.
SOCRATE
N’est-ce pas vers cet objet que tend tout son effort ? II s’agit en effet d’y porter la persuasion, n’est-ce pas ?
PHÈDRE
Oui.
SOCRATE
Il est donc évident que Thrasymaque ou tout autre qui veut enseigner sérieusement l’art oratoire devra d’abord décrire l’âme avec toute l’exactitude possible et montrer si, de sa nature, elle est une et identique ou multiple comme le corps ; car c’est cela que nous appelons montrer la nature des choses.
PHÈDRE
Parfaitement.
SOCRATE
En second lieu, il décrira comment et sur quoi elle agit, comment et par quoi elle est affectée.
PHÈDRE
Sans doute.
SOCRATE
En troisième lieu, ayant classé les espèces de discours et d’âmes, et les affections de l’âme, il en passera en revue les causes, il appropriera chaque chose à celle qui lui correspond, et enseignera quels discours et quelles causes produiront nécessairement la persuasion dans telle âme et resteront sans effet sur telle autre.
PHÈDRE
On ne saurait mieux s’y prendre, à mon avis.
SOCRATE
Toute autre méthode d’explication ou d’exposition, soit orale, soit écrite, ne sera jamais la méthode de l’art, ni dans la matière qui nous occupe, ni dans aucune autre. Mais ceux qui ont de notre temps écrit des traités de rhétorique et que tu as entendus parler sont des fourbes qui dissimulent leur parfaite connaissance de l’âme. Aussi, tant qu’ils ne parleront pas et n’écriront
pas de la manière que j’entends, gardons-nous de croire qu’ils écrivent avec art.
PHÈDRE
Quelle manière entends-tu ?
SOCRATE
En parler dans les termes propres n’est pas chose facile. Cependant je veux bien te montrer, dans la mesure Où j’en suis capable, comment il faut écrire pour écrire avec art.
PHÈDRE
Parle donc.
SOCRATE
LVI. – Puisque le propre du discours est de conduire les âmes, pour être un habile orateur, il faut savoir combien il y a d’espèces d’âmes ; or, il y en a un certain nombre, avec telles et telles qualités ; il y a par suite aussi tels et tels hommes. À ces distinctions correspondent respectivement autant d’espèces de discours, et c’est ainsi qu’il est facile de persuader tels hommes de telles choses par tels discours et par telle cause, tandis que tels autres résistent aux mêmes moyens de persuasion. Quand on s’est bien mis dans la tête ces distinctions, il faut en observer les effets dans la vie pratique et pouvoir les suivre vivement par la pensée ; autrement, on n’est pas plus avancé que lorsque l’on était encore à l’école de ses maîtres. Mais lorsqu’on est à même de juger par quels discours tel homme peut être persuadé et qu’on peut, à la vue d’un individu, le pénétrer et se dire : Voilà l’homme, voilà le caractère dont on m’a fait leçon jadis ; il est là devant moi, et il faut lui appliquer des discours de telle sorte pour lui persuader telle chose ; quand on est maître de tous ces moyens, qu’on sait en outre discerner les occasions de parler ou de se taire, d’être concis, émouvant, véhément, et s’il est à propos ou mal à propos de recourir à telle espèce de discours, apprise à l’école, alors on aura atteint la pleine perfection de l’art ; auparavant, non pas. Mais si, soit en parlant, soit en enseignant, soit en écrivant, l’on manque à remplir quelqu’une de ces conditions, on aura beau prétendre parler avec art : on ne sera pas cru, et ce sera justice. Mais quoi ? dira peut-être notre auteur65, pensez-vous, toi, Phèdre, et toi, Socrate, qu’il faille donner son suffrage à cette façon d’enseigner l’art oratoire ou le réserver à quelque autre ?
PHÈDRE
Il est impossible, Socrate, d’en adopter une autre, bien que ce soit, semble-t-il, une rude tâche.
SOCRATE
C’est vrai ; aussi faut-il mettre sens dessus dessous tous les traités pour voir si nous ne découvrirons pas une route plus facile et plus courte qui nous mène à l’art ; ce serait sottise de nous engager dans les détours d’une route longue et âpre, quand nous pouvons en prendre une courte et unie. Mais si tu peux trouver de quoi nous aider dans les leçons que tu as entendu faire à Lysias ou à quelque autre, essaie de t’en souvenir et de me le rapporter.
PHÈDRE
Essayer, je le puis ; mais y réussir instantanément, c’est autre chose.
SOCRATE
Veux-tu que je te rapporte, moi, certain discours que j’ai entendu tenir à des gens versés dans ces matières ?
PHÈDRE
Certainement.
SOCRATE
On dit, Phèdre, qu’il est juste de plaider même la cause du loup.
PHÈDRE
Eh bien, fais-le, toi aussi.
