SÉNÈQUE
Des bienfaits
Date de composition supposée : 56 à 64
Traduit du latin par Joseph Baillard
LIVRE I
I. Parmi tant de causes diverses d’erreurs où nous jette l’absence de méthode et de réflexion dans la vie, ô vertueux Libéralis1, la plus humiliante, j’ose presque le dire, est que nous ne savons ni donner ni recevoir. Qu’arrive-t-il en effet ? Que, mal placés, nos bienfaits sont mal reconnus : on ne nous rend point, et nous nous plaignons, mais trop tard : tout était perdu à l’instant même où nous donnions.
Ne t’étonne point que des vices monstrueux qui pullulent ici-bas nul ne soit plus commun que l’ingratitude. J’en vois plusieurs motifs : d’abord nos bienfaits ne vont pas chercher les plus dignes ; et nous qui, pour conclure un prêt, nous enquérons si scrupuleusement du patrimoine et du mobilier de l’emprunteur, nous qui ne confions aucune semence à un sol stérile ou ruiné, bienfaiteurs sans discernement, nous jetons au hasard plutôt que nous ne donnons.
Et puis j’aurais, peine à dire lequel est le plus honteux de méconnaître un bienfait, ou d’en réclamer le prix. Car ici la nature du contrat défend d’exiger plus qu’on ne veut bien nous rendre ; d’autre part, le nier devient une banqueroute2 odieuse ; par cela même qu’il n’est pas besoin d’argent pour se libérer, que le cœur suffit, et que c’est payer un service que d’aimer à le reconnaître3.
Mais si celui-là est coupable qui ne paye pas même d’un aveu, nous aussi nous avons nos torts. Nous rencontrons beaucoup d’ingrats, nous en faisons davantage4 : reproches amers, exigences sans fin, humeur changeante et qui se repent d’une bonne œuvre à peine faite, esprit chagrin qui incrimine les moindres retards ; voilà ce qui tue toute reconnaissance, non seulement après le bienfait, mais au moment même où l’on donne. Près de qui en effet suffit-il d’une simple ou d’une première demande ? Au seul soupçon qu’on vient nous prier, qui de nous par un front rembruni, des regards distraits, des prétextes d’affaires, des discours sans fin calculés de manière à ne pas conclure, ne ferme d’avance la bouche à la supplication, ou n’esquive par mille détours l’abord des plus pressantes misères ? Serré de près et pris au dépourvu, ce sont des délais que j’appelle de lâches refus ; ou, si l’on promet, n’est-ce point d’un air de répugnance, le sourcil froncé, avec ces sèches paroles qui ont peine à sortir ? Or comment se sentir obligé par des services bien moins obtenus qu’arrachés ? Peut-on montrer de la reconnaissance à qui laisse tomber ses faveurs du haut de son orgueil, à qui les jette avec humeur, à qui donne par lassitude, pour n’être plus importuné ? Quelle erreur d’espérer du retour quand on m’a excédé de remises, torturé par5 l’attente ! Les sentiments de l’obligé se règlent sur ceux du bienfaiteur ; ne soyez donc point tièdes à obliger ; on ne doit plus qu’à soi-même ce qu’on a reçu d’un indifférent. Gardez aussi de trop tarder : l’intention faisant le prix du service, accorder tard, c’est avoir longtemps refusé. Surtout n’humiliez point : car l’injure, tel est le cœur humain, pénètre plus avant que le bienfait ; en moins de rien celui-ci6 s’efface, le souvenir de l’autre est tenace et fidèle. Or qu’attendre d’un homme que l’on offense en l’obligeant ? C’est bien assez pour vous s’il vous pardonne vos bienfaits.
Qu’au reste la foule des ingrats ne ralentisse point notre générosité. Car nous les premiers, je le répète, nous contribuons à les multiplier ; et puis, voit-on les dieux eux-mêmes se départir de leur munificence, nécessité pour eux si douce, parce que certains hommes les outragent ou les oublient ? Les dieux suivent leur nature : ils versent leurs dons sur l’univers et jusque sur ceux qui mésinterprètent leurs bontés. Prenons-les pour guides7, autant que nous le permettent nos imperfections : donnons, ne plaçons point à usure. Nous méritons d’être déçus, si nous avançons un bienfait dans l’espoir qu’il nous reviendra. « Mais il nous a mal réussi ! » Nos enfants aussi et nos femmes trompent nos espérances : nous prenons néanmoins les titres de pères et d’époux ; et l’expérience nous trouve si rebelles, que nous revolons aux combats après la défaite et sur les mers après le naufrage8. Ah ! c’est plutôt en libéralité qu’il est beau d’être opiniâtre. Qui refuse parce qu’on ne lui rend point n’avait donné que pour recevoir : il fait bonne la cause des ingrats, qui ne s’avilissent à ne pas rendre que quand on les en laisse libres. Que de gens sont indignes du jour ! et pourtant le jour luit pour eux. Que d’hommes se plaignent d’être nés ! et la nature n’en crée pas moins de nouvelles générations, et elle laisse vivre ceux même qui voudraient n’avoir jamais été.
Il est d’une âme et grande et bonne de cultiver la bienfaisance, non pour ses fruits, mais pour elle-même, et de chercher, après tant d’ingrats, l’âme qui doit nous répondre. Où serait la gloire de l’homme généreux, s’il n’était jamais dupe ? Ici-bas la vertu consiste à répandre des bienfaits, dussent-ils ne pas nous revenir ; mais tout noble cœur en recueille le prix à l’instant même. Oui, loin que l’ingratitude doive nous décourager ou ralentir en nous l’essor de la plus belle des vertus, si l’on m’ôtait l’espoir de trouver un homme reconnaissant, j’aimerais mieux n’être point payé de retour que de ne pas faire le bien. Car ne point obliger, c’est devancer le tort de l’ingrat. Je dis là ma pensée : qui ne rend point est plus coupable ; qui ne donne point l’est plus tôt.
II.
Quand ton or sur la foule en bienfaits se répand,
Pour en bien placer un il en faut perdre cent.
Dans le premier vers deux choses sont à reprendre : ce n’est pas sur la foule qu’il faut répandre ses bienfaits ; et puis jamais en rien, en bienfaisance moins qu’en tout le reste, la prodigalité n’est louable. Ôtez le discernement, ce n’est plus la bienfaisance ; elle encourt toute autre qualification. Le second vers est admirable : par un seul service bien placé, il console de la perte de cent autres. Mais vois, je te prie, s’il ne serait pas plus vrai, et plus séant à la dignité de l’homme généreux, de l’exhorter aux bonnes œuvres, dût-il n’en bien placer aucune. Car il est faux de dire : on en perd cent. Aucune ne périt ; qui croit perdre avait compté gagner. La bienfaisance ne tient point de parties doubles ; elle ne sait que débourser ; s’il rentre quelque chose, c’est pur gain : s’il ne rentre rien, il n’y a point perte. Je donne pour donner ; on ne porte pas ses bonnes œuvres sur son livre d’échéances ; on ne se fait pas exacteur avare, au jour et à l’heure assignés. L’honnête homme n’y pense plus, si on ne le lui rappelle en s’acquittant : autrement le don se transforme en créance. C’est une usure honteuse que de compter ses bienfaits comme avances. Quel que soit le sort des premiers, ne cesse point d’en répandre ailleurs de nouveaux. Mieux vaut qu’ils demeurent oubliés chez l’ingrat ; car la honte, l’occasion, l’exemple peuvent quelque jour le ramener. Ne te lasse point, poursuis ton œuvre et remplis ton rôle d’homme de bien. Aide tes semblables de ta bourse, de ta signature, de ton influence, de tes lumières, de tes salutaires avis.
III. La brute même est sensible aux bons traitements : point de si farouche animal qu’on n’apprivoise à force de soins et dont on ne puisse gagner l’attachement. Le lion laisse manier impunément sa gueule par son maître ; un peu de nourriture obtient du sauvage éléphant toutes les complaisances de la domesticité9. Tant les êtres les plus éloignés de comprendre et d’apprécier un bienfait sont vaincus cependant par une bonté assidue et persévérante. L’ingrat a tenu bon contre un premier service ? il ne tiendra pas contre un second. Cette deuxième épreuve échoue-t-elle encore ? une troisième peut rappeler les deux premiers qui ont échappé. Celui-là perd, qui croit trop vite avoir perdu. Mais qu’on persiste, qu’on verse bienfait sur bienfait, on arrache enfin la reconnaissance au cœur le plus dur et le plus oublieux. Cet homme ne lèvera point un œil rebelle sur tant de bons offices : n’importe où il se tourne pour échapper à ses souvenirs, qu’il t’y retrouve : investis-le de tes bienfaits.
Quel est le pouvoir, quel est le caractère de la bienfaisance, je vais le dire, si tu me permets de passer sur ces questions qui n’importent pas au sujet : pourquoi il y a trois Grâces ; pourquoi elles sont sœurs et se tiennent par la main ; pourquoi on les peint riantes, jeunes et vierges, sans ceinture et en robe transparente. Selon les uns, elles figurent celui qui donne, celui qui reçoit, et celui qui rend ; selon d’autres, les trois manières de faire le bien : obliger, rendre, puis recevoir et rendre tour à tour. Quand je suivrais l’une ou l’autre opinion, que nous sert ce puéril savoir ? Que signifient ces mains entrelacées et ce chœur dansant qui revient sur lui-même ? Que la chaîne du bienfait qui passe d’une main à l’autre remonte toujours au bienfaiteur, que tout le charme est détruit, si elle se brise en un point, que sa beauté vient de l’union et de la succession des rôles. Aussi les Grâces sont-elles riantes ; mais le sourire de l’aînée a quelque chose de plus noble, comme l’est celui du bienfaiteur. Leur figure est épanouie : ainsi l’est ordinairement l’air de ceux qui donnent comme de ceux qui reçoivent. Elles sont jeunes : la mémoire du bienfait ne doit pas vieillir. Vierges : il doit être irréprochable, pur, sacré pour tous ; ni gêne, ni entrave ne lui sied ; voilà pourquoi leurs robes n’ont point de ceinture. L’étoffe en est transparente : car les bienfaits ne craignent pas le grand jour.
Qu’il se trouve d’assez serviles partisans des Grecs pour croire tout cela fort essentiel, aucun pourtant ne dira qu’ici il soit à propos de connaître les noms qu’Hésiode a imposés aux Grâces. Il appelle l’aînée Aglaé, la cadette Euphrosyne, la plus jeune Thalie. Chacun tourmente et explique ces noms à sa guise ; c’est à qui en tirera un sens quelconque, tandis que le poète a donné à ses jeunes filles le nom qui lui a plu. Ainsi encore Homère changea le nom de l’une d’elles en celui de Pasithéa et lui donna un mari, pour faire savoir qu’elles ne sont pas vestales. Je citerais même un poète qui leur accorde des ceintures et des robes phrygiennes épaisses de broderies d’or. On place Mercure dans leur compagnie, non parce que la logique ou la rhétorique donne du relief au bienfait, mais c’est que telle a été l’idée du peintre. Chrysippe même, ce génie subtil qui pénètre les vérités les plus abstruses, qui ne parle que dans un but sérieux et ne donne aux mots que ce qu’il faut pour l’intelligence, a rempli tout son livre de ces inepties. Il ne dit que très peu de choses sur la manière de donner, de recevoir et de rendre, et intercale non les fables dans les préceptes, mais les préceptes dans les fables. Car, outre ces détails transcrits par Hécaton, Chrysippe dit que les Grâces sont filles de Jupiter et d’Eurynome, plus jeunes que les Heures, mais d’un peu meilleure mine et, à ce titre, données pour compagnes à Vénus. Il juge même que le nom de la mère importe beaucoup à la chose. Ce nom est Eurynome, vu que dans une famille nombreuse il faut d’amples distributions ; comme si c’était l’usage de nommer les mères après la naissance de leurs filles, comme si les poètes, rapportaient bien fidèlement les noms. De même que le nomenclateur, faute de mémoire, paye d’effronterie et vous applique un nom quelconque quand il ne peut trouver le vôtre, les poètes ne pensent pas que dire la vérité soit leur affaire10 ; mais, contraints par les besoins du mètre ou séduits par l’éclat d’un mot, ils donnent de leur chef à toute chose tel nom qui fait bien pour le vers. Et on ne leur impute point à fraude une désignation portée pour une autre sur leurs registres ; car le premier poète qui va suivre en crée de sa façon une troisième. Pour preuve voici Thalie, dont il est ici question : dans Hésiode c’est l’une des Grâces, et dans Homère, une Muse.
IV. Or, pour ne point faire ce que je blâme, je laisse là ces vétilles, tellement hors de mon sujet qu’elles ne l’avoisinent même par aucun point. Mais défends-moi, si l’on vient à me faire un crime d’avoir rappelé à l’ordre Chrysippe, esprit supérieur il est vrai, mais qui n’en était pas moins grec, et dont la subtilité s’émousse par trop de finesse et se replie souvent sur elle-même : ses traits en apparence les plus vigoureux piquent, mais ne percent point. Veut-on un exemple de cette subtilité ? C’est la bienfaisance qu’il a prise pour texte : il veut donner les règles du contrat qui lie le plus fortement la société humaine, fixer une loi de conduite telle qu’on ne prenne pas pour bonté de cœur cette facilité irréfléchie qui séduit ; il veut que la libéralité, laquelle ne doit ni tarir en nous ni se répandre sans mesure, ne soit pas restreinte par la circonspection, qui la tempère ; il veut enseigner à recevoir de bonne grâce, à rendre de même ; il veut proposer aux hommes cette noble lutte qui tend, de fait et d’intention, non seulement à égaler, mais à vaincre le bienfaiteur, car la reconnaissance n’est jamais au niveau du service, si elle ne le dépasse ; il veut enfin apprendre aux uns à ne pas compter qu’on leur doive, aux autres à amplifier leur dette.
Cette glorieuse émulation de surpasser le bienfait par un bienfait plus grand, comment Chrysippe croit-il l’inspirer ? Il dit que les Grâces étant filles de Jupiter, on doit craindre, en montrant peu de gratitude, de commettre un sacrilège et de faire injure à de si belles vierges. Eh ! enseigne-moi quelque moyen d’être plus libéral et plus dévoué envers ceux qui m’ont obligé, d’établir entre eux et moi une rivalité telle qu’ils oublient, eux, ce qu’ils ont fait, et que j’en garde, moi, un persévérant souvenir. Pour ces futilités, laissons-les aux poètes, dont l’unique but est de charmer l’oreille et d’ourdir une fable amusante. Mais que ceux qui veulent guérir les âmes, maintenir parmi nous l’empire du devoir et inculquer aux hommes la mémoire des bons offices, que ceux-là parlent au sérieux et plaident cette cause de toutes leurs forces, à moins que par hasard tu ne penses que de frivoles et fabuleux propos, des raisonnements de vieille femme, peuvent conjurer le fléau le plus désastreux, la banqueroute des bienfaits.
V. Mais si je passe les discussions oiseuses, je dois en revanche établir qu’avant tout il nous faut savoir quelle dette un bienfait reçu nous impose. Je dois, dit l’un, telle somme qu’on m’a donnée ; un autre, le consulat ; celui-ci, le sacerdoce ; celui-là, un gouvernement : mais ce sont là les signes extérieurs du bienfait, non le bienfait même. Le bienfait ne peut se toucher de la main : c’est dans le cœur qu’il loge. Il y a loin de la matière de l’acte à l’acte lui-même. Ce n’est ni or, ni argent, ni quoi que ce soit, si grand qu’il paraisse11, qui constitue le bienfait, c’est l’intention de celui qui donne12. Le vulgaire, il est vrai, n’y voit que ce qui s’offre aux yeux, ce qui se livre et se possède : pour ce qui s’y trouve de vraiment cher et précieux, il en tient peu compte. Mais ces objets que nous saisissons, que nous contemplons, auxquels se prend notre cupidité, sont périssables ; la Fortune, l’injustice nous les peuvent ravir : or le bienfait survit à la perte de la chose donnée13. C’est en effet un acte moral, que nulle puissance n’anéantit. J’ai racheté mon ami des mains des pirates, un autre ennemi le prend et le jette en prison ; ce n’est pas ma bonne œuvre, c’est seulement le fruit de cette bonne œuvre qui est perdu. J’ai rendu à un père ses enfants arrachés au naufrage ou à l’incendie ; qu’ensuite une maladie, un accident les lui enlève, une chose leur survit, le mérite de les avoir sauvés. Donc tout ce qui usurpe à faux le nom de bienfait n’est que le moyen de manifestation d’une pensée bienveillante.
En bien d’autres matières encore il arrive que le signe est fort distinct de la chose. Un général décerne des colliers, une couronne murale ou civique ; que vaut en soi une couronne, une prétexte [Toge blanche, marque de dignité patricienne], des faisceaux, un tribunal, un char ? Rien de tout cela n’est l’honneur, je n’y vois d’honneur qu’en symbole. De même ce qui frappe nos yeux n’est pas le bienfait, c’en est le vestige et la marque.
VI. Qu’est-ce donc que le bienfait ? Un acte de bienveillance qui rend heureux du bonheur qu’on procure, une œuvre d’inclination, un élan spontané du cœur. Ce n’est donc pas la chose faite ou donnée qui importe, c’est l’intention, puisque le bienfait consiste, non dans la chose donnée ou faite, mais dans la pensée de celui qui fait ou qui donne. Grande est ici la différence, et elle ressort de cette vérité que le bienfait est toujours un bien, tandis que la chose faite ou donnée n’est ni un bien ni un mal. C’est l’intention qui relève les plus petites choses, ennoblit les plus communes, ravale les plus grandes et les plus estimées : les objets de nos convoitises, neutres par leur nature, ne sont ni bons ni mauvais : tout dépend de l’intention dirigeante, qui donne aux choses leur caractère. L’essence du bienfait n’est donc pas ce qui se compte et se délivre ; tout comme ce n’est pas la victime, fût-elle des plus grasses et toute brillante d’or, qui honore les dieux, mais bien la volonté pieuse et droite des adorateurs. Avec un peu de farine ou un grossier gâteau les bons sont toujours assez religieux14, tandis que le méchant ne laverait pas son impiété, quand il inonderait les autels du sang des hécatombes.
VII. Si les bienfaits consistaient dans les choses non dans la volonté, ils seraient d’autant plus grands que l’on recevrait davantage : or cela n’est pas. Souvent l’homme qui mérite le mieux de moi est celui qui donne peu, mais avec grandeur, et dont le bon vouloir équivaut aux largesses des rois15 ; son présent est modique, mais il vient du cœur ; il a oublié sa pauvreté en voyant la mienne ; il avait non la volonté seulement, mais la passion d’être utile ; en m’obligeant, il s’est cru lui-même l’obligé ; il donnait comme s’il était sûr de tout recouvrer, il se voyait rendre comme s’il n’eût pas donné ; enfin il a saisi, il a provoqué l’occasion de me servir. Mais, je le répète, qu’elles ont peu de charme, bien que par le fait et l’apparence elles semblent de grand prix, les grâces qui sont arrachées ou qui échappent par mégarde, et combien ce qu’on donne facilement touche plus16 que ce qu’on jette à pleines mains17 ! L’offrande de l’un est exiguë, mais il n’a pu faire davantage ; celle de l’autre est riche, mais il a hésité, différé ; mais il a plaint ce qu’il a donné ; ses secours superbes, dont il a fait parade, ne cherchaient point la satisfaction de l’homme auquel ils s’adressaient : c’étaient des gratifications pour sa vanité, non pour moi18.
VIII. Un jour que les disciples de Socrate lui faisaient en foule mille offres de tout genre, chacun selon ses moyens, Eschine qui était pauvre, lui dit : « Je ne saurais te rien donner qui fût digne de toi, et c’est par là seulement que je sens ma pauvreté. Reçois donc la seule chose qui m’appartienne : je me donne à toi tout entier. Puisse mon offre t’agréer, toute faible qu’elle est ; et songe que si d’autres t’ont donné beaucoup, ils se sont réservé davantage. — Eh ! crois-tu, répliqua Socrate, ne m’avoir pas fait là un riche cadeau, ou par hasard t’estimerais-tu si peu ? Eh bien donc, je prendrai à tâche de te rendre à toi-même meilleur que je ne t’aurai reçu. » Eschine par un tel présent l’emporta sur Alcibiade, aussi généreux que riche, et sur toute la munificence d’une jeunesse opulente.
IX. Vois comme le cœur trouve de quoi se montrer libéral, même dans la gêne la plus étroite. Je me figure Eschine disant : « C’est en vain, ô Fortune ! que tu as voulu me faire pauvre : je trouverai en dépit de toi un présent digne de Socrate ; et si je ne puis rien offrir du tien, c’est du mien que je donnerai. » Or ne crois pas qu’il se jugeât sans valeur en se donnant ; lui-même pour prix de ses progrès : c’était l’ingénieux moyen d’obtenir Socrate en retour… Il faut examiner qui donne, et non le prix de ce qui est donné…
L’homme adroit fait un accueil facile aux prétentions immodérées ; et tel vœu téméraire, qu’au fond il ne secondera nullement, il l’encourage par ses discours. Pire est encore, à mon avis, l’homme au rude langage, aux airs importants, avec son odieux étalage de crédit. Car on courtise et l’on déteste le favori de la Fortune, et ceux qui, s’ils pouvaient, agiraient comme lui, s’indignent de ses façons d’agir… Tel qui, sans se cacher de rien, affichait la femme d’autrui, abandonne aux autres la sienne. On est rustre, on ne sait pas vivre, on est homme à mauvais procédés, et un détestable parti, comme disent nos matrones, quand on ne veut pas que sa femme s’étale en litière ; spectacle ambulant pour les curieux qu’elle admet à la voir sous tous les aspects en robe diaphane. Celui qu’aucune maîtresse n’a mis en relief, qui n’entretient pas quelque femme mariée, nos grandes dames l’appellent homme de mauvais ton, de passions ignobles, coureur de chambrières. Ainsi le genre de fiançailles le plus honnête est l’adultère ; ainsi, veuf et célibataire par mutuel accord, on ne prend plus pour femme que celle qu’on a prise à autrui. On pille et l’on dissipe, et la cupidité rapace tente de ressaisir ce qu’elle a dissipé ; on ne se fait conscience de rien ; on méprise la pauvreté chez les autres, on la craint pour soi comme le pire des maux ; mille attentats troublent la paix publique ; le faible est opprimé par la force et par la terreur. Car que l’on dépouille les provinces, et qu’entre deux enchérisseurs qu’elle écoute, une justice vénale s’adjuge au plus offrant, cela n’a rien d’étrange : vendre ce qu’on a acheté n’est-ce pas le droit des gens ?
X. Mais l’indignation provoquée par le sujet même, m’emporte trop loin de mon but. Arrêtons-nous, et pourtant ne souffrons pas que le blâme pèse tout sur notre époque. Ç’a été la plainte de nos aïeux, c’est la nôtre, ce sera celle de nos descendants, que les mœurs sont perverties, que l’iniquité triomphe, que le monde est de plus en plus dépravé et que toute vertu s’en va. Cependant à cet égard tout reste et restera au même point, sauf de légers mouvements en deçà ou au-delà19, comme ceux des eaux que le flux amène et pousse au loin sur la grève, que le reflux ramène et fait rentrer dans leur lit intérieur. Tantôt l’adultère sera plus fréquent que les autres crimes et la pudeur brisera tous ses freins ; tantôt la fureur des banquets prévalant, les patrimoines iront honteusement s’engloutir dans les cuisines ; ici les soins excessifs du corps et de la beauté physique trahiront la difformité de l’âme ; là une liberté mal réglée éclatera en licence et en audace ; tantôt l’esprit de cruauté emportera les individus comme les peuples, et dans la frénésie des guerres civiles tout ce qu’il y a d’inviolable et de saint sera profané ; l’ivrognerie pour un temps sera en honneur, et beaucoup absorber de vin sera la mesure du mérite. Jamais stationnaires, les vices sont toujours mobiles et discordants et en lutte flagrante, tour à tour envahissants et dépossédés. C’est au surplus toujours la même sentence que nous devons porter contre nous : nous sommes méchants, nous l’avons été, et, je souffre à le dire, nous le serons encore. Il y aura encore des homicides, des tyrans, des larrons, des adultères, des ravisseurs, des sacrilèges, des traîtres ; après eux tous arriverait l’ingrat, si tous ces méfaits ne venaient de l’ingratitude sans laquelle peut-être pas un grand crime n’a surgi20. Garde-toi, comme de l’immoralité la plus grave, de l’admettre en ton âme : pardonne-la, comme une faute légère, à qui l’aura commise. Car à quoi se réduit le dommage ? À un bienfait perdu. Mais le meilleur nous en reste : nous avons donné. Et si, d’une part, nos bienfaits doivent chercher de préférence ceux qui y répondront dignement, parfois aussi nous obligerons, dussions-nous mal augurer du retour ; nous donnerons à ceux que nous jugerons devoir être ingrats, à ceux même que nous saurons l’avoir été. Si je puis par exemple, rendre à un père ses fils que je sauverais d’un grand péril sans rien risquer moi-même, je n’hésiterai point. À l’homme reconnaissant je prodiguerai jusqu’à mon sang pour le défendre, et je prendrai ma part de ses dangers ; pour l’ingrat, si je peux par un cri l’arracher aux brigands, ce cri qui doit sauver un homme je le proférerai de grand cœur.
XI. Il nous reste à dire quelle sorte de bienfaisance il faut pratiquer, et de quelle manière. D’abord donnons le nécessaire, puis l’utile, ensuite l’agréable, et, le plus possible, ce qui doit durer. Il faut commencer par le nécessaire ; car ce qui apporte la vie nous affecte bien autrement que ce qui n’est que l’embellissement de la vie, un accessoire. On peut se montrer dédaigneux appréciateur d’une chose dont on se passerait sans peine, de laquelle on pourrait dire : « Reprenez-la ; je n’en ai nul besoin : ce que j’ai me suffit. » On est tenté parfois, non seulement de rendre ce qu’on a reçu, mais de le jeter loin de soi.
Dans la foule des choses nécessaires s’offrent en première ligne celles sans lesquelles on ne peut vivre ; puis celles sans lesquelles on ne le doit pas ; et enfin celles sans lesquelles on ne voudrait plus vivre. Mettons dans la première classe l’acte qui nous sauve des mains de l’ennemi, des fureurs d’un tyran, de la proscription, de tant d’autres périls divers, à mille faces, qui assiègent la vie humaine. Dissipons n’importe lequel de ces périls : plus il était grave et terrible, plus nous aurons de titres à la reconnaissance. Car alors on se représente la grandeur du mal auquel on échappe, et le charme du bienfait s’augmente de toute la crainte qui a précédé. N’allons pas toutefois, quand nous pourrons nous hâter, différer jamais le salut d’un homme, et vouloir que son effroi donne plus d’importance à notre service. Immédiatement après viennent ces choses sans lesquelles la vie est à la vérité possible, mais une vie pire que la mort : telles sont la liberté, la pudeur, la bonne conscience. Nous compterons en troisième lieu ce que d’étroits liens, le sang, le long usage, l’habitude nous ont rendu cher, comme nos enfants, nos femmes, nos pénates, tous les objets auxquels notre âme s’est si intimement attachée, qu’il nous semblerait plus affreux de les perdre que d’être arrachés de la vie.
Arrive ensuite l’utile, matière aussi variée qu’elle est vaste. De ce genre est l’argent, quand ce n’est pas outre mesure, mais dans un esprit de modération qu’on l’amasse ; tels sont, un honneur, un avancement pour qui vise à monter : car la première utilité, c’est l’utilité personnelle. Le reste n’est que superflu : élément de sensualité. Ici la règle à suivre est de saisir l’à-propos qui flatte : que ce soient des choses non vulgaires, rares pour tous les temps, du moins pour le nôtre, ou que peu d’hommes en aient de pareilles, ou que, si elles n’ont point de valeur par elles-mêmes, le choix du temps ou du lieu leur en donne. Cherchons l’objet dont l’offre doit le mieux plaire, qui frappera souvent les yeux du possesseur ; qu’il croie toujours nous voir en le voyant. N’allons pas surtout en envoyer d’inutiles, comme à une femme ou à un vieillard un équipement de chasse, à un homme illettré des livres, à un amateur de l’étude et des lettres des filets. D’un autre côté prenons garde qu’en voulant faire un envoi qui plaise, nous n’ayons l’air de rappeler un défaut personnel : n’offrons pas des vins à un ivrogne, des médicaments à un valétudinaire. C’est presque une satire, ce n’est plus un don, quand l’homme qui le reçoit y voit une allusion à son côté faible.
XII. Si nous avons le choix, donnons de préférence des choses de durée, afin que nos dons ne meurent point, s’il est possible. Peu d’hommes sont assez reconnaissants pour songer à ce qu’ils ont reçu, quand ils ont cessé de le voir. L’ingrat même retrouve le souvenir en même temps que nos présents ; dès qu’ils s’offrent à sa vue, l’oubli ne lui est plus possible : ils lui retracent, ils lui inculquent le nom de leur auteur. Il faut d’autant plus chercher à faire des présents qui durent, que jamais on ne doit les rappeler : laissons l’objet lui-même réveiller la mémoire assoupie. Je donnerai plus volontiers de l’argenterie que de l’argent ; plus volontiers des statues qu’un vêtement, que tout ce que l’usage détériore trop vite. Chez peu de gens la gratitude survit au don ; chez la plupart il ne demeure pas dans l’âme plus longtemps que dans les mains. Je ne veux donc pas, s’il se peut, que mon présent s’anéantisse : je veux qu’il subsiste, qu’il s’attache à mon ami, qu’il vive avec lui.
Il n’est point d’homme si peu sensé qu’il faille lui recommander de ne pas envoyer, les fêtes terminées, des gladiateurs, des bêtes féroces, ni des costumes d’été en hiver, ou d’hiver en été. Qu’en tout ceci le bon sens nous guide : ayons égard aux temps, aux lieux, aux personnes : car selon les circonstances les mêmes choses plaisent ou désobligent. N’est-on pas mieux venu en donnant à un homme ce qu’il n’a pas que ce qu’il possède en abondance, ce qu’il a cherché longtemps sans le rencontrer que ce qu’il verra partout ? Il faut dans un présent, non pas tant la magnificence, que la rareté et une certaine recherche qui lui fassent trouver place même chez le riche : ainsi les fruits les plus communs, qui quelques jours plus tard seront dédaignés, flattent dans leur primeur. Ce qui relève aussi un présent, c’est qu’on ne l’ait reçu que de nous, ou que nous ne l’ayons fait à personne.
XIII. Alexandre le Macédonien venait de vaincre l’Orient et s’élevait dans son orgueil au-dessus de la condition d’homme, quand les Corinthiens le complimentèrent par ambassadeurs et lui décernèrent le droit de cité dans leur ville. Il se mit à rire d’un pareil hommage ; mais l’un des ambassadeurs : « Ce titre de concitoyen, dit-il, Corinthe ne l’accorda jamais qu’à Hercule et à toi. » Le prince alors reçut avec joie le privilège qu’on lui déférait, admit les députés à sa table, et eut pour eux tous les égards possibles, considérant non plus qui lui envoyait ce titre, mais avec qui il le partageait. Et cet homme, esclave de la gloire, dont il ne connaissait ni la nature, ni les limites, lui qui marchant sur les traces d’Hercule et de Bacchus, ne s’arrêtait pas même où elles avaient cessé, reporta ses regards des Corinthiens à l’associé qu’ils lui donnaient ; il crut voir ce ciel qu’ambitionnait sa présomptueuse pensée s’ouvrir pour lui parce qu’on l’accolait à Hercule. En quoi donc ressemblait à Hercule ce jeune insensé dont la seule vertu fut une heureuse témérité ? Hercule ne vainquit jamais pour lui-même : il traversa le monde non en conquérant, mais en libérateur. Qu’avait-il besoin de conquêtes, ce héros terrible aux méchants, vengeur des bons, pacificateur de la terre et des mers ? Mais Alexandre ! brigand dès l’enfance, déprédateur des peuples, fléau de ses amis comme de ses ennemis, il fit consister le bien suprême à être la terreur des mortels, oubliant que non seulement les animaux les plus féroces, mais les plus lâches même sont redoutés pour la malfaisance de leur venin.
XIV. Mais revenons à notre sujet. Des grâces jetées à tout venant ne sont des grâces pour personne. On ne se croit pas le convive d’un hôtelier, d’un cabaretier, ni de qui fête tout un public, quand on peut dire : « Quelle faveur m’a-t-il faite à moi, qu’il n’ait faite à tel ou tel qu’il connaît à peine, à un histrion21, à un infâme ? Était-ce par estime pour moi ? Non certes : c’était pour complaire à sa manie. » Si tu veux que je prise tes dons ne les prostitue pas22. Se croit-on obligé pour des choses toutes banales ?
Qu’on n’induise pas de là que je veuille retenir l’élan de la libéralité et lui imposer un frein plus étroit. Non : qu’elle se porte aussi loin qu’elle voudra, mais qu’elle s’y porte sans écarts.
On peut donner de telle façon que, tout en recevant ce qu’ont reçu cent autres, chacun ne se croie pas confondu dans la foule, et puisse, au moyen de quelque marque particulière, se flatter d’une grâce spéciale. Qu’il puisse dire : « On m’a donné comme à tel autre, mais de tout cœur ; sans me faire trop attendre, et cet autre le méritait depuis longtemps. D’autres ont obtenu les mêmes choses, mais non accordées avec le même ton, ni la même prévenance ; ils n’ont obtenu qu’à leur prière, j’ai accepté à la sienne23. Ils ont reçu, mais ils étaient bien en état de rendre ; et leur vieillesse, libre d’héritiers, laissait beaucoup à espérer. C’était me donner plus que me donner autant : car on ne se promettait pas de retour. » La courtisane qui sait se partager entre plusieurs amants, accorde à chacun d’eux quelque gage particulier d’affection ; voulez-vous de même doubler le charme de vos services, trouvez le moyen de contenter plusieurs à la fois, tout en ménageant24 à chacun de quoi lui faire croire qu’il est le préféré. Pour moi je ne prétends pas entraver la bienfaisance : plus elle se multiplie et grandit, plus elle devient honorable. Mais j’y veux du discernement : quel cœur en effet est jamais touché de ce qui se donne au hasard et à la légère ?
Que si donc quelqu’un s’imagine qu’en traçant ces préceptes nous voulons resserrer les bornes de cette vertu et lui ouvrir une moins vaste carrière, il prend nos conseils bien à contresens25. Car est-il une vertu plus vénérée, plus encouragée par nous ? Et de qui ces exhortations viendraient-elles plus convenablement que de nous qui cimentons par elle la société du genre humain ?
XV. Quelle est donc ma pensée ? Comme l’élan du cœur le plus noble cesse de l’être, bien qu’il parte d’une volonté droite, s’il dépasse cette mesure qui fait la vertu, je ne veux pas que la libéralité devienne profusion. Un bienfait n’est doux à recevoir et ne s’accueille avec une religieuse gratitude, qu’autant que la raison le dispense au mérite, et non lorsqu’il tombe à l’aveugle, étourdiment semé par l’irréflexion ; il faut qu’on puisse s’en faire gloire, et dire : « Il était pour moi. » Appelles-tu bienfaits des actes dont je rougirais d’avouer l’auteur ? Mais combien elles sont plus flatteuses, combien elles descendent plus avant dans l’âme pour n’en sortir jamais, ces grâces qui nous font songer avec délices moins à elles-mêmes qu’à celui de qui nous les tenons !
Crispus Passiénus26 répétait souvent qu’il préférait l’estime de certains hommes à leurs services, et les services de certains autres à leur estime. « Par exemple, ajoutait-il, à Auguste je lui demanderai plutôt son estime, à Claude ses services. » Je pense, moi, qu’il ne faut rien désirer de gens dont on dédaignerait l’estime. « Comment ? Fallait-il refuser les dons de Claude ? » Non, mais les recevoir comme ceux de la Fortune, sachant qu’elle peut l’instant d’après devenir hostile. Pourquoi donc séparerions-nous deux choses qui se fondent l’une dans l’autre ? Il n’y a pas de bienfait là où manque ce qui en est l’âme, le discernement. Autrement la somme donnée, fût-elle immense, dès que ce n’est pas la raison ni une intention pure qui l’offre, n’est pas plus un bienfait que ne le serait un trésor trouvé. Il est mille choses qui peuvent s’accepter, mais pour lesquelles on ne doit rien.
LIVRE II
I. Poursuivons, vertueux Libéralis, ce qui nous reste à dire de la première partie : comment faut-il donner ? Sur ce point, la voie la plus courte à indiquer est, ce me semble, celle-ci : donnons, comme nous voudrions recevoir ; mais avant tout, donnons de bon cœur, sans retard, sans nulle hésitation. On ne sait point gré d’un bienfait qui est resté longtemps cloué aux mains du bienfaiteur, qu’il semblait ne lâcher qu’avec peine, comme si lui-même se l’arrachait. Et si quelque retardement vient à la traverse, évitons à tout prix de paraître avoir délibéré. L’hésitation touche de près au refus et n’acquiert aucun titre à la gratitude : comme en effet le grand charme du don est dans la bonne volonté de l’auteur, celui qui par sa lenteur même a fait preuve de mauvais vouloir, n’a pas donné ; il s’est laissé prendre ce qu’il n’a pas su retenir. Libéralité chez ; bien des gens n’est qu’impuissance de refuser en face.
Les bienfaits les plus agréés sont ceux qui viennent d’eux-mêmes, faciles et empressés, et qui n’éprouvent de délai que par la pudeur de l’obligé. Le chef-d’œuvre de la bienfaisance est de prévenir les vœux ; sa seconde gloire est de les suivre, « Il sera donc mieux d’aller au-devant de la prière, parce que l’honnête homme qui sollicite a la physionomie contrainte et la rougeur au front : épargnons-lui cette gêne, nous l’obligerons deux fois27 ». Il n’a point obtenu gratis, s’il a demandé pour recevoir ; car, et nos sages ancêtres le pensaient, rien ne coûte comme ce qui s’achète avec des prières. On serait plus sobre de vœux, s’il les fallait émettre publiquement ; tant y a que même pour s’adresser aux dieux, qu’on peut certes supplier sans honte, on aime mieux le faire dans le silence et le secret du cœur.
II. Il y a un mot humiliant, qui pèse et ne peut se dire que le front baissé : Je vous demande28. Épargnons-le à notre ami, à quiconque peut le devenir par nos bons procédés. Quelque hâte qu’on y mette, le bienfait vient tard s’il ne vient qu’après la demande. Tâchons donc de deviner les vœux de chacun et, quand nous les aurons saisis, évitons-leur]’amère nécessité de la prière. Un bienfait délicieux et qui vivra dans leur âme, sache-le bien, c’est celui qui les a prévenus. Si nous n’avons pu prendre les devants, coupons court aux paroles du solliciteur, pour ne pas sembler les avoir attendues ; et une fois averti, promettons sur-le-champ ; prouvons par notre empressement même que nous étions prêts à agir avant qu’on nous interpellât. Si pour un malade quelque nourriture en temps utile peut le sauver, si une goutte d’eau donnée à propos lui vaut un remède, de même le plus vulgaire service, quand il est prompt, quand pas un moment n’a été perdu, grandit beaucoup à nos yeux et efface en mérite tel don plus précieux venu tard et après longue réflexion. Qui fut si prompt à obliger ne laisse pas douter du plaisir qu’il goûte à le faire. Aussi est-ce avec bonheur qu’il oblige ; tout en lui reflète la physionomie de son âme.
III. Ce qui gâte souvent les plus grands services, c’est le silence ou la lenteur à répondre, qui singent l’importance et le grand sérieux et qui promettent de l’air dont on refuse29. Qu’il vaut bien mieux joindre à de bonnes œuvres de bonnes paroles et ce langage bienveillant et poli qui relève le prix du bienfait ! Pour que l’obligé se corrige et n’hésite plus à demander, ajoutez, si vous voulez, quelque reproche amical : « Je t’en veux ; tu avais besoin de quelque chose et tu as trop tardé à m’en instruire ; je t’en veux d’y avoir mis tant de façons, d’avoir employé un tiers. Pour mon compte, je me félicite de l’épreuve où tu veux bien mettre mon amitié : désormais, quoi que tu désires, réclame-le comme un droit. Cette fois-ci j’oublierai ton manque de procédé. »
De cette sorte on sera plus content de toi que du service, quel qu’il soit, qu’on était venu demander. Le grand mérite du bienfaiteur, ce qui prouve le mieux la bonté de son âme, c’est lorsque en le quittant on se dit : « Quelle bonne fortune j’ai eue aujourd’hui ! J’aime mieux ce que j’ai reçu de cette main que s’il m’en était venu vingt fois plus par une autre. Ma reconnaissance n’égalera jamais tant de générosité. »
IV. Mais que d’hommes par la dureté de leurs paroles et leurs airs sourcilleux font prendre en haine le bienfait, l’accompagnant d’un tel langage, d’une telle superbe qu’on se repent de l’avoir obtenu30 ! Puis, la promesse faite, surviennent d’autres retards ; et quel supplice, quand on a obtenu une chose, d’avoir à la demander encore ! Le bienfait doit se donner comptant ; or il est, chez certaines gens, plus difficile à réaliser qu’à promettre. Il faut prier, l’un de faire ressouvenir, et l’autre, d’effectuer. Ainsi passant par une foule de mains, le bienfait s’use ; et le principal auteur en perd presque tout le mérite, qui se partage entre tous ceux qu’il faut solliciter après lui. Tu auras donc grand soin, si tu veux qu’on apprécie dignement tes bons offices, qu’ils arrivent à qui a reçu ta promesse, dans toute leur fraîcheur, tout entiers et, comme on dit, sans aucun déchet. Que nul ne les intercepte, ne les retienne en route : personne ne peut, de ce que tu donnes, se faire un mérite qui ne diminue le tien.
V. Rien n’est si amer qu’une incertitude prolongée. On souffre moins parfois à voir trancher d’un coup ses espérances qu’à les voir languir. Tel est pourtant le défaut de la plupart des protecteurs, de reculer par un travers d’amour-propre l’effet de leur parole, crainte d’éclaircir la foule des postulants, comme ces ministres des rois qui se complaisent au long étalage de leur pompe hautaine et qui croiraient leur puissance amoindrie, si chacun ne voyait à loisir et sous mille aspects jusqu’où elle va. Ils n’obligent jamais sur-le-champ, ni en une fois : leurs outrages volent, leurs bienfaits se traînent.
Il est bien vrai, crois-moi, ce mot d’un poète comique :
« Quoi ! n’as-tu pas compris
Que plus ta grâce est lente, et moins elle a de prix31 ? »
De là ces exclamations qu’un généreux dépit nous arrache:« Fais donc, si tu veux faire » ; et :« La chose ne vaut pas tant de peine… j’aimerais mieux ton refus tout de suite. » Quand l’impatience saisit l’âme jusqu’à prendre en haine le bienfait qui se fait attendre, peut-on s’en montrer reconnaissant ? S’il est d’une atroce barbarie de prolonger les tortures des condamnés ; s’il y a une sorte d’humanité à leur donner d’un seul coup la mort, parce que la souffrance suprême n’est déjà plus quand elle arrive, et que le temps qui le précède fait la plus grande partie du supplice : ainsi une faveur a d’autant plus de prix qu’elle nous a tenus moins en suspens. Car l’attente, même du bien, nous pèse et nous inquiète ; et comme un bienfait, presque toujours, est le remède de quelque mal, si, pouvant me guérir sur l’heure, vous me laissez lentement déchirer, ou m’apportez trop tard la joie du salut, vous mutilez votre bienfait. Toujours la bonté se hâtera ; et qui agit d’après son cœur a pour habitude d’agir sans délai. Mais tarder, mais remettre de jour en jour, ce n’est pas obliger franchement. C’est perdre deux choses inappréciables, l’à-propos et la preuve de zèle qu’on eût pu donner. Vouloir tard tient du non vouloir.
VI. En toute affaire, Libéralis, ce qui n’est pas de légère importance, c’est la façon de dire ou d’exécuter : on gagne beaucoup par la vitesse, on perd beaucoup par la lenteur. Tous les javelots sont armés du même fer ; mais quelle énorme différence entre le trait qu’un bras puissant lance de toute sa force et celui qui échappe d’une main sans vigueur ! La même épée égratigne ou pourfend, selon que la main qui la guide est plus ou moins ferme. L’un fait le même don qu’un autre : la différence est toute dans la façon de donner. Qu’il est doux, qu’il est précieux le don, lorsque son auteur ne veut pas même de remerciement, lorsqu’en donnant il oublie qu’il donne ! Quant à réprimander au moment même où l’on oblige, c’est folie, c’est greffer l’outrage sur le Bienfait. N’empoisonnons jamais nos grâces et n’y mêlons nulle amertume32. As-tu même lieu, as-tu envie d’admonester, choisis un autre moment.
VII. Fabius Verrucosus comparait le bienfait grossier d’un bourru à un pain mêlé de gravier, que l’on prend par besoin, que l’on mange avec répugnance. L’empereur Tibère, que M. Ælius Népos, ancien préteur, avait sollicité de l’aider à payer ses dettes, exigea de celui-ci la liste des gens auxquels il devait. Ce n’est pas là un don, c’est une convocation de créanciers. La liste produite, l’empereur lui manda qu’il avait donné ordre que tout fût payé. Sa lettre finissait par d’humiliants reproches ; Ælius n’eut de cette façon ni dettes à payer ni service à reconnaître. Il fut quitte de ses créanciers, sans que Tibère l’eût pour obligé.
Ce fut chez le prince un calcul : il ne voulut pas, je pense, voir se multiplier les mêmes demandes qui l’auraient assiégé en foule. Ce système peut-être n’aura pas été sans effet pour contenir d’audacieuses cupidités par le frein de la honte : mais qui donne en bienfaiteur doit suivre une tout autre voie.
VIII. On doit embellir ce qu’on donne de tout ce qui peut le faire mieux agréer. L’action de Tibère ne fut pas un don, mais une réprimande. Et pour dire en passant toute ma pensée sur ce sujet même, il sied peu, fût-ce à un souverain, de donner pour faire honte. Encore Tibère ne put-il échapper par là, comme il le cherchait, aux importunités : il se trouva plus tard quelques personnes qui sollicitèrent la même grâce. Il voulut que toutes exposassent en plein sénat les causes de leurs dettes : après quoi il leur en donna le montant. Je vois là une censure plutôt qu’une libéralité ; ce n’est plus secours, c’est aumône de prince. Appellerai-je bienfait ce que je ne puis me rappeler sans rougir ? On m’a renvoyé devant un juge ; pour obtenir j’ai dû plaider.
IX. Aussi est-ce l’avis de tous les maîtres de la sagesse, que telles grâces doivent se faire publiquement, que telles autres veulent le mystère. Le grand jour convient à celles qu’il est glorieux de mériter : tels sont les dons militaires, les distinctions honorifiques, enfin tout ce que relève la publicité. Mais ce qui ne procure ni avancement ni relief, les secours qui soulagent l’infirmité, l’indigence ou l’ignominie, doivent être des œuvres muettes et ne se révéler qu’à celui qu’elles consolent. Parfois même, près de ceux qu’on aide, il faut user de subterfuge ; il faut qu’ils reçoivent sans savoir de quelle main33.
X. Arcésilas avait, dit-on, un ami pauvre et qui dissimulait sa pauvreté. Celui-ci tomba malade, et n’avouait même pas qu’il lui manquait de quoi pourvoir aux dépenses les plus nécessaires. Arcésilas crut devoir à son insu venir à son aide, et sans qu’il s’en doutât il glissa sous son chevet un sac d’argent, afin qu’en dépit d’un scrupule déplacé son ami trouvât, plutôt qu’il ne le reçût, ce dont il avait besoin34.
« Eh quoi ! l’obligé ignorera de qui il aura reçu ? » Qu’il l’ignore avant tout, si cela même est une condition du bienfait. Plus tard bien d’autres procédés, d’autres bons offices lui feront deviner l’auteur du premier. Admets enfin qu’il ignore s’il a reçu, je saurai, moi, que j’ai donné. « C’est peu », diras-tu. Oui, peu, si tu calcules en usurier ; mais si tu veux donner de la façon qui peut le mieux servir ton semblable, tu donneras, et le témoignage de ta conscience te suffira. Sinon, ce n’est pas de faire le bien qui te charme, mais de passer pour l’avoir fait. Tu veux qu’il le sache ! Tu cherches donc un débiteur. Tu veux à tout prix qu’il le sache ! Mais s’il lui est plus utile de l’ignorer, plus honorable, plus doux, ne changeras-tu pas de pensée ? Tu veux qu’il le sache ! À ce compte tu ne sauverais point un homme dans les ténèbres ?
Je ne nie pas que, si la chose s’y prête, il ne soit permis de jouir des sentiments de l’obligé ; mais s’il a tout à la fois besoin et honte de mes secours, si mes dons l’effarouchent à moins que je ne les cache, je ne les mets point dans les journaux35. Et en effet, je dois d’autant moins lui indiquer que j’en sois l’auteur, que l’un de nos premiers préceptes, des plus essentiels ; m’interdit tout reproche et jusqu’au moindre avertissement. En matière de bienfaits, la loi des deux parties commande à celle qui donne d’oublier à l’instant, à celle qui reçoit de se souvenir toujours. Rien ne déchire l’âme et ne l’humilie comme le fréquent rappel de ce qu’on a fait pour nous36.
XI. On s’écrierait volontiers, comme ce Romain qui, sauvé des proscriptions triumvirales par un ami de César, ne pouvait souffrir la jactance de son libérateur : « Eh ! rends-moi à Octave ! Quand cesseras-tu de dire : je t’ai sauvé, je t’ai arraché au massacre ? — Oui, si tu me laisses m’en souvenir, je te dois la vie ; si tu m’y forces, cette vie est une mort. Je ne te dois rien, si tu ne m’as sauvé que pour me faire servir à ton triomphe. Me traîneras-tu toujours en captif ? Ne me laisseras-tu point oublier mon triste destin ? Vaincu, je ne suivrais qu’une fois le char du vainqueur. »
Il ne faut pas dire le bien qu’on a fait. Le rappeler, c’est le redemander. N’y revenons point, n’en réveillons point la mémoire : un second service doit seul faire ressouvenir du premier. Ne l’allons pas même raconter à d’autres : que le bienfaiteur garde le silence ; c’est à l’obligé de parler. Car on nous dirait comme à celui qui vantait partout son bienfait : « Tu ne nieras pas qu’on ne te l’ait payé. — Quand cela ? — Plus d’une fois et en plus d’un lieu ; partout et chaque fois que tu l’as publié37. »
Qu’est-il besoin que tu parles ? Pourquoi te charger du rôle d’autrui ? Il y a un homme qui s’en acquittera plus noblement que toi ; et, quand il parlera, on te louera en outre de n’avoir point parlé. Tu me juges ingrat si, par suite de ton silence, ton action n’est sue de personne ? Garde-toi d’un pareil jugement : que si même on vient à citer devant toi tes bienfaits, réponds : « Il méritait certes davantage ; mais je sens que la volonté de tout faire pour lui m’a jusqu’ici moins manqué que l’occasion. « Et ne le dis pas pour surfaire tes services ni avec cette finesse qui parfois repousse l’éloge pour mieux se l’attirer.
Enfin couronne ton œuvre par toute sorte de bons procédés. L’agriculteur sème en pure perte, si ses travaux cessent aux semailles. Que de soins avant que les grains deviennent épis ! Rien n’arrive à maturité sans une culture constante et suivie du premier au dernier moment : tel est le sort des bienfaits. En est-il qui puissent effacer ceux qu’un père nous prodigue ? Ils seraient pourtant sans effet, s’ils nous abandonnaient encore enfants, si une persévérante tendresse ne menait à bien l’œuvre paternelle38.
Il en est de même de tous les bons offices : si tu ne les cultives, tu les perds. C’est peu d’avoir planté l’arbuste, il faut l’élever ; il faut, pour recueillir la reconnaissance, non seulement semer, le bienfait, mais le soigner avec amour.
Surtout, je le répète, épargnons à l’oreille des ressouvenirs toujours importuns, des reproches toujours haïssables. Rien dans un acte de bienfaisance n’est à éviter autant que l’orgueil. À quoi bon un air arrogant ? À quoi bon l’enflure des paroles ? La chose même te relève assez. Loin de toi d’inutiles vanteries : les faits parieront malgré ton silence. Le bienfait non seulement perd sa grâce, mais devient odieux s’il part de l’orgueil.
XII. Caligula donna la vie à Pompeius Pennus, si c’est donner que ne pas ôter39 ; et comme Pennus le remerciait de son pardon, il lui présenta à baiser son pied gauche. Ceux qui l’excusent et qui disent qu’il ne le fit point par insolence prétendent qu’il ne voulait que montrer la dorure ou l’or de son brodequin enrichi de perles. Je le veux bien : qu’y avait-il d’humiliant pour un consulaire de baiser de l’or et des perles ? Et d’ailleurs eût-il pu choisir sur toute la personne de Caïus une partie plus pure à baiser ? Cet homme, né pour changer les mœurs d’un État libre en une servitude digne de la Perse, fut peu content de voir un sénateur, dégradant ses cheveux blancs et ses titres, se prosterner devant lui, en présence des grands, dans la vile attitude d’un suppliant, d’un vaincu qui implore son vainqueur ; il trouva moyen de faire ramper plus bas que ses genoux la liberté romaine. N’est-ce pas fouler du pied la république, et même, on peut le dire, c’est ici le cas, la fouler de la plus sinistre façon ? Ce n’était pas assez d’affront, assez d’insolente frénésie que d’écouter en pareil accoutrement un consulaire plaidant pour sa tête, si l’auguste empereur n’eût appuyé les clous de sa chaussure sur la face d’un sénateur.
XIII. Orgueil d’une éminente fortune ! Monstre enfanté par la sottise ! Qu’il est doux de ne rien recevoir de toi ! Comme tout bienfait de toi se tourne en outrage ! Comme tu n’aimes en tout que les extrêmes, et comme tout te sied mal ! Plus tu arrives à te guinder haut, plus tu parais bas, et nous fais voir que tu connais peu cette grandeur dont tu es si gonflé. Tu corromps tout ce que tu donnes. Je voudrais bien savoir ce qui te cambre si fort la taille, d’où te viennent ces airs, ces habitudes de physionomie si peu naturelles, et ce masque au lieu de visage ?
Que j’aime les bienfaits lorsqu’ils s’offrent sous les traits de la sensibilité, ou du moins de la douceur et de la sérénité ; lorsque le bienfaiteur ne m’écrase pas de toute la hauteur de son rang, lorsque, aussi affable qu’on peut l’être, il descend à mon niveau et dépouille ses dons de tout faste ; lorsqu’il choisit l’à-propos, et que l’occasion plutôt que l’urgence l’engage à me servir ! Il n’est qu’un moyen de guérir chez les grands cette arrogance qui tue les bienfaits, c’est de leur prouver que les largesses ne paraissent pas plus grandes pour être faites avec plus de fracas ; qu’ils ne peuvent par là se grandir eux-mêmes aux yeux de personne ; que c’est une fausse dignité que celle de l’orgueil, et qu’elle ferait haïr même ce qu’il y a de plus aimable.
XIV. Il est des choses qu’il serait fatal d’obtenir ; et de celles-là ce n’est pas le don, mais le refus qui est un bienfait. Aussi doit-on considérer l’intérêt du demandeur avant son désir. Souvent en effet c’est notre mal que nous souhaitons40 et nous n’en pouvons entrevoir toute la portée, parce que la passion trouble le jugement. Mais sitôt que le désir s’attiédit, que cette fougue d’une âme ardente, devant laquelle a fui la raison, est tombée, on maudit les pernicieux auteurs de ces présents qui nous ont nui. Comme on refuse l’eau froide aux malades, le glaive aux désespérés qui rêvent le suicide, et aux amants tout ce que leur passion pourrait tourner contre eux-mêmes ; ainsi à toutes les demandes de choses préjudiciables, quand on emploierait sollicitations, soumissions, larmes pathétiques, nous opposerons une persévérante résistance. Il convient d’envisager l’effet le plus éloigné de nos services aussi bien que le plus prochain : donnons ce qu’on est heureux de recevoir, ce qu’on sera heureux aussi d’avoir reçu. Bien des gens disent : « Je sais que cela ne lui profitera pas ; mais que faire ? il m’en prie : je ne puis résister à ses instances. C’est son affaire ; c’est à lui, non à moi qu’il devra s’en prendre. » Tu te trompes : c’est à toi, et avec justice, quand la raison lui reviendra, quand la fièvre, qui embrasait son âme, se sera calmée. Comment ne haïrait-il pas celui qui ne l’a aidé que pour son dommage et au risque d’un grand mal ? Octroyer aux gens ce qui doit les perdre, c’est une bonté cruelle41. S’il est noble et beau de sauver un homme en dépit même de ses efforts et de sa volonté ; lui accorder de désastreuses faveurs, c’est de la haine officieuse et complaisante. Nos bienfaits doivent être de ceux qui, à mesure qu’on en use, satisfont de plus en plus, qui enfin ne tournent jamais à mal. Je ne donnerai point d’argent que je saurai devoir être le prix d’un adultère : je ne veux pas me trouver complice d’un acte ou d’un projet infâme. Si je puis, j’en préviendrai l’exécution ; sinon, je n’y aiderai pas. Que la colère emporte mon ami à un acte injuste, ou que l’ardeur de l’ambition l’éloigne des voies de la prudence, je me garderai qu’il puisse jamais dire : « C’est son amitié qui m’a tué. Souvent il n’y a nulle différence entre les présents de nos amis et les souhaits de nos ennemis. Tout ce que ceux-ci nous veulent de mal, l’intempestive tendresse de ceux-là nous y prépare et nous y pousse. Or quelle honte, et cela n’est que trop fréquent, que les effets de l’amitié ressemblent à ceux de la haine !