SOCRATE
LVII. – Ils disent donc qu’il ne faut pas attacher tant d’importance à notre méthode ni remonter si haut par tant de détours ; car il est bien certain, comme nous l’avons dit au début de cet entretien, qu’il n’est pas nécessaire, pour être bon orateur, de connaître la vérité sur la justice et la bonté des choses et des hommes et de savoir si ces qualités sont naturelles ou acquises. Dans les tribunaux en effet, on ne s’inquiète pas le moins du monde de dire la vérité, mais de persuader, et la persuasion relève de la vraisemblance : c’est à la vraisemblance que l’on doit s’appliquer, si l’on veut parler avec art. Il y a même des cas où il faut se garder d’exposer les faits comme ils se sont passés : c’est quand ils sont contraires à la vraisemblance ; il faut alors les réduire au vraisemblable, aussi bien dans la défense que dans l’attaque. Enfin, en général, l’orateur doit s’attacher au vraisemblable et envoyer promener le vrai. La vraisemblance, soutenue d’un bout de l’autre du discours, voilà ce qui constitue tout l’art oratoire.
PHÈDRE
C’est bien cela, Socrate : tu as rapporté exactement ce que disent ceux qui se donnent pour les maîtres de l’art oratoire. Je me rappelle en effet que nous avons brièvement touché ce point, et qu’il est de première importance pour ceux qui s’occupent de ces matières.
SOCRATE
Mais à coup sûr, tu as pratiqué Tisias lui-même avec une attention minutieuse. Que Tisias nous dise donc encore si par le vraisemblable il entend autre chose que ce qui semble vrai à la multitude.
PHÈDRE
Pourrait-il entendre autre chose ?
SOCRATE
Ayant découvert, semble-t-il, cette ingénieuse règle de l’art, il a écrit que, si un homme faible et courageux est traduit en justice pour avoir battu un homme fort et lâche et lui avoir enlevé son manteau ou quelque autre objet, ni l’un ni l’autre ne doit dire la vérité ; mais que le lâche doit affirmer que le brave n’était pas seul à le battre, et le brave essayer de prouver qu’ils étaient tous deux seuls et recourir à un argument comme celui-ci : Comment, moi si faible, aurais-je attaqué un homme si fort ? De son côté, l’autre, loin d’avouer sa lâcheté, essaiera quelque autre mensonge qui peut-être fournira à son adversaire l’occasion de le confondre. Tout le reste est du même acabit, et voilà ce qu’ils appellent parler avec art. N’est-ce pas vrai, Phèdre ?
PHÈDRE
Si.
SOCRATE
Ah ! c’est, paraît-il, un art merveilleusement caché qu’a découvert Tisias, ou un autre, quel qu’il puisse être et quel que soit le nom qu’il se pique de porter. Mais, mon camarade, ne dirons-nous pas à cet homme…
PHÈDRE
Quoi ?
SOCRATE
LVIII. – Ceci : Bien avant ton entrée en scène, Tisias, nous disions justement que cette vraisemblance s’impose à la foule précisément par sa ressemblance à la vérité, et nous faisions voir tout à l’heure que c’est quand on possède la vérité qu’on sait le mieux découvrir ces ressemblances en toutes circonstances. Si donc tu as quelque autre chose à dire sur l’art oratoire, nous t’écouterons volontiers ; sinon, nous nous en tiendrons aux principes que nous avons posés, que, si l’on n’a pas fait un dénombrement exact des caractères des auditeurs, si l’on n’a pas divisé les choses en espèces et si l’on n’est pas capable de ramener chaque idée particulière à une idée générale, on n’atteindra jamais la perfection de l’art oratoire, dans la mesure où elle est accessible à l’homme. Mais cette perfection, on ne saurait l’acquérir sans un immense labeur, et, si le sage en assume la peine, ce ne sera pas pour parler aux hommes et traiter avec eux, mais pour se mettre en état, autant qu’il dépend de lui, de plaire aux dieux par ses paroles, et de leur plaire en toute sa conduite ; car un homme de sens ne doit pas, Tisias, c’est l’opinion de gens plus sages que nous, s’étudier à plaire à ses compagnons d’esclavage, sinon en passant, mais à de bons et nobles maîtres. Aussi tu ne dois pas t’étonner si le circuit est long ; au rebours de ce que tu crois, c’est en vue d’un but sublime qu’il faut faire ces détours. D’ailleurs, comme notre discussion l’a fait voir, c’est de cette manière qu’on atteindra le mieux, si on le veut, le but que tu proposes.
PHÈDRE
C’est parfait, Socrate, à condition qu’on puisse atteindre ce but.
SOCRATE
Quand on poursuit les belles choses, il est beau d’affronter toutes les souffrances possibles.
PHÈDRE
Certainement.
SOCRATE
En voilà assez sur l’art et le défaut d’art des discours.
PHÈDRE
Soit.
SOCRATE
Il nous reste à examiner la convenance ou l’inconvenance qu’il peut y avoir à écrire, et la manière de le faire suivant ou contre la décence, n’est-ce pas ?
PHÈDRE
Oui.
SOCRATE
LIX. – Sais-tu à propos des discours quelle est la manière de faire ou de parler qui est la plus agréable aux dieux ?
PHÈDRE
Pas du tout, et toi ?
SOCRATE
Je puis te rapporter une tradition des anciens : les anciens connaissent la vérité. Si nous pouvions la trouver par nous-mêmes, est-ce que nous nous préoccuperions encore des opinions des hommes ?
PHÈDRE
Plaisante question ! Mais rapporte ta tradition.
SOCRATE
J’ai donc ouï dire qu’il y avait près de Naucratis en Égypte un des anciens dieux de ce pays à qui les Égyptiens ont dédié l’oiseau qu’ils appellent ibis ; ce démon porte le nom de Theuth ; c’est lui qui inventa la numération et le calcul, la géométrie et l’astronomie, le trictrac et les dés et enfin l’écriture. Thamous régnait alors sur toute la contrée, dans la grande ville de la Haute-Égypte que les Grecs nomment Thèbes l’Égyptienne, comme ils appellent Ammon le dieu-roi Thamous. Theuth vint trouver le roi ; il lui montra les arts qu’il avait inventés et lui dit qu’il fallait les répandre parmi les Égyptiens. Le roi demanda à quel usage chacun pouvait servir ; le dieu le lui expliqua et, selon qu’il lui paraissait avoir tort ou raison, le roi le blâmait ou le louait. On dit que Thamous fit à Theuth beaucoup d’observations pour ou contre chaque art. Il serait trop long de les relever. Mais quand on en vint à l’écriture : « L’enseignement de l’écriture, ô roi, dit Theuth,
accroîtra la science et la mémoire des Égyptiens ; car j’ai trouvé là le remède de l’oubli et de l’ignorance. » Le roi répondit : « Ingénieux Theuth, tel est capable de créer les arts, tel autre de juger dans quelle mesure ils porteront tort ou profit à ceux qui doivent les mettre en usage : c’est ainsi que toi, père de l’écriture, tu lui attribues bénévolement une efficacité contraire à celle dont elle est capable ; car elle produira l’oubli dans les âmes en leur faisant négliger la mémoire : confiants dans l’écriture, c’est du dehors, par des caractères étrangers, et non plus du dedans, du fond d’eux-mêmes, qu’ils chercheront à susciter leurs souvenirs ; tu as trouvé le moyen non pas de retenir, mais de renouveler le souvenir, et ce que tu vas procurer à tes disciples, c’est la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même ; car, quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront très savants, et ils ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode, parce qu’ils se croiront savants sans l’être. »
PHÈDRE
Il t’en coûte peu, Socrate, à faire des discours égyptiens ; tu en ferais, si tu voulais, de n’importe quel pays du monde.
SOCRATE
Mon ami, les prêtres du temple de Zeus à Dodone ont affirmé que c’est d’un chêne que sortirent les premières divinations. Les gens de ce temps-là, qui n’étaient pas savants comme vous, jeunes gens, écoutaient fort bien dans leur simplicité un chêne ou une pierre, si le chêne ou la pierre disaient la vérité ; mais toi, tu veux savoir sans doute le nom de l’orateur et son pays d’origine, et tu ne te contentes pas de savoir si ce qu’il dit est vrai ou faux.
PHÈDRE
Tu as raison de me reprendre, et je me range sur l’écriture à l’avis du Thébain.
SOCRATE
LX. – Ainsi donc celui qui pense laisser après lui un art consigné dans un livre, comme celui qui le recueille dans la pensée qu’il sortira de cette écriture un enseignement clair et durable, fait preuve d’une grande simplicité, et il ignore à coup sûr l’oracle d’Ammon s’il pense que des discours écrits sont quelque chose de plus qu’un mémento qui rappelle à celui qui les connaît déjà les choses traitées dans le livre.
PHÈDRE
C’est très juste.
SOCRATE
C’est que l’écriture, Phèdre, a un grave inconvénient, tout comme la peinture. Les produits de la peinture sont comme s’ils étaient vivants ; mais pose leur une question, ils gardent gravement le silence. Il en est de même des discours écrits. On pourrait croire qu’ils parlent en personnes intelligentes, mais demande-leur de t’expliquer ce qu’ils disent, ils ne répondront qu’une chose, toujours la même. Une fois écrit, le discours roule partout et passe indifféremment dans les mains des connaisseurs et dans celles des profanes, et il ne sait pas distinguer à qui il faut, à qui il ne faut pas parler. S’il se voit méprisé ou injurié injustement, il a toujours besoin du secours de son père ; car il n’est pas capable de repousser une attaque et de se défendre lui-même.
PHÈDRE
C’est également très juste.
SOCRATE
Mais si nous considérions un autre genre de discours, frère germain de l’autre, et si nous examinions comment il naît, et combien il est meilleur et plus efficace que lui ?
PHÈDRE
Quel discours ? Et comment naît-il ?
SOCRATE
Celui qui s’écrit avec la science dans l’âme de celui qui étudie, qui est capable de se défendre lui-même, qui sait parler et se taire suivant les personnes.
PHÈDRE
Tu veux parler du discours de celui qui sait, du discours vivant et animé, dont le discours écrit n’est à proprement parler que l’image ?
SOCRATE
LXI. – C’est cela même ; mais, dis-moi, si un laboureur sensé avait des graines auxquelles il tint et dont il voulût avoir des fruits, irait-il sérieusement les semer en été dans les jardins d’Adonis66, pour avoir le plaisir de les voir fleurir en huit jours, et, s’il le faisait, ne serait-ce pas en manière d’amusement et à l’occasion d’une fête ? Mais pour celles auxquelles il s’intéresserait sérieusement, ne suivrait-il pas les règles de l’agriculture, semant en terrain convenable et se contentant de voir ses plantes arriver à maturité huit mois après ?