XV. N’accordons pas de bienfaits qui puissent tourner à notre honte.
La première loi de l’amitié voulant qu’on égale son ami à soi-même, il faut songer à lui comme à soi. Donnons-lui s’il est dans le besoin, mais de manière à n’y pas tomber nous-mêmes ; secourons-le s’il va périr, mais sans vouloir périr pour lui, à moins que notre vie ne rachète celle d’un grand homme, ou ne s’immole à une grande chose. Ne rendons pas de ces services que nous rougirions de solliciter. Si je fais peu, je ne l’exagérerai pas, et si je fais beaucoup, je souffrirai qu’on l’estime pour peu42. Car comme celui qui tient note de ce qu’il a donné en détruit tout le charme ; montrer à tous combien on donne, ce n’est pas faire valoir son bienfait, c’est le reprocher43. Il faut consulter ses facultés et ses forces, afin de ne faire ni plus ni moins qu’on ne peut. Il faut apprécier l’homme à qui l’on donne : car il est des dons trop mesquins pour qu’ils doivent partir de gens haut placés, et d’autres sont trop grands pour la main qui reçoit. Il s’agit donc de comparer les deux personnes, de peser le bienfait en conséquence, de voir s’il est onéreux ou trop petit pour celui qui donne, et si celui qui recevra ne le dédaignera pas ou ne sera pas trop au-dessous.
XVI. Ce fou d’Alexandre, qui n’avait dans l’esprit que des idées gigantesques, faisait présent d’une ville à je ne sais quel particulier. Cet homme, se mesurant lui-même avec la grandeur d’une telle offre, la refusa comme devant trop l’exposer à l’envie, et comme disproportionnée pour sa condition. « Je n’examine point, dit le monarque, ce qu’il te convient d’accepter, mais ce qu’il me convient de donner. » Réponse en apparence héroïque et royale, au fond très absurde. La convenance n’est jamais absolue : elle est relative à la chose, à la personne, aux temps, aux motifs, aux lieux, à mille accessoires, sans lesquels la raison du fait n’existe plus.
O le plus présomptueux des êtres ! S’il ne lui convient pas de recevoir, te convient-il mieux de donner ? Garde une proportion entre les personnes et les dignités : toute vertu a ses bornes, et l’excès n’en est pas moins blâmable que le défaut. Libre à toi, j’y consens, grâce à ta haute fortune, de vouloir que tes cadeaux soient des villes ; et il était certes plus grand de ne pas les prendre que de les jeter aux premiers venus ; tel homme du moins est trop petit, pour que dans le pan de sa robe tu doives fourrer une cité.
XVII. Un cynique demandait un talent à Antigone44 qui répondit : « C’est trop demander pour un cynique. » Sur ce refus, l’autre se rabat à un denier : « Pour un roi c’est trop peu donner », réplique de nouveau le prince. Ignoble subterfuge ! moyen bien trouvé de ne donner ni l’un ni l’autre : pour le denier il ne vit que le roi ; pour le talent, que le cynique ; ne pouvait-il au cynique accorder le denier, et, comme roi, le gratifier du talent ? Qu’il y ait des dons trop considérables pour qu’un cynique doive les accepter, soit ; mais il n’en est point de si mince qu’un roi humain ne puisse honnêtement faire. Si l’on me demande mon avis, j’approuve le refus en lui-même : car c’est une chose intolérable qu’un contempteur de l’argent tende la main pour en obtenir. Haine aux richesses, as-tu dit : c’est ta profession de foi ; tu as pris ce rôle : il faut le jouer. Quoi de plus injuste que de vouloir la richesse avec les honneurs de l’indigence ? Envisageons donc, et ce que nous sommes, et ce que peut être l’homme que nous songeons à obliger.
J’emploierai ici une comparaison du stoïcien Chrysippe : « Au jeu de paume, dit-il, si la balle tombe, sans nul doute c’est la faute de celui qui l’envoie ou de celui qui l’attend. Elle soutient sa volée tant qu’elle voyage d’une main à l’autre, aussi adroitement rendue que servie ; or il faut pour cela qu’un bon joueur règle la force de ses coups sur le plus ou moins de distance de l’adversaire. » Il en est ainsi du bienfait : s’il n’est à la mesure du donnant comme du recevant, il ne partira ni n’arrivera juste. Si nous avons en tête un joueur habile et exercé, nous enverrons plus hardiment la balle ; car de quelque roideur qu’elle vienne, une main preste et agile ripostera. Mais en face d’un novice et d’un ignorant, nous y mettrons moins de vigueur et de fermeté : nous la dirigerons mollement, terre à terre, jusque dans la main qui l’attend. Même règle à suivre pour le bienfaiteur : il est des cœurs qu’il faut instruire ; soyons contents s’ils font quelque effort, s’ils se risquent, s’ils ont bon vouloir. Mais le plus souvent nous faisons, nous travaillons à faire des ingrats, comme s’il n’y avait de bienfaits vraiment grands que ceux qu’on n’a pu reconnaître : nous imitons ces joueurs malins qui ne se proposent que de faire siffler l’adversaire ; au préjudice du jeu lui-même, dont la durée dépend du concert des parties.
Bien des gens ont un si mauvais naturel qu’ils aiment mieux perdre le fruit de leurs services que de paraître l’avoir recueilli ; esprits superbes, qui jamais ne vous tiennent quittes. Combien n’est-il pas plus juste et plus généreux de me laisser à moi aussi mon rôle, de m’aider même à témoigner ma reconnaissance, de tout interpréter charitablement, de prendre mes remerciements comme un véritable acquit, et de m’ouvrir, à moi lié par vos dons, la facilité de me dégager ! On maudit le prêteur trop rigoureux à exiger son dû, aussi bien que celui dont les lenteurs et les difficultés tendent à reculer le remboursement ; de même accepter le retour d’un bienfait est un devoir, comme c’en est un de ne pas l’exiger. L’homme qui mérite le mieux d’autrui donne facilement, ne redemande jamais, est charmé quand on lui rend ce qu’il avait franchement oublié, et reprend du même cœur que s’il recevait.
XVIII. On voit des hommes qui non seulement donnent avec hauteur, mais qui reçoivent de même : choses dont il faut se garder. Et c’est ici le moment de passer à la seconde partie de cet ouvrage, où sera traitée la manière de recevoir les bienfaits. Tout devoir qui s’accomplit à deux exige autant de chaque côté. Quand on a bien déterminé ce que doit être un père, on sait qu’il ne faut pas moins de soin pour préciser ce que doit être un fils. Si le mari a sa tâche à remplir, celle de la femme n’est pas moindre. C’est un échange nécessaire d’avances et de retours, un contrat forcément égal, mais, dit Hécaton, difficile à régler. Car non seulement l’honnête est d’un pénible accès, mais tout ce qui touche à l’honnête ; il faut non seulement l’accomplir, mais l’accomplir selon la raison. Elle doit nous guider durant toute la vie, et diriger de ses conseils nos moindres actes comme nos plus grands ; c’est d’après ses inspirations qu’on doit donner, Mais son premier avis sera de ne pas recevoir de tous. De qui donc ? En deux mots voici ma réponse : de ceux à qui nous voudrions avoir donné. N’est-il pas vrai même qu’il faut plus de choix pour s’engager que pour obliger autrui ? Car, n’en résultât-il aucun inconvénient, et il en survient de nombreux, quel affreux supplice d’être obligé à un homme à qui on ne voudrait rien devoir ! Il est si doux au contraire de recevoir les bienfaits de celui qu’on chérirait encore après une injustice, de celui dont l’affection, d’ailleurs pleine de charme, devient en outre un devoir pour nous ! Mais pour une âme délicate et probe rien de pis que d’avoir à aimer ce qui n’a point ses sympathies45.
Ici comme toujours il faut que j’avertisse que je ne parle point des vrais sages : pour eux tout devoir est aussi un plaisir ; maîtres de leur âme, ils lui dictent telle loi qu’il leur plaît, et cette loi dictée, ils l’observent : je parle de ces hommes moins parfaits qui veulent bien suivre la voie de l’honnête, mais dont les passions n’y apportent souvent qu’une rétive obéissance.
Il me faut donc choisir celui de qui je voudrais recevoir, et choisir même avec plus de soin un bienfaiteur qu’un créancier. À ce dernier je ne dois rendre que la somme reçue ; et si je rends, je suis quitte et libéré ; à l’autre, il faut davantage ; et, quand j’ai payé mon tribut, je n’en demeure pas moins lié ; je n’en dois pas moins, après la restitution46, recommencer sur nouveaux frais. L’amitié prescrit de repousser des cœurs indignes d’elle. Que la même loi s’applique au lien sacré de la bienfaisance, d’où naît l’amitié. « Il ne m’est pas toujours permis, objectera-t-on, de dire : Je ne veux pas ; il est des cas où il faut recevoir malgré soi. Un tyran cruel et emporté me donne : si je dédaigne son présent, il se croira outragé. Puis-je ne pas accepter ? Je mets sur la même ligne qu’un brigand, qu’un pirate ce roi qui porte un cœur de pirate et de brigand : que faire ? Voilà un homme peu digne que je devienne son débiteur. »
Quand je dis qu’il faut choisir son bienfaiteur, j’excepte la force majeure et la crainte, sous la pression desquelles périt la liberté du choix. Si rien ne t’enchaîne, si tu es maître de vouloir ou de ne vouloir point, tu pèseras la chose en toi-même ; si la nécessité t’ôte le libre arbitre, tu sauras que tu n’acceptes point, que tu obéis. Il n’y a jamais obligation où il n’y a pas eu pouvoir de refuser. Veux-tu savoir si je consens, fais que je puisse ne pas consentir47. « Et si c’est la vie qu’on t’a-donnée ? » Qu’importe en quoi consiste le don, s’il n’est fait volontairement et reçu de même ? De ce que tu m’as sauvé, mérites-tu que je t’appelle mon sauveur ? Le poison quelquefois a tenu lieu de remède : on ne le compte pas pourtant parmi les substances salutaires. Il est des choses qui servent, mais qui n’obligent point.
XIX. Un tyran avait un abcès qui fût percé par le poignard d’un homme venu pour l’égorger. Ce tyran dut-il le remercier de ce qu’un mal, devant lequel l’art des médecins avait reculé, se trouvait guéri par l’assassinat ? Tu vois que le résultat importe assez peu, car je ne puis regarder comme bienfaiteur quiconque, voulant me nuire, m’aura servi. Au hasard appartient le bienfait, à l’homme l’offense.
Nous avons vu dans l’amphithéâtre un lion qui, reconnaissant son ancien maître dans une des victimes qu’on livrait aux bêtes, le protégea contre toute attaque48. Est-ce un bienfait que le secours de ce lion ? Non : il n’a ni voulu faire ni fait un acte réfléchi de bienfaisance. Au lieu d’une bête féroce, mets un tyran. Il m’aura sauvé la vie comme elle ; mais ni elle ni lui ne sont des bienfaiteurs. Il n’y a pas bienfait, si j’ai reçu forcément ; il n’y a pas bienfait, si je dois à qui je ne voudrais pas devoir. Avant tout laisse-moi mon libre arbitre : tu donneras après.
XX. On agite souvent cette question : M. Brutus fit-il bien de recevoir la vie que César lui laissa, César qu’il jugeait digne de mort ? La pensée à laquelle obéit Brutus en l’immolant sera discutée ailleurs. En ceci toutefois cet homme, grand dans le reste de sa vie, s’abusa fort, ce me semble, et n’agit point selon les principes du stoïcisme soit que le nom de roi l’eût effarouché, tandis que le meilleur gouvernement est celui d’un roi49 juste ; soit qu’il espérât rétablir la liberté dans une ville où l’on trouvait tant de profit et à commander et à servir ; soit qu’il s’imaginât pouvoir rappeler à sa forme première cette république dont les anciennes mœurs n’étaient plus, et faire refleurir l’égalité entre citoyens et la stabilité des lois là où il avait vu tant de milliers d’hommes combattre non pour repousser l’esclavage, mais pour le choix d’un maître50. Combien il fallait méconnaître obstinément la nature des choses et son propre pays pour croire qu’à l’usurpateur immolé il ne succéderait pas quelque héritier de ses projets, comme il s’était rencontré un Tarquin, après tant de rois exterminés par le fer et par les feux du ciel51 ! Au reste il fit bien d’accepter la vie, sans qu’il dût pour cela regarder comme un père l’homme qui n’avait conquis son droit de faire grâce qu’en violant le droit. Celui-là n’est pas mon sauveur qui ne s’est pas fait mon bourreau : il ne m’a pas tiré de péril, il m’a laissé aller.
XXI. On pourrait plutôt discuter jusqu’à un certain point ce que doit faire un captif, quand le prix de sa rançon lui est offert par un homme qui a prostitué son corps et sa bouche aux plus sales complaisances. Souffrirai-je que cet impur devienne mon sauveur ? Et s’il me sauve, de quelle reconnaissance le payerai-je ? Vivrai-je avec un monstre de débauche ? Refuserai-je de vivre avec qui m’a racheté ? Voici quel est mon sentiment. Je recevrai, même d’un homme de cette sorte, la somme que je dois livrer pour ma tête ; mais je la recevrai comme prêt, non comme bienfait. Je lui rembourserai sa somme ; et si l’occasion s’offre à moi de le tirer d’un danger, je l’en tirerai ; quant à l’amitié, ce lien des âmes qui se ressemblent, je ne descendrai pas jusque-là : je ne verrai pas en lui un libérateur, mais un placeur de fonds à qui je sais qu’il faut rendre ce qu’on reçoit. Il y a tel homme qui mérite que je reçoive ses bienfaits, mais qui va se nuire pour m’obliger : je n’accepterai point, par cela même qu’il est prêt à me servir à son détriment ou au prix d’un péril quelconque. Il veut me défendre en justice ; mais cette démarche lui ferait d’un homme puissant un ennemi. Son premier ennemi ce serait moi si, quand il veut s’exposer pour ma cause, à mon tour je ne prenais le parti plus simple de rester exposé tout seul.
Je ne vois rien que d’insignifiant et de fort ordinaire dans ce trait cité par Hécaton : Arcésilas, dit-il, refusa d’un fils de famille une offre d’argent, pour ne pas offenser le père, qui était avare. Qu’y avait-il de si louable à ne pas receler un vol, à aimer mieux ne pas recevoir que d’avoir à restituer ? La belle modération, de ne pas accepter le bien d’autrui ! S’il nous faut un exemple de noble désintéressement, prenons celui de Græcinus Julius, du grand citoyen que Caligula fit tuer, par cela seul qu’il ne convenait pas au tyran de trouver chez personne une pareille vertu52. Græcinus, un jour qu’il recevait l’argent que lui envoyaient ses amis pour contribuer aux frais des jeux publics, refusa de Fabius Persicus une somme considérable, et répondit à ceux qui, s’arrêtant plus à l’offrande qu’au personnage qui offrait, lui reprochaient ce refus : « Moi, recevoir un service d’un homme dont je n’accepterais pas à table une santé ! » Et comme le consulaire Rebilus, non moins décrié que Persicus, lui envoyait une somme encore plus forte et insistait pour qu’il en ordonnât l’acceptation : « De grâce, lui dit-il excusez-moi ; j’ai déjà refusé Persicus. » Est-ce là recevoir de toute main ? N’est-ce pas plutôt choisir, comme on choisit pour faire un sénateur ?
XXII. Quand nous croirons devoir accepter, acceptons avec joie, avec tous les signes du plaisir, si évidents pour celui qui donne qu’il en recueille à l’instant même le fruit de son action. C’est une satisfaction légitime que de voir son ami satisfait, plus légitime encore, s’il l’est par nous. Montrons combien le don nous a touchés, par l’effusion de nos sentiments ; et ce n’est pas devant le bienfaiteur seulement, mais en tout lieu qu’il faut le témoigner. La joie qu’on manifeste en recevant un service est le premier intérêt qu’on en paye.
XXIII. Il y a des hommes qui ne veulent accepter qu’en secret, qui évitent les témoins et les confidents : ils ont à coup sûr une arrière-pensée. Comme le bienfaiteur ne doit donner de publicité à ses présents qu’autant qu’elle peut plaire à l’obligé, qu’à son tour celui-ci les proclame devant tous. Ce que tu rougirais de devoir, ne l’accepte point. Tel vous témoigne sa gratitude à la dérobée, dans un coin, à l’oreille. Ce n’est point là de la réserve, c’est une manière de dénégation. Ingrat est celui qui ne remercie qu’en l’absence de tiers.
Comme certains emprunteurs ne veulent ni billets, ni entremise de courtiers, ni signature de témoins ou d’eux-mêmes ; ainsi font ceux qui s’étudient à ce que les services qu’on leur rend soient le plus possible ignorés. Ils craignent de leur donner de l’éclat, afin de paraître les devoir plutôt à leur mérite qu’à l’aide d’autrui. Sobres d’hommages pour ceux auxquels ils doivent la vie ou leur élévation, la peur de passer pour protégés leur vaut l’épithète bien plus fâcheuse d’ingrats.
XXIV. D’autres disent le plus de mal de ceux qui leur ont fait le plus de bien. Il est parfois moins dangereux d’offenser les hommes que de les servir : pour prouver qu’on ne vous doit rien, on prend le parti de vous haïr53 54. Or il n’est point de plus pressant devoir que de fixer en nous le souvenir de nos obligations ; et il faut maintes fois le renouveler, parce qu’on ne saurait les reconnaître si on ne se les rappelle, et que se les rappeler c’est déjà les reconnaître.
Il ne faut recevoir ni avec indifférence, ni d’un air bas et obséquieux. Si l’on est froid au moment même où les services récents ont tant de charme, que fera-t-on quand la première impression de plaisir sera émoussée ? L’un reçoit avec dédain, et semble dire : « Je n’en ai vraiment pas besoin ; mais, puisque vous le désirez si fort, je veux bien me laisser faire. » Un autre témoigne tant d’indolence qu’il vous laisse en doute s’il sent le bien que vous lui faites ; un troisième ouvre à peine la bouche, et il y a là plus d’ingratitude que dans un silence absolu. Que nos paroles répondent à la grandeur de l’acte, soyons-en moins chiches ; disons même : « Vous avez fait plus d’heureux que vous ne pensez. » Car il n’est personne qui ne s’applaudisse de ce que ses bienfaits portent loin. « Vous ne savez pas tout ce que je vous dois ; apprenez donc que vous êtes loin d’estimer votre action ce qu’elle vaut. » La plus prompte reconnaissance est celle qui s’exagère sa dette. « Jamais je ne pourrai m’acquitter envers vous ; du moins ne cesserai-je de proclamer partout que je ne puis m’acquitter. »
XXV. Jamais Furnius ne gagna mieux la faveur d’Auguste et ne le rendit plus facile à lui accorder de nouvelles grâces que le jour où obtenant le pardon de son père qui avait suivi le parti d’Antoine, il s’écria : « César, vous n’avez qu’un tort envers moi ; vous m’avez condamné à vivre et à mourir ingrat. » Quelle plus belle marque d’une âme reconnaissante que ce mécontentement d’elle-même, quoi qu’elle fasse, que ce désespoir de jamais s’élever à la hauteur du bienfait ! Voilà par quels discours et d’autres de ce genre nos sentiments, loin de se concentrer en nous, doivent éclater et luire à tous les yeux. À défaut même de paroles, si l’on est affecté comme on doit l’être, le fond du cœur se peint sur tous les traits. Celui qui sera reconnaissant, dès l’instant même du bienfait rêve aux moyens de l’être. « Il en est de la reconnaissance, dit Chrysippe, comme de ces coureurs qui, tout prêts à lutter de vitesse, sont retenus par la barrière ; qu’elle attende l’instant précis où, comme au signal donné, elle se précipitera. » Et ne lui faut-il pas toute la promptitude, tout l’élan possible pour atteindre la bienfaisance qui fuit devant elle ?
XXVI. Voyons maintenant ce qui surtout fait les ingrats. C’est ou la présomption, la malheureuse habitude innée chez l’homme de s’admirer lui-même et tout ce qui se rattache à lui ; ou la cupidité, ou l’envie. Commençons par le premier point. Il n’est personne qui ne se juge favorablement et qui, dès lors, pensant avoir tout mérité, ne reçoive une grâce comme une dette et ne se croie même estimé au-dessous de son prix : « Il m’a donné, mais après combien de délais et de peines ! N’eussé-je pas gagné mille fois plus si je m’étais consacré à tel ou tel autre, ou à moi-même ? Je m’attendais à mieux : mais me confondre avec la foule, me juger digne de si peu ! Il eût été plus honnête de m’oublier. »
XXVII. L’augure Cn. Lentulus, la plus grande notabilité pécuniaire, avant que les affranchis eussent prouvé qu’à côté d’eux il était pauvre, compta, et c’est le mot, car il ne fit que les compter, jusqu’à quatre cents millions de sesterces55. Aussi dépourvu d’esprit que rétréci de cœur, malgré son avarice extrême on lui eût arraché un écu plutôt qu’une parole, tant était grande la stérilité de son entretien. Eh bien, quoiqu’il dût tous les progrès de sa fortune à Auguste, auquel il n’avait apporté qu’une pauvreté pliant sous le faix d’un grand nom, ce Lentulus, devenu le premier de Rome en richesses et en crédit, se plaignait perpétuellement de l’empereur, qui l’avait, disait-il, arraché à ses études, et dont les faveurs accumulées n’égalaient pas ce qu’il perdait en renonçant à l’éloquence. Notez qu’entre autres services, Auguste l’avait sauvé ainsi du ridicule et d’un labeur fort inutile.
L’avidité exclut toute reconnaissance ; car aux prétentions déréglées aucun don ne suffit56. On convoite d’autant plus qu’on a recueilli davantage ; et la soif d’amasser s’augmente avec les monceaux d’or où elle est assise, pareille à la flamme, toujours plus active à mesure qu’elle s’élance d’un plus vaste foyer. De même l’ambition ne peut nous souffrir tranquilles à tel degré d’honneurs où jadis il était téméraire à nous d’aspirer. Le tribun ne sait nul gré à ceux qui l’ont élu, et se plaint qu’on ne l’ait pas porté à la préture ; la préture même ne le flatte guère, si l’on n’y joint le consulat, qui ne le satisfait pas non plus s’il ne l’a qu’une année. L’ambition se dépasse elle-même : ses propres succès disparaissent à ses yeux, qui ne voient plus le point de départ, mais le but à atteindre. Un fléau plus violent et plus acharné que tout cela, c’est l’envie, qui nous irrite par ses comparaisons.
XXVIII. « Il a fait cela pour moi ; mais pour celui-ci il a fait plus, mais il s’est hâté pour celui-là ; » et, sans admettre le droit d’aucun, on oppose à tous le sien qu’on s’exagère. Combien n’est-il pas plus simple et plus sage d’amplifier le service obtenu, sachant bien que nul n’est prisé des autres autant que de soi-même ! J’aurais dû recevoir plus, mais il lui était difficile de me donner davantage : plusieurs avaient droit au partage de ses libéralités. C’est un commencement ; sachons nous en contenter, notre manière de recevoir le provoquera à continuer. S’il a fait peu, il fera plus souvent ; cet homme m’est préféré ; et moi, je l’ai été à tant d’autres ! Sans avoir mon mérite ni mes titres, il a eu le don de plaire. La plainte ne me rendra pas digne de mieux, mais indigne de ce que j’ai eu. Il a prodigué à des infâmes ; que m’importe ? La Fortune choisit-elle bien souvent ? On gémit tous les jours des prospérités du vice ; et maintes fois la grêle qui passe à côté de l’enclos du méchant écrase la moisson du juste. Chacun éprouve les caprices du sort, en amitié comme en tout le reste. Point de bienfait si complet que ne puisse rapetisser la jalousie ; point de si mince faveur que ne grandisse une interprétation bienveillante ; les motifs de plainte ne manqueront jamais à qui ne voit dans un bienfait que le côté défavorable.
XXIX. Vois avec quelle injustice sont appréciés les bienfaits du ciel, même par des hommes qui font profession de sagesse. Ils se plaignent que nous n’ayons pas l’énorme taille de l’éléphant, la vitesse du cerf, la légèreté de l’oiseau, l’impétueuse vigueur du taureau ; que notre peau ne soit pas solide comme celle du buffle, élégante comme celle du daim, fourrée comme celle de l’ours, souple comme la robe du castor57 ; ils envient au chien la finesse de son odorat, à l’aigle son œil perçant, au corbeau ses longs jours, à tant d’autres leur aptitude merveilleuse à nager. Et bien que la réunion de certaines facultés soient incompatibles dans le même individu, comme un corps agile et robuste en même temps, de ce que l’inconciliable et les contraires n’entrent point dans l’organisation de l’homme, ils crient à l’injustice, et vont querellant cette Providence, insoucieuse de nous, qui nous a refusé une santé inaltérable, une force à toute épreuve, la science de l’avenir. Peu s’en faut que leur impudence n’aille jusqu’à maudire la nature, parce que, placé plus bas que les dieux, l’homme ne marche point leur égal. Qu’il vaut bien mieux se reporter à la contemplation de leurs grands, de leurs innombrables bienfaits, et leur rendre grâces de nous avoir assigné le plus magnifique des domiciles, le second rang dans le monde et l’empire de la terre58 ! Ose-t-on bien comparer à nous ces animaux dont nous sommes les souverains ? Tout ce que nous n’avons point, nous ne pouvions l’avoir. Qui que tu sois donc, injuste appréciateur de la condition humaine, songe à tout ce qu’a fait pour nous le père des mortels, à tant d’animaux, bien plus forts que l’homme, et qui subissent son joug, à d’autres, bien plus agiles, qu’il atteint ; songe que rien de ce qui peut mourir n’est hors de la portée de ses coups. Que de vertus, que d’arts nous furent départis ; et ce génie enfin qui, dès l’instant où il le veut, embrasse tel objet qu’il lui plaît, plus rapide que les astres mêmes dont il devance de plusieurs siècles les futures révolutions ! Songe à tant de productions du sol, à tant de ressources, à tant de trésors qui s’accumulent les uns sur les autres ! Que tu suives toute l’échelle des êtres et, faute d’en trouver un dont tu préfères l’ensemble au tien, que tu choisisses dans tous chacune des qualités que tu voudrais avoir, sois juste envers la nature pour toi si complaisante, tu seras forcé d’avouer que l’enfant gâté de la nature, ce fut toi. Oui, nous fûmes les plus chers favoris des dieux immortels, nous le sommes toujours. Et, honneur le plus insigne qu’ils nous pussent faire, ils nous ont placés immédiatement après eux. Nous avons reçu de grands biens, de plus grands dépasseraient notre capacité59.
XXX. Cette digression, cher Libéralis, m’a semblé nécessaire, et parce qu’il fallait parler un peu des plus grands de tous les bienfaits, dès que je traitais des plus modiques, et parce que le vice sur lequel j’appelle l’exécration s’étend avec audace des premiers à tous les autres. À qui en effet témoignera-t-il sa gratitude, quelle faveur jugera-t-il assez précieuse ou digne de retour, celui qui dédaigne les plus magnifiques de toutes les faveurs ? À qui pensera-t-il devoir son salut, son existence, l’homme qui nie avoir reçu des dieux cette même vie que tous les jours il leur demande ? Enseigner la reconnaissance, c’est donc plaider et la cause des hommes et celle des dieux : les dieux n’ont nul besoin, ils sont hors de la sphère des désirs ; nous pouvons néanmoins leur témoigner notre gratitude. Nul n’est en droit de s’excuser sur sa faiblesse et sa misère ; nul ne saurait dire : « Que ferais-je, et comment m’y prendre ? Puis-je jamais payer de retour ces êtres si supérieurs, ces maîtres de toutes choses ? » Rien n’est plus facile : avare, tu le peux sans frais ; paresseux, sans travail. Au moment même où l’on t’oblige tu te mets au pair, si tu veux, avec tout bienfaiteur ; reçois-tu avec gratitude, tu as rendu.
XXXI. Voilà de tous les paradoxes de la secte stoïque le moins étrange, à mon avis, et le moins incroyable ; recevoir avec gratitude, c’est rendre. Comme en effet nous rapportons tout à l’intention, tenons pour fait tout ce qu’on a voulu faire ; et comme la piété, la bonne foi, la justice, toutes les vertus enfin existent tout entières en elles-mêmes, encore bien qu’elles n’aient pu se produire activement ; la reconnaissance aussi peut exister par la volonté seule. Chaque fois qu’on vient à bout de ce qu’on se proposait, on recueille le fruit de sa peine. Le bienfaiteur, que se propose-t-il ? l’utilité d’autrui et sa propre satisfaction. Si son vœu est rempli, si son bienfait m’est parvenu, et si nous sommes heureux l’un par l’autre, il a trouvé ce qu’il cherchait ; car il ne demandait rien en retour : autrement c’eût été non un bienfait, mais un trafic.
On a réussi dans sa traversée quand on a touché le port qu’on désirait ; le trait qu’on lance a répondu à l’impulsion d’une main sûre s’il frappe le but ; l’homme qui fait le bien veut qu’on y soit sensible ; si je le suis il a ce qu’il voulait. Mais il en a espéré quelque profit ! Ce n’était plus dès lors un bienfait, dont le propre est de ne songer nullement au retour. Si je reçois du même cœur que l’on me donne, j’ai déjà rendu ; sinon, la pire des conditions serait imposée à la plus noble vertu. Pour que je pusse être reconnaissant, on me renverrait à la Fortune. Non, si ses rigueurs m’empêchent de m’acquitter, le cœur suffit pour répondre au cœur. Quoi donc ? Ne ferai-je pas aussi tout mon possible pour me libérer ? Ne dois-je pas épier l’instant et les occasions, et souhaiter même de rendre au centuple ce que j’ai reçu ? Triste sort du bienfait pourtant, s’il n’est pas permis d’y répondre les mains vides.
XXXII. Celui, dit-on, qui éprouve le bienfait a beau avoir reçu du meilleur cœur, il n’a pas accompli sa tâche. Reste l’obligation de rendre. De même au jeu de paume60 c’est quelque chose de recevoir la balle avec adresse et promptitude ; mais on n’appelle bon joueur que celui qui l’a renvoyée convenablement et sans effort, comme il l’a reçue. » La comparaison est inexacte. » Pourquoi ? « Parce que la beauté du jeu consiste dans les mouvements d’un corps agile, non dans l’intention ; parce qu’un entier développement est nécessaire aux actes qui ont les yeux pour juges. » Et pourtant je ne te refuserai pas le nom de bon joueur si, ayant reçu la balle comme tu le devais, il n’a pas tenu à toi qu’elle ne fût renvoyée. « Mais, poursuit-on, bien que l’art du joueur n’y perde rien, puisqu’il a fait ce qui dépendait de lui, et qu’il est capable de faire le reste, le jeu toutefois demeure imparfait, ce jeu qui ne s’exécute bien que tant que la balle est tour à tour servie et rendue. » Je ne prolongerai pas cette réfutation ; j’accorderai qu’il en soit ainsi : que le jeu y perde et non le joueur ; de même aussi, dans la question présente, il y aura perte sur le bienfait auquel on doit la pareille ; mais rien ne manque à l’âme, elle a trouvé sa digne rivale, qui a fait, autant qu’il était en elle, tout ce qu’elle voulait faire.
XXXIII. Un service m’a été rendu ; je l’ai reçu de la manière que le bienfaiteur voulait qu’il le fût ; dès lors il a ce qu’il désire, la seule chose qu’il désire : je suis donc reconnaissant. Après cela il lui reste le droit d’user de moi et l’avantage tel quel que peut offrir un homme reconnaissant ; mais ce n’est pas là le complément d’une dette à demi payée, c’est un accessoire au payement. Phidias fait une statue : le fruit de l’art est autre chose que le loyer de l’artiste ; le fruit de l’art, c’est d’avoir réalisé l’idée ; le loyer de l’artiste, c’est de l’avoir réalisée avec profit. Phidias a parfait son œuvre, bien qu’il ne l’ait pas vendue. Il en recueille un triple fruit, d’abord la satisfaction intérieure de l’avoir achevée, puis la gloire, et enfin le profit que lui rapportera soit la reconnaissance, soit le prix de la vente, soit quelque autre avantage. De même le premier fruit du bienfait est l’intime jouissance que goûte celui qui a fait parvenir où il a voulu les effets de sa générosité. Vient ensuite la gloire, et en troisième lieu ce que l’obligé peut rendre à son tour. Ainsi lorsqu’un service est reçu de bon cœur, son auteur en a déjà recueilli la valeur, mais non le salaire effectif. Je dois donc ce qui est en dehors du bienfait même, mais ce bienfait, la manière dont je l’ai reçu l’a payé.
XXXIV. « Qu’est-ce à dire ? On a payé de retour quand on n’a rien fait ? » D’abord, on a beaucoup fait : à un cœur généreux on a offert un cœur touché ; comme entre amis, tout s’est passé d’égal à égal. Distinguons en outre : un bienfait ne s’acquitte pas de même qu’une créance. N’attends pas que je te produise une quittance : c’est l’âme qui satisfait à l’âme. Ce que je dis, bien qu’au premier aspect ton opinion y soit combattue, ne te choquera pas, pour peu que tu te prêtes à ma pensée et que tu songes qu’il existe plus de choses que de mots. Il y a une infinité de choses sans nom, qu’à défaut d’appellations propres, nous désignons par des termes étrangers et d’emprunt. Nous disons le pied d’un lit, d’une voile, d’un vers, comme le pied d’un homme ; nous appelons chien l’animal qu’on dresse pour la chasse, un poisson, une constellation. Trop pauvres de mots pour assigner à chaque chose un nom spécial, au besoin nous en empruntons. La bravoure est cette vertu qui méprise des périls nécessaires ; ou bien encore, c’est la science de repousser, de soutenir, de provoquer ces périls ; nous donnons pourtant le nom de brave au gladiateur, et au dernier des esclaves qu’un moment de vertige pousse au mépris de la mort.
L’épargne est l’art d’éviter les dépenses superflues ou d’user modérément de son bien ; cependant ce mot est pour nous le synonyme de calculs étroits et de lésinerie, quoiqu’il y ait l’infini entre la modération et l’avarice. Ce sont choses différentes par essence ; mais, vu la pénurie du langage, nous qualifions d’épargne l’une et l’autre, comme nous nommons brave le sage qui ne s’émeut point des dangers imprévus, aussi bien que le fou qui se rue à travers les périls. Ainsi le bienfait est à la fois, comme je l’ai dit, l’acte et l’objet donné au moyen de cet acte, comme de l’argent, une maison, la prétexte. Le nom est le même pour les deux choses : le sens et la portée sont tout autres.
XXXV. Prête-moi donc attention, tu vas voir que je n’avance rien qui répugne-à ton opinion. Le bienfait qui s’accomplit par l’acte est rendu si je le reçois avec affection ; celui qui consiste dans la chose même n’est pas rendu encore, mais je voudrais le rendre. Mon cœur a répondu au tien, mais je dois la chose. Ainsi, bien que nous disions qu’un bienfait est payé s’il est reçu avec joie, nous prescrivons néanmoins de rendre quelque équivalent de ce qu’on a reçu.
Nous avons tels points de doctrine qui s’écartent des idées communes, puis qui y rentrent par une autre voie. Nous nions que le sage reçoive l’injure ; et cependant, s’il est frappé d’un coup de poing, l’agresseur sera condamné pour injure. Nous soutenons qu’un fou ne possède rien ; mais quiconque dérobe quelque objet à un fou, nous le punirons comme voleur. Tous les hommes non sages, disons-nous61, sont insensés, et pourtant nous n’ordonnons pas à tous l’ellébore ; tout en les jugeant insensés nous leur conférons le droit de suffrage et des magistratures. De même nous prétendons que recevoir un bienfait dignement, c’est y répondre ; et nous n’en laissons pas moins l’obligé sous ie poids de sa dette : il y doit satisfaire, après qu’il y a déjà satisfait. C’est là exhorter à la reconnaissance, loin de nier le bienfait.
Ayons foi en nous-mêmes, et n’allons point faiblir de cœur, comme accablés d’une charge intolérable. « Il m’a comblé de biens ; il a défendu mon honneur ; il m’a fait quitter le triste appareil de suppliant ; ma vie, et ce qui vaut mieux que la vie, ma liberté est sauve : comment reconnaîtrai-je tant de services ? Quand viendra le jour où je lui prouverai tout mon dévouement ? » Ce jour, c’est celui même où il te prouve le sien. Accepte, embrasse avec amour le bienfait ; réjouis-toi, non de recevoir, mais de rendre, et de devoir encore. Tu n’auras pas de tels risques à courir que le sort puisse faire de toi un ingrat. Je ne te proposerai rien de bien difficile : tu pourrais céder au découragement ; la perspective de tes charges et d’une longue redevance pourraient glacer ton zèle : je ne t’ajourne point, tu peux payer comptant. Tu ne seras jamais reconnaissant si tu ne l’es sur l’heure. Que feras-tu donc ? Il ne s’agit pas de prendre les armes ; et plus tard peut-être le faudra-t-il ; de courir les mers, mais il se peut que tu t’embarques sous la menace des vents. Tu veux rendre le bienfait ? montre-toi touché de le recevoir, tu auras fait acte de gratitude : non qu’à ce prix tu puisses te juger quitte, mais tu devras avec plus de sécurité.
LIVRE III
I. Ne pas répondre aux bienfaits est une chose honteuse et réputée telle chez tous les hommes, mon cher Libéralis. Ainsi l’ingrat lui-même se plaint des ingrats ; et tous sont entachés d’un vice odieux à tous ; tel est enfin le renversement des principes, que l’on hait parfois le bienfaiteur non seulement après le bienfait, mais à cause du bienfait. C’est chez quelques-uns l’effet d’une perversité naturelle, j’en conviens : chez la plupart c’est le temps qui d’un jour à l’autre emporte leurs souvenirs ; et ces mêmes impressions qui, dans leur nouveauté, étaient si vives, en vieillissant se sont effacées. C’est sur quoi je me rappelle avoir discuté avec toi : cette classe d’hommes n’était pas ingrate, à t’entendre, mais oublieuse ; comme si ce qui fait l’ingratitude l’excusait ; comme si l’homme n’était pas ingrat dès lors qu’il oublie, puisque l’oubli n’a lieu que chez l’ingrat. Il y a plusieurs espèces d’ingrats, comme de voleurs, comme d’homicides : leurs crimes sont au fond les mêmes, quoiqu’ils offrent une grande variété de genres. Ingrat est celui qui nie un service obtenu ; ingrat qui le dissimule ; ingrat qui ne rend point ; plus ingrat que tous celui qui oublie. Les autres, en effet, s’ils ne payent pas, sentent qu’ils doivent ; ils gardent du moins la trace du bienfait que leur mauvaise conscience tient enseveli ; et peut-être un jour seront-elles converties à la reconnaissance par une cause quelconque, telle que les avertissements de la honte, un désir subit de vertu, comme il s’en élève parfois au cœur même du méchant, enfin une occasion facile et engageante ; mais comment connaîtrait-il la gratitude, l’homme à qui le bienfait a pu échapper tout entier ?
Et lequel juges-tu le plus désespéré, ou celui chez qui la reconnaissance a failli, ou celui qui a perdu jusqu’à la mémoire ? Les mauvais yeux redoutent la lumière, l’aveugle ne la voit plus ; qui n’aime pas ses parents est dénaturé, qui ne les reconnaît pas est en démence. Or y a-t-il ingratitude pareille à celle qui écarte et repousse au point de n’y songer plus ce qui devrait tenir la première place dans sa pensée et s’y représenter sans cesse ? Certes on ne rêve guère au moyen de s’acquitter, quand on se laisse gagner par l’oubli.
II. D’ailleurs, pour rendre le bien qu’on a reçu, il faut, outre la vertu, les circonstances, les moyens ; il faut que le sort nous seconde. Un cœur qui se souvient n’a pas de frais à faire pour être reconnaissant. Se refuser à ce qui n’exige ni peine, ni richesse, ni bonheur, c’est n’avoir plus pour se couvrir l’ombre d’un prétexte. Non, il n’a jamais voulu s’acquitter celui qui a éloigné de soi le bienfait jusqu’à le perdre de vue. Comme les ustensiles habituels, qui souffrent journellement le contact de la main, ne risquent jamais de se rouiller ; comme au contraire ceux qu’on ne ramène plus sous nos yeux, mais qu’on laisse à l’écart où ils gisent comme inutiles, contractent par le temps même toutes sortes de souillures ; ainsi tout souvenir que l’esprit remanie et rafraîchit sans cesse ne lui échappe jamais : il ne perd que ceux auxquels il se reporte trop rarement62.
III. Outre cette cause, il en est d’autres bien fréquentes qui font tirer un voile sur les plus importants services. La première de toutes et la plus puissante, c’est que, toujours préoccupé de nouveaux désirs, on n’envisage plus ce qu’on a, mais ce qu’on poursuit, oubliant ce qui est, tout entier à ce qu’on voudrait qui fût. Ce qu’on possède, on n’en tient plus compte. Et qu’arrive-t-il ? Le bien obtenu, nos prétentions nouvelles le font si mince que son auteur lui-même encourt notre indifférence. Nous l’avons aimé, vénéré, proclamé le créateur de ce que nous sommes, tant que nos premiers avantages ont su nous plaire ; puis, subitement épris d’un rang plus élevé, c’est là que nos vœux nous emportent, car le mal de tout mortel devenu grand est de vouloir grandir encore : dès lors s’évanouit, tout ce qu’auparavant il nommait bienfait ; il considère non plus ce qui le met au-dessus des autres, mais seulement ceux qui le précèdent et ce que leur sort a d’éblouissant63. Or nul ne peut être à la fois envieux et reconnaissant : car l’envie part d’un cœur mécontent et chagrin ; la reconnaissance, d’un cœur satisfait. Et puis, comme chacun de nous ne voit que le présent, si prompt à passer, rarement la pensée se replie vers le temps qui n’est plus. De là vient que nos premiers maîtres et tous leurs soins pour nous sont effacés de notre esprit, parce que notre enfance est déjà bien loin ; les bienfaits placés sur notre adolescence ont péri de même, parce qu’elle aussi nous l’avons quittée sans retour. Ce qui a été, nous le comptons non pas simplement comme passé, mais comme absolument perdu ; et si notre mémoire est fragile, c’est que nous sommes tout à l’avenir.
IV. Rendons ici témoignage à Épicure, qui se plaint si souvent de l’ingratitude des hommes envers ce qui a cessé d’être. Quoi qu’ils aient recueilli de biens autrefois, dit-il, ils n’y reviennent plus, ne les comptent point parmi leurs jouissances, tandis qué les plus certaines sont celles qu’on ne peut plus nous ravir64. Les biens présents n’ont point encore toute leur fixité : quelque accident peut les abattre ; l’avenir est suspendu à mille chances : le passé seul est en lieu sûr, comme une réserve. La reconnaissance peut-elle donc se trouver chez ceux qui franchissent la vie tout entière sans voir que le présent et l’avenir ? C’est du souvenir que naît la gratitude ; et on accorde bien peu au souvenir quand on donne tant à l’espérance.
V. S’il est des connaissances, mon cher Libéralis, qui, une fois entrées dans l’esprit, s’y gravent à jamais ; s’il en est d’autres qu’il ne suffit pas d’avoir apprises pour les posséder, et dont la chaîne se rompt à moins qu’on ne la suive jusqu’au bout, la géométrie par exemple, la science des révolutions célestes, et toute autre notion fugitive par sa subtilité même ; ainsi la grandeur de certains bienfaits ne permet pas qu’on les oublie, tandis que d’autres moins importants, mais fort nombreux et d’époques diverses, glissent de notre mémoire. C’est, je l’ai dit, parce qu’on n’y fouille pas souvent et qu’on ne fait pas volontiers la récapitulation de ses dettes.
Entendez les solliciteurs : pas un qui ne vous dise que votre souvenir vivra éternellement dans son âme, pas un qui ne proteste d’un attachement, d’un dévouement sans bornes ; et, s’il est des formules plus humbles pour engager sa foi, ils les trouvent. Mais ce langage du premier jour, bien peu de temps après ils l’évitent comme dégradant et peu digne d’hommes libres ; et ils arrivent enfin à ce que j’appelle, moi, le dernier degré de perversité et d’ingratitude, à l’oubli total. Il est si vrai qu’on est ingrat quand on oublie, que pour être reconnaissant, il suffit de se ressouvenir.
VI. On demande si un vice aussi odieux devrait rester impuni, et si la loi tant débattue dans nos écoles ne pourrait pas régner dans l’État, cette loi qui donne contre l’ingrat une action fondée en équité aux yeux de tous. Pourquoi non ? Des cités même ne reprochent-elles pas à d’autres cités les services qu’elles leur ont rendus, et la dette des ancêtres n’est-elle pas exigée des descendants ?
Nos pères, ces hommes véritablement grands, ne redemandaient rien qu’à l’ennemi : ils donnaient noblement et perdaient de même. Excepté les Mèdes65, aucun peuple n’a donné recours en justice contre les ingrats ; grande présomption qu’il n’en fallait point donner. Contre tous les autres méfaits les nations s’accordent ; et l’homicide, l’empoisonnement, le parricide, le sacrilège subissent, selon les divers pays, une peine diverse, mais partout ils en subissent une. Le crime dont je parle, le plus fréquent de tous, n’est puni nulle part, quoique partout réprouvé. Ce n’est pas qu’on l’absolve ; mais un fait mal déterminé est d’une appréciation difficile : on n’a pu que lui infliger l’exécration des hommes et le laisser parmi ces choses que nous renvoyons au jugement des dieux.
VII. Au reste il s’offre à moi de nombreux motifs pour que cette inculpation ne tombe pas sous l’empire de la loi. Le premier de tous, c’est que le plus beau côté du bienfait disparaît, s’il engendre une action à l’instar d’un prêt de telle somme, ou d’un fermage, ou d’un loyer. Ce qu’il y a de plus magnifique dans le don, c’est que l’on donne, fût-on sûr de perdre ; c’est qu’on laisse tout à la discrétion de l’obligé. Si je l’assigne, si je l’appelle devant le juge, dès lors il n’y a plus bienfait, mais créance. Ensuite si rien n’est plus honorable que la gratitude, elle cesse de l’être dès qu’elle est forcée ; et on ne louera pas plus un homme reconnaissant que celui qui rend un dépôt ou qui paye une dette avant contrainte judiciaire.
Ainsi nous gâterons les deux plus beaux actes de la vie humaine, la reconnaissance comme le bienfait. Car qu’y a-t-il d’admirable en l’un, si le don gratuit dégénère en prêt, et dans l’autre, si le retour de spontané devient obligatoire ? Il n’y a point de gloire à être reconnaissant, s’il n’y a sûreté pour l’ingratitude.
Ajoute que pour appliquer cette seule loi tous les tribunaux suffiraient à peine. Qui n’actionnerait pas, et qui ne serait pas actionné ? Il n’est personne qui n’élève trop haut, personne qui n’amplifie les moindres services qu’il a rendus. D’ailleurs tout ce qui rentre dans le domaine légal peut se spécifier et ne laisse pas au juge une latitude indéfinie. Aussi le sort d’une bonne cause paraît-il moins chanceux devant le juge qu’auprès d’un arbitre ; parce que les textes enferment le premier et lui posent des limites qu’il ne saurait franchir, tandis que le second est libre, et qu’aucun lien n’enchaîne sa conscience : il peut retrancher, il peut ajouter et régler sa sentence non d’après la loi et les prescriptions juridiques, mais selon l’impulsion de l’humanité et de la pitié. L’action contre l’ingrat, loin de lier le juge, le constituerait libre et souverain. Car qu’est-ce que le bienfait ? Rien ne le détermine ; et puis l’évaluation en dépendrait de l’interprétation plus ou moins bienveillante du magistrat. Qu’est-ce que l’ingrat ? Point de loi qui le définisse. Plusieurs le sont, bien qu’ayant rendu ce qui leur fut donné ; comme d’autres, qui n’ont rien rendu, ne le sont point. Un magistrat, même inhabile, peut, sur certains cas, porter son arrêt, quand il faut décider si tel fait existe ou non, ou quand la présentation d’un garant fait évanouir la contestation. Mais quand le pur raisonnement doit prononcer entre les parties, c’est la présomption morale qu’il faut suivre. Dès qu’il s’élève un différend que la sagesse seule peut trancher, on ne saurait pour cela prendre un juge dans la foule des selecti inscrits au tableau d’après le cens et comme fils de chevaliers66.
VIII. Ce n’est donc pas que la question ait semblé peu digne d’être déférée au juge ; c’est qu’on n’a point trouvé de juge capable de l’apprécier. Et tu n’en seras pas surpris, si tu pèses bien ce que présenterait de difficulté toute cause de cette nature. Tel m’a donné une forte somme, mais il est riche : le sacrifice pour lui est insensible. Tel autre m’a donné autant, mais il y perd tout son patrimoine. Si la somme est la même, quelle différence dans le bienfait ! Second exemple : un homme paye pour un débiteur adjugé à son créancier, mais il avait l’argent chez lui ; un autre avance la même somme, mais il l’a empruntée, ou sollicitée, il a consenti à se charger d’une lourde obligation. Mettras-tu sur la même ligne l’auteur d’une largesse qui ne l’a point gêné et l’homme qui s’est endetté pour donner ?
Souvent c’est la circonstance, non la somme, qui fait la grandeur du bienfait. C’en est un que le don d’une terre capable par sa fertilité de remédier à la disette d’un pays ; c’en est un que le morceau de pain offert à l’affamé. C’est un bienfait que la donation de vastes contrées traversées de rivières nombreuses et navigables ; c’en est un d’indiquer à l’homme consumé par la soif et qui tire à peine quelque souffle d’un gosier desséché la source qui le désaltérera. Qui comparera ces différences ? Qui les pèsera ? La décision est difficile, quand ce n’est pas la chose, mais son importance, qui est en question. Les dons fussent-ils les mêmes, si la façon de les faire est autre, ils n’ont plus le même poids. On m’a rendu service, mais de mauvaise grâce ; mais on a témoigné du regret de m’avoir servi, mais on m’a regardé avec plus de hauteur que de coutume : on m’a donné si tard qu’on m’eût obligé davantage par un prompt refus. Comment le juge entrera-t-il dans l’appréciation de ces services, quand le langage, l’hésitation, l’air du visage en détruisent le mérite ?
IX. Ajouterai-je que certains bienfaits ne doivent ce nom qu’à nos extrêmes désirs ; et que d’autres, qu’on ne classe pas sous, ce titre banal, ont plus de prix quoique ayant moins d’éclat ? C’en est un, penses-tu, que de nous conférer le droit de cité dans un puissant État, de nous faire asseoir aux bancs des chevaliers, de nous défendre d’une accusation capitale ; mais nous donner d’utiles conseils ; mais nous retenir sur la pente du crime ; mais désarmer le suicide ; mais par d’heureuses consolations réconforter le désespoir, et, quand il veut suivre au tombeau ceux qu’il regrette, le réconcilier avec la vie ; mais veiller au chevet d’un malade, et si sa santé, son salut dépendent d’un moment, épier et saisir l’instant propice à l’alimentation, ou ranimer par le vin ses artères défaillantes et lui amener le médecin qui l’arrache au trépas, de tels services peuvent-ils s’estimer, et ordonnera-t-on de les compenser par des services d’autre nature ? Cet homme t’a donné une maison : moi je t’ai averti que la tienne allait crouler sur toi. Il t’a donné un patrimoine, et moi une planche dans le naufrage. Il a combattu pour toi, et son sang a coulé ; moi je t’ai sauvé la vie par mon silence. Comme les bienfaits se reçoivent en autre monnaie qu’ils ne se rendent, faire la balance est difficile.
X. Et en outre, le jour du remboursement n’est point fixe, comme pour un prêt de deniers. Qui n’a pas rendu aujourd’hui peut le faire plus tard ; et au bout de quel temps, dis-moi, l’ingratitude sera-t-elle constante ? Les plus grands bienfaits ne se démontrent point. C’est souvent un mystère enseveli dans la conscience des deux intéressés. Introduirons-nous cette règle : que le bien ne se fasse qu’en présence de témoins ? Et quelle peine infliger aux ingrats ? Sera-ce la même pour tous, quand les bienfaits sont si divers ? Sera-t-elle différente et graduée sur le plus ou moins d’importance du service ? Oui ? Elle sera donc taxée pécuniairement ; et si c’est la vie, si c’est plus que la vie qu’on a reçu ? Quel châtiment décernerez-vous ? Moindre que le bienfait, ce ne serait pas juste ; capitale comme lui, quelle horreur que le bienfait aboutisse à une catastrophe sanglante !
XI. « Mais, dit-on, certaines prérogatives ont été accordées aux pères. Comme on les a traités avec une considération toute spéciale, il devrait en être ainsi des autres bienfaiteurs. » Nous avons consacré la prérogative des pères, parce qu’il était d’intérêt public qu’on élevât des enfants : il fallait être encouragé dans cette tâche pour en courir les chances incertaines. On ne pouvait leur dire, comme à tout bienfaiteur : « Choisis à qui tu voudras donner, Ne t’en prends qu’à toi, si tu es dupe. Assiste qui le méritera. « Dans l’acte qui nous déclare pères, rien n’est laissé au discernement : tout se borne à des vœux. Afin donc de mieux décider l’homme à en aborder le risque, on a dû l’investir d’une certaine autorité. D’ailleurs il y a cette différence que les pères, après avoir été les bienfaiteurs de leurs enfants, le sont encore et le seront toujours ; et il n’est pas à craindre qu’ils se vantent sans avoir rien fait. Quant aux autres personnes, il s’agit non seulement de savoir si elles ont recouvré, mais si elles avaient donné. Les services d’un père sont incontestés ; et comme il est utile à la jeunesse d’être gouvernée, on lui a imposé, pour ainsi dire, des magistrats domestiques dont la surveillance pût la contenir. Enfin la dette contractée envers un père est partout la même : on a pu l’apprécier une fois pour toutes. Toutes les autres dettes sont diverses entre elles, dissemblables, et varient jusqu’à l’infini : elles n’ont donc pu être soumises à aucune évaluation ; il était plus juste de tout laisser là que de tout égaliser.
XII. Il est des choses qui coûtent beaucoup à ceux qui les donnent : d’autres sont beaucoup pour ceux qui les reçoivent et ne coûtent rien à donner. Parfois c’est un ami, et parfois un inconnu que l’on oblige. Le don est plus grand, à valeur égale, si c’est de ce don même que datent nos relations. On nous apporte tantôt des secours, tantôt des honneurs, tantôt des consolations. Il y a tel homme qui n’imagine rien de plus doux que de rencontrer un cœur où reposer son infortune. Tel autre, en revanche, aimera mieux qu’on s’occupe de son élévation que de sa vie même ; un troisième croira devoir plus à son libérateur qu’à l’auteur de son avancement. Toutes ces choses auront plus ou moins de prix, selon que le penchant du juge inclinera vers l’une ou vers l’autre.
Et puis, je choisis moi-même mon créancier ; mais un bienfait, souvent je le reçois de qui je ne l’eusse pas voulu ; parfois même c’est à mon insu qu’on m’oblige. Que feras-tu ? M’appelleras-tu ingrat si l’on m’a, sans mon aveu, grevé d’un bienfait que sciemment je n’eusse point accepté ; ou ne m’appelleras-tu point ingrat si je n’ai pas rendu ce qu’après tout j’aurai reçu ?