PHÈDRE
C’est bien ce qu’il ferait, Socrate, soit pour des semailles sérieuses, soit pour des semailles d’agrément comme tu disais.
SOCRATE
Et l’homme qui a la science du juste, du beau et du bien sera-t-il, selon nous, moins sensé que le laboureur dans l’emploi de ses grains ?
PHÈDRE
Non certes.
SOCRATE
Il n’ira donc pas sérieusement écrire ce qu’il sait dans l’eau67, il ne le sèmera pas avec l’encre et la plume en des discours incapables de parler pour se défendre eux-mêmes, incapables même d’enseigner suffisamment la vérité ?
PHÈDRE
Ce n’est pas probable.
SOCRATE
Assurément non ; mais ce sera sans doute pour son amusement qu’il sèmera dans les jardins de l’écriture et qu’il écrira, si jamais il écrit. Amassant ainsi un trésor de souvenirs pour lui-même, quand la vieillesse oublieuse sera venue, et pour tous ceux qui marcheront sur ses traces, il prendra plaisir à voir pousser les plantes délicates de ses jardins, et, tandis que les autres rechercheront d’autres divertissements et s’adonneront à des banquets et autres passe-temps du même genre, lui, répudiant ces plaisirs, passera sans doute sa vie dans l’amusement dont je viens de parler68.
PHÈDRE
C’est un bien beau passe-temps, Socrate, à côté des mesquines distractions des autres, que celui de l’homme capable de se jouer en des discours et de composer des allégories sur la justice et les autres belles choses dont tu as parlé.
SOCRATE
C’est bien vrai, mon cher Phèdre ; mais il est, à mon avis, une manière bien plus belle encore de s’occuper de ces choses : c’est, quand on a trouvé une âme qui s’y prête, d’y planter et d’y semer avec la science, selon les règles de la dialectique, des discours capables de se défendre eux-mêmes, et aussi celui qui les a semés, et qui, au lieu de rester stériles, portent une semence qui donnera naissance en d’autres âmes à d’autres discours, lesquels assureront à la semence toujours renouvelée l’immortalité et rendront ses dépositaires aussi heureux qu’on peut l’être sur terre.
PHÈDRE
Oui, cette manière est en effet beaucoup plus belle.
SOCRATE
LXII. – Ces principes admis, nous pouvons à présent, Phèdre, nous prononcer sur la question.
PHÈDRE
Laquelle ?
SOCRATE
Celle que nous voulions approfondir et qui nous a conduits au point où nous sommes. Nous voulions examiner si Lysias méritait des reproches pour avoir écrit des discours, et quels sont en général les discours qui relèvent ou ne relèvent pas de l’art. Il me semble que nous avons suffisamment expliqué ce qui est conforme à l’art et ce qui ne l’est pas.
PHÈDRE
C’est ce qu’il m’a semblé aussi ; mais rafraîchis un peu mes souvenirs.
SOCRATE
Tant qu’on ne connaîtra pas la vérité sur chacune des choses dont on parle ou écrit, qu’on ne sera pas capable de définir chaque chose en elle-même, qu’on ne saura pas, après l’avoir définie, la diviser en espèces jusqu’à ce qu’on arrive à l’indivisible ; tant qu’on n’aura pas de même pénétré la nature de l’âme, reconnu l’espèce de discours qui convient à chaque nature, et disposé et ordonné son discours en conséquence, offrant à une âme complexe des discours complexes, ajustés de tout point à ses exigences, et à une âme simple des discours simples, jamais on ne sera capable de manier l’art oratoire aussi parfaitement que le comporte la nature du discours, ni pour enseigner, ni pour persuader, comme nous l’avons fait voir dans tout ce qui précède.
PHÈDRE
C’est absolument ce qui nous a paru.
SOCRATE
LXIII. – Et maintenant, quant à savoir s’il est beau ou honteux de prononcer et d’écrire des discours et dans quel cas l’on a tort ou raison d’en faire un grief à l’auteur, ce que nous avons dit tout à l’heure ne suffit-il pas à montrer.
PHÈDRE
Quoi ?
SOCRATE
Que si Lysias ou tout autre a jamais écrit ou vient à écrire sur une question d’intérêt privé ou public, en faisant des lois et en composant à cette occasion un écrit politique, et s’il pense y avoir mis une grande solidité et une grande clarté, ses écrits ne rapporteront à leur auteur que de la honte, qu’on en convienne ou non ; car son ignorance absolue du juste et de l’injuste, du mal et du bien est une véritable honte à laquelle il ne saurait échapper, fût-il couvert des applaudissements universels de la multitude.
PHÈDRE
Il ne le saurait en effet.