XIII. Un homme m’a obligé, et ce même homme ensuite m’a fait une injure67. Un seul bon office me fait-il une loi de dévorer tous ses outrages ; ou n’est-ce pas comme si je m’étais acquitté, dès qu’il a lui-même annulé son bienfait par l’injure qui a suivi ? Comment après cela estimer si l’avantage reçu l’emporte sur le tort éprouvé ? Un jour entier ne me suffirait pas si je tentais d’énumérer toutes les difficultés. C’est, dit-on, refroidir la bienfaisance que de ne pas venger le bienfait, que de n’infliger aucune peine à ceux qui le renient. Mais, d’un autre côté, prends garde qu’on sera bien plus circonspect à l’accepter, si l’on court risque d’avoir à plaider, d’être inquiété quoique innocent. Nous-mêmes enfin, nous serons plus lents à donner : car on n’aime pas à donner aux gens malgré eux. Mais celui que son bon cœur et l’attrait seul d’une bonne œuvre déterminent à la faire, donnera d’autant plus volontiers à des hommes qui ne lui devront rien que s’ils le veulent. Bien mince en effet est la gloire d’une vertu qui prend ses sûretés avec tant de soin.
XIV. Sans loi d’ailleurs, les bienfaits seront moins nombreux, mais plus vrais ; or est-ce un mal de laisser le frein aux libéralités étourdies ? Et tel est le vrai but de ceux qui n’ont fait de loi pour aucun de ces actes : ils ont voulu plus de circonspection dans les dons, comme dans le choix de ceux à qui l’on rendrait service. Examine plus d’une fois qui tu obliges : tu n’auras ni droit d’action, ni droit de répétition. Tu te trompes, si tu penses que le juge viendra à ton secours. Aucune loi ne te remettra en possession : la bonne foi de l’obligé est ta seule ressource. De cette sorte le bienfait conserve son importance et sa noblesse : il est profané, si tu en fais matière à procès. C’est la voix de l’équité même, c’est le droit des gens qui nous crie : Rends ce que tu dois. Mais honte au bienfaiteur qui nous somme de rendre ! Et quoi rendre ? La vie, qu’il te doit, la dignité, la sécurité, la santé ? Les plus grands services ne peuvent être acquittés. « Eh bien, qu’il me paye d’un équivalent. » Cela revient toujours à mon dire : la dignité du bienfait n’est plus, s’il se transforme en marchandise. N’excitons point les âmes à la cupidité, aux contestations, aux discordes : elles s’y portent assez d’elles-mêmes. Combattons de notre mieux cette tendance, et coupons court aux occasions, si on veut les chercher.
XV. Ah ! que ne pouvons-nous persuader aux hommes de ne recevoir de leurs débiteurs que des remboursements volontaires ! Plût au ciel que nulle stipulation ne liât l’acheteur au vendeur, que les pactes et conventions n’eussent pas besoin, comme garantie, de l’empreinte des sceaux, et qu’on leur préférât pour gardiens la bonne foi, l’amour du juste, la conscience68 ! Mais le parti le plus sûr l’a emporté sur le plus noble ; et on aime mieux enchaîner la bonne foi que de compter sur elle. Les deux parties amènent leurs témoins : celle-ci ne prête que sur plusieurs signatures et par entremise de courtiers ; celle-là n’a pas assez d’une enquête sur les biens de l’emprunteur, elle veut avoir droit sur sa personne. Quelle honte pour la race humaine que cet aveu de perfidie et d’iniquité publique ! On se fie plus aux cachets qu’aux consciences. Pourquoi a-t-on mandé ces respectables personnages ? Dans quel but apposent-ils leurs seings ? Évidemment pour qu’on ne nie pas avoir reçu ce qu’on reçoit69. Ce sont des hommes incorruptibles, des vengeurs de la vérité, penses-tu ! Mais tout à l’heure, à ces mêmes hommes, on ne prêtera pas d’une autre manière. N’était-il donc pas plus honorable de subir la mauvaise foi de quelques-uns que de craindre la déloyauté de tous ? Il ne manque à la cupidité que de ne plus vouloir placer un bienfait sans caution. Il est d’une âme généreuse et grande d’assister, de servir les hommes : qui répand des bienfaits imite les dieux ; qui les redemande est usurier. Et pour venger la cause des bienfaiteurs, nous les reléguerions dans la classe la plus méprisable !
XVI. Il y aura, dit-on, plus d’ingrats, si l’on ne donne point d’action contre eux. Tout au contraire, il y en aura moins : on mettra plus de discernement dans les bienfaits. D’ailleurs il n’est pas bon qu’on fasse savoir à tous combien sont nombreux les ingrats : la multitude des coupables ferait perdre la honte du crime70, et une flétrissure si commune ne déshonorerait plus. Quelle femme à présent est humiliée qu’on la répudie, depuis que d’illustres et nobles dames comptent leurs années non plus par consulats, mais par le nombre de leurs époux71 ? Elles divorcent pour se remarier, elles se remarient pour divorcer encore. On reculait devant ce scandale, tant qu’il était rare ; mais depuis qu’il n’est pas de jour où les journaux n’annoncent un divorce, à force d’entendre parler de la chose, on s’est instruit à la pratiquer.
A-t-on la moindre honte de l’adultère, maintenant qu’on est venu au point de ne prendre le mari que pour mieux enflammer l’amant ? La chasteté n’est plus qu’une preuve de laideur. Y a-t-il femme si misérable, si repoussante, qui ait assez d’un couple d’amants72, qui ne donne pas à chacun son heure, sans que le jour suffise à tous ; se faisant porter de chez l’un dans la maison de l’autre, s’établissant chez un troisième ? On est malapprise et d’un autre siècle73, si l’on ne sait pas qu’un seul amant n’est qu’un second mari. Comme la honte de ces turpitudes n’est plus rien depuis qu’elles se sont propagées au loin, de même les ingrats croîtront en nombre et en audace s’ils viennent une fois à se compter.
XVII. « Eh quoi ? L’ingrat sera donc impuni ! » Et l’impie, dis-moi, le sera-t-il ? Et l’envieux, et l’avare, et l’homme violent ou cruel ? Appelles-tu impuni ce que tous abhorrent, ou sais-tu un plus affreux supplice que l’exécration du genre humain ? Le châtiment de l’ingrat, c’est de n’oser plus ni recevoir de personne, ni donner à qui que ce soit, d’être ou de se croire signalé à tous les regards, d’avoir perdu le sentiment de la meilleure et la plus douce chose de la vie. Toi qui juges malheureux l’homme qui n’a point l’usage de la vue ou chez qui la maladie a fermé le passage des sons, tu ne plaindrais pas celui qui ne sait plus sentir un bienfait ? Il redoute les dieux dont l’œil est ouvert sur tous les ingrats ; et la conscience du bienfait qu’il a étouffé en lui le consume et le torture ; enfin, et cette seule peine est assez forte, il ne goûte plus le fruit de ce que j’appelle ce qu’il y a de plus délicieux au monde.
Celui au contraire qui est heureux d’avoir reçu, jouit d’une satisfaction toujours égale et permanente. Le don pour lui a disparu : il ne voit plus que l’intention, qui suffit à sa joie. Il goûte lui, à tout instant, le charme du bienfait ; l’ingrat ne l’a goûté qu’une fois.
Comparons leur existence à tous deux : celui-ci est sombre, soucieux, comme l’est un dépositaire parjure, un débiteur frauduleux : c’est l’homme qui refuse ce qu’il doit aux auteurs de ses jours, aux guides de son enfance, à ses précepteurs. L’autre, gai et serein, n’attendant que l’occasion de prouver sa reconnaissance, trouvant dans cette seule affection mille délices, bien loin de vouloir faillir à son obligation, ne cherche qu’à s’acquitter le plus largement, le plus généreusement possible envers ses parents, comme envers ses amis, comme envers l’homme le plus obscur, fût-il même son esclave ; car il juge, non l’état de la personne, mais la valeur du service.
XVIII. Ce n’est pas que certains philosophes, Hécaton, par exemple, ne se demandent si un esclave peut être le bienfaiteur de son maître. Car on a distingué, on a dit : « Il y a le bienfait ; il y a le devoir ; il y a le service d’état. Le bienfait, c’est ce qu’un tiers donne : on appelle un tiers celui qui, sans encourir le blâme, pouvait nous négliger. Les devoirs sont la tâche d’un fils, d’une épouse, et de ces personnes que tout autre lien avertit et oblige de nous porter secours. Le service d’état nous vient de l’esclave que sa condition met dans l’impuissance de prétendre jamais obliger son supérieur, quoiqu’il fasse pour lui. »… Mais en outre, vouloir qu’un esclave ne puisse en aucun cas être le bienfaiteur de son maître, c’est méconnaître les droits de l’humanité. Ce qui importe ici, c’est le cœur, non l’état. La vertu n’est d’avance fermée à personne : elle ouvre à tous son sanctuaire, elle accueille, elle invite tout le monde, hommes libres, affranchis par naissance, esclaves, rois et proscrits74. Elle ne choisit ni la noblesse, ni le cens : l’homme tout nu lui suffit. Nous serait-il resté un abri contre les coups imprévus au sort, et l’âme eût-elle pu se promettre rien de grand, si la vertu la mieux reconnue changeait au gré de la Fortune ? Si l’esclave ne peut être le bienfaiteur du maître, le sujet ne peut l’être de son roi, ni le soldat de son général. Qu’importe en effet quelle autorité nous enchaîne, dès qu’elle est absolue ? Car si l’esclave ne peut aspirer au titre de bienfaiteur, lui, contraint et passif, qui craint les derniers châtiments, l’obstacle est pareil pour le sujet et le soldat, puisque, à des titres différents, on a sur eux les mêmes droits. Et pourtant on est parfois bienfaiteur de son roi, de son général : on peut donc l’être de son maître. Un esclave peut être juste, courageux, magnanime : donc il peut être bienfaisant. Car c’est là aussi de la vertu. Il est si vrai qu’un esclave est capable de ce rôle, que souvent le salut du maître est l’œuvre de l’esclave. On ne doute pas qu’il ne puisse être le bienfaiteur d’autres personnes que de son maître : pourquoi ne le serait-il pas encore de ce dernier ?
XIX. « C’est, dit-on, que l’esclave ne devient pas créancier du maître, lors même qu’il lui prête de l’argent. Autrement, il en ferait tous les jours son obligé : car il le suit dans ses voyages, le soigne dans ses maladies, déploie pour lui le zèle le plus actif. Toutes ces choses qui venant d’un homme libre, s’appelleraient bienfaits, de la part d’un esclave ne sont que des services forcés. Un bienfait, c’est ce qu’on donne étant libre de ne pas donner : or l’esclave n’a pas la faculté du refus. Il n’oblige donc pas, il obéit, et ne se glorifie pas d’avoir fait ce qu’il ne pouvait point ne pas faire. » Même avec cette restriction j’aurai cause gagnée, et j’amènerai l’esclave à se voir libre en mille choses. En attendant, dites-moi, si je vous le montre combattant pour sauver son maître sans songer à lui-même, et, criblé de blessures, versant ce qui lui reste de sang et de vie, cherchant enfin au prix de sa mort à donner à ce maître le temps de s’échapper, nierez-vous qu’il soit son bienfaiteur, parce qu’il est esclave ? Si je vous le montre, invité à trahir les secrets de son maître, et ne se laissant ni gagner aux promesses du tyran, ni effrayer par ses menaces, ni vaincre par aucune torture, détournant de tout son pouvoir les soupçons de son bourreau et sacrifiant sa vie à sa foi, nierez-vous encore qu’il soit le bienfaiteur de son maître, parce qu’il est esclave ? Reconnaissez ici un héroïsme d’autant plus beau que les exemples en sont plus rares chez des esclaves, d’autant plus touchant, que, malgré l’odieux qui s’attache à presque toute domination, et bien que toute contrainte pèse, l’amour pour un maître a été plus fort que la haine commune pour l’esclavage. Loin donc de dire qu’il n’y a pas bienfait, parce que l’action part d’un esclave, dites qu’il est d’autant plus méritoire que la servitude même n’a pu glacer son dévouement.
XX. On se trompe, si l’on croit que la servitude s’empare de tout l’homme : la meilleure partie de son être y échappe75. Son corps peut devenir le sujet et le lot d’un maître ; son âme a la royauté d’elle-même : elle est toute libre, elle a des ailes ; malgré la prison qui l’enferme, son essor que rien ne captive s’élève aux actes les plus sublimes et va, dans les champs de l’infini, s’associer aux intelligences célestes. C’est donc le corps que la Fortune livre à un maître. C’est le corps qui s’achète et se vend : mais l’intime portion de nous-mêmes, on ne la donne pas en propriété. Tout ce qui relève d’elle participe de son indépendance. Aussi le maître n’a-t-il pas droit de tout ordonner, comme l’esclave n’est pas contraint de tout faire. Ce qu’on lui commandera contre la république il ne l’exécutera point : jamais ses mains ne se prêteront au crime.
XXI. Il est des actes que les lois n’ordonnent ni ne défendent : c’est là que l’esclave trouve matière au bienfait. Tant qu’il se borne à faire ce qu’on exige d’un esclave, il ne rend qu’un service forcé. Va-t-il au-delà de ce qui lui est imposé, c’est un bienfait. S’élève-t-il jusqu’à l’affection d’un ami, le nom de serviteur ne lui convient plus. Il y a des choses que le maître est tenu de fournir à l’esclave, comme le vivre, le vêtement : jamais cela ne s’est nommé bienfait ; mais c’en est un que de s’attacher à lui, de l’élever libéralement, de l’initier dans les arts que l’on enseigne aux citoyens. La réciproque a lieu dans le rôle de l’esclave : tout ce qui dépasse le cercle des fonctions serviles, tout ce que lui dicte de généreux non l’obéissance, mais une impulsion volontaire, s’appellera bienfait, si toutefois la chose eût mérité ce nom de la part de tout autre.
XXII. « L’esclave, dit Chrysippe, est un mercenaire à vie. » Or comme un mercenaire nous oblige quand il fait plus que la besogne pour laquelle il s’est loué, de même l’esclave qui, par dévouement pour son maître, va au-delà des devoirs de sa condition et s’élève à quelque grand acte qui honorerait tout homme né dans une classe plus heureuse, l’esclave qui surpasse ainsi l’attente de son maître est un bienfaiteur trouvé au sein de nos foyers. Vous semble-t-il juste que ces hommes, qui nous irritent s’ils font moins que leur devoir, n’obtiennent pas de reconnaissance s’ils font plus que ce qu’ils doivent et font d’ordinaire ? Veut-on savoir quand il n’y a pas bienfait de leur part ? C’est quand le maître peut dire : « Malheur à eux s’ils refusent ! » Mais quand ils ont fait ce qu’ils pouvaient ne pas vouloir, louons-les de l’avoir voulu. Ce sont deux choses contraires que le bienfait et l’injure. On peut rendre service au maître, si l’on peut recevoir de lui une injure : or un juge est établi pour connaître des injures faites par les maîtres à leurs esclaves, pour punir ceux qui font d’eux les victimes de leur cruauté, ou de leur débauche, ou qui leur fournissent d’une main trop avare les choses nécessaires à la vie76…
« Comment ! Un bienfait aurait lieu d’esclave à maître ! » Dites plutôt : d’homme à homme. Enfin ce qui dépendait de lui il l’a fait : il a rendu un grand service à son maître ; il dépend de toi que tu ne l’aies point reçu d’un esclave. Mais quel est l’homme si haut placé que le sort ne puisse réduire à avoir besoin même du dernier des hommes ? Je vais citer maint exemple de bienfaits de genres tout divers, parfois même opposés. Celui-ci donne la vie à son maître ; celui-là la mort ; un troisième le sauve quand il va périr et, si ce n’est assez, périt en le sauvant : l’un aide au suicide de son maître, l’autre a su lui donner le change.
XXIII. Claudius Quadrigarius rapporte, au dix-huitième livre de ses Annales, qu’au siège de Grumentum, quand déjà toute défense était désespérée, deux esclaves passèrent dans le camp romain, où même ils se rendirent utiles. La ville prise, et le vainqueur se répandant de tous côtés, les deux esclaves qui savaient les chemins, courent les premiers au logis de leur maîtresse, la font marcher devant eux, et aux questions qu’on leur adresse sur elle, répondent que c’est leur maîtresse, et une maîtresse fort cruelle qu’ils conduisent eux-mêmes au supplice. L’ayant menée hors des murs, ils la tinrent cachée avec grand soin jusqu’à ce que la fureur de l’ennemi fût calmée ; et quand rassasié de vengeance, le soldat romain fut revenu à son caractère, eux aussi reparurent ce qu’ils étaient et se remirent sous le pouvoir de leur maîtresse. Elle les affranchit sur l’heure ; elle ne s’indigna pas de devoir la vie à des hommes sur qui elle avait eu droit de vie et de mort. Peut-être même s’en applaudit-elle davantage. Car sauvée par l’ennemi, elle n’eût éprouvé que l’effet d’une clémence vulgaire et de tous les jours ; sauvée par ses esclaves, elle devint l’objet d’un noble souvenir et un exemple pour les deux cités. Dans l’horrible confusion d’une ville prise, où chacun ne songeait qu’à soi, tous avaient fui cette femme, hormis deux transfuges. Et ceux-ci, pour montrer dans quel esprit s’était faite leur première désertion, passèrent de nouveau des vainqueurs à la captive sous leur masque de parricides. Leur bienfait fut sublime en ceci : pour empêcher le meurtre de leur maîtresse, ils ne crurent pas trop faire en s’avouant ses meurtriers. Non, crois-moi, non, te dis-je, il n’est pas d’une âme servile d’accepter l’infamie d’un crime pour prix d’un acte de vertu.
C. Vettius, préteur des Marses, était mené prisonnier au général romain. Un de ses esclaves arrache l’épée du soldat qui traîne Vettius, tue d’abord ce dernier, puis s’écrie : « Il est temps de songer à moi ; voilà que j’ai affranchi mon maître. » Et d’un seul coup il se perce de part en part. Trouve-moi un plus noble libérateur que cet esclave.
XXIV. César assiégeait Corfinium et y tenait bloqué Domitius. Celui-ci commanda à son médecin, qui était aussi son esclave, de lui donner du poison. Comme il le voyait hésiter : « Que tardes-tu ? lui dit-il ; crois-tu que la chose dépende tout à fait de toi ? Je te demande la mort, et j’ai mes armes. » L’esclave promit d’obéir, et lui fit prendre un breuvage inoffensif qui l’assoupit ; puis il s’en fut trouver le fils de son maître et lui dit : « Ordonnez qu’on s’assure de moi, jusqu’à ce que l’événement prouve si c’est du poison que j’ai donné à votre père. » Domitius vécut et fut sauvé par César ; mais l’esclave l’avait sauvé le premier.
XXV. Dans la guerre civile, un proscrit fut caché par son esclave qui, paré des bagues et couvert des vêtements de son maître, alla au-devant des émissaires, leur dit qu’il ne demandait point grâce, qu’ils pouvaient exécuter leurs ordres, et présenta sa tête.
Quel héroïsme d’avoir voulu mourir pour son maître en un temps où c’était une rare preuve de foi de ne pas vouloir sa mort ! Qu’il est beau de se montrer humain dans la barbarie générale ; fidèle, quand tous sont perfides ; et lorsque de si hauts prix sont offerts à la trahison, de n’ambitionner pour prix de sa foi que le trépas !
XXVI. Notre siècle a ses exemples que je n’omettrai pas. Sous l’empereur Tibère la fureur des délations s’était propagée comme une épidémie qui, plus terrible que toute guerre civile, dépeuplait Rome en pleine paix. On recueillait les propos de l’ivresse, les innocentes saillies de la gaieté : tout devenait péril, pour sévir tout prétexte était bon. Le sort des accusés ne donnait même plus lieu aux incertitudes ; c’était le même pour tous. L’ex-préteur Paulus assistait à un festin ayant à son doigt le portrait de Tibère sur une pierre gravée en relief. Le scrupule serait déplacé si je cherchais une périphrase pour dire qu’il alla prendre un pot de chambre. Cela fut aussitôt remarqué par Maro, l’un des fameux espions de l’époque. Mais l’esclave de l’homme dont on tramait la perte profita de son ivresse pour lui retirer son anneau et, comme Maro prenait les convives à témoin que l’image de César avait été mise en contact avec un objet obscène, comme il dressait déjà sa dénonciation, l’esclave montra la bague dans sa main77. Qui le traiterait d’esclave après cela pourrait appeler le délateur un convive.
XXVII. Sous le divin Auguste, la parole n’était pas dangereuse encore, mais pouvait être fâcheuse. Un membre du sénat, Rufus, avait dans un souper exprimé le vœu qu’Auguste ne revînt pas sain et sauf d’une expédition qu’il préparait ; et il avait ajouté que tous les taureaux et les veaux faisaient le même vœu78. Ce propos fut soigneusement remarqué. Dès qu’il fit jour, un esclave, qui pendant le repas s’était tenu aux pieds de son maître, lui rendit compte de ce que l’ivresse lui avait fait dire à table, et lui conseilla de prévenir César en se dénonçant lui-même. Rufus profite de l’avis et va aborder l’empereur comme il descendait de son palais. Il proteste que la veille il n’était, pas dans son bon sens ; il souhaite que ses paroles retombent sur lui et sur ses fils et supplie Auguste de lui pardonner et de lui rendre ses bonnes grâces. « C’est chose faite, répondit le prince. — Mais, ajouta l’autre, personne ne me croira rentré en grâce si je n’obtiens de vous quelque présent ; » et il demanda une somme qui n’eût pas été à dédaigner pour un favori. César là lui accorda en disant : « Dans mon intérêt j’aurai soin de ne plus me brouiller avec vous. » Il est beau à Auguste d’avoir pardonné, d’avoir joint la libéralité à la clémence. Personne, au récit de ce trait, ne pourra s’empêcher de louer l’empereur ; mais d’abord il louera l’esclave. Tu n’attends pas que je te dise qu’il fut affranchi ? Non sans rançon toutefois : César en avait fait les frais.
XXVIII. Après tant d’exemples, doutera-t-on qu’un maître reçoive quelquefois un bienfait de son esclave ? Pourquoi l’action serait-elle rabaissée par la personne, plutôt que la personne relevée par l’action ? Nous avons tous même commencement et même origine : nul n’est plus noble qu’un autre, s’il n’a un naturel plus droit et plus apte aux pratiques du bien79. Étaler, dans un vestibule ses aïeux en peinture, et placer à l’entrée de sa demeure la longue série des noms de sa famille enguirlandés de mille festons généalogiques, c’est être un homme connu, plutôt que noble. Notre seul père à tous est le ciel : par de brillants ou obscurs degrés chacun de nous remonte à cette origine première. Ne sois point dupe de ces hommes qui, dans le recensement de leurs ancêtres, partout où leur manque un nom illustre, ont un dieu à y colloquer. Ne méprise point celui qui n’a pour cortège que des noms sans gloire et peu secondés de l’inclémente Fortune. Eussiez-vous pour ascendants des affranchis, ou des esclaves, ou même des barbares, n’en portez pas moins haut votre courage, franchissez tout cet intervalle de boue : au terme vous attend la vraie et suprême noblesse.
Pourquoi se gonfler d’orgueil et de vanité jusqu’à s’indigner de recevoir des bienfaits d’un esclave, et, sans rien voir que sa condition, oublier ses services ? Un esclave ! Oses-tu appeler ainsi qui que ce soit, toi l’esclave de la lubricité et de l’intempérance, d’une adultère maîtresse, ou plutôt le valet banal de toutes les adultères ? Traiter un homme d’esclave, toi ! Mais où donc courent te déposer les porteurs qui te promènent dans cette couche que tu nommes ta chaise, ces estaffiers déguisés en soldats et costumés comme aux jours de parade ? Où, dis-moi, vont-ils te descendre ? Devant la loge d’un misérable portier, ou près d’un sarcleur de jardins qui n’a même pas de rang chez son maître. Et tu nies encore qu’un esclave puisse être ton bienfaiteur, toi pour qui le baiser, de l’esclave d’autrui est un bienfait ? Quel immense contraste de sentiments ! Au même instant tu méprises les esclaves et tu leur fais ta cour ; impérieux et despote chez toi, humble au-dehors, aussi méprise que méprisant. Car il n’est point d’âmes plus rampantes que celles qui portent le plus haut l’insolence ; et nul n’est prêt à vous fouler aux pieds comme ceux qui ont appris à prodiguer l’outrage à force de le recevoir80.
XXIX. Ce que je dis là, j’ai dû le dire pour rabattre l’outrecuidance de ces hommes qui sont tout par leur fortune, et pour revendiquer les droits de l’esclave à exercer la bienfaisance, afin que ceux du fils aussi soient reconnus. On se demande, en effet, s’il est des cas où les enfants puissent rendre à leurs parents de plus signalés services qu’ils n’en ont reçu d’eux. On accorde que beaucoup de fils ont été plus grands, plus puissants, et quelques-uns plus vertueux que leurs pères. Si on l’admet, il se peut donc qu’ils aient mieux mérité d’eux, puisque leur fortune était plus ample et leurs dispositions meilleures. Quoi qu’il donne à son père, le fils, dit-on, donne toujours moins : car cette faculté même de donner, c’est du père qu’il la tient. Ainsi jamais le père n’est surpassé en bienfaits, puisque c’est grâce à lui qu’ont lieu ces mêmes bienfaits qui surpassent les siens. — Mais d’abord il est des choses qui doivent leurs commencements à d’autres, et qui ne laissent pas d’être plus grandes que leurs commencements ; et on ne peut conclure qu’un effet n’est pas plus grand que sa cause, de cela seul qu’il n’eût pu gagner autant d’importance sans cette cause. Il n’est rien qui ne se hâte de laisser bien loin son berceau. Les germes, principes de toutes choses, ne sont pourtant que la moindre partie de ce qu’ils produisent. Vois le Rhin, vois l’Euphrate et tous les fleuves les plus fameux : que sont-ils, mesurés où ils prennent leur source ? Cette masse d’eau effrayante et le nom qu’ils portent, c’est dans leur cours qu’ils les ont acquis. Retranche les racines, les bois ne s’élèveront plus, et les hautes montagnes perdront leur vêtement. Considère ces arbres si gigantesques, à estimer leur élévation, et qui, à voir l’épaisseur et l’envergure de leurs rameaux, s’étendent si au large : combien est peu de chose, en comparaison, ce que tient de place la fibre toute mince des racines ! Les temples s’appuient sur leurs fondations, comme les fiers remparts de Rome ; pourtant les matériaux jetés dans le sol pour affermir tout l’édifice ont disparu. C’est ce qui arrive pour toutes choses : les développements qui suivent ensevelissent toujours leurs principes. Je n’aurais pu rien acquérir, si les bienfaits de mes parents ne m’eussent ouvert la voie ; mais tout ce que j’ai acquis n’est pas pour cela moindre que la chose sans laquelle je n’aurais pu acquérir. Si une nourrice n’eût allaité mon enfance, je n’eusse rien pu faire de ce que ma tête et mon bras exécutent, ni m’élever à cette célébrité que mes talents civils et militaires m’ont value : est-ce à dire qu’aux œuvres les plus importantes tu préféreras la tâche d’une nourrice ? En quoi diffèrent ces deux genres de bienfaits, puisque sans ceux d’un père comme sans les soins d’une nourrice, j’étais hors d’état d’avancer plus loin ?
XXX. Si c’est à l’auteur de mon être que je dois tout ce que je puis faire, songe que mon être n’a commencé ni à mon père, ni même à mon aïeul. Il y aura toujours quelque chose d’antérieur d’où l’origine prochaine tirera son origine. Pourtant nul ne dira qu’à des inconnus, à des ancêtres plus reculés que tous les souvenirs je doive plus qu’à mon père. Je leur devrai plus cependant, si mon père leur doit de m’avoir engendré. Tout ce que j’ai fait pour mon père, dit-on, eussé-je fait beaucoup, est moindre que la valeur de son présent, parce que je n’existerais pas, si je n’y avais puisé la vie. À ce compte, qu’un homme ait guéri mon père malade et mourant, je ne pourrai rien faire pour cet homme qui ne soit au-dessous d’un tel service ; car mon père ne m’eût pas engendré, s’il n’eût été guéri. Mais vois : ne serait-on pas plus dans le vrai en appréciant si ce que j’ai pu faire et ce que j’ai fait était bien mon œuvre, l’œuvre de mes forces, de ma volonté ? Examine ce qu’est en soi le fait de ma naissance : qu’y remarqueras-tu ? Un don chétif et précaire, une chance commune de bien comme de mal, le premier pas sans doute vers toutes choses, mais non plus grand que toutes, quoiqu’il soit le premier. J’ai sauvé mon père, je l’ai porté à la dignité la plus haute, j’ai fait de lui le premier de la cité ; et, non content de voir rejaillir sur lui l’éclat de mes actions, je lui ai ouvert, pour qu’il en fît de grandes à son tour, une carrière ample, facile, aussi sûre que glorieuse. Honneurs, richesses, j’ai accumulé sur lui tout ce qui suscite l’ambition des hommes ; et, supérieur à tous, j’ai voulu rester son inférieur. Dira-t-on : « La faculté que tu avais de faire tout cela est un don de ton père ? » Je répondrai : Oui, sans doute, si pour le faire il suffisait de naître. Mais si vivre est la moindre des choses pour vivre dignement, et si vous ne m’avez transmis que ce qui m’est commun avec la bête, avec le plus chétif et le plus immonde animal, ne revendiquez point un bienfait qui n’émane pas de vous, bien que sans vous je ne l’eusse point reçu. Supposez que pour cette vie que je vous dois j’aie sauvé la vôtre : alors aussi je l’emporte sur vous, attendu que je vous donne, à vous qui le sentez, ce que je sens bien que je vous donne, et cela non dans un but de, volupté pour moi, ni surtout au moyen de la volupté ; attendu enfin qu’il est d’un plus grand prix de conserver l’existence que de la recevoir, comme la mort est bien plus légère à qui n’en a pas eu les angoisses.
XXXI. En vous sauvant la vie, je vous en fais jouir à l’instant même : en la recevant de vous, j’ignorais si je vivais. Je vous l’ai sauvée quand vous craigniez de mourir ; vous me l’avez donnée avec chances de mort. Je vous ai sauvé une vie déjà développée et complète : vous m’avez engendré dépourvu de raison, fardeau pour le sein maternel. Voulez-vous savoir le peu de prix d’un tel présent fait de la sorte ? Si vous m’eussiez exposé, c’était un mauvais service de m’avoir engendré. D’où je conclus que la cohabitation du père et de la mère constitue un médiocre bienfait, s’il n’est suivi d’autres qui continuent ce commencement de don et le sanctionnent par des soins ultérieurs. Le bien n’est pas de vivre, mais de vivre vertueusement. Je vis en homme vertueux, mais je pouvais vivre tout autrement : donc, la seule chose que je vous doive, c’est de vivre. Que vous me jugiez obligé pour ce don en lui-même, pour Une vie dénuée de tout le reste, inintelligente, que vous vous en targuiez comme d’un grand service, songez-y, c’est me croire obligé pour un bien dont jouissent la mouche et le vermisseau. Ensuite, pour ne pas dire plus, si je me suis adonné aux études qui font l’honnête homme, afin de diriger ma course dans le droit chemin de la vie, vous avez de votre bienfait même recueilli plus que vous ne m’aviez donné. Car vous m’aviez livré à moi-même novice et sans expérience ; moi, je vous ai rendu un fils dont vous pouvez vous applaudir d’être père.
XXXII. Mon père m’a nourri : si je lui rends le même service, je fais plus pour lui, heureux qu’il est, non pas seulement d’être nourri, mais de l’être par un fils ; et il trouve plus de charme dans mon affection que dans ce soin matériel. Les aliments qu’il m’a donnés ne sont arrivés qu’à mon corps. Mais qu’un homme s’élève assez haut pour se faire connaître aux nations par son éloquence, ou par sa justice, ou par ses hauts faits à la guerre, pour environner son père du reflet de sa renommée, et dissiper par une éclatante lumière l’obscurité de son berceau, ne rend-il point par là aux auteurs de ses jours un inestimable service ? Qui connaîtrait Ariston et Gryllus, s’ils n’avaient eu Xénophon et Platon pour fils ? Le nom de Sophronisque, grâce à Socrate, ne saurait périr. Il serait long d’énumérer tous les hommes dont les noms ne vivent que parce que la rare vertu de leurs enfants les a transmis à la postérité. Lequel des deux a rendu le plus grand service à l’autre, ou le père d’Agrippa, inconnu même après la mort de son fils, ou ce fils, honoré de la couronne navale, de cette décoration unique entre tous les dons militaires ; qui élevait dans Rome tous ces imposants édifices supérieurs en magnificence à ceux des âges précédents et que depuis on ne devait point surpasser ?
Octavius fut-il jamais le bienfaiteur de son fils, plus que ce fils, devenu Auguste, n’a été celui de son père, bien que le rang du père adoptif (Jules César) laissât dans l’ombre Octavius ? Quelle satisfaction pour lui, s’il eût vu Auguste, après les guerres civiles étouffées, donner la paix et la sécurité au monde ! Il n’eût pas reconnu son propre sang : il eût à peine cru, reportant ses yeux sur lui-même, que ce grand homme fût né dans sa maison.
Irai-je après cela citer tant d’autres pères que l’oubli eût déjà dévorés, si la gloire de leurs fils ne les eût tirés des ténèbres et ne leur conservait encore quelque éclat ? D’ailleurs, nous n’examinons pas s’il est des fils qui aient rendu à leurs pères plus qu’ils n’en ont reçu, mais si la chose est possible. Quand les traits que j’ai rapportés ne te satisferaient point, ne surpasseraient point le bienfait de la vie, un fait est-il au-delà des forces de la nature parce qu’aucun âge ne l’a encore produit ? Si un acte isolé ne peut l’emporter en grandeur sur le mérite des soins paternels, plusieurs réunis feront pencher la balance.
XXXIII. Scipion sauva son père dans un combat : à peine revêtu de la prétexte, il poussa son cheval contre l’ennemi ; s’était peu d’avoir bravé, pour arriver à son père, les extrêmes périls qui de toutes parts pressaient les chefs principaux, d’avoir triomphé de tant d’obstacles, d’avoir, lui, nouveau venu, passé sur le corps aux vétérans pour courir à la première ligne, d’avoir enfin devancé son âge : ajoute que ce même héros va défendre ce père81 accusé, l’arracher aux puissants adversaires ligués contre lui ; qu’il va, outre un second et un troisième consulat, accumuler sur lui tous les honneurs qu’un consulaire même puisse ambitionner, qu’il va faire hommage à sa pauvreté des trésors qu’il tient du droit de la guerre, et, chose la plus flatteuse pour un guerrier, l’enrichir des dépouilles de l’ennemi. Si c’est peu encore, ajoute qu’il lui continue ses gouvernements de provinces et ses commandements extraordinaires ; ajoute que, par la ruine des plus redoutables cités, devenu le protecteur et le vrai fondateur d’un empire qui désormais s’étendait sans rival de l’Orient à l’Occident, il apporte une illustration nouvelle à un père déjà si illustre. C’était, dis-tu, le père de Scipion ! Mais est-il douteux que le vulgaire bienfait de la naissance ne soit éclipsé par cette sublime piété filiale et par cet héroïsme dont je ne saurais dire si la patrie recueillait plus de sécurité que de gloire ?
XXXIV. Enfin, si ce n’est assez de tout cela, figure-toi un fils qui arrache son père à la torture et qui s’y soumet à sa place. Tu peux étendre aussi loin que tu voudras les bienfaits du fils, tandis que celui du père était simple et facile, et même accompagné de plaisir pour le bienfaiteur, et nécessairement prodigué par lui à bien d’autres sans le savoir, bienfait où la mère est de moitié, où il avait en vue les lois du pays, les prérogatives des pères, la perpétuité de sa maison et de sa race, toute autre chose enfin que l’être auquel il donnait le jour. Et celui qui, parvenu à la sagesse, l’aura enseignée à son père, discuterons-nous encore s’il a plus donné que reçu, lui qui rend à son père une vie heureuse, quand il n’a reçu que la vie ? « Mais, dit-on, c’est à votre père que vous devez d’agir en tout comme vous faites et de lui rendre tant de services. » Et à mon précepteur aussi je dois les progrès de mon éducation libérale. Je n’en ai pas moins dépassé ceux qui m’en ont transmis les principes et surtout ceux qui m’ont appris les premiers éléments ; et encore que sans eux on ne saurait faire un pas dans la science, il n’en résulte point que, quelque pas qu’on ait fait, on reste au-dessous d’eux. Grande est la distance des commencements à la perfection ; est-ce à dire que les uns soient comparables à l’autre, parce que, sans le début, on ne peut monter jusqu’au terme ?
XXXV. Mais il est temps de produire des raisons marquées pour ainsi dire à notre coin. Tant qu’il existe des bienfaits plus grands que les siens, le bienfaiteur peut être surpassé : un père donne la vie à son fils ; mais il y a quelque chose de meilleur que la vie : un père peut donc être surpassé, puisqu’il y a quelque chose de plus grand que son bienfait. Et même celui qui a donné la vie à un autre, si cet autre le sauve une et deux fois de la mort, a plus reçu qu’il n’a donné : or le père a donné la vie ; il peut donc, s’il est plusieurs fois délivré de la mort par son fils, recevoir un bienfait plus grand que le sien. Qui reçoit un bienfait reçoit d’autant plus que son besoin était plus grand : or la vie est un plus grand besoin pour le vivant que pour celui qui n’est pas né et qui par conséquent ne peut avoir aucun besoin. Le père doit donc plus à son fils, s’il reçoit de lui la vie, que le fils ne reçoit du père en naissant. Pourquoi le fils ne pourrait-il vaincre le père en bienfaits ? Parce qu’il tient de lui l’existence, et que sans elle il n’eût jamais fait acte de bienfaiteur ? Mais ici le père est dans le même cas que tous ceux qui donnent la vie à d’autres : on n’aurait pu s’acquitter envers eux, si on ne l’eût point reçue. Selon vous, on ne pourrait non plus s’acquitter avec usure envers un médecin qui souvent aussi nous rend la vie, ni envers un matelot qui nous a sauvés du naufrage. Et pourtant on peut surpasser les bienfaits de ces hommes, comme de tous ceux qui d’une manière quelconque nous ont conservé le jour : donc il peut en être de même des pères. Si l’on m’a rendu un service qui avait besoin d’être soutenu des services de beaucoup d’autres, et qu’à mon tour j’en aie rendu un qui pouvait se passer d’auxiliaire, j’ai plus fait qu’on n’a fait pour moi. Le père donne au fils une vie prompte à s’éteindre, si de nombreux secours ne la viennent protéger ; le fils qui sauve la vie du père lui donne une chose qui n’a plus besoin d’autre assistance pour se maintenir. Ainsi est vaincu en bienfaits le père qui reçoit de son fils la vie que lui-même lui avait donnée.
XXXVI. Ceci ne détruit pas la vénération due aux auteurs de nos jours et ne fera pas que, leurs enfants soient moins bons pour eux : loin de là, ils en vaudront mieux. Car la vertu est, de sa nature, passionnée pour la gloire et brûle de dépasser qui la précède. La piété filiale sera plus ardente, si elle se livre à la reconnaissance avec l’espoir de surpasser le bienfait. Les pères eux-mêmes s’y prêteront volontiers et avec bonheur ; car en une foule de cas nous gagnons à être vaincus. Est-il une rivalité aussi désirable, une félicité aussi grande pour des parents que d’avouer que leurs bienfaits mêmes le cèdent à ceux de leurs fils ? L’opinion contraire fournit une excuse à ces derniers et les rend plus lents à payer leur dette, tandis que nous devons les aiguillonner et leur dire : « Courage, vertueux jeunes gens ! Une honorable lutte est ouverte entre vos parents et vous, pour savoir qui a plus donné ou reçu. Ils ne sont pas vainqueurs, pour vous avoir prévenus. Prenez seulement cette confiance qui vous sied si bien, et gardez-vous du découragement : vous les vaincrez comme c’est leur vœu. Et dans cette noble arène vous ne manquez pas de chefs qui vous exhortent à les imiter et vous commandent de marcher sur leurs traces à cette victoire que bien des fils ont obtenue. »
XXXVII. Cette victoire fut celle d’Énée : son père l’avait porté enfant sans effort comme sans risque ; et il porta ce père chargé d’ans au travers même de l’armée ennemie, des ruines de Pergame croulante autour de lui, lorsque, tenant embrassés les objets de son culte et ses dieux pénates, le religieux vieillard surchargeait sa marche d’un double fardeau. Il le sauva du milieu des flammes et, que ne peut le dévouement d’un fils ? le transporta jusqu’au-delà des mers pour l’offrir à notre vénération comme l’un des fondateurs de cet empire. Cette victoire fut celle des jeunes Siciliens qui, au moment où l’Etna, en proie aux convulsions les plus violentes, vomissait l’incendie sur les villes, sur les campagnes, sur une grande partie de l’île, s’attelèrent au char qui portait leurs parents. Les laves, on l’a cru, se retirèrent devant eux et la flamme, s’écartant à droite et à gauche, ouvrit un passage que franchirent ces jeunes héros, si dignes de l’être impunément.
Cette victoire fut celle d’Antigone qui82, après le gain d’une importante bataille, fit hommage à son père des fruits de son triomphe et lui livra la souveraineté de Chypre. C’est être vraiment roi que de ne vouloir pas l’être quand on le pourrait.
Cette victoire, T. Manlius83 la remporta sur son père, tout impérieux qu’était celui-ci. Relégué temporairement par lui à la campagne, pour la grossière stupidité qu’il montra dans son adolescence, il alla trouver un tribun du peuple qui avait assigné Manlius, lui demanda audience et l’obtint. Le tribun comptait voir en lui le délateur d’un père odieux et pensait avoir bien mérité du fils dont l’exil était, entre autres choses, l’un des plus forts griefs imputés au père. Mais le jeune homme, trouvant le tribun seul, tire un fer caché sous sa robe et dit : « Si tu ne jures de te désister, ce fer va te percer le sein. Je te laisse à choisir le moyen de délivrer mon père de son accusateur. » Le tribun jura et tint parole ; il rendit compte à l’assemblée du motif de son désistement. Jamais nul autre ne tenta impunément d’imposer silence à un tribun.
XXXVIII. Les exemples se pressent à la suite l’un de l’autre quand il s’agit de fils qui ont arraché leurs pères aux dangers, qui des derniers rangs les ont fait monter aux premiers, qui les ont tirés de la plèbe et de l’ignoble foule pour les offrir à l’entretien de tous les siècles. Aucune énergie de langage, aucune puissance de génie ne saurait exprimer tout ce qu’il y a de mérite, tout ce qu’il y a de gloire à jamais assurée dans la mémoire des hommes à pouvoir se dire : « J’ai obéi, j’ai cédé en tout à mes parents ; leurs commandements, soit justes, soit iniques et cruels pour moi, m’ont trouvé docile et soumis ; sur un seul point j’ai été rebelle ; je n’ai pas voulu leur être inférieur en bienfaits. » Luttez de dévouement, je vous en conjure, et, même après un échec, rétablissez vos lignes. Heureux les vainqueurs ! Heureux encore les vaincus ! Quoi de plus beau qu’un jeune homme puisse tenir ce langage à lui-même, car à tout autre ce serait impie : « J’ai vaincu mon père en bienfaits ? » Quoi de plus fortuné qu’un vieillard qui répète à tous et partout que les bienfaits de son fils l’emportent sur les siens ? Quoi de plus triomphant que de céder à cet autre soi-même84 ?
LIVRE IV
I. De tous les points que nous avons traités, Æbutius Liberalis, aucun peut-être ne semblera aussi essentiel, ou méritant, comme dit Salluste, un plus grand soin d’exposition, que celui qui vient sous ma plume : l’acte qui opère le bienfait, et la gratitude qui paye de retour sont-ils par eux-mêmes choses désirables ?
Il se trouve des hommes qui ont pour l’honnête un culte intéressé : la vertu gratuite ne saurait leur plaire, la vertu, qui n’a plus rien en soi de magnifique, dès qu’elle a quelque chose de vénal ! Quoi de plus honteux en effet que de supputer à quel taux on se ferait homme de bien ? Il n’est pour la vertu ni gain qui séduise, ni perte qui décourage : elle est si loin d’employer la corruption des promesses et de l’espérance, qu’elle exige au contraire que pour elle on se sacrifie, elle qui souvent se donne en tributs volontaires. C’est en foulant aux pieds nos intérêts qu’il faut marcher à elle, n’importe où elle nous appelle, où elle nous envoie, sans égard pour notre fortune ; au besoin même, ne soyons pas avares de notre sang pour la suivre, et que jamais ses ordres ne soient discutés par nous.
« Que gagnerai-je, dira-t-on, à faire tel acte de courage, de reconnaissance ? » La conscience de l’avoir fait. On ne te promet rien au-delà ; s’il t’en advient par suite quelque avantage, compte-le comme une gratification du hasard. L’honnête porte son salaire en lui-même. Si l’honnête est en soi désirable, et si le bienfait est chose honnête, sa condition ne sera pas autre, dès que sa nature est identique. Or que par lui-même l’honnête soit désirable, c’est ce qu’on a mainte fois et amplement prouvé.
II. Ici nous avons à combattre les épicuriens, voluptueux qui vivent à l’ombre de leurs jardins, philosophes de table chez qui la vertu n’est que le ministre des voluptés. Elle leur obéit, elle les sert, elle les voit au-dessus d’elle. « Il n’est, disent-ils, point de volupté sans vertu. » Pourquoi vient-elle avant la vertu ? Ne crois pas qu’il y ait là simple dispute de rang : le principe tout entier et son autorité sont en cause. Ce n’est plus la vertu, si elle se résigne à suivre. Le premier rôle lui appartient : à elle à conduire, à commander, à se tenir au poste le plus élevé ; et vous voulez qu’elle prenne le mot d’ordre ! « Mais, répliquent-ils, que vous importe ? Comme vous je nie que le bonheur puisse exister sans la vertu. Cette même volupté, dont je me fais le suivant et l’esclave, sans la vertu je la réprouve et la condamne. Rien qu’un point nous divise : la vertu contribue-t-elle au souverain bien, ou est-elle le souverain bien lui-même ? » Quand le problème se réduirait là, n’y voyez-vous donc qu’une transposition d’étiquette ? Non, c’est une confusion réelle, un aveuglement manifeste que de placer en tête ce qui doit marcher en dernier. Je m’indigne, non pas que la vertu soit mise après la volupté, mais qu’on les associe le moins du monde. Cette volupté qu’elle méprise, elle en est l’ennemie, se cabre devant elle et fuit au plus loin, et s’apprivoise mieux au travail, à la douleur, dignes épreuves de l’homme, qu’à ce vil bien efféminé.
III. Cette digression, cher Libéralis, était nécessaire, parce que les bienfaits, dont nous traitons maintenant, étant des actes de vertu, il est ignominieux d’avoir, quand on donne, tout autre but que de donner. Si l’on donnait dans l’espoir de recouvrer, ce serait aux plus opulents, non aux plus dignes ; or nous voyons au riche insolent préférer le pauvre. Ce n’est plus être bienfaisant que d’avoir égard à la fortune. D’ailleurs si, pour servir les hommes, nous n’avions de mobile que l’intérêt, nul ne devrait faire moins de largesses que ceux qui ont le plus de facilités pour en faire, comme les riches, les grands, les rois qui n’ont pas besoin qu’on les assiste. Tout ce que nous prodigue, la nuit comme le jour, l’intarissable bonté des dieux, ne nous arriverait plus ; car leur nature leur suffit pour toutes choses, leur garantit la plénitude du bonheur, la sécurité, l’inviolabilité. Ils ne feraient donc de bien à personne, si l’on ne considérait, pour en faire, que soi et son propre avantage. Je n’appelle point libéralité, j’appelle usure cette circonspection qui cherche, au lieu des plus honorables placements, les prêts les plus lucratifs et les rentrées les plus faciles. Comme les dieux sont loin de faire un pareil calcul, la libéralité est une de leurs vertus. Car si la bienfaisance avait pour unique motif son avantage, Dieu n’ayant nul avantage à espérer de nous, nul motif pour lui de nous faire du bien.
IV. Je sais ce qu’ici l’on va me répondre : « Dieu en effet ne nous fait aucun bien : tranquille et ne songeant point à nous, détournant sa face de ce monde, il s’occupe d’autre chose ou, ce qui semble à Épicure la plus haute félicité, ne s’occupe de rien ; et les hommages non plus que les injures ne le touchent. »
Celui qui parle ainsi n’entend donc pas la voix de nos prières85 et ces vœux qu’élèvent de toutes parts, les mains tendues vers le ciel, les hommes dans leurs foyers, les nations dans leurs temples. Pareille chose certes ne se verrait pas, et les mortels ne se seraient point accordés dans l’unanime délire d’implorer des divinités sourdes et des cieux impuissants, s’ils n’avaient reconnu des bienfaits venus d’en haut qui tantôt préviennent, tantôt suivent leurs prières, bienfaits dont l’à-propos égale la grandeur, dont l’intervention dissipe les plus terribles menaces. Eh ! quel est l’être assez misérable, assez rebuté des hommes ou du sort et tellement né pour la souffrance, qu’il n’ait rien éprouvé de la munificence divine ? Regarde autour de toi : ceux mêmes qui vont pleurant leur destinée et ne savent que gémir, vois s’ils sont tout à fait exclus des faveurs célestes, s’il en est un seul vers lequel ne se soient détournées quelques gouttes de cette inépuisable source. Est-ce donc peu que ces faveurs distribuées également à tous ceux qui naissent ? Et pour ne pas parler des biens qui plus tard nous sont dispensés à dose inégale, la nature a-t-elle donné peu en se donnant elle-même ?
V. Dieu ne fait aucun bien aux hommes ! D’où vient donc ce que tu possèdes86, ce que tu donnes, ce que tu refuses, ce que tu entasses, ce que tu ravis ? D’où viennent ces enchantements sans nombre créés pour tes yeux, pour ton oreille, pour ta pensée ? Et cette profusion de richesses où ton luxe même trouve ses éléments ? Car ce n’est pas à nos besoins seulement qu’on a songé : on nous aime jusqu’à soigner notre superflu. Et tous ces arbres si diversifiés par leurs fruits, tous ces végétaux salutaires, toutes ces variétés d’aliments, répartis sur, l’année entière87, au point qu’à l’oisif même le hasard offre ici-bas sa subsistance ; et ces animaux de tous genres naissant sur la terre ferme ou au sein des eaux, ou dispersés dans les champs de l’air, pour que chaque élément nous apporte son tribut ; ces fleuves aux mille détours, riantes ceintures de nos campagnes, dont les uns, larges et navigables, sont faits pour prêter aux relations des peuples des chemins qui marchent88, qui courent ; dont quelques autres, aux jours marqués, s’en viennent, avec leurs crues merveilleuses, rafraîchir de leur subite irrigation un sol sur lequel pèse le ciel dévorant des étés ; et ces sources médicinales si abondantes ; et ces torrents d’eaux chaudes qu’on voit jaillir jusque sur nos rivages ?
« Et toi, Laris, et toi, Benacus, quand ton onde
S’élève en frémissant comme une mer qui gronde89. »
VI. Si quelqu’un t’eût fait don de quelques arpents, tu appellerais cela un bienfait, et ces espaces sans bornes que la terre ouvre au loin devant toi, ce n’est pas là un bienfait, dis-tu ? Que l’on te donne une somme d’argent, que l’on remplisse ton coffre-fort, action à tes yeux vraiment grande, tu appelleras cela un bienfait ; et tant de métaux mis à ta portée, tant de fleuves sortis de la terre et charriant l’or pur à sa surface90 ; cet argent, cet airain, ce fer ensevelis dans toute contrée par énormes masses, la faculté de les découvrir que Dieu t’a donnée, les signes qu’il a disposés à la superficie du sol pour te révéler ces trésors, toutes ces choses ne sont pas des bienfaits pour toi ? Que l’on te donne une maison où brillera quelque peu de marbre, et dont le plafond plus riche que d’autres sera parsemé d’or ou de peintures, ce présent ne te semblera pas médiocre ; et l’immense domicile construit pour toi, sans nul risque ni d’incendie, ni d’écroulement, où tu contemples non de frêles placages, plus minces même que la lame qui les divise, mais des blocs massifs des pierres les plus précieuses, des masses énormes de telle substance si variée, si bien nuancée, dont le moindre fragment te frappe d’admiration ; ce domicile dont la voûte, resplendissante pendant le jour, s’éclaire la nuit de nouveaux feux ne serait pas pour toi un bienfait ? Toi qui mets tant de prix à ce que tu possèdes, ingrat que tu es, tu prétends ne le devoir à personne ! De qui te vient cet air que tu respires ; cette lumière qui te permet de distribuer et de régler les actes de ton existence ; ce sang, dont le cours entretient chez toi la chaleur et la vie ; ces exquises saveurs qui provoquent ton palais91 quand déjà l’appétit n’est plus ; ces stimulants, qui réveillent tes sens fatigués de jouir ; ce calme où tu croupis et où tes jours se flétrissent ? Si peu que tu aies de reconnaissance, ne diras-tu pas :
« C’est un dieu qui m’a fait ce loisir :
Il sera toujours dieu pour moi ; j’irai choisir,
Bien souvent, pour l’autel où je lui sacrifie,
Un des tendres agneaux de notre bergerie.
Grâce à lui, mes troupeaux errent comme tu vois,
Et ma flûte à mon gré s’anime sous mes doigts92. »
Oui, c’est à un dieu que nous devons, non pas quelques génisses, mais ces troupeaux de toute race qu’il a semés sur le globe entier où, errants de toutes parts, ils trouvent leur pâture préparée par lui, et les pacages de l’été qui viennent après ceux de l’hiver ; nous lui devons non pas seulement d’enfler un chalumeau et de moduler des airs informes et rustiques, bien que non sans charme et soumis à une certaine harmonie, mais tous ces secrets de l’art, toute cette diversité de voix, tous ces sons partis et de la bouche humaine et des instruments pour former des accords dont l’idée nous fut inspirée par lui. Car ce n’est pas à nous que nos découvertes doivent s’attribuer, pas plus que la croissance de nos corps et les fonctions de nos organes correspondantes à des périodes fixes, et la chute des dents de l’enfance, et l’époque où, adulte déjà, l’homme pubère entre dans l’âge de la force, et cette dernière dent qui pose sa limite au développement de la jeunesse. Tous les âges de la vie, ainsi que tous les arts, existent en germe chez l’homme ; et c’est notre maître, c’est Dieu qui fait sortir de principes cachés toutes nos aptitudes93.
VII. « C’est de la nature, dis-tu, que me vient tout cela. » Ne vois-tu pas que ce mot de nature n’est qu’un autre nom que tu donnes à Dieu ? Qu’est-elle cette nature, sinon Dieu94, sinon la raison divine incorporée à l’univers et à ses diverses parties ? Tu peux, si tu le veux, appliquer à l’auteur des choses toute autre désignation. Tu le nommeras aussi dignement Jupiter souverainement bon et souverainement puissant, Jupiter tonnant, Jupiter stator, non, comme disent les historiens, pour avoir, selon le vœu de Romulus, arrêté son armée en fuite ; mais c’est parce que sa tutelle bienfaisante donne au grand tout la stabilité, qu’il est stator et stabilitor. Que tu l’appelles destin, tu ne te tromperas encore pas : car le destin n’étant que l’enchaînement et la complication des causes, il est, lui, la cause universelle et première, de laquelle dérivent toutes les autres. Quelques noms que tu choisisses, ils lui seront propres et convenables95, s’ils offrent quelque idée dé l’action et de l’influence d’un pouvoir céleste. Ses dénominations peuvent être aussi multipliées que le sont ses bienfaits.
VIII. C’est en lui que nos stoïciens voient Bacchus-pater, Hercule, Mercure. Bacchus-pater, parce qu’il est père de tous les hommes et qu’il a institué le premier cette faculté génératrice qui veille à conserver le monde par la volupté ; Hercule, parce que sa force est invaincue, et qu’après que ses travaux l’auront lassée, elle s’évaporera dans les flammes ; Mercure, parce qu’en lui est la raison, le nombre, l’ordre, la science96. Tu ne saurais tourner les yeux ni faire un pas sans le trouver devant toi : rien n’est vide de lui97 : il remplit de sa présence toute la création.
Tu ne gagnes donc rien, ô le plus ingrat des mortels ! à nier ta dette envers Dieu pour l’attribuer à la nature, puisque sans Dieu point de nature et sans nature point de Dieu ; puisque tous deux sont même chose et n’ont pas de rôles séparés.
Si tu avais reçu quelque chose de Sénèque, tu te dirais redevable à Annæus ou bien à Lucius : ce ne serait pas une substitution de créancier, mais de nom ; car que tu cites le prénom, le nom ou le surnom, l’identité subsistera. C’est ainsi que tu appelles Dieu, la nature, le destin, la fortune, toutes désignations du même être usant diversement de sa puissance. De même la justice, la probité, la prudence, le courage, la frugalité sont les trésors d’une même âme : que l’une d’elles te séduise, c’est cette âme qui te séduit.