SOCRATE
Mais celui qui pense qu’un discours écrit, quel qu’en soit le sujet, est nécessairement à beaucoup d’égards un badinage, et que jamais discours en vers ou en prose, écrit ou prononcé, ne mérite qu’on en fasse grand cas, non plus que de ces discours que les rhapsodes récitent pour captiver les auditeurs, sans les admettre à discuter ni les instruire, et qu’en réalité les meilleurs discours ne sont que des mémentos pour ceux qui savent ; qu’au contraire les discours faits pour être étudiés, prononcés pour l’instruction des auditeurs et véritablement écrits dans leur âme, avec le juste, le beau et le bien pour sujets, sont les seuls qui soient clairs, solides et dignes de considération ; qu’il faut regarder de tels discours comme les fils légitimes de leur auteur, d’abord ceux qui vivent en lui et sont le produit de son esprit, puis ceux qui, fils ou frères de ceux-là, sont nés les uns dans telles âmes, les autres dans telles autres, sans démériter, cet homme-là, s’il n’a cure des autres sortes de discours, pourrait bien être celui que toi et moi nous souhaiterions d’être.
PHÈDRE
Pour ma part je le souhaite de tout mon cœur et je le demande aux dieux.
SOCRATE
LXIV. – Finissons : c’est assez nous jouer sur l’art de la parole, et toi, va retrouver Lysias et dis-lui qu’étant descendus tous deux au ruisseau et à la retraite des nymphes nous avons entendu des discours où l’on faisait savoir à Lysias et à tous ceux qui composent des discours, à Homère et à tous ceux qui ont composé des poèmes chantés ou non chantés, et enfin à Solon et à tous les orateurs politiques qui, sous le nom de lois, ont rédigé des écrits, que si, en composant ces ouvrages, ils ont connu la vérité, s’ils peuvent en venir à la discussion et défendre ce qu’ils ont écrit, et si l’orateur en eux est capable de faire pâlir l’auteur, ce n’est point leur activité d’écrivain, mais le souci de la vérité qui leur vaudra leur nom.
PHÈDRE
Quels sont les noms que tu leur donnes ?
SOCRATE
Le nom de sage, Phèdre, me semble bien sublime et ne convient qu’à Dieu ; celui d’ami de la sagesse ou tel autre semblable leur conviendrait mieux et s’accorderait mieux à leur faiblesse.
PHÈDRE
C’est très juste.
SOCRATE
En revanche, celui qui n’a rien en lui de plus précieux que ce qu’il a composé ou écrit à force de temps, en mettant son esprit à la torture, en ajoutant et retranchant pièce à pièce, tu l’appelleras, comme il le mérite, poète, faiseur de discours, rédacteur de lois.
PHÈDRE
Oui.
SOCRATE
Va donc redire cela à ton ami.
PHÈDRE
Mais toi, que vas-tu faire ? Car ton ami non plus ne doit pas être oublié.
SOCRATE
Quel ami ?
PHÈDRE
Le bel Isocrate ; que lui diras-tu, Socrate, et quel nom lui donnerons-nous ?
SOCRATE
Isocrate est encore jeune, Phèdre ; cependant je veux te dire ce que j’augure de lui.
PHÈDRE
Voyons.
SOCRATE
Il me semble qu’il est trop bien doué par la nature pour que l’on compare son éloquence à celle de Lysias, et qu’il est aussi fait d’une étoffe plus noble. Aussi je ne m’étonnerais pas si, avec l’âge, dans le genre de discours qu’il cultive à présent, il prenait sur tous ceux qui ont jamais mis la main à un discours plus d’avantage qu’un homme fait n’en a sur un enfant, et, si cet art ne lui suffisait plus, qu’un instinct divin ne le poussât à des œuvres plus hautes ; car il a dans l’esprit amour de la sagesse69. Voilà ce que je rapporterai de la part des déités de ce lieu à mon bien-aimé Isocrate ; de ton côté, répète à ton cher Lysias ce que nous avons dit.
PHÈDRE
Je le ferai ; mais partons, puisque la chaleur s’est adoucie.
SOCRATE
Il serait bien de faire une prière avant de partir.
PHÈDRE
C’est vrai.
SOCRATE
Cher Pan, et vous, divinités de ces lieux, donnez-moi la beauté intérieure, et que l’extérieur soit en harmonie avec l’intérieur ; que le sage me paraisse toujours riche, que j’aie juste autant d’or que le sage seul peut en emporter avec lui. Avons-nous quelque autre chose à demander, Phèdre ? Pour moi, je n’ai rien à ajouter à ma prière.
PHÈDRE
Fais les mêmes vœux pour moi ; car tout est commun entre amis.
SOCRATE
Allons-nous-en.
NOTES DU TRADUCTEUR
1 Acoumène, père d’Éryximaque, l’ami de Phèdre (voir Le Banquet), était un médecin de la famille des Asclépiades.
2 Lysias habitait Le Pirée.
3 Épicrate était un démagogue de réputation douteuse. Il était l’ami de Lysias.
4 La Morychienne tirait son nom de Morychos, personnage connu pour son intempérance.
5 La première isthmique de Pindare commence ainsi : « Ô ma mère, Thèbes au bouclier d’or, je mettrai l’intérêt de ta gloire au-dessus de toute autre affaire. »
6 Civil est, comme le grec ἀστεῖος, un mot à double sens : il veut dire poli, aimable et utile aux citoyens.
7 Socrate, qui a peu d’estime pour la démocratie athénienne, raille les goûts démocratiques de Lysias.
8 La distance d’Athènes à Mégare est d’environ trente kilomètres.
9 D’après le scholiaste, Hérodicos était médecin. Grand partisan de la gymnastique, il faisait ses exercices hors des murs. Il commençait par une petite distance, venait toucher au mur et s’en retournait.