IX. Mais de peur que la discussion ne dévie et ne change d’objet, je le répète, Dieu nous prodigue d’innombrables et immenses bienfaits, sans espoir de retour, puisqu’il n’a nul besoin des nôtres et que nous ne saurions lui en rendre aucun. La bienfaisance donc est par elle-même chose désirable. L’utilité de l’obligé est son seul but : rapprochons-nous-en et laissons de côté nos propres avantages. « Vous conseillez, me dira-t-on, de choisir avec soin qui l’on veut obliger, attendu que l’agriculteur ne confie pas de semence à un sable stérile. Or, si vous parlez juste, c’est votre intérêt que vous suivez en faisant le bien, ainsi que l’homme qui laboure et qui sème ; et vraiment, semer n’est pas chose désirable en soi. Outre cela, vous cherchez à qui vous donnerez, ce qu’il ne faudrait pas faire, si par elle-même la bienfaisance était désirable ; car enfin, n’importe en quel lieu et de quelle manière elle s’exercerait, elle serait toujours bienfaisance. » Je réponds que nous ne pratiquons l’honnête pour aucun autre motif que pour lui-même. Cependant, quoique tel doive être notre unique but, nous examinons ce que nous voulons faire, quand et comment nous le ferons : car tout cela constitue le bienfait. Quand donc je choisis l’homme qui doit le recevoir, c’est que je veux que le bienfait soit réel, parce que si je donne à un infâme, il n’y a plus là ni acte honnête, ni bienfait.
X. Restituer un dépôt est en soi une chose qu’on doit désirer de faire : je ne le rendrai pas toujours, ni en tout lieu, ni en tout temps. Souvent il n’y a pas de différence entre nier et rendre publiquement. Je consulterai les intérêts du déposant ; et si la restitution doit lui nuire, je refuserai. De même, en matière de bienfaits, je verrai quand, à qui, comment, pourquoi je veux donner. Rien en effet ne doit se faire sans l’aveu de la raison ; il n’y a de bienfaits que ceux que la raison avoue, parce qu’elle est toujours compagne de l’honnête.
Que d’hommes n’entendons-nous pas se reprocher leur don irréfléchi et dire : « J’aimerais mieux l’avoir perdu, que d’avoir donné à cet homme ! » La plus humiliante façon de perdre, c’est de donner inconsidérément ; et il est cent fois plus triste de mal placer ses largesses que de ne pas les recouvrer. Car c’est la faute d’autrui si on ne nous rend point ; si nous choisissons mal, c’est la nôtre. Pour choisir, je ne m’arrêterai à rien moins qu’à ce que tu penses, je veux dire à l’homme qui doit rendre. Je préférerai la reconnaissance à la restitution. Souvent, sans jamais rendre, on est reconnaissant, tout comme ingrat, après avoir rendu. C’est sur le cœur que portera mon estimation. Ainsi je laisserai le riche non méritant, pour donner au pauvre homme de bien. Car ce dernier montrera sa gratitude au sein de l’extrême misère et, tout lui manquant, son cœur lui restera. Ce n’est ni profit, ni plaisir, ni gloire que j’attends de mon bienfait. Content de plaire à celui-là seul que j’oblige, je donnerai pour remplir un devoir. Or tout devoir implique un choix : quel sera-t-il ? Tu veux le savoir ?
XI. Il tombera sur l’homme intègre, candide, qui se souvient et qui le prouve, qui respecte le bien d’autrui, qui n’est pas attaché au sien en avare, qui a bon cœur. Et après que je l’aurai choisi, si la Fortune lui refuse tout moyen de s’acquitter, je n’en aurai pas moins atteint mon but. Si l’intérêt, si de sordides calculs me font généreux, si je ne suis serviable qu’afin d’être servi, je ne ferai rien pour l’homme qui va voyager au loin en divers pays, rien pour celui dont l’absence sera sans retour, rien pour le malade désespéré, ni si moi-même je me vois mourant, car alors je n’ai plus le temps de recouvrer mes avances. Et pourtant, ce qui prouve que la bienfaisance est chose désirable pour elle-même, l’étranger brusquement poussé dans nos ports et qui doit partir tout à l’heure, se voit assisté par nous. À l’inconnu, au naufragé, le bâtiment qui le ramènera chez lui est offert tout équipé. Il nous quitte, sans presque connaître l’auteur de son salut, sans que nos yeux doivent le revoir jamais ; il nous délègue les dieux pour garants de sa dette, il les charge de sa reconnaissance et nous laisse satisfaits par la seule conscience d’un service désintéressé98.
Et lorsque, arrivés aux limites de la vie, nous rédigeons nos volontés dernières, que faisons-nous qu’une répartition de bienfaits dont nous ne tirerons aucun fruit ? Que de temps nous mettons à combiner dans le secret de notre âme combien et à qui nous donnerons, quand nul ne nous rendra ! Or jamais nos dons ne sont plus circonspects, jamais nos délibérations plus soucieuses que le jour où nos intérêts s’évanouissant, l’honnête seul apparaît devant nous, mauvais juges du devoir tant que l’image en est altérée par l’espoir et la crainte et par le plus lâche de tous les vices, la volupté. Sitôt que la mort nous vient isoler de tout, et nous appelle à prononcer une incorruptible sentence, nous cherchons les plus dignes pour leur transmettre nos biens, nous n’apportons à aucun acte un soin plus religieux qu’à celui dont les clauses ne nous concernent plus99.
XII. Et certes alors quelle vive satisfaction de se dire : « Voilà un homme que je ferai plus riche : sa dignité recevra de cet accroissement de biens un nouveau relief. » Si l’on ne donnait que pour recevoir, il faudrait mourir intestat, « Vous appelez, dit-on, le bienfait une créance non remboursable : or une créance n’est pas chose par elle-même désirable. » Si nous parlons de créance, c’est au figuré et par métaphore. De même nous disons que la loi est la règle du juste et de l’injuste, ce qui ne fait pas qu’une règle soit désirable par elle-même. Nous sommes réduits à user de ces mots pour mieux faire entendre les choses. Quand je dis créance, on comprend une quasi-créance. Veut-on savoir plus ? j’ajoute non remboursable, parce que toute vraie créance peut ou doit être remboursée. Il est si vrai que le bien ne doit pas se faire dans des vues d’intérêt, que souvent, comme je l’ai dit, nous devons le faire à nos dommages et périls. Ainsi je défends le voyageur entouré de brigands lorsque je pourrais passer mon chemin sans risque ; ainsi je soutiens l’innocent qui succombe sous l’accusateur en crédit, et je détourne sur moi les attaques d’une puissante cabale : le sombre costume dont je le débarrasse, je m’expose à le prendre à mon tour en face des mêmes adversaires, moi qui pouvais me ranger à l’écart, et contempler avec sécurité des débats qui ne me touchaient point. Ainsi je cautionne un condamné ; je fais tomber l’écriteau fatal cloué aux propriétés d’un ami, et je m’oblige envers ses créanciers ; ainsi, pour délivrer un proscrit, j’affronte moi-même la proscription. Quiconque veut acheter une maison à Tusculum ou à Tibur, afin de jouir d’un air salubre et d’une retraite d’été, ne dispute guère sur le revenu : l’a-t-il achetée, il faut l’entretenir. La bienfaisance n’a pas d’autre calcul ; tu me demandes ce qu’elle rapporte ? Je réponds : une bonne conscience. Ce qu’elle rapporte ? Dis-moi à ton tour ce que rapportent la justice, l’innocence du cœur, la grandeur d’âme, la chasteté, la tempérance ? Si tu cherches autre chose au-delà d’elles-mêmes, ce n’est pas elles que tu cherches.
XIII. Que gagnent les cieux à accomplir leurs révolutions, et le soleil, à prolonger, à raccourcir les jours ? Tous ces phénomènes sont autant de bienfaits, car ils s’opèrent pour notre utilité. De même que les cieux ont pour tâche d’entretenir la rotation des sphères ; le soleil, de changer tous les jours le lieu de son lever et de son coucher, et de nous verser gratuitement ses faveurs salutaires ; ainsi l’homme, entre autres devoirs, doit pratiquer la bienfaisance. Pourquoi donne-t-il ? Pour ne pas manquer de donner, pour ne pas perdre l’occasion d’une bonne œuvre. Chez vous100 le plaisir consiste à efféminer vos organes dans une léthargique indolence, à vous procurer cette absence de soucis qui est le sommeil de l’âme, à vivre cachés sous d’épais ombrages, dans cette mollesse de pensées que vous appelez le calme et qui chatouille à peine l’engourdissement d’un cœur affadi, à ne pas sortir du mystère de vos jardins où vous engraissez de boissons et de mets vos corps pâlis d’inaction ; notre plaisir à nous est de rendre des services, même pénibles, pourvu qu’ils soulagent les peines des autres ; même périlleux, pourvu qu’ils tirent leurs personnes du péril ; même onéreux à notre fortune, pourvu qu’ils allègent le joug de la détresse et du besoin. Que m’importe que mes bienfaits me rentrent ? Une fois rentrés101, ne faut-il pas qu’ils sortent de nouveau ? Le bienfait envisage l’utilité de qui le reçoit, non la nôtre : sans quoi, c’est nous que nous obligerions. Voilà pourquoi tant de choses, éminemment utiles à autrui, perdent leur mérite en se faisant payer. Le commerçant est utile aux cités, le médecin aux malades, le marchand d’esclaves aux esclaves qu’il vend ; mais, comme tous ces hommes font l’affaire d’autrui dans leur intérêt, ils n’obligent pas ceux qu’ils servent.
XIV. Il n’y a plus bienfait quand c’est au gain qu’on sacrifie. Je donnerai ceci, on me rendra cela : véritable encan. Je n’appelle point chaste la femme qui repousse un amant pour mieux l’enflammer, ni celle qui craint la loi ou son mari. Car, selon le mot d’Ovide :
« En disant non, par peur, elle a vraiment dit oui.102 »
C’est avec raison qu’on met au nombre des coupables celle qui n’a de vertu que par crainte et non par conscience ; de même qui n’a donné que pour recevoir n’a point donné. Suis-je donc le bienfaiteur de l’animal que je nourris pour m’en servir ou pour le manger ? Suis-je le bienfaiteur de l’arbuste que je cultive pour que la sécheresse ou la dureté d’un sol non remué ne le fassent point pâtir ? Ce n’est jamais par bienveillance et par équité qu’on va travailler à son champ, non plus qu’à aucune chose dont le fruit est autre qu’elle-même. On est amené à exercer la bienfaisance non point par une pensée cupide ou sordide, mais par esprit d’humanité, de générosité, par le désir de donner encore après avoir donné, d’ajouter aux anciens services des services récents qui les renouvellent, sans se rien proposer que le plus grand bien possible de ceux qu’on oblige : hors de là, c’est chose mesquine, sans honneur, sans gloire, d’être utile parce que cela profite. Quelle noblesse y a-t-il à s’aimer soi-même, à épargner, à acquérir pour soi ? Tous ces calculs, la vraie passion de la bienfaisance nous en détourne : elle nous entraîne impérieusement aux plus grands sacrifices et laisse là tout intérêt, trop heureuse de ses seules bonnes œuvres.
XV. N’est-il pas hors de doute que l’injure est le contraire du bienfait ? Or, de même que faire l’injure est en soi une chose qu’il faut éviter et craindre, le bienfait en est une dont la pratique est par elle-même désirable. Pour empêcher l’une, la honte prévaut sur toutes les récompenses qui poussent au crime ; ce qui invite à l’autre, c’est l’image de l’honnête, assez entraînante à elle seule. Non, je ne mentirai pas si je dis que tout mortel aime le bien qu’il a fait, que par une disposition naturelle il voit avec un plaisir plus vif l’homme qu’il a comblé de ses grâces, et qu’un motif pour lui d’obliger derechef, c’est d’avoir obligé une fois, ce qui n’arriverait pas, si les bienfaits par eux-mêmes n’avaient pour leur auteur un grand charme. Que de fois n’entends-tu pas dire : « Je n’ai pas le courage d’abandonner un homme à qui j’ai sauvé la vie, que j’ai arraché au péril. Il me prie de plaider sa cause contre d’influents personnages. J’y répugne : mais que faire ? Je l’ai assisté dans tant d’occasions ! » N’est-il pas clair que la générosité porte en soi je ne sais quelle puissance secrète qui nous force à la perpétuer, d’abord par l’ascendant du devoir, puis par l’impulsion d’un premier bienfait ? Tel qui, dans le principe, n’avait nul droit à notre obligeance, l’obtient par cela seul qu’il l’a déjà obtenue. Et nous sommes si loin d’avoir ici pour mobile l’intérêt, que nous continuons nos soins et notre affection aux œuvres même les plus stériles, parce que nos bienfaits seuls nous y attachent : ces bienfaits fussent-ils malheureusement placés, on a pour eux la même indulgence qu’un père pour ses enfants contrefaits103.
XVI. Nos mêmes adversaires avouent que, pour eux, ils payent de retour non en vue de l’honnête, mais parce que cela est utile. Autre mensonge dont nous les convaincrons avec moins de peine que du premier, car les arguments qui ont démontré que la bienfaisance est désirable par elle-même s’appliqueront aussi à la reconnaissance.
Il est bien établi, et nos preuves ultérieures découlent de là, que l’honnête ne se pratique par nul autre motif que parce qu’il est l’honnête. Qui donc osera contester que la reconnaissance soit une chose honnête ? Qui ne déteste l’ingrat, nuisible à tous, comme à lui-même ? Eh quoi ! si l’on te parle d’un homme qui aux plus grands bienfaits d’un ami répond par l’ingratitude, qu’éprouves-tu ? Ne vois-tu là, au lieu d’un acte infâme, que l’omission d’une chose qui eût pu lui être utile et profitable ? Je m’assure que dans ta pensée c’est un méchant homme, qui a plus besoin de châtiment que de curateur ; et cette pensée, tu ne l’aurais pas, si la gratitude n’était par elle-même désirable et honnête.
D’autres vertus peut-être ont leur mérite moins en dehors, et pour y reconnaître l’honnête on a besoin de les interpréter : celle-ci se montre sans voile, trop belle pour ne reluire que d’un faible et douteux éclat. Est-il rien d’aussi louable, et qui parle aussi également au cœur de tous les hommes que cette vertu qui répond aux bienfaits par la reconnaissance ?
XVII. Quel motif, dis-moi, nous y porte ? L’appât du gain ? Qui ne le méprise point est ingrat. La vanité ? Peut-on tirer gloire d’avoir payé ce qu’on devait ? La crainte ? Elle est nulle chez l’ingrat. Son crime est le seul contre lequel on n’ait pas fait de loi ; la nature semblait l’avoir suffisamment prévenu. Comme aucune loi ne prescrit l’amour filial, la tendresse paternelle, puisqu’il est superflu qu’on nous pousse où nous allons spontanément ; comme il n’est besoin d’exhorter personne à cet amour de soi que l’on contracte tout en naissant, ainsi l’amour pur de l’honnête peut se passer de mobiles étrangers. L’honnête plaît par sa propre nature ; et tel est l’ascendant de la vertu, qu’il est dans le cœur même des méchants d’approuver le bien qu’ils ne font pas. En est-il un qui ne veuille paraître bienfaisant ; qui au sein du crime et de l’iniquité n’ambitionne de passer pour bon ; qui ne colore ses actes les plus tyranniques d’un certain vernis de justice ; et qui ne se donnerait même, s’il osait, pour protecteur de ceux qu’il a lésés ? Aussi souffrent-ils avec complaisance les remercîments de leurs victimes, d’autant plus jaloux qu’on les croie humains et généreux, qu’ils sont moins capables de l’être. Ils ne joueraient pas ce rôle, n’était cet amour de l’honnête qui, désirable pour lui-même, les fait courir après un renom que dément leur conduite et déguiser une perversité dont on aime le fruit, mais qui elle-même fait honte et horreur ; car nul mortel n’a renoncé aux lois de sa nature et dépouillé l’homme jusqu’à se faire méchant pour le plaisir de l’être104. Demande en effet à quelqu’un de ces hommes de rapine, si, ce qu’il doit aux brigandages et aux vols, il ne préférerait pas l’obtenir légitimement. Celui qui fait métier de détrousser et d’assassiner les passants aimerait bien mieux trouver ce qu’il ravit. Tu n’en verras pas un qui ne préfère jouir des profits de l’iniquité sans la commettre. Grâces soient rendues mille fois à la nature pour avoir voulu surtout que la vertu pénétrât d’avance toutes les âmes de sa lumière : ceux même qui ne la suivent plus la voient encore.
XVIII. Une preuve que le sentiment de la reconnaissance est désirable par lui-même, c’est que par elle-même l’ingratitude est une chose à fuir ; car rien ne brise et ne dissout les liens de la communauté humaine comme le fait ce vice. Notre sûreté en effet a-t-elle d’autre base qu’un échange mutuel de services ? Notre unique ressource en cette vie, notre seul rempart contre les attaques imprévues, repose sur ce commerce de bienfaits. Suppose l’homme isolé : qu’est-il ? La proie des bêtes sauvages, la victime la plus désarmée, le sang le plus facile à verser. Les autres animaux sont assez forts pour se protéger eux-mêmes : chez eux les races vagabondes, et qui doivent vivre solitaires, naissent toutes armées. L’homme n’est environné que de faiblesse105 : il n’a ni la puissance des ongles ni celle des dents pour se faire redouter ; nu, sans défense, l’association est son bouclier. Dieu lui a donné deux choses qui d’un être précaire l’ont rendu le plus fort de tous : la raison et la sociabilité106. Il n’eût été l’égal d’aucun dans l’état d’isolement, et le voilà maître du monde. La société le constitue dominateur de tout ce qui respire ; né pour la terre, la société le fait passer en souverain sur un élément qui n’est pas le sien et lui livre par surcroît l’empire des mers. Elle écarte de lui l’invasion des maladies, prépare de loin des appuis à sa vieillesse, apporte des soulagements à ses douleurs ; elle nous rend courageux, car elle nous permet d’en appeler contre la Fortune. Détruis la société, et l’unité de l’espèce humaine, par laquelle subsistent les individus, se rompra. Or on la détruit, si l’on veut que l’ingratitude ne soit pas abhorrée pour elle-même, mais, pour d’autres périls qu’elle court. Que d’hommes en effet peuvent être ingrats impunément ? En un mot j’appelle ingrat, quiconque, n’est reconnaissant que par crainte.
XIX. Nul homme sensé n’a peur des dieux. Car c’est folie de craindre des êtres qui ne peuvent que le bien ; et jamais on n’aime ceux que l’on redoute. Toi, Épicure, tu fais pis : tu désarmes la divinité, tu lui enlèves tous ses traits, toute sa puissance ; et pour qu’elle n’effraye plus personne, tu la relègues hors de tout mouvement107. Ainsi confinée comme dans une immense et impénétrable enceinte, bien loin de l’approche et de la vue des mortels, elle n’a plus rien d’imposant pour toi : tous moyens de servir comme de nuire lui manquent. Au centre de l’espace qui s’étend de ce ciel à l’autre, vide d’animaux, d’hommes et de choses, elle gît là délaissée, heureuse d’esquiver la chute des mondes qui s’écroulent autour et au-dessus d’elle, elle n’entend pas nos vœux, elle n’a de nous nul souci. Et tu affectes de l’honorer comme un père, apparemment par reconnaissance ; autrement, si tu ne veux point paraître reconnaissant, vu que tu ne tiens d’elle nul bienfait, et que tes atomes, tes fameux corpuscules se sont au hasard et sans dessein agglomérés pour te produire, pourquoi l’honores-tu ? À cause, dis-tu, de sa sublime majesté, de sa nature incomparable. Je le veux bien ; mais enfin tu le fais sans qu’aucun espoir ni salaire t’y engagent. Il y a donc quelque chose qui en soi-même est désirable, qui t’entraîne par sa propre beauté : ce quelque chose c’est l’honnête. Or quoi de plus honnête que la gratitude, cette vertu dont le champ est aussi étendu que la vie ?
XX. « Mais, poursuis-tu, elle comporte aussi quelque utilité. » Eh ! quelle vertu n’a la sienne ? On n’en dit pas moins qu’une chose est recherchée pour elle-même lorsque, bien qu’elle offre en dehors d’elle quelques avantages, elle plaît à part de ces avantages et quand même on l’en prive. La reconnaissance est utile ; mais j’en aurai, dût-elle me nuire. Quel but poursuit-elle ? Veut-elle, en se montrant, s’attirer de nouveaux amis, de nouveaux bienfaits ? Et si c’est l’injure qu’on va susciter contre soi ? Si l’on reconnaît que, loin d’y rien gagner, on va même beaucoup perdre de ce qu’on avait obtenu et mis en réserve, descendra-t-on volontiers à de tels sacrifices ? Ingrat est celui qui s’acquitte en vue d’un nouveau don, et qui espère alors qu’il rend. Ingrat celui qui assiège le lit d’un malade parce qu’un testament va s’écrire, et qui a le loisir de songer à un héritage, à un legs. Vainement ferait-il tout ce qu’un ami fidèle et consciencieux doit faire, dès qu’un vil espoir brille à ses yeux, dès que sa cupidité est à l’affût et que ses soins sont une amorce, comme ces oiseaux qui se repaissent des corps qu’ils déchirent, et qui épient d’un lieu voisin la chute de la brebis vaincue par la contagion, lui aussi plane sur la mort et vole autour d’un cadavre.
XXI. Un cœur reconnaissant n’est séduit que par la pureté même de ses intentions. En veux-tu la preuve, veux-tu voir que l’intérêt ne le corrompt point ? Il y a deux manières d’être reconnaissant : on donne ce titre à l’homme qui rend quelque chose pour ce qu’il a reçu. Peut-être aura-t-il de l’ostentation ; il a quelque acte à faire valoir, à mettre en avant. Ce même titre on le donne encore à celui qui reçoit de bon cœur, qui de bon cœur avoue sa dette. Ce dernier est réduit à sa conscience : quel avantage peut-il attendre d’un sentiment resté secret ? Toutefois cet homme, fût-il hors d’état de rien faire de plus, est reconnaissant : il aime, il est obligé, il brûle de payer sa dette. Ce qu’on pourrait désirer encore ne manque pas par sa faute. On ne cesse point d’être artisan, pour n’avoir pas sous la main les instruments de son art ; on n’en est pas moins bon chanteur pour ne pouvoir faire entendre sa voix qu’étouffent les frémissements de la foule. Je veux payer ma dette : outre ce vouloir, il me reste à faire quelque chose non pour être reconnaissant, mais pour être quitte. Souvent en effet qui a payé sa dette est ingrat, qui ne l’a pas payée est reconnaissant. Comme toute autre vertu, celle-ci s’apprécie entièrement par le for intérieur. S’il fait ce qu’il doit, ce qui reste inachevé doit s’imputer à la Fortune. Un homme peut être éloquent sans parler ; robuste, les bras croisés ou même enchaînés ; bon pilote, quoique en terre ferme : car, une fois consommé dans son art, il ne peut rien perdre aux obstacles qui l’empêchent de le mettre en œuvre ; ainsi on est reconnaissant rien qu’en voulant l’être, sans avoir de cette volonté que soi-même pour témoin.
Je dirai plus : on peut être reconnaissant même en paraissant ingrat, et quand l’opinion, aveugle interprète, nous signale faussement comme tels. Quel autre guide suit-on alors que cette conscience même qui, refoulée en nous, fait encore notre joie, qui crie plus haut que la multitude et que la renommée, qui est à elle seule notre univers, et qui, ayant en face d’elle une immense foule de contradicteurs, ne compte pas les voix, mais l’emporte par son seul suffrage108. Que si elle voit infliger à sa loyauté les châtiments de la trahison, loin qu’elle descende de sa hauteur, elle s’élève au-dessus même de son supplice.
XXII. « J’ai, se dit-elle, ce que je voulais, ce que je demandais. Je ne m’en repens point, je ne m’en repentirai jamais ; et jamais l’injuste Fortune n’entendra109 de moi cette parole : « Qu’ai-je été chercher ? À quoi me sert mon dévouement ? » Il me sert, fussé-je sur le chevalet, fussé-je au milieu des flammes qui envahiraient chacun de mes membres et viendraient à m’envelopper vivant ; quand tout ce corps, soutenu d’une bonne conscience, fondrait sur le bûcher, j’aimerais cette flamme à travers laquelle ma foi brillerait dans tout, son éclat110.
Et pour ramener ici l’argument énoncé plus haut, dans quel but veut-on témoigner sa gratitude à l’heure de la mort ? Pourquoi pèse-t-on si bien alors les services de chacun ? Pourquoi craint-on, en balançant les souvenirs de toute une vie, qu’aucun bon office ne semble nous avoir échappé ? Il ne reste plus rien où puisse s’étendre notre espoir. Et pourtant, placés sur le seuil fatal, nous voulons quitter la scène du monde avec le plus de reconnaissance possible. C’est qu’elle est grande, la récompense que porte en soi l’accomplissement de cette vertu ; c’est que l’honnête a pour captiver l’âme humaine un ascendant immense, une beauté qui nous pénètre tout entiers et nous entraîne, sous le charme de l’admiration, vers sa lumière éblouissante.
Sans doute l’honnête devient la source d’une foule d’avantages. La vie a moins d’écueils pour l’homme vertueux ; l’amour et le suffrage des bons le secondent ; et l’on jouit d’un plus tranquille destin quand on a pour soi son innocence et un cœur plein de gratitude. Car la nature eût été la plus injuste des marâtres, si à ce devoir sacré elle n’eût attaché que misères, inquiétudes et stérilité. Mais consulte-toi bien : cette vertu, qui souvent est d’un sûr et facile accès, voudras-tu gravir jusqu’à elle à travers les rocs et les précipices, par des voies assiégées de monstres et de serpents ?
XXIII. Il ne s’ensuit pas qu’une chose cesse d’être en elle-même désirable, parce que du dehors un bénéfice quelconque vient s’y joindre. Presque toujours les plus belles vertus sont accompagnées d’avantages nombreux, mais tout accessoires, qu’elles traînent après elles, qu’elles ont précédés. Qui doute que les révolutions périodiques du soleil et de la lune n’agissent sur ce globe, domicile du genre humain ; que l’un, par sa chaleur, n’entretienne la vie des corps, ne dilate le sein de la terre, n’arrête l’envahissement de l’élément humide, ne brise les entraves dont le triste hiver enchaîne la nature ; que l’autre, par ses tièdes et pénétrantes rosées, ne hâte efficacement la maturité des fruits : que la fécondité de notre race ne corresponde à ses phases diverses ; que le soleil, dans son cours circulaire, ne nous donne une mesure pour l’année, et la lune pour le mois, dans la sphère moindre qu’elle décrit ? Eh bien, sans tenir compte de tout cela, le soleil par lui-même ne serait-il pas un spectacle assez beau pour nos yeux et assez digne de nos hommages, quand il ne ferait que passer sur nos têtes ? La lune ne mériterait-elle pas notre admiration, quand elle traverserait l’espace dépourvue d’influence ? Et la voûte céleste, lorsque la nuit elle étale ses feux et s’illumine de ses innombrables étoiles, quel est l’homme dont elle ne captive l’attention ? Et qui, en l’admirant, songe à son utilité ? Regarde glisser dans leur muette harmonie tous ces astres, qui sous l’apparence du repos, et comme d’immobiles ouvriers, nous dérobent leur vitesse. Que de faits s’accomplissent dans cette nuit que tu observes, toi, pour distinguer et calculer tes jours ! Quel nombre infini de choses se déroule sous ce silence111 ! Quel enchaînement de destinées fatalement tracées dans ces lignes de feu ! Ces globes, que tu considères comme semés pour l’ornement, travaillent chacun à leur tâche. Car ne crois pas qu’il n’y en ait que sept qui cheminent, et que le reste demeure fixe. Si les mouvements de quelques-uns nous sont perceptibles, des dieux innombrables, par-delà toute portée de nos yeux, et à l’écart des autres, vont et reviennent sans cesse. Et parmi ceux qui veulent bien souffrir nos regards, la plupart vont d’un pas inaperçu et suivent leur marche mystérieuse. Eh bien ! n’es-tu donc pas saisi par l’aspect d’un si vaste ensemble, quand même tu n’y verrais point ton guide, ton protecteur, le foyer de la chaleur et de l’être, le souffle qui te pénètre tout entier ?
XXIV. Bien que ces merveilles soient pour nous de la première utilité, et absolument nécessaires à la vie, leur majesté toutefois s’empare exclusivement de la pensée ; il en est de même de toute vertu, et notamment de la reconnaissance, dont les avantages sont grands, mais qui ne prétend pas qu’on l’aime à ce titre : elle a en elle quelque chose de plus noble, et c’est peu la comprendre que de la mettre au rang des choses utiles. Est-on reconnaissant par intérêt ? On ne l’est alors qu’en proportion de cet intérêt même. La vertu n’admet point d’amant au cœur sordide : n’ayons pas de bourse à remplir si nous venons à elle. L’ingrat se dit : « Je voulais m’acquitter ; mais je crains la dépense, je crains les risques, j’appréhende d’être mal venu : agissons plutôt selon ma convenance. » Le même principe ne peut faire l’homme reconnaissant et l’ingrat. Comme leurs œuvres sont diverses, leurs mobiles le sont également. L’un est ingrat en dépit du devoir, parce que tel est son intérêt : l’autre est reconnaissant malgré son intérêt, parce que tel est son devoir.
XXV. Nous nous sommes proposé de vivre selon la nature et de suivre l’exemple des dieux : or les dieux, en tout ce qu’ils font, que suivent-ils, sinon le but pour lequel ils le font ? À moins que tu ne regardes comme un digne prix de leurs œuvres des entrailles fumantes et la vapeur de l’encens112. Vois tout ce que chaque jour ils élaborent pour nous, leurs largesses sans fin, ces productions sans nombre dont ils couvrent la terre, ces vents qui soufflent si à propos et qui, ébranlant au loin les mers, nous transportent sur tous les rivages, ces pluies soudaines et abondantes qui ramollissent le sol, renouvellent les veines épuisées des fontaines, et par de secrètes infiltrations les ravivent et les alimentent. Ils font tout cela sans récompense, sans que nul avantage leur en revienne. Que la raison humaine, si elle ne veut s’écarter de son modèle, observe la même loi : n’allons jamais en mercenaires où l’honneur nous appelle. Rougissons de vendre un seul de nos bienfaits : les dieux nous servent gratuitement.
XXVI. « Si Vous voulez imiter les dieux, nous dit-on, l’ingrat lui-même a droit à vos bienfaits : car le soleil luit aussi pour les scélérats, et les mers ne se ferment point aux pirates. » Ici l’on demande si l’homme vertueux fera du bien à l’ingrat qu’il connaît pour tel ? » Souffre qu’au préalable j’oppose quelques mots pour éviter le piège d’une objection captieuse. D’après le système stoïcien, tu dois admettre deux classes d’ingrats. Dans la première est l’insensé113, car il est en outre méchant. Le méchant n’est pur d’aucun vice ; il a donc aussi celui de l’ingratitude. Ainsi nous disons de tout méchant qu’il est intempérant, avare, voluptueux, envieux ; non que tous ces vices soient saillants et notoires en lui, mais parce qu’ils peuvent le devenir, et qu’ils y sont, quoique non développés. La seconde classe d’ingrats comprend ceux que le vulgaire désigne sous ce nom et qui sont portés à l’être par une propension de leur nature. Quant à l’ingrat qui n’a ce vice que comme il a tous les autres, l’homme généreux lui fera du bien : car à qui pourrait-il en faire, s’il excluait cette classe d’hommes ? Mais celui qui fait banqueroute aux bienfaits et qui cède en cela au penchant de son âme, on ne l’assistera pas plus qu’on ne livre de l’argent à un débiteur en faillite ou un dépôt à l’homme qui en aura nié plusieurs. Tel est appelé timide parce qu’il est insensé ; et la peur s’attache aussi au méchant, puisque tous les vices indistinctement assiègent son cœur. Mais l’homme timide proprement dit, c’est l’homme qu’effrayent naturellement les bruits les plus inoffensifs. L’insensé a tous les vices, sans que son naturel l’entraîne aussi fortement vers tous : il est plus enclin soit à l’avarice, soit à la mollesse, soit à la témérité.
XXVII. C’est donc à tort qu’on interpelle ainsi les stoïciens : « Qu’est-ce à dire ? Achille est un peureux ? Quoi ! Aristide, à qui la justice a donné son nom, est un homme injuste ? Quoi ! Fabius, dont les sages délais ont sauvé l’État, est un téméraire ? Quoi ! Décius craint la mort ? Mucius est un traître ? Camille un transfuge ? » Nous ne prétendons pas que tous les vices soient chez tous aussi prononcés que tel vice chez quelques-uns : nous disons que le méchant et l’insensé ne sont exempts d’aucun vice ; l’audacieux même n’est point à nos yeux absous de la peur, ni le prodigue libre d’avarice. De même que l’homme a tous les sens qu’il doit avoir, sans que pour cela tout homme ait la vue de Lyncée ; de même l’insensé n’a pas pour tous les vices l’ardeur et la fougue de certaines gens pour certains vices. Ils se trouvent tous chez tous les hommes, mais tous ne dominent pas dans chaque homme. L’un est par caractère porté à l’avarice ; l’autre est voué à l’incontinence ou au vin, ou, s’il ne l’est pas encore, il est formé de manière que tout en lui l’y prédispose. Donc, pour revenir à ma thèse, point de méchant qui ne soit ingrat, car tous les germes de dépravation sont en lui : toutefois on appelle proprement ingrat quiconque est plus enclin à ce vice ; voilà l’homme dont je ne me ferai pas le bienfaiteur. Si c’est mal prendre les intérêts de sa fille que de l’unir à un malfamé contre lequel furent obtenus maints divorces ; si l’on répute mauvais gardien de son patrimoine celui qui en commet le soin à un homme condamné pour mauvaise gestion ; si c’est tester contre tout bon sens que de laisser pour tuteur à son fils un spoliateur de pupilles, ainsi passerait pour faire le pire usage de la bienfaisance quiconque choisirait de ces ingrats chez lesquels doit se perdre tout ce qu’on y place.
XXVIII. « Les dieux même, a-t-on dit, accordent aux ingrats mille faveurs. » Mais elles étaient préparées pour les bons : si elles arrivent jusqu’aux ingrats, c’est qu’on ne peut faire d’eux un peuple à part. Or il vaut mieux rendre service même aux méchants à cause des bons, que de manquer aux bons à cause des méchants114. Ainsi les biens dont tu parles, le jour, le soleil, ces périodes d’hiver et d’été tempérées par les transitions du printemps et de l’automne, ces pluies, ces sources où chacun puise, ces vents qui soufflent à époques fixes, tout cela fut institué pour l’universalité des hommes : les exceptions étaient impossibles. Le souverain donne au mérite des honneurs, et aux indignes même leur part des largesses publiques. Le voleur y reçoit sa mesure de froment, et aussi le parjure, l’adultère, et, sans distinction de moralité, tous ceux dont les noms sont inscrits. Quel que soit le don, si on le reçoit comme citoyen et non à titre d’honnête homme, l’honnête comme le malhonnête homme en emportent une part égale. Dieu aussi a versé à la race humaine de ces largesses qui sont pour tous et dont il n’a exclu personne : car il ne pouvait faire que le même vent fût propice aux bons et contraire aux autres ; c’était pour la communauté un bien que la mer s’ouvrit aux relations des peuples et que l’empire de l’homme vit ses limites élargies. Et Dieu ne pouvait dire aux pluies qui devaient tomber de ne pas descendre sur les terres de l’injuste et du méchant115.
Il est des choses de domaine public. C’est pour les bons comme pour ceux qui ne le sont point que se fondent les villes ; les monuments du génie se transcrivent et se publient pour tomber même en d’indignes mains ; la médecine indique ses remèdes aux plus grands coupables. Les recettes salutaires n’ont jamais été supprimées pour empêcher de guérir ceux qui ne le méritaient pas. Exigeons un contrôle : que l’on apprécie les personnes pour toute faveur donnée comme prix spécial du mérite, mais non pour ces choses qui admettent le pêle-mêle et la foule. Il y a loin entre choisir et ne pas exclure. On fait droit même au larron ; l’homicide aussi jouit de la paix publique ; et celui-là revendique son bien, qui a ravi la chose d’autrui. Le sicaire, l’homme qui dans nos villes fait métier du meurtre, nos remparts le défendent de l’ennemi : l’égide des lois protège leurs plus grands prévaricateurs. Il est des faveurs qui ne pouvaient se donner aux individus sans aller aux masses. N’arguez donc pas de ces avantages auxquels nous sommes invités en commun : mais ce qui d’après mon jugement, doit échoir à tel particulier, je ne le donnerai pas sciemment à l’ingrat.
XXIX. « Ainsi, poursuit-on, vous ne lui donnerez pas même un conseil dans ses perplexités, ni ne lui permettrez de puiser de l’eau, ni ne lui montrerez sa route s’il s’égare ; ou bien vous vous prêterez à cela, mais vous ne lui ferez aucun don. » Distinguons ici, ou du moins tâchons de distinguer. Un bienfait est une œuvre utile, mais toute œuvre utile n’est pas un bienfait. Il est des choses de si mince valeur que la qualification de bienfait ne saurait leur appartenir. Il faut deux conditions pour le constituer. D’abord la grandeur de l’objet, car il en est de trop petits pour atteindre à un pareil titre. A-t-on jamais appelé bienfait un morceau de pain, une vile pièce de cuivre, la permission d’allumer du feu, choses néanmoins plus utiles parfois que les plus grands dons ? Leur peu de valeur intrinsèque, même quand la circonstance en faisait des nécessités, leur ôte tout mérite. La seconde condition, et la plus essentielle, c’est que le bienfait s’opère à l’intention de celui-là même auquel je veux qu’il parvienne, que je l’en juge digne, que je donne de bon cœur, que j’éprouve de la joie à donner. Rien de tout cela dans les actes indifférents dont je viens de parler. Car nous n’y voyons pas des tributs offerts au mérite, mais des bagatelles qu’on laisse prendre : ce n’est pas à l’homme que nous donnons, c’est à l’humanité.
XXX. Quelquefois même, je l’avoue, j’accorderai certaines choses à qui n’en serait pas digne, en considération d’autres hommes, comme dans la poursuite des honneurs souvent la noblesse d’un infâme est préférée au mérite sans nom. Ce n’est pas sans raison qu’on a consacré la mémoire des grandes vertus, et plus de gens sont heureux de bien faire, si la reconnaissance du bien ne meurt pas avec eux. Qui a fait consul le fils de Cicéron, si ce n’est le nom de son père ? Qui fit naguère passer d’un camp hostile à la même dignité et Cinna, et Sextus Pompée, et les autres Pompée, sinon la grandeur d’un seul homme, grandeur telle que sa chute même élevait encore assez haut tous les siens116 ? Tout récemment Fabius Persicus, dont même les bouches impures évitaient le baiser117, à qui dut-il d’être promu au sacerdoce dans plus d’un collège, sinon à ce Verrucosus, à cet Allobrogicus et à ces trois cents qui, pour sauver la république, opposèrent une seule famille à l’invasion de l’ennemi ? C’est notre dette envers toute vertu que de la révérer vivante et après même qu’elle a disparu de nos yeux. Comme elle s’est efforcée non seulement d’être utile à l’âge contemporain, mais d’étendre ses services jusque dans ceux où elle ne serait plus, que de même notre gratitude ne se borne pas à une seule génération. Cet homme a donné le jour à de grands citoyens : nos bienfaits lui sont dus ; quel qu’il puisse être, il mérite par ses fils. Cet autre est issu d’illustres aïeux : quel qu’il soit, laissons-le s’asseoir à l’ombre de leurs noms. Comme les lieux les moins purs rayonnent alors qu’ils reflètent le soleil, il est bon que d’obscurs neveux tirent quelque éclat de leurs ancêtres.
XXXI. Ici, cher Libéralis, je crois devoir justifier les dieux. Souvent en effet on se demande à quoi songeait la Providence en mettant sur le trône un Aridée. Crois-tu que ce fut à lui qu’elle donnait ce trône ? Non, mais bien à son père, mais à son frère. Pourquoi établit-elle maître du monde Caligula, cet homme si altéré du sang des hommes et qui le faisait couler sous ses yeux avec autant118 de délices que si sa bouche eût dû le boire ? Est-ce donc à lui, penses-tu, que fut donné l’empire ? N’est-ce pas à son père Germanicus, et à son aïeul, et à son bisaïeul et à d’autres qui, antérieurs à ceux-ci, ne leur ont pas cédé en gloire, bien que restés dans la vie privée et dans l’égalité commune ? Toi, Libéralis, quand tu faisais119 consul Mamercus Scaurus, ignorais-tu qu’il recueillait bouche béante les menstrues de ses servantes ? Lui-même en faisait-il mystère ? Cherchait-il à paraître pur de ces horreurs ? Voici un mot de lui sur lui-même, qui circulait, je m’en souviens, et qu’on louait en sa présence. Trouvant un jour Asinius Pollion couché, il s’offrit, usant d’une équivoque obscène, à lui faire ce qu’il aimait le mieux qu’on lui fît ; et comme le front de l’autre se rembrunissait : « Si j’ai dit quelque chose de mal, s’écria-t-il, que tout retombe sur moi, sur ma tête ! » Et ce mot-là, lui-même le racontait. Est-ce bien cet homme, cet effronté cynique que tu as admis aux faisceaux et au siège de justice ? Non : mais au souvenir de Scaurus son grand ancêtre, le prince du sénat, il te répugne que sa race demeure dans l’obscurité.
XXXII. Les dieux, ce me semble, traitent avec plus de faveur certains mortels en considération de leurs pères, de leurs aïeux, et certains autres, pour les vertus à venir de leurs neveux, arrière-neveux et descendants encore plus reculés. Car les dieux savent quelles phases doit subir leur ouvrage : la science de tout ce qui doit sortir de leurs mains se dévoile incessamment à eux : pour nous tout sort d’une source cachée, et l’événement que nous jugeons inattendu était prévu et familier pour eux. « Cet homme-ci sera roi, parce que ses aïeux ne l’ont pas été, et qu’à leurs yeux la plus belle couronne fut la justice et le désintéressement, et qu’ils voulurent non que l’État se dévouât pour eux, mais se dévouer à l’État. Cet autre sera roi, parce que l’un de ses ancêtres fut un homme juste qui porta son âme plus haut que sa fortune, et qui, dans les discordes civiles, consultant le bien du pays, aima mieux être vaincu que vainqueur. S’acquitter envers lui devint impossible dans de si longs troubles : qu’en mémoire de lui son petit-fils soit à la tête du peuple, non qu’il ait expérience ou capacité, mais l’aïeul a mérité pour le descendant. Celui-ci est difforme de corps, hideux d’aspect, il rendra ridicules les insignes royaux ; on va m’en faire un crime, me taxer d’aveuglement, de témérité et de ne pas savoir où je place ce qui n’est dû qu’aux plus hautes supériorités : mais je sais, moi, que c’est à un autre que je donne tout cela, à un autre que je paye une dette ancienne. D’où mes censeurs le connaîtraient-ils, cet homme120 d’autrefois qui, fuyant la gloire obstinée à le suivre, allait aux périls de l’air dont en reviennent les autres, ne séparant jamais son intérêt de l’intérêt public ? Où est cet intrus, dites-vous ? Qui est-il ? D’où vient-il ? « Vous l’ignorez ; mais chez moi se relèvent les comptes de ce qui a été reçu et donné. Je sais ce que je dois et à qui : je solde les uns à long terme, je suis en avance avec d’autres, selon que la circonstance et les ressources de mon gouvernement le comportent. »
XXXIII. Ainsi je donnerai parfois à l’ingrat, non à cause de lui. « Et quand tu ne sauras si l’on est reconnaissant ou non, attendras-tu que tu le saches, ou craindras-tu de perdre l’occasion du bienfait ? Attendre est long : car, comme dit Platon, le cœur humain est difficile à deviner ; ne pas attendre est téméraire. » Nous répondrons que jamais l’homme n’attend pour ses desseins une certitude complète, le vrai se trouvant trop au-dessus de sa portée ; mais il va où le conduit le vraisemblable. C’est de la sorte qu’on procède en toute démarche. Ainsi l’on sème, ainsi l’on s’embarque, ainsi l’on combat, ainsi l’on devient époux et père, quoiqu’en tout cela l’événement soit incertain. On se décide pour les choses dont on croit pouvoir bien augurer. Car qui garantit au semeur sa moisson, au navigateur le port, au guerrier la victoire, à l’époux une chaste compagne, au père de dignes enfants ? On se guide sur le raisonnement, non sur l’évidence absolue. Attendre afin de n’agir qu’à coup sûr, ne se mouvoir jamais que sur des données infaillibles, c’est vouloir121 que la vie s’arrête privée de toute action. Puisque la probabilité me sert de mobile pour tant de cas, à défaut de certitude, je n’hésiterai pas à obliger l’homme dont la reconnaissance est probable.
XXXIV. « Mille incidents, dit-on, donneront au vice les moyens de simuler la vertu, et la vertu elle-même te déplaira comme vice ; car les apparences sont trompeuses et nous y croyons. » Qui le nie ? Mais je ne trouve rien autre chose pour régler mes calculs. C’est par cette voie que je dois poursuivre le vrai : je n’en ai pas de plus sûres. J’aurai soin de me livrer au plus rigoureux examen et ne me rendrai pas de prime abord. Il en est ici comme d’une mêlée, où il peut se faire que ma main, par l’effet de quelque méprise, dirige mon dard contre un camarade et épargne l’ennemi que je croirais des nôtres. Mais ces cas seront rares et n’arriveront point par ma faute, mon but étant de frapper l’ennemi et de défendre le compatriote.
Si je sais que tel est ingrat, je ne l’obligerai point. « On m’a circonvenu, on m’en a imposé ! » Le bienfaiteur n’a là aucun tort : c’est à l’homme supposé reconnaissant que j’ai donné. « Mais si tu as promis d’obliger quelqu’un qu’ensuite tu saches n’être qu’un ingrat, l’obligeras-tu ou non ? Si tu le fais, tu pèches sciemment : tu donnes à qui tu ne dois pas donner. Si tu refuses, tu pèches encore en ne donnant pas à qui tu as promis. Ici chancellent votre assurance et cette orgueilleuse prétention : que le sage ne se repent jamais de ses actes, ne corrige jamais ce qu’il a fait et ne change point de résolution. » Non, le sage ne change point de résolution, toutes choses demeurant ce qu’elles étaient lorsqu’il l’a prise. Jamais le repentir ne le gagne, parce qu’on ne pouvait à ce moment faire mieux que ce qu’on a fait, décider mieux que ce qu’on a décidé. Du reste il ne s’engagera qu’avec cette restriction : s’il n’arrive rien qui empêche. Et si nous disons que tout lui réussit, que rien n’arrive contre son attente, c’est qu’il prévoit dans sa pensée que tel incident peut s’offrir qui mette obstacle à ses desseins. Au sot vulgaire cette présomption qui compte avoir pour soi la Fortune ; le sage raisonne l’une et l’autre chance. Il sait tout ce que peut l’erreur, que d’incertitude ont les choses humaines, que d’oppositions traversent nos projets. Il suit d’une marche circonspecte la double et changeante face du sort, et ses résolutions sont certaines devant un avenir incertain. Or la restriction sans laquelle il ne projette, il n’entreprend rien, est encore ici sa sauvegarde.
XXXV. J’ai promis mon bienfait, sauf le cas éventuel où je devrais ne rien donner. Car que direz-vous si ce que j’ai promis à cet homme la patrie l’exige de moi pour elle-même ; si l’on porte une loi qui défende à tous de faire ce à quoi je m’étais engagé envers mon ami ? Je t’ai promis ma fille en mariage : j’ai reconnu ensuite que tu es étranger ; je ne puis m’allier à un étranger : mon excuse est cette même loi qui me l’interdit. Je n’aurai trahi mon engagement, on ne m’accusera d’infidélité que si, toutes choses étant dans le même état qu’au moment de mon obligation, je manque à l’exécuter. Un seul point changé me laisse libre de délibérer de nouveau et me dégage de ma parole. J’ai promis de t’assister en justice, mais je viens à découvrir que par ton procès tu cherchais à nuire à mon père ; j’ai promis de partir avec toi pour l’étranger, mais on m’annonce que la route est infestée de brigands ; je devais pour toi comparaître en personne, mais la maladie de mon fils, mais les couches de ma femme me retiennent. Tout doit être dans le même état que lorsque je t’ai promis, pour que tu puisses dire que tu as ma parole. Et peut-il s’opérer changement plus complet que si je découvre en toi un méchant homme, un ingrat ? Ce que je donnais à ton mérite supposé, je le refuserai à ton démérite, et j’aurai encore droit de t’en vouloir pour m’avoir abusé.
XXXVI. Toutefois j’examinerai aussi de quelle importance est la chose : je prendrai conseil de ce que vaut celle que j’ai promise. Si c’est une bagatelle, je donnerai, non que tu le mérites, mais parce que j’ai promis ; non à titre de présent, mais pour racheter ma parole, et je me tancerai à part moi, et je m’infligerai ce petit sacrifice comme peine de mon irréflexion. Voilà, me dirai-je, pour qu’il t’en souvienne, pour qu’à l’avenir tu sois plus réservé à promettre ; je payerai, suivant le dicton, pour le trop parlé. Si la somme est trop forte, je me garderai d’encourir un blâme multiplié, comme disait Mécène, par dix millions de sesterces. Je ferai cette comparaison : c’est quelque chose d’être constant dans sa promesse, c’est beaucoup aussi de ne pas donner à un indigne. Toutefois considérons la valeur de l’objet : s’il est léger, fermons les yeux ; mais s’il doit me causer un dommage ou une honte sensibles, j’aime mieux avoir à justifier une seule fois mon refus, que perpétuellement ma condescendance. Je le répète, tout est dans la portée des termes de mon engagement. Non content de retenir ce que j’aurai étourdiment promis, je redemanderai ce que j’aurai donné mal à propos. C’est folie de se croire lié par un malentendu.
XXXVII. Philippe, roi de Macédoine, avait un soldat, homme d’action, dont en plus d’une expédition il avait éprouvé les utiles services : de temps à autre, pour prix de sa valeur, il lui donnait part dans le butin et encourageait cette âme vénale par de fréquentes gratifications. Ce soldat fut jeté par un naufrage sur les terres d’un Macédonien qui à cette nouvelle s’empresse d’accourir, rappelle ce qui lui reste de vie, le transporte en sa demeure, lui cède son lit, le réconforte brisé qu’il était et demi-mort, le soigne trente jours à ses propres frais, le guérit et lui donne de quoi se remettre en route ; et le soldat de répéter à tout instant : « Je te prouverai ma reconnaissance ; que j’aie seulement le bonheur de revoir mon général. » Il va en effet conter à Philippe son naufrage, sans dire un mot de son bienfaiteur, et le prie tout aussitôt de lui accorder la ferme d’un particulier qu’il désigne. Ce particulier, c’était son hôte, celui-là même qui l’avait recueilli, qui l’avait sauvé. Souvent les rois, surtout en temps de guerre, donnent les yeux fermés. L’équité d’un seul homme ne peut tenir contre tant de passions sous les armes : nul ne saurait être en même temps honnête homme et bon chef d’armée. Comment rassasier tous ces milliers d’insatiables ? Qu’auront-ils, si on laisse à chacun le sien ? Ainsi pensait Philippe, en envoyant le soldat en possession des biens qu’il demandait. Mais l’exproprié ne souffrit pas sans mot dire l’iniquité en pauvre campagnard trop heureux qu’on ne l’eût pas donné lui-même avec sa terre : il écrivit au roi une lettre laconique et franche. Philippe en la recevant fut si indigné qu’il manda sur-le-champ à Pausanias de rendre les biens à leur premier maître ; et quant à celui que l’honneur militaire, que le naufrage, que l’hospitalité n’avaient pu guérir de la plus ingrate convoitise, il voulut qu’on lui imprimât sur le front ces stigmates : Hôte ingrat. Il méritait bien que ces stigmates lui fussent non pas imprimés, mais gravés dans les chairs, l’homme qui jetait son sauveur, dépouillé de tout et dans l’état d’un naufragé, sur le rivage où lui-même avait été gisant. Mais sans vouloir discuter ici quelle mesure était à garder dans le châtiment, toujours est-il qu’il fallait reprendre à ce monstre ce qu’il avait envahi par le plus grand des crimes. Et qui eût en pitié de son supplice, après un acte fait122 pour glacer la compassion dans l’âme la plus compatissante ?
XXXVIII. Philippe donnera-t-il parce qu’il a promis, quoiqu’il agisse contre son devoir, contre la justice, quoique ce soit commettre un crime et par ce fait seul fermer aux naufragés tout rivage ? Non : il n’y a pas légèreté à revenir d’une erreur qu’on reconnaît et qu’on maudit. Il faut avouer noblement qu’on a mal jugé, qu’on a été dupe. C’est le fait d’un stupide orgueil de vouloir à toute force que notre parole, quelle qu’elle soit demeure fixe et irrévocable. Ce n’est pas une honte quand la chose change, de changer d’avis. Dis-moi : si Philippe eût laissé le soldat possesseur du rivage que son naufrage lui avait conquis, n’était-ce pas interdire le feu et l’eau à toute victime de la tempête ? « Ah plutôt, se dit-il, tu iras dans l’intérieur de mon royaume portant sur ton front endurci ces caractères que je voudrais pouvoir te graver dans les yeux. Montre combien c’est chose sacrée que la table hospitalière. Fais lire sur ta face ce décret préservateur qui ne veut pas que recevoir des malheureux sous son toit soit un crime capital. Ce décret-là sera mieux sanctionné que si je l’eusse inscrit sur l’airain.
XXXIX. « Pourquoi donc, va-t-on me dire, votre chef Zénon, ayant promis de prêter cinq cents deniers à quelqu’un qu’il découvrit ensuite n’être pas sûr, s’obstina-t-il, bien que ses amis l’en dissuadassent, à prêter cette somme parce qu’il l’avait promise ? » D’abord un prêt est de nature tout autre qu’un bienfait. Je puis, quand j’aurais mal placé, exiger ma créance, assigner le débiteur, et s’il a failli, j’en tirerai un dividende : quant au bienfait, il se perd tout entier, à l’instant même. Ici d’ailleurs c’est le fait d’un méchant homme ; là, d’un mauvais administrateur. Ensuite Zénon lui-même, si la somme eût été plus forte, n’eût point persisté à prêter. Cinq cents deniers123, ce n’est, comme on dit, que ce que coûte un caprice : était-ce la peine de rétracter sa parole ? J’irai souper en ville, parce que je l’ai promis, quand même il ferait froid, mais non pas s’il tombe de la neige. Je quitterai la table pour assister à des fiançailles, parce que je m’y suis engagé, et n’attendrai pas que ma digestion soit faite, mais je n’irai point si j’ai la fièvre. Je cautionnerai, parce que je l’ai promis, pourvu qu’on n’exige pas une caution indéterminée, une obligation envers le fisc.
Il y a, ai-je dit, la restriction tacite : si je le puis, si je le dois, si c’est alors comme aujourd’hui. Faites que les choses, quand vous me sommez de ma parole, soient les mêmes qu’au moment où je l’ai donnée : si j’y manque, ce sera légèreté124. Qu’il survienne quelque chose de nouveau, serez-vous surpris, quand la condition du garant change, de voir changer ses dispositions ? Remettez tout dans le même état, et je suis le même. J’ai promis de comparaître pour vous, et je fais défaut. Il n’y a pas d’action contre tout défaillant : la force majeure m’excuse.
XL. Attends-toi à la même réponse sur cette autre question : la nécessité de s’acquitter est-elle absolue, et le bienfait doit-il toujours se rendre ? Témoigner de la reconnaissance est pour moi un devoir ; mais quelquefois je suis empêché de rendre la pareille soit par ma misère, soit par la fortune de mon bienfaiteur. Car que rendre à un roi ; que rendre à un riche si je suis pauvre, quand surtout certains hommes prennent la restitution d’un bienfait pour une offense et vont toujours accumulant de nouvelles largesses sur les premières125 ? Pour de tels personnages puis-je rien de plus que vouloir ? Dois-je en effet repousser un nouveau don, parce que je n’ai pas rendu encore le premier ? J’accepterai d’aussi bonne grâce qu’on me donnera, et mon ami trouvera en moi matière toute prête pour exercer sa munificence126. Ne vouloir pas d’un nouveau bienfait, c’est s’offenser de ceux qu’on a reçus. Je ne m’acquitte point, qu’importe ? Suis-je cause du retard, si l’occasion ou la faculté me manque ? Lui ne m’a obligé que parce qu’il a eu l’une et l’autre. Est-il bon ou méchant ? S’il est bon, ma cause est bonne ; s’il ne l’est pas, je ne la défends point.
Je ne pense pas non plus qu’il faille s’acquitter, même au déplaisir de nos bienfaiteurs, en toute hâte, et les poursuivre alors qu’ils reculent. Ce n’est point payer de retour que de rendre contre leur gré quand tu n’as point reçu contre le tien. Au plus mince cadeau qu’on leur envoie, certaines gens ripostent vite et mal à propos par un autre, puis vont protestant qu’ils sont quittes. C’est une sorte de refus que ce brusque retour de politesse : c’est effacer un présent par un présent.
Quelquefois même je ne rendrai pas, quoique je le puisse. Quand cela ? Lorsque je devrais m’ôter à moi plus que je ne donnerais à mon ami, et qu’il ne sentirait pas s’il gagne rien à une restitution qui me dépouillerait de beaucoup. S’empresser de rendre à toute force est moins d’un cœur reconnaissant que d’un débiteur. En deux mots : qui désire trop tôt se libérer doit à contre-cœur ; qui doit à contre-cœur est ingrat127.
LIVRE V
I. Dans les livres précédents j’avais, ce semble, complété ma tâche, ayant traité de la manière dont il faut donner et recevoir : car cette partie de nos devoirs est limitée dans ces deux termes. Si je m’attarde encore, ce n’est pas que le sujet m’y oblige, mais je m’y complais : or, il faut aller où il conduit, non vers tous les points de vue qu’il ouvre. À chaque pas, en effet naissent de ces questions qui sollicitent l’esprit par je ne sais quel charme et qui, sans être inutiles, ne sont pas nécessaires. Mais tu le veux, continuons, maintenant que le fond même du sujet est épuisé, à nous enquérir de ces faits qui, à vrai dire, y sont plutôt connexes qu’inhérents et dont l’examen scrupuleux, s’il ne paye pas de la peine qu’il coûte, n’est pourtant point un labeur stérile.
Pour toi, nature d’élite, si portée à la bienfaisance, Libéralis Æbutius, aucun éloge de cette vertu n’a rempli l’idée que tu t’en fais. Je ne vis jamais homme apprécier si largement les services même les plus légers. Et cette bonté d’âme est allée jusqu’à ressentir comme fait à toi-même tout le bien que l’on fait à d’autres. Tu serais prêt, pour éviter au bienfaiteur un repentir, à payer la dette de l’ingrat. Tu es si loin de toute ostentation, si empressé, à décharger ceux que tu obliges, que dans tout le bien que tu opères, tu voudrais faire croire non que tu donnes, mais que tu rends. Aussi des dons faits de cette manière te reviennent-ils plus pleinement : car presque toujours ils retournent d’eux-mêmes à qui n’en redemande rien ; et comme la gloire s’attache de préférence à ceux qui la fuient128 la gratitude répond aux bienfaits par un tribut d’autant plus doux qu’on la laisse plus libre de les méconnaître. Il ne tient pas à toi qu’après avoir reçu on ne se risque à te demander de nouvelles grâces, que tu ne refuseras pas, que tu ajouteras, plus nombreuses et plus grandes, à celles dont on étouffe et dissimule le souvenir. Résolution d’un homme excellent, d’un cœur magnanime, qui tolère l’ingrat jusqu’à ce qu’il l’ait fait reconnaissant. Et cette façon d’agir ne te trompera point : le vice ne résiste pas à la vertu, si tu ne te presses pas trop de le haïr.
II. Tu as encore pour maxime favorite ce mot que tu juges admirable : il est honteux d’être vaincu en bienfaits. Mais la vérité du mot est à bon droit mise en question ; car la chose est bien autre que tu ne l’imagines. Jamais, dans les luttes qui honorent, la défaite n’est honteuse, pourvu qu’on ne jette point ses armes et que le vaincu veuille ressaisir la victoire. Tout le monde n’a pas au service de ses bonnes intentions les mêmes forces, les mêmes facultés, le même appui de cette Fortune dont nos plus vertueux desseins, du moins dans leurs effets, subissent l’influence. La volonté seule de s’élever au bien est louable, lors même qu’un plus agile concurrent nous a devancés129. Ce n’est point comme dans ces combats offerts en spectacle, où la palme annonce le plus digne ; et là encore souvent le faible doit son triomphe au hasard. Dès qu’il s’agit d’un devoir que chacune des deux parties désire remplir le mieux possible, si l’une a pu davantage, a eu sous la main de quoi satisfaire son vœu et qu’à tous ses efforts la Fortune ait laissé le champ libre, quand l’autre, avec un zèle égal, aurait rendu moins qu’elle n’a reçu, ou même n’aurait rien pu rendre, mais n’aspirerait qu’à s’acquitter et s’y porterait de toutes les forces de son âme, cette autre ne serait pas plus vaincue que le soldat qui meurt sous les armes et qu’il a été plus facile à l’ennemi de tuer que de mettre en fuite. Ce que tu regardes comme une honte, la défaite, l’homme vertueux ne peut l’éprouver : car jamais il ne cédera, jamais il ne renoncera ; debout et prêt jusqu’au dernier jour, il mourra à son poste, déclarant tout haut qu’il a reçu beaucoup, qu’il voulait ne pas rendre moins.
III. Les Lacédémoniens proscrivent le combat du pancrace et du ceste, où la seule preuve d’infériorité est l’aveu du vaincu. Le coureur qui touche le premier la borne a devancé de vitesse, non de courage, son compétiteur. Le lutteur renversé trois fois perd la palme, il ne la cède pas. Comme Sparte avait grandement à cœur que ses enfants ne fussent point vaincus, elle les éloignait de toute lutte où le vainqueur est déclaré non par le juge ni par le résultat en lui-même, mais par l’aveu du champion qui se retire et livre à l’autre l’avantage. L’honneur dont ce peuple est si jaloux pour les siens, chacun peut l’obtenir de sa vertu, de son zèle, et ne jamais se laisser vaincre : car, en face même d’une force supérieure, l’âme peut rester invincible. Personne ne dit des trois cents Fabius : « Ils se sont fait battre », mais : « Ils se sont fait tuer. » Régulus a été pris, non défait par les Carthaginois ; ainsi en est-il de tout homme accablé sous l’effort, et le poids d’une Fortune ennemie, mais dont le cœur ne fléchit pas.
De même, en matière de bienfaits, qu’on en ait reçu un plus grand nombre, de plus importants, de plus fréquents, on n’est pas vaincu pour cela. Les bienfaits de l’un l’emportent peut-être sur ceux de l’autre, si l’on met en balance les choses données et reçues ; mais à comparer qui donne et qui reçoit, en ne tenant compte que des intentions en elles-mêmes, ni l’un ni l’autre n’aura la palme. Tels souvent deux gladiateurs, dont l’un sera tout criblé de plaies et l’autre n’aura que de légères atteintes, sont réputés sortir égaux de la lice, bien que le plus maltraité semble, avoir eu le dessous.
IV. Nul ne peut donc être surpassé en bienfaits, pourvu qu’il sache devoir, qu’il veuille rendre, et que l’insuffisance du fait soit compensée par l’intention. Tant que l’on persévère ainsi, tant que se maintient cette volonté, assez de traits signalent la reconnaissance : qu’importe de quel côté se compte le plus de petits cadeaux ? Tu pourras, toi, donner beaucoup, moi, je ne pourrai que recevoir ; la fortune est pour toi, j’ai pour moi la bonne volonté. Et pourtant je te vaux, autant que des braves sans armes ou qui n’en ont que de légères en valent d’autres armés de toutes pièces.
Non, jamais l’homme n’est vaincu en bienfaits ; car la gratitude est toujours au niveau de la volonté. S’il était honteux de recevoir plus qu’on n’a donné, il ne faudrait rien accepter d’hommes bien plus puissants que nous et auxquels nous ne pouvons rendre la pareille. Je parle des grands et des rois, que la Fortune met à même de faire des largesses nombreuses en échange desquelles ils ne recouvrent que bien peu de choses, beaucoup moins qu’ils ne donnent. Les rois, ai-je dit ? À eux aussi on peut rendre service ; et ce pouvoir qui les met si haut ne subsiste que par le concours et le ministère de leurs inférieurs.
Il est des âmes dégagées de toute ambition, que presque nulle convoitise humaine n’arrive à effleurer : ceux-là, la Fortune elle-même ne peut les gratifier de rien. De toute nécessité je serai vaincu en bienfaits par un Socrate, je le serai par un Diogène, qui marche nu au milieu des richesses macédoniennes et foule aux pieds le faste des rois. Oh ! qu’alors à ses propres yeux, comme à tous les yeux qui, pour reconnaître le vrai, n’étaient voilés d’aucun brouillard, il dut paraître supérieur à l’homme qui voyait le monde à ses pieds ! N’était-il pas bien plus puissant ; n’était-il pas bien plus riche que cet Alexandre qui possédait tout ? Car il avait plus à refuser que l’autre ne pouvait offrir.
V. Il n’y a point de honte à être vaincu par de tels hommes. Suis-je en effet moins courageux parce que tu me mets en face d’un adversaire invulnérable ? Le feu en a-t-il moins le pouvoir de brûler, s’il tombe sur une matière incombustible ; et le fer a-t-il perdu sa propriété tranchante, lorsque c’est une pierre, dont la nature compacte repousse toute atteinte et résiste aux corps les plus durs, qu’il s’agit de diviser ? Au sujet de la reconnaissance ma réponse est la même. Point de honte à être vaincu par un bienfaiteur dont la grande fortune ou la rare vertu ferme aux services toute voie de retour. Nous sommes presque toujours vaincus par les auteurs de nos jours, ne les possédant guère qu’au temps où ils nous semblent incommodes, où leurs bienfaits ne sont pas compris de nous. À peine avons-nous gagné quelque expérience et venons-nous à entrevoir que nous devons les aimer pour les choses mêmes qui nous les rendaient peu aimables, je veux dire leurs avertissements, leur sévérité et leur attention à veiller sur notre jeunesse imprudente, ils nous sont ravis. Peu arrivent jusqu’à l’âge où l’on recueille dans ses enfants tout le fruit de ses soins : les autres n’ont senti d’eux que le fardeau. Toutefois, il n’y a point de honte à être vaincu en bienfaits par un père ; et comment y en aurait-il ? On ne doit rougir de l’être par personne. Avec certains bienfaiteurs on est leur égal et leur inférieur tout ensemble : leur égal par le cœur, qui est la seule chose qu’ils exigent, la seule que nous leur promettions ; leur inférieur par la fortune, qui peut empêcher qu’on ne s’acquitte, sans pour cela qu’on ait à rougir comme vaincu. Il n’y a pas de honte à ne pas atteindre, pourvu que l’on s’obstine à suivre. Souvent je me vois forcé d’implorer de nouveaux services avant d’avoir acquitté les premiers. Et je ne suis ni détourné ni honteux de ma demande par le motif que je devrai sans pouvoir rendre : car il ne tiendra pas à moi que je ne prouve de mon mieux ma reconnaissance. Il peut survenir du dehors quelque empêchement ; néanmoins je ne serai pas vaincu en bon vouloir, et je succomberai sans honte à des difficultés indépendantes de moi.
VI. Alexandre, le roi de Macédoine, se glorifiait souvent de n’avoir été vaincu en bienfaits par personne. Il ne dut pas, l’outrecuidant, priser bien haut, ni les Macédoniens, ni les Cares, ni les Grecs, ni les Perses, ni ces peuplades éparses qui n’avaient point d’armée, pour ne pas s’avouer qu’il tenait d’eux un empire qui s’étendait de l’angle de Thrace jusqu’au bord des mers inconnues. C’était à Socrate à se glorifier ainsi, c’était à Diogène qui, certes, avait triomphé d’Alexandre. Oui, il en avait triomphé le jour où ce conquérant, gonflé d’un orgueil plus qu’humain, vit un homme auquel il ne pouvait ni rien donner, ni rien ravir.
Le roi Archélaüs pria Socrate de venir à sa cour. Socrate, dit-on, répondit qu’il ne voulait point aller chez un homme dont il recevrait plus qu’il ne pourrait lui rendre. Mais d’abord il eût été maître de ne rien accepter ; ensuite, c’est de lui que serait venu le premier bienfait : car c’est sur une prière qu’il serait venu, et c’était faire ce qu’après tout le roi était hors d’état de lui rendre. Enfin, Archélaüs n’eût pu offrir que de l’argent, et de l’or, et il eût reçu en retour le mépris de l’or et de l’argent. Quoi ! il était impossible à Socrate de s’acquitter envers le prince ? Et qu’aurait-il reçu d’égal à ce qu’il eût donné, je veux dire le spectacle d’un homme sachant vivre et mourir et possédant le dernier mot de ces deux sciences ? Ce roi aveugle en plein jour, il l’eût initié aux secrets de la nature si étrangers pour lui, qu’un jour d’éclipse de soleil il fit fermer son palais et raser la tête à son fils en signe de deuil et de calamité. Quel service à lui rendre que de le tirer de la retraite où la peur le tenait caché, de l’obliger à se rassurer, de lui dire : « Ce n’est point là une défaillance du soleil, c’est la rencontre de deux astres ; c’est la lune qui, cheminant au-dessous du soleil, a interposé son globe juste entre nous et lui et nous empêche de le voir : elle n’intercepte qu’une faible partie de ses rayons, si elle ne fait que l’effleurer à son passage ; elle en couvre davantage, si elle lui oppose une plus grande surface ; elle en dérobe tout à fait l’aspect, quand elle vient à glisser son disque directement entre la terre et le soleil ; mais tu vas voir les deux astres se disjoindre en sens divers par leur propre vitesse ; le jour va être rendu à la terre, et tel sera l’ordre constant des siècles : il y a des jours fixes et marqués d’avance où l’interposition de la lune empêchera le soleil de nous verser tous ses rayons. Encore un moment, et l’astre va reparaître, va sortir de cette espèce de nuage et, dégagé de tout obstacle, nous envoyer librement sa lumière. »
Le philosophe ne pouvait-il pas payer de retour Archélaüs en lui apprenant à régner ? Certes, le bienfait de Socrate se fût de beaucoup amoindri, si le prince avait pu faire la moindre chose pour Socrate.
Pourquoi donc ce dernier répondit-il de la sorte ? Enjoué de son naturel, habitué, dans son langage, à procéder par sous-entendus, raillant tout le monde, surtout les puissants, il aima mieux s’excuser finement que refuser avec une hauteur farouche. « Je ne veux pas, dit-il, recevoir de bienfaits d’un homme à qui je ne pourrais rendre en même monnaie. » Peut-être craignit-il qu’on ne le forçât d’accepter contre son gré, d’accepter ce qui n’eût pas été digne de Socrate. » Il eût refusé, dira-t-on, s’il ne l’eût pas voulu. » Mais c’était courroucer contre lui un prince arrogant qui prétendait qu’on fît grand cas de tous ses dons. Nulle différence entre ne pas vouloir donner à un roi et ne pas vouloir accepter de lui : il met sur la même ligne l’un et l’autre et il est plus amer à l’orgueil d’être dédaigné que de n’être pas craint130. Veux-tu savoir ce qu’en effet Socrate ne voulait point ? Il ne voulait point aller à une servitude volontaire, lui de qui Athènes libre ne put supporter la libre censure.
VII. Nous avons, je pense, suffisamment traité cette question : s’il est honteux d’être vaincu en bienfaits ; celui qui la pose sait que d’habitude on n’est pas son propre bienfaiteur. Autrement il serait clair qu’il n’y a pas de honte à être vaincu par soi-même. Cependant quelques stoïciens mettent aussi en doute si l’on peut se rendre service à soi-même, si l’on se doit de la reconnaissance. Pour que le problème parût proposable, ils ont fait ce raisonnement : on dit souvent : « Je me félicite ; je ne puis me plaindre que de moi-même ; je m’en veux ; je me punirai ; je me déteste ; » et cent autres phrases de ce genre où l’on parle de soi comme on ferait d’un tiers. Or si je puis me faire du mal, pourquoi ne pourrais-je me faire aussi du bien ? Et pourquoi des services qui s’appelleraient bienfaits, si je les rendais à d’autres, n’auraient-ils pas le même nom quand c’est à moi que je les rends ? Ce qui, me venait d’un autre, serait une dette, si je me le donnais à moi-même n’en serait pas une ? Pourquoi serais-je ingrat envers moi ? Ce serait une honte non moins grande que d’être avare, dur, cruel et négligent envers soi. Il y a autant d’infamie à se prostituer qu’à prostituer autrui. N’est-il pas vrai qu’on blâme le flatteur, l’homme qui, à l’affût de vos paroles, s’apprête à vous louer faussement, tout comme on blâme quiconque se complaît en soi-même, s’admire et se fait pour ainsi dire son propre flatteur ? Le vice est odieux, non seulement quand il nuit au-dehors, mais quand c’est sur lui-même qu’il réagit. Quel homme est plus admirable que celui qui sait se commander, qui est maître de lui ? Il est plus facile de gouverner des nations barbares et impatientes d’un joug étranger que de contenir son âme et de lui faire la loi. Platon remercie Socrate des leçons qu’il a reçues de lui ; pourquoi Socrate ne se remercierait-il pas de celles que lui-même s’est données ? M. Caton a dit : « Ce qui te manque, emprunte-le à toi-même. « Pourquoi ne me donnerais-je pas, si je puis me prêter ? Dans une infinité de cas nous avons l’habitude de nous scinder en deux personnes. Nous disons : « Laissez-moi me consulter ; je me tirerai l’oreille. » Si ces façons de parler sont justes, on peut, tout comme s’en vouloir, se savoir gré, se louer comme se faire des reproches, se devoir à soi-même ou son dommage ou son profit. Le tort et le bienfait sont les contraires ; si l’on dit d’un homme : « Il s’est fait tort », nous pourrons dire : « Il s’est accordé un bienfait. »
VIII. Est-il naturel de se devoir à soi-même ? Ce qui l’est, c’est que l’obligation précède le retour. Point de débiteur sans créancier ; pas plus que de mari sans femme ou de père sans fils. Il faut que quelqu’un donne pour que quelqu’un reçoive : ce n’est ni donner ni recevoir que de faire passer une chose de la main gauche dans la droite. Un homme ne se porte pas lui-même, quoiqu’il meuve son corps d’un lieu, à un autre ; celui qui plaide sa propre cause ne s’assiste point ; on ne s’érige point une statue comme on ferait à un patron ; un malade qui ne doit qu’à ses propres soins son rétablissement n’exige pas de soi-même un salaire : ainsi, en toute affaire d’où on aura tiré quelque utilité personnelle, on ne devra pas se rendre grâce, n’ayant pas à qui la rendre. Accordons qu’on puisse se rendre service : en même temps qu’on donne on reçoit ; accordons qu’on reçoive de soi un bienfait : on le restitue en le recevant. C’est à ma caisse, comme on dit, que j’emprunte : signature fictive, aussitôt rendue que donnée. Le donnant n’est pas autre que l’acceptant : c’est un seul et même homme. Ce terme de dette n’est de mise qu’entre deux personnes : comment donc l’appliquer à une seule, qui se libère en s’obligeant ? Comme dans un cercle ou une balle, il n’y a ni bas ni haut, ni fin, ni commencement, parce que le mouvement bouleverse cet ordre, met devant ce qui était derrière, ce qui descendait remonte, et, de quelque façon que tout aille, tout se retrouve au même point ; ainsi de l’homme, crois-moi : retourne-le sous mille faces, c’est toujours lui. S’il se blesse, il n’a de réparation à poursuivre contre personne. Qu’il s’enchaîne et qu’il s’emprisonne, il n’est point traduit pour fait de violence. Quand il se rend service il s’acquitte du même coup. On dit que rien ne se perd dans la nature, car tout ce qu’on lui arrache lui retourne ; rien ne saurait périr, parce que rien n’a d’issue pour s’échapper, et que tout rentre au sein dont il est sorti. Quelle analogie a cet exemple avec la question présente ? Le voici : je te suppose ingrat : le bienfait pour cela ne se perd point, il est encore chez son auteur ; ou bien refuses-tu de le reprendre ? il est chez toi avant d’être rendu. Tu ne peux rien perdre : ce que l’on t’enlève ne t’en reste pas moins acquis. C’est en toi que tourne le cercle : recevoir, pour toi c’est donner ; donner c’est recevoir.
IX. « Il faut, dit-on, se faire du bien, et partant s’en avoir gré. » Le principe dont cette conséquence est tirée n’est pas vrai. On ne se fait pas du bien ; on obéit à sa nature qui inspire à l’homme l’amour de soi, d’où lui vient cet extrême soin d’éviter le nuisible, de rechercher l’utile. Ainsi n’est point libéral quiconque ne donne qu’à lui-même ; n’est point clément qui se pardonne ; n’est point compatissant qui s’émeut de ses propres maux. Ce qui, fait pour autrui, est libéralité, clémence, compassion, fait pour nous-mêmes est instinct de nature. Le bienfait est un acte volontaire : or, se servir est une nécessité. Plus on a répandu de bienfaits, plus on est bienfaisant. Qui jamais a été loué pour s’être secouru, pour s’être arraché aux mains des brigands ? On ne s’accorde pas plus un bienfait que l’hospitalité ; il n’est pas plus possible de se faire un don qu’un prêt. Si chacun s’accorde des bienfaits, il le fait toujours et sans cesse : il n’en peut calculer le nombre. Quand donc s’acquitterait-on, puisque c’est par où l’on s’acquitte que l’on s’obligerait ? Comment, en effet, démêler si l’on s’oblige ou s’acquitte ? C’est dans l’intérieur du même homme que tout se passe. Je me suis tiré d’un péril : me voilà obligé par moi-même ; je me tire d’un second péril : est-ce m’obliger ou m’acquitter ? Et puis, quand j’accorderais le premier point, qu’on est le bienfaiteur de soi-même ; la conséquence, je ne l’accorderais pas. Car ici on a beau donner, on n’est pas redevable. Pourquoi ? Parce qu’on recouvre au même instant. Il faut d’abord recevoir un bienfait, puis le reconnaître, enfin le rendre. Il n’y a pas lieu à reconnaître dès qu’on recouvre incontinent. On ne donne qu’à un autre ; on ne doit qu’à un autre ; on ne rend qu’à un autre. Comment s’opéreraient chez un seul ces trois actes dont chacun exige deux personnes ?
X. Un bienfait consiste à s’entremettre utilement. Or le mot s’entremettre est relatif à autrui. Ne jugerait-on pas insensé l’homme qui dirait qu’il s’est fait une vente à lui-même ? Car vendre c’est aliéner, c’est transférer sa propre chose et ses droits de maître. Et par la donation, comme par la vente, on se sépare de ce qu’on possédait, on en transmet la jouissance. Cela étant, on ne peut se conférer de bienfait, parce qu’on ne peut se faire aucun don. Autrement les deux contraires seraient confondus : le don et l’acceptation ne feraient qu’un. Enfin, il y a grade différence entre donner et recevoir, puisqu’ils marquent deux positions diverses. Si l’on pouvait s’accorder un bienfait, ces deux termes ne différeraient plus.
Il y a, disais-je tout à l’heure, des expressions qui se rapportent à autrui, et qui, par leur nature même, impliquent toute autre personne que nous. Je suis frère, mais d’un autre : nul n’est son propre frère. Je suis l’égal de qui ? De quelqu’un : on n’est pas l’égal de soi-même. Tout comparatif est inintelligible sans terme de comparaison, comme tout conjonctif est impossible sans objet conjoint. De même le don n’a pas lieu sans une seconde personne, non plus que le bienfait. Cela ressort du terme même où cet acte est précisé : faire du bien. Nul ne se fait du bien, pas plus qu’il ne se favorise, pas plus qu’il n’est son partisan. Je pourrais prolonger ceci et multiplier les exemples ; car enfin, pour qu’il y ait bienfait, une seconde personne est nécessaire. Il est des actes honorables, magnifiques, de suprême vertu, qui n’ont lieu que de la sorte. On loue, on estime la bonne foi comme l’un des plus beaux caractères de l’humanité : or, dira-t-on qu’un homme a été de bonne foi envers lui-même ?
XI. Je passe à la seconde partie. L’acquit d’un bienfait nécessite quelques frais, comme le payement d’une dette : or on ne fait nuls frais quand on s’acquitte envers soi, pas plus qu’on ne bénéficie à être son propre bienfaiteur. Le bienfait et le retour doivent aller de l’un à l’autre : il n’y a pas réciprocité dans le même individu. Donc s’acquitter c’est servir à son tour la personne de qui on a reçu : mais le retour envers nous-mêmes à qui profite-t-il ? à nous. Et qui n’envisage le retour comme venant d’ailleurs que le bienfait ? Se payer de retour, c’est faire une chose utile pour soi, et jamais ingrat se l’est-il refusée ? Et quel homme fut jamais ingrat pour autre chose que cela ? « Si l’on doit se savoir gré de certaines choses, nous dit-on, on doit aussi se témoigner de la reconnaissance. Or nous disons : « Je me sais gré de n’avoir pas voulu épouser telle femme, « faire société avec tel homme. » En parlant ainsi, nous faisons notre éloge, et, pour approuver notre action, nous employons abusivement les termes de la reconnaissance. J’appelle bienfait ce qu’on peut, même après l’avoir reçu, ne pas rendre ; l’homme qui s’accorde un bienfait ne peut pas ne point recouvrer ses avances : ce n’est donc pas un bienfait. Le bienfait s’accepte en un temps et se rend dans un autre. Ce qu’on approuve dans le bienfait, ce qu’on estime, c’est lorsque pour servir autrui l’homme oublie un moment son intérêt propre, c’est quand, pour donner, il se prive. Tel n’est point le cas de celui qui est son propre bienfaiteur. Le bienfait est une œuvre sociale qui nous acquiert un obligé, un ami ; se donner à soi n’a rien de social, ne nous vaut ni amitié ni obligation, n’engage personne à espérer, à se dire : « Voilà un homme à cultiver. Il a rendu service à celui-ci, il en fera autant pour moi. » Le bienfait, c’est ce qu’on donne, non à cause de soi, mais à cause de l’homme à qui l’on donne. Qui se donne à soi-même fait tout le contraire : ce n’est donc pas un bienfaiteur.
XII. Te semblé-je maintenant infidèle aux promesses par lesquelles j’ai commencé ? Diras-tu que je m’écarte de ce qui fait l’importance du sujet, que je perds bien sciemment toute ma peine ? Attends : tu le diras encore avec plus de vérité quand je t’aurai mené vers ces obscurs labyrinthes qui, lorsqu’on s’en échappe, ne laissent d’autre avantage que de s’être tiré de difficultés où l’on pouvait ne pas descendre. Car que gagne-t-on à défaire laborieusement des nœuds qu’on a faits soi-même pour les dénouer ? Mais comme il est certains objets qu’on entrelace par passe-temps et par jeu, et qu’une main inhabile a beaucoup de mal à démêler, tandis que l’auteur de ces complications sépare chaque partie sans la moindre peine, parce qu’il connaît les points de jonction et d’arrêt ; et comme ces choses ne laissent pas d’avoir quelque attrait, car elles piquent la sagacité, elles tiennent notre esprit en haleine ; de même ces questions, qui prennent un air de finesse et de piège, dissipent l’insouciance et la paresse de l’imagination, soit qu’il faille leur déblayer le champ pour qu’elles s’y développent, ou leur présenter comme d’obscures et âpres montées où il faut gravir en rampant et poser un pied circonspect.
On prétend qu’il n’y a point d’ingrats, et on le démontre ainsi. « Le bienfait, c’est ce qui est utile : or nul ne peut être utile au méchant, vous le dites vous-mêmes, stoïciens ; donc le méchant ne reçoit pas le bienfait, et partant, il n’est point ingrat. En outre, le bienfait est chose honnête et louable rien d’honnête ni de louable n’a place chez le méchant, par conséquent le bienfait non plus ; que s’il ne peut le recevoir, il n’est pas tenu de le rendre, et par là échappe à l’ingratitude. Selon vous, l’homme de bien agit en tout avec droiture : cela étant, il ne peut être ingrat. L’homme de bien rend le bienfait, le méchant ne le reçoit pas ; si vous dites vrai, jamais homme de bien, jamais méchant n’est ingrat. Ainsi l’ingratitude n’existe point dans la nature. »
Tout cela est vide de sens. L’unique bien, chez nous, c’est l’honnête : il ne saurait aller au méchant, qui cesserait de l’être si la vertu pénétrait en lui. Tant qu’il reste méchant, nul ne peut être son bienfaiteur : car le bien et le mal sont antipathiques et ne vont point ensemble. Personne donc n’est utile au méchant : tout ce qui lui arrive est gâté par l’usage pervers qu’il en fait. Un estomac vicié par la maladie et qui se charge de bile corrompt tout ce qu’il reçoit d’aliments et transforme en cause de souffrance ce qui devrait le nourrir ; telle est une âme aveugle : quoi qu’on lui confie, tout lui pèse, tout lui est pernicieux, tout, par son fait, lui est occasion de misère131. Aussi les heureux du monde et les riches sont-ils le plus en proie à cette fièvre interne, le moins capables de se reconnaître, tombés qu’ils sont dans une mer plus vaste, jouets de plus de fluctuations. Les méchants ne rencontrent rien qui leur profite ; disons mieux, qui ne leur nuise. Tout ce que le sort leur envoie, ils l’assimilent à leur nature : les plus belles choses en apparence, et qui seraient les plus utiles aux bons, sont des poisons pour eux. C’est pourquoi ils ne sauraient non plus opérer aucun bienfait, nul ne pouvant donner ce qu’il n’a pas ; et l’intention bienfaisante leur manque.
XIII. En dépit de tout cela, cependant, le méchant peut recevoir quelque chose d’analogue au bienfait, et, s’il ne le rend, il est ingrat. Il y a les biens de l’âme, les biens du corps et ceux de la fortune. Les biens de l’âme sont interdits à l’insensé et au méchant : il n’est admis qu’à ceux qu’il peut recevoir, qu’il est tenu de rendre, qu’il est ingrat de ne rendre point. Et cela n’est pas dans nos doctrines seules. Les péripatéticiens eux-mêmes, qui étendent et reculent si loin les bornes de la félicité humaine, disent que de menus bienfaits peuvent arriver au méchant, et qu’à défaut de les rendre il est ingrat. Or il ne nous paraît pas convenable à nous d’appeler bienfaits des choses qui ne feront pas l’homme meilleur au moral ; mais que ce soient des avantages qu’on peut désirer, nous ne le nions pas. Le méchant peut même les donner à l’homme de bien, comme les recevoir de lui : tels sont de l’argent, un vêtement, des honneurs, la vie ; ne pas les rendre, c’est encourir la qualification d’ingrat. « Mais comment qualifier de ce nom l’homme qui ne rend pas ce qui, selon nous, n’est pas un bienfait ? » Il est des choses qui, sans être vraiment les mêmes, sont, par analogie, comprises sous le même terme. Ainsi nous appelons boîte aussi bien une boîte d’argent qu’une boîte d’or ; nous appelons illettré non pas l’homme tout à fait ignorant, mais celui qui n’a pas atteint un certain degré d’instruction ; ainsi voir un homme mal vêtu, couvert de haillons, c’est, comme on dit, voir un homme tout nu. Des avantages ne sont pas des bienfaits, encore qu’ils en aient l’apparence. « Comme ce sont là des semblants de bienfaits, ils ne donnent lieu qu’à des semblants d’ingratitude. » Erreur : ils sont appelés bienfaits et par celui qui donne et par celui qui reçoit. Ainsi, trahir même132 l’apparence d’un bienfait réel, c’est être ingrat, tout comme on est empoisonneur quand on apprête un somnifère que l’on croit un breuvage mortel.
XIV. Cléanthe pousse encore plus avant : « Quand même ce n’est pas un bienfait qu’on reçoit, dit-il, on n’en est pas moins ingrat : car on n’était pas disposé à rendre celui qu’on aurait reçu. Ainsi l’on est assassin avant même d’avoir trempé ses mains dans le sang, dès qu’on est armé pour le meurtre et qu’on a l’intention de dépouiller et de tuer. L’acte est la mise en œuvre, la manifestation, non le commencement de l’iniquité133. Ce qu’a reçu l’ingrat n’était pas un bienfait, mais en avait le nom. Les sacrilèges sont punis, bien que nul ne puisse porter la main jusqu’aux dieux134. »
« Mais comment peut-on être ingrat envers un méchant, puisqu’à son égard le bienfait ne peut avoir lieu ? » Par la raison certes qu’on a reçu de lui quelqu’une de ces choses qui, pour l’ignorant, sont des biens ; abondent-elles chez le méchant, nous devons de même lui témoigner matériellement notre reconnaissance, et, quels que soient les objets donnés, les ayant reçus comme biens, nous devons les rendre comme tels. On dit d’un homme qu’il doit de l’argent, soit qu’il ait emprunté de l’or ou du cuir frappé au coin de l’État, comme il y en eut à Lacédémone pour servir de monnaie. La nature de l’obligation détermine celle du payement.
XV. Qu’est-ce que le bienfait ? Faut-il prostituer à une sordide et vile matière cette grande et noble dénomination ? Peu vous importe : est-ce pour vous qu’on cherche le vrai ? Gardez vos respects pour les faux-semblants ; et puisque vous appelez vertu tout ce qu’on vous prône sous ce nom, adorez-le.
« Si d’un côté, nous dit-on, il n’y a pas d’ingrats selon vos principes, de l’autre, au contraire, tout le monde est ingrat. Car, à vous entendre, tout insensé est méchant ; or qui a un seul vice les a tous : donc tous les insensés étant de plus méchants, ils sont tous ingrats. » Eh ! ne le sont-ils pas, en effet ? N’est-ce point là le reproche qui de partout tombe sur le genre humain ? N’est-ce pas la plainte universelle qu’on ne fait du bien qu’en pure perte ; qu’il est fort peu d’hommes qui ne reconnaissent des procédés généreux par des procédés tout contraires ? Et ne crois pas que ces murmures viennent de nous seuls, qui nommons corruption et perversité tout ce qui sort des règles de la stricte droiture. Voici qu’il s’élève je ne sais quelle voix d’autre part que du quartier philosophique pour proclamer, dans l’assemblée même des peuples et des nations, leur condamnation en masse :
« Oui, l’hôte craint son hôte ;
Le beau-père son gendre, et des frères entre eux
Rarement l’intérêt n’a point brisé les nœuds ;
Les époux vont tramant la perte l’un de l’autre135. »
Mais voici pis encore : les bienfaits n’engendrent que crimes, et l’on n’épargne pas le sang de ceux pour lesquels on devrait verser tout le sien. Le poignard, le poison répondent aux bienfaits : porter la main sur la patrie elle-même et l’opprimer sous ses propres faisceaux s’appelle puissance et dignité. On s’imagine ramper dans l’abjection si l’on ne tient sous ses pieds la république. Les armées qu’on a reçues d’elle, on les tourne contre elle ; et nos harangues de généraux sont ceci : « Tirez le glaive contre vos femmes ; tirez-le contre vos enfants : autels, foyers, pénates, voilà où doivent s’attaquer vos armes136. » Vous à qui le triomphe même n’eût pu jadis ouvrir les portes de Rome sans l’aveu du sénat, vous qui, ramenant vos troupes victorieuses, n’obteniez audience que hors des murs, foulez aujourd’hui les cadavres de vos concitoyens, et, dégouttants du meurtre de vos frères, entrez dans Rome enseignes déployées. En présence des clairons guerriers, Liberté, fais silence ; que ce vainqueur et pacificateur des nations, ce peuple qui avait refoulé loin de lui les guerres et comprimé tous les éléments de terreur se voie assiégé dans ses murs et frissonne devant ses aigles.
XVI, Un ingrat, c’est Coriolan, lui qui trop tard, après le crime et le remords, écoute le devoir : s’il dépose les armes, c’est en plein parricide qu’il les dépose. Un ingrat, c’est Catilina ; peu content de prendre d’assaut sa patrie, s’il n’en fait un amas de ruines, s’il n’y déchaîne ses hordes d’Allobroges, s’il ne lui cherche au-delà des Alpes l’ennemi qui doit assouvir sur elle ses vieilles haines nationales, et si les premiers capitaines romains ne forment l’hécatombe dès longtemps promise aux bûchers gaulois137. Un ingrat, c’est C. Marius, parvenu des derniers rangs de l’armée au consulat : s’il ne fait des Romains même boucherie que des Cimbres ; s’il ne donne que dis-je ? s’il n’est lui-même le signal des massacres civils et des exécutions138, il ne croit pas ses revers assez vengés, sa fortune première assez rétablie. Un ingrat, c’est L. Sylla, qui sauve son pays par des remèdes pires que n’étaient ses périls139 : du fort Préneste à la porte Colline, il ne marche qu’à travers le sang ; il commande au sein de Rome même de nouvelles charges, de nouveaux carnages, assez barbare après la victoire, assez impie après la foi donnée pour égorger deux légions entières dans un défilé sans issue ; Sylla, l’inventeur de la proscription, qui assurait, grands dieux ! au meurtrier d’un citoyen romain l’impunité, un salaire, et, peu s’en faut, la couronne civique. Un ingrat, c’est Cn. Pompée, qui, pour trois consulats et autant de triomphes, pour tant d’honneurs, la plupart emportés avant l’âge, paye de retour la république en la partageant de concert avec les maîtres qu’il lui impose, comme s’il lavait l’odieux de sa tyrannie en permettant à plusieurs ce qui n’eût dû l’être à personne : il convoite sans cesse des commandements extraordinaires, se crée distributeur des provinces pour avoir droit de choisir, divise la république en trois parts, dont deux tombent dans sa maison : il réduit le peuple romain à ne pouvoir être sauvé que par le bienfait de la servitude140. Un ingrat, c’est le rival même et le vainqueur de Pompée : du fond des Gaules et de la Germanie, il ramène la guerre contre Rome ; et cet ami, ce courtisan du peuple vient dans le cirque de Flaminius asseoir son camp plus près de nous que ne fit Porsenna. Il adoucit, je le veux, le droit cruel de la victoire, il remplit sa constante promesse : il ne tua que des ennemis en armes. Mais qu’importe ? Si d’autres ont fait de l’épée un plus sanglant usage, rassasiés à la fin ils l’ont laissée tomber de leurs mains ; César, qui fut prompt à la rendre au fourreau, ne la quitta jamais. Ingrat fut Marc-Antoine envers son dictateur, quand il le proclama légitimement tué141, quand il livra, des provinces et des armées à ses meurtriers, et quand sa patrie, déchirée de proscriptions, d’invasions et de guerres, était destinée, par lui, après tant de maux, à des rois qui n’étaient pas même Romains, afin que celle qui rendait naguère à l’Achaïe, à Rhodes, à presque toute cité fameuse l’intégrité de leurs droits et l’indépendance à titre gratuit, en revanche payât tribut à des eunuques.
XVII. Tout un jour ne pourrait suffire à énumérer tous ces hommes qui furent ingrats jusqu’à consommer la perte de leur pays. J’aurais une tâche non moins immense, si je voulais récapituler de quelles ingratitudes elle paya les meilleurs et les plus dévoués de ses fils, cette république aussi souvent coupable qu’on le fut envers elle. Elle envoie Camille en exil ; elle force Scipion à la retraite ; on bannit Cicéron après sa victoire sur Catilina, on détruit ses pénates, on pille ses biens, il souffre tout ce qu’il eût souffert de Catilina vainqueur. Rutilius, pour prix de son intégrité, est relégué dans un coin de l’Asie ; Caton est écarté une fois de la préture, et du consulat toute sa vie. Nous sommes un peuple ingrat.
Que chaque homme s’interroge : pas un qui ne se plaigne de l’ingratitude de quelque autre. Or il ne se peut faire que tous se plaignent sans qu’il y ait à se plaindre de tous : tous sont donc ingrats. Ne sont-ils que cela ? Tous sont cupides, tous envieux, tous lâches, ceux notamment qui affichent le plus d’audace. Ajoute encore : tons sont ambitieux, tous impies. Mais ne t’en irrite point ; pardonne-leur : ils sont tous insensés142. Je ne veux pas te rappeler à de vagues généralités, ni te dire : « Vois combien la jeunesse est ingrate ! » Est-il un fils si pur de toute idée de parricide, qui ne souhaite la mort de son père ; si modéré, qui ne l’attende ; si affectionné qui n’y songe ? Est-il bien des hommes qui, maris d’excellentes femmes, craignent assez de les perdre pour ne pas compter ce qu’ils y gagneraient143 ? Où est, dis-moi, où est le plaideur, défendu par toi, chez qui survive, à sa prochaine affaire, le souvenir d’un si grand service ? Voici un fait avoué de tous : quel homme meurt sans se plaindre ? Qui, au jour suprême, ose dire :
« J’ai vécu, j’ai rempli toute ma destinée144. »
Qui sort de la vie sans se débattre, sans gémir ? C’est pourtant le fait d’un ingrat que de trouver trop courts les jours écoulés. Ils le sont toujours trop, si tu les estimes par le nombre. Songe que le souverain bien ne consiste pas dans la durée : quelle qu’elle soit, tiens-toi pour satisfait. Quand le jour fatal serait reculé pour toi, qu’y gagnerais-tu en félicité ? Ce répit ne rend pas la vie plus heureuse, mais plus longue. Qu’il vaut bien mieux remercier le ciel des jouissances qu’il nous a permises ; au lieu de supputer les années des autres, bien apprécier les siennes, et les compter comme gains ! Est-ce là ce dont la Divinité m’a jugé digne ? C’est assez pour moi. Elle pouvait faire plus : mais ce qu’elle a fait est pure gratification.
Soyons reconnaissants envers les dieux ; soyons-le envers les hommes ; soyons-le envers ceux qui ont fait quelque bien soit à nous-mêmes, soit aux nôtres.
XVIII. « Holà ! va-t-on me dire : c’est m’engager à l’infini que d’ajouter : aux nôtres. Mettez-y quelque borne. Qui rend un service au fils, selon vous, le rend aussi au père. D’abord d’où vient ce service, et où tend-il ? Puis je voudrais qu’on déterminât bien si, rendu au père, le service rejaillit encore sur le frère, et encore sur l’oncle et sur l’aïeul, et sur l’épouse, et sur le beau-père ? Dites où je dois m’arrêter, et jusqu’où cette ligne de parenté me conduira. » — Si je cultive votre champ, je vous rends service ; si j’éteins les flammes qui dévoraient votre maison, ou si je l’étaye pour qu’elle ne croule point, n’est-ce pas aussi un service ? Si je sauve votre esclave, je vous tiendrai pour redevable, et si je sauve votre fils, mon bienfait ne vous lierait point ?
XIX. « Comparaisons inexactes. L’homme qui cultive mon champ ne rend pas service à ce champ, mais à moi ; et celui qui, pour en prévenir la chute, étaye ma maison, le fait à cause de moi, car ma maison n’a pas de sentiment. Il m’a pour débiteur parce qu’il n’en saurait avoir d’autre. De même qui cultive bien mon champ cherche à bien mériter, non du champ, mais de moi. J’en dis autant de mon esclave : c’est une portion de ma propriété ; c’est pour moi qu’on le sauve, c’est moi qui dois pour lui. Mais mon fils est susceptible d’être obligé : aussi est-ce lui qui reçoit le bienfait ; moi je m’en réjouis, j’en suis touché, je n’en suis pas obligé. » — Je voudrais pourtant que vous, qui ne vous croyez pas redevable, vous répondissiez à ceci : la santé d’un fils, son bonheur, sa fortune intéressent-ils son père ? Le père sera-t-il plus heureux s’il conserve son fils ; plus malheureux s’il le perd ? Eh bien ! un homme dont j’augmente la félicité, à qui j’épargne le risque du plus grand des malheurs, ne reçoit-il pas un bienfait de moi ? « Non, dites-vous, car s’il est des services qui, rendus à d’autres, s’étendent jusqu’à nous, nul retour ne doit s’exiger que de celui qui a reçu, comme l’argent prêté se demande au débiteur, bien qu’il me soit indirectement parvenu. Il n’est point de service dont les avantages ne se fassent sentir à ceux qui nous touchent, à ceux même souvent qui nous sont étrangers. On ne recherche pas où passe le bienfait sortant des mains de ceux qui l’ont reçu, mais où on l’a d’abord placé : c’est à l’acceptant lui-même, à lui personnellement qu’on le répète. » Mais enfin, je vous prie, ne dites-vous pas : vous m’avez rendu mon fils : s’il eût péri, je n’aurais pas survécu ? Et vous ne devez rien pour la vie de ce fils, cette vie que vous préférez à la vôtre ? Et lorsque je vous sauve ce fils, vous tombez à genoux, vous rendez grâce aux dieux, comme si je vous eusse sauvé vous-même. Il vous échappe de dire : « Sauver les miens ou moi, c’est tout un ; vous avez sauvé deux personnes, et moi plus que mon fils. » Pourquoi ce langage, si vous ne receviez pas un bienfait ? « Par la même raison que si mon fils avait emprunté, je rembourserais le créancier, sans que pour cela j’aie dû personnellement. Par la même raison que si mon fils était surpris en adultère, je rougirais, sans être adultère moi-même. Je me dis obligé pour mon fils, non que je le sois réellement, mais parce qu’il me plaît de m’offrir à vous comme débiteur volontaire. Après que son salut m’a procuré une satisfaction vive, un immense avantage, après que j’ai échappé à l’affreux déchirement de sa perte, il s’agit de savoir, non si vous me fûtes utile, mais si vous êtes mon bienfaiteur. La brute aussi, la pierre, l’herbe des champs sont utiles, mais d’elles ne vient pas le bienfait, qui ne part que de la volonté. Or ce n’est pas au père, c’est au fils que vous voulez du bien ; souvent même vous ne connaissez pas le père. Ainsi à cette demande : « Quoi ! je n’ai pas été le bienfaiteur du père en sauvant le fils ? » opposez cette autre : « Quoi ! j’ai été le bienfaiteur du père que je ne connaissais pas, à qui je ne songeais pas ? » Et encore, ne peut-il pas arriver que vous haïssiez le père tout en sauvant le fils ? Et vous passeriez pour le bienfaiteur d’un homme dont vous étiez l’ennemi mortel quand vous l’obligiez ? »
Mais, pour quitter la discussion dialoguée et répondre en jurisconsulte, c’est l’intention qu’il faut considérer. Le bienfaiteur a obligé celui qu’il voulait obliger. Si c’est le père qu’il avait en vue, le père a reçu le bienfait ; mais le bienfait dont son fils fut l’objet ne le lie pas, lui le père, bien qu’il en jouisse. Cependant, s’il en a l’occasion, il voudra, à son tour, payer du sien, non comme étant tenu de s’acquitter, mais comme ayant un motif d’initiative. Le bienfait ne doit pas se répéter au père : s’il fait en retour quelque acte de bienveillance, il est juste plutôt que reconnaissant. Car autrement plus de limites : si j’oblige le père, j’oblige aussi la mère, l’oncle, les enfants, les alliés, les amis, les esclaves, la patrie. Où donc le bienfait commence-t-il à s’arrêter ? Car ici arrive l’insoluble sorite145, qu’il est difficile de borner, parce qu’il procède pas à pas et ne cesse de gagner du terrain.
Autre question : deux frères sont en discorde ; si je sauve l’un, aurai-je servi l’autre, qui sera fâché qu’un frère qui lui est odieux n’ait pas péri ? Sans nul doute il y a bienfait lorsqu’on nous oblige même malgré nous, tout comme il n’y en a pas, quand on nous oblige malgré soi.
XX. « Tu te dis bienfaiteur, m’objectera-t-on, de ceux que tu choques, que tu tortures ? » Eh ! que de bienfaits ont l’abord fâcheux et révoltant, par exemple trancher et brûler pour guérir, et garrotter les membres ? Il s’agit de voir, non si le bienfait chagrine qui le reçoit, mais s’il ne devrait pas le réjouir. Un denier n’est pas de mauvais aloi parce qu’un barbare, ignorant l’empreinte romaine, n’en a pas voulu. On déteste le bienfait et on le reçoit, si toutefois il est utile, s’il est donné dans l’intention qu’il soit utile. Qu’importe, si la chose est bonne, qu’elle soit reçue de mauvaise grâce ? Mais voyons prends l’hypothèse contraire : cet homme déteste son frère qu’il est de son intérêt de conserver : j’ai tué ce frère. Est-ce là un bienfait, quoique l’autre le dise et s’en félicite ? c’est nuire bien traîtreusement que de se faire remercier du tort qu’on a fait. « Je comprends : une chose utile, c’est un bienfait ; une chose nuisible, oe n’en est pas un. » En voici une pourtant qui n’est ni utile ni nuisible et qui ne laisse pas d’être un bienfait. J’ai trouvé ton père sans vie dans un lieu désert, et je l’ai enseveli : cela n’a fait de bien ni à lui (que lui importait de quelle manière son corps allait se dissoudre ?) ni à son fils : car quel avantage en a-t-il recueilli ? Voici néanmoins ce qu’il y a gagné : il n’a pas manqué, grâce à moi, à un devoir solennel et imposé par la nature. J’ai fait pour son père ce qu’il eût voulu, ce qu’il eût dû faire lui-même. Ceci toutefois n’est un bienfait qu’autant qu’il ne vient point de ce sentiment de pitié et d’humanité qui me ferait ensevelir les restes du premier venu : il faut que j’aie reconnu la personne et songé qu’alors, j’obligeais le fils. Mais que je recouvre de terre le cadavre d’un inconnu, nul ne m’est obligé d’avoir pris ce soin : c’est là une charité banale.
On me dira : « Pourquoi rechercher si scrupuleusement qui tu as obligé ? Est-ce pour réclamer plus tard ? Il est des gens qui pensent qu’il ne faut jamais redemander, et voici leurs motifs : l’ingrat, quand tu lui réclamerais, ne rendra point ; l’homme reconnaissant rendra de lui-même. D’ailleurs, si tu as donné à un honnête homme, attends : point d’injurieuse sommation, comme s’il n’était pas disposé à s’acquitter ; si c’est un malhonnête homme, portes-en la peine. Ne gâte pas le beau nom de bienfait, n’en fais pas une créance. Et puis, où la loi n’ordonne pas de répéter, elle le défend. » Tout cela est vrai, tant que rien ne me presse, tant que la Fortune ne me contraint point ; je demanderai plutôt un service que je ne le redemanderai. Mais s’il s’agit de la vie de mes enfants, si ma femme court quelque danger, si le salut, si la liberté de mon pays m’envoient où je ne voudrais pas aller, je surmonterai ma répugnance et protesterai que j’avais tout fait pour me passer des secours d’un ingrat. Et en somme, la nécessité de rentrer dans mes avances l’emportera sur la honte de redemander. Au reste, quand j’oblige un honnête homme, c’est à condition de ne rien réclamer que dans le cas d’impérieux besoins.
XXI. « Mais la loi, en ne permettant pas ces répétitions, les prohibe. » Que de choses n’ont pour elles ni loi ni droit d’action, mais que l’usage social et humain, plus fort que toute loi a autorisées ! Aucune loi ne commande de garder les secrets de nos amis, aucune de tenir parole même à un ennemi. Quelle loi nous oblige à remplir une simple promesse ? Et pourtant je poursuivrai de mes plaintes l’homme qui aura divulgué un propos confidentiel ; je m’indignerai qu’un engagement ait été pris et méconnu. « Mais c’est changer en créance le bienfait ! » Non pas : je n’exige point, je redemande, et même je ne redemande pas : j’avertis. La plus extrême nécessité ne me fera point recourir à un homme avec qui j’aurais longtemps à lutter. S’il est assez ingrat pour qu’un avertissement ne lui suffise point, je passe outre et ne le juge pas digne d’être forcé à la reconnaissance. Le créancier n’assigne pas ceux de ses débiteurs qu’il sait avoir failli et qui, en fait d’honneur, n’ont plus rien à perdre ; de même je laisserai là certaines ingratitudes sans pudeur, endurcies, et je ne redemanderai qu’à l’homme qui ne se laissera pas arracher, mais qui rendra de bonne grâce.
XXII. Beaucoup ne savent ni désavouer ce qu’ils ont reçu ni le rendre : ni assez bons pour être reconnaissants, ni assez méchants pour être ingrats ; c’est négligence, c’est lenteur ; débiteurs en retard, non insolvables. Ceux-là je ne les sommerai point, je les avertirai, je les ramènerai au devoir dont d’autres soins les distrayaient ; ils me répondront aussitôt : « Pardon ; en vérité j’ignorais que tu en eusses besoin ; sans quoi je me fusse empressé de te l’offrir. Ne me prends pas, je te prie, pour un ingrat ; je n’ai pas oublié ce que tu as fait pour moi. » Pourquoi donc hésiterais-je à rendre de pareils hommes meilleurs et pour eux et pour moi ? J’empêcherai qui je pourrai de manquer au devoir, et mon ami bien plus qu’un autre, s’il y devait surtout manquer envers moi. Je lui rends un nouveau service si je le sauve de l’ingratitude ; et non point par de durs reproches, mais le plus délicatement possible, pour le laisser maître de s’acquitter, je réveillerai ses souvenirs : je lui demanderai un service : il comprendra de lui-même que je redemande. Parfois j’emploierai une certaine rudesse de paroles, si j’ai l’espoir qu’il puisse s’amender ; car, s’il est incurable, je me garderai par cela même de le tourmenter, et d’un ingrat je ne me ferai pas un ennemi. Sans doute épargner à l’ingrat l’aiguillon des avertissements c’est le rendre plus paresseux encore à s’acquitter. Mais les âmes que l’on peut guérir et ramener au bien, au moindre remords qu’on éveille, devra-t-on les laisser se perdre faute d’une seule représentation qui suffit au père pour corriger le fils, à l’épouse pour rappeler à elle l’époux qui s’égarait, à l’ami pour réchauffer la tiédeur d’un ami ?
XXIII. Certaines gens pour se réveiller n’ont pas besoin qu’on les frappe, mais qu’on les secoue légèrement ; de même il est des hommes dont la reconnaissance et la foi, sans être éteintes, sont assoupies : il faut les piquer. Que notre don ne soit pas un piège : or c’en est un, si l’on n’évite de redemander que pour que pour faire de moi un ingrat. « Et si j’ignore tes besoins, si d’autres occupations, qui partagent et réclament mes soins, m’ont fait oublier l’occasion ? Montre-moi ce que je puis, ce que tu veux. Pourquoi désespérer avant l’essai ? Pourquoi te hâter de perdre et un bienfait et un ami ? D’où sais-tu si c’est de ma part refus ou ignorance, mauvais vouloir ou manque de moyens ? Mets-moi à l’épreuve. » J’avertirai donc, mais sans amertume, sans éclat, sans reproche ; je ferai en sorte qu’il croie rentrer dans ses souvenirs sans y être rappelé.
XXIV. Un vétéran, accusé de quelque violence envers ses voisins, plaidait sa cause devant J. César, et les griefs devenaient accablants lorsqu’il s’avisa de dire : « Vous souvenez-vous, mon général, de vous être donné une entorse au talon en Espagne, devant Sucrone ? — Oui, je m’en souviens. — Vous souvient-il aussi que voulant vous reposer par un soleil fort ardent, sous un arbre qui donnait très peu d’ombre, sur un sol rocailleux, au milieu de roches très aiguës où n’avait pu croître que cet arbre-là, un de vos frères d’armes vous fit un lit de sa casaque ? — Comment ! si je m’en souviens ? dit César ; et même alors, mourant de soif, hors d’état de gagner en marchant une source voisine, j’allais m’y traîner sur les mains, si ce camarade, brave et digne militaire, ne m’eût apporté de l’eau dans son casque. — Eh bien, général, pourriez-vous reconnaître l’homme ou le casque ? — Le casque, non ; mais l’homme, parfaitement ; au surplus, ajoutait-il, impatienté sans doute qu’on le ramenât146 d’une discussion actuelle à une vieille histoire, cet homme-là ce n’est pas toi. — César, reprit le vétéran, il est tout simple que vous ne me reconnaissiez pas ; car lorsque la chose arriva, j’étais encore sans blessure : depuis, j’ai perdu un œil à Munda et l’on m’a tiré des esquilles de la tête. Si le casque vous était montré, vous ne le reconnaîtriez pas davantage : un sabre espagnol l’a fendu en deux. » César défendit qu’on inquiétât son vétéran ; et il lui adjugea les bouts de terrain que traversait le chemin vicinal, cause de la querelle et du procès.
XXV. Et pourquoi ce soldat n’aurait-il pas réclamé à son général le prix d’un service dont le souvenir, s’était brouillé sous l’impression de tant d’autres faits ? Car la haute fortune de César et plusieurs armées à conduire ne lui permettaient pas de songer à chacun de ses soldats. Ce n’est plus là répéter un bienfait, c’est reprendre ce qu’on a mis en lieu sûr et comme à portée, de manière toutefois que pour le reprendre il faille étendre la main. Je redemanderai donc, soit par besoin, soit dans l’intérêt même de ceux à qui je redemanderai.