10 Orythye, fille du roi Érechthée, jouant avec les nymphes au bord de l’Ilissos, fut enlevée par Borée et transportée en Thrace. De là vient la tradition que Borée, en raison de cette alliance, aurait secouru les Athéniens dans la guerre contre les barbares. Aussi lui dédia-t-on un autel au bord de l’Ilissos.
11 Agra, surnom d’Artémis ; c’est le nom de l’endroit où on l’honorait.
12 Platon vise Anaxagore et son ami Métrodoros, qui expliquaient la mythologie par la physique. Ce système d’explication fut repris par les stoïciens ; mais les platoniciens le combattirent toujours comme ils combattirent le système d’interprétation historique d’Évhémère. Pour eux, ils expliquaient la mythologie et la nature elle-même par la métaphysique.
13 Pharmacée est le nom d’une source, et aussi de la nymphe qui l’habitait.
14 Typhon, fils de la Terre et du Tartare, né en Sicile, unissait à la forme humaine les formes d’autres animaux ; Socrate joue sur le nom de Typhon en le rapprochant de ἐπιτεθυμμέον, aveuglé. Il considère le mot Typhon comme tiré de τύφω, enfumer, aveugler.
15 Cicéron a imité ce passage dans le De oratore, 1, 7 : « Cur non imitamur, Crasse, Socratem illum qui est in Phaedro Platonis ? nam me haec tua platanus admonuit, quae non minus ad opacandum hunc locum patulis est diffusà ramis quam illa cujus umbram secutus est Socrates, quae mihi videtur non tam ipsa aquula quae describitur quam Platomis oratione crevisse ? » Cf. aussi De legibus, II, 3.
16 Denys d’Halicarnasse et Hermias attestent que ce discours est de Lysias lui-même ; mais la critique moderne le considère plutôt comme un pastiche des exercices de rhétorique que Lysias avait sans doute publiés. Platon, lâchant la bride à sa verve moqueuse, s’égaie souvent à parodier les sophistes, et il les imite à s’y méprendre. Au reste, ce n’est pas l’orateur judiciaire, c’est le rhéteur qu’il persifle ici en Lysias.
17 Quand les archontes entraient en charge, ils juraient d’observer les lois, sans se laisser corrompre par des présents. Si l’un d’eux manquait à son serment, il devait consacrer à Delphes, comme amende, sa propre statue en or.
18 C’était une statue colossale de Zeus offerte par les enfants de Périandre, fils de Cypsélos, pour avoir recouvré le souverain pouvoir à Corinthe.
19 Aulu-Gelle, Nuits attiques, XIX, 9 : « Permittite mihi, quaeso, operire pallio caput, quod in quadam parum pudica oratione Socratem fecisse aiunt. »
20 Ligies signifie à la voix aiguë.
21 Ligyens est le nom grec des Liguriens. Hermias rapporte qu’ils étaient tellement bons musiciens que, quand ils allaient au combat, une partie de l’armée chantait, tandis que l’autre combattait. Mais il n’y a sans doute ici entre l’adjectif λιγύς et le nom propre Λιγύς qu’un de ces rapprochements étymologiques de fantaisie tels qu’on en trouve souvent dans Platon.
22 Platon dérive le mot ἔρως, amour, d’ἐρρωμένως, fortement. On voit que la science étymologique n’était pas encore soupçonnée de son temps.
23 Allusion au jeu de l’écaille (ὀστραϰίνδα παιδία), où deux troupes d’enfants se poursuivaient tour à tour selon qu’une écaille, blanche d’un côté, noire de l’autre, jetée en l’air retournait blanc ou noir.
24 Les derniers mots du discours de Socrate forment en effet un hexamètre.
25 Le grec dit l’heure stationnaire pour l’heure de la grosse chaleur.
26 Un des personnages du Phédon. Il était de Thèbes comme son inséparable ami Cébès et, comme lui, disciple de Philolaos.
27 Manière proverbiale de parler pour annoncer quelque chose de bon.
28 Le démon de Socrate n’intervient pas pour lui dicter des décisions, mais pour l’empêcher d’en prendre de mauvaises.
29 Ibycos de Rhégium, poète lyrique, fleurit au VIe siècle avant J.-C. à la cour de Polycrate, tyran de Samos. Il imita Stésichore, mais il appliqua l’hymne non plus à l’éloge des héros, comme Stésichore, mais à l’éloge des hommes, ses contemporains. Ce fut l’encomion, qui eut un grand succès.
30 Stésichore, né à Himère, en Sicile, vécut dans la seconde moitié du vu siècle et la première moitié du VIe siècle avant J.-C. Poète original et puissant, il inventa la triade ou groupe de trois strophes étroitement unies (strophe, antistrophe, épode) et composa des hymnes où il déroulait en vastes tableaux les aventures des héros épiques. On n’a de lui que des fragments et des titres, comme L’Orestie, La Chasse au sanglier, Hélène et la célèbre Palinodie.
31 Cf. Cicéron, De divinatione, I, 1 : « Itaque ut alia nos melius multa quam Graeci, sic huic praestantissimae rei (praesensioni et scientiae rerum futurarum) nomen nostri a divis, Graect, ut Plato interpretatur, a furore duxerunt. »
32 Cette façon de concevoir l’étymologie n’est pas un jeu : Platon parle sérieusement. Si savant qu’il fût, il ne pouvait soupçonner les lois rigoureuses d’une science qui était encore à créer.
33 Les anciens Grecs ne connaissaient pas l’oméga.
34 C’est la théorie soutenue dans l’Ion.
35 Le texte porte : « il ne naîtrait plus d’un principe », ce qui donne une conclusion vicieuse. J’adopte la correction de Muret : οὐϰ ἄν ἀρχὴ γίγνοιτο, qui est d’ailleurs la leçon du Vindobonensis (89) et celle qu’a suivie Cicéron, qui a traduit tout ce chapitre dans les Tusculanes, I, 23. Cf. aussi De republica, VI, 25-26.
36 Adrastée, épithète de Némésis, signifie l’Inévitable.
37 Le mot ἴμερος (désir) viendrait d’après Platon de la racine ι (de ἰέναι, aller), de μέρος, partie, et de ῥοή, courant. Cf. Cratyle, 420 a-b.
38 II y a un jeu de mots lascif sur Πτέρως, qui vient de πτεροῦν, donner des ailes et au figuré soulever le désir, et πτερόφοιτος, qui marque aussi l’emportement du désir.
39 Aristote voit dans un cou trop court la marque d’un caractère astucieux, et dans un cou trapu celle de la stupidité et de la violence.
40 Les gens camus sont débauchés, d’après le philosophe Polémon et d’autres. Les gens aux oreilles velues passaient aussi pour débauchés.
41 Les anciens croyaient que les maladies des yeux se communiquaient par le simple regard.
42 Les trois révolutions de mille ans qui sont le privilège des âmes philosophiques sont comparées aux trois épreuves des combats olympiques. Le lutteur n’y était en effet proclamé vainqueur qu’après avoir terrassé trois fois son adversaire, d’où la locution proverbiale τὸ τρίτον πάλισμα.
43 Polémarque, frère de Lysias, figure dans La République. Il fut mis à mort par les Trente Tyrans.
44 Voici l’explication la plus probable de ce passage obscur. Comme les navigateurs appellent par antiphrase « coude charmant » le coude occidental du Nil, long et difficile à remonter, ainsi les politiques affectent de mépriser l’art d’écrire des discours qu’en réalité ils estiment infiniment. D’ailleurs un certain nombre de critiques considèrent comme une glose les mots vient du grand coude du Nil et traduisent : Tu ne penses pas à coude charmant, c’est-à-dire au dicton Ils sont trop verts.
45 Allusion au vers 361 du chant II de l’Ilade : « Il ne faudra pas dédaigner le mot que je vais dire. »
46 Ces enfants sont les discours qu’il a fait prononcer.
47 Thrasymaque de Chalcédoine est un des interlocuteurs de Socrate dans La République de Platon. C’était un maître de rhétorique. Il s’attacha surtout à faire sentir l’importance du pathétique dans l’éloquence, soit dans des compositions oratoires dont nous avons quelques fragments, soit dans son Traité de rhétorique, soit surtout dans ses Commisérations (Έλεοι).
48 Théodore de Byzance, son contemporain plus jeune, introduisit des distinctions nouvelles dans la composition du discours et des procédés de raisonnement qui n’avaient pas encore été analysés. Il eut assez de réputation pour faire ombrage à Lysias et le décider à chercher la gloire dans une autre voie, celle de l’éloquence judiciaire.
49 Zénon d’Élée, qui possédait une science universelle comme Palamède. Socrate s’amuse à déguiser des modernes, Gorgias, Thrasymaque et Théodore de Byzance, Zénon, sous les noms antiques d’orateurs célèbres, Nestor, Ulysse, Palamède.
50 D’après l’Odyssée, V, 193 : « puis il marcha sur les traces du dieu ».
51 Cf. Aristote, Rhétorique, III, 13 : « Il y aura donc, si l’on fait les distinctions pratiquées par Théodore et ses disciples, une narration, une postnarration et une avant-narration, une réfutation et une postréfutation. Cf. aussi Cicéron, Orator, XII : « Les premiers qui traitèrent cette partie de l’art furent Thrasymaque de Chalcédoine et Gorgias de Léontium, puis Théodore de Byzance et plusieurs autres, que, dans le Phèdre, Platon appelle artisans de discours. Ils ont des phrases assez harmonieuses, mais menues, comme il est naturel pour des nouveautés à peine formées ; certaines ressemblent à de petits vers et sont trop enjolivées. »
52 Événos, poète et philosophe, né à Paros, fut, dit-on, un des maîtres de Socrate. Ses cours étaient payants et coûtaient cinq mines. Platon parle encore de lui dans l’Apologie et dans le Phédon.