Quelqu’un disait à Tibère, aux premiers temps de son élévation : « Vous souvient-il, César ?… » Mais avant qu’il poussât plus loin les preuves d’une familiarité antérieure : « Je ne me souviens plus, interrompit Tibère, de ce que j’ai été. » Est-ce à un tel homme qu’il eût fallu rappeler un service ? Il fallait souhaiter son oubli. Il lui répugnait qu’aucun de ses amis ou des gens de son âge l’eussent connu jadis ; il voulait qu’on n’eût les yeux que sur sa fortune présente, qu’on ne se souvînt, qu’on ne parlât pas d’autre chose : il tenait pour un espion tout ancien ami.
Il faut plus d’à-propos pour répéter un bienfait que pour le demander. Modérons tellement nos termes que l’ingrat même ne puisse dissimuler sa dette. On devrait se taire et attendre, si l’on vivait chez un peuple de sages ; et même à des sages il serait mieux d’indiquer ce que réclame l’état dé nos affaires. Rien n’échappe à la connaissance des dieux, et toutefois nous les prions, mais nos vœux n’opèrent que comme avertissements. Oui, les dieux mêmes entendent le prêtre d’Homère alléguer son zèle et ses soins religieux pour leurs autels.
Vouloir et souffrir les avertissements est le second devoir de la reconnaissance ; déférons-y, pour nous faire écouter plus tard. Quelques âmes n’ont besoin pour incliner dans tel ou tel sens que d’un léger mouvement des rênes : elles vont déjà bien d’elles-mêmes.
Viennent ensuite celles qu’un simple avertissement fait rentrer dans la voie : à celles-là n’ôtons pas leur guide. L’œil endormi a la faculté de voir, bien qu’il n’en use pas ; c’est la lumière envoyée par les dieux qui le rappelle à ses fonctions. L’outil ne sert de rien tant que l’ouvrier ne s’en aide point pour son travail. Parfois la bonne volonté est en nous, mais engourdie par la mollesse et l’inertie, ou par l’ignorance du devoir. Il s’agit de l’utiliser, non de se dépiter et de la laisser se rouiller147 ; comme le maître avec les enfants qu’il enseigne, souffrons avec patience les achoppements d’une mémoire défaillante. Souvent par un mot ou deux qu’on leur souffle on ramène les enfants au texte qu’ils doivent réciter : de même un avertissement réveillera la reconnaissance.
LIVRE VI
I. Il est des questions, vertueux Libéralis, qui, uniquement faites pour exercer l’esprit, restent toujours en dehors de la vie pratique ; il en est dont la discussion plaît et dont la solution est utile. Je t’en donnerai de toutes à choisir. C’est à toi, comme tu l’entendras, de prescrire soit l’entrée en lutte, soit une simple revue qui dessine à l’œil le programme des jeux. Celles mêmes que tu auras hâte d’écarter n’auront pas été tout à fait stériles ; car bien des choses, superflues à apprendre, peuvent être bonnes à connaître. J’aurai donc les yeux fixés sur ton visage, et selon qu’il m’y invitera, je traiterai plus au long certains points, éliminant les autres et les rejetant sans pitié.
II. Un bienfait peut-il être retiré ? Quelques-uns prétendent que non. C’est, disent-ils, un acte et non pas une chose : ainsi le don diffère de l’action de donner ; ainsi le navigateur est autre que la navigation. Bien qu’il n’y ait point de malade sans maladie, la maladie et le malade ne sont pas même chose : pareillement autre est le bienfait en lui-même, autre l’avantage qui peut en revenir à chacun de nous. Il est incorporel et ne cesse pas d’être : c’est la matière du bienfait qui flotte au gré du sort et qui change de maître. Ainsi, quand tu me l’enlèves, la nature elle-même ne peut révoquer le don qu’elle a fait. Elle interrompt ses bienfaits, elle ne les met pas à néant. L’homme qui meurt a vécu cependant ; et celui qui perd les yeux a vu la lumière. Les biens qui nous furent conférés, on peut faire qu’ils ne soient plus, mais non point qu’ils n’aient pas été. Or une partie du bienfait, et la plus sûre même, est dans le passé. Quelquefois nous cessons de pouvoir jouir plus longtemps du bienfait : le bienfait lui-même ne s’efface point. Quand la nature ferait effort de tous ses moyens, elle ne saurait revenir sur ses pas. On peut me ravir la moisson, l’argent, l’esclave, tout ce qui chez moi porte le titre de bienfait ; le bienfait en soi demeure, il est immuable. Nulle puissance ne fera que l’un n’ait point donné, que l’autre n’ait point reçu.
III. La belle parole, selon moi, que le poète Rabirius met dans la bouche de M. Antoine, alors que voyant sa fortune, passée aux mains d’un rival, ne lui plus laisser que le choix de sa mort, pourvu encore qu’il se hâtât, il s’écriait :
« Il me reste du moins tout ce que j’ai donné148. »
Oh ! combien il eût pu lui rester, s’il eût voulu ! Voilà les solides trésors ; en dépit de toutes les vicissitudes humaines, ils demeurent stables, indestructibles, et plus ils se multiplient, moins ils font d’envieux149. Tu entasses comme si c’était pour toi, administrateur d’un jour ! Tous ces faux biens qui vous gonflent d’orgueil et qui, vous élevant au-dessus de l’homme, vous font mettre en oubli votre fragilité ; cet or gardé sous vos portes de fer et par vos satellites en armes ; cette proie ravie dans le sang d’autrui et que vous défendez au prix du vôtre, pour laquelle vous équipez des flottes, vous rougissez les mers de carnage, vous foudroyez les cités, sans voir derrière vous150 que le destin aussi s’apprête à tonner sur vos têtes151 ; cet empire pour lequel vous avez rompu mille fois les engagements de familles, d’amis et de collègues, quand le monde s’est vu écrasé sous le choc de deux prétendants ; tout cela n’est pas à vous : dépôt précaire, qui d’un moment à l’autre attend un nouveau maître ; ou votre ennemi, ou, ce qui est la même chose, votre héritier va le dévorer. Veux-tu en être vrai propriétaire ? Fais-en de purs dons. Prends donc vraiment soin de ta fortune et travaille à t’en assurer une possession certaine et inexpugnable ; rends-la plus noble, tu la rendras plus sûre. Ce qui t’émerveille si fort, ce par quoi tu t’estimes riche et puissant, reste, tant que tu la gardes, sous d’ignobles appellations. C’est une maison, un esclave, des écus : quand tu les donnes, ce sont des bienfaits.
IV. « Vous avouez, dira-t-on, qu’il nous arrive de n’être plus redevable à l’homme dont nous avons reçu le bienfait : c’est donc qu’on nous l’a repris. » Nous pouvons pour bien des motifs cesser de devoir, non qu’on ait repris le bienfait, mais parce qu’on l’a profané. Un homme qui m’a défendu en justice a plus tard souillé mon lit par le viol. Il n’a pas repris son bienfait ; mais, effacée par un outrage bien aussi grand, ma dette n’existe plus. Et si l’attentat surpasse le service qui l’a précédé, non seulement il éteint ma reconnaissance, mais il me donne droit de vengeance et de poursuite, dès que mis en balance le mal l’emporte sur le bien ; ce dernier alors n’est pas annulé, il est étouffé. Eh ! n’est-il pas des pères tellement durs, tellement criminels que les lois divines et humaines permettent de les réprouver, de les renier ? Nous ont-ils donc ôté ce que nous tenions d’eux ? Nullement ; mais leurs actes dénaturés qui ont suivi ont détruit le mérite de tout bon office antérieur. Ce n’est pas le bienfait qui s’en va, mais ce qui en fait le prix : je ne cesse pas d’avoir, mais je ne dois plus. Que quelqu’un m’ait prêté de l’argent, puis incendié ma maison, le dommage a compensé le prêt, et, sans avoir rendu, je ne suis point débiteur. Ainsi encore qui s’est signalé envers moi par sa bienveillance, par sa générosité, et ensuite par plusieurs traits de hauteur, de mépris, de cruauté, m’a mis en situation d’être quitte comme si je n’avais rien reçu ; il a tué ses propres bienfaits. Le fermier n’est plus lié, bien que son bail subsiste, envers le propriétaire qui a foulé aux pieds ses récoltes et coupé ses plants. Non que ce dernier ait reçu ce qu’il avait stipulé, mais parce qu’il a tout fait pour ne rien recevoir. De même parfois le débiteur obtient condamnation contre son créancier qui lui a pris, à un autre titre, plus qu’il ne répète à titre de prêt. Ce n’est pas entre le créancier et le débiteur seulement que le juge intervient pour dire au premier : « Tu lui as prêté de l’argent. Mais quoi ? Tu as enlevé son troupeau, tué son esclave, tu possèdes son champ sans l’avoir payé : estimation faite te voilà débiteur, de créancier que tu étais venu. » Entre le bienfait et l’injure, la même compensation a lieu. Souvent, je le répète, le bienfait subsiste et on ne le doit plus, si par la suite son auteur s’en est repenti, s’il s’est dit malheureux d’avoir donné ; s’il n’a donné qu’en soupirant, avec un visage rembruni ; s’il a cru perdre plutôt que faire un don ; si c’est pour lui qu’il m’a donné, ou du moins si ce n’est pas pour moi ; s’il n’a cessé de me le jeter à la face, de s’en faire gloire, de le proclamer partout, de me rendre amère sa libéralité. Le bienfait subsiste donc, quoiqu’il cesse d’être dû, tout comme certains prêts d’argent, sans donner un droit actuel au créancier, restent dus, mais ne sont pas exigibles.
V. On a reçu de toi un service et, plus tard, une injure : au service est due la reconnaissance, à l’injure la réparation. Ou plutôt on ne te doit pas l’une et tu ne dois point l’autre : le premier fait absout le second152. Dire : « Je lui ai rendu son bienfait », c’est dire qu’on a restitué non pas ce qu’on avait reçu, mais autre chose à la place. Rendre en effet, c’est donner pour ce qu’on a reçu. Cela n’est pas douteux ; car tout payement consiste à rendre non le même objet, mais l’équivalent. Ne dit-on pas d’un débiteur : « Il a rendu l’argent », quoiqu’au lieu d’argent il ait compté de l’or, ou encore, que, sans verser du comptant, une délégation en bons termes ait parfait l’acquittement ?
Il me semble t’entendre dire : « Tu perds ta peine. Que m’importe de savoir si ce que je ne dois plus subsiste encore ? Ce sont d’ineptes pointilleries de jurisconsultes qui disent que l’hérédité ne peut s’acquérir par usucapion, mais seulement les biens de l’hérédité, comme si celle-ci était autre chose que les biens qui la constituent. Établis-moi plutôt cette distinction qui peut être utile : quand le même homme qui m’a obligé m’a par la suite fait une injure, dois-je lui rendre son bienfait et néanmoins me venger de lui, satisfaisant pour ainsi dire à deux engagements distincts, ou confondre l’un dans l’autre, sans m’inquiéter nullement que l’injure couvre le bienfait ou le bienfait l’injure ? Car voici la pratique du barreau ; quant au droit reçu dans votre école, ce sont mystères qui vous sont propres. On sépare les actions, et le même titre dont je me prévaux on s’en prévaut contre moi. Il n’y a point confusion d’instances : si un homme m’a confié un dépôt d’argent et qu’ensuite il m’ait volé, je le poursuivrai pour le vol ; lui m’actionnera comme dépositaire. »
VI. Les cas cités par toi, cher Libéralis, sont déterminés par des lois spéciales qu’il faut suivre, et l’une ne rentre pas dans l’autre. Chacune a ses errements : le dépôt a son action propre tout de même certes que le vol. Mais le bienfait n’est soumis à aucune loi : il n’a que moi pour arbitre. Il m’appartient de peser les bons offices et les torts de chacun envers moi, puis de prononcer s’il m’est dû plus que je ne dois. En matière légale rien ne dépend de nous : il faut suivre où l’on nous mène. En matière de bienfait l’autorité est toute en moi ; et ici je décide sans séparer, sans disjoindre : injures comme bienfaits, je renvoie tout au même juge. Autrement, c’est vouloir qu’en même temps j’aime et je haïsse ; que je me plaigne et que je remercie, ce que la nature n’admet pas. Il vaut mieux, comparaison faite du bienfait et de l’injure, voir s’il ne m’est pas encore dû quelque chose. Tout comme un homme qui sur les lignes de mes manuscrits s’aviserait d’écrire d’autres lignes n’enlèverait pas les premiers caractères et ne ferait que les couvrir, ainsi l’injure qui survient ne laisse plus voir le bienfait.
VII. Mais ton visage, sur lequel j’ai voulu me régler, se rembrunit déjà, ton front se plisse : m’éloignerais-je trop de mon sujet ? Tu sembles me dire :
« Eh ! pourquoi tant d’écarts ? Dirige ici ta course ; Caresse le rivage…153 »
Je ne puis mieux le faire. Mais soit : si tu crois ce point suffisamment traité, passons à la question de savoir s’il est dû quelque chose à l’homme qui nous oblige malgré lui. Cet énoncé pourrait être plus net, mais il le fallait un peu vague, sauf à distinguer immédiatement pour montrer que le problème est double : doit-on à qui nous a servi sans le vouloir ? doit-on à qui nous a servi sans le savoir ? Car que quelqu’un nous fasse du bien par contrainte, l’obligation est trop évidemment nulle, pour qu’on se mette le moins du monde en frais de le prouver. Cette question, comme toute autre semblable qu’on pourrait soulever, se résoudra sans peine pour peu qu’on réfléchisse à ceci : qu’il n’y a de bienfait que dans ce que nous adresse une intention quelconque, mais une intention amie et bienveillante. Ainsi nous ne rendons point grâce aux fleuves qui portent nos grands navires et qui courent sur un large et intarissable lit pour voiturer tant de richesses, ou qui, riants et poissonneux, serpentent au sein des campagnes qu’ils fécondent ; et nul ne croit devoir de la reconnaissance au Nil, pas plus que de la haine, s’il déborde outre mesure et tarde à se retirer ; le Vent, quand même son souffle est doux et propice, n’est pas plus notre bienfaiteur que ne l’est un mets utile et salubre. L’homme qui sera mon bienfaiteur doit non seulement m’obliger, mais le vouloir. C’est pourquoi encore on n’est point redevable aux animaux : et que d’hommes pourtant la vitesse d’un cheval a sauvés du péril ! ni aux arbres non plus et que de gens accablés de chaleur trouvent un abri sous leurs rameaux épais ! Or quelle différence y a-t-il que je sois secouru par qui ne le sait pas, ou par qui ne le peut savoir, puisque chez tous deux le vouloir a manqué ? Quelle différence y aurait-il entre me prescrire de la reconnaissance pour un navire, un chariot, une lance, ou pour un homme qui, tout comme ces objets, n’a eu nul dessein de me servir et ne l’a fait que par hasard ?
VIII. On peut obliger quelqu’un sans qu’il le sache, jamais sans le savoir soi-même. Souvent nous sommes guéris par des accidents qui ne sont pas pour cela des remèdes ; quelques personnes, pour être tombées dans une rivière par un grand froid, ont recouvré la santé ; il en est chez qui la flagellation a dissipé la fièvre quarte, et leur frayeur subite donnant un autre cours à l’imagination leur a fait oublier l’heure critique ; ce n’est pas à dire qu’aucune de ces choses, bien qu’elles aient sauvé quelques hommes, soient salutaires : ainsi certaines gens nous servent sans le vouloir et même par leur mauvaise volonté ; et il n’y a pas de reconnaissance à leur devoir de ce que la Fortune a fait tourner à notre avantage leurs desseins pernicieux154. Penses-tu que je doive rien à l’homme dont la main, dirigée contre moi, a frappé mon ennemi, et qui m’eût blessé, s’il ne se fût mépris ? Souvent un témoin trop évidemment parjuré décrédite les imputations les plus vraies ; et l’accusé, qui semble en butte à un complot, devient dès lors intéressant. Mainte fois l’influence qui devait perdre est ce qui sauve ; et les juges refusent à la faveur une condamnation que méritait la cause. Ces juges toutefois n’ont pas obligé, bien qu’ils aient servi : car je considère où le trait s’adresse, non où il arrive ; et le bienfait se distingue de l’injure non par le résultat, mais par l’intention. Mon adversaire par ses discours contradictoires, par sa présomption offensante pour le juge, et n’ayant voulu qu’un témoin unique, a relevé ma cause. Je n’examine pas si sa maladresse m’a profité : sa volonté m’était hostile.
IX. Car enfin, pour être reconnaissant, je dois vouloir faire de même que l’homme qui m’aura obligé. Quoi de plus injuste que de garder rancune à celui qui dans une presse m’aura foulé ou éclaboussé, ou poussé hors de mon chemin ? Et cependant rien autre chose ne l’affranchit du reproche, bien que l’injure soit dans le fait même, sinon qu’il ne croyait pas le commettre. Mon adversaire ne m’a pas obligé, par la même raison que le passant ne m’a point fait injure : on n’est ami ou ennemi que par la volonté. Que de gens la maladie a sauvés du service militaire ! Tel eût été témoin et victime de l’écroulement de sa maison, si l’assignation de sa partie adverse ne l’eût retenu dehors ; d’autres ont gagné au naufrage de ne pas tomber dans les mains des pirates. Mais on n’est pas tenu de reconnaissance envers le naufrage ou la maladie, parce que le hasard n’a pas conscience du service qu’il rend ; et nous ne savons nul gré à l’adversaire dont les chicanes nous ont sauvés, en nous faisant perdre notre repos et notre temps. Le bienfait n’existe qu’autant qu’il part d’une bonne volonté et qu’il a l’aveu de son auteur. On m’a servi sans le savoir, je ne dois rien : on m’a servi en voulant me nuire, j’agirai de même.
X. Revenons au premier cas. Pour payer de retour, tu veux que je fasse quelque chose ; mais pour m’obliger on n’avait rien fait. Passant au second personnage, faudra-t-il lui témoigner ma gratitude ; et, ce que j’ai reçu sans sa volonté, le lui rendre volontairement ? Mais que dire du troisième, dont la malveillance s’est surprise à me faire du bien ? Pour que je sois redevable, c’est peu qu’on ait voulu m’obliger ; pour que je ne le sois point, il suffit qu’on n’ait pas voulu le faire. Car l’intention toute nue ne constitue pas le bienfait ; et comme le bienfait n’a pas lieu, si la meilleure, la plus pleine volonté a été trahie par le sort, il n’existe pas davantage si la volonté n’a précédé l’événement. Ce qu’il faut, ce n’est pas que tu m’aies servi ; je ne suis obligé que si tu avais eu dessein de me servir.
XI. Cléanthe pose cet exemple-ci : « J’ai envoyé deux esclaves chercher Platon à l’Académie et le prier de venir. L’un a fouillé tout le portique, parcouru les autres endroits où il comptait pouvoir le rencontrer, et il est rentré aussi las que désappointé ; l’autre s’arrête devant le premier charlatan venu, et pendant qu’il erre au hasard et va de groupe en groupe jouant avec ses pareils, il voit Platon qui passe, il le trouve sans l’avoir cherché. Nous louerons, continue Cléanthe, l’esclave qui, autant qu’il était en lui, s’est acquitté de sa commission ; et l’autre, que sa fainéantise a si bien servi, sera châtié. »
C’est la volonté qui, à nos yeux, confère le bienfait : vois dans quelle condition il se montre, avant de me croire lié par une obligation. Le bon vouloir est peu s’il n’a été utile ; l’utilité est peu, sans le bon vouloir. Suppose qu’on ait voulu me faire un don et que ce don n’ait point eu lieu ; l’intention m’est acquise, non le bienfait, qui n’est complété que par l’acte joint à l’intention. On voulait me prêter de l’argent, je ne l’ai pas reçu : je ne dois rien ; de même si, prêt à me rendre service, tu ne l’as pas pu, je serai ton ami, non ton obligé. Je désirerai, à ton exemple, faire aussi pour toi quelque chose : du reste, si la Fortune m’a permis d’en user libéralement avec toi, j’aurai fait une largesse plutôt qu’un acte de gratitude. C’est toi qui seras en reste avec moi ; dès lors je prends date ; et le compte s’ouvre à mon profit.
XII. Mais je pressens la question ; inutile que tu la fasses ; ton visage a parlé. « Si quelqu’un nous a fait du bien dans son intérêt, lui est-il dû quelque chose ? » Car voilà la plainte que je t’ai souvent ouï répéter : certains hommes, dis-tu, portent au compte d’autrui ce qu’ils font pour eux-mêmes. Je vais répondre, cher Libéralis ; mais divisons d’abord la question et séparons l’acte réciproque de l’acte égoïste. Ce sont en effet choses bien différentes que de se faire serviable à son profit ou au nôtre, ou bien au nôtre et au sien en même temps. L’homme dont les vues sont toutes personnelles nous est utile, parce que tel est son seul moyen de l’être à lui-même ; cet homme est pour moi comme celui qui cherche pour son bétail la pâture d’hiver et d’été ; comme celui qui, pour les vendre plus avantageusement, nourrit bien ses captifs, ou engraisse et étrille les bœufs qu’il élève pour les sacrifices ; comme le maître de gladiateurs qui a le plus grand soin que ses gens soient exercés et de bonne mine. Il y a loin, comme dit Cléanthe, d’un bienfait à un négoce.
XIII. D’un autre côté, je ne suis pas assez injuste pour n’avoir point d’obligation à celui qui en faisant mon bien a fait le sien. Car je n’exige pas qu’on s’oublie pour songer à moi : je souhaite même que le service qui m’est rendu profite encore plus à qui me le rend, pourvu qu’en le rendant il ait eu double intention et fait ma part ainsi que la sienne. Dût-il avoir le meilleur lot, si tant est qu’il m’ait associé à lui, si moi aussi j’étais dans sa pensée, je serais ingrat, je serais plus qu’injuste de ne me pas réjouir à le voir trouver son profit où j’ai trouvé le mien. Il est souverainement inique de n’appeler bienfait que ce qui cause à son auteur quelque préjudice. Quant à l’homme qui me fait du bien dans son propre intérêt, je lui répondrai : « Tu t’es servi de moi ; pourquoi dire que c’est toi qui m’as fait du bien, plutôt que moi qui t’en ai fait ? »
« Supposez, me dit-on, que je ne puisse devenir magistrat qu’en rachetant dix citoyens sur un grand nombre de captifs ; ne me devrez-vous rien à moi qui vous aurai tiré de la servitude et des fers ? Et pourtant j’aurai agi dans mon intérêt. » À cela je réponds : « Vous agissez ici en partie dans votre intérêt, en partie dans le mien. C’est pour vous que vous rachetez : car il vous suffit pour le succès de vos vues, de racheter les premiers venus. Ainsi je vous dois, non de m’avoir racheté, mais de m’avoir choisi ; car vous pouviez atteindre votre but par la délivrance d’un autre comme par la mienne. Ce que votre action a d’utile, vous le partagez avec moi : vous m’admettez dans une combinaison qui doit faire deux heureux. Quant à me préférer à d’autres, c’est exclusivement pour moi que vous le faites. Ainsi encore si pour être élu préteur il vous faut racheter dix captifs, et que nous ne soyons que dix, aucun de nous ne vous devrait rien, vous n’auriez à nous demander compte de rien qui ne fût tout à votre profit. Ce n’est pas que j’interprète en jaloux un bienfait : je désire qu’il profite non à moi seulement, mais encore à vous. »
XIV. « Mais, poursuit-on, si j’avais fait jeter les noms dans l’urne et que le vôtre fût sorti dans les dix, est-ce que vous ne me devriez rien ? » Oui, je vous devrais, mais peu de chose. Vous allez savoir quoi. Vous faites ici quelque chose pour moi : vous m’appelez aux chances du rachat ; que mon nom soit sorti, je le dois au sort ; qu’il ait été dans le cas de sortir, je le dois à vous. Vous m’avez ouvert l’accès au bienfait dont je dois à la Fortune la plus grande part ; mais je suis redevable envers vous, d’avoir pu l’être envers la Fortune. »
Je ne m’occuperai nullement de ces bienfaiteurs mercenaires qui ne calculent pas à qui, mais pour quel prix ils donnent, et qui rapportent à eux-mêmes tout le bien qu’ils font. Un homme me vend du blé ; je ne puis vivre si je n’en achète, mais je ne dois pas la vie à qui m’en a vendu. Je considère non pas combien est nécessaire la chose sans laquelle je ne saurais vivre, mais combien mérite peu de reconnaissance ce que je n’eusse pas eu sans l’acheter. En l’apportant, le marchand songeait, non de quel secours ce serait pour moi, mais de quel bénéfice pour lui. Ce que je paye, je ne le dois pas.
XV. « À ce compte-là, me dira-t-on, vous ne devez rien à votre médecin que ses modiques honoraires, rien à votre précepteur dès que vous lui aurez compté quelque argent. Pourtant ces deux classes d’hommes sont chez nous grandement aimées, grandement considérées. » On répond à ceci qu’il est des choses qui valent plus qu’on ne les achète. Vous achetez du médecin une chose inestimable, la vie et la santé ; du précepteur d’arts libéraux, les connaissances qui ennoblissent et la culture de l’âme. Aussi n’est-ce pas ici la chose que l’on paye, mais la peine, mais leur ministère, les heures qu’ils dérobent à leurs affaires pour nous les consacrer. C’est le salaire, non du service, mais du temps employé.
On peut encore faire une autre réponse plus vraie et qui va suivre ; mais indiquons d’abord comment peut se réfuter cette objection : « Il est des choses qui valent plus qu’elles ne se vendent, et pour lesquelles on doit au-delà de ce qu’on les a payées. » D’abord qu’importe ce qu’elles valent, dès que le prix a été convenu entre l’acheteur et le vendeur ? Ensuite je l’ai achetée non à son prix, mais au vôtre. « Elle vaut davantage ! » Mais elle n’a pu se vendre plus. Le prix des choses dépend des circonstances. Vantez-les tant que vous voudrez, leur taux est celui au-delà duquel elles ne se vendent plus ; et en outre, n’est point redevable au vendeur, celui qui achète à bon compte. Du reste, elles ont beau valoir davantage, il n’y a là de votre part nulle générosité, puisqu’on ne les prise pas d’après le service et l’effet obtenu, mais d’après l’usage et le taux du marché. Quel prix mettez-vous à l’art du pilote qui franchit les mers, qui, au travers des flots, quand la terre a fui loin de ses regards, vous trace une route certaine, prévoit les tempêtes, et au milieu de la sécurité générale ordonne tout à coup de carguer les voiles, de baisser les agrès, de se tenir prêt au choc de l’orage et de faire tête à sa brusque violence ? Toutefois un si grand service est acquitté par le prix du passage. À combien évaluez-vous l’hospitalité dans un désert, un abri pendant la pluie, un bain ou du feu par un temps froid ? Cependant je sais le peu que tout cela me coûte dans l’auberge où je descends. Quel service ne me rend pas l’homme qui étaye ma maison prête à s’écrouler, l’homme dont l’art incroyable retient comme suspendu tout un édifice qui se crevasse depuis ses fondements ? Et pourtant c’est à un prix fixe et modique que tout ce travail est taxé. Un rempart nous défend contre l’ennemi, contre les subites incursions des brigands ; cependant ces tours, boulevards futurs de la sécurité publique, on sait ce que gagne par jour le maçon qui les bâtit.
XVI. Je ne finirais pas si je voulais étendre le cercle des faits qui démontrent que tels services importants coûtent peu. Mais alors pourquoi dois-je au médecin et au précepteur quelque chose de plus que leurs honoraires, qui ne m’acquittent point envers eux ? Parce que de médecin et de précepteur ils passent au rang d’amis ; et ce n’est point par la science qu’ils me vendent que je m’attache à eux, c’est par un sentiment de bienveillante familiarité. Quant au médecin qui ne fait que me tâter le pouls et qui me classe parmi ses banales visites, me prescrivant, sans s’intéresser à moi, ce qu’il faut faire ou éviter, je ne lui dois rien de plus ; car il n’est pas venu me voir en ami, mais comme un faiseur d’ordonnances. Je n’ai pas lieu non plus d’honorer beaucoup le précepteur qui m’a confondu dans la foule de ses élèves, qui ne m’a pas jugé digne d’un soin spécial et tout particulier, et qui, sans jamais diriger sur moi son attention, nous jetait indistinctement sa science que j’ai, non pas apprise, mais attrapée au vol. Pourquoi est-ce donc que l’on doit beaucoup à ces deux hommes ? Ce n’est pas parce qu’ils nous vendent ce qui vaut plus que nous ne l’achetons, c’est parce qu’ils font quelque chose pour nous personnellement. Mon médecin m’a témoigné plus de sollicitude que son état ne l’y obligeait : c’était pour moi, non pour l’honneur de l’art qu’il tremblait ; non content d’indiquer les remèdes, il les appliquait de sa main. Des plus inquiets sur mon sort, et des plus assidus, aux moments critiques il accourait ; les services les plus pénibles, les plus rebutants, ne lui coûtaient point. Il n’entendait pas mes gémissements sans émotion ; dans la foule de ceux qui l’invoquaient j’étais son malade de prédilection, et il ne donnait son temps à d’autres que si mon état le lui permettait. Celui-là, ce n’est pas comme médecin, c’est comme ami qu’il m’a obligé. À son tour mon précepteur a pris sur lui la fatigue et les ennuis de l’enseignement : outre ces choses que le maître débite pour tous, il en est d’autres qu’il m’a transmises et comme infiltrées goutte à goutte ; ses exhortations ont relevé mes bonnes dispositions morales, et tantôt ses éloges m’ont encouragé, tantôt ses remontrances ont dissipé chez moi la paresse. Mes facultés étaient ignorées, engourdies : il y porta la main, pour ainsi dire, et les tira de leur sommeil. Loin de me dispenser sa science avec parcimonie pour se rendre plus longtemps nécessaire, il eût voulu, s’il avait pu, me la verser toute d’une seule fois. Ne suis-je pas ingrat si je n’aime pas à voir en cet homme l’un de mes plus chers attachements ?
XVII. Les gens même qui vivent de la plus ignoble industrie reçoivent de nous quelque chose en sus du prix fixé, si nous voyons qu’ils n’ont point épargné leur peine : il n’est pas jusqu’au pilote, au manœuvre qu’on loue à vil prix et à la journée, auxquels on ne jette une gratification. Pour ces arts de premier ordre qui conservent ou civilisent la vie, l’homme qui croit ne devoir rien de plus que ce qu’il a stipulé est un ingrat. Ajoutez que la communication de ces connaissances fait naître l’amitié : alors on paye à l’instituteur, comme au médecin, le prix du travail, mais la dette du cœur subsiste.
XVIII. Platon avait traversé un fleuve dans une barque sans que le batelier lui eût rien demandé, ce que prenant pour une marque de considération, il dit à cet homme : « Ton bon office demeure en dépôt chez Platon. » Mais peu après il vit le batelier passer l’une après l’autre plusieurs personnes gratis et avec le même empressement ; alors il rétracta ses premières paroles ; car pour que je vous sois obligé de ce que vous faites pour moi, il faut non seulement que vous le fassiez, mais que vous le fassiez à cause de moi. Vous n’avez action contre personne pour ce que vous prodiguez à tout le monde, « Mais encore ne nous sera-t-il rien dû pour cela ? » De moi comme unique obligé, non. Je vous payerai avec tous les autres la dette qui m’est commune avec tous.
XIX. « Selon vous, me dira-t-on, je ne reçois aucun bienfait de l’homme qui me fait passer le Pô gratuitement ? » — Aucun. C’est un simple acte de bienveillance : le bienfait n’est pas là. Cet homme agit pour lui, ou du moins n’agit pas pour moi. Après tout, lui-même ne croit pas m’accorder un bienfait ; c’est en vue de la république, ou du voisinage, ou par vanité qu’il joue ce rôle, et en retour il attend un avantage quelconque, autre que le salaire individuel des passagers. « Eh quoi ! que l’empereur accorde à tous les Gaulois le droit de cité, aux Espagnols l’exemption d’impôt, ne lui devront-ils rien à ce titre individuellement ? » Oui, sans doute, et ce ne sera pas comme personnellement obligés, mais comme participant à l’obligation du pays. « Cependant, direz-vous, il n’a nullement songé à moi. Lors de ce bienfait général, ce n’est pas proprement à moi qu’il voulait donner le droit de cité, ce n’est pas à moi qu’il songeait. Pourquoi donc lui serais-je redevable s’il ne m’avait pas pour objet au moment d’accomplir son acte ? » Mais d’abord, devez-vous dire, en se proposant de faire du bien à tous les Gaulois, il se proposait de m’en faire, puisque j’étais Gaulois ; et, s’il ne m’a pas spécialement désigné, il m’a compris sous la désignation commune. Et, pour mon compte, j’ai contracté envers lui, non une dette privée, mais une dette collective : membre de la nation, je ne m’acquitterai pas en mon nom, mais au nom du pays, par contribution.
XX. Si quelqu’un prête de l’argent à ma patrie, je ne me dirai pas son débiteur ; c’est un engagement que je ne confesserai pas, ni comme candidat, ni comme accusé ; et néanmoins, pour l’acquitter, je donnerai ma quote-part. Ainsi, pour cette chose octroyée à tous, je ne me reconnais point débiteur : elle a eu lieu pour moi aussi sans doute, mais non à cause de moi ; moi aussi je l’ai reçue, mais sans qu’on sût que je la recevrais ; je ne laisserai pas de me croire comptable de quelque chose, parce que, malgré un long circuit, elle est arrivée jusqu’à moi. Il faut que j’aie été l’objet d’un acte pour qu’il m’oblige. « Dans ce système, peut-on me dire, vous ne devez donc rien ni au soleil, ni à la lune, car ce n’est pas pour vous qu’ils se meuvent ? » Mais comme leurs mouvements ont pour but la conservation de l’univers, ils se meuvent pour moi aussi qui fais partie de l’univers. Ajoutez d’ailleurs que notre condition et la leur sont bien différentes. L’homme qui m’est utile pour l’être à lui-même à l’occasion de moi, n’est pas mon bienfaiteur, parce qu’il a fait de moi l’instrument de son avantage ; au lieu que le soleil et la lune ont beau nous faire du bien pour eux-mêmes, leur but n’est pas d’obtenir de nous la réciproque ; car nous, que pourrions-nous pour eux ?
XXI. « J’admettrais, objectera-t-on, que le soleil et la lune ont la volonté de nous être utiles, s’ils étaient libres de ne l’avoir pas. Or, il leur est impossible de ne pas se mouvoir, car enfin, qu’ils s’arrêtent, s’ils le peuvent, qu’ils suspendent leurs révolutions. » Vois par combien de raisons ceci se réfute. Est-ce à dire qu’on veuille moins parce qu’on ne peut pas ne point vouloir ? Et même la plus forte-preuve d’une volonté ferme ne se tire-t-elle pas de l’impossibilité de changer ? Il est impossible à l’homme vertueux de ne pas agir comme il fait ; il cesserait d’être vertueux s’il agissait autrement ; direz-vous qu’il ne sera jamais bienfaisant parce qu’il ne fait que ce qu’il doit ? Il ne peut pas ne point faire ce qu’il doit. D’ailleurs, il est bien différent de dire d’un homme : « Il ne peut pas ne point le faire parce qu’il y est forcé ; et de dire : « Il ne peut pas ne point le vouloir. » Car s’il y a pour lui nécessité d’agir, je ne dois le bienfait qu’à celui qui l’y a contraint. S’il y a nécessité pour lui de vouloir par cela seul qu’il n’a rien de mieux à vouloir, il n’est contraint que par lui-même. Ainsi ce que dans le premier cas je ne lui devais pas, dans le second je le lui dois. « Que les astres, dites-vous, cessent donc de vouloir. » Ici veuillez bien réfléchir. Où est l’homme assez hors de sens pour n’admettre pas comme volonté celle qui ne court risque ni de cesser, ni de passer à l’état contraire ; loin de là, il n’en est point, ce semble, de plus réelle que celle qui est constante au point d’être éternelle. S’il est vrai qu’on ait un vouloir lors même qu’on peut l’instant d’après ne l’avoir plus, refuserons-nous une volonté à l’être qui, par sa nature, ne peut pas ne point l’avoir ?
XXII. « Eh ! qu’ils s’arrêtent donc s’ils le peuvent. » C’est-à dire, que tous ces grands corps séparés par d’immenses intervalles, et placés dans l’espace comme sentinelles de l’univers, désertent leurs postes ; que brusquement, bouleversant toutes choses, les astres se heurtent contre les astres ; que la concorde des éléments rompue, le monde céleste coure en vacillant vers sa ruine ; que cet ensemble merveilleux dans sa rapidité laisse inachevées au milieu de leur carrière des révolutions promises pour tant de siècles ; que ces globes qui vont tour à tour et reviennent à propos, qui maintiennent avec tant de justesse l’équilibre du monde, s’abîment dans une conflagration subite ; que ce mécanisme si varié se déconcerte et se confonde en un seul chaos. Que tout devienne la proie du feu absorbé ensuite par d’inertes ténèbres, et qu’un gouffre sans fond dévore cette foule de divinités. Faut-il, pour vous fermer la bouche, que tout cela croule à la fois, ce qui vous sert en dépit de vous, ce qui marche à votre profit, bien qu’à ces mouvements préside une cause plus grande et primordiale ?
XXIII. Ajoutez que nulle contrainte étrangère n’a d’action sur les dieux : leur loi à eux, c’est leur éternelle volonté. Ce qu’ils réglèrent une fois, ils ne le changent plus. On ne peut donc imaginer qu’ils fassent rien contre leur vouloir ; car pour eux, ne pouvoir cesser, c’est vouloir continuer, et jamais un premier dessein ne les expose au repentir. Sans doute il ne leur est permis ni de s’arrêter ni de marcher en sens contraire ; mais le seul motif, c’est que leur propre autorité les enchaîne à leur décision, ce n’est pas faiblesse s’ils persistent, seulement il leur répugne de s’écarter de la meilleure voie qu’ils se sont souverainement tracée. Or, dans l’organisation primitive, dans l’arrangement de l’univers ils nous eurent en vue, nous aussi, et ils ont tenu compte de l’homme. Ne croyons donc pas qu’ils ne parcourent l’espace et ne poursuivent leur œuvre que pour eux, car nous-mêmes nous entrons dans le plan de cette œuvre. Nous devons donc au soleil, à la lune, à toute puissance céleste ce qu’on doit à des bienfaiteurs155 : en vain ont-ils un plus noble principe d’impulsion, un but plus auguste à atteindre, ils ne laissent pas de nous être utiles. Que dis-je ? Ils se sont proposé de l’être, et nous leur sommes obligés ; leurs bienfaits n’ont pu nous venir à leur insu, par surprise ; ce que nous recevions, ils savent que nous le devions recevoir. Et quoique leur mission soit plus haute et le fruit de leurs travaux plus sublime que de conserver de qui doit périr, néanmoins notre avantage aussi a, dès l’origine des choses, occupé leur prévoyance, et l’ordre établi dans le monde prouve assez que nous n’étions pas le dernier de leurs soins.
Nous devons une pieuse affection aux auteurs de nos jours ; que de fois pourtant l’homme s’unit à la femme sans vouloir devenir père ! Mais les dieux, peut-on croire qu’ils n’aient point su ce qui allait naître d’eux, eux qui pourvurent à ce que tous eussent dès l’abord des aliments et des secours ? Et ce n’est point négligemment qu’ils ont produit des êtres pour lesquels ils produisaient tant de choses. Oui, la nature nous a mûris dans sa pensée avant de nous créer ; et l’homme n’est pas un fruit si chétif qu’il ait pu tomber au hasard de sa main156. Voyez quel champ elle nous a ouvert, et que l’étroite sphère de l’humanité est loin de restreindre l’empire de l’homme ! Voyez sur quel espace immense il est libre d’égarer ses pas, espace qui n’est point borné où finit la terre ; car nous plongeons dans toutes les parties de la nature ! Voyez l’audace de son intelligence, et comment seule elle connaît ou cherche à connaître les dieux, et va dans son vol sublime participer aux mystères célestes ! Reconnaissez que l’homme n’est pas une œuvre de précipitation et d’imprévoyance. Parmi ses plus grandes, la nature n’en a point dont elle se glorifie plus, à laquelle du moins elle étale plus sa gloire. Quelle étrange fureur de contester aux dieux leur générosité ! Comment payera-t-on des dettes qui ne s’acquittent jamais sans qu’il en coûte quelque chose, si l’on nie avoir rien rexu de ces bienfaiteurs, dont en le niant même on reçoit encore, et qui donneront toujours et ne redemanderont jamais ? Mais surtout quelle perversité de se croire quitte, par cela même que la bienfaisance survit au désaveu, et de ne voir dans la perpétuité et l’enchaînement des grâces que cet argument : « On était forcé de donner ! Je n’en veux pas ; qu’il les garde, qui les lui demande ? » Ajoutez à de telles paroles tout le vocabulaire de l’impudence ; en mérite-t-il moins bien de vous, l’être dont les largesses, à l’instant même où vous les niez, pleuvent sur vous, et qui, par un trait de bonté, je puis dire plus grand que tous les autres, malgré vos blasphèmes, vous donnera encore ?
XXIV. Ne voyez-vous pas comme dès l’âge le plus tendre les parents obligent leurs enfants à subir des contrariétés salutaires ? Malgré leurs pleurs et leur répugnance, on emmaillote leur corps avec le plus grand soin, et, de peur qu’une liberté prématurée ne déforme leurs membres, on les assujettit pour qu’ils croissent régulièrement ; bientôt on leur inculque les connaissances libérales ; on réduit par la crainte leur mauvais vouloir. Enfin l’on façonne leur pétulante jeunesse à la frugalité, à la pudeur, aux bonnes mœurs ; et l’indocilité cède à la contrainte. Devenus même plus âgés et déjà maîtres de leurs actions, s’ils repoussent certains remèdes par crainte ou par déraison, on emploie contre eux la force et la gêne. Ainsi les plus grands bienfaits de nos parents, nous les recevons sans le savoir ou sans le vouloir.
XXV. À ces ingrats, et à quiconque repousse le bienfait, non parce qu’il n’en veut pas, mais pour ne point devoir, ressemblent, dans la sphère opposée, ceux qui, par excès de gratitude, souhaitent à qui les a obligés, quelque disgrâce, quelque adversité où ils puissent prouver au bienfaiteur quel affectueux souvenir ils lui gardent. Est-ce là l’effet d’une intention droite et dévouée, on se le demande : ainsi font ceux qui, dans le délire d’une ardente passion, souhaitent l’exil à leur maîtresse pour partager son isolement et sa fuite ; la pauvreté, pour la sauver du besoin par des libéralités plus grandes ; la maladie, pour veiller à son chevet : ce qui serait l’imprécation d’un ennemi devient le vœu de ces amants. La haine ne diffère presque point, par ses effets, d’un amour insensé157. Tel est à peu près le travers des hommes qui voudraient voir leurs amis dans la peine pour les en tirer, et chez qui le tort précède le bienfait, comme s’il n’était pas mieux de ne rien faire pour eux que de chercher par un crime à placer un bon office. Que dirait-on du pilote qui demanderait aux dieux le temps le plus contraire, l’ouragan, pour que le danger rehaussât le mérite de son art ? Que dirait-on du général qui prierait les dieux d’envoyer force ennemis investir son camp, et, dans une attaque soudaine, combler les fossés, arracher les palissades à la vue de son armée en désordre, arborer jusque sur les portes leurs drapeaux menaçants, afin que lui pût rétablir plus glorieusement des affaires perdues et désespérées ? Tous ceux-là tracent à leurs bienfaits une odieuse voie, qui invoquent les dieux contre l’homme dont ils se feront les sauveurs, et qui désirent l’abattre avant de le relever. Caractère inhumain, reconnaissance perverse que de vouloir du mal à ceux que l’honneur vous défend d’abandonner.
XXVI. « Mon vœu, dis-tu, ne lui nuit pas, puisqu’en même temps que le péril je lui souhaite les moyens de salut. » C’est dire : « Oui, j’ai bien quelque tort, mais un tort moindre que si j’invoquais le péril sans la délivrance. » Il est indigne de me plonger dans l’abîme pour m’en tirer, de me renverser pour me rétablir, de me mettre aux fers pour me délivrer. Ce n’est pas faire le bien que s’arrêter dans le mal ; et jamais il n’est méritoire d’arracher l’épine quand soi-même on l’a enfoncée. Ne me blesse pas, j’aime mieux cela que d’être guéri ; je puis te savoir gré de me guérir si l’on m’a blessé, mais non de me blesser pour avoir à me guérir. Jamais la cicatrice ne plaît que comparée avec la blessure ; et si l’on aime que celle-ci se ferme, on préférerait qu’elle n’eût pas été faite. La souhaiter à un homme dont on ne tiendrait nul bienfait serait un vœu inhumain ; combien ne l’est-il pas plus à l’égard d’un bienfaiteur ?
XXVII. « Mais je demande aussi de pouvoir lui porter secours. » D’abord, et je t’arrête au milieu de ton vœu, tu commences par être ingrat : avant d’entendre ce que tu veux faire pour lui, je sais ce que tu veux qu’il souffre. Sollicitude pour lui, angoisse et pis encore, telle est ton imprécation. Tu veux qu’il ait besoin de secours, voilà qui est contre lui ; qu’il ait besoin du tien, voilà qui est pour toi. Tu veux moins le secourir que te libérer. Qui se hâte ainsi veut en égoïste être quitte, plutôt encore que s’acquitter, Ainsi le seul point qui, dans ton vœu, pouvait sembler honorable, la crainte de devoir devient un trait honteux d’ingratitude ; car que souhaites-tu ? la faculté pour toi de témoigner ta reconnaissance ? non ; mais la nécessité pour l’autre de l’implorer. Tu t’ériges en supérieur, et chose révoltante, tu fais tomber le bienfaiteur aux pieds de l’obligé. N’est-il pas bien mieux de devoir avec la louable intention de s’acquitter, que de payer par de méchantes voies ? En niant la dette, tu ferais moins mal : ce ne serait qu’une générosité perdue ; mais tu veux voir le bienfaiteur humilié devant toi par la perte de sa fortune, et sa situation changée et réduite au point qu’il se trouve au-dessous de ce qu’il fit pour toi. Et je te croirais reconnaissant ! Ose proférer devant lui le vœu de lui être ainsi utile. Appelles-tu donc un vœu ce que la haine et la reconnaissance peuvent se partager par moitié, ce que tu attribuerais sans difficulté à un adversaire, à un ennemi, si l’on taisait le mot qui vient le dernier ? On a vu aussi en temps de guerre souhaiter de prendre certaines villes pour les sauver, et de vaincre pour faire grâce. Ce n’en sont pas moins des souhaits hostiles, que ceux où la part de l’indulgence n’arrive qu’après les rigueurs. Enfin que penses-tu que soient des vœux dont nul ne désire moins le succès que celui pour qui tu les formes ? Cruel envers l’homme que tu veux voir maltraité par les dieux et secouru par toi, tu es inique envers les dieux mêmes. Tu les charges du rôle de persécuteurs, et prends celui de sauveur pour toi : tu feras le bien, et les dieux le mal ! Si tu me suscitais un accusateur pour l’écarter plus tard, si tu m’impliquais dans quelque procès qu’ensuite tu ferais évanouir, nul ne douterait de ta perversité. Or qu’importe que la chose soit tentée par fraude ou sous forme de vœu ? Seulement tu me cherches ici de plus puissants adversaires. Ne viens pas dire : « Quel tort te fais-je donc ? » Ton vœu devient ou inutile ou dommageable : et il est dommageable encore, quand même il serait inutile. Si tu ne me fais pas tort, c’est grâce aux dieux ; mais il y a tort dans tout ce que tu souhaites. Cela suffit ; je dois t’en vouloir comme si tout le mal était fait.
XXVIII. « Si mon vœu, vas-tu dire, eût été exaucé, il l’eût été aussi pour ton salut. » Mais d’abord tu me souhaites un péril certain, sauf ton secours qui ne l’est pas ; et l’un et l’autre fussent-ils infaillibles, le dommage sera venu le premier. Et puis tu savais, toi, la condition de ton vœu ; mais moi, d’abord emporté par l’orage, ni port ni secours ne m’étaient promis. Quel tourment n’était-ce pas d’avoir eu besoin de secours, même si j’en obtiens ; d’avoir tremblé, même si l’on me sauve ; d’avoir dû plaider, même si l’on m’absout ! Le terme de nos craintes n’est jamais tellement doux qu’on ne juge plus douce encore une complète et inébranlable sécurité. Souhaite de pouvoir me rendre mon bienfait au besoin, mais non pas que ce besoin arrive. S’il n’eût tenu qu’à toi, le mal que tu invoques, tu l’eusses fait toi-même.
XXIX. Qu’il serait plus noble de dire : » Puisse mon bienfaiteur être toujours en état de distribuer des grâces, et ne jamais en avoir besoin ! Que l’abondance ne cesse de le suivre, lui qui l’emploie si généreusement en largesses et en bons offices, et qu’il n’éprouve en aucun temps l’impuissance de donner, ni le repentir de ses dons ! Que ce caractère, déjà si porté aux sentiments humains, à la pitié, à la clémence, soit encore excité, provoqué par la foule des âmes reconnaissantes ; qu’assez heureux pour les rencontrer il ne soit pas forcé de les mettre à l’épreuve ! Que nul ne le trouve inflexible, et qu’il n’ait à fléchir personne ! Que la Fortune, toujours égale et fidèle à lui continuer ses faveurs, ne permette aux autres de lui témoigner que la reconnaissance du cœur ! » De tels vœux ne sont-ils pas bien plus légitimes que les tiens ? Ils ne t’ajournent point à une occasion plus propice ; ils te font à l’instant même reconnaissant. Car qui empêche de l’être envers la prospérité ? Que de moyens n’a-t-on pas de s’acquitter complètement, même auprès des heureux du monde ! De sincères avis, une fréquentation assidue, des entretiens dont l’urbanité sache plaire sans flatterie, une attention, si l’on te consulte, toujours prête, une discrétion inviolable, tous les rapports d’une douce familiarité. Il n’est personne, si haut que la faveur du sort le place, qui ne soit d’autant plus privé d’ami, que nulle autre chose ne lui manque.
XXX. La triste occasion que tu désires, tu dois la repousser de tous tes vœux, l’écarter au plus loin. Pour pouvoir t’acquitter, as-tu besoin de la colère des dieux ? Et tu ne te sens pas coupable, quand tu vois mieux traité par eux l’homme envers qui tu te fais ingrat ? Représente-toi, par la pensée, une prison, des fers, l’accusé en deuil, la servitude, la guerre, l’indigence : voilà les crises que tu invoques ; si l’on contracte avec toi, voilà à quel prix on est quitte. Que ne désires-tu plutôt de voir puissant l’homme à qui tu dois tant, de le voir heureux ? Car, je l’ai dit, qui t’empêche de payer ta dette aux hommes même les plus privilégiés du sort ? Une pleine et ample matière te sera offerte pour cela. Quoi ? ignores-tu que les plus riches créanciers sont payés comme les autres ? Mais, car je ne veux pas t’enchaîner malgré toi, quand l’opulence sans bornes du bienfaiteur fermerait toutes les voies à la reconnaissance, apprends qu’il est un bien dont l’absence est fatale aux grandeurs, un bien qui manque à ceux qui possèdent tout. C’est à savoir un homme qui dise vrai ; il faut, quand, tout étourdis de mensonges, l’habitude d’ouïr ce qui flatte au lieu de ce qui est juste, les a conduits à ne plus connaître la vérité, il faut un homme qui les enlève à cette ligue et à ce concert d’impostures. Ne vois-tu pas dans quel précipice les entraîne le silence de toute voix libre, et ce dévouement qui se ravale en obséquieuse servilité ? Pas un ami qui parle du cœur pour conseiller ou pour dissuader : c’est un combat d’adulation. L’unique tâche de tous leurs familiers est de lutter à qui les trompera de la plus agréable manière. Abusés sur leurs forces, et se croyant aussi grands qu’on le leur répète, ils attirent sur eux sans motif des guerres qui vont tout mettre en danger de périr ; ils rompent d’utiles et indispensables alliances, et mus par des ressentiments que nul n’ose retenir, ils épuisent le sang des peuples pour finir par verser le leur ; cela parce qu’ils sévissent sur des soupçons admis comme preuves, qu’ils ont honte de se laisser fléchir comme on rougirait d’une défaite, et jugent éternel un pouvoir qui n’est jamais plus vacillant qu’à son apogée. Ils ont fait crouler en débris sur eux et les leurs de vastes empires, et n’ont point compris, sur ce théâtre éblouissant de grandeurs vaines et sitôt écoulées, qu’ils devaient s’attendre à tous les malheurs, du jour où nulle vérité ne pouvait plus se faire entendre à eux.
XXXI. Lorsque Xerxès déclara la guerre aux Grecs, cette âme enflée d’orgueil, et oubliant sur quelles bases fragiles portait sa confiance, ne trouva partout que des instigateurs : l’un disait qu’on ne tiendrait pas contre l’annonce seule de la guerre, et qu’au premier bruit de sa marche, on tournerait le dos ; un autre, qu’avec ce monde de soldats il était sûr, non seulement de vaincre la Grèce, mais de l’écraser : qu’il devait plutôt craindre de trouver des villes désertes et abandonnées, de vastes solitudes où l’absence d’ennemis rendrait superflu l’emploi de ses immenses forces ; un autre, qu’à une telle invasion la nature suffirait à peine ; les mers seraient trop étroites pour ses flottes, les lieux de campement pour ses troupes de pied, les plaines pour le déploiement de sa cavalerie ; le ciel presque manquerait d’espace pour les traits que lanceraient tant de bras158. Comme de toutes parts on se répandait ainsi en hyperboles qui redoublaient le délire de sa présomption, le seul Démarate, Lacédémonien, lui représenta « que cette multitude dont il était si fier, désordonnée et encombrante, serait dangereuse à conduire ; que ce n’était pas une force, mais une masse ; qu’il est impossible de gouverner ce qui dépasse toute mesure, et que toute chose ingouvernable ne dure pas. Et d’abord, dit-il, sur les premières hauteurs tu auras en tête des adversaires qui t’apprendront ce que sont les enfants de Sparte. Tant de milliers de peuplades seront tenues en échec par trois cents hommes. Fermes et inébranlables à leur poste, ils défendront le défilé commis à leur garde : et cette barrière vivante, toute l’Asie ne la fera point reculer d’un pas. Tout ce menaçant appareil, ce choc, pour ainsi dire, du monde entier se ruant sur la Grèce, se brisera contre une poignée d’hommes. Quand la nature bouleversée dans ses lois t’aura livré quelque passage, une simple gorge te le barrera, et tu jugeras des pertes qui t’attendent par ce que le détroit des Thermopyles t’aura coûté. Tu verras que l’on peut te vaincre en voyant qu’on peut t’arrêter. Sans doute on t’abandonnera plusieurs points comme à un torrent déchaîné, dont la première furie sème une grande terreur en passant ; mais peu après tout se lèvera d’un même élan, et tes propres forces seront refoulées sur toi. On dit vrai lorsqu’on t’assure que tes apprêts de guerre sont trop vastes pour tenir dans toute l’enceinte du pays qu’ils menacent ; mais cela même est contre nous. La Grèce triomphera de toi par cela même que tu ne peux t’y loger, t’y mouvoir utilement tout entier. Bien plus : ce qui pour une armée est le grand moyen de salut, tenir tête aux chocs imprévus, porter secours aux points qui faiblissent, te sera impossible, comme de prévenir ou d’arrêter le désordre. Tu seras défait bien avant de sentir ta défaite. Ne crois pas non plus que tout doive céder à tes troupes par la raison que leur chef lui-même n’en sait pas le nombre ? Il n’est chose si grande qui n’ait chance de périr ; car, de sa grandeur même, défaut d’autre ennemi, naît la cause qui la tuera. » Tout arriva comme Démarate l’avait prédit. Celui qui s’attaquait aux dieux et aux hommes, qui forçait la nature dès qu’elle lui faisait obstacle, fut arrêté tout court par trois cents guerriers, et, en jonchant de ses débris épars159 toute la Grèce160, Xerxès apprit quelle différence il y a d’une multitude à une armée. Alors, plus malheureux de son humiliation que de ses pertes, il remercia Démarate de lui avoir seul parlé sans feinte, et lui permit de demander ce qu’il voulait. Celui-ci demanda de faire son entrée dans Sardes, l’une des plus grandes villes d’Asie, monté sur un char, et la tiare droite sur le front, honneur réservé aux rois seuls161. Il était digne de cette récompense s’il ne l’eût demandée. Mais que je plains une nation où le seul homme qui dît la vérité au prince ne savait pas se la dire à lui-même !