53 Tisias vint à Athènes avec Gorgias, comme ambassadeur des Léontins. Lysias suivit les leçons de Tisias, lors de son séjour à Thurium, où Tisias s’était retiré. Voici ce que Quintilien rapporte de ces rhéteurs au livre III, 1, de son Institution oratoire : « Les premiers qui ont écrit sur la rhétorique sont les Siciliens Tisias et Corax ; 1ls furent suivis de près par leur compatriote Gorgias de Léontium, qui fut, dit-on, disciple d’Empédocle. Grâce à sa longévité – il vécut cent neuf ans –, Gorgias fut en réputation pendant plusieurs générations : aussi fut-il le rival de ceux dont j’ai parlé plus haut, et il se maintint jusque par-delà Socrate. » Cf. Cicéron, Brutus, 8 et 12.
54 Cf. Isocrate, Panégyrique, 1 : « Telle est la nature de la parole qu’on peut interpréter les mêmes choses de plusieurs manières, rendre ce qui est grand petit, ajouter de la grandeur à ce qui est petit, exposer ce qui est ancien d’une manière nouvelle et parler de choses nouvelles d’une manière antique. »
55 Prodicos, né à Iulis, dans l’île de Céos, fut condamné à boire la ciguë quelque temps après Socrate. C’est un des interlocuteurs du Protagoras. Voyez ce dialogue.
56 Hippias d’Élis, qui figure comme interlocuteur dans le Protagoras (voyez ce dialogue), a donné son nom à deux dialogues de Platon.
57 Polos d’Agrigente, disciple de Licymnios, avait composé un traité intitulé Τὰ πάρισα. Sans doute la διπλασιολογία, Ou expression redoublée, consistait en ἰσόϰωλα (membres égaux) où πάρισα (membres correspondants), où une partie des mots était identique, comme φιλόδωρος εὐμενείας, ἄδωρος δυσμενείας. Cf. Gorgias, 448 c, où Polos lui-même se sert de ces artifices.
58 Le scholiaste dit, à propos de ce passage, que Licymnios divisait les mots en mots propres, composés, frères, adjectifs et autres catégories.
59 Protagoras d’Abdère (−489 −408), disciple de Démocrite, le plus illustre des sophistes avec Gorgias. Voir le dialogue qui porte son nom.
60 Sur Thrasymaque de Chalcédoine, voir note [47].
61 Voyez sur ces deux médecins la note [1] et la notice du Banquet.
62 Allusion à un vers de Tyrtée, frg. III, 8 : « pas même s’il avait la voix de miel d’Adraste ». Adraste, roi d’Argos, beau-père de Polynice, est représenté dans Les Suppliantes d’Euripide comme un orateur persuasif. Mais les critiques pensent qu’en nommant Adraste Platon pensait à Antiphon de Rhamnunte, surnommé Nestor, à cause de sa voix plus douce que le miel (μέλιτος γλυϰίονα αὐδήν).
63 C’est le langage des ennemis de Socrate : le mot μετεωρολογία, spéculation de haut vol ou discours sur les phénomènes célestes, fait songer aux Nuées d’Aristophane. Dans son acte d’accusation, Mélètos reproche à Socrate de s’occuper des phénomènes célestes (Platon, Apologie, 19 b).
64 Cf. Cicéron, Brutus, XI, 44 : « Sed tunc fere Pericles Xanthippi filius, de quo ante dixi, primus adhibuit doctrinam ; quae quanquam tum nulla erat dicendi, tamen, ab Anaxagora physico eruditus exercitationem mentis a reconditis abstrusisque rebus ad causas forenses popularesque facile traduxerat. » Ici Platon ne juge Périclès qu’au point de vue de l’art ; dans le Gorgias (515 d-e), il lui reproche d’avoir gâté les Athéniens.
65 L’auteur auquel Socrate s’est substitué pour tracer le cadre d’un vrai traité de rhétorique.
66 C’étaient des vases ou des corbeilles où l’on faisait éclore des fleurs vitement, pour en orner le temple d’Adonis, le jour de la fête de ce demi-dieu. Cf. Théocrite, Idylle, XV, 113-114 : « À côté se trouvaient de tendres jardins tenus dans des corbeilles d’argent. » Le poète décrit dans cette pièce une fête d’Adonis dans le palais de Ptolémée.
67 Écrire dans l’eau se disait en manière de proverbe pour Faire un travail inutile.
68 Cf. Cicéron, Pro Archa, VI, 13 : « Qui donc pourrait me blâmer, qui pourrait se choquer à juste titre, si les moments que les autres accordent à leurs affaires, à la célébration des jeux aux jours de fête, à d’autres plaisirs, au délassement même de l’esprit et du corps, si le temps que d’autres consacrent aux longs festins, aux dés enfin ou à la paume, je le consacre, moi, à reprendre ces études ? »
69 Cicéron a traduit ce passage dans l’Orator, ch. XIII. Voici sa traduction : « Adulescens etiam nunc, o Phaedre, Isocrates est ; sed quid de illo augurer lubet dicere. – Quid tandem ? inquit ille. – Majore mihi ingenio videtur esse quam ut cum orationibus Lysiae comparetur ; praeterea ad virtutem major indoles, ut minime mirum futurum sit, si cum aetate processenit, aut in hoc orationum genere cui nunc studet, tantum quantum Pueris, rehiquis praestet omnibus qui unquam orationes altigerunt ; aut si contentus his non fuerit, divino aliquo animi motu majora concupiscat ; inest enim natura philosophia in hujus viri mente quaedam. »