XXXII. Le divin Auguste exila sa fille, impudique au-delà de toute la portée flétrissante du mot, et rendit publics les scandales de la maison impériale : des amants introduits par bandes ; Rome devenue le théâtre nocturne de leurs orgies ambulantes ; le Forum, et cette même tribune d’où le père avait proclamé la loi qui punit l’adultère, choisis par la fille pour y consommer les siens ; ces rendez-vous à la statue de Marsyas, où l’on s’attroupait tous les jours162, quand, d’épouse infidèle, travestie en prostituée, elle se ménageait avec des complices inconnus le droit de tout faire. Ces débordements, qui réclamaient l’animadversion du prince, non moins que son silence, car il est des turpitudes qui retombent sur celui même qui les châtie, Auguste, peu maître de son courroux, les avait fait connaître à tous. Puis, à quelque temps de là, la colère faisant place à la honte, il gémit de n’avoir pas su taire ce qu’il avait appris trop tard, lorsqu’il n’y avait plus que du déshonneur à parler. Il s’écria plus d’une fois : « Rien de tout cela ne me fût arrivé si Mécène ou Agrippa eussent encore vécu. » Tant, avec des millions d’hommes, il est difficile d’en remplacer deux !163 Ses légions sont taillées en pièces : d’autres sont levées sur-le-champ ; sa flotte est détruite : en peu de jours on en met à flot une nouvelle ; la flamme consume les édifices publics : ils se relèvent plus beaux de leurs cendres ; mais tout le reste de sa vie la place d’Agrippa et de Mécène demeura vide. Que conclure de là ? Que leurs pareils ne purent se retrouver, ou que ce fut la faute du prince, qui aima mieux se plaindre que chercher ? Ne nous figurons point qu’Agrippa et Mécène étaient dans l’usage de lui parler vrai ; s’ils eussent été en vie, ils eussent dissimulé comme les autres. C’est la tactique des souverains de louer les morts pour déprimer les vivants, et de prêter le mérite de la franchise à ceux dont ils n’ont plus à la redouter.
XXXIII. Mais, pour rentrer dans mon sujet, tu vois combien il est facile de s’acquitter envers les heureux, envers les hommes placés au comble de l’humaine prospérité. Dis-leur, non ce qu’ils veulent entendre, mais ce qu’ils voudront avoir toujours entendu ; que leurs oreilles, remplies d’adulations, s’ouvrent enfin à un langage sincère ; donne-leur des conseils qui les sauvent. Tu demandes ce que tu peux faire pour des gens si heureux ? fais qu’ils n’aient pas foi en leur bonheur ; qu’ils sachent tout ce qu’il faut de bras et de bras sûrs pour le retenir. Auras-tu faiblement mérité d’eux si tu leur arraches une bonne fois la folle assurance que leur puissance doive durer toujours, s’ils apprennent de toi que tous les dons du hasard sont changeants et fuient d’un vol plus prompt qu’ils ne viennent, et qu’on ne redescend point par les mêmes degrés du faîte où l’on est parvenu, mais que souvent du plus haut échelon au plus bas il n’est point d’intervalle164 ? Tu connais bien peu le prix de l’amitié, si tu ne crois pas leur donner beaucoup en leur donnant un ami, chose rare dans les palais et même dans l’histoire des siècles, chose qui ne manque nulle part davantage qu’aux lieux où l’on croit qu’elle abonde. Eh quoi ! ces listes énormes qui fatiguent la mémoire et la main des nomenclateurs, les crois-tu des listes d’amis ? Non, ceux-là ne nous aiment point, qui viennent par nombreuses phalanges frapper à notre porte, et qu’on partage en premières et secondes entrées, selon la vieille étiquette des rois et de ceux qui les singent en répartissant par sections tout un peuple de prétendus amis. C’est une des manies de l’orgueil de mettre bien haut la faveur de pénétrer jusqu’à son seuil, de le toucher : il accorde à titre d’honneur le droit de vous morfondre de plus près à sa porte, d’être le premier qui mette le pied dans l’intérieur où sont encore vingt autres portes qui tiennent exclus même les admis.
XXXIV. Chez nous, C. Gracchus d’abord et, peu après, Livius Drusus, établirent les premiers l’usage de classer son monde, et de recevoir partie en audience privée, partie en petit cercle, tout le reste en masse. Ils avaient donc, ces gens-là, amis de première et amis de seconde classe, jamais de vrais amis. Donnes-tu ce titre à l’homme qui te salue à son rang de numéro ? A-t-il pu t’ouvrir loyalement son âme celui qui, par ta porte entrebâillée, se glisse chez toi plutôt qu’il n’y entre ? Ose-t-il bien prendre son franc parler, l’homme qui n’est libre d’articuler le bonjour vulgaire et banal, qu’on jette même à des inconnus, que si son tour est arrivé ? Va chez lequel tu voudras de ces patrons qui étourdissent la ville du fracas de leurs visiteurs ; tu auras beau voir les rues encombrées de cette multitude, les chemins devenus trop étroits pour leurs bataillons de clients qui vont ou qui reviennent, sache que là il y a foule d’hommes, solitude d’amis165. C’est dans le cœur, non dans l’antichambre, qu’on cherche un ami. C’est là qu’il faut le recevoir, le retenir ; le plus intime de notre être, voilà son asile. Apprends-leur cela, tu es reconnaissant. Tu te fais tort de penser qu’utile dans les revers seulement, tu cesses de l’être dans la bonne fortune. De même que dans toute conjoncture critique, ou fâcheuse, ou prospère, tu te conduis sagement et tâches d’appliquer aux unes la prudence, aux autres le courage, aux troisièmes la modération ; de même dans tous les cas également tu peux servir ton ami. Si tu ne t’éloignes pas de ses disgrâces ni ne les appelles de tes vœux, toujours s’offrira-t-il, sans même que tu le souhaites, parmi tant d’événements divers, des incidents qui fourniront matière à ton dévouement. Celui qui voudrait me voir riche pour avoir part à mon bien-être, semble former des vœux pour moi quand il ne songe qu’à lui-même ; ainsi me souhaiter quelque embarras pour employer son aide et son zèle à m’en délivrer, c’est être ingrat, c’est se préférer à moi et croire ne pas payer trop cher de mon malheur cette gratitude qui mérite un nom tout contraire. On veut par là s’affranchir, se décharger d’un fardeau qui pèse. Il y a loin entre se hâter en vue de rendre bienfait pour bienfait, et se hâter pour ne plus devoir. Qui veut rendre bienfait pour bienfait saura se prêter à ma convenance et désirera pour moi une occasion qui m’agrée : celui qui ne cherche rien qu’à se libérer pour son compte, voudra y parvenir de quelque manière que ce soit, ce qui est la pire des dispositions.
XXXV. Cet excès d’empressement, disons-le encore, est d’un ingrat. Je ne puis le démontrer plus clairement qu’en répétant mes premières paroles : Non, tu ne veux pas rendre le bienfait reçu, tu veux t’y soustraire. C’est comme si tu disais : « Quand serai-je débarrassé de cet homme ? Travaillons par tous les moyens à ne plus être son obligé. » Tu voudrais prendre sur son bien pour le rembourser qu’on te jugerait loin d’être reconnaissant : ton vœu est encore plus inique. Tu exècres ton bienfaiteur, et tu cloues sur cette tête, qui doit t’être sacrée, une sinistre imprécation. Personne, je pense, ne mettrait en doute la barbarie de ton cœur, si tu lui souhaitais ouvertement la pauvreté, la captivité, la faim, les angoisses de la peur. Où est la différence si, à défaut de paroles, ton vœu le dit tout bas ? De sens rassis, désirerais-tu rien de tout cela ? Va, maintenant ; appelle gratitude ce que ne ferait point même un ingrat : lui du moins n’irait pas jusqu’à la haine, il n’oserait que nier le bienfait.
XXXVI. Qui donnerait à Énée le surnom de Pieux, s’il avait voulu la prise de sa patrie pour ravir son père à la captivité ? Qui vanterait les jeunes Sicilieus si, pour donner aux fils un bel exemple, ils eussent souhaité que l’Etna bouillonnant et tout enflammé vomit au loin une masse de feux extraordinaire et leur fournît à eux l’occasion de déployer leur amour filial en arrachant leurs parents du milieu de l’incendie ? Rome ne devrait rien à Scipion si, pour finir la guerre punique, il l’eût alimentée ; rien aux Décius qui ont par leur mort sauvé la patrie, s’ils eussent auparavant souhaité que pour donner lieu à leur héroïque dévouement un cas d’extrême nécessité se présentât. Grande est l’infamie du médecin qui cherche à se faire de la besogne. Beaucoup, après avoir aggravé et irrité le mal pour avoir plus d’honneur à le guérir, n’ont pu en venir à bout ou ne l’ont vaincu qu’à force de torturer leurs malheureux malades.
XXXVII. Callistrate166, dit-on, ainsi du moins Hécaton l’atteste, pariait pour l’exil avec beaucoup d’autres qu’avait chassés une démocratie factieuse et d’une licence effrénée ; quelqu’un lui exprimant le vœu qu’Athènes se vît dans la nécessité de réintégrer les bannis, il eut horreur d’un pareil retour. Le mot de notre Rutilius est encore plus énergique. Je ne sais qui lui disait, par forme de consolation, qu’une guerre civile était imminente, et que bientôt tous les exilés se verraient rappelés : « Quel mal t’ai-je fait, répondit-il, pour me souhaiter un retour plus affreux que mon départ ? J’aime mieux que mon pays ait à rougir de mon exil qu’à s’affliger de mon rappel. » Ce n’est pas un exil qu’une absence dont tout le monde est plus honteux que l’homme qui y fut condamné.
Si ces grands hommes ont rempli le devoir de bons citoyens en refusant de revoir leurs pénates au prix du désastre public, parce qu’une injustice soufferte par deux individus est préférable au mal de tous, je manque à mon tour aux sentiments de la reconnaissance si je veux qu’un homme bien méritant de moi soit écrasé de difficultés pour que je puisse les écarter de lui. Bien que nos motifs soient bons, nos vœux sont des vœux de malheur. Il n’y a pas même d’excuse, loin qu’il y ait de l’honneur, à éteindre un incendie qu’on aurait allumé.
XXXVIII. Chez certaines nations, un vœu inhumain a été réputé crime. Du moins voyons-nous qu’à Athènes Démade fit condamner un homme qui vendait les objets nécessaires aux funérailles, sur la preuve qu’il avait souhaité de gros bénéfices, vœu qui ne pouvait s’exaucer que par la mort de beaucoup de monde. On demande souvent néanmoins si cette condamnation fut juste. Peut-être cet homme désira-t-il non de vendre beaucoup, mais cher ; d’acheter à bon compte ce qu’il voulait revendre. Comme le commerce se compose et de l’achat et du débit, pourquoi rattacher à toute force à la seconde partie un vœu dont le succès s’applique à toutes deux ? À ce compte on pourrait condamner tous les gens de ce même métier : tous en effet veulent la même chose, c’est-à-dire font intérieurement le même vœu. La grande majorité des hommes serait à condamner : car qui ne doit son profit au désavantage d’un autre ? Le soldat soupire après la guerre, s’il aime la gloire ; la cherté des grains relève l’agriculteur ; le salaire de l’éloquence se proportionne au nombre des procès ; une année féconde en malades fait le bénéfice du médecin ; les trafiquants d’objets de luxe s’enrichissent de la corruption des jeunes gens. Que l’inclémence du temps ou l’incendie respectent nos maisons, tu verras tomber l’industrie de ceux qui les bâtissent. Le vœu dont un homme a été convaincu est le vœu de tous167. Est-ce qu’un Arruntius, un Aterius et mille autres qui font métier de capter des testaments, ne forment pas, dis-moi, les mêmes vœux que les ordonnateurs et entrepreneurs de pompes funèbres ? Encore ceux-ci ne savent-ils pas de quelles gens ils désirent la mort : mais eux, l’ami le plus intime, celui dont l’affection leur promet le plus168, voilà l’homme qu’ils veulent voir mourir : on peut vivre sans faire tort aux premiers ; faire attendre les seconds c’est les ruiner. Ils aspirent donc et à recevoir le prix de leur honteuse servilité, et à se voir quittes d’un tribut onéreux. Donc aussi nul doute que le vœu proscrit dans un Athénien ne soit surtout le vœu de ces gens qui ne s’enrichissent de décès qu’en s’appauvrissant si l’on ne meurt point. Et pourtant, les souhaits de toute cette classe d’hommes sont aussi notoires qu’impunis. Enfin, que chacun s’interroge et rentre dans le secret de sa conscience pour y sonder les vœux qu’elle recèle, que de vœux qu’on rougit même de s’avouer, et combien peu pourraient s’émettre devant témoins !
XXXIX. Mais tout ce qui est répréhensible n’est pas légalement condamnable : témoin ce vœu qui nous occupe, ce mauvais emploi d’une intention bonne qui entraîne un ami dans le vice qu’il veut éviter ; car l’impatience même de montrer sa reconnaissance le rend ingrat. Que dit-il ? « Que mon bienfaiteur tombe à ma merci ; qu’il ait besoin de mon crédit ; que sans moi son salut, son honneur, sa sûreté deviennent impossibles. Qu’il soit malheureux au point de regarder comme un bienfait la moindre restitution. » Il dit, et les dieux l’entendent : « Qu’il soit assiégé d’embûches domestiques et que je les puisse seul déjouer. Qu’il ait en tête un puissant et redoutable ennemi ; qu’une troupe hostile et bien armée le presse ; qu’un créancier, qu’un accusateur le poursuivent. »
XL. Vois quelle est ta justice ! Tu ne souhaiterais rien de tout cela s’il ne t’avait pas fait de bien. Sans parler des torts plus graves que tu commets en répondant par les plus grands maux aux plus grands services, tu es coupable au moins de ne point attendre le moment convenable ; il est aussi mal de le devancer que de le laisser fuir. Comme un bienfait ne doit pas toujours s’accepter, il n’est pas toujours bien de le rendre. Me rendre sans que je le désire serait être ingrat ; combien ne l’es-tu pas plus, toi qui me contrains à le désirer ! Attends : pourquoi ne veux-tu pas que mon présent séjourne chez toi ? Pourquoi ton obligation te pèse-t-elle ? Pourquoi, comme avec un âpre usurier, te hâtes-tu de régler nos comptes ? Pourquoi me chercher des embarras, déchaîner sur moi la colère des dieux ? Comment redemanderais-tu, toi qui payes de la sorte ?
XLI. Sachons donc avant tout, cher Libéralis, devoir tranquillement, épier les occasions de rendre, sans les amener de force ; et quant à cette manie de se libérer au plus vite, souvenons-nous que c’est de l’ingratitude. Car nul ne rend de bonne grâce ce qu’il est fâché de devoir, et ce qu’on ne veut pas garder près de soi, on l’estime un fardeau plutôt qu’un service. Combien n’est-il pas plus noble et plus juste de tenir toujours les bienfaits de notre ami à sa disposition, de les lui offrir sans les lui jeter à la tête, et de ne pas se croire obéré : car le bienfait est un lien réciproque, il enchaîne deux cœurs. Tu dois dire : « Il ne tient pas à moi que ton bon office ne te revienne ; puisses-tu le reprendre avec joie ! Si quelque nécessité menace l’un de nous deux, si l’arrêt du sort veut que tu sois forcé de rentrer dans tes dons, ou moi d’en recevoir encore de toi, que celui-là donne plutôt qui en a l’habitude. Je suis tout prêt,
Turnus n’hésite pas.169
Je te prouverai mes sentiments à la première occasion ; d’ici là, j’ai les dieux pour témoins. »
XLII. Souvent, cher Libéralis, j’ai remarqué en toi et pris pour ainsi dire sur le fait cette tendance, cet inquiet empressement à n’être en arrière d’aucune de tes obligations. Tant de souci ne sied point à la reconnaissance : elle doit au contraire prendre en soi la plus haute confiance, et sûre comme elle l’est que son attachement est sincère, bannir toute anxiété. C’est presque un outrage de dire : « Reprends ce que je te dois. » Que le premier droit du bienfaiteur soit le choix du moment où il veuille reprendre. « Mais je crains que le monde n’interprète mal mes délais. » C’est mal agir que de régler sa reconnaissance sur l’opinion plutôt que sur sa conscience. Tu as ici deux juges : toi, que tu ne saurais tromper, et le bienfaiteur, qui peut être ta dupe. « Quoi ! si l’occasion ne s’offre jamais, devrai-je donc éternellement ? » Oui, tu devras, mais tu devras ouvertement, mais tu seras heureux de devoir, mais tu auras grand plaisir à voir le dépôt laissé dans tes mains. C’est regretter d’avoir reçu que s’affliger de n’avoir point rendu encore. Pourquoi, si je t’ai semblé digne de t’obliger, te semblerais-je indigne que tu me doives ?
XLIII. Grave est l’erreur de ceux qui pensent que ce soit la marque d’une âme élevée de donner beaucoup, de remplir de cadeaux la bourse ou la maison d’une foule d’hommes : c’est là parfois l’œuvre non d’une grande âme, mais d’une grande fortune. On ignore combien il est plus pénible et plus difficile souvent de recevoir et de garder que de répandre. Car, sans rien ôter au mérite de l’un ou de l’autre, qui est égal comme fondé sur l’honnête, il n’y a pas moins de vertu à porter le poids de sa dette qu’à avoir donné. Il en coûte même dans le premier cas plus que dans le second, d’autant qu’il faut de plus grands soins pour conserver le don que pour le faire. Qu’on ne s’agite donc point en aveugle pour rendre bien vite, qu’on ne parte point avant l’heure : on est également blâmable et de sommeiller au moment d’agir, et de se hâter hors de propos. Mon ami a placé sur moi : je ne crains ni pour moi ni pour lui. Toutes ses sûretés sont prises ; son bon office ne saurait périr qu’avec moi, et même alors ne périrait-il point : car il a ma reconnaissance, il a tout. Qui pense trop à restituer le bienfait suppose au bienfaiteur trop d’envie de le recouvrer. Soyons prêt dans les deux circonstances : le veut-il reprendre ? rapportons-le, rendons-le avec joie. Préfère-t-il le voir sous ma garde ? Pourquoi lui déterrer son trésor ? pourquoi refuser son dépôt ? Il mérite bien d’avoir la liberté du choix. Quant à l’opinion et à la renommée, laissons-les à leur rang : elles doivent non pas nous guider, mais nous suivre.
LIVRE VII
I. Bon courage, cher Libéralis,
« Enfin nous prenons terre : ici plus de longueurs,
De détours fatigants, d’importunes lenteurs170. »
Ce livre-ci rassemble les restes d’une matière épuisée, et j’avise à découvrir non ce que je dois dire, mais ce que je n’ai pas dit. Prends toutefois tout ce reliquat en bonne part, puisque c’est pour toi qu’il y a reliquat. Si je n’avais eu qu’un but d’amour-propre, l’intérêt de mon œuvre eût dû croître graduellement, et j’eusse ménagé pour la fin de quoi réveiller même un appétit satisfait. Mais j’ai accumulé tout le plus essentiel sur le commencement : maintenant je glane ce qui a pu m’échapper. Et franchement, si tu me demandes mon avis, je ne crois pas qu’il importe fort, les points qui règlent la morale une fois traités, de s’attacher à d’autres questions imaginées non comme remèdes de l’âme, mais comme exercices de l’esprit. Car, ainsi que le dit si bien Démétrius171 le cynique, grand homme à mon avis, même si on le compare aux plus grands : « Il est plus utile de ne posséder qu’un petit nombre de sages préceptes, pourvu qu’on les tienne à sa portée et à son usage, que d’en avoir étudié mille qu’on n’a plus sous la main172. Le bon lutteur, dit-il, n’est pas celui qui sait à fond toute la théorie des temps et enlacements dont l’application est rare sur l’arène ; c’est celui qui, après s’être longtemps et soigneusement exercé dans une ou deux positions, épie attentivement l’instant de les saisir : qu’importe en effet qu’il sache beaucoup, s’il sait tout ce qu’il faut pour vaincre173 ? De même, dans la philosophie, pour une foule de choses qui amusent, peu frappent au but. Il est permis d’ignorer la cause qui fait déborder, puis refluer l’Océan ; pourquoi chaque septième année d’âge marque l’homme d’un cachet nouveau ; pourquoi les arcs d’un portique vu de loin ne gardent pas les mêmes proportions, mais se rétrécissent et se rapprochent vers les extrémités, tellement que l’intervalle des dernières colonnes devient nul ; pourquoi des jumeaux conçus séparément naissent ensemble ; si un seul acte de copulation suffit pour tous deux, ou si chacun a sa conception propre ; pourquoi à des naissances pareilles des destins divers, des points d’arrivée si distants l’un de l’autre, quand les points de départ diffèrent si peu. On ne perd pas grand’chose à négliger ce qu’il n’est ni possible ni utile de savoir. L’impénétrable vérité reste cachée dans son abîme. Et nous ne pouvons faire un crime à la nature de nous envier nos découvertes : car il n’y a de difficiles que celles dont tout l’avantage consiste à les avoir faites. Tout ce qui nous doit rendre meilleurs ou heureux, elle l’a mis sous nos yeux ou tout près de nous. Que, dédaignant les vicissitudes du sort, un homme s’élève au-dessus de la crainte et n’embrasse pas l’infini dans ses avides espérances, mais sache trouver en lui-même ses richesses174 ; qu’il ait banni les terreurs humaines et religieuses, bien sûr qu’il y a peu à redouter de la part des hommes et rien de la part des dieux ; que contempteur de ces choses qui font le supplice en même temps que la décoration de la vie, il soit parvenu à voir clairement que la mort n’est la source d’aucun mal, et qu’elle est le terme de bien des maux ; qu’il ait voué son cœur à la vertu et trouve unies toutes les voies par où elle l’appelle ; qu’en qualité d’être sociable et né pour le service de tous, il regarde le monde comme la patrie commune du genre humain ; qu’il ouvre sa conscience aux dieux175 et se conduise en tout comme il ferait sous l’œil du public ; qu’il ait pour soi plus de respect encore que pour les autres, un tel homme s’est dérobé aux orages et fixé où résident le calme et la sérénité ; il possède complètement la science utile et nécessaire : le reste n’est fait que pour amuser ses loisirs. Car il est permis à l’âme déjà recueillie en lieu sûr de se distraire à des études qui ornent l’esprit sans lui apporter plus de force.
II. Ces principes, notre Démétrius veut que le disciple déjà en progrès les tienne pour ainsi dire à deux mains, qu’il ne s’en dessaisisse jamais, qu’il se les inculque et se les assimile, et qu’en les méditant chaque jour, il arrive au point que la règle morale s’offre d’elle-même à lui et réponde partout et sur-le-champ à son appel ; que sans délai lui apparaisse la grande distinction de l’honnête et de son contraire, pour lui rappeler qu’il n’est de mal que ce qui est honteux, de bien que ce qui est honnête ; qu’elle soit sa règle pour ordonner les œuvres de sa vie, sa loi constante pour agir et juger, et qu’il tienne pour le plus malheureux des hommes, dans quelque haute fortune qu’il brille, quiconque, esclave de la table et des femmes, laisse croupir son âme dans une léthargique inertie. Qu’il se dise : « La volupté est chose fragile, qui passe vite, sujette aux dégoûts ; plus avidement on l’épuise, plus tôt elle dégénère en souffrance que suit bientôt infailliblement ou le repentir ou la honte. Y a-t-il en elle rien de noble ou de séant à cette nature humaine qui approche de celle des dieux ? Abjecte par elle-même, ayant pour agents, pour guides des organes déshonnêtes et vils, ses résultats sont repoussants. La volupté digne d’un homme, d’un homme qui sait l’être, n’est pas de remplir, d’engraisser son corps ; de réveiller des passions qu’il est bien plus sûr de laisser dormir ; c’est d’échapper aux troubles violents que soulèvent dans les âmes les rivalités de l’ambition, comme à ces frayeurs irrésistibles parce qu’elles viennent de plus haut, lorsqu’au sujet des dieux on ajoute foi à l’opinion et qu’on les juge d’après nos propres vices. » Cette volupté toujours égale, imperturbable, jamais exposée au dégoût d’elle-même, est le partage de l’homme dont nous traçons l’image, de celui qui, pour ainsi dire, savant de la science des lois divines et humaines, jouit de ce qui est sans dépendre de ce qui sera, car point de fixité pour qui se porte vers l’incertain. Ainsi exempt des soucis qui absorbent, qui torturent la pensée, il n’espère ni ne craint ; il ne s’élance point dans le vague du hasard : ce qu’il a lui suffit. Et ne va pas croire que peu lui suffise : il est maître de tout, non comme le fut Alexandre176, arrêté au bord de la mer Rouge, et auquel il manquait plus qu’il n’avait conquis ; car il n’est même pas sûr de ce qu’il tient, de ce qu’il a dompté, lorsque, au milieu de l’Océan, Onésicrite, son éclaireur, se hasarde sur une mer inconnue à la recherche de nouvelles guerres. Rien prouve-t-il mieux sa pauvreté réelle que cette rage de porter ses armes au-delà des bornes de la nature, sur un abîme inexploré et sans fond comme sans rives, où le pousse son aveugle, son irrésistible convoitise ? Qu’importe tout ce qu’il a pu ravir ou donner de royaumes et combien de provinces il écrase de tributs ? Il est pauvre de tout ce qu’il désire177.
III. Et telle fut la maladie non d’Alexandre seulement, qu’une témérité heureuse poussa sur les traces d’Hercule et de Bacchus, mais de tous ceux que la Fortune combla de ses irritantes faveurs. Passe en revue Cyrus, Cambyse et toute la lignée des rois de Perse, lequel trouveras-tu qui, rassasié de succès, se soit dit : « C’est assez », et que la mort n’ait pas surpris reculant encore en espoir les bornes de son Empire ? Qu’on ne s’en étonne pas : tout ce que la cupidité peut saisir s’absorbe et se perd sans laisser de trace ; si le gouffre est insatiable, il n’importe combien l’on jette. Le sage seul possède et conserve tout sans effort. Il n’a pas de lieutenants à envoyer au-delà des mers, ni de camp à tracer sur les rives ennemies, ni de garnisons à répartir dans les postes convenables : il ne lui faut ni légions ni troupes à cheval. Tout de même que les dieux règnent sans armées, et du trône paisible où ils siègent gouvernent tutélairement leur empire, le sage, quelque loin que ses devoirs s’étendent, les accomplit sans trouble ; il est le plus puissant, le meilleur de toute la race humaine, qu’il regarde à ses pieds. Nonobstant vos railleries, c’est le privilège d’une âme sublime, quand l’Orient et l’Occident se découvrent à sa pensée qui pénètre jusqu’aux lieux reculés dont des déserts nous ferment l’accès, quand elle contemple tant d’êtres divers et cette abondance de toutes choses qu’enfante si libéralement la nature, de pouvoir se dire, comme ferait un dieu : « Tout cela est à moi. » Et c’est ainsi qu’on ne désire plus, puisque au-delà de tout il n’y a rien.
IV. « C’est cela même que je voulais, dis-tu. Je te tiens : je suis curieux de voir de quelle manière tu te tireras du piège où tu es volontairement tombé. Dis-moi comment il est possible de rien donner au sage, si le sage possède tout ? Car l’objet même qu’on lui donne est à lui. Il ne peut donc recevoir un bienfait : on ne lui offre que ce qui lui appartient. À t’entendre, pourtant, on peut donner au sage. » Je réponds, moi, en te faisant au sujet des amis la même objection. « Vous dites qu’entre eux tout est commun : donc on ne saurait rien donner à son ami ; ce serait lui donner ce qui lui est commun avec, vous. »
Rien n’empêche qu’une chose soit commune au sage et à celui qui la possède, à qui elle fut livrée en propre. Dans le droit politique tout est au roi, et cependant ces biens, dont le roi possède l’universalité, sont répartis entre une foule d’individus, et Chaque chose a son maître particulier. Ainsi l’on peut donner au roi une maison, un esclave, de l’argent, sans qu’il soit dit qu’on lui donne son bien à lui. Aux rois est la souveraineté du tout, aux particuliers la propriété. Ce qu’on appelle territoire d’Athènes ou de Campanie se subdivise et se distingue de voisin à voisin par délimitations spéciales, et les champs de l’un comme de l’autre sont tous terres de la république. Individuellement178 le droit du possesseur est reconnu ; et de cette façon je puis donner mes terres à l’État, quoiqu’elles s’appellent terres de l’État, parce qu’il les possède à un titre différent du mien. Met-on en doute que l’esclave avec son pécule n’appartienne au maître ? Le maître, toutefois, peut recevoir de l’esclave. Car il n’est pas vrai que l’esclave n’ait rien parce qu’il cessera d’avoir dès que son maître le voudra ; et son don ne laisse pas d’en être un, bien qu’il ne donne de plein gré que ce qu’on eût pu lui ravir même malgré lui.
Comme nous avons démontré que tout appartient au sage (point sur lequel nous sommes d’accord), il reste à établir ceci : Comment y a-t-il encore matière à libéralité envers l’homme qui possède toute chose, comme nous l’admettons ? Au père appartient tout ce dont ses enfants disposent. Qui ne sait pourtant qu’un fils peut aussi donner à son père ? Il n’est rien qui ne soit aux dieux : néanmoins nous leur apportons des offrandes, nous leur versons des tributs. Ce que j’ai demeure mien, quoiqu’il soit tien aussi ; car il peut être à moi en même temps qu’à toi. « Mais, dit-on, les prostituées sont à l’homme qui en fait trafic : or si tout appartient au sage, les prostituées font partie de ce tout et conséquemment appartiennent au sage ; et l’on appelle prostitueur le propriétaire de ces femmes, donc le sage est prostitueur. » De même on ne veut pas qu’il achète, et l’on dit : « Nul n’achète sa propre chose ; or toute chose est au sage, donc il n’achète rien. » On ne veut pas non plus qu’il emprunte, attendu que personne ne paye les intérêts de son propre argent. Je ne saurais nombrer ce qu’on nous suscite de chicanes, quoiqu’on entende à merveille le sens de nos paroles.
V. Et en effet, quand je dis que tout appartient au sage, c’est sans déposséder qui que ce soit de ses biens propres : de même que sous un bon roi tout est à lui comme souverain, et aux particuliers comme propriétaires, distinction dont la preuve viendra dans son temps. Pour la question présente, il suffit qu’une chose possédée par le sage et par moi à titres différents puisse être par moi donnée au sage. Rien d’étonnant qu’on puisse donner à qui possède tout. J’ai loué ta maison : j’acquiers là un droit à côté du tien : la chose est à toi, l’usage de la chose à moi. Ainsi encore, tu ne toucheras point, si ton fermier s’y oppose, aux fruits mêmes de tes terres, et ; s’il y a cherté ou famine,
Ils seront pour autrui ces longs amas de grains179,
quoique nés de ton fonds et entassés chez toi, et destinés à remplir tes greniers. Et tu n’entreras pas, toi propriétaire, dans ce que tu m’as loué ; et ton esclave, devenu mon mercenaire, ne pourra te suivre, et quand j’aurai pris à loyer ta voiture, ce sera bénévolement si je te laisse monter dans ce véhicule qui est à toi. Tu vois donc qu’il peut se faire qu’en recevant sa propre chose ce soit un don qu’on reçoive.
VI. Dans tous les exemples ci-dessus, il y a deux maîtres d’une même chose, et nomment ? L’un en est le propriétaire, l’autre l’usufruitier, Les mêmes livres que nous disons être de Cicéron, Dorus le libraire les appelle siens, et ne dit pas moins vrai que nous. L’un les revendique comme auteur, l’autre comme acquéreur, et l’on décide avec raison qu’ils sont à tous deux ; car tous deux y ont droit, mais non le même droit. Ainsi Tite Live peut recevoir ses propres écrits de Dorus ou les lui acheter180. Je puis donner au sage ce qui est à moi personnellement, bien que tout soit à lui. Dès qu’en effet, à l’instar des rois, il possède moralement toutes choses, mais que les propriétés individuelles sont disséminées entre autant de maîtres, rien ne l’empêche de recevoir, de devoir, d’acheter, de louer. César possède tout ; mais son trésor ne renferme que ses biens propres et privés : si le monde est sous son empire, son patrimoine se borne à ce qui lui est personnel. On peut discuter si telle chose lui appartient ou non, sans amoindrir sa puissance ; car ce que la loi lui dénie comme revenant à autrui, est à lui sous un autre rapport. De même le sage, qui possède en son âme l’universalité des choses, n’a de droit et en propriété que ses biens à lui.
VII. Bion a des arguments pour démontrer tantôt que tout le monde est sacrilège, tantôt que personne ne l’est. Quand il veut tous nous précipiter du roc Tarpéien, il dit : « Quiconque enlève, détruit, détourne à son usage ce qui appartient aux dieux est sacrilège : or toute chose leur appartient ; tout ce qu’on prend on le prend donc aux dieux : quiconque prend la moindre chose est donc sacrilège. » Après quoi il nous invite à forcer les temples et à piller impunément le Capitole, en disant que le sacrilège n’existe pas, attendu que tout ce qu’on enlève d’un endroit appartenant aux dieux est transféré dans un endroit qui leur appartient. Ici l’on répond : « Tout sans doute appartient aux dieux, mais tout ne leur est pas consacré. On ne reconnaît de sacrilège qu’à l’égard des choses que la religion assigne à la Divinité. Ainsi le monde entier est le temple des immortels, le seul temple digne de leur grandeur et de leur magnificence181 ; et cependant le profane se distingue du sacré, et tout n’est pas licite dans le sanctuaire appelé fanum, comme il pourrait l’être sous le ciel et en présence des astres. L’homme sacrilège ne peut faire injure à Dieu, que sa nature céleste a placé hors de toute atteinte : mais il est puni pour l’avoir voulu outrager comme Dieu. Sa conscience, comme la nôtre, l’oblige à une réparation pénale. » De même donc qu’on juge sacrilège celui qui dérobe un objet sacré, bien que le fruit du vol, quelque part qu’il l’ait transporté, se trouve dans les limites du monde ; de même on peut voler le sage. Car on lui soustrait non point de ces choses qui rentrent dans son universelle souveraineté, mais de celles qu’il possède à titre particulier, qui lui servent personnellement. Il ne reconnaîtra, lui, que la possession du premier genre ; pour la seconde, il n’y prétendra point, quand il le pourrait ; et on l’entendra dire, comme ce général romain (Cur. Dentatus) auquel on décernait, pour prix de sa valeur et de son dévouement au service de l’État, tout le terrain qu’un sillon de charrue pourrait embrasser en un jour : « Vous n’avez pas besoin d’un citoyen qui aurait besoin de plus qu’un autre citoyen, i N’y avait-il pas, dis-moi, plus de grandeur à refuser cette offre qu’à l’avoir méritée ? Car beaucoup envahissent les limites d’autrui, nul ne s’en donne à soi-même.
VIII. Ainsi quand nous considérons l’âme du sage, cette souveraine de toutes choses, rayonnant comme telle sur le monde entier, nous disons que tout lui appartient ; quant à son droit vulgaire de propriété, il consiste, le cas échéant, à payer le cens personnel. Bien autre chose est de priser sa richesse d’après la grandeur de son âme ou sur le rôle de l’impôt : l’idée de tout avoir, comme vous l’entendez, le révolterait. Je ne rappellerai point Socrate, Chrysippe, Zénon ni tant d’autres grands hommes, d’autant plus grands que l’envie ne fait pas obstacle aux gloires du passé. Je citais tout à l’heure ce même Démétrius que la nature me semble avoir fait naître de nos jours pour constater que ni lui ne pouvait être corrompu par nous, ni nous corrigés par personne182, cet homme, bien qu’il s’en défende, d’une sagesse consommée, d’une fermeté de décision inébranlable183, d’une éloquence digne de ses mâles doctrines, sans colifichets ni puéril souci de mots, et qui, pleine d’enthousiasme, selon que le souffle l’y porte poursuit jusqu’au bout son sujet. Oui sans doute, si la Providence a donné le spectacle d’une telle vie et d’un tel talent184 de parole, ç’a été pour que notre siècle ne manquât ni de censeur ni de modèle.
IX. Si quelque dieu venait offrir à ce Démétrius la possession de ce que nous appelons nos biens, sous l’expresse condition de ne pouvoir en rien donner, j’affirme qu’il refuserait, qu’il dirait : « Qui, moi ! m’affubler de ce lourd et inextricable réseau ! Embourber dans cette fange profonde le plus indépendant des hommes ! Pourquoi m’adjuger ce que possèdent de maux tous les peuples, ce que je n’accepterais pas, même pour en faire largesse, car j’y vois trop de choses qu’il ne me siérait point de donner ! Embrassons, je le veux, d’un coup d’œil ce qui fascine les peuples et les rois : voyons ce que vous payez de votre sang et de vos vies. Étalez-moi les plus riches dépouilles du luxe ; déployez-les par ordre ou, mieux encore, faites-moi du tout un seul monceau. Je vois l’écaille de la tortue minutieusement travaillée en marqueterie, et l’enveloppe de l’animal le plus difforme et le plus lent achetée à des prix énormes, et la variété même de ses taches qu’on admire remplacée au moyen de l’art par d’autres teintes parfaitement imitées185. Je vois des tables faites d’un bois qu’on estime tout le revenu d’un sénateur, et d’autant plus recherché qu’un vice de croissance l’aura déformé par un plus grand nombre de nœuds186. Je vois des cristaux qui enflamment les enchères en raison de leur fragilité : car à tout objet la sottise trouve un charme de plus dans le risque même qui devrait la rebuter187. Je vois des coupes murrhines188 : car vos orgies seraient trop peu coûteuses si les rasades189 dont on se fait raison et qui doivent se vomir ensuite ne se portaient à la ronde dans de profondes pierres précieuses. Je vois des perles dont une seule ne suffit plus pour une oreille, car déjà les oreilles sont faites à porter des fardeaux ; on veut des perles accouplées deux par deux et en outre accumulées par étages. Vous n’étiez point assez esclaves des extravagances de vos femmes, si deux ou trois190 patrimoines ne leur pendaient à chaque oreille. Je vois la soie tissue en vêtements, s’il faut appeler vêtements ce qui ne peut en rien protéger le corps ou du moins la pudeur, ce qui donne à peine à une femme le droit d’assurer qu’elle n’est pas nue191. Voilà ce qu’on fait venir à si grands frais et de pays même inconnus au commerce, afin que dans le secret du boudoir ces nobles épouses ne puissent rien montrer à leurs amants qu’elles n’aient laissé voir à tout un public.
X. « Avarice, à quoi songes-tu ? Que d’objets l’emportent en valeur sur ton or ! Tous ceux dont je viens de parler sont en plus grand honneur et à plus haut prix ? Voyons maintenant, passons en revue tes trésors, tes lingots d’or et d’argent, dont l’humaine cupidité s’éblouit ! La terre elle-même, en offrant à sa surface tout ce qui pouvait nous être utile, avait caché, enfoui ces métaux ; et, comme c’étaient choses nuisibles et qui ne se produiraient au jour que pour le malheur des peuples, elle pesait sur elles de tout son poids192. Je vois le fer, qu’on arrache aux mêmes ténèbres que l’or et que l’argent, de peur que l’instrument ni le salaire ne manquent aux hommes pour s’entr’égorger. Encore ceci offre-t-il quelque chose de matériel, quelque chose où l’esprit peut se laisser prendre à l’erreur des yeux : mais je vois aussi des contrats, des billets, des cautionnements, simulacres vides de la possession, des formules193 dont une avidité malade abuse l’imagination, heureuse de croire à ce qui n’est pas. Qu’est-ce en effet que tout cela ? Que sont les placements, les livres d’échéances, les usures, sinon des dénominations que la cupidité va chercher hors de la nature réelle ? Je puis me plaindre que cette nature n’ait pas plus profondément enseveli l’or et l’argent, qu’elle ne les ait pas surchargés d’un poids impossible à soulever. Mais que dire des registres, des supputations, de la vente du temps194 des sangsues du centième par mois, fléaux volontaires195 qui découlent de l’état social, ne présentant rien de visible aux yeux, de palpable aux mains, rêves d’une avarice qui n’embrasse que du vent ? Oh ! que je plains quiconque fonde sa joie sur l’énorme liste de ses domaines, sur de vastes espaces de terre cultivés par des malheureux enchaînés, et sur d’immenses troupeaux qui ont des provinces et des royaumes pour pacages, et sur un domestique plus nombreux que de belliqueuses nations, et sur des édifices privés qui surpassent en étendue de grandes villes ! Quand il aura bien couvé des yeux tous ces objets sur lesquels il a réparti et disséminé au loin sa fortune, quand il se sera bien gonflé d’orgueil, qu’il compare ce qu’il possède avec ce qu’il désire, il est pauvre. Laisse-moi libre, et rends-moi à mes vrais trésors. Mon royaume, à moi, c’est la sagesse : il est immense, il est paisible ; je possède toutes choses à condition qu’elles soient à tous. »
XI. Aussi un jour que Caligula lui offrait deux cent mille sesterces196, Démétrius se mit à rire et les refusa, ne jugeant même point qu’il y eût dans ce chiffre de quoi se vanter du refus. Bons dieux ! quelle mesquinerie pour honorer une telle âme ou pour la séduire ! Rendons témoignage à cet homme illustre. On m’a cité de lui un mot admirable ; comme il s’étonnait que Caïus ait eu la folie de penser le corrompre à ce prix : « S’il avait résolu de m’éprouver, dit-il, c’est tout son empire qu’il devait m’offrir. »
XII. Ainsi l’on peut donner au sage, bien que tout lui appartienne ; de même, quoique nous disions qu’entre amis tout est commun, rien n’empêche de faire un don à son ami. Car cette communauté avec un ami n’est pas celle d’un associé qui a sa part comme moi la mienne : c’est celle du père et de la mère qui, ayant deux enfants, n’ont pas chacun le leur, mais en ont chacun deux. Or avant tout je veux faire savoir à quiconque m’invite à m’associer avec lui qu’entre nous deux il n’y a rien de commun. Pourquoi ? c’est qu’une telle communauté n’a lieu qu’entre sages ; ils sont tous amis. Les autres ne sont pas plus amis qu’associés197. D’ailleurs il est plus d’un genre de communauté. Les bancs des chevaliers appartiennent à tout chevalier romain ; et sur ces bancs toutefois la place que j’ai prise me devient propre. Si je la cède à un autre, bien qu’elle me soit commune avec lui, je passe pour lui faire une faveur. Certaines choses ne donnent certains droits qu’à une condition spéciale. J’ai ma place aux bancs des chevaliers non pour la vendre rire, ni pour la louer, ni pour y être à demeure : c’est à la seule fin d’y voir le spectacle. Je ne mentirai donc pas si je dis que j’ai ma place sur ces bancs ; mais si je viens au théâtre et qu’ils soient tous remplis, j’ai là ma place de droit, puisqu’il m’est permis de m’y asseoir, et je ne l’ai pas, puisque ceux qui jouissent du même droit que moi les occupent toutes. Sache qu’il en est de même entre amis. Tout ce que possède mon ami nous est commun à tous deux, mais reste propre au détenteur : en disposer sans son aveu m’est interdit. « Vous vous moquez, dira-t-on ; si les biens de mon ami sont à moi, je pourrai les vendre. » Non, pas plus que les places de chevaliers, bien qu’elles vous soient communes avec les autres chevaliers. Ne concluez pas qu’une chose n’est point à vous de ce que vous ne pouvez ni la vendre, ni la consommer, ni la détériorer ou l’améliorer. Cette chose est vôtre, bien qu’elle ne soit vôtre qu’avec restriction. Vous avez reçu, mais tous ont reçu au même titre.
XIII. Disons, pour ne pas te faire trop languir : le bienfait ne saurait croître en grandeur, mais les circonstances du bienfait peuvent grandir, se multiplier et offrir un champ plus vaste aux effusions d’une libéralité qui suive son penchant comme les amants s’abandonnent au leur : ceux-ci, par de nombreux baisers, par d’étroits embrassements, n’augmentent pas leur tendresse, mais lui donnent carrière.
La question qui vient ensuite a été aussi traitée à fond dans les premiers livres : je l’effleurerai donc brièvement, car on y peut rattacher tous les arguments présentés ailleurs. La voici : Celui qui a tout fait pour payer sa dette l’a-t-il payée ? La preuve, dit-on, qu’il n’a pas payé, c’est qu’il a tout fait sans y réussir. Évidemment donc la chose n’a point eu lieu, dès que l’occasion a manqué. Et le débiteur n’a point remboursé quand, pour y parvenir, il a partout cherché sans trouver sa somme. Il est des choses de nature telle qu’elles doivent se résoudre en effets ; il en est d’autres où l’on répute pour effets d’avoir tout tenté pour effectuer. Si le médecin, pour me guérir, a épuisé les ressources de l’art, toute sa tâche est remplie ; son client eût-il succombé, l’orateur a toujours le mérite de l’éloquence qu’il a déployée, s’il a fait valoir tous les moyens de droit ; la gloire ne couronne pas moins le général malheureux à la guerre, si d’ailleurs sa prudence, ses talents, sa valeur ont répondu à ce qu’on attendait de lui198. L’obligé a tout fait pour te rendre : ta prospérité l’en a empêché. Aucune disgrâce ne t’est survenue qui mît à l’épreuve la sincérité de son amitié. Il n’a pu donner à un riche, veiller au chevet d’un homme bien portant, assister un heureux. Il s’est acquitté, bien que tu n’aies pas recouvré ton bienfait. En un mot, l’homme qui toujours rêve à se libérer, qui en épie l’occasion, qui n’y épargne ni soins ni peine, a plus fait que celui qui doit au hasard de s’être acquitté promptement.
XIV. La comparaison du débiteur est inexacte : il ne suffit pas à celui-ci d’avoir cherché de l’argent, s’il ne paye ; il a toujours en face l’impitoyable créancier qui ne laisse pas un jour s’écouler gratis. Le bienfaiteur, plein de bonté, témoin de tes mille démarches, de tes soucis, de tes anxiétés, te dira : « Bannis ce soin de ta pensée199. Cesse de te persécuter toi-même. Tu m’as tout rendu. Tu me ferais, injure de croire que je désire rien de plus. Je suis pleinement récompensé par ton intention. »
On me demandera si c’est avoir, selon moi, rendu le bienfait que d’avoir de la sorte montré sa gratitude. À ce compte, dira-t-on, il n’y a nulle différence entre rendre et ne rendre pas. Je répondrai par l’hypothèse d’un homme qui aurait oublié le bienfait reçu, qui n’aurait pas même tenté de le reconnaître : on niera certes qu’il se soit acquitté. L’autre, au contraire, a nuit et jour prodigué sa peine, négligeant tout autre devoir, ne s’attachant, ne travaillant qu’à une seule chose, à ne laisser fuir aucune occasion. Mettra-t-on sur la même ligne celui qui n’a eu cure de se montrer reconnaissant et l’homme qui n’a jamais perdu la pensée du devoir ? Il y aurait injustice à exiger de moi des effets, quand il est clair que l’intention ne m’a point manqué. Enfin suppose que, te sachant captif, j’emprunte de l’argent et laisse pour sûreté au créancier mes biens en gage ; que je côtoie, par un hiver déjà rigoureux, des rivages infestés de brigands et que j’essuie tout ce que la mer peut offrir de périls, même aux temps de calme ; que je parcoure d’immenses solitudes, cherchant ce que tout navigateur fuyait, les pirates qu’à la fin je trouve, lorsqu’un autre déjà t’a racheté, nieras-tu que je me sois acquitté ? Et si, durant cette traversée, l’argent que je m’étais procuré pour ta rançon je l’ai perdu dans un naufrage ? Et si, en voulant t’affranchir de tes fers, moi-même j’y suis tombé, nieras-tu que je me sois acquitté ? Certes, Harmodius et Aristogiton reçoivent des Athéniens le titre de tyrannicides ; la main que laissa Mucius sur le foyer ennemi l’illustra autant que l’eût fait la mort de Porsenna ; et toujours la vertu qui a lutté contre la Fortune, lors même qu’échoue son entreprise, en sort glorieusement. Il est plus méritoire de poursuivre des occasions qui fuient sans cesse et de tenter mille et mille voies pour arriver à témoigner sa gratitude que de se trouver reconnaissant sans la moindre peine, à la première occasion.
XV. « Le bienfaiteur, me dit-on, t’a obligé doublement, d’intention et de fait ; et tu lui es doublement redevable. » On peut tenir ce langage à qui ne témoignerait qu’une oisive intention : mais celui qui, outre l’intention, fait effort et n’omet aucune tentative, celui-là ne le mérite pas : car il satisfait aux deux choses autant qu’il est en lui. Et puis il ne faut pas toujours comparer les choses numériquement : quelquefois une seule en vaut deux. Ici, par exemple, l’effet est compensé par cette volonté si dévouée, si désireuse de rendre. Que si l’intention sans le fait est un retour insuffisant, nul ne s’acquitte envers les dieux, auxquels on n’offre que l’intention. « C’est, dira-t-on, qu’on ne peut leur donner autre chose. » Eh bien ! si je ne puis faire mieux pour mon bienfaiteur, pourquoi ne serai-je pas reconnaissant envers cet homme de la même façon qu’envers les dieux ?
XVI. Si pourtant tu me demandes mon avis, si tu veux que je te signifie ma réponse, ce sera que l’un se croie payé et que l’autre sache qu’il n’a point rendu ; que le bienfaiteur libère l’obligé et que celui-ci se tienne lié ; que le premier dise : « J’ai reçu », et que l’autre réponde : « Je dois. »
Dans toute question ayons en vue l’intérêt social. Il faut fermer aux ingrats toute excuse qui pourrait leur être une échappatoire, un prétexte à nier leur dette. Tu as tout fait, dis-tu : eh bien ! fais encore. Crois-tu nos pères assez peu sensés pour n’avoir pas compris qu’il est fort injuste de mettre sur la même ligne celui qui dissipe en débauches ou au jeu l’argent reçu de son créancier, et l’homme à qui un incendie, un vol ou quelque autre accident fâcheux font perdre le bien d’autrui avec le sien ? S’ils n’ont admis aucune excuse, c’était pour apprendre aux hommes qu’ils doivent à tout prix tenir leur parole. Car il valait mieux rejeter un petit nombre d’excuses même fondées que de permettre à tous d’en hasarder de mauvaises. Tu as tout fait pour rendre. Cela doit suffire à ton bienfaiteur ; pour toi, c’est trop peu. De même, en effet, que s’il laisse ton zèle le plus ardent et le plus dévoué passer sous ses yeux comme non avenu, il ne mérite plus de retour ; de même aussi tu es ingrat si, quand il accepte comme payement ta bonne volonté, tu ne te crois pas d’autant plus redevable que l’on te tient quitte. Ne t’empare point de cet aveu, n’en prends pas acte, n’en cherche pas moins les occasions de rendre. Rends à l’un parce qu’il te répète, à l’autre parce qu’il te fait remise ; à celui-ci parce qu’il est méchant homme, à celui-là parce qu’il ne l’est point.
Aussi ne crois pas que cette question-ci te concerne : Le bienfait reçu d’un homme vertueux doit-il se rendre quand cet homme cesse de l’être et qu’il tourne au mal ? Car tu lui rendrais un dépôt qu’il t’aurait remis étant sage ; car, fût-il devenu méchant, tu lui payerais une dette : pourquoi pas aussi un bienfait ? Parce qu’il change, doit-il te changer ? Ce que tu recevrais d’un homme bien portant, tu ne le rendrais donc pas s’il tombait malade ? Comme si toujours un ami souffrant n’avait pas plus de droits sur nous ! Eh bien, l’âme de celui-ci est malade : assiste-le, supporte-le200 ; le vice est une maladie morale. Mais je crois qu’ici, pour mieux comprendre, il faut distinguer.
XVII. Il y a deux genres de bienfaits : l’un, que le sage seul peut conférer au sage, c’est le bienfait par excellence et le seul vrai ; l’autre, vulgaire et plébéien, qui s’échange entre nous autres ignorants. Sur celui-ci, point de doute qu’on ne doive le rendre, quel qu’en soit l’auteur, devînt-il homicide, voleur, adultère par la suite. Il y a des lois pour les crimes, et le juge corrige mieux que l’ingrat. Nul ne doit te rendre méchant parce qu’il l’est lui-même. Au méchant, je jetterai vite son bienfait ; au bon, je rendrai : à celui-ci parce que je dois ; à l’autre pour ne plus devoir.
XVIII. Quant au premier genre de bienfait il y a doute. Si je n’ai pu recevoir qu’à titre de sage, ce n’est donc qu’à un sage que je puis rendre. Quand je lui rendrais, il ne pourrait plus recevoir ; il n’est plus apte au bienfait, il ne sait plus l’art d’en user. Me dirais-tu de renvoyer la balle à un manchot ? Ce serait folie de donner à quelqu’un ce qu’il ne peut reprendre. Pour répondre d’abord à ces derniers mots, je ne lui donnerai pas ce qu’il ne pourra recevoir ; je lui rendrai, même s’il ne peut reprendre ; car si je ne puis obliger sans qu’on reçoive, je ne me libérerai qu’en restituant, « Il ne pourra en tirer parti ? » C’est son affaire ; à lui la faute, non à moi.
XIX. « Rendre, dit-on, c’est remettre à quelqu’un qui reçoive. Car enfin, si tu me dois du vin et que je te dise de le répandre sur un tamis ou sur un crible, prétendras-tu que cela c’est rendre ? me voudras-tu rendre une chose qui au moment de la restitution, sera perdue entre nous deux ? Selon moi, rendre c’est livrer la chose due au propriétaire, et quand il la veut. Voilà tout ce que j’ai à faire. Que la chose rendue lui reste, ce soin-là ne me concerne plus. Je ne lui dois pas ma tutelle, mais ma parole ; il vaut bien mieux encore qu’il ne conserve pas que si je ne rendais point. Je rendrai, même à un créancier qui sur-le-champ dépenserait la somme en gourmandises : m’eût-il délégué sa concubine pour toucher l’argent, je le verserai ; dût-il jeter dans les plis d’une robe sans ceinture les écus qu’il recevra, je les donnerai. Car je dois rendre, et non conserver ou défendre ce que j’aurai rendu. C’est du bienfait reçu, ce n’est pas du bienfait rendu que la garde m’est imposée. Tant qu’il est chez moi il doit être intact ; mais, dût-il glisser des mains qui vont le reprendre, je le livrerai si on le réclame. Je rendrai à l’honnête homme selon sa convenance ; au méchant dès qu’il demandera. « Mais, dit-on, tu ne peux lui rendre son bienfait tel que tu l’as reçu. Tu l’as reçu d’un sage, tu le rends à un fou. » Non pas : je le lui rends tel qu’il peut maintenant le recevoir : ce n’est point par mon fait qu’il est amoindri, c’est par le sien. Ce que j’ai reçu, je le rendrai. S’il est revenu à la sagesse, je le lui rendrai tel que je l’ai reçu, tant qu’il compte parmi les méchants, je ne le rends que tel qu’il peut recevoir. « Quoi ! s’il est devenu non seulement méchant, mais cruel, mais atroce, tel qu’un Apollodore, un Phalaris, lui rendras-tu même alors le bienfait que tu auras reçu ? » Une aussi grande métamorphose chez le sage n’est point dans la nature : car en tombant d’un état parfait dans la pire des situations, nécessairement il a gardé, même dans le mal, quelques vestiges du bien. Jamais la vertu ne s’éteint si complètement qu’elle ne laisse imprimés dans l’âme des caractères trop profonds pour qu’aucun changement les puisse effacer. L’animal sauvage qui, élevé parmi nous, s’est enfui de nouveau dans ses forêts, y retient quelque chose de ses mœurs radoucies, et diffère autant des races toutes domestiques que de ces races vraiment indomptées qui n’ont jamais souffert la main de l’homme. Nul mortel ne tombe au dernier degré de la perversité, pour peu qu’il se soit attaché à la sagesse. Il en est trop intimement empreint pour l’avoir pu dépouiller toute et passer à la teinte opposée. Je demanderai ensuite si cet homme n’est cruel que dans le secret de son cœur, ou si c’est un génie destructeur qui se déchaîne sur les peuples, Car tu me présentes un Apollodore, un Phalaris ; si le caractère de ces tyrans est au fond le sien, certes je lui renverrais son bienfait, pour que de lui à moi nul lien ne subsiste. Mais si le sang humain est une joie, une pâture pour lui ; si les supplices d’hommes de tout âge deviennent les passe-temps de son insatiable barbarie ; si ce n’est plus la colère, mais je ne sais quelle soif de meurtre qui l’enivre ; s’il égorge les fils en présence du père ; si, peu content de la mort simple, il torture et fait non seulement brûler, mais rôtir ses malheureuses victimes ; si son château-fort dégoutte sans cesse d’un carnage récent, c’est trop peu de ne pas lui rendre son bienfait. Tous les nœuds qui l’unissaient à moi, la violation du droit humain et social les a tranchés. Qu’un homme m’ait fait quelque avantage, mais qu’il porte les armes contre ma patrie, tous ses droits sur moi sont perdus, et ma reconnaissance passerait pour un crime. S’il n’attaque pas ma patrie, mais qu’il opprime la sienne ; si, trop éloigné de mes concitoyens, ce sont les siens qu’il tourmente, une telle dépravation morale n’en a pas moins tout rompu entre nous. Pour n’être pas mon ennemi, il ne m’en est pas moins odieux, et mes devoirs envers le genre humain me commandent d’abord et plus haut que ma dette envers un seul homme.
XX. Mais les choses fussent-elles à ce point, et eussé-je dès lors toutes représailles libres envers un homme qui, brisant tous les devoirs, a donné contre lui le droit de tout faire, je croirai devoir garder une mesure telle que, si ma restitution n’est capable ni d’augmenter son pouvoir désastreux pour tous, ni de l’affermir, et qu’elle puisse se faire sans entraîner la ruine publique, je la ferai. Je sauverai son fils en bas âge : en quoi ce service nuit-il à aucun de ceux que sa cruauté déchire ? Mais de l’argent pour stipendier et retenir ses satellites, je ne lui en fournirai point. S’il désire des marbres, de riches costumes, cet attirail de luxe ne peut chez lui faire tort à personne : mais je ne lui donnerai ni armes, ni soldats. S’il demande comme cadeau d’un grand prix des artistes scéniques, des courtisanes201, de ces choses qui peuvent amollir son humeur féroce, volontiers les lui offrirai-je. Je ne lui enverrai ni trirèmes, ni bâtiments de guerre ; mais des vaisseaux de plaisance et de parade et autres fantaisies de rois qui s’ébattent sur la mer, à la bonne heure. Et si la guérison de cette âme est totalement désespérée, du même coup je rendrai service au monde et m’acquitterai envers l’homme, puisque pour de tels caractères sortir de la vie est le seul remède, et que le mieux est de cesser d’être quand on ne peut plus revenir à soi202. Mais de pareils monstres sont rares et passent toujours pour des phénomènes, comme les brusques déchirements du sol et l’éruption de volcans sous-marins. Donc éloignons d’eux notre pensée ; parlons de ces vices que l’on déteste, mais sans frémir. Ce méchant homme, que je puis rencontrer dans le premier marché venu, et qu’individuellement on redoute, recouvrera auprès de moi le bienfait que j’aurai reçu de lui. Il n’est pas juste que son iniquité me profite : que ce qui n’est pas à moi retourne au possesseur, bon ou méchant. Avec quel scrupule je ferais mon enquête si, au lieu de rendre, je voulais donner ! Il faut qu’ici je cite une anecdote.
XXI. Un pythagoricien avait acheté d’un cordonnier une paire de sandales, grosse emplette pour lui, et n’avait pu payer comptant. Quelques jours après il revient à la boutique pour se libérer, la trouve close et frappe longtemps. À la fin quelqu’un lui dit : « Vous perdez votre peine : le cordonnier que vous cherchez est mort et déjà en cendre. Cela peut nous sembler fâcheux, à nous qui perdons les nôtres pour toujours ; mais à vous, bagatelle ! vous savez bien qu’il ressuscitera. » Ainsi raillait-il le pythagoricien. Et notre philosophe remporte chez lui sans trop de regret ses trois ou quatre deniers, qu’il fait de temps en temps sonner dans sa main. Peu après il se reprocha le secret plaisir de n’avoir pas rendu ; voyant trop que cette triste aubaine lui avait souri, il reprit le chemin de la boutique et se dit : « Le cordonnier pour toi vit encore ; rends ce que tu dois. » Puis, par un endroit de la cloison où les planches s’étaient disjointes, il glisse et fait tomber dans l’intérieur quatre deniers203, pour se punir d’un coupable désir et ne point s’accoutumer à retenir le bien d’autrui.
XXII. Ce que tu dois, cherche à qui le rendre : si nul ne réclame, il faut te sommer toi-même ; que ton bienfaiteur soit bon ou méchant, peu t’importe. Paye-le, tu l’accuseras après, et rappelle-toi comment les rôles sont partagés entre vous deux. À lui l’oubli est demandé, ton devoir à toi est de te souvenir. On aurait tort toutefois de croire qu’en disant que l’auteur du bienfait doit oublier, nous voulons lui enlever la mémoire de ce qu’il y a au monde de plus honorable. Si parfois nos préceptes dépassent la mesure, c’est pour mieux revenir au vrai et à leur point. Quand nous disons qu’il ne doit pas se souvenir, nous voulons faire entendre qu’il ne doit pas publier ses actes, ni en tirer gloire, ni se rendre importun. Certaines gens vont de cercle en cercle raconter tout le bien qu’ils ont fait : ils en parlent à jeun, ils ne peuvent s’en taire dans l’ivresse, ils en étourdissent les inconnus, ils le confient à leurs amis. Pour guérir cette manie de souvenirs qui sont de vrais reproches, nous avons prescrit l’oubli au bienfaiteur ; et lui commander au-delà du possible, c’était lui conseiller le silence.
XXIII. Chaque fois qu’on se défie d’un homme à qui l’on impose une tâche, on doit lui demander plus qu’il ne faut pour en obtenir tout ce qu’il faut, Une hyperbole n’exagère qu’afin d’atteindre à la réalité par le mensonge. Le poète qui parle de coursiers
Plus légers que les vents et plus blancs que la neige,
parle d’une chose impossible pour faire admettre le mieux possible. Et celui qui a dit d’un homme :
Plus ferme que ces rocs, plus fougueux qu’un torrent,
ne comptait persuader à personne qu’un homme fût aussi ferme qu’un rocher. Jamais l’hyperbole n’espère en proportion de ce qu’elle ose ; mais204 elle affirme l’incroyable de peur d’être au-dessous du croyable. Quand nous disons : « Que l’auteur du bienfait l’oublie », nous voulons dire : « Qu’il paraisse l’oublier ; que ses souvenirs ne se laissent pas voir, ne nous assiègent pas. » En avançant que le bienfait ne doit pas se redemander, nous ne proscrivons point toute réclamation ; souvent, en effet, les méchants ont besoin qu’on les presse, et les bons même qu’on les avertisse. Eh quoi ! ne montrerai-je pas l’occasion à qui ne la voit point ? Ne lui révélerai-je pas mes besoins, que plus tard il feindrait ou gémirait d’avoir ignorés ? Faisons intervenir parfois l’avertissement, mais avec réserve : point de requête ni d’appel au droit.
XXIV. Socrate dit un jour devant ses amis : « J’aurais acheté un manteau, si j’avais eu de l’argent. » Sans demander à aucun d’eux, il les avertit tous, et ce fut à qui l’obligerait. Après tout, c’était si peu de chose qu’allait recevoir Socrate ! mais c’était beaucoup d’être l’homme de qui Socrate voudrait recevoir. Pouvait-il leur faire plus doucement la leçon ? « J’aurais acheté un manteau, si j’avais eu de l’argent », Cette parole dite, le don le plus empressé vient trop tard : il a laissé Socrate au dépourvu. C’est à cause des trop rigoureuses exigences que nous défendons de redemander, non pour qu’on ne le fasse jamais, mais pour qu’on y mette de la discrétion.
XXV. Aristippe, un jour, savourant des parfums, s’écria : « Maudits soient les efféminés qui ont fait décrier une si douce chose ! » À notre tour disons : Maudits soient ces déloyaux, ces importuns usuriers de bienfaisance qui ont aboli ce beau droit, le droit de rappel entre amis ! N’importe ! j’userai, moi, de cette prérogative de l’amitié, et demanderai le retour d’un service à l’homme que j’eusse prié de ce même service. Il acceptera comme une grâce nouvelle l’occasion de s’acquitter. Jamais, dussé-je en venir à la plainte, je ne dirai :
« Jeté nu sur ces bords, je l’arrache au trépas ;
Je partage, insensée, avec lui mes États205. »
Ce n’est point là un avertissement : c’est un amer reproche. C’est rendre ses bienfaits haïssables ; c’est faire que l’ingratitude devienne un droit, un plaisir. Il suffit et au-delà de ces autres paroles modestes et affectueuses qui réveillent les souvenirs :
« Si j’ai bien mérité de toi, si dans ton cœur
J’eus quelque place…206 »
C’est à l’autre, en revanche, à dire : « Dieux ! si tu as mérité ! Jeté sur le rivage, dépouillé de tout, tu m’as recueilli. »
XXVI. « Mais, dit-on, nul moyen ne sert. Il dissimule, il a oublié : que dois-je faire ? » Tu poses là une question de haute importance et par laquelle il convient de couronner cet ouvrage : comment faut-il supporter les ingrats ? Dans un esprit de calme, de douceur, de magnanimité. Que jamais l’âme la plus insensible, la plus oublieuse, la plus ingrate, ne te blesse au point qu’il ne te reste même plus la satisfaction d’avoir donné. Que jamais mauvais procédé ne t’arrache ces paroles : « Je voudrais ne l’avoir point fait. » Que ton bienfait, même malheureux, conserve encore pour toi ses charmes. L’ingrat se repentira toute sa vie si, même à ce moment, toi tu ne te repens point207. Il n’y a pas à t’indigner de cet accident comme de quelque chose d’inouï, tu devrais t’étonner plutôt si cela n’arrivait point. C’est ou la peine ou la dépense qui rebute ces hommes, ou le risque à courir, ou la mauvaise honte d’avouer en rendant qu’ils ont reçu ; chez l’un c’est faute de savoir s’y prendre, chez l’autre indolence, chez un autre trop d’occupations. Vois ces immenses cupidités béantes et demandant toujours : t’étonneras-tu que nul ne rende, quand nul ne croit recevoir assez ? Est-il parmi de telles gens une âme tellement sûre et solide qu’on y puisse déposer sans risque un bienfait ? Ils sont forcenés de luxure ou esclaves de leur ventre, ou tout entiers au lucre, dont le chiffre seul, non les moyens, les préoccupe ; travaillés soit par l’envie, soit par l’ambition qui se rue en aveugle à travers les glaives. Et que d’âmes paralysées et décrépites ! Et, à l’opposé, que de cœurs inquiets, agités, en tourmente perpétuelle ! Et puis l’excessive estime de soi, et l’impudence, gonflée de ce qui fait sa honte. Que dirai-je des tendances obstinées au mal, de ces légèretés d’humeur voltigeant sans cesse d’un projet à l’autre ? Que l’on y joigne la témérité étourdie, et la crainte, toujours infidèle conseillère, et ce labyrinthe d’inconséquences où se débattent les hommes, l’audace chez les lâches, la discorde entre les plus intimes, et l’universelle maladie d’avoir foi en l’incertitude même, de dédaigner ce qu’on possède, de convoiter ce qu’on avait jugé inespérable.
XXVII. C’est parmi les passions les plus orageuses que tu cherches la vertu la plus calme, la fidélité. Si l’exacte image de la vie humaine s’offrait à tes regards, il te semblerait voir le tableau d’une ville emportée d’assaut où, sans pudeur ni respect du juste, la force prend conseil d’elle seule, comme au signal donné d’un bouleversement général. On ne s’abstient ni du fer ni de la flamme ; le crime est libre du frein des lois ; la religion elle-même, cette sauvegarde des suppliants au milieu des armes ennemies, n’est d’aucun obstacle pour des gens qui courent à la proie. C’est à qui pillera le particulier, le public, le profane, le sacré : on brise, on escalade ; impatient d’une voie trop étroite, on renverse tout ce qui gêne, on marche au butin sur des ruines. L’un dépouille et n’égorge pas ; l’autre a le bras chargé de sanglantes rapines ; pas un qui n’emporte quelque chose d’autrui. Au milieu de cette avidité de la race humaine, certes tu oublies trop quel sort pèse sur nous tous, si tu cherches dans une armée de ravisseurs quelqu’un qui restitue. Tu t’indignes qu’il y ait des ingrats ! Indignè-toi donc qu’il y ait des fastueux, qu’il y ait des avares, des impudiques ; indigne-toi que la maladie soit hideuse, que la vieillesse soit blême208. L’ingratitude est un vice affreux, intolérable, qui rompt toute société entre les hommes et détruit la concorde, cet appui de notre débilité ; et pourtant ce vice est tellement vulgaire que celui même qui s’en plaint n’y a pas échappé.
XXVIII. Demande à ta conscience si tous ceux qui t’ont obligé t’ont trouvé reconnaissant ; si jamais bienfait ne s’est perdu dans ton âme, si la mémoire de tous les services qui te furent rendus ne t’a point quitté. Tu verras ceux qu’on a prodigués à ton enfance évanouis avant ta jeunesse ; d’autres, placés sur ta jeunesse, n’ont point duré jusqu’à tes vieux jours. Certains souvenirs se perdent, d’autres sont repoussés ; ou peu à peu ils se dérobent à notre vue, ou nos regards s’en détournent. Disons, pour excuser à tes yeux ta faiblesse, que ta mémoire, la première, est fragile et ne suffit pas à la multitude des objets. Nécessairement, à mesure qu’elle reçoit elle doit perdre, et les impressions dernières étouffent les plus anciennes. De là est venu que ta nourrice n’a plus qu’une minime influence sur toi, les années qui suivirent ayant laissé tous ses bons offices en arrière. Ainsi s’en allèrent tes premiers respects pour ton précepteur209 ; ainsi, tout occupé des comices consulaires ou candidat aux sacerdoces, les votes qui t’ont fait questeur sont déjà loin de ta pensée. Peut-être le vice dont tu te plains, si tu secoues avec soin les replis de ton âme, tu l’y trouveras caché. S’irriter d’un tort que tous partagent, c’est injustice ; qui est le tien, c’est folie. Pour être absous, sois indulgent. La tolérance ramènera le coupable ; les reproches certes l’éloigneraient. Garde que son front ne s’endurcisse ; quelque pudeur peut y survivre : souffre qu’il la conserve. Souvent la voix trop hautaine du reproche a rompu les hésitations du respect humain : nul ne craint d’être ce qu’il paraît déjà210 ; démasqué, on met bas toute honte211.
XXIX. « J’ai perdu mon bienfait ! » Ce que l’on consacre aux dieux, dit-on jamais qu’on l’a perdu ? Le bienfait est au rang des choses consacrées si, tout stérile qu’il puisse être, on l’a placé à bonne intention. « Cet homme n’est pas tel que nous l’espérions ! » Soyons tels que nous fûmes : ne l’imitons pas. Elle a eu lieu dès l’origine, la perte dont tu t’aperçois seulement.
Ce n’est pas sans mortification pour toi-même que tu dénonces l’ingrat : car se plaindre d’un bienfait perdu, c’est signe qu’on avait mal donné. Plaidons de notre mieux devant nous-mêmes la cause de l’ingrat : peut-être n’a-t-il pas pu, peut-être n’a-t-il pas su, peut-être rendra-t-il. Plus d’un mauvais titre est devenu bon, grâce à la sage lenteur du créancier qui a soutenu, qui a aidé par des délais. Faisons de même : prêtons secours à une reconnaissance qui chancelle.
XXX. « J’ai perdu mon bienfait ! » Insensé ! tu ne connais pas la date de ta perte. Tu as perdu, mais au moment où tu donnais : ta perte aujourd’hui se déclare. Dans les cas même qui semblent désespérés, les ménagements parfois ont grandement servi. Comme les plaies du corps, celles de l’âme veulent être touchées avec délicatesse ; souvent l’abcès que le temps eût ouvert, une obstination brutale le déchire. Qu’est-il besoin de mots blessants, de plaintes, de reproches sans fin ? Pourquoi me faire grâce, me tenir quitte ? Si je suis ingrat, me voilà libéré sans toi. Qui te pousse à m’exaspérer, après que tu as tant fait pour moi ? Veux-tu qu’un ami douteux se change en ennemi déclaré et cherche, pour réhabiliter son honneur, à flétrir le tien, et qu’on dise : « Je ne sais pourquoi cet homme, à qui il devait tant, lui est devenu insupportable. Il y a là-dessous quelque chose. » Toute plainte212 contre un supérieur, si elle ne la souille pas, ternit sa dignité ; et nul ne s’en tient à de légères imputations : car l’énormité du mensonge est un moyen de l’accréditer.
XXXI. Combien je préfère la méthode qui nous fait conserver les dehors de l’amitié pour l’ingrat, et l’amitié même, s’il veut venir à résipiscence ! Une bonté opiniâtre triomphe du plus mauvais cœur ; et il n’en est point d’assez durs, d’assez rétifs à tout ce qui se fait aimer, pour ne pas affectionner le bienfaiteur même qu’ils outragent213, auquel ils doivent dès lors, comme une obligation de plus, l’impunité de leur banqueroute. Tes réflexions donc doivent aboutir à ceci : « On ne m’a point payé de retour : que faire ? » Imiter les dieux, ces généreux auteurs de toutes choses, qui nous font du bien avant que nous puissions les connaître, qui persistent lors même que nous les méconnaissons. Celui-ci les accuse d’indifférence envers nous, celui-là d’injustice ; un autre les chasse du monde, leur ouvrage214 comme insouciants, privés de sensibilité, de lumière et d’action : il n’en tient nul compte ; le soleil, à qui nous devons de partager les heures entre le travail et le repos, et de n’être pas plongés dans les ténèbres et le chaos d’une éternelle nuit ; le soleil qui dans sa course gouverne l’année, alimente les corps, fait croître les plantes et mûrir les fruits, tel autre l’appelle une sorte de pierre ou un globe de feux concentrés par hasard, enfin toute autre chose qu’un dieu. Et cependant, pareils à ces bons pères qui, aux bravades de leurs jeunes enfants, ne savent que sourire, les dieux ne laissent pas d’accumuler leurs bienfaits sur ceux qui mettent en problème l’existence de ces bienfaiteurs : leur main impartiale dispense ses faveurs sur les grands peuples comme sur les plus minces tribus ; leur lot, leur unique puissance est de faire le bien. Ils versent à propos les pluies sur la terre, balancent les mers de leur souffle, marquent les saisons par la révolution des astres, aux temps froids de même qu’aux temps chauds nous envoient pour les adoucir des brises caressantes, et souffrent avec le calme de l’indulgence l’erreur de leurs faillibles créatures215 216. Prenons-les pour modèles. Donnons, quand nous aurions beaucoup donné en vain : donnons malgré tout, soit à d’autres, soit à ceux mêmes qui nous ont fait perdre. Jamais l’écroulement d’une maison n’empêcha de la relever, et quand le feu a dévoré nos pénates, à cette place encore tiède nous posons des fondements nouveaux, et des villes mainte fois englouties se rebâtissent hardiment217 sur le même sol. Tant notre âme est tenace à bien espérer de l’avenir ! Sur la terre comme sur l’onde tout travail humain s’arrêterait, si les tentatives malheureuses ne laissaient le désir de recommencer.
XXXII. « Il est ingrat ! » Ce n’est pas à moi qu’il a fait tort, c’est à lui : j’ai joui de mon service, au moment même où je le rendais. N’en soyons pas plus lent à donner, mais plus circonspect. Ce que l’un m’a fait perdre, d’autres m’en indemniseront. Mais lui aussi je l’obligerai de nouveau : comme le bon agriculteur, à force de soins, de culture, je vaincrai la stérilité du sol ; et si le bienfait est perdu pour moi, lui le sera pour tout le monde. Ce n’est pas tout pour un grand cœur de donner et de perdre : un grand cœur doit perdre et donner encore.
NOTES DU TRADUCTEUR
1 Ami de Sénèque, né à Lyon (Voy. lettre 91). Du reste inconnu dans l’histoire.
2 Je lis, avec deux Mss. decoquere vero. Lemaire : de quo queri vere.
3 « Vois-je pas vos bontés à mon aide paroître,
Et parler dans vos yeux un signe qui me dit
Que c’est assez payer que de bien reconnoître ? »
(Malherbe.)
« Que doit donc un grand cœur aux faveurs qu’il reçoit ?
S’avouant redevable il rend tout ce qu’il doit. »
(Corneil. Théodore, act. I., sc. 2.)
4 « Tel homme est ingrat qui est moins coupable de son ingratitude que celui qui lui a fait du bien. » (La Rochefoucauld, Max. CCXXIX.)
5 « J’ai usé mes forces à demander, a dit quelqu’un, il ne m’en reste plus pour remercier. »
6 « On demandait à Aristote quelle est la chose qui vieillit le plus vite : « C’est un bienfait », répondit-il. » (Diog. Laërce.)
Si quid beneficias, levier pluma est gratia ;
Si quid peccatum est, plumbeas iras gerunt.
(Plaut., Pœnul., III, VI.)
7 Voyez liv. IV. Note [115 ci-dessous].
8 Voir liv. IV, XXXIII, et VII, XXXI, et lettre LXXXI.
Scilicet et victus repetit gladiator arenam ;
Et redit in tumidas naufraga puppis aquas.
(Ovid., Trist., II, I.)
9 « Monstre des bois, race farouche,
On peut vous gagner, on vous touche,
Vous sentez le bien qu’on vous fait.
Seul, des monstres le plus sauvage,
L’ingrat trouve un sujet de rage
Dans le souvenir d’un bienfait. »
(Gresset, l’Ingratit., ode.)
10 « Le mensonge et les vers de tout temps sont amis. »
(La Fontaine.)
11 Je lis, avec un Mss., pro maximis au lieu de o proximis.
12 Affectus nomen imponit operi tuo.
(Saint Ambroise, De offic. ministror.)
13 « Le peuple n’appelle bienfaits que ceux qu’il manie et qui tombent sous les sens : il ne les mesure que par les succès qui sont au pouvoir de la fortune. Les spéculatifs montent plus haut : ils vont prendre les grâces dans l’intention, comme des actes purs et séparés de la matière, et ne remettent pas leur gratitude à l’événement, parce qu’ils la remettraient au hasard. » (Balzac, Lettre III, liv. XIV.)
14 Voir lettres XCXV et CXV. « Celui qui rend grâce à Dieu offre la fleur de farine… » (Ecclesiast., XXXV, 4.)
Puras Deus, non plenas, adspicit manus. (P. Syrus.)
15 Virgil. Géorgiq. IV, 102.
16 Je lis, avec Fickert, gratius au lieu de gravius.
17 Tel donne à pleines mains qui n’oblige personne ;
La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne ;
(Corneille, le Menteur, act. I, sc. 1.)
Verbum melius quam datum. (Ecclesiast., XVIII, 16.)
18 « Ce qu’on nomme libéralité n’est, le plus souvent, que la vanité de donner, que nous aimons plus que ce que nous donnons. » (La Rochefoucauld.)
19 Voir lettre XCVII. « Les inventions des hommes vont en avançant de siècle en siècle. La bonté et la malice du monde en général reste la même. » (Pascal, Pens. IIe part. XVII. [frag. 354 Brunschvicg])
20 Dixeris maledicta cuncta, quum ingratum dixeris. (P. Syrus.)
21 Je lis comme Muret et J. Lipse : mimicum au lieu de inimicum.
22 Rarum esse oportet quod diu curum velis. (P. Syrus)
23 Je lis quum rogarer, et non quum rogaret.
24 « Qu’à part ils pensent tous avoir la préférence,
Et paraissent ensemble entrer en concurrence ;
Que tout l’extérieur de son visage égal
Ne rende aucun jaloux du bonheur d’un rival ;
Que ses yeux partagés leur donnent de quoi craindre,
Sans donner à pas un aucun lieu de se plaindre ;
Qu’ils vivent tous d’espoir… » (Corn., Mélite, act. IV, sc. 1.)
25 Au lieu de : ne perperam exaudiat, je crois qu’il faut lire næ perperam exaudiet.
26 Crispus Pssienus, beau-père de Néron et second mari d’Agrippine, qui l’empoisonna pour jouir plus promptement de l’immense fortune qu’il lui avait léguée. Homme de bien, habile orateur, esprit fécond en saillies ». (Voir Quest. nat., IV. Préface.)
27 Bis dat, qui cito dat. (P. Syrus.)
« N’amendez pas toujours que du besoin pressé
Votre ami vous apporte un air embarrassé,
Et vous vienne expliquer d’une bouche interdite
L’humiliant détail du bien qu’il sollicite.
Prévenez un discours qui doit le chagriner ;
Pour aider ses besoins sachez les deviner.
Qu’il ignore avec vous les termes dont on prie,
Et sache tout au plus ceux dont on remercie. »
(L’abbé de Villiers.)
28 Rogare ingenuo servitus quodammodo est. (P. Syrus.)
« La grâce s’affaiblit quand il faut qu’on l’attende ;
Tel pense l’acheter alors qu’il la demande ;
Et c’est je ne sais quoi d’abaissement secret,
Où quiconque a du cœur ne consent qu’à regret
C’est un terme honteux que celui de prière ;
Tu me l’as épargné, tu m’as fait grâce entière.
Ainsi l’honneur se mêle au bien que je reçois.
Qui donne comme toi donne plus d’une fois.
[…]
Sa façon de bien faire est un second bienfait. »
(Corneille, Remerc. à Mazarin.)
29 « Ils ne sauroient obliger qu’en désobligeant, ni promettre qu’avec des yeux et des sourcils qui menacent. Ils accordent les faveurs et les courtoisies du mesme ton que les autres les refusent »,
(Balzac, Aristip. Disc. VII.)
30 « On a dit de quelques-uns qu’ils se faisoient si longtemps prier, qu’ils donnoient si sèchement et chargeoient une grâce qu’on leur arrachoit de conditions si désagréables, qu’une plus grande grâce étoit d’obtenir d’eux d’être dispensé de rien recevoir. » (La Bruyère, de la Cour.)
31 « Pour vrai amour ton amour je pourchasse,
De quoi ne m’as tant soit peu satisfait.
Grâce attendue est une ingrate grâce,
Et bien n’est bien s’il n’est promptement fait. »
(François 1er)
« Les longues espérances usent la joie, comme les longues maladies usent la douleur. Vous avez dépensé tout le plaisir de me voir en m’attendant ; quand j’arriverai, vous serez tout accoutumée à moi. » (Sévigné, Lettre CCXXV.)
32 « Qui donne à manger à quelqu’un et le lui reproche, arrose d’absinthe le miel de l’Attique. » (Ménandre.)
33 Le secret
Souvent du bienfaiteur est un second bienfait ;
S’il faut s’envelopper des ombres du mystère,
C’est lorsqu’on craint surtout d’offenser la misère.
(Ducis, Abufar., sc. 1.)
34 Quand sa servante eut découvert le sac, le malade dit en souriant : C’est un larcin d’Arcésilas. (Plutarque.)
35 Ce n’est pas de nos jours que date cet usage dont Gilbert disait :
« On ne sait ce que c’est que de payer ses dettes,
Et de sa bienfaisance on remplit les gazettes. »
Voir aussi liv. III, XVI.
36 « Un bienfait perd sa grâce à le trop publier ;
Qui veut qu’on s’en souvienne il le doit oublier. »
(Corneille, Théodore, act. III, sc. 3.)
« Un bienfait reproché tient toujours lieu d’offense. »
(Racine, Iphig.)
37 Voir Martial, V, Ép. LII.
« Si Charles par son crédit
M’a fait un plaisir extrême,
J’en suis quitte ; il l’a tant dit
Qu’il s’en est payé lui-même. »
(Gombaut.)
38 Beneficia beneficiis tegenda sunt, ne perfluant. (Plaute.)
39 « Ainsi, l’avare soif d’un brigand assouvie,
Il s’impute à pitié de nous laisser la vie ;
Quand il n’égorge point il croit nous pardonner,
Et ce qu’il n’ôte pas il pense le donner. »
(Corneille, Médée, act. iii, sc. 3.)
40 Voir lettre LX, l’hymne de Cléanthe, et Juvénal, Sat. X.
« Et de peur de prier contre mon propre bien.
En adorant les dieux ne leur demandons rien. »
(Mairet., Sophonisbe, sc. 5.)
41 « Jupiter eut pour eux une bonté cruelle. » (La Fontaine.)
« Craignez que le ciel rigoureux
Ne vous haïsse assez pour exaucer vos vœux.
Souvent dans sa colère il reçoit nos victimes ;
Ses présents sont souvent la peine de nos crimes. »
(Phèdre, act. V, sc, 3. Voir Festin de Pierre, act. IV, sc. V.)
42 Au texte : Nec magna pro parvis accipi patiar. Je crois qu’il faut lire : sed magna…
43 Ibid. : Commendat, non exprobrat. Je lis, avec d’anciennes éditions : non commandat, sed…
44 Général d’Alexandre, et qui devint roi d’une partie de l’Asie. Un talent : 5560 fr. Un denier, 95 c.
45 « Ce n’est pas un grand malheur d’obliger des ingrats ; mais c’en est un insupportable d’être obligé à un malhonnête homme. » (La Rochefoucauld.)
46 Même pensée dans Cicéron : Post reditum, IX ; Pro Plancio, XXVIII ; de Offic., II, XX.
47 Passage remarquable, souvent cité, pour justifier Sénèque d’avoir accepté les libéralités de Néron. Voir la note de Burnouf sur le ch. XVIII des Ann. de Tacite, XIII.
48 C’est sans doute le même trait longuement rapporté par Aulu-Gelle, V, p. 14, l’histoire d’Androclès et du lion.
49 Nunquam libertas gratior exstat
Quam sub rege pio. (Claude. Stilic., III, CXIII.)
50 « Romains contre Romains, parent contre parents,
Combattant follement pour le choix des tyrans. »
(Corneille, Cinna.)
51 « Quand Sylla voulut rendre à Rome sa liberté, elle ne put plus la recevoir ; elle n’avoit plus qu’un foible reste de vertu ; et comme elle en eut toujours moins, au lieu de se réveiller après César, Tibère, Caïus, Claude, Néron, Domitien, elle fut toujours plus esclave ; tous les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la tyrannie. » (Esprit des lois, III, 3.)
52 Græcinus avait refusé de se porter accusateur de Silanus. Il fut le père d’Agricola.
53 Voy. lettres XIX et LXXXI ; et Tacite, Ann., IV, XVIII.
54 « Un service au-dessus de toute récompense
À force d’obliger tient lieu presque d’offense ;
Il reproche en secret tout ce qu’il a d’éclat ;
Il livre tout un cœur au dépit d’être ingrat ;
Le plus zélé déplaît, le plus utile gêne,
Et l’excès de son poids fait pencher vers la haine. »
(Corneille, Surina, act. III, sc. 1.)
« Tout, s’il est généreux, lui prescrit cette loi ;
Mais tout, s’il est ingrat, lui parle contre moi. »
(Racine, Britann., act. I, sc. 1.)
Voir aussi Tacit., Ann., IV, XVIII.
55 82 millions et demi de troncs environ.
56 Voir De la Colère, III, XXXI ; lettre LXXIII ; Horace, Sat. I ; Massillon, Pet. car., Sur l’ambit. ; Télémaque, liv. XXIV.
57 Il faut lire fibris, non sibris, qui n’est pas latin.
58 « Fait pour adorer le Créateur, il commande à toutes les créatures : vassal du ciel, roi de la terre. » (Buffon.)
59 Voir De la Provid., et, pour tout ce chapitre, les magnifiques développements de Cicéron, De nat. Deor., II, XXXIX.
60 Voy. plus haut, ch. XVIII.
61 Je lis avec deux Mss. : Insanire omnes stultos dicimus, ce qui est l’axiome stoïcien. Lemaire : omnes dicimus.
62 « Les saintes vérités du ciel ne sont pas des meubles curieux et superflus, qu’il suffise de conserver dans un magasin : ce sont des instruments nécessaires qu’il faut avoir, pour ainsi dire, toujours sous la main, et que l’on ne doit presque jamais cesser de regarder, parce qu’on en a toujours besoin pour agir. Il est nécessaire que les prédicateurs de l’Évangile, par des avertissements chrétiens, comme par une main invisible, les tirent de ces lieux profonds où nous les avions reléguées, et les ramènent de loin à nos yeux, qui les vouloient perdre. » (Bossuet, Serm. sur la Vérit. Évang.)
63 Voy. Livre II, XXVII et XXVIII.
64 Voy. La Vie heureuse, VI ; Brièveté de la vie, X ; Consol. à Polybe, XXIX ; Lettre XC.
65 Sénèque se trompe. Les Athéniens, les Perses, les Macédoniens ont admis l’action contre les ingrats. À Rome, à Marseille on avait puni des affranchis ingrats envers leurs anciens maîtres. Sur les Athéniens, voy. Valère-Maxime, V, III.
66 Sorte de Jury formé tous les ans par le prêteur. Voy. Esprit des lois, XI, XVIII.
67 Voy. Lettres VI et LXXXI.
68 Voir Quintilien, CXIIe Déclamat.
« Des gens ont tout gâté…
Ôtez d’entre les hommes
La simple foi, le meilleur est ôté. »
(La Fontaine, Belphégor.)
69 « L’homme trahit sa foi, d’où vinrent les notaires
Pour attacher au joug les humeurs volontaires. »
(Régnier, Sat. X.)
« Parchemins inventés pour faire souvenir ou pour convaincre les hommes de leur parole : honte de l’humanité. »
(La Bruyère, de l’Homme.)
70 Voy. De la clémence, I, XXII.
71 Fiunt octo mariti
Quinque per autumnos…
(Juvén., Sat. VI.)
72 « Églé n’a qu’un amant qu’un seul ! — Ma foi, tant pis :
La voilà femme à deux maris. »
(Martial, VI, Ép. XC.)
73 « Et n’avons-nous pas vu le monde poli traiter de sauvages et de rustiques ceux qui n’avoient point de telles attaches. » (Bossuet, Serm. sur l’honneur.)
74 Voir liv. III, XXVIII ; lettre XXXIV, « Plus de gentil, ni de juif, de circoncision et de prépuce, de barbare et de Scythe, d’esclave ni de libre : le Christ est tout et dans tous. » (Paul, Col., III, 2.)
75 « Je suis fils d’un pêcheur, et non pas d’un infâme :
La bassesse du sang ne va pas jusqu’à l’âme. »
(Corneille, Don Sanche.)
76 Selon Bodin, qui s’appuie sur ce passage, Néron fut le premier qui chargea un magistrat de recevoir les plaintes des esclaves contre leurs maîtres. L’affranchi Narcisse, ministre de Néron, s’était senti ému pour ses pareils de la pitié de Trimalchion. (Voir Pétrone, ch. LXXI. M. Troplong, Influence du christianisme sur le droit civil des Romains.)
77 Suét., Tibère, LVIII. Sur ce crime de lèse-majesté, voir Montesq., Grandeur et décadence des Rom., ch. XIV.
78 Pour ne pas servir d’hécatombes après la victoire.
79 Voir lettres XLIV et XLVII.
Nobilitas sola est atque unica virtus. (Juvénal.)
« Les mortels sont égaux. Ce n’est point la naissance.
C’est la seule vertu qui fait la différence. »
(Volt., Mérone)
« Il est noble, il est illustre.
Il n’emprunte point son lustre
D’une vitre ou d’un tombeau.
Ni d’une image enfumée
Dont la face consumée
Rechigne dans un tableau. »
(Joach. du Bellay.)
80 Omnia serviliter pro dominatione. (Tacit.) « Tyranneau sous le grand tyran. » (Montaigne.) « Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu’on livre en gros aux premiers de la cour l’air de hauteur, de fierté et de commandement, afin qu’ils le distribuent en détail dans les provinces. » (La Bruyère, de la Cour.)
81 Il y a ici une erreur presque incroyable. Ce n’est pas à son père, mais à son frère ainé, L. Scipion, que ces services ont été rendus. Est-ce erreur des copistes ? Patrem pour fratrem.
82 Faute de copiste, selon J. Lipse. Il voudrait lire : Vicit Antigoni filius. Il s’agit en effet, voir Plutarque, de Démétrius Poliorcètes.
83 Voy. Cicéron, de Offic. III, XXXI ; Tite-Live, VII, IV.
84 « Aussi y a-t-il des pertes triomphales à l’envi des victoires. » (Montaigne, I, XXX.)
85 Ce magnifique mouvement rappelle celui de Chateaubriand, Gén. du Christian., V, II. « L’homme seul a dit : Il n’y a point de Dieu. — Il n’a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel…, etc. »
86 Ici Sénèque l’emporte en éloquence sur Cicéron traitant le même sujet : Nat. Deor., I, II. Voir Saint August., Civit. Dei., XXII, XXIV. Fénel., Exist. de Dieu. Racine fils. Bernar. de Saint-Pierre, et Génie du Christ., V, Ire partie.
87 « Dans la diversité des arbres et des fruits
Avec tant d’abondance à la foule produits,
Il admire de Dieu les soins et les tendresses
Qui vont jusqu’aux plaisirs, jusqu’aux délicatesses,
Et préparent à l’homme avec luxe et sans frais
Des festins à son goust, à ses yeux toujours prêts.
Et l’homme cependant, ingrat à ce bon père,
Compte pour rien sa grâce et pour moins sa colère :
Et sans lever l’esprit, sans tourner les regards
Vers la main d’où le bien lui pleut de toutes parts,
Il n’en use pas mieux que l’animal immonde
Qui, se gorgeant de glands, contre le chêne gronde. »
(Le P. Lemoyne, Entret.)
88 Flumina præbitura viam cursu vadentia. Voilà le mot fameux de Pascal : Les rivières sont des chemins qui marchent. Si Sénèque eût mis vildentem, que j’ai cru pouvoir risquer dans ma version, le mot de Pascal était un pur plagiat.
89 Géorg., II, 159.
90 Les Mss. : decurrunt sola (ou solum) aurum vehentia. Les éditeurs : solum aurum. Je crois qu’il faut lire : solidum aurum.
91 « Et ce café, dont après cinq services
Votre estomac goûte encor les délices ?
Par le Seigneur il me fut destiné. »
(Voltaire, Déf. du Mondain.)
92 Virg., Églog, i, 6.
93 « Le zèle des anciens pour les découvertes, leur libéralité à les transmettre est un présent des dieux. Si quelqu’un s’imagine que l’homme a pu inventer toutes ces choses, c’est un ingrat qui méconnaît la munificence divine. » (Pline, Hist., XVII, I.)
94 Voy. Questions naturelles, II, XLV.
95 Omnia possunt dici de Deo, et nihil digne dicitur de Deo ; nihil latius hac inopia. (Saint August., Tr. XIII in Joan.)
96 Voir Quest. natur., I, Préface, et II, XIV. Saint Augustin (Civit. Dei), IV, XIX) avoue que le polythéisme des anciens se réduisait à l’unité d’un seul principe. « Jupiter, dit-il, est, selon les philosophes, l’âme du monde qui prend des noms différents selon les divers effets qu’elle produit. » (Voir saint Clément d’Alex., Strom., VI ; Lactance, I, XVI ; Pline, Hist., II, VII ; Chaulieu ; Od. XVI à Lafare.)
97 Voir lettres XLI et LXXXIII.
Jupiter est quodeumque vides, quocumque moveris. (Lucain.)
98 Voir Livre VII, XIX et lettre XVIII. « Le riche se persuade que tout ce qu’on fait pour lui est dû à sa qualité et à son mérite, et qu’en l’obligeant on attend de lui de plus grands services. Le pauvre n’a de reconnaissance à nous offrir que ses bénédictions ; et c’est Dieu lui-même qu’il charge de notre récompense. » (Saint Ambr., Offi., II.)
« C’est un penchant si doux qu’il est involontaire :
Pour prix d’avoir bien fait on veut encor bien faire. »
(Ducis, Abufar., sc. I.)
99 Voy. plus bas, chap. XXII.
100 Ceci s’adresse aux épicuriens qu’il réfute.
101 Je lis avec tous les mss. quum recepero. Ruhkopf et Lemaire : cum non…
102 Amorum, III, Eleg, IV, V. 4.
103 « La vue d’un bienfaiteur importune souvent ; celle d’un homme à qui on a fait du bien est toujours agréable : nous aimons notre ouvrage en lui. » (Pensées de Joubert.)
104 Nec enim quisquam tam malus, ut malus videri velit. (Quintil.) Et Rousseau : « Nul ne fait le mal pour le mal… » (Émile, liv. IV.)
105 Hominem imbecillitas cingit. Ainsi saint Augustin au début des Confessions : Homo circumferens mortalitatem suam.
106 « L’instinct de sa faiblesse est sa toute-puissance ;
Pour lui l’insecte même est un objet d’effroi ;
Mais le sceptre du globe est à l’intelligence :
L’homme s’unit à l’homme, et la terre a son roi. »
(Lamart., Harmon. II, X.)
107 Tous les Mss. extra motum. Muret et Lemaire : extra mundum.
108 Mea mihi conscientia pluris est quam hominum sermo. (Cic.) Conscientia, mille testes. (Quintil., V, II.)
109 Je lis avec J. Lipse : hanc vocem audiat. Lemaire : audiam.
110 Voy. Lettre LXVI.
111 Quanta rerum turba sub hoc silentio evolvitur ! C’est presque la magnifique phrase de Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraye. » (Pensées. Art. XXV. [frag. 206 Brunschvicg])
112 « Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices ?
Qu’ai-je besoin du sang des boucs et des génisses ? »
(Athalie.)
113 C’est-à-dire, quiconque n’est pas entièrement sage.
114 « Il vaut mieux s’exposer à l’ingratitude que de manquer aux misérables. » (La Bruyère, du Cœur.)
115 Solem suum oriri facit super bonos et malos ; et pluit super justos et injustos. (Saint Matt., V, 45.)
« Sa terre les nourrit, son soleil les éclaire,
Sa grâce les attend, sa bonté les tolère ;
Ils ont part à ces dons qu’il nous daigne épancher ;
Pour eux le ciel répand sa rosée et son ombre,
Et de leurs jours mortels il leur compte le nombre
Sans en rien retrancher. » (Lamart., Harm., I, VI.)
116 Ainsi Racine a dit :
« Au-dessus de son trône un naufrage élevé
Que Rome et quarante ans ont à peine achevé. »
(Mithrid.)
117 Je lis, comme Pincianus : cujus osculum etiam impuri vitabant. Texte vulgaire, altéré : cujus osculum etiam impediret viri vota boni.
118 Au texte : jubebat. Je crois qu’il faut lire : juvabat.
119 Il faut lire avec Fickert faceres et non faceret. Voy. en effet la fin du chapitre.
120 Je lis avec deux Mss. : illum quondam au lieu de quemdam, Lemaire.
121 Voir livre I, I ; VIII, XXXI. Lettre LXXXI, et Pascal, Pensées, IIe part., art. 17, § 107.
122 Il faut lire avec presque tous les mss. nemo misereri misericors… au lieu de miserari miseros, Ed. Lemaire.
123 Environ 400 fr.
124 Presque tous les mss. : levitas erit. Lemaire : non erit.
125 Nouvelle allusion à Néron, qui refusa la restitution des libéralités que Sénèque tenait de lui.
126 « Il faut quelquefois se contraindre pour ceux qu’on aime et avoir la générosité de recevoir. Celui-là peut prendre qui goûte un plaisir aussi délicat à recevoir que son ami en sent à lui donner. » (La Bruyère, du Cœur.)
127 « Le trop grand empressement à s’acquitter d’une obligation est une espèce d’ingratitude. » (La Rochef., Max., CCXXVI.)
128 Voir lettre LXXIX. Quo minus gloriam petebat, eo magis illam assequebatur. (Sall., Catil., LIV.) « Plus elle s’humiliait, plus elle paraissait grande à tous les yeux ; la gloire accompagne celui qui la fuit. » (Saint Jérôme, Élog. de sainte Paule.)
129 Ut desint vires, tamen est laudanda voluntas.
(Ov., Pontiq., III, Éleg. IV.)
« Et si de t’agréer je n’emporte le prix,
J’aurai du moins l’honneur de l’avoir entrepris. »
(La Fontaine).
130 Autre allusion encore aux largesses de Néron envers Sénèque. Voir livres II, note 15 [note 45 ci-dessus], et IV, note 21 [note 125 ci-dessus].
131 « Ce qui plaist à l’œil sain offense un chassieux ;
L’eau se jaunit en bile au corps du bilieux ;
Le sang d’un hydropique en pituite se change ;
Et l’esthomac gâté pourrit tout ce qu’il mange.
De la douce liqueur rosoyante du ciel
L’un en fait le venin, l’autre en tire le miel.
Ainsi c’est la nature et l’humeur des personnes
Et non la qualité qui rend les choses bonnes. »
(Régnier, Sat. V.)
132 Le sens qui précède oblige à lire avec un mss. speciem et non specse. leçon vulgaire.
133 Voy. De la Constance du sage, VII.
134 Voy. Livre VII, VII ; et Constance du sage, IV.
135 Ovid. Métam., 1, 144.
136 Imité par Lucain, Pharsale, I.
137 Lieu où les Gaulois avaient brûlé dans Rome, prise par eux, ceux des leurs qui étaient morts de la peste.
138 Ses soldats massacraient ceux qui, venant le saluer, ne recevaient pas le salut de sa main ; et ses amis eux-mêmes ne l’abordaient qu’avec la crainte qu’il n’oubliât de faire le geste sauveur.
139 Excessit medicina modum…, etc., Pharsale, II, 140.
140 Non aliter salvus esse potuit, nisi confugisset ad servitutem. (Florus, IV, III.)
141 Ceci a trait à la liaison momentanée de Marc-Antoine avec les meurtriers de César.
142 « Pardonne-leur : ils sont tous insensés. » C’est la parole évangélique.
143 « Et du bien qu’elle aura fait le compte en pleurant. »
(La Font., Matrone d’Éph.)
144 Énéid. IV, 651.
145 Voy. la Lettre LXXXV.
146 Adduceret, Lemaire. Je lis avec trois mss. abduceret.
147 Leçon vulgaire ; relinquere in vitio. Un mss. : in vieto que j’adopte.
148 Extra fortunam est quidquid donatur amicis :
Quas dederis, solas semper habebis opes. (Martial, V, X, LIV.)
« Les solides trésors sont ceux qu’on a donnés. »
(Racine, Relig., IV.)
« Un grand cœur s’enrichit des présents qu’il a faits. »
(Lebrun, Ode à Volt.)
149 « L’aumône, sortant de la main qui l’a faite, lui dit : « J’étais petite, me voilà grande ; j’étais mince, tu m’as multipliée ; j’étais haïe, tu m’as rendue digne d’amour ; j’étais passagère, je suis domiciliée ; j’étais sous ta garde, et tu es sous la mienne » (Sentence persane.)
150 Leçon vulg.: in adversos. Un mss. in aversos, leçon excellente. Ainsi Sénèque dit ailleurs : sequitur superbos ultor a tergo Deus. Herc. Fur. I, sc. I.
151 Nescius ultorem post caput esse deum. (Tibulle.)
152 « Le bien que nous avons reçu de quelqu’un veut que nous respections le mal qu’il nous fait. » (La Rochef., Max., CCXXXIX.)
153 Énéide, V, 172.
154 Voy. liv. II, XIX.
155 Voy. De la Colère, II, XXVII, et Quest. nat., VI, III.
156 Voir livre IV, III, VIII, XI, XXIX.
« Tu n’étais pas encor, créature insensée !
Déjà de ton bonheur j’enfantais le dessein :
Déjà, comme son fruit, l’éternelle pensée
Te portait dans son sein. »
(Lamart., Médit.)
157 « Ah ! rien n’est comparable à mon amour extrême,
Et dans l’ardeur qu’il a de se montrer à tous,
Il va jusqu’à former des souhaits contre vous.
Oui, je voudrais qu’aucun ne vous trouvât aimable,
Que vous fussiez réduite en un sort misérable ;
Que le ciel en naissant ne vous eût donné rien ;
Que vous n’eussiez ni rang, ni naissance, ni bien.
Afin que de mon cœur l’éclatant sacrifice
Vous pût d’un pareil sort réparer l’injustice,
Et que j’eusse la joie et la gloire en ce jour
De vous voir tout tenir des mains de mon amour.
— C’est me vouloir du bien d’une étrange manière !
Me préserve le ciel… » (Misanthr., act. IV, sc. III.)
158 Un tragique moderne a dit :
« Vois la Thrace envahie, et de nos traits sans nombre
Vois les cieux obscurcis…
Léonidas. — Nous combattrons à l’ombre. »
159 Stratus per Græciam Xerxes. Ainsi dans Racine :
« Montrer aux nations Mithridate détruit. »
160 Voy. De la Colère, III, XVI.
161 « Je voudrais donc, Seigneur, que ce mortel heureux,
De la pourpre aujourd’hui paré comme vous-même,
Et portant sur le front le sacré diadème,
Sur un de vos coursiers pompeusement orné,
Aux yeux de vos sujets dans Suse fût mené. »
(Racine, Esther, act. II, sc. V.)
162 Statue placée dans le Forum, et sur laquelle le plaideur qui gagnait déposait une couronne. Julie faisait de même pour chaque exploit d’un autre genre. (Voir Pline, Hist., XXI, III.)
163 Sénèque ici ne pensait-il pas à lui-même et à Burrhus, les seuls conseillers vertueux de Néron ? Autrement n’eût-il pas dit : Il était difficile ?
164 Voy. De la tranquill. de l’âme, II.
165 Magna civitas, magna solitudo. (Prov. latin). « Je me mêlais à la foule, vaste désert d’hommes. » (Chateaubr., René.) Voir Consol. à Marcia, X, et lettre XIX.
« Non, je ne vous vois point d’un regard ennemi ;
Je vous plains seulement, vous n’avez pas d’ami.
Dans ces salons pompeux où la fortune assemble
Tous ces mortels brillants ennuyés d’être ensemble,
Je me sens accabler du poids de leur langueur.
En vain je cherche un homme et j’y demande un cœur :
Dans son palais rempli le riche est solitaire. »
(Ducis, Épit. à l’Amitié.)
166 Orateur distingué dont les succès enflammèrent l’émulation de Démosthène.
167 Voir de la Colère, II, VIII :
Ars tua, Tiphi, jacet, si non fit in æquore fluctus :
Si valeant homines, ars tua, Phœbe, jacet.
(Ovide, Trist., IV, III.)
« Ton art n’est rien, Tiphis, quand la mer est tranquille,
Aux hommes sains, Phébus, ton art est inutile. »
Voir aussi Montaigne, I, XXI, et Rousseau, imitant Sénèque ou Montaigne, Émile. II. Ce qui nuit à l’un nuit à l’autre. (Vieux prov.)
168 Au texte : rei plurimum est. Je lis comme Gruter : spei.
169 Virgil. Énéid., XII, 11.
170 Virg., Géorg., II, 45.
171 Voy. sur Démétrius, De la Providence, III, Lettre CXIV, et plus bas, ch. VIII.
172 Voy. De la vie heureuse, XVIII, et Lettre XX.
173 « Le trop d’expédients peut gâter une affaire :
On perd du temps au choix, on tâte, on veut tout faire,
N’en ayons qu’un, mais qu’il soit bon. »
(La Font.)
174 « Heureux de sa raison qui suit toujours la pente,
Qui sans chercher au loin un bonheur hasardé,
S’est avec son destin sans peine accommodé ;
Craignant, désirant peu, modeste, sans système,
Sachant trouver tout fait son bonheur en lui-même. »
(Ducis, Épît. à Bouffi.)
175 Revela Domino opera tua. (Prov. XVI, 3.)
176 Voy. lettres XVII, XCI, CXIV et uliàs ; et Boileau, Sat. VIII.
177 « Moins riche de ce qu’il possède,
Que pauvre de ce qu’il n’a pas. »
(J. B. Rousseau)
178 Au texte : pars… quoque. Je lis avec un Mss. qæque.
179 Virg., Géorg., I, 158.
180 Exigis ut donem nostros tibi, Quinte, libellos ;
Non habeo : sed habet bibliopola Tryphon.
(Mart., III, Ep. LXXII.)
181 « Maître qu’il est du ciel et de la terre, il n’habite pas dans les temples faits de main d’hommes. » (Act. apost., XVII, 24.) Voir aussi XIXe frag. de Sénèque.
182 Non nos ab illo, leçon vulg. Je lis avec Gruter : ab ullo.
183 C’est lui qui dit un jour à Néron : « Tu me menaces de la mort ; la nature t’en menace toi-même. » Il eut pourtant la faiblesse de défendre devant le sénat l’assassin de Soranus, l’infâme Egnatius Celer. (Tacite, Hist., IV, XL.)
184 L’accord d’un beau talent et d’un beau caractère.
(Andrieux, Ép. à Ducis.)
185 « On transforme en bois l’écaille même de la tortue. » (Pline, Hist., XVI, LXIII.)
186 Il s’agit du citre. Voir Consol. à Helvia, II ; de la Colère, III, XXXV ; Pétrone, CXXIX ; Pline, Hist., XIII, XV. C’est le thuya d’Algérie.
187 « Leur fragilité même en faisait le prix. Ce fut une preuve d’opulence et la vraie gloire du luxe, de posséder ce qui pouvait d’un ; choc périr tout entier. » (Pline, Hist., XXXIII, II.)
188 Probablement porcelaines de Chine. Voy. De la Providence, III, et Lettre CXIX.
189 Je lis avec Érasme : propinaverint. Lemaire : pronuntiaverint.
190 Voir de la Vie heureuse, XVII.
Matrona incedit census induta nepotum.
(Propert., III, Élég. XIII.)
Henri IV se moquait des courtisans qui portaient sur leur dos leurs prés et leurs hautes futaies.
191 Voy. Consolation à Helvia XVI et Lettre XC.
192 Itum est in viscera terræ,
Quasque recondiderat, stygiisque admoverat umbris,
Effodiuntur opes, irritamenta malorum.
(Ov., Métam., I.)
193 Je lis avec un Mss : verba quædam. Leçon vulg. : umbras quasdam.
194 Du centième par mois : taux d’intérêt habituel à Rome. Voir lettre CXVIII.
Hinc usura vorax, avidumque in tempora fænus.
(Lucain, I, 181.)
« La dette, affreux serpent qui ronge l’avenir. »
(Lucrèce)
195 Même pensée développée dans la lettre CXXII.
196 40 000 fr. environ.
197 « Entre les meschants quand ils s’assemblent, c’est complot, non pas compaignie. Ils ne s’entretiennent pas, mais ils s’entre-craignent. » (La Boétie. Servit. volont.)
198 Passage imité par Quintilien, II, XVII.
199 Virg., Énéid., IV.
200 Encore une parole évangélique.
201 Allusion à la courtisane Acté, et justification des complaisances forcées de Sénèque pour Néron.
202 Phrase prophétique sur Néron. De la colère, I, VI.
203 Environ 3 fr. 60 c.
204 Voir de la Vie heureuse, XX. « Ces précepteurs de vertu semblent avoir porté les devoirs de l’homme au-delà des bornes de la nature afin que notre esprit, tout en s’efforçant d’y atteindre, s’arrêtât au point marqué par la raison. » (Cic., Pro Muren., XXXI.) Præcipiamus omnia, ut saltem plura fiant. (Quintil.) « L’hyperbole exprime au-delà de la vérité, pour ramener l’esprit à la mieux connoître. » (La Bruyère.)
205 Énéid., IV, 373.
206 Énéid., IV, 317.
207 « Fais du bien à ton ennemi, tu amasseras des charbons ardents sur sa tête. » (Évangile.)
208 Voir De la Colère, II, X. « Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur ingratitude, etc. Ils sont ainsi faits, c’est leur nature ; s’en fâcher, c’est ne pouvoir supporter que la pierre tombe, ou que le feu s’élève. (La Bruyère, de l’Homme.)
209 Voy. livre III, III.
210 Nihil est audacius illis
Deprensis, iram atque animos a crimine sumunt.
(Juvénal, VI, 284.)
211 Deprensus pudor emittitur, vraie leçon que donnent tous les Mss. moins un. Lemaire : amittitur.
212 Je lis avec Fickert querendo au lieu de quærendo, éd. Lemaire.
213 Texte vulg. : vi tractus. Les meilleurs Mss. ont injuriatus.
214 « Dangereux novateur, par son cruel système
Il veut du ciel désert chasser l’Être suprême. »
(Gilbert, le dix-huitième Siècle.)
215 « Le Nil a vu, sur ses rivages,
Les noirs habitants des déserts
Insulter par leurs cris sauvages
L’astre éclatant de l’univers.
Crime impuissant, fureurs bizarres !
Tandis que ces monstres barbares
Poussaient d’insolentes clameurs,
Le Dieu, poursuivant sa carrière,
Versait des torrents de lumière
Sur ses obscurs blasphémateurs. »
(Pompignani, Mort de J.B. Rousseau.)
216 Voy. Livre I, I et IX ; II, XXIX ; III, XXV ; VII, XVI.
217 Je lis avec trois Mss. credimus. Deux ont : condimus